FRANQUET
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Voyage de Québec au village de Lorette sauvage
Le général depuis longtemps avait fixé son départ de Québec pour Montréal entre le 15 et le 20 janvier. Néanmoins avant de partir, son dessein était de visiter ies sauvages résidents au village de Lorette. A cet effet, il fit avertir les Jésuites de cette ville qui sont seigneurs de l’endroit, et les missionnaires, qu’il y arriverait le 21 décembre au matin, et conséquemment le père Marcotte, le supérieur de la maison, fut le prier de trouver bon qu’il eut l’honneur de l’accompagner pour l'y recevoir convenablement et d’y accepter un diner pour lui, et pour le monde qu’il jugerait à propos d'y conduire. À quoy consenti. Le grand Voïer partit quelques jours en avance, pour ordonner que les chemins fussent faits et balisés. Il y avait déjà pour lors beaucoup de neige sur la terre; les chemins ordinaires qu'on a coutume de pratiquer en étaient couverts ; on ne pouvait trop les distinguer, quoique bornés des deux côtés pur des palissades, d’autant que le vent amasse plus €: neige dans des endroits que dans d’autres. On les trouva bien tracés, soit le long de leur assiette ordinaire ou au travers des terres et des prairies, au moyen de quelques trouées faites aux clôtures en palissades qui séparent les différents champs.
Le rendez-vous des personnes nommées pour cs ° voyage était indiqué à l’intendance où, tout le monde rendu, l’on monta en carrioles entre 9 à 10 heures du matin ; l'on suivit la rue des prisons, pris à gauche à son extrémité, traversé ensuite la rivière St. Charles sur la glace. Le chemin y était balisé commesur terre,
néanmoins un peu dur par la quantité de bourguignons qui le rendaient raboteux.
Les chartiers voulurent à l'envie y passer l’un devant l’autre, de manière que toutes les voitures étaient canduites sans ordre et avec beaucoup de confusion ; aussi les trouvèrent-ils toutes crevées au retour, d'autant que les bouts des ménoires les plus pressées donnaient mal adroitement dans le dossier de celles qu’elles voulaient devancer, au risque de blesser les personnes qui
” étaient. Il n’y eut que celle dans laquelle j'étais avec le dit père Marcotte qui s’en revint en bon état, non sans beaucoup de peine de notre part pour contenir le conducteur.
Na.-- Les Canadiens de l’état commun sont indociles, entêtés et ne font rien qu'à leur gré et fantaisie ; ceux qui font métier de gagner leur vie à conduire des voitures font une gaillardise et un point d'honneur de faire connaître leur adresse et la vigueur de leurs chevaux, en devançant les voitures qui les précèdent, sans considér. r s’il y a des risques et dangers à courir.
On nonmme carrioles en Canada, les traineaux dont on se sert pour voyager en hivert, dans les pays du Nora. Elles sont de deux espèces; les unes couvertes comme Ces chaises en Europe, etles autres découvertes corime des calèches à une ou deux places, et trainées dans les villes par un cheval, et dans les voyages, communément par deux. Leur construction peut être considérée en deux parties ; l’une comprend le corps de la carriole, et l’autre les ménoires. Le corps est porté sur un chassis de charpente fait de 3 à 4 traverses, assemblées aux membres, de côtés recourbés à leur extrémité de l’avant, et garnis en dessous d’une bande de fer. Il comprend en arrière un siège pour les maîtres, et sur le devant un autre pour le conducteur,
Les ménoires sunt composées de 2 brancards assem- ‘hlés sur le derrière par deux travers, à l’un desquels est un bout de chaine qui les attache au corps de la carriole au moyen d'une clef sous les pieds du cocher; les bouts de devant de ces brancards sont portés par la dossière du cheval et les autres trainent à terre.
A la sortie de cette rivière, montés sur les terres, traversés ensuitte deux ruisseaux sur ponts faits avec
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des rondins, et de là fait route autant à travers les champs que le lo:ig des chemins ordinaires ; arrivés à dix heures et descendus chez les missiounaires.
Ce village est situé à peu près à la hauteur de cette ville, à trois lieues dans la profondeur des terres de la rive du nord du fleuve ainsi qu’on peut le connaître par la carte du pays. Toute la campagne de cette traversée est agréable, bien cultivée et pleine de maisons et d'habitations dépendantes des paroisses de Charlesbourg et de Ste. Foye.
Tous les sauvages, femmes et enfants compris, tous mis sur leur propre, se présentèrent à l’arrivée du général. Les hommes ayant leurs chefs en tête et rangés en haye le saluèrent de trois coups de canon d’une ; pièce qu’ils auraient cy-devant pris sur leurs ennemis,
et qu’ils conservent en témoignage de leur bravoure, et ensuite d’une décharge de mousqueterie. Après quoy comme il faisait extrêmementafroid, l’on eut rien de
plus pressé que d’aller se chaïffer. Le père Bonneau
ensuitte, astronôme et professeur de mathématiques,
célébra !a messe ; tout le village y assista ; les femmes,
les filles et les enfants, suivant l’usage parmi ces gens-
là se tiennent dans un espace contourné d’une balus-
{ trade dans le milieu de l'Eglise, et les hommes en
dehors. Tous y sont à genoux ou accroupis rn arrière
Li sur leurs jambes. Le prêtre entonna une hymne en LE langue sauvage : les femmes et les filles seulement LE répondaient. Elles chantent avec une cadence et une 4 ue qu'on ne peut acquérir en Europe que par un oug usage de la musique ; elles continuèrent durant toute la messe ; à mesure qu’une hymne était fini, deux
d’entre elles les plus entendues en entonnaient une
autre ; elles ont toutes de la raix, et douce et si tendre
LE. que si on ne les voyait point, on croirait entendre des J . religieuses ; elles mèlent mêne une harmonie dans
: leur chant qui touche davantage. / Les femmes et les grandes filles étaient chaussées en
1! souliers sauvages, avaient des mitasses aux jambes, LE étaient vêtues d’une chemise plus ou moins blanche, d’un machicoté qui n’est probablement qu’une pièce d’étoffe rouge ou bleue garnie de 9 à 10 rangs l’un sur l'autre, de galons de soye ou d’argent faux, qui leur
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pend depuis la ceinture jusqu'aux genoux, et d’un mantelet d'étoffe de soie ; leur col était en porcelaine et leurs poignets étaient garnis de «bracelets de même mätière ; leurs cheveux étaient rassemblés et fermés dans un étuy ue buis ou d’écorce qui leur peudait sur le dos, à l'instar des cadenettes ou queue des Européens.
A la sortie de la messe, visité le trésor de l'Eglise. Il est composé de 10 grands chandeliers, d’une grosse lampe, de deux encensoirs, d’un porte encens, de deux burettes, d'un plat, d'une grande croix avec son bâton, d’une haute de 4 pieds d’hauteur à mettre sur l'autel, et de six grands reliquaires, quantité de vaisselle que les $ de nos collégiales en France n’en sont pas si bien pourvus ; et les ornements en général, par les broderies et galons d’or et d'argent dont ils sont couverts, sont dignes d’admiration ; ce sont les présents en pelleteries que font les sauvages qui ont produit de quoy faire cette dépense et qui fournissent à l'entretien journalier de l'Eglise.
En sortant de la sacristie, le général se rendit chez les sauvages. Ils étaient assemblés dans une de leuïs principales maisons ; le festin qu'il leur donnait était dans le milieu de la chambre ; il consistait en trois chaudronnées de ? pieds de diamètre, pleins de sagamité, en un bœuf et quatre moutons dépécés et à moitié cuits, (têtes, cornes, pieds et queues, tout y était, rien n’en était séparé, d'autant que selon eux tout fait ventre) et en présens à us:ge de vêtements. Quand le général et sa suitte ‘rent assis, et eux de même sans facon, le calumet à la bouche, le grand chef se leva pour ñaranguer ; il parla assez longtemps. Ensuitte Le père La Richardy qui a longtemps habité parmi le gros de cette | nation, rendit en français leurs discours ; ils consis- | taient à remercier le général de sa venue et de l’hon- |
neur qu'il leur faisait ; à quoy répondu simplement : « dites leur que je leur suis bien obligé. »
L’instant à'après, le harangueur recommença pour vanter la splendeur de l’'immensité du festin et des présents qui l’accompagnaient ; ce discours rendu en français, il y fut répondu assez platement. Enfin l'orateur se leva une troisième fois pour offrir leurs services contre les ennemis du Roy, qu'ils nomment le grand
Onontio ; il reçut pour réponse : « dites leur que j'ai og petits reproches à leur faire. » Le père La
ichardy répliqua de son propre mouvement de les suspendre, que ce serait diminuer le prix de Ja fête que les en informer ; à quoy consentit, On sortit de là pour aller dîner.
Le diner préparé aux frais des Jésuites se trouva splendide, quoiqu’on y fut 28 à 30 personnes, cinq dames comprises. Rien n’y manquait, qu’une chambre à contenir tout le monde. On y fit servir en vaisselle platte, et par les gens de M. l’Intendant. On y but toutes sortes de vin, de liqueurs et même du caffé ; on y porta la santé du général, celle de M. l’Intendant, et sans qu'il fût mention de celle de l’amphitrion de la fête, qu’on remit apparemment à une meilleure occasion.
A la sortie de table, on retourna chez les sauvages pour voir leurs danses ; ils commencèrent par en faire une de plaisir et de joie pour marquer leur satisfaction qu'ils ressentaient de la visite qu'on leur rendait. Elle consiste à tourner en cadence en file, autour d’une table ou d’un banc. au bruit de leur instrument, et cela si longtemps qu'on s’en ennuya. Ensuite un seul homme fit la danse de la découverte ; un autre celle de la chevelure enlevée ; il fut prendre à cet effet, pour mieux figurer l'opération, la perruque de Mr. de Vergor, capitaine d’une des compagnies de la marine; et un troisième fit celle du blessé.
Les femmes s’attendaient aussi à danser ; le général même le désirait, mais le père Richet, leur missionnaire, sous prétexte qu’elles marquent dans leurs danses quelques mouvements indécents, éluda leur bonne volonté en disant qu’elles ne savaient pas danser.
A la sortie de cette maison, on s’en revint chez les missionraires où on se chauffa un gros quart d’heure, après quoy l’on monta... AE Re dns ed en voiture ; en retournant, suivi exactement le chemin qu’on avait tenu en allant ; descendu tous au château d’où l’on ne se retira qu'àprès souper.
Na.—Tous ces sauvages sont originaires de la nation huronne, qui habite les environs du Détroit ; ils prétendent ne s’en être éloignés que pour embrasser la religion catholique ; ils la professent assez en appa-
rence en public, mais en particulier ils s’assujettissent à leurs passions. Ils sont partisans des français, en ont donné des marques, de manière, qu'après les Abénakis, ce sont les seuls proprement sur qui on peut compter.
La pluspart parlent français, sont assez vêtus de même ; néanmoins ils portent toujours un braguet et une couverture de laine dont ils s’enveloppent ; ils élèvent des volailles et des bestiaux ; ils ont même des chevaux qu'ils conduisent eux-mêmes, attelés à des carrioles pour se rendre en ville. Le sang parmi eux est mêlé aujourd’hui ; d'autant qu’il y a en hommes et en femmes des esclaves angiais faits prisonniers dans les guerres et qu’ils ont adoptés, qui y prennent des habitudes et s’y marient. Il y a même des femmes ‘ françaises qui épousent des sauvages ; d’ailleurs, il n’est
oint sans exemple qu’on y porte âesbâtards qui élevés i 4
ans les manières sauvages ne tiennent à rien de celles de notre nation. Il est aisé de distinguer tous ces étrangers à la couleur de leur peau qui esi autant blanche que celle des sauvages est bronzée. k
Les maisons sont baties à l'instar et dans le goût | de celles de nos habitants, de pièces sur pièces, couverts en planches et distribuées avec cheminées, portes et fenêtres. Ils s’y procurent assez les mêmes commodités ; entr’autres des poëles en hivert, de sorte que leur malpropreté se trouvant échauffée, répand une odeur qu’eux seuls sont capables de supporter. Les hommes néanmoins, malgré loutes ces aisances qu’ils se procurent à force d’argent, conservent toujours l’usage de la chasse en hivert, mais ils ne s’éloignent guères plus de 30 à 35 lieues.
Ce village est composé de 25 familles, faisant en-
‘ semble 120 âmes. Ces familles n’occupent que 17 maisons et sont divisées en trois bandes du nom | « de la Tortue, | » du Vautour »* et du Loup. »
Chacune de ces bandes a son chef particulier, qui ests "is à un autre à titre de grand chef ; et on ne comp. )armi eux que 40 guerriers.
De tout ce détail, il est aisé de voir que ce village n’est pas considérable ; on doit le considérer le moindre
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de ceux établis sous ‘ gouvernement français. Les Jésuites font de l:ur mieux pour l’accroître, mais comme ils ne veulent point y souffrir de libertinage, on n’y admet que ceux qui veulent embrasser le christianisme, Ils semblent s’y prête; à tout ce qui peut les favoriser ; à cet effet ils ont fait construire un moulin à scie et un autre à grain, selon eux pour la commodité du village, mais plus vraisemblablement pour leur
rofit. Le ruisseau qui les fait tourner se précipite du
aut d’un rocher par cascades en bas. L'endroit est sauvage et digne d'admiration par les différents passages que l’eau s’est procurée ; il y en a un entr'autres où elle a miné plus de quatre pieds sous le rocher, de manière qu'aujourd'hui, il est en l’air et ne se soutient ainsi hors de plomb, que par une liaison de fibres que la nature a formés dans tous les corps.
On ne s’étendra pas plus au long sur ces sauvages, d’autant qu’ils n’ont rien de particulier que la langue, d’avec les autres nations ; c’est assez la même politique, les mêmes manières et les mêmes façons de s'exprimer. Ils caractérisent assez les généraux de la colonie ; ils disaient de Mr. de la Galissonnière, dans un langage figuré, pour marquer l'étendue deson esprit, qu’il avait beaucoup de choses dans la tête ; partant, qu’elle devait être pusante, et que la nature en cela avait accru ses épaules d’une bosse pour la supporter plus facilement.
Fait à Québec, le :'8 décembre 1752.