‹ Voyages et pensées militairesChapitre 11 sur 16 · SOLITUDES DE SIDI-POXTRAILLES · texte numérisé non relu

SOLITUDES DE SIDI-POXTRAILLES

qu'elle calme et au cœur qu'elle exalte, — où tous les ans la poudre résonne, où un noble sang qui ne se lasse point de se répandre entretient un généreux éclat? J"ai peine à le croire. Ferait-il bien, d'ailleurs? L'aimerait-elle, s'il n'était plus lui? Enfin ils se sont aimés; voilà ce qu'on doit se dire. 11 y a là de quoi satisfaire les esprits les plus altérés d'idéal, puisqu'il est bien prouvé, — la religion confirme cette vérité, ce me semble, — qu'un élan d'amour tient en balance toute l'éternité.

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( On devra sans cesse médire les uns des autres, et, si Ton admet un étranger dans la société, on dira publiquement tout ce qu'on peut avoir appris de ses péchés, sans être retenu par aucune considération. y> Ainsi parle Machiavel dans son Règlevient pour une société de plaisir, article 4, si j'ai bonne mémoire. Quelques personnes, réunies récemment dans une ville où Ton prend des eaux que je crois fort peu salutaires, suivaient avec conscience cette prescription du moraliste florentin. L'objet de leurs discours était la duchesse Thécla de Glenworth, qui venait d'apparaître la veille, après une absence de sept années, aussi belle qu'aux jours de ses triomphes les plus éclatants. Quelqu'un qui possède, comme dit encore

Machiavel, une certaine expérience des iiommes et des femmes, écouta ces propos silencieusement, se retira^ et, pris entre minuit et une heure par une de ces insomnies qu'on ne sait comment combattre, s'imagina d'écrire sur ce qu'il avait entendu. Voici l'œuvre de cette nuit inquiète amenée par une soirée médisante. Ou je me trompe, ou il y a là quelque chose qu'on ne trouverait point dans un récit composé avec des préoccupations littéraires. L'homme à l'insomnie avait connu la duchesse Thécla et n'en parlait qu'à luimême; il ressemblait à Hoffmann écrivant sur don Juan, après avoir entendu d'une chambre d'auberge les mélodies de Mozart. Les sons qui avaient frappé ses oreilles avaient mis en branle tous les grelots de son imagination. Au moment où le silence venait de s'établir autour de lui, il élevait la voix à son tour; il continuait ou reprenait, pour mieux dire, un thème abandonné; seulement, si le motif était le même, quelle différence dans les variations !

Je pourrais donner également sur lady Glenworth ou la conversation du soir, ou le monologue de la nuit. J'ai préféré le monologue, parce qu'il me semblait plus vrai, plus élevé, plus saisissant; la médisance y était devenue observation, la calomnie en était absente, la tristesse s'y montrait

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parfois, et cette verve de la solitude, que ne remplace aucune excitation mondaine, y jetait souvent d'étranges clartés. Qu'on le lise, du reste, et qu'on le juge. Je ne change rien au désordre nocturne dans lequel cette très réelle songerie s'est échappée d'une cervelle enfiévrée.

J'ai retrouvé lady Glenworth avant-hier presque aussi belle qu'il y a sept ans. Dieu sait pourtant quel âge elle peut avoir; mais je ne veux pas m'attrister par des calculs qui me prouveraient à moi-même que je suis l'aîné de Chérubin à coup sûr, de Werther encore sans aucun doute, et peutêtre bien de Lovelace. C'est toujours la même Thécla. J'ai reconnu ces cheveux d'un blond vénitien aux teintes chaudes, aux tresses abondantes et lourdes qui' font songer du soleil et de l'onde; j'ai revu ces yeux noirs où brille continuellement un regard que l'on a comparé tantôt à la lampe de Faust, tantôt à une étoile amoureuse, ces yeux remplis d'un mystère si inquiétant et si irritant. Oui, le temps l'a vraiment épargnée, et c'est peutêtre pour cela qu'il y a quelques heures elles l'ont

traitée si durement. Le fait est que malheureusement tout était fondé dans ce qu'elles disaient avec tant de moquerie emportée. L'âme muette qui les écoutait le savait. Oh ! cette dernière histoire surtout! Du reste, comme on Ta mal racontée!... Tout le monde riait... tout le monde n"a point ri quand elle s'est passée. La comédie est fausse comme la tragédie. Tout ce qui vit appartient moitié à la tristesse, moitié à la gaieté: comme cette terre appartient moitié à la nuit, moitié au jour.

Je ne me représente pas trop ce que Thécla pouvait être quand elle épousa le duc de Glenwonh. Il y a des femmes qu'on ne se représente jamais jeunes filles. Elle m'a dit souvent qu'avant son mariage elle avait lu Gœthe, Byron, Jean- Jacques, et composé une élégie sur Françoise de Rimini. Elle n'avait jamais connu sa mère, et son père, le vieux comte Mac-Brean, était un respectable fou. Il Favait gâtée autant qu'on puisse gâter ici-bas une créature du bon Dieu. Si elle avait envie d'un fruit mortel, il était le premier à le cueillir pour elle. Cependant elle m'a assuré, et je le crois, qu'il n'y avait pas eu dans sa vie, à l'époque où elle s'est mariée, le moindre attachement romanesque. Chez elle, l'incendie avait commencé par le cerveau, si l'on peut appeler incen-

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die la flamme mystérieuse qui dévore cette froide nature sans l'échauffer.

Le duc de Glenworih alla se faire tuer aux Indes Tannée même où elle l'épousa. Il était beau, comme le sont les Anglais quand ils se sont emparés en naissant de la beauté, et il ne vécut avec elle que trois mois. Eh bien ! il ne lui laissa pas un seul souvenir de tendresse. Il l'avait froissée dans son orgueil, et l'orgueil était le souverain maître de cette fille du serpent. Thécla prit son mari en suprême dédain, parce que son mari ne lui sembla point avoir pour elle une superstitieuse adoration. Elle méprisait, avec une singulière candeur, tous ceux qui ne la regardaient pas comme une sorte de personnage surhumain, qui n'instituaient pas en son honneur, aussitôt qu'ils l'avaient vue, une religion à part , formée d'amour et d'admiration. Glenworth lui parut le plus brutal et le plus inintelligent des hommes, parce qu'il s'était imaginé de la traiter tout simplement comme sa femme. Je ne saurais dire quelle expression prenaient ses lèvres lorsqu'elle parlait de lui. « Le duc de Glenworth, m'a-t-elle dit une fois, n'a pas même été une apparition dans ma vie. « Ainsi le mariage ne fut pour elle que le néant.

Elle était veuve depuis deux ans quand elle vint en France. Elle reçut à Paris un de ces ac-

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cueils qu'on ne peut trouver que là. Je crois que Voltaire, après la tragédie d'Irène, ne fut pas plus choyé qu'elle. On disait que c'était une incarnation de l'esprJt, une révélation de la beauté. Elle prolongea les jours d'un ministère en enlevant pendant trois mois aux chefs des oppositions fashionables Tattention des salons. On se demandait toutefois quel serait le possesseur de ce trésor, car un trésor ne peut pas rester sans possesseur : c'est une loi sociale. Thécla ne tarda pas à faire un choix, comme on dit, et ce choix eut l'approbation universelle. Moi-même, une fois dans ma vie, je partageai presque Topinion du monde.

Il y avait à Paris, en ce temps-là, le prince Olivier de Trènes, celui qui a été récemment égorgi dans une émeute autrichienne. Olivier possédait à juste titre cette réputation d'élégance qui, de nos jours, est d'ordinaire un bien usurpé, et usurpé singulièrement. Légitimiste par mainte raison, il pensait que des sentiments chevaleresques doivent se montrer par un peu de chevalerie; il avait offert à sa foi politique autre chose que des attitudes , des paroles et de l'encre : il avait fait en Espagne la dernière et admirable campagne de Zumalacarregui. Au sortir de Tarmée carliste, il avait pris du service en Autriche, et, depuis quelques années, tantôt à Vienne, tantôt à

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Paris, il se livrait à l'immortel passe-temps que chacun sait. Il racontait sur tous les tons , aux filles d'Eve, la vieille histoire que le serpent a commencée. Toutefois ce n'était ni un chevalier de Valmont. ni ce fatal personnage dont l'imagination moderne a fait un ardent et désespéré penseur. Il ne demandait point aux femmes des jouissances de vanité, encore moins des satisfactions philosophiques; dans l'amour, il ne cherchait que l'amour, et cela suffisait à l'occuper.

Je n'oserai nier pourtant que, dans cette recherche, son cœur ne se fût un peu usé. Nul n'a su mieux que moi quel feu renfermait son âme; mais ce feu couvait sous des cendres tièdes qu'il se plaisait, je crois, à ne pas trop déranger. Aussi sa liaison avec Thécla fut-elle ce qu'elle devait être. Il se passa entre ces deux représentants des splendeurs mondaines un drame qui se joue assez souvent entre dignitaires de cette espèce : chacun des deux amants attendit que l'autre se mit à l'adorer. Lady Glenwonh avait une qualité qu'on lui a refusée souvent parce qu'elle la cachait d'habitude sous une excentricité pompeuse. Par instants jaillissait tout à coup de son intelligence, quand certains mots ou certaines situations la frappaient, de l'esprit, de véritable esprit, comme

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celui d'Hamilton. Un beau Jour, elle se mit à rire en regardant Olivier, et dit tout haut ce que tous deux s'étaient dit tout bas. Olivier rit à son tour, et de cette commune gaieté naquit entre eux un sentiment nouveau qui n^était point Tamour , comme bien on pense, ni assurément non plus Tamitié.

C'était une sorte de familiarité moqueuse, une confiance mêlée d'ironie, une intimité à récréer, sous la pierre du sépulcre, les mânes de M. de La Rochefoucauld. Si Olivier se fût borné à ne pas Tadorer, Thécla aurait eu pour lui, comme pour son mari, un indicible dédain, et voilà tout; mais il avait eu la prétention d'être adoré d'elle : cela lui semblait une étrangeté qui méritait à jamais une place dans ses souvenirs. Toutes les fois qu'elle le voyait, elle le regardait comme un objet digne d'une particulière curiosité. Trènes étudiait avec plaisir, de son côté, cet égoïsme naïf, cette vanité sans mesure, cette fantaisie sans frein. Il l'appelait sans cesse Fausta, Méphistophela, donna Giovanna, quelquefois Sémiramis et Cléopâtre. « Vous vouliez donc, lui disait-il un jour, avaler mon pauvre cœur comme une perle précieuse? — Si votre cœur a jamais été une perle, réponditelle en riant, il y a longtemps qu'il s'est dissous dans du vinaigre, comme le joyau dont vous

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parlez, et c'est du vinaigre seulement que j'ai gardé le goût. «

Voilà quel était à peu près le ton de leurs causeries. Du reste, obéissant tous deux à cet instinct qui fait qu'on aime mieux se regarder dans les miroirs où Ton se voit en laid que de ne pas se regarder du tout, ils ne passaient jamais une semaine sans se réunir; dans le monde, ils se recherchaient, et, la veille même du jour où commença l'aventure que je veux raconter, ils s'étaient isolés dans le coin d'un salon, pour se livrer à un entretien qui paraissait fort animé. Ils étaient chez la vieille marquise d''Escaïeul, qui avait fait cet hiver-là un énergique effort pour rajeunir sa société. Au grand scandale de quatre ou cinq vieillards, surnommés les juges d'Israël, qui passaient toutes leurs soirées chez elle depuis quinze années, occupés à faire comparaître tous les rois et tous les peuples devant la plus solennelle des tables de thé, elle avait introduit dans son salon un élément turbulent et nouveau. Elle avait convié le monde actif, le monde vivant, le monde mondainant, comme dirait Rabelais. Elle avait appelé ces étrangères à grand fracas qui passent comme les frégates à vapeur, lançant autour d'elles la fumée et traçant des sillons vite effacés, mais longs et brillants; elle avait rassemblé

les hommes qui font courir, les femmes qui parient, et pourquoi cela? Je crois, moi, tout simplement parce que les âmes féminines ne vieillissent pas, parce que les douairières découvrent tout à coup qu'elles éprouvent près de leurs contemporains un prodigieux ennui. Ce qu'elle se disait, elle, c'est qu'elle voulait distraire son tils \'alentin d'Escaïeul d'une grande passion.

Or, Valentin, à cette époque, avait déjà bien près de quarante ans, et il était, ou du moins il semblait tel qu'on l'avait toujours connu. Né après la mort de son père, il paraissait, comme les petits sauvages, avoir aspiré au berceau une âme domestique. C'était le vieux marquis d'Escaïeul revenu tout entier dans cette vie, avec ses cors à l'esprit, comme disait mon pauvre ami B..., qui l'obligeaient à marcher si lourdement, en employant des précautions si fastidieuses, à travers toutes les conversations. Il s'occupait toute la journée d'archéologie, et le soir il racontait ses découvertes du malin. On aurait juré que ce pauvre garçon devait être à l'abri de toutes les passions violentes : eh bien, l'on aurait fait un faux serment. Il avait été atteint dans son cabinet, comme Hippolyte dans ses forets. Vénus s'était attachée à cette proie singulière, ainsi que le constatait précisément l'entretien d'Olivier et de Thécla.

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« Je sais bien, disait le prince de Trènes à cette impitoyable femme, que Riclielieu voulut mettre une bourgeoise à mal, que don Juan tint à honneur d"avoir une religieuse sur sa liste: mais, en vérité, ces illustres exemples ne peuvent pas vous excuser, et ce malheureux Valentin méritait de ne jamais sentir votre griffe. Du reste, torturezle tant que vous voudrez, puisque vous avez eu ce bizarre caprice, cela m'est tort indifférent, après tout; mais il en est un autre...

— J'arriverai tout à Theure, répondit-elle, à celui qui excite votre intérêt; puisque vous avez nommé Valentin, il faut que vous subissiez ce que je veux vous dire à son sujet. Il a cette qualité dont vos hommes politiques reprochent Tabsence à votre nation, car vous êtes Français, après tout, quoique vous serviez en Autriche : il a le respect. »

Et comme Olivier souriait: « Oh! fi>elle, épargnez-vous, je vous prie, quelque plaisanterie de mauvais ton et de mauvais goût, vous savez de quel respect je veux parler. Il a pour tout ce que je dis et pour tout ce que je fais une admiration sans réserve; il s'incline devant ce que sa raison ne comprend point dans ma nature. Quand je suis sévère, il ne blasphème pas; quand je suis clémente, il se confond en actions de grâces...

— Bref, interrompit Olivier, il vous traite comme les prophètes traitaient Jéhovah; mais votre esprit ne l'inspire guère.

— Ah! vous y voilà, reprit-elle. Il n"a point d'esprit, n'est-ce pas? Vous autres Français, vous croyez avoir tout dit sur le malheureux que vous voulez perdre quand vous lancez contre lui cette terrible accusation. Eh bien! vous n'êtes pas assez intelligents, messieursles hommes spirituels, pour comprendre que cette qualité dont vous faites tant de cas est précisément ce qui vous nuit le plus auprès de ces belles étrangères dont vous faites tant de cas aussi. Votre esprit n'est qu'un mélange d'égoïsme et de moquerie; rien de plus fatigant que de sentir, sous chaque phrase qu'amène la conversation, votre pensée toujours en embuscade pour saisir la double occasion de se produire avec éclat et de Jouer quelque mauvais tour à la pensée d'autrui. Aussi, quand nous rencontrons au milieu de vous quelque âme sérieuse et simple, semblant ignorer ou mépriser les jeux brillants et perfides dont vous êtes épris, nous sentons sur-le-champ une attraction et...

— Et voilà pourquoi, dit le prince de Trènes, vous daignez faire le malheur de Valentin. Je ne veux rien objecter, chère lady, à votre goût pour la simplicité; seulement, ce goût n'aurait-il point

dù VOUS porter à ne torturer qu'un cœur à la fois?

— Je vous jure, fit lady Glenworth, que je n'ai usé d'aucune coquetterie vis-à-vis de votre aini. Je ne songeaispas à lui. Il m'a aimée d'une passion dont la sincérité et la violence m'ont touchée, mais qu'assurément jen'ai point provoquée. Maintenant quepuis-je faire, après tout: Son amour lui donnet-il un droit sur ma personne; Faut-il que je m'ensevelisse avec lui dans la solitude? En vérité, vous êtes étrange, et je vous mettrais presqu'au défi d'expliquer clairement ce que vous me demandez.

— Je vous demande, dit alors Olivier d'un ton qui devint sérieux, de ne pas le confondre avec tous ceux que leur mauvais sort pousse vers vous. Ecoutez, Thécla : l'œil distrait, la main inditîérente, vous jetez tous les soirs vos filets dans l'océanqui se brise à vos pieds, sans vous inquiéter des poissons que vous prendrez. Quand vous retirez, comme cela vous arrive d'habitude, toute une collection de goujons, quand vous avez une provision de Valentins, faites-les frire, accommodez-les comme vous voudrez, je vous les abandonne ; mais vous connaissez la ballade allemande , les flots renferment de merveilleux secrets ; vous pouvez ressembler à ce pêcheur qui prit une sirène. Eh bien! je vous en supplie, quand vous aurez

arraché à ses fraîches retraites quelque créature mystérieuse, ne la mettez point avec vos poissons, rendez-lui sur-le-champ sa liberté, ou faites-lui une captivité qu^elle bénisse. Ne traitez point un être divin comme la gent muette et porte-écailles, ne confondez pas avec M. d'Escaïeul...

— Tenez, interrompit-elle, je crois que vous me le rendrez odieux. Malgré votre comparaison germanique, ce n'est pas plus un être divin que M. d'Escaïeul n'est un goujon. C'est un homme tout simplement qui m'aime beaucoup, j'en conviens, car je veux vous prouver que je suis juste, mais qui est emporté, violent, rempli d'insupportables exigences. Le voilà qui nous regarde là-bas d'un air furieux, et je suis persuadée qu'il songe à vous égorger-vous-méme, qui prenez si chaudement sa cause, parce que vous me parlez depuis trop longtemps. Et puis que voulez-vous? ajoutât-elle en élevant au ciel un regard tout chargé d'orageuse tristesse, je sais bien que je n'ai pas été mise ici-bas pour donner à qui que ce soit le bonheur. Il faut que ma destinée s'accomplisse.

— Tra la la, murmura Olivier sur un air connu de Don Juan. Ah ! Thécla, s'écria-t-il, Dieu vous punira. Il inventera pour votre orgueil quelque châtiment effroyable. Il vengera mon pauvre Mendoce. »

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Je viens donc d'écrire ce nom qui me rappelle tant de souvenirs que je désirais ne pas réveiller. Quelques personnes rappelaient alors Mendoce parce quMl se nommait ainsi dans Tarmée carliste, où il s'était battu de son mieux. C'était le nom que lui donnaient toujours Thécla et Olivier, je ne veux pas lui en donner d'autre aujourd'hui. C'est du reste le personnage de cette histoire dont assurément je veux le moins parler, et dont, sans aucun doute, je vais parler le plus. Il avait à peine alors vingt-cinq ans; son âme était pleine d'une expérience chèrement achetée et d'ignorances incroyables. Jusqu'au jour où il était parti pour l'Espagne, il n'avait point quitté sa mère, qui était une brigande comme M"^^ de La Rochejaquelein. Il avait été élevé dans une fière et modeste habitation, moitié château, moitié ferme, où les balles des bleus avaient pénétré. Là, il n'avait rien appris du monde dans lequel il devait vivre. En Espagne, la guerre lui avait révélé toute une partie de la vie; mais, s'il était initié à quelques grands mystères, il ignorait tous les petits secrets. Il savait comment on tue un homme, il ne savait pas

comment on trompe une femme, et surtout comment une femme vous trompe.

Il avait connu à Tarmée de don Carlos le prince de Trènes, et s'était pris pour lui d'une vive affection. Olivier, de son côté, Taimait sincèrement. Ils avaient passé ensemble plus d^ne nuit de bivouac dans ces causeries démesurées où les âmes, semblables à des alcyons, errent à travers des mers immenses, se suspendant tantôt à une vague, tantôt à une autre. Puis ils s'étaient baignés en même temps dans le péril et dans la rêverie. Ils s'étaient vus complètement, et ils avaient découvert que le hasard avait mis entre eux de singulières ressemblances.

« Mendoce, disait quelquefois Olivier à Thécla, me représente un âge de rna vie, mon âge héroïque; j'étais ainsi avant d'avoir dit de ces mots et versé de ces pleurs qui font sortir de nous des vertus; j'étais ainsi avant qu'une science cruelle eût cloué à mes lèvres, comme une chauve-souris à la porte d'une taverne, cet oiseau des ténèbres : l'ironie.

— Je vous crois, répondit-elle, et c'est pour cela que je n'aimerai jamais votre Mendoce. Je sens avec horreur dès aujourd'hui, sous les" emportements de sa jeunesse, sous les violences de son amour, l'esprit qui maintenant vous domine. Je

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découvre toujours au fond de ses yeux, qui attachent sur moi des regards tendres, irrités ou douloureux, quelque chose d'investigateur. Il y a en lui un personnage silencieux qui ne disparaît à aucune heure. Un Jour, ce personnage parlera. »

Elle avait raison, car ce personnage parle aujourd'hui; mais en vérité, à cette époque, c'était bien sans s'en douter que Mendoce la Jugeait. Il l'avait aimée aussitôt qu'il l'avait vue; voici en quelques mots comment ce malheur était arrivé. Un soir, Olivier l'avait conduit chez la duchesse de Glenworth.

« Je vous amène, avait-il dit à Thécla, un de mes amis qui est resté en Espagne plus longtemps que moi. Le capitaine Mendoce n'a pas voulu quitter la montagne tant qu'un buisson y a caché un fusil. Il a fait ces campagnes désespérées de Cabrera, qui doteront notre siècle d'une belle et sanglante poésie. Vous qui aimez, Madame, tout ce qui est hardi et étrange, vous vous intéresserez à cette existence que Je ne m'attendais guère à voir traverser un Jour votre salon. «

Thécla, en effet, aimait le bizarre; en véritable Anglaise, elle ne rencontrait jamais un lion sans lui offrir immédiatement une cage. Elle avait tourné ses yeux vers Mendoce, et Mendoce avait

laissé son âme partir sur le doux regard qu'elle lui avait jeté.

Le soir même, en sortant de chez la duchesse, Olivier avait dit à son ami :

« Ecoute, tu es en ce moment au seuil d'un véritable jardin d"Armide. Si tu peux entrer dans cette demeure enchantée, comme il convient à un homme formé par la guerre, je ne veux point te retenir. Ces ravissantes hôtelleries sont des séjours où les jeunes gens n^ont qu'à gagner, quand ils les prennent pour ce qu'elles sont; mais, si Tillusion est restée la maîtresse de ta vie, ne revois jamais lady Glenworth : cette femme serait pour toi une source de tortures. Si tu as encore de la jeune hlle, redoute-la : c'est un vampire. »

Quoiqu'il ne fût guère porté à la dissimulation alors, Mendoce ne dit point la vérité ce soirlà.

« Moucher Olivier, répondit-il, j'ai maintenant le cœur qui convient à mon visage brun et à mes longues moustaches. Je ne suis plus ce que tu m'as connu. Je ne crains pas d'être la victime des vampires, je craindrais plutôt de devenir un vampire moi-même. «

Un mois après cet entretien, le lendemain du jour où Thécla avait eu avec Olivier la conversation que j'ai écrite tout à l'heure. Mendoce était

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chez son ami. Il disait d'une voix où Ton sentait les sanglots près de faire irruption :

« Je ne puis plus vivre ainsi, je Taime jusqu'à la folie, jusqu'à la mort; toi, le seul être qui me porte quelque intérêt en ce monde; toi, mon compagnon, mon frère d'armes, comme on dit, j'ai envie de te tuer par instants, quand je pense à ce que tu m'as raconté. Je sais que je suis pour elle ce qu'il y a de plus misérable, de plus vain, de plus désespérément ingrat, un jouet qui ne l'amuse plus, et je ne puis pas m'arracher de sa vie, où je n'ai pas de place. Je demande à Dieu un de ces miracles impossibles que rêvent les douleurs insensées. Je le supplie de transformer cette âme. Si tu savais ce que me fait souffrir celte nature froidement désordonnée...

— Et systématiquement capricieuse, dit Olivier. Je me l'imagine, mon ami, et tu me fais grand'pitié; mais tu guériras, j'en suis sur. Allons ce soir chez elle; j'ai rencontré ce matin M. d'Escaïeul, et je crois, sur quelques mots qu'il m'a dits, qu'un incident nouveau va se produire dans la vie de Thécla : on n'éprouve plus la douleur au delà d'une certaine mesure; tu le sais, toi qui as vu opérer des blessés...

— Oui, parce qu'on rencontre la défaillance ou la mort. Cette femme-là tuera mon cœur.

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— Eh bien! dit Olivier, périsse ce que tu appelles ton cœur plutôt que tout le reste de ton à me ! ^>

Et il se rendit avec son ami chez la duchesse de

Glenworth.

Thécla était seule quand ils entrèrent. Elle était assise dans un grand fauteuil, auprès d'une table toute chargée d'albums et de keepsakes; elle dessinait avec beaucoup d'attention une tète de martyr, d'après un dessin de Ribera placé devant elle dans la clarté d'une lampe. Cette tête, toute marquée de stigmates sanglants, où la douleur se montrait dans son appareil le plus sinistre, ne semblait éveiller en son esprit que des pensées d'un ordre fort calme.

« Trouvez-vous que je réussisse? dit-elle à Trénes en lui tendant la main sans détacher le regard de son dessin.

— Chère ladv, répondit Olivier, vous me faites l'effet d'Hérodiade avec cette tète devant vous que vous contemplez de l'œil le plus indifférent. Oui, je trouve que vous avez parfaitement réussi ; voilà des gouttes de sang qui me paraissent venues â

merveille. Vous vous êtes donc décidée à rester ce soir chez vous ? Je croyais que vous comptiez aller au bal chez votre ambassadeur?

— Je comptais, en effet, sortir ce soir; mais M. d'Escaïeul m'a demandé la permission de m'amener un de ses amis que j'ai grande envie de voir.

— Quel est donc cet homme assez heureux pour vous inspirer de la curiosité ? dit impétueusement Mendoce. Probablement, ajouta-t-il avec une voix qu'il désirait rendre ironique, quelque savant qui a découvert une médaille nouvelle.

— Non, fit-elle d"un air distrait, ce n'est pas un savant, c'est un guerrier qui a conquis en Afrique une très éclatante renommée. Il s'appelle Ben- Afroun.

— C'est la première fois, repartit Mendoce, que j'entends ce nom.

— Il est plus connu cependant que beaucoup de noms des bulletins espagnols », répliqua-t-elle avec cette méchanceté bizarre, imprévue et implacable qui se trouve parfois tout à coup sur la langue des femmes.

Mendoce sentit des larmes monter dans ses yeux. Par un rapide mouvement d'esprit, il repassa dans sa mémoire toute une série de souffrances obscures et sacrées que venait d'outrager Voyages et Pensées tnilitiiires, lû

ce mot sans excuse. « O ma mère! dit-il en luimême, comme on me traite ! » car il venait de songer aussi, en cet instant d'angoisse et de détresse, à sa mère, qui était morte il y avait deux ans. Toutes les douleurs sont unies entre elles; la chaîne entière s'agite quand on ébranle un de ses anneaux.

Olivier jeta sur Thécla un regard qui vint tomber comme une flèche sur un bouclier d'airain. Peut-être allait-il dire quelque parole qu'il eût regrettée, quand M. d'Escaïeul entra.

Valentin était suivi d'un grand homme en burnous café au lait, qui était le guerrier attendu. J'ai été frappé sans cesse, depuis que je parcours le monde, des ressemblances que les figures ont entre elles dans toutes les contrées. J'ai vu en Kabylie, j'ai vu au désert, le bourgeois français, le philistin allemand, l'homme qui est né pour la vie pacifique, les idées lentes et rares, les digestions souriantes, et qui, faute d'un bon carrosse ou d'un fauteuil à la Voltaire, s'accommode de son mieux sur le dos d'un âne ou dans le creux d'un rocher. Nous appartenons tous à la même famille, on ne peut pas le nier : les mêmes vertus et les mêmes vices amènent les mêmes expressions sur des visages qui ne se verront jamais. Ben-Afroun, quoiqu'il ne fût pas khodja dans son pays, avait

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un air qui se rencontre assez fréquemment chez les Arabes, celui d'un tabellion fort rusé. Ses petits yeux, séparés par un nez long et recourbé, semblaient deux guichets auxquels se montrait continuellement un esprit alerte et curieux. On ne peut pas dire toutefois qu'il fût précisément laid. Il avait une barbe assez bien plantée, ces dents d'une blancheur d'ivoire qu'on ne trouve qu'en Orient, une grande taille, de la santé et de la jeunesse ; enfin il portait avec aisance un costume qui a une incontestable dignité.

M. d"Escaïeul semblait tout fier de son rôle de cornac. Le bon Valentin avait fait en Algérie un voyage scientifique de six semaines qu'il se plaisait à raconter. Il était persuadé que quelques excursions autour d'Alger, de Constantine et d'Oran lui avaient livré tous les secrets de l'Afrique. Il se proposait d'écrire un livre sur ce pays, qu'on ne connaissait pas, disait-il. Ben-Afroun, chez lequel il avait reçu Thospitalité, venait de lui être adressé par un officier des bureaux arabes. Il saisissait toutes les occasions de produire ce vivant témoignage de ses instructives pérégrinations.

Il prit Ben-Afroun par la main, et le conduisant à la duchesse de Glenworth, qui se leva comme si elle eût reçu un prince du sang :

« Je vous présente, dit-il, Milady, mon ami

Ben-Afroun, qui appariiem à une des plus grandes familles de l'Afrique, et qui exerce chez les Beni- Hadidi, dans le Tell algérien, un commandement important. Ben-Afroun est devenu le loyal serviteur de la France, dont il a été un des plus redoutables ennemis. Il a appris notre langue, comme vous allez pouvoir en juger. )>

Sur ces derniers mots, qui semblaient la tin d'une tirade apprise par cœur, Ben-Afroun prit la parole.

a Madame, dit-il, je voudrais vous parler; mais vous m'avez donné deux coups de poignard, Tun aux yeux, Tautre au cœur, et me voilà privé de voix.

— Pourtant, rit Olivier, ce que dit là M. Ben- Afroun n'est pas tout à fait d'un muet.

— Ce n'est point surtout d'un sot, répliqua sèchement la duchesse. Je trouve, ajouta-t-elle, cette image des deux coups de poignard ravissante. Il n'y a vraiment que les Orientaux pour avoir dans leur langage habituel une semblable poésie.

— On ne peut nier, dit M. d'Escaïeul, que ce soit une race merveilleusement douée. Leur genre de vie, la beauté de leur ciel, l'aspect majestueux de leur pays, ne sont peut-être pas des conditions étrangères à cette richesse d'imagination. Du

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reste, Madame, Ben-Afroun est aussi distingué comme poète que comme guerrier. Il a fait de très remarquables vers. «

La duchesse ouvrit son album, et Ben-Afroun, qui semblait s'être préparé à cette épreuve, écrivit en arabe, sur une page blanche, ces mots qu'il traduisit ensuite immédiatement en français :

« Le guerrier croit que le bonheur est sur le dos des chevaux, le marabout croit qu'il est dans les pages des livres. Depuis que j'ai vu celle dont les yeux sont noirs comme la plume de l'autruche et dont la peau est blanche comme le lait de la chamelle, j'ai reconnu que les guerriers et les marabouts se trompaient; je sais où est le bonheur. »

Lady Glenworth eut pour ces vers les sentiments des femmes savantes pour le sonnet de Trissotin. J'ai pu souvent étudier, depuis cette soirée, l'effet des compliments sur les Arabes. Ben-Afroun savourait l'une après l'autre toutes les jouissances de la vanité. Il se livrait à ces rodomontades africaines qui dépassent, et de beaucoup, les rodomontades castillanes. Valentin, qui ne comprenait jamais rien à ce que sentait et méditait Thécla, semblait ravi des succès de son ami ; Mendoce était envahi par une tristesse mêlée de colère.

« J'ai envie, dit-il tout bas à Olivier, de couper la tête à ce faquin, qui ne parle que de têtes coupées. Je vais avoir quelque horrible chagrin. Il se passe ici quelque chose de terrible et de grotesque.

— Partons, dit Olivier, et du courage; le grotesque écrasera le terrible. »

Olivier a-i-il dit vrai? Je n'en sais rien. Est-ce le grotesque qui a vaincu? En vérité, j'ai regret d'avoir commencé cette histoire, que j'ai presque envie de ne pas poursuivre. Ben-Afroun était devenu, au bout de quelques semaines, Thôte permanent de la duchesse de Glenworth. Matin et soir, on le trouvait installer auprès d'elle dans cette attitude de majestueuse paresse qui n'appartient qu'aux disciples du prophète. Il avait l air de vous dire : « C'est ici que j'ai dressé ma tente et que je vais dorénavant contempler la fuite de mes jours. » Ce que Mendoce n'avait jamais pu obtenir avec la suprême énergie de son amour, il l'avait obtenu, lui, tout de suite et comme sans effort. 11 avait fait bannir par Thccla son intro-

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