‹ Voyages et littératureChapitre 3 sur 5 · COUPABLE OU NON COUPABLE · texte numérisé non relu

COUPABLE OU NON COUPABLE

Je venais de terminer, à la satisfaction de mes chefs, une tâche difficile, lorsque je fus appelé par eux à poursuivre une autre affaire plus compliquée encore et plus dramatique. Un vol et un assassinat venaient d'épouvanter la petite population champêtre de Kendal, dansleWestmor^land, et les magistrats de la localité avaient adressé à la police de la capitale un rapport dont voici la substance.

Up respectable propriétaire de Fi ve-Oak, M. Bayshawe, après avoir été absent de ce district pendant quelque temps, écrivit à une jeune femme de charge, nommée Sara King, qu'il allait retourner dans sa demeure. En même temps, il lui prescrivait de préparer une chambre et de faire divers autres arrangements pour recevoir son neveu, M. Robert Bristowe, qui arrivait d'un voyage en pays étranger, et se rendait directement à Five-Oak. La veille du jour où le crime fut commis, Sara King avait annoncé à divers marchands de Kendal l'arrivée de ce neveu, et avait fait chez le boucher, chez le marchand de

Tohille et de poisson, des provisions inusitées pour le recevoir.

Un garçon qui porta le poisson à Five-Oak raconta qu'il avait vu par une porte entr ouverte un jeune homme étranger assis dans le petit salon du rez-de-chaussée.

Le lendemain on trouva, au pied de Tescalier, la jeune gouvernante égorgée et ne donnant plus aucun signe de vie. Elle avait son vêtement de nuit, et tenait à la main droite, entre ses doigts crispés, un des flambeaux de sa chambre. Probablement elle avait été réveillée dans son sommeil par quelque bruit inaccoutumé, elle avait voulu en connaître la cause, et les voleurs alors l'avaient assassinée.

Le jour suivant, M. Bayshawe arriva à Five-Oak, et vit qu'on lui avait enlevé non-seulement une masse d'argenterie, mais une somme de trois à quatre mille livres st. (75,000 à 100,000 fr.), provenant d'une reqte sur TÉtat qu'il avait vendue deux mois auparavant.

Excepté sa nièce qui vivait avec lui, et son neveu Robert Bristowe, personne ne savait que cet argent fût chez lui : c'était lui-même qui, tout récemment, avait écrit à Robert qu'il réservait ce capital pour faire une acquisition de terrain, et qu*il désirait lé consulter à ce sujet.

Après le crime qui venait d'ensanglanter la maison de Five-Oak, on ne vit point paraître Robert, et Ton ne reçut même aucune nouvelle de lui. M. Bayshawe et sa nièce furent saisis d'un horrible soupçon, et par malheur* ce soupçon prit le caractère d'une certitude, quand on

trouva sur le parquet un fragment de la lettre même que M. Bayshawe avait adressée à son neveu.

Comme personne n'avait rencontré Robert dans le voisinage de Kendal, on suppôt qu*il était retourné à Londres avec le produit de son vol. On envoya de côté et d'autre son signalement, et la description de ses vêtements, faite d'après le récit du garçon qui l'avait vu assis dans une dos chambres du roz-de-chaussée, lorsqu'il apportait le poisson. En même temps, on signala à la police un habile coquin, nommé JosiahBarnes, qui avait dans le pays une fort mauvaise réputation. Il fiit arrêté, mais prouva d'une façon si pérçmptoire son innocence, qu'il n'étaât légalement pas possible de le garder en prison. Il manifesta alors un ardent désir d'aider la justice à découvrir le meurtrier de Sara King. Il connaissait depuis longtemps cette jeune fille, et, malgré sa nature perverse, il lui était réellement très-attaché. Ce Barnes^qui avait appris l'état de charpentier, eût pu vivre très-convenablement s'il eût voulu travailler; mais le travail lui était insupportable, il aimait mieux passer soii temps dans les tavernes, jouer du violon dans les bals champêtres, et amuser un cercle de filles et de garçons par diverses jongleries.

Cependant nous pouvions, dans cette dernière circonstance, nous fier à ses promesses, et je résolus de l'employer comme auxiliaire, d'autant mieux qu'il connaissait de vue Robert Bristowe.

Dos que j'eus reçu les ordres et les instructions de notre directeur, je me rendis à l'hôtel où je savais que Robert

DE POLICE ANULÂIS. M

avait logé. On me dit qu'il était parti depuis huit jours^ sans emporter ses hardes, sans payer son compte, qui, du reste, n'était pas considérable, et que depuis qu'il ayait disparu, on n'en avait plus entendu parler. C'était singulier. Cependant, dans cet espace de huit jours, il avait eu assez de temps pour gagner le AVestmoreland au moment raêmeoii l'on pensait qu'il y était arrivé.

Je demandai quel vêtement il portait.

On me répondit qu'il portait habituellement un bonnet de police, une redingote militaire^enduip bleu, un pantalon de couleur claire, et des bottes à la Wellington.

C'était précisément le costume, décrit par le messager du marchand de poisson.

Je me rendis ensuite à la Banque d'Angleterre, avec la note des diverses valeurs qui avaient été enlevées à M. Bayshawe, et dont il m'avait dcmné les numéros. J'appris que ces valeurs avaient été payées la veille par la Banque à un homme vêtu d'un uniforme d'officier, lequel avait signé son reçu du nom de James, lieutenant, demeurant dans Harley-Street. Évidemment c'était un nom fictif.

Je retournai à la direction de la police rendre-compte deces premières démarches. Il fut décidé qu'on publierait le signalement deBristowe, et qu'on offrirait une récompense à cehii qui parviendrait à l'arrêter, ou à conduire au moins la justice sur ses traces. Mais à peine avait-on pris cette mesure, que je vis s'avancer vers notre bureau un homme dont l'extérieur s'accordait parfaitement avec le signalement que nous venions de rédiger. Je n'eus que

le temps de prévenir l'inspecteur de ne montrer aucun soupçon, d'écouter tranquillement sa déclaration, et de le laisser partir. Puis je me retirai à Técait avecJosiah Barnes, qui dès le matin m'avait accompagné*

Robert, car c'était réellement Robert, raconta en termes énergiques et pourtant d'une façon un peu confuse qu'il avait été volé, il y avait environ huit jours, sans savoir par qui, puis trompé et bafoué par un individu qui prétendait lui faire découvrir les voleurs, et qu'il supposait à présent être d'aecord avec eux. Il ne pouvait donner aucun renseignement positif sur ce dernier personnage. L'inspecteur, après avoir patiemment entendu cette déclaration, lui dit que la police ferait des recherches et le congédia.

Dus qu'il fut dans la rue, je le suivis. Il marchait à pas lents, mais sans s'arrêter, et il se dirigea vers un bureau de messageries de Snow-Hill, où, à ma grande surprise, il retint une place dans la voiture qui partait pour le Westmoreland. Puis il entra dans l'auberge, s'assit et demanda une bouteille de vin avec quelques biscuits. Je pouvais le laisser là un instant, et je me promenais dans la rue .en songeant au parti que je devais prendre, lorsque je vis venir de mon côté trois gaillards d'une physionomie suspecte, dont un surtout fixa mon attention. Malgré sa nouvelle et élégante toilette, je croyais le reconnaître. Il entra avec ses compagnons au bureau des messageries; je me glissai près de la porte. L'accent de sa voix ne me laissait plus aucun doute. Il demanda s'il y avait encore

des places libres dans la voiture qui partait le soir pour le Westmorelsmd.

— Pour le Westmoreland ! qui diable peut déterminer une telle séquelle à s'en aller vers ce pacifique canton?

Quand les trois places demandées furent inscrites, celui qui avait pris la parole fit une nouveHe question qui me frappa.

— Ce monsieur, dit-il, qui sort d'ici, qui porte un - bonnet de police, sera-t-il un de nos compagnons de

voyage?

— Oui, répondit l'employé, et je crois qu'il est dans Taubcrge voisine.

— Merci.

Au moment où ces trois hommes sortaient du bureau, je me retirai précipitamment de côté, et ils passèrent près de moi sans me remarquer. J'avais je ne sais quelle vague idée que ce groupe de mauvais aloi ne devait pas être étranger à la catastrophe de Five-Oak. En tout cas, il me semblait utile d'observer leurs démarches. Je me présentai à mon tour au bureau, et pris les deux dernières places vacantes : l'une pour moi, au nom de Jenkins; l'autre pour Josiah Barnes.

Je rentrai ensuite dans la principale salle de l'auberge. M. Bristowe y était encore assis, et paraissait absorbé dans de douloureuses réflexions* J'écrivis à la hâte une note que j'expédiai par le portier, puis je me mis à observer celui que l'on suspectait d'avoir commis à la fois un vol et un assassinat. C'était un jeune homme de vingt-six ans à

peu près, d'une figure pâle et intelligente, d'une constitution délicate, mais ferme cependant; tout en lui, d'ailleurs, annonçait un homme de bonne compagnie.

Sa physionomie était triste, fatiguée; mais j'y cherchais en vain cette sorte de tressaillement nerveux que les coquins, même ISs plus habitués au crime, ne parviennent pas toujours à réprimer quand ils se voient subitement en face d'uu visage nouveau. Plusieurs personnes entrèrent précipitamment dans la salle, sans éveiller l'attention de Robert. Je voulus feire une expérience sur ses nerfs, une expérience à laquelle il me semblait difiSeile qu'il résistât, s'il avait égorgé la jeune fille de Five-Oak^ si, la veille même, il avait été à la Banque d'Angleterre convertir en or le produit de son rapt.

Quoique toutes les apparences fussent contre lui, je ne pouvais écarter de mon esprit la pensée que ce jeune homme était innocent des crimes qu'on lui imputait. Mais par qudle infernale combinaison, par qudlés fatales circonstances se trouvait-il sous le poids d'une telle accusation, voilà ce que je ne pouvais m' expliquer, et de nouveau mes soupçons se reportaient sur nies trois futurs compagnons de voyage.

Mon devoir était de venger T innocence, tout aussi bien que de découvrir la scélératesse, et si je pouvais acquérir là certitude que Robert n'était pas coupable, je me sentais bien résolu à faire toUs les efforts possibles pour l'arracher à sa périlleuse situation»

Avant tout, je voulais tenter mon expérience. Je sortis,

je restai quelques instants dehors, puis, soudain, Je rentrai brayamment, et, m* avançant tout droit vers Robert, je lui dis, d'une voix brutale, en lui saisissant le bras : « Enfin, je vous trouve donc! » Pas un de ses muscles ne tressaillit, pas une apparence de crainte, ne se manifesta sur sa figure. Il me répondit seulement d'un ton un peu aigre, et avec une expression de surprise : ♦

— A quoi pensez-vous?

— Je vous demande pardon, lui répliquai-je; le domestique m'avait dit que je trouverais ici un de mes amis, nommé Bayshawe, et je me suis trompé. Je vous ai pris pour lui.

Il accepta poliment mes excuses, et ajouta qu'il s'appelait Bristowe, mais qu'il avait un oncle qui portait le même nom que la personne que je cherchais.

— Non, non, me dis-je, cet honune n'est pas coupable, et pourtant...

En ce moment, le portier vint m' annoncer que l'agent à qui j'avais adressé mon billet m'attendait. J'allai à lui, je lui recommandai de ne pas perdre de vue M. Bristowe, et je courus chez moi pour faire mes préparatifcde départ.

Je pris une perruque, un large chapeau, des lunettes vertes; je me donnai une ample corpulence, à l'aide de plusieurs gilets et de plusieurs châles. Ainsi transformé, je revins vers la Toiture avec Josiah Bairnes, à qui j'avais prescrit la conduite qu'il devait tenir envers nos trois compagnons suspects. Robert était déjà assis à sa place; les trois individus qui devaient aussi monter dans la voi-

ture regardaient de côte et d'autre, désirant, sans doute, savoir avant tout avec qui ils allaient se trouver enfermes. Mon aspect et celui de Barnes, qui avait Tair naïf, les rassurèrent, et ils prirent gaiement leurs places. Quelques minutes après, résonnait le signal du départ.

Jamais je ne m'étais trouvé dans une société si taciturne. Chacun de nous semblait avoir une raison particulière de se tenir sur la réserve et de garder le silence. Durant le cours de notre long, monotone trajet, je remarquai seulement un ou deux incidents peu importants en apparence, mais que je notai pourtant dans ma mémoire. Nous nous arrêtâmes pour dîner à moitié chemin, et là j'appris, par quelques mots saisis à la dérobée, que les trois voyageurs dont je me défiais se proposaient de descendre dans une taverne isolée.

Je pris Barnes à part, et lui dis :

— Connais-tu cette taverne dont ils ont prononcé le nom?

— Parfaitement. Elle est à environ six milles de Kcndal, et à deux milles de Five-Oak.

— Biea. Tu t'arrêteras là aussi, et tu les surveilleras de près. Quant à moi, il faut que j'aille avec M. Bristowe jusqu'à Kendal.

— Laissez-moi faire. Je suis dans le cas de jeter la poudre aux yeux à cent hommes de leur espèce. Je vous en réponds.

— A merveille. Allons dîner.

Bientôt la voiture'fit une nouvelle halte. Barnes tira de

sa poche une bouteille qui devait contenir une vigoureuse boisson; car à peine Tavait-il vidée qu'il nous apparut dans un état complet d'ébriété. Non-seulement sa voix, mais ses yeux, ses membres, tout annonçait une abominable ivresse. Quand nous arrivâmes à la taverne où nous étions convenus qu'il descendrait, il lit tant d'extravagances que e m'attendais à tout instant à le voir divulguer le secret de ma mission; mais il ne prononça pas à cet égard le moindre mot imprudent. Lorsque la voiture s'arrêta, il en sortit en trébuchant, se traîna dans le cabaret et jura que toutes les puissances, de la terre ne lui feraient pas faire un pas de plus avant le lendemain matin. En vain le cocher essaya de lui représenter sa folle opiniâtreté.- Autant aurait valu haranguer un ours. On finit par l'abandonner à son humeur féroce. Pour moi, j'étais très-déconcerté de le voir en un tel état. Je saisis un moment où nous étions seuls, pour essayer à mon tour de lui adresser une remontrance. 11 me regarda tranquillement, et, reprenant. sa voix naturelle :

— Ne vous ai-je pas promis, me dit-il, de me conduire habilement.

La porte s'ouvrit; aussitôt ses traits parurent de nouveau se décomposer, et il rentra dans son rôle d'ivrogne.

Cette fois. J'étais pleinement rassuré, et j'allai reprendre ma place près de M. Bristowe. Quand je me vis seul avec lui dans la voiture, j'ôtai ma perruque, mes lunettes, ma surcharge de vêtements, et me montrai à lui tel qu'il m'avait vu à l'auberge des messageries.

98 SOUVENIRS D'UN OFFICIEU

— Qu*esl-cc que cela signifie, s'écria Robert en riant. Est-ce que vous jouez la comédie.

Je lui racontai brièvement ce qui s'était passé à Fivc- Oak, et la tâche que j'avais entreprise. H parut consterné. H ignorait complètement, me dit-il, cet horrible événement. Sa physionomie avait une expression d'angoisse, mais rien qui indiquât une mauvaise conscience.

— Je ne veux point, lui dis-je, pénétrer malgré vous dans vos secrets, mais vous devez reconnaître vous-même, qu'à moins que vous n'expliquiez bien nettement ce qui vous est arrivé depuis huit jours, vous êtes dans une très-critique situation.

— Vous avez raison, me répondit-il. La trame est terriblement serrée. Cependant, je ne doute pas que je ne trouve un moyen de prouver mon innocence.

Il se tut. Je n'essayai pas de renouer l'entretien. Mais je le vis frissonner et pâUr quand le cocher s'arrêta, d'après les ordres que je lui avais donnés, à la porte de la prison de Kendal. Cependant, il réprima promptement son émotion, et me dit :

— Vous accomplissez votre devoir. Le mien est de croire à la justice de la Providence.

Lorsque nous fûmes entrés dans la prison, on fit, selon la coutume, une perquisition dans ses bagages et ses vêtements. On trouva dans sa bourse une pièce d'or d'Espagne d'une forme particulière^ et dans sa valise une croix ornée de brillants. Cette découverte produisit sur moi une pénible impression. M. Bayshawe avait signalé

ces objets parmi ceux qui lui avaient été enlevés. Le prisonnier s'écria qu'il ne pouvait concevoir comment cet or et cette croix étaient en sa possession, mais à ses véhémentes protestations le geôlier ne répondit que par un rire ironique. Quant à moi, je voyais s'écrouler tous les raisonnements que je m'étais faits pour me convaincre de l'innocence de mon captif.

— Je suppose, lui dit le geôlier, que ces deux petites choses vous seront arrivées pendant votre sommeil,

— Oh! m'écriai-je machinalement, pendant son sommeil! Je n'y avais pas songé.

Et je sortis.

Le lendemain matin, un nombreux auditoire se pressait dans la salle du tribunal. On allait procéder a l'interrogatoire du prisonnier. Sa position sociale, les circonstances étranges et mystérieuses du crime dont on l'accusait excitaient dans la population de la ville et des environs un vif et pénible intérêt. L'attitude de Robert indiquait une profonde souffrance. Cependant elle était calme, et il y avait dans son regard une expression de coyrage et de probité que le crime ne parvient guère à simuler.

Après quelques questions préliminaires, on fit comparaître le messager du marchand de poissons, et on lui demanda si l'homme qui était là, devant lui, était . bien le même qu'il avait vu à Five-Oak, la veille de l'assassinat. Le garçon le regarda fixement en silence, puis répondit :

— L'homme que j'ai vu était assis devant le feu, avec

un bonnet de police sur la tête : je voudrais que celui-ci eût aussi son bonnet.

M. Bristowe se couvrit la tête, et aussitôt l'enfant s'écria :

— C'est lui-même.

M. Cowen, l'avocat chargé de défendre l'accusé, fit observer que cette déposition ne se rapportait qu'à une coiffure ou à l'ensemble d'un vêtement, et qu'il n'était pas possible d'en tirer une induction sérieuse. Mais le président déclara qu'elle devait cire frhequantum V(deat en considération.

Plusieurs témoins attestèrent ensuite que Sara King leur avait annoncé que le neveu de son maître était arrivé à Five-Oak. L'avocat fit remarquer qu'il n'y avait là que des ouî-direj et pas une preiive convaincante. M. Bristowe demanda la permission d'ajouter qu'il ne connaissait pas Sara, attachée depuis peu de temps au service de son oncle, et qu'il était très-possible qu'elle-même ne le connût pas davantage.

Le président dit que toutes ces objections pourraient être développées devant le jury, que dans l'état actuel de la cause son devoir consistait à s'assurer s'il y avait assez de charges contre l'inculpé pour le garder en prison et le traduire aux assises.

Ensuite, il donna l'ordre de faire entrer M. Bayshawe. En entendant formuler cet ordre, Robert manifesta une extrême émotion, et demanda en grâce qu'on lui épargnât la douleur de revoir pour la première fois son oncle en

DE POLICE ANGLAIS. i(H

de telles circonstances, après une séparation de plusieurs années.

— Nous ne pouvons, rq)ondit le président avec un accent de compassion, recevoir aucun témoignage sans que vous soyez là. Mais la déposition de M. Bayshawe ne sera pas longue.

— Au moins, je vous en conjure, s'écria Robert, faites que ma sœur ne vienne pas. Jane pourrais supporter un tel martyre.

On lui répondit qu'elle ne comparaîtrait pas. Depuis le jour de la catastrophe, elle était tombée sérieusement malade.

Un silence profond régnait dans l'auditoire à l'approche de M. Bayshawe. C'était un vieillard de l'aspect le plus vénérable. 11 s'avança la tête baissée, et toute sa physionomie portait Tempreinte d'un mortel chagrin.

— Mon oncle! s'écria Robert en étendant les bras vers lui.

Le vieillard s'arrêta, le regarda un instant eh silence, et comme si la franche et ouverte figure du jeune homme anéantissait aussitôt en lui tous les soupçons qui l'avaient torturé, il se jeta dans les bras de son neveu, et s'écria en sanglotant :

— Robert, pardonne-moi, pardonne-moi d'avoir douté dejoi. Non, c'est fini, non, plus, plus jamais cette pensée ne me reviendra.

L'auditoire contemplait avec une muette émotion cette scène attendrissante. Le silence fut interrompu par le

président, qui rappela à M. Bayshawe cpie le tribunal attendait sa déposition.

— Oui, oui, dit le vieillard en se retournant vers les juges et en essuyant ses yeux. Pardon, messieurs, pardon. Mon neveu, le fils de masoBur, qui a vécu avec moi depuis son enfance. . .

— Vous n'avez pas besoin de vous excuser, dit avec bonté le président. Mais ^il faut que nous poursuivions cette affaire. Voici un lambeau de papier qu'on a trouvé à Five-Oak. N'est-ce pas unfraginentde la lettre que vous adressiez à votre neveu, et dans laquelle vous lui disiez que vous teniez en réserve une somme considérable?

— Oui. ^

— Maintenant voici une pièce d'or d'Espagne et une croix qu'on a découverts dans les vêtements du prisonnier. Ces deux objets ne sont-ils pas au nombre de ceux qui vous ont été volés?

Le vieillard contempla ces objets avec terreur, puis regarda son neveu comme pour observer l'expression de sa physionomie, et les remit sur la table sans rien dire.

— 11 faut, dit l'accusateur public, que vous répondiez nettement oui ou non.

— Répondez, mon oncle, s'écria le prisonnier. Ré.' pondez sans crainte. Dieu m'aidera à sortir de l'affreux réseau dans lequel je suis tombé, et dans lequel je parais être enlacé sans espoir.

— Que le Seigneur vous bénisse, Robert! nnu^mura M. Bayshawe, que le Seigneur vous bénisse! Puis, se

retournant vers le tribunal : Oui^ messieurs, dit-il, cette croix et cette pièce d'or m'ont été volées.

A cette réponse du vieillard, tout T auditoire fut tristement ému.

Je fus invité à prendre la parole, et je racontai comment ces deux objets avaient été découverts dans les habits de l'accusé.

Lorsque j'eus fini, les magistrats se consultèrent pendant quelques minutes; puis le président, s'adressant au prisonnier, lui dit :

— J'ai à vous annoncer que le tribunal trouve qu'il y a contre vqus assez de graves présomptions pour vous traduire devant un jury. Il est de notre devoir d'entendre ce que vous avez à formuler pour votre justification. Cependant, votre défenseur vous engagera peut-être à réserver vos arguments pour le jour où vous comparaîtrez aux

L'avocat donna son assentiment à cette observation, mais Robert déclara vivement qu'il ne pouvait sanctionner par son silence l'accusation portée contre lui.

— Je n'ai rien à réserver, s'écria-t-il avec véhémence, et rien à dissimuler, et je ne veux pas devoir mon acquittement à l'habileté de mon défenseur. Si je ne sors pas complètement sans tache des poursuites dirigées contre moi, que ces poursuites continuent, je ne chercherai pas à m'y soustraire. Voici tout ce que j'ai à dire pour ma défense : Dans la soirée du jour où j'avais reçu la lettre de mon oncle, j'allai au théâtre de Drury-Lane, et j'y

restai trcs-lai-d. A mon retour à riiôtd, je m'aperçus qu'on m'avait dérobé mon portefeuille qui renfermait non-seulement cette lettre, mais une somme considérable en banknotes, et des papiers fort importants. A cette heure nocturne, je ne pouvais songer à me mettre à la recherche des voleurs. Le lendemain matin, au moment où je m'habillais pour sortir, on m'annonça qu'un homme demandait instamment à me voir pour une affaire urgente. Je le fis entrer. H me dit qu'il appartenait à la police, que le vol dont j'étais victime venait d'être révélé par un de ceux qui l'avaient commis, et qu'il m'invitait à l'accompagner immédiatement. Nous sortîmes ensemble de rhôtel, et, après m' avoir promené tout le jour à travers une quantité de ruelles et s'être arrêté dans plusieurs maisons suspectes, mon officieux ami me dit qu'il venait d'apprendre que les filous avaient quitté Londres pour se rendre probablement dans quelque grande ville, où ils se hâteraient de se faire solder en espèces mes banknotes, avant que le payement en fût interdit. Il me dit qu'il fallait aussitôt nous mettre à leur poursuite. Je voulais d'abord retourner à mon hôtel pour y prendre des vêtements plus chauds, car nous devions voyager pendant la nuit. Mais il me répliqua que cela n'était pas possible, que la voiture allait partir, et, pour me garantir du froid, il m'affubla lui-même d'une grande redingote et d'un bonnet de police qu'il me noua sous le menton. Nous arrivâmes à Bristol, où il me retint plusieurs jours sous différents prétextes, puis il décampa, et je retournai à Londres. Une

heure après mon arrivée danscetto ville, j'allai faire ma déclaration à la police. Ensuite j'allai retenir une place pourKendal. Voilà tout ce que j'ai à dire.

Cette étrange histoire ne produisit pas le moindre effet sur le tnbunal, et très-peu sur l'auditoire. Moi pourtant, je la croyais parfaitement vraie. Une histoire fictive n'aurait pas eu le même caractère d'ingénuité.

J'ai oublié de dire qu'après sa déposition M. Bayshawe avait été conduit hors de la salle du tribunal.

—Ainsi, monsieur Bristowe, dit l'accusateur, si le récit que vous venez de faire est exact, vous prétendez prouver Totre alibi.

— J'y ai songé, monsieur, répondit Robert avec douceur, et je dois avouer qu'en me rappelant la façon singulière dont j'étais accoutré, le petit nombre de personnes que j'ai rencontrées, je crains de ne pouvoir donner les preuves qui me seront demandées.

— Nous en avons d'autant moins de regret, répliqua l'iiomme de loi d'un ton ironique, que cette croix et* cette pièce d'Espagne qui ont été en votre possession vous obligeraient à nous faire une histoire probablement toute différente de celle que vous venez de nous narrer.

— C'est là, reprit avec le même calme le prisonnier, un des incidents de mon infortune sur lesquels il ne m'est pas possible de donner la moindre explication.

Après cette réponse, le tribunal donna l'ordre de conduire Robert dans la prison du comté.

En ce moment, on me remit une note de Bames. Dès

que j'en eus pris connaissance, je priai les magistrats de vouloir bien ajourner au lendemain la translation de M. Bristowe dans cette autre prison, déclarant que le lendemain j'espérais produire devant le tribunal un autre témoignage fort important. Ma demande fut agréée, et Robert fut ramené dans sa cellule de Kendal.

Je m'approchai de lui au moment où il allait partir, et lui dis à voix basse :

— Ayez bon courage, monsieur, nous parviendrons à dévoiler ce mystère.

Il me regarda fixement, me serra la main en silence et monta dans la voiture qui l'attendait.

J'allai rejoindre Barnes, et dès que j'eus fermé la porte de la chambre où je me trouvais seul avec lui :

— Eh bien! lui dis-je, qu'avez-vous découvert?

— Que les meurtriers de Sara King sont à la taverne où vous m'avez laissé.

— Oui, c'est ce que j'ai compris d'après votre note. Mais quelle preuve avez-vous de votre assertion?

— Voici. Ces coquins, trompés par l'apparente imbécillité de mon ivresse, ont prononcé devant moi quelques mots qui non-seulement m'ont persuadé qu'ils étaient les vrais coupables, mais qu'ils s'étaient rendus à cette taverne pour enlever ce soir même de l'argenterie cachée dans les environs.

— Rien de plus?

— Ecoutez. Vous savez que j'ai un certain talent de mimer et de ventriloquer, et vous vous rappelez le plus

jeune de ces scélérats qui, pendant le trajet, se trouvait assis à côté de M. Bristowe, et qui voulut aller s'asseoir sur le siège, disant qu'il avait trop chaud dans l'intérieur de la voiture.

~ Oui, je m'en souviens. C'est une sottise de ma part de ne pas y avoir songé plus tôt. Continuez.

— Il y a trois heures, me trouvant seul avec lui dans la chambre du cabaret, tout en affectant de rester dans mon état d'ivresse, et sans faire le moindre mouvement, j'employai mon habileté de ventriloque à simuler la voix de Sara, et m'écriai tout à coup : «Qui donc fouille dans l'armoire de l'argenterie? » Si vous aviez vu en ce moment l'expressîop d'horreur qui se peignit sur son visage, cl le regard effaré qu'il porta autour de lui, vous n'auriez plus le moindre doute.

— Tout cela, Barnes, ne constitue pas une preuve légale ; mais je pense que nous pourrons profiter de ces indications. Retourne tout de suite à la taverne; je t'y rejoindrai ce soir, dans mon premier déguisement.

A l'heure dite, j'entrais dans le cabaret. Les trois compagnons étaient là, avec Barnes.

— Ce rustre-là, demandai-je, est-il enfin revenu de son ivresse?

— Non, me répondit l'un de mes trois hommes; il s'est mis de nouveau à boire; puis, cette après-midi, je crois qu'il s'est couché, mais il n'en est guère mieux.

Quelques instants après, j'eus l'occasion de causer en particulier avec Barnes. l'appris qu'un de ces hommes

avait été chercher une voiture et un cheval à Kendal, et que tous trois devaient partir dans une heure, pour se rendre, disaiwt-ils, dans une ville voisine où ils comptaient passer la nuit.

Mon plan Tut aussitôt arrêté. Je rentrai dans le cabaret, épiant un moment favorable. Dès que je crus l'avoir trouvé, je m'approchai du jeune escroc qui avait été épouvanté par la mimerie de Barnes, et qui était précisément celui que j'avais reconnu à Londres.

— Dick Staples I lui murmurai-je à l'oreille, en soulevant ma perruque pour qu'il vît mieux ma vraie figure, je désirerais vous dire un mot dans la chambre voisine.

11 parut atterré, et je vis ses dents claquer. Ses compagnons, absorbés dans une partie de cartes, ne faisaient pas attention à nous.

— Venez ! repris-je sur le môme ton ; il n'y a pas un moment à perdre si vous voulez vous sauver vous-même. Suivez-moi.

11 se leva machhiàlement. Je le conduisis dans une autre pièce ; je fermai la porte, et tirai un pistolet de ma poche.

— Vous voyez à présent, lui dis-je, que l'affaire est découverte. Vous êtes entré à Five-Oaksous le nom de M. Bristowe, habillé précisément comme il l'est maintenant. Vous avez égorgé la servante. . .

— Non, non! s'écria-t-il, pas moi I Ce n'est pas moi qui l'ai frappée. . .

— En tout cas, vous étiez là, et cela suffit pour faire

tomber sur vous une terrible sentence. Vous avez dévalisé M. Bristowe pendant son séjour à Londres, placé dans sa bourse une pièce d or d'Espagne, et, dans sa valise, une croix que vous aviez volée.

— Que faire? que faire? s'écria Staples en tombant sur une chaise, à demi mort de frayeur ; comment sauver ma vie?

— Levez-vous d'abord et écoutez-moi. Si vous n'êtes pas lassassin...

— Non, je vous le jure, je ne le suis pas.

— Si vous n'êtes pas Tassassin, vous obtiendrez probablement un adoucissement à votre arrêt. C^endant je ne prometsi rien. A présent, dites-moi, quel est le projet de vos complices?

— Ds doivent partir dans un instant pour enlever le butin. Moi, je dois rester ici pour leur faire un signal en cas d'alarme. Si j'entrevois quelque danger, je placerai deux flambeaux allumés à la fenêtre de notre chambre à coucher ; sinon, j'irai les rejoindre à la croisière des ' chemins, à un quart de mille d'ici.

— C'est bon ; retournez près d'eux. Je vais vous suivre; mais rappelez-vous que, si vous faites le moindre signe pour ine trahir, je vous tue comme un chien.

Dn quart d'heure après, ses deux associés se mirent en marche. Je les suivis avec Barnes, avec Staples, à qui j'avais mis les menottes, et le maître de la taverne, dont j'avais requis l'assistance au nom du roi. Par bonheur, la nuit était très-obscure, et le bruit des roues de

la voiture empêchait les coquins de distinguer celui de nos pas. Ils s'arrêtèrent, enlevèrent l'argenterie qu'ils avaient enfouies, et kportèrent vers leur chariot. Nous nous approchâmes d'eux avec précaution.

L'un d'eux dit :

— Monte en voiture, et je te donnerai les boîtes. Son compagnon obéit.

— Attends 1 s'écria le premier, je songe que...

— Que vous êtes pris! m'écriai-je en le saisissant au collet. Bames, ajoutai-je, prends la bride du cheval ; et vous, qui êtes là dans la voiture, n'essayez pas de bouger, sinon je vous brûle la cervelle.

Tous deux furent promptement garrottés, et nous leî^ conduisîmes dans la prison de Kendal.

^ La nouvelle de cet événement se répandit en un instant dans toute la ville, et je reçus des milliers de félicitations. Mais ce qui me réjouit plus que tous les compliments que l'on m'adressait, ce fiit l'expression de bonheur du vénérable M. Bayshawe. Il était au lit lorsque je courus lui annoncer l'heureuse issue de mon entreprise. Il se leva et me serra avec un transport de joie dans ses bras, en priant le ciel de répandre sur moi ses bénédictions. Ce sont là de doux moments dans notre pénible profession. Le lendemain matin, Bristowe fut mis en liberté. Un des conjurés fut condamné à mort, un autre à la déportation. Staples obtint sa grâce. La plupart des valeurs volées furent recouvrées. Le rusé compère qui, pour donner aux trois associés le temps d'accomplir leur crime,

avait si bien promené M. Bristowe à Bristol, fut, quelque temps après, arrêté pour un autre délit et déporté.

LES MÉTAMORPHOSES LÉQALES

Un agent respectable d une grande maison de commerce appartenant à un Français entra un matin tout effaré dans le cabinet de notre surintendant, et hii annonça qu'il venait d'être victime d'un vol qui le jetait dans les plus grands embarras et pouvait le ruin^. Il avait fait un voyage à Paris, et, à son retour, il avait trouvé sa caisse complètement dévalisée. Pour commettre ce rapt on avait employé défausses clefs. La caisse était soigneusement fermée, et on n'y remarquait aucune trace d'effraction.

L'agent, nommé Le Breton, après avoir fait cette révé-^ lation à mon ebef, lui remit la note des billets de banque et des effets de commerce qui hii avaient été enlevés. Le surintendant commeiiçapar s'informer si ces diverses va- ! leurs n'avaient point été remboursées par la Bancpie. Pas une n'y avait été encore présentée. Il en fit ensuite interdire le payement en les signalant dans les journaux du matin et du soir avec leurs numéros. Puis une récom-

pense fut offerte à quiconque pourrait conduire la justice sur les traces des voleurs.

Pas la moindre révélation ne fut faite, et toutes les investigations de la police furent infructueuses. Quelques jours après, un associé de la maison, M. Bellebon, arriva en Angleterre pour activer les poursuites. L'affaire restait enveloppée d*un voile impénétrable.

Enfin, l'agent qui avait porté sa plainte à notre surintendant reçut une lettre portant le timbre de la poste de Saint-Martin-le-Grand, dans laquelle on lui offrait de lui rendre pour mille livres sterling (25,000 fr.) tout ce qui avait été dérobé, à Texception pourtant des rouleaux d*or qui se trouvaient dans la caisse avec les billets de bsnique. Les valeurs dont on proposait la restitution s'élevaient à plus de deux cent cinquante mille francs, destinées par la maison de commerce française à solder à Londres des traites qui devaient échoir prochainement. Le Breton avait reçu l'ordre de déposer, à mesure qu'il les recevrait, ces valeurs à la Banque, et avait été très-vivement blâmé de ne l'avoir pas fait. En quittant Paris, il avait promis de réparer au plus, vite sa négligence, et à son arrivée dans son bureau, il avait, comme nous Tavons dit, trouvé la caisse vide.

Dans la lettre mystérieuse qui lui fut adressée, on lui prescrivait une sorte de signe cabalistique par lequel il devait annoncer dans le Times son acceptation, et les précautions que les coupables voulaient garder pour qu'on ne pût les découvrir.

DE POUCE ANGLAIS. ii3

M. Bellèbon, très-ioquiet du payemcDt qu'il devait fairç dans une quinzaine de jours, était assez disposé à accepter cette proposition; mais le surinten4ant lui déclara que s'il avait une telle faiblesse, il le ferait poursuivre pour avoir transigé avec des Toleurs.

Le signe prescrit par la lettre fut inséré dans le Times^ et le jour même M. Le Breton reçut un billet qui Fin- Yitait à se présenter seul, le lendemain, à quatre heures de l'après-midi, à Old-Manor-House, et à y apporter la somme de vingt-cinqmiUefirancsen or. On ajoutait que, pour prévenir toute trahison, il trouverait à la taverne l'indication d'un endroit soUtah'e où il devrait se rendre à pied et seul pour conclure le marché.

Ce plan était bien habilement combiné, et il paraissait difiQcile de surprendre de si rusés coquins. Cependant nous voulûmes essayer. M. Le Breton se rendit à l'heure fixée à Old-Manor-House, et n'y trouva ni note ni message. Le lendemain, nouvelle lettre dans laquelle on lui disait qu'on connaissait le piégé tendu par la poUce ; que la maison Bellebon s'exposait par ces inutiles artifices à un grave danger; que si elle ne voulait pas accepter franchement la transaction qui lui était proposée, toutes les bank-notes tous les effets de conunerce seraient brûlés, et qu'elle serait par là hors d'état de &ire honneur à ses engagements.

Sur ces entrefaites j'arrivai de Plymouth, où j'avais été chargé d'une expédition dont je raconterai aussi les détails. Le surintendant me parla aussitôt de l'affaire de Bellebon

et me dit qu'il se réjouissait de mon retour pour pouvoir me la confier.

— D'autant, ajouta-t-fl, que vous parlez le français et que ce malheureux négociant comprend à peine l'anglais.

Après un long entretiej[i dans lequel il me raconta tout ce qui avait été tenté pour découvrir les coupables, je résolus de voir M. Bellebon en particulifâp. Je le fis prier de vouloir bien venir me rejoindre dans une taverne voisine de sa demeure. Quelques instants après, je le vis entrer. Dans le cours de notre conversation, il ne me fut pas difficile de reconnaître en lui un de ces caractères ouverts,.expansi&, auxquels on nepeutsans imprudence confier quelque grave soupçon, et je lui demandai d'un ton d'indifférence si M. Le Breton se trouvait en ce moment dans le bureau où le vol avait été commis.

— Non, me répondit-il; une affaire l'a appelé à Greenwich. Mais, si vous voulez examiner ce bureau, je puis vous y conduire.

— Très-volontiers. Seulement permettez-moi de vous donner le bras dans la rue, pour qu'on ne soupçonne pas mon caractère officiel. .

n sourît, et nous arrivâmes bras dessus bras dessous à son comptoir. Une vieille femme nous ouvrît la porte. Un jeune commis était assis devant son pupitre. Il jeta de mon côté un regard oblique, mais je ne lui donnai pas le temps d'observer ma figure. Je fis signe à M. Bellebon de le renvoyer ainsi que. la vieille femme, ce qui fnt fait presque aussitôt sous des prétextes assez plausibles.

DE POLICE ANGLAIS. Mb

Je me mis alors à fouiller partout; je ramassai et regardai attentivement chaque lambeau de papier et ne trouvai rien qui pût me donner un indice.

— Vous êtes bien sûr, dis-je enfin à M. Bellebon, que votre agent, ainsi que vous l'avez affirmé à mon directeur, n'a ni maîtresse ni quelque relation secrète?

— Parfaitement,' J'en ai acquis la conviction par les renseignements que j'ai pris de cette femme que vous ve> nez de voir et de Dubarle, mon jeune commis.

En ce moment même ce conunis rentra très-précipitamment, à ce qu'il me sembla, en cherchant de nouveau à voir mon visage.

— Pas de maîtresse I me disâis-je en rentrant dans un cabinet delà taverne. D'où viennent donc ces débris de papier parfiimé que j'ai trouvés dans son secrétaire?

Je m'assis, j'essayai de rejomdre ces lambeaux, mais, après phisieurs tentatives, je m'aperçus qu'ils provenaient de diCTérentes lettres, et qu'en les rapprochant l'un de Tauk'e je ne parviendrais pas à reconstituer une phrase complète ; seulement, ce dont je ne pouvais douter, c'est que c'était là une écriture de fename.

Deux heures après, en me dirigeant vers StokeNewîng- Ion, où j'avais une autre mission à remplir, j'aperçui^à la vitre d'un quincaillier un placard de couleur qui atth*a mon attention. Sur ce placard étaient inscrits ces mots? tDeux guinées de récompense. Chien italien perdu. Il a le bout de la gueue coupé et répond au nom de Fidèle, »

ii6 SOUVENIRS D'UN OFFICIER

— Fidèle ! nie dis-je ; j'ai Vu ce nom dans les fragments de lettres adressées à M. Le Breton.

Je m'approchai d un réverbère, je repris entre mes mains quelques-uns de ces fragments, et dans Tun d'eux je lus : « Mon pauvre Fidèle est per. .•. »

Le plaéard que je venais de découvrir datait de trois semaines. J'entrai chez le quincaillier et dis que je connaissais un chien qui pourrait bien être celui qu'on réclamait.

Une femme assise au comptoir me dit qu'elle apprenait avec joie cette nouvelle ; que la personne à qui appartenait ce chien était une de ses clientes.

— Et comment s'appelle-t-dle ?

— Je ne puis pas prononcer aisément son nom, qui est français,^ je crois; mais elle l'a elle-même écrit dans ce livre avec son adresse.

Je lus : « Madame Levasseur, Bak-Cottage, environ un mille delà route d'Edmonton à Southgate. » Cette écriture ressemblait à celle des lambeaux de papier que j'avais découverts dans le bureau de Le Breton. Il y avait là un indice précieux dont je n'avais garde de ne pas profiter.

Après avoir encore échangé quelques mots avec la femme du quincaillier, et lui avoir promis d'envoyer Fidèle à sa cliente, je vais chez un marchand d'animaux ; je me procure à un prix raisonnable un vilain chien italien. En un instant on lui tranche le bout de la queue ; en un instant la plaie est cicatrisée.

Le lendemain matin, j'étais équipé comme un de ces

^agaboads qui font métier de vendre les chiens votés ; j'étais si parfaitement déguisé, que ma femme même ne me reconnut pas et poussa un cri d'alarme en me voyant entrer. A midi, j'arrivai à Bak-Cottage. Je fus un instant déconcerté par l'aspect des lieux où je me trouvais. Au lieu d'une villa bourgeoise que je m'attendais à rencontrer, j'avais sous les yeux une véritable ferme. Une servante était occupée à traire les vaches ; une autre, portant un baquet sur la tète, tenait à la main un petit enfant. Je fiis sur le point de retourner à Londres. Cependant Thabitude de ne pas me fier aux apparences l'emportant, jç demandai madame Levasseur. Madame Levasseur était

— Demeure-t-elle à la ferme?

— Oui, vraiment, murmura la servante en souriant.

Je jetai les yeux sur la maison et je vis, à quelques indices, qu'elle était une chaumière par le dehors, mais une maison confortable au dedans. J'exposai le sujet de ma venue; mais on ne paraissait pas disposé à me conduire jusqu'à madame Levasseur. La domestique demandait à lui porter le chien pour qu'eDe vît si c'était bien Fidèle. Je répondis que je ne le confiais à personne, que je voulais le montrer moi-même. Un instant après, la domestique, qui avait été prendre les ordres de sa maîtresse, revint me dire que je pouvais monter, et commença par fermer, les portes, car mon aspect n'était nullement rassurant, puis m'engagea à essujer avec soin mes pieds sur le paillasson.

Madame Levasseur était couchée sur un canapé, impa-

tiente d'embrasser son cher Fidèle. C'était une femme d'une physionomie assez séduisante, mais qui, par son langage et ses manières, trahissait sa vulgarité. Le vêtement que Je m'étais composé, la figure que je m'étais faite, l'effrayèrent. Elle appela à haute voix son mari, et M. Levasseur, qui en ce moment faisait sa barbe, accourut le rasoir à la main. C'était un homme d'une taille fine, élancée, portant une ample paire de moustaches et de favoris.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

— Mais, voyez cet homme-là, dit la gracieuse femme en me désignant du doigt.

Le mari se mit à rire, et madame Levasseur, rassurée par sa présence, regarda enfin le chien.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle, ce n'est pas Fidèle.

— Comment? m'écriai^e av^ une innocente; syrfrise; mais, madame, voyez donc sa queue^ v ^ *

Comme cette queue mutilée ne. suffisait pas piour convaincre madame Levasseur^ et comme son mari, ixppatienté de ma persistance, menaçait de me jeter en bas..do l'escalier, je remis le chien dans son panier, et me retirai. .

— ^^ Ah I ah I me disais-je avec un sentiment de triomphe en cheminant sur la grand' route, ah ! vraiment, M. Le Breton a a aucune relation particuHère avec une femme. Eh bien, si ce n'est pas son portrait que je viens de voir entre ceux de madame et de M. Levasseur, je ne suis qu'un aveugle ou un sot.

Cette découverte m'avait ravi, et j'étais plus que jamais désireux de poursuivre cette affaire, d'autant que M. Bel-

lebon, avec la firanchise de son âge et l'expansion de son caractère, m'avait révélé les secrets de son coeur. II aimait, il voulait se marier, et s'il ne réussissait pas à sauver le crédit de sa maison, c'en était lait de ses plus chères espérances.

La nuit de ce même jour, à neuf heures, M. Levasseur, habillé avec une recherche prétentieuse, sortit de Bak> Cottage, se promena du côté d'Ëwenton, appela un cab. et se dirigea rapidement vers la vSle. Derrière lui arrivait, non moins rapidement, un personnage vêtu avec la même affectation d'élégance, po^nt d'énormes favoris, d'énormes moustaches et une belle perruque. Ce personnage, c'était moi. Je venais de faire de nouveau une complète métamorphose. «

M; L«vasseur descend de voiture à l'extrémité de Regent-street, trairerse à pied une longue rue, et entre dans une espèce de tabagie. J'y entre un instant aprè&lui. (Vêtait là que se réunissaient les domestiques étrangers >i«ns j'iacc; valets de chambre, commis, cuisiniers, gens de toute sorte et de toute nation, fumant, buvant, et jouant à des jeux primitifs de hasard, et poussant des clameurs étourdissantes.

Ces joueurs étaient trop occupés pour faire attention à nous. M. Levasseur s'assit et demanda un grog. C'était un des habitués de la maison. Il connaisvSait la plupart des gens qui se trouvaient là, et je découvris qu'il était d^origine suisse, quoiqu'il parlât très-bien le français. Ce soirlà, je ne fis pas d'autre découverte. Seulement j'acquis la

eonYicUon que Lévasseur n'était venu dans ce cabaret que pour y rencontrer quelqu'un qui ne vint pas, car il ne voulut s'associer à aucun jeu, et se retira à onze heures et demie d'un air de dépit.

Le lendemain au soir, même séance dans ce même Heu. Le surlendemain, à dix heures^ un homme entra à la dérobée, regardant autour de lui d'un air craintif. C'était M, Le Breton. Aussitôt Lévasseur se leva, le rejoignit^ et tous deux sortirent. Je n'osais les suivre, de peur d'éveiller leurs soupçons, et je m'applaudis de ma prudence, car un instant après ils rentrèrent et s'assirent à cèté de moi. Le Breton avait la physionomie inquiète, effarée, tandis que celle de Lévasseur avait une expression de méchanceté et de triomphe (ïruel, tempéré par un certain air de désappointement passager. Le Breton ne resta qu un instant dans la taverne, et les seuls mots que je saisis dans l'entretien qu'il eut avec son affidé à voix basse fiirentceux-ci ; (( Je crains qu'il n'ait quelque soupçon. »

C^endant M. Bellebon ^tâit dans un état d'impatience et d'anxiété extrêmes. Je lui avais dit que, pour phis de sûreté, nous ne devions pas nous voir, et il m'adressait sans cesse quelque biUet dans lequel il me disait avec quelle angoisse il voyait approcher le jour où il devait satisfaire à ses engagements. J'éprouvais pour lui une profonde commisération, et, après y avoir réfléchi, je résolus de tenter un coup décisif. En affectant de boire et déjouer follement, j'avais essayé de gagner la confiance de Lévasseur, mais il était maintenant sur se» gardes. J'avais fait

Tenir un soir dans la tabagie un des hommes de noire adminisIraticHi qui prenait aussi Fapparence d'un mauyais sujet, et à im certain moment, je lui murmurai à ToreiHe, assez haut cependant pour que Levasseur m'entendit, que je comiaissais un moyen de vendre tes bank^-notes dont le payement était interdit* A ces mots, Levaisseur fit un léger mouYâinent, puis r<^rit aussitôt sa réserve habitudle. Évidenunent il se défiait de moi ; il fallait à tout prix em. pbyer pour le subjuguer un procédé plus efficace, et voici ce que j 'imaginai .

Un soir, un homme qui portait des vêtements en désordre et qui paraissait aux trois quarts ivre vint s'asseoir eniace de nous, s'écria qu'ils'appeUaitM. Trelawny de Gonduit-street, se vanta de sa fortune, et, pour nous donner une imposante idée de sa situation, exhiba un portefeuille rempli de billets de Banque. A ce moment, il n'y avait là que quelques buveurs réunis à l'extrémité de la chambre. Levasseur remarqua le regard de convoitise et de rapacité que je fixais sur le portefeuille.

Un instant après, le prétendu M. Trelawny sortit. Je me glissai derrière lui et je vis que Levasseur me suivait. A une vingtaine de pas de distance, j'enlevai à M. Trelawny le portefeuille qu'il avait remis devant nous dans une^es poches de côté de sa redingote, et m'enfuis précipitamment, mais je savais que Levasseur courait derrière moi. J'entrai dans une autre taverne, je demandai une chambre à part, et je tenais entre mes mains l'innocente capture que je venais de faire lorsque Levasseur apparut

devant moi. Il avait la physionomie radieuse, et me dit en me frappant sur Fépaule : a Ah t ah ! William, j'ai été témoin de votre filouterie, et je puis vous faire condamner à la déportation »

Je pris aussitôt un air consterné. Il édata de rire en voyant ma frayeur*

-^ Soyez tranquille, ajoula-t-il en tirant le cordon de sonnette, je ne vous trahirai pas.

II demanda une bouteille de vin, puis, s asseyant près moi:

— Demain dit-il, le payement des bank-notes que vous venez de dérober si habilement s^a interdit; mais il me semble vous avoir entendu dire que vous connaissiez un «adroit où Ion pouvait vendre de telles valeurs.

Je répondis que je n'osais le lui indiquer.

— Pas tant de façons, reprit^il à voix basse et d'un ton menaçant, je vous tiens en mon pouvoir. Soyez franc et vous êtes sauvé. Où est cet homme qui achète les valeurs que la Banque se refuse à rembourser?

— Il n'est pas en vilb à présent, répondis-je d'une voix tremblante.

— Balivernes, mon cher î je n'y crois pas, et je vous l'avoue, j'ai moi-même quelques effets à placer. Quel est son prix, et comment parvient-il à disposer de ce qu'il a acheté? '

— Il donne ordinairement un ti^rs de ces efiets interdits et les envoie en pays étranger, où ils tombent entre

DK POLICE ANGLAIS. 3i3

ks mains de geos de bouue foi, après quoi la Banque esl obligée de les payer.

— Est-ce que. la loi est.aiiisi hâte ?

— Oui, assurément.

— Mettez*>nioi m rapport aveb voire ami.

— Non, c'est impossible. Il ne peut pas avoir affaire aux étrangers.

— Il le faut, je tous le déelare ; obéissez, «inon j'appelle un agent de police.

Je parus terrifié par cette, menace, et je faiidis en balbutiant que cet honnête escompteur s'appelait Samuel Lévy.

— Et où demeure4-il? me demanda Levasseur.

— Je ne puis vous indiquer sa doaeure ; mais, puisque vous le voulez absolument, je vous mettrai en rapport avec lui.

Finalement, il fut décidé que je dînerais le lendemain à BakrCottageavecLevassem*, et que Samuel viendrait nous rejoindre dans la soirée. Je devais annoncer au juif que le montant des effets qui lui seraient remis s'élevait à douze mille livres stertiug, et Levasseur me gratifiait d'un billet de cinq cents livres pour conclure ce marché.

— Cinq cents livres, me dit-il en me quittant ; voilà ce que je vous promets, si vous tenez votre promesse, sinon la déportation. Pensez-y.

Le lendemain, j'eus une longue conférence arec mon surintendant. Comme la maison de Bak-Cottage était un édifice isdé sur un terrain découvert, iin' était pas possible

in SOUVENIRS D'UN OFFICIER

d y mettre une ^ubuscade, il fattait que toute la besogne fôt faite par le prétendu Samuel et par moi. Car les habiles scélérats que nous avions eu tant de peine à découvrir pouvaient, au moindre signe de danger, anéantir les banknotes, et en arrêtant brusquement Levasseur on s exposait à tout p^re.

— Mais, me dit mon chef, c'est pourtant une{>ér31euse entreprise. Levasseur ne sera pas seul, et quand il se veira trahi, il agira avec la fureur du désespoir*

— Je sais, répliquaî-je, qu'il n'aura avec lui que Le Breton ; Jackson, qui Ya jouer le rôle du juif, et moi nous parviendrons bien à maîtriser ces deux misérables, soit par surprise, soit avec nos pistolets.

Le surintendant me souhaita bonne chance, et appela Jackson pour lui donner ses instructions.

Je confesse que le lendemain, quand je vis approcher l'heure où je devais accomplir ma difiQcile mission, je ne me sentais pas trop rassuré. N'étaitrii pas possible que Levasseur eut découvert ma véritable profession et m'eût tendu un piège pour me perdre? Mais, quel que fût le danger, i] fallait le braver. Je nettoyai et chargeai, avec soin mes pistolets, je dis adieu à ma femme d'un ton plus grave que de coutume, et je partis.

C était un dimanche , et je traversai , chemin faisant, toute la population du village voisin, qui se rendait au sermon. Je prévis que la maison de mon hôte serait déserte, et que je m'y trouverais seul avec ceux que j'allais chercher. Ainsi ma espoir d'obtenir main-forte, sij'avais le dessous.

DE POLICE ANGLA^. i^.

Je pouvais être assassinédans ce coin du monde oublié^» Je continuai pourtant ma route en sifflant; mais le paysage autour de moi me paraissait tout assombri.

En arrivant à Bak-Cottage, je trouvai mon h6te dans la pkis joyeuse disposition d'esprit. Le dîner était prêt, me dit'îl^ et il n'attendait plus pour se mettre à table que les deux amis qu'il avait invités.

— Diable! m'écriai-je, vous m'aviez dit hier que vous n'auriez que M. Le Breton.

— C'est vrai, répHqua-t-il nonchalamment, mais j'avais oublié un autre camarade aussi intéressé que» nous à cette affaire, et je l'ai engagé à vaiir. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en riant, nous aurons de quoi dîner, d'autant que madame Levasseur n'est pas de la partie.

— En ce moment un violent coup de marteau retentit à la porte.

— Les voici I s'écria-t-il»

Je regardai par la fenêtre, et vis avec effroi que Le Breton était accompagné du commis Dubarle. Mon premier mouvement fiit de saisir mes pistolets et de me précipiter hors de la maison. L'idée qu'on m'avait tendu un piège me revenait plus vivemMit à l'esprit. Cependant je me maîtrisai et je restai. Mais si Dubarle allaitme reconnaître ? A quel péril JB m'exposais !

Cependant une vive animation, qui prenait le caractère d'une querelle, venait de s'engager dans la chambre voisine entre Levasseur et ses deux complices. Je m'approchai de la muraille et prêtai l'oreille. Le Breton n'était

126 SOUY|NIRS D'Uîf OFFICIER

eoquin qaà demi, il demandait qu'on ne disposât point des valeurs soustraites avant d'avoir fait une nouvelle tentative pour les remettre à leur légitime propriétaire. Ses deux compagnons, au contraire, voulaient les vendre atqplusvite, puis quitter le pays, et traitaient avec un profond mépris les prières que Le Breton leur adressait pour ne pas ruiner la maison qu'il avait trahie. A la fin il fut réduit au silence par leurs menaces.

Plus tard, j'ai su que Le Breton avait été entraîné par Levasseur au jeu, à la débauche, puis enfin au crime qu'il venait 4p commettre.

Quelques instants après, les. trois voleurs entrèrent dans la chambre où j'étais resté. Levasseur me prés^ita cérémonieusement à Dubarle, qui, à ma vue, fit un léger mouvement de surprise, et je sentis mon cœur se serrer. Ses vagues soupçons parurent pourtant se dissiper lorsque Levasseur lui raconta en riant de quelle façon j'avais dévalisé le malheureux Trelawny, et nous nous mîmes à table.

Mais de ma vie je n'ai fait un dîner moins récréatif. Dubarle, qui n'était qu'à demi rassuré, fixait à tout instant sur moi un regard pénétrant. Par bonheur. Levas- . seur était dans un état d'hilarité qui ne lui permettait pas de faire attention à l'inquiétude mystérieuse de son jeune convive, et Le Breton était très-préoccupé. Moi, je buvais plus que de coutume ; en partie pour surmonter mon agitation nerveuse, en partie pour détourner de moi quelque fâcheuse observation. Le moment approchait où

DE POLICE ANGLAIS. iSI

Jackson devait apparaître^ quand tout à coup Dubarie, après m' avoir de nouveau attentivement fixé, médit :

— Je crois, monsieur WiBiam, que je vous ai déjà vu quelque part.

— C'est bien possible, répondis-je en affectant autant que possible un àir indifférent. Beaucoup de gens m'ont déjà vu en ce monde, et quelqueâ-uns une ou deux fois de trop.

— C'est vrai^ s'écria Levasseur, notamment le pauvre Trela?my.

— Je voudrais voir monsieur sans sa pemiquf, reprit le commis d'un ton insolent.

— ÂU(ms, Dubarle, s'écria Levasseur, vous êtes fou, et je ne souffrirai pas qu'on insulte mon ami William.

Dubarle se tut. Mais il était évident qu'il avait conservé de ma figure une vague réminiscence qui le troublait.

Enfin, à ma grande satisfaction, j'entendis frappera la porte. C'était Jackson. Nous courûmes à la fenêtre : c'était lui, en effet, transformé en juif d'une façon merveilleuse. Levasseur se hâta d'aller lui ouvrir, puis l'amena près de nous. Il ne put réprimer sa surprise en voyant le jeime commis avec ses longues moustaches, et dit à notre hôte :

— Vous avez plus de monde que mon ami WiHiam ne m'en avait annoncé.

— Un ami, rien qu'un ami, répliqua Levasseur. Voyons, mon digne monsieur Samuel, asseyez-vous et prenez un

verre de vin. Vous êtes un juif anglais à ce qu'il me semble?

— Oui.

— Et disposé à conclure une affaire avec nous?

— Oui, si vous êtes raisonnables.

— Les gens les plus raisonnables du monde. Mais, dites-moi, où est For a,vec lequel vous comptez nous payer?

— Si nous sommes d'accord, je puis Tavoir dans une demi-heure. Je ne porte pas, ajouta-t il bravement, mes rouleaux de guinées avec moi dans de telles réunions.

— Très-bien. Et combien voulez-vous nous donner?

— Je vous le dirai quand j'aurai vu les valeurs. Levasseur sortit, et revint dix minutes après avec une

liasse de billets de banque qu*il posa sur la table. Jackson se leva pour les examiner de plus près et en noter le montant dans son carnet. Moi, je me levai aussi, sous le prétexte d'observer un tableau suspendu au-dessus de la cheminée. J'étais convenu avec Jackson du signal de l'action, et nous touchions au moment décisif. Le défiant Dubarle s'était levé comme nous, et attachait sur Jackson un regard flamboyant.

Après avoir examiné les eflets de commerce, Jackson se mit à compter à haute voix les bank-notes :

— Une, deux, trois, quatre, cinq.

A ce chiffre, qui était notre signal, il se précipita sur Le Bnilitm, qui se trouvait assis à côté de lui. Au même

instant je fis rouler Bubarle sur le parquet par un \iolent croc-en-jambe, et, saisissant Levasseur à la gorge, je lui mis mon pistolet sur ToreiUe.

— Hourrah I s'écria Jackson.

— Hourrah! répondis-je.

Avant que les scélérats fiissent revenus de leur surprise, Levasseur et Le Breton étaient solidement liés et garrottés. Mais Dubarle nous donna plus de peine.

Levasseur tempêtait, écumait, et menaçait de se briser la tète contre la muraille. Les deux autres étaient plus calmes. Après avoir dûment resserré leurs liens et recueilli le produit de leur vol, nous quittâmes Bak-Cottage en triomphe. La servante de la maison était sortie probablement pour aller prévenir sa maîtresse de cette catastrophe.

Une heure après, mes trois hommes étaient en prison, et je courus chez M. Bellebon pour lui annoncer Fheureux résultat de notre entreprise. Je n'essayerai pas de décrire sa joie. Son honneur de négociant était sauvé, et il allait se marier.

Les trois complices furent condamnés à dix années de déportation. Le Breton, qui était le plus coupable, devait encourir une peine plus forte. Le témoignage que je donnai de son repentir fit adoucir sa sentence.

En montant sur le navire qui devait le conduire en Australie, Levasseur me cria en français avec un accent de rage :

— Je te retrouverai à mon retour, et je me vengerai.

Je suis trop accoutumé à ces menaceç pour m'en émouvoir, et je lui répondis en souriant :

— Eh bien, au revoir.

La clientèle de Toffice de procureur auquel je venais de m' adjoindre était peu aristocratique. Elle se composait presque en entier de gens d'affaires et de négociants. Aussi fus-je bien surpris de voir un jour s'arrêter à notre porte un riche équipage aux panneaul armoriés. Un valet de pied descendit de son siège, ouvrit la portière, et je vis apparaître une femme voilée, revêtue d'habits de deuil, mais très-élégante. Je renivai aussitôt dans mon cabinet, et ordonnai de faire entrer cette dame immédiatement. Quel fut mon ctonnement, lorsqu'elle eut écarté son voile, de reconnaître en elle la belle comtesse Seyton, dont j'avais souvent admiré le portrait peint par Lawrence et reproduit par la gravure. Un nuage de tristesse assombrissait à présent cette charmante physio-

192 BIGAVE OU 50X.

nomie, et une pensée d'inquiétude, je pourrais même dire de terreur, éclatait dans ses grands yeux noirs.

— La comtesse de Seyton! m'écriai-je involontairement, en m'inclinant devant elle ei en lui offrant une chaise.

— Oui, et vous êtes, je pense, monsieur, un des chefs de cette célèbre agence?

Je m'inclinai de nouveau et répondis modestement que j étais M. Sharps, associé, en effet, à cette agence à laquelle elle voulait bien donner le nom de célèbre.

— Eh bieni reprit-elle, je viens vous consulter sur une affaire qui est pour moi de la plus grave, de la phis vitale importance.

A ces mots, elle tira de son portefeiiiUe un billet de banque, avec un certain embarras, comme si elle craignait de manquer aux usages, et le plaça sur ma table. Je le lui readis, en lui disant que notre coutume n'était pas de recevoir de Fargent d'avance.

— r Nous serons très-heureux, ajoutai-je, s'il est en notre pouvoir de rendre quelque service à Votre Seigneurie, mais il me semble que ce sont MM. Jackson quj traitent les affaires de la maison Seyton.

— C'est vrai. Ils sont depuis longtemps les procureurs de plusieurs membres de ma famille, et j'ai pour eux une grande estime. Mais dans Fétat de perplexité où je me trouve, je ne sais s'ils pourraient me donner le conseil dont j'ai besoin. Pour résister à l'homme qui me persécute, il faut des agents plus habiles que ces messieurs, plus

actifs, plus résolus... J'espère que vous me comprenez.

— Parfaitement, madame, et comme je suppose que notre entretien doit avoir quelque durée, permettez-moi d'abord de vous prier de renvoyer votre voiture, qui, en stationnant à notre porte, pourrait éveiller quelque soupçon. Le bureau de MM. Jackson n est pas loin d'ici, et si nous ne devons pas leur communiquer les motifs qui ont porté Votre Seigneurie à s'adresser à iious, il est inutile de leur laisser deviner cette démarche.

La voiture fut aussitôt renvoyée. En même temps mon associé, M. Flint, entra dans mon cabinet, et lui et moi nous écoutâmes attentivement le récit un peu prolixe de la comtesse. Voici en résumé ce que nous apprîmes.

La comtesse Clara de Seyton était la seconde fille du révérend John Harley, recteur d'une paroisse dans le Devonshire. Elle épousa, à l'âge de dix-neuf ans, un capitaine nommé Gosford, qui avait dix ans de plus qu'elle, et qui, peu de temps après son mariage, la désola par son mauvais et grossier caffactère.

Avant de contracter cette union, elle avait été presque fiancée à un jeune gentilhomme, Arthur Kingston, qui alors n'avait pas de fortune, mais qui appartenait à la pairie et devait entrer quelque joup en possession d*un riche héritage. A l'instant où son père, le fier baronnet Itingston, apprit ses relations avec la fiBe du recteur, il lui enjoignit de les cesser immédiatement, et le fit partir pour le continent.

Le révérend Harley et la bdle Clara, non moins fiers que le baronnet, s'indignèrent à l'idée qu'on pourrait les soupçonner d'avoir cherché à enlacer dans un piège matrimonial le jeune amoureux. Le ressentiment qu'ils eu éprouvèrent tous deux aida au succès de M. Gosford, et, dans l'impétuosité de son émotion, Clara se soumit à une fatale union pour faire voir au monde, et surtout à l'orgueilleux baronnet, l'énergie de sa résolution.

Deux années après, sur les instances mêmes du recteur, die se sépara d'un époux qui la rendait trop malheureuse, et rentra dans la maison paternelle.

M. Gosford, qui avait vendu sa conmiission de capitaine, voyagea d'aboi^d pour son plaisir, puis pour sa santé. Il n'était pas d'une constitution robuste, et ses pernicieuses habitudes devaient le conduire à une fin prématurée. Au déclin de sa vie, il voyageait avec un jeune médecin nommé Chilton.

Madame Gosford était séparée de lui depuis trois ans, lorsqu'il mourut en Irlande, dans le petit village d(^ * Swards, à quelque distance de Dublin. Clara apprit d'abord cette nouvelle par Un paragraphe d'un des journaux de Dublin, puis, le lendemain, elle reçut une lettre de M. Chilton qui lui envoyait l'anneau de son mari, et une ilote que le capitaine repentant avait dictée quelques instants avant sa mort, et dans laquelle il reconnaissait pleinement les torts qu'il avait eus envers sa femme. A jcette lettre était jointe aussi la copie de son testament, par lequel il léguait à un parent éloigné, demeurant à

la Nouvelle-Hottande, Ba propriété^ qui rappcurtait environ huit mille francs de rente. Par un codicille d'une date plus récente, il donnait toutes ses valeurs immobilières à M. Chilton, à charge par celui-ci de faire les frais de ses funérailles. M. ChiUon disait dans Sia lettre que le capitaine avait ^&u l'intention de modifier ses dernières dispositions, mais que la soudaineté de sa mort l'en avait empêché.

D est probable que la jeune veuve ne fut pas trèsafûigée d'un événement qui la délivrait entièrement d'un lien dont elle avait tant souffert. Mais comme elle ne nous dit rien de ses impressions, nous aurons la m.éme discrétion.

Une année auparavant, le baronnet Kingston avait aussi cessé de vivre, et presque en même temps, son fils héritait par la mort d'un de ses cousins des domaines et du titre de comte de Seyton. H voyageait encore sur le continent; il apprit par les journaux la mort de Gosford. Aussitôt il se mit en route pour l'Angleterre, se dirigea *în toute hâte vers le Devonshire, et enfin épousa celle qu'il n'avait cessé d'aimer.

Elle eut alors une brillante et heureuse vie, la belle épouse du jeune comte. Elle devint mère de deux filles et (l'un garçon. Rien ne manquait à sa félicité. Un soif, en revenant de la chasse, son mari fut surpris par un orage, rentra dans son château, trempé par la pluie. La fièvre le saisit, et trois jours après il expirait. Son fils avait alors cinq ans.

Nous n'essayerons pas de dire la mortdle douleur que la comtesse ressentit de cette catastrophe « Elle pleurait encore en nous la racontant. Cependant il lui restait trois enfants, un beau nom et un domaine considérable que son mm avait pris soin de lui assurer, en même temps qu'il lui abandonnait à elle seule la tutelle de «on fils.

Un coup terrible devait encore la frapper dans les consolations de son veuvage. Un jour, elle était avec son père et sa sœur Jeanne, lorsqu'on lui apporta un billet de M. Ghilton qui réclamait à Tinstânt même une entrevue avec elle pour une affaire de la dernière importance. Lady Seyton, se rappdant le nom de cet homme, le fit entrer. D'un ion brusque qui allait jusqu'à l'insolence il lui annonça que M. Gosford n'était point mort à l'époque qu'il lui avait lui-même annoncé, qu'il était seulement alors tombé en léthargie, et qu'il avait vécu encore six mois. En ouvrant par hasard, ajouta4-il, le livre du peerage^ j'y ai vu pour la première fois la date de votre mariage avec le comte Seyton. Je dois vous dire qu'il a eulieithuit jours avant la mort du capitaine, que par conséquent il est nul, et que votre fils n'est pas plus comte de Seyton que moi. *

A cette affreuse nouvelle, la comtesse s'évanouit. Ghilton sonna les domestiques et disparut.

En reprenant connaissance, lady Seyton souffrait une angoisse dont elle parvint difficilement à dissimuler la cause à son père et à sa sœur. Dans une autre entrevue, Chilton lui prouva ce qu'il avait avancé, en lui montrant

un certificat du fossoyeur de Swards, nommé Pierre Cunningham, qui attestait que Charles Gosford avait été enseij^ii le 26 juin 1852, et que sur sa tombe était ins(a4t& la vraie date de sa mort, 25 juin de la même année, puis un autre certificat de Patrick Mullins, tailleur de pierre "de Dublin, qui avait gravé Tinseription mortuaire, et qui attestait le même fait.

— Avez-vous, demanda M. Flint, une copie de ces notes?

— Oui, répondit la comtesse en les présentant à M. Flint, les voilà. Dans ma terreur, ajouta-t-elle, dépourvue, comme je Tétais, de tout conseil, n osant dire à personne mon affreuse situation, j'ai acheté le silence de Chilton par des sonunes. considérables; mais il est insatiable... et hier... Ahl je ne puis vous dire son horrible proposition; elle se trouve dans cette note.

— Le mariage I s'écria avec un accent de révolte M • Flint. Le misérable I

— J'aimerais mieux mourir mille fois, dit lady Seyton d'une voix tremblante. Mais que faire? Pouve»>vous me sauver?

— Sans doute, répondit M. Flint, si toute cette histoire de M. Chilton est une fourberie organisée pour vous extorquer de l'argent, et je suis très-tenté de le croire.

— Serait-il possible! s'écria la comtesse avec une joie subite.

L'idée que cet homme abusait de ses craintes et de sa crédulité ne lui était pas encore venue.

iSS B.I6ÂME OU NON.

— Qu'en pensez-vous M. Sharps? me demanda mon associé.

J'hésitais à donner mon opinion, car je ne partageais pas Tespoir que M. Flint venait de manifester. Une fraude comme celle qu'il soupçonnait était $i aisée à découvrir et pouvait exposer cdui qui s'en serait rendu coupable à un si sévère châtiment, que je n osais supposer qu'un homme habile se fut hasardé à la conunettre.

Dans mon doute, au lieu de répondre à la question de M. Flint, je lui dis :

' — Par cette note Chilton demande une entrevue aujourd'hui, à trois heures, à Thôtel Seyton. Ne pourrions-nous remplacer dans cette entrevue Sa Seigneurie? Un petit entretien avec cet homme ne serait peut-être pas inutile.

Lady Seyton accueillit avec empressement cette proportion, et il fut convenu que nous nous rendrions chez cBe une demi-heure avant l'arrivée de son pCTsécuteur. Elle nous quitta, très-satisfaite de. nous avoir confié son secret, ravivée par une pensée d'espoir, et monta dans une voiture de place pour retourner chez elle.

M. Flint et moi nous examinâmes minutieusement les détails de cette ékange affaire, et nous décidâmes entre nous que si le langage de Chilton confirmait nos soupçons, M. Flint partirait pour s'en aller faire une enquête en Irlande.

— Voici M. Chilton, s'écria lady Clara en entrant précipitamment dans la salle où je l'attendais avec M. Flint.

BIGAME OU IHON. 139

Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas, d'assister à votre conférence?

— Non assurément, lui répondis-je.

Elle se retira. -

M. Flint se lev^r et se tint debout près de la porte. En ce moment, un pas sonore retentit dans le corridor, et nous vîmes entrer un homme d* environ trente-cinq ans, d'une taille élevée, d'un air résolu, fl tressaillit pourtant à mon aspect. Probablement il devinait ma profession.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il. J'attendais...

— Lady Seyton; très-bien. Mais Sa Seigneurie m'a chargé de traiter avec vous l'affaire mentionnée dans cette lettre.

— Je n'ai rien à vous dire, répliqua-t*il d'un ton brusque et en faisant un mouvement pour sortir.

H. Flint lui barra le passage.

— Vous n'irez pas plus loin, lui dit-il, la police est prévenue.

— La pohce! s'écria Chilton. A quoi donc pensez-vous? Mais,' en dépit de son assurance, il était visiblement

ému par le regard inquisiteur et sardonique de M. Flint.

— Nous avons à remplir un des devoirs de notre profession, reprit mon associé; nous sommes des hommes de loi, vous êtes un honune d'affaires, asseyons-nous. J'espère que nous nous entendrons.

M. Chilton s'assit en silence.

— Vous savez, dit M. Flint, que vous vous êtes rendu passible d'une sentence de déportation.

— Commentt s'écria M. Chiltori en rougissant et en .se levant tout à coup.

— De déportation, reprit avec un flegme imperturbable M. Flint, pour sept, dix, quinze ans, ou pour toute la vie; mais il est probable que c'est ce dernier arrêt qui vous serait appliqué.

— Quelle diable d'idée avez-vous donc? s'écria d'un ton<le colère M. Ghilton; je puis prouver tout ce que j'ai avancé. M. Gosford...

— Bien, bien, répliqua M. Fiint, arrangez les choses comme il vous plaira. C'est toujours l'histoire de la clef de Barbe-bleue, on y efface la tache de sang d'un côté, elle reparaît de l'autre. Le fait est que vous avez obtenu de l'argent par des menaces; c'est un crime que la loi condamne comme le vol sur les grands chemins. Vous vous êtes fait donner de l'argent pour un acte de bigamie, et par là, vous vous êtes mis dans une fatale situation. Jugez-en vous-même.

L*audacieux Cfailton parut atterré par cet argument. Cependant il reprit bientôt sa hardiesse.

— Soit! dit-il, que je sois puni si je dois l'être. Mais l'orgueilleuse comtesse sera terrassée, et je vous le déclare, ajouta-t-il en se levant, je vous défie de rien tenter contre moi. Je serai payé de mon silence, ou je vais à . l'instant même annoncer à l'honorable Jacques Kingston que c'est à lui qu'appartient l'héritage des Seytôn.

— Et moi je vous déclare, répliqua FUnt, que si vous sortez, je vous livre à la police, et vous fais condamner à

la déportation. Voyons, causons tranq^Uement. Nous avons de fortes raisons de croire que tout ce que vous ^ avez raconté n'est qu un conte arrangé par vous pour extorquer des billets de banque. S'il en est ainsi, pre> nez-y garde, .nous saurons bien découvrir la vérité. Le mieux est que vous vous arrangiez avec nous, pendant qu'il en est encore temps. Qu'en dites>vous? Si l'on vous donnait une centaine de .livres steriing pour une franche confession, après quoi vous vous en iriez en liberté. Prenez-en votre parti. Je vous le conseille.

Chilton hésita. Ses lèvres tremblaient. Évidemment il avait un aveu à faire.

— Non, murmura-t-il après un moment de silence. Je n'ai rien à avouer.

— Vous ne voulez pas? Eh bien! je vous abandonne à votre sort.

Je crus devoir alors prendre la parole

— Écoutez, lui dis-Je, nous désirons en finir. Il ne peut être question de l'insolente proposition formulée dans cette note. Ne parlons que de la question d'argent. Combien voulez-vous pour garder le secret de cette malheureuse affaire?

— Mille livres sterling (25^000 francs) par an,répon-' dit-il, et les premières années payées tout de suite.

— Vos conditions sont modestes, il fout l'avouer. Mais je suppose que nous les acceptions; voulez-vous signer ce contrat?

— Oui, répondit-il après l'avoir parcouru; lady Sey-

ton est elle-même intéressée à ce qu'il reste ensevdi dans Tombre.

Je sortis et revins quelques minutes après avec une traite :

-r- Sa Seigneurie, dis-je, n'a point en ce moment la somme, que vous exigez^, elle vous offre cette traite à douze jours de date.

Le coquin murmura quelques. instants, puis finit par signer l'acte que j'avais rédigé, pritla traite et sortit.

-^ Un vrai gibier d'enfer, me dit M. Flint. J'espère que nous lui réglerons son compte comme il le mérite. La traite n'est pas payable au porteur?

— Non, et die netl'est que dans douze jours. D'ici là, vous avez le temps d'aller en Irlande et d'en revenir. H faut tâcher de découvrir Cunningham ou MullinSé Si ce sont là ses complices, il sera aisé de les ramener de notre côté, en leur faisant voir comme il s'est servi d'eux pour avoir la part du lion«

— C'est k*è&juste. En tous cas, j'espère que nous arriverons à la découverte de la vérité.

Le soir même M. Flint partait pour Dublin.

Quelques jours après, je recevais une lettre de lui qui n'était pas rassurante. La date inscrite sur la tombe était bien telle que Chilton l'avait dit, et Mullins, qui l'avait gravée, jouissait d'une bonne réputation. FUnt avait vu aussi le fossoyeur sans pouvoir en tirer aucun renseignement satisfaisant. Il n'existait à Swards aucun autre registre des décès que celui qui était tenu par Cunnin-

gham luiHoaéme, et le minore qui avait présidé aux funérailles de Gosford était mort depuis qu^ue temps.

Cette première tentative était peu encourageante, et pour surcroît d'embarras, au moment où J'achevais délire la lettre de mon associé, je vis entr^ dans mon cabinet H. Jackson, qui venait me demander Texi^cation d'un biUet par lequel M. Chilton lui annonçait que les do* maines de Seyton devfiient être remis à M. Jacques Kingston.

Le misérable Ghittow après notre conférence, avait été vendre à un plus haut prix son secret à celui qui, en effet, devait entrer en possession de ces domaines, si le mariage de lady Clara était déclaré nul.

Je n'avais pas cependant encore perdu tout espoir de réussir dans notre entreprise. Je répondis tranquillement à M. Jackson que je soupçonnais Cbilton d'avoir commis une abominable fourberie, et comme M. Jackson paraissait désireux d'éviter en cette affaire un éclat fâcheux, je rengageai à se rendre avec nK)i, dans quatre jours, chez lady Seyton, promettant de lui donner alors tous les éclaircissements qu'il pouvait souhaiter, jusque-là nous (levions garder l'un et l'autre, à ce sujet, le plus profond secret.

Trois jours s'écoulèrent sans qu'Him' arrivât la moindre nouvdle de M» Flint. Je craignais qu'il n'eût complètement échoué dansises perquisitions. Mais, la veille du jour assigné pour notre conférence avec M. Jackson^ voilà qu'une voiture s'arrête à notre porte; mon associé en

i4i BIGAME OU NON.

descend suivi de deux étrangers qu'il fait entrer avec soin dans.la maison.

— M. Patrick Mullins et M. Pierre Cunningham, me dit-il d'un ton joyeux, en me serrant vivement la main. M. Cunningham couchera ici cette nuit. *

Cunningham, qui était un gros homme d'une assez mauvaise apparence, répliqua qu'il aimerait mieux coucher dans une taverne.

— Non, mon gaillard, repartit M. Fltnt. Je suis convaincu que vous avez de bonnes intentions, mais je n'ai pas envie de vous perdre de vue. Vous dormirez ici, s'il vous plait, ou au corps de garde.

Cunninghaon le regarda avec une expression de crainte. Mais toute tentative de résistance était inutile. D se retira sans mot dire dans la chambre qui lui était assignée. M. Mullins fut conduit dans une taverne voisine.

M. Flint revenait enchanté de son voyage. Dans son premier entretien avec Cunningham, l'embarras de cet homme lavait frappé. Convaincu que ce fossoyeur avait pris part à quelque mauvaise action, il s'était de nouveau rendu près de Mulhns le tailleur de pierre.

— Qui vous a donné, lui demanda-t-il. Tordre de graver l'inscription mortuaire?

— Il m'a été adressé par une lettre, répondit Mullins.

— Avez-vous encore cette lettre ?

— Probablement, car j'ai l'habitude de garder tous mes papiers.

Mullins se mit à chercher dans ses tiroirs, et en tira la

lettre précieuse qu*il remit à M. Flint. Elle portait le timbre de la poste de Londres du 25 juin 1832, et était ainsi conçue :

c< Ayez la bonté d'ériger une tombe de forme ordinaire sur la fosse de Charles Gosford, mort il y a quelques mois à Swords, à Tâge de trente-deux ans. M. Guinnus, de Dublin, a Tordre de vous le payer.

« Votre serviteur,

« Edouard Chilton. »

— Notre coquin, me dit M. Flint, avait, comme vous le voyez, omis de donner la date précise de la mort de Gosford, et MuUins ne se souvenait plus que de celle de lai ettre de Chilton. Avec ce nouveau document je retournai près de Cunningham, je l'intimidai par mes menaces, et je le décidai enfin à fairç sa confession. Yoici ce qui s'était passé : Chilton, à son retour d'un voyage au cap de Bonne-Espérance, il y a environ deux mois, fut obligé de se rendre pour une affaire à Dublin, et, passant à Swords, il lut Tiusciiption gravée sur la tombe de Gosford, envoya aussitôt chercher le fossoyeur, et lui demanda s'il se souvenait du jour où il avait enseveU le capitaine.

— Sans doute, répondit Cunningham, et d'ailleurs ce jour est inscrit sur mon registre, et il montra son registre où l'enterrement de Gosford est marqué à la date du 24 décembre 1831.

— Cela ne peut être, répliqua Chilton, en lui faisant voir rinscription ciselée par MuUins.

Cuuuiugtiam répliqua qu'il avait bien remarqué l'erreur conimise par Mullins y mais que, comme la chose était faite , et qu'il n y attachait aucune inipoiiiance, il n'avait pas cini devoir en parler. Mais Chiltou, à qlii la vue de cette fausse date avait tout à coup suggéré l'idée de son exécrable spéculation, obtint de Cunninghara la complicité qu'il désirait eu lui donnant d'abord une somme do deux cents francs et en lui faisant pour l'avenir de larges promesses.

Après ce récit, Flint emplit gaiement son verre, et nous bûmes tous deux avec joie. à la santé de la comtesse de Seyton et au triomphe que nous devions avoir le lendemain.

En entrant le lendemain dans le salon de Thôtel Seyton, nous y trouvâmes M. Jacques Kingston avec son procureur, et lady Clara avec son père et sa S(Bur à qui elle avait enfin révélé la cause de ses anxiétés. Ses enfants en ce moment allaient se retirer dans une autre pièce, et la pauvre mère attachait un regaitl douloureux sur son (ils, menacé de perdre son nom et sa fortune.. Ce regard prit tout à coup «ne autre expression «piand elle vit la joyeuse physionomie de M. Flint. J'étais plus calme que mon associé, quoique j'éprouvasse autant déplaisir que lui, non-;seulement à délivrer la belle veuve de son angoisst^ ipai^ à renverser les arrogantes espérances et les froids calculs de M. Jacques Kingston, qui déjà semblait supputer en lui-même la valeur de cç riche appartement*

M. Chiiton fut introduit* Il répéta avec une étonnante

BIGAME OU KOK. 147

assurance l'hisfoire qu'il avait faite à lady <]lara, puis remit entre lés mains de M. Jackson les certificats de Cuuningham et de Mullins. .

Lady Seyton se tourna de notre côte avec une exprèssion de désespoir.

— Q\ie\\e réponse avez-vous à faire au récit que vous venez d'entendre? demanda M. Jackson.

— Une assez nette réponse, répliqua H. Flint en tirant le cordon de la sonnette.

Un domestique se rendit à cet appel.

— Faites entrer, dit M* Flint, les deux liomnies qui sont dans la bibliothèque.

Quelques minutes après, Cumiingham et MuUins s'avancèrent suivis de deux agents de police. Un cri de teireur s'échappa des lèvres de Chilton.

— Voilà le coupable, dit M. Flint en le désignant aux deux agents. Emparez-vous de lui.

Aussitôt ce fut dans le salon un mélange coidiis d'exclamations, de questions et de reproches. Enfin le silence se rétablit, et M. Flint raconta comment il était parvenu à découvrir les fourberies de Chilton.

Lady Clara était tellement transpoiléc de joie quelle semblait prête à s'évanouir dans l'excès de son émotion. M. Hayley rendait grâce au ciel avec une touchante effu- . sion de cœur, miss Hayley courut chercher les enfants et les ramena près de leur mère, qui les embrassa avec une sorte de ravissement. M. FUnt m'a toujours assuré que^ dans cette heure de béatitude^ la noble veuve lui avait

jeté ses bras autour du col et lui avait donné un baiser sur son front chauve. Je ne puis affirmer le fait, car en ce moment mou attention était absorbée par le comique désappointement de M. Jacques Kingston. Après avoir cherché à prendre une digne contenance, le pauvre homme, si subitement déçudansson espoir, sortit précipitamment, suivi de son procureur.

Chilton fut conduit en prison et condamné à sept ans de déportation.

L'INSPE^TBUR DE FOUCR THEAKSTONE AU SERGENT DE POUCE BULNEil

Londres, 4 juillet 18...

Sergent Bulmer, Je vous écris pour réclamer votre assistance dans une affaire importante, qui exige toute l'attention d'un agent expérimenté de notre administration. Vous confierez au jeune homme qui vous porte cette lettre l'investigation du vol dfflns laquelle vous êtes engagé. Vous lui direz toutes les circonstances de ce délit, ainsi que le résultat de nos premières perquisitions, et vous lui abandonnerez complètement cette poursuite. Il doit en avoir lui seul la responsabilité s'il échoue^ et l'honneur s'il réussit.

Tels sont les ordres qne j'ai à vous donner. Un mot de plus entre nous. Le jeune homme que je vous adresse s'appelle Matthieu Sharpin, et, je vous le dis en conRdence, je n'ai pas grande opinion de lui. Vous et moi, nous avons monté degré par degré au poste que nous occupons. Celui-ci est depuis peu de temps au service, et il aspire à s'élever tout d*un coup à un emploi supérieur. Vous me demanderez d'où lui vient cette présomption. Tout ce que je'puis vous répondre, c'est qu'il se sent soutenu en haut lieu par un patronage dont nous ne pouvons parler qu'en secret, il a été derc chez un homme de loi, il me paraît très-borné et en même temps pénétré d'une haute opinion de son mérite. C'est J^ar sa propre volonté, m'a-t-il dit, qu'il a renoncé à sa cléricature pour entrer dans notre administration. Mon idée est qu'il a pénétré dans les affaires des clients de son patron de telle sorte qu'on redoutait de le laisser dans son emploi, et qu'on craignait pourtant de l'en chasser. On l'a jeté parmi nous pour s'en défaire et pour l'apaiser.

Quoi qu'il en soit, M. Matthieu Sharpin va donc s'emparer de l'investigation qui vous était confiée. S'il la mène à bonne (m, le voilà d'emblée mstallé dans notre légion. Vous aurez lu dernièrement dans les journaux d'absurdes digressions au sujet de notre administration. Il faut, diton, jîour l'améliorer, y faire entrer quelques habiles clercs d'avocat. Cette expérience va être tentée, et M. Matthieu Sharpin a été le premier choisi pour accomplir cette mission. Nous verrons comment il s'en tirera. Je m'en

QUI EST tK VOIETR? IM

rapporte à votre prudence pour ne donner k ce nouveau venuauctm motif de se plaindre de votï&i^à nos chefs, elje suis votre -

Fran. Thearstone.

M. MATTHIEr SHARPIX .\ Î/INSPBCTEUR THEAKSTONE

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