‹ Voyages et pensées militairesChapitre 12 sur 16 · DE B E N - A F R O U N · texte numérisé non relu

DE B E N - A F R O U N

ducteur, ce pauvre M. d"'Escaïeul, comme Grimm fit bannir Jean-Jacques par M^e d^Epinay. La manière dont il s'y prit fut même, je ne puis le nier, une ruse assez plaisante dont personne assurément n'aurait cru un Arabe capable.

Thécla peignait et faisait des vers. Elle aurait été une sœur trop effrayante de don Juan, si un petit bout de bas bleu n'eût point passé sous sa robe. Sa peinture et ses vers la mettaient au rang des mortels les plus simples. C'est un phénomène qui n'est point rare qu'une intelligence d'un aspect saisissant, étrange et grandiose, produisant, quand elle s'imagine de créer, des œuvres d'une prodigieuse insignifiance. Thécla présentait ce phénomène. Ses vers ressemblaient à ce que les lakistes ont Jamais composé de plus fade; quant à ses peintures, on ne peut pas trop dire ce qu'elles rappelaient. C'étaient, surtout, lorsqu'elle s'abandonnait à elle-méjjiie, les essais d'un écolier naïf, prêtant à tous les êtres créés, hommes, animaux et plantes, les formes de sa pensée enfantine. Son amour-propre jetait pour ses yeux, sur tout ce qui venait d'elle, ce magique éclat qu'un enchantement jetait pour les regards de tout un public sur le bossu du conte d'Hoffmann, sur le petit Zacharie, dit Cinabre. On la trouvait, dans d'heureuses extases, relisant ce qu'elle venait d'écrire et

l88 LA BONNK FORTUNE

contemplant ce qu'elle venait de tracer. Malheur à ceux qui n'entraient pas dans ses admirations! C'est ce que comprit Ben-Afroun.

Un soir il lui dit :

« Ceux qui ne savent pas distinguer le beau sont aussi malheureux que ceux qui ne savent pas distinguer le bien ; c'est un proverbe de mon pays. M. d'Escaïeul est malheureux. «

Et comme Thécla lui demandait pourquoi :

« C'est parce qu'il nie les miracles de vos doigts et de votre bouche. Moi qui connais à peine votre langue, lorsque vous lisez des vers, je sens une harmonie semblable à celle des flûtes et des tambours qui célèbrent une fête nuptiale; quand je vois une de ces images du monde vivant que vous faites en quelques heures, je prie Dieu de ne point vous punir; je crains qu'il ne s'irrite de la lutte que vous engagez contre lui. Tandis que je pense ainsi, M. d'Escaïeul pei>se des choses qui ne sont pas d'un homme droit dans ses jugements. Il m'a dit que votre poésie imprimait aux lèvres ces mouvements qui annoncent l'ennui, et que votre peinture excitait l'âme à la raillerie en offrant aux yeux la création contrefaite.

— Ah! fit Thécla, M. d'Escaïeul trouve, en un mot, que ma peinture fait rire et que m.a poésie fait bâiller? t.

DE BEN-AFROUN I 89

Et, pour parler comme Virgile, elle sentit an plus profond de son cœur l'injure de la forme méprisée. Elle Jura une haine de Junon à ce pauvre Valentin.

Je suis bien convaincu que cet honnête garçon n'avait alors proféré rien de semblable aux paroles que lui prétait Ben-Afroun. Depuis, un long séjour en Afrique m'a appris qu'un des procédés habituels à la fourberie arabe est l'invention d'un propos injurieux qu'on livre comme une confidence à celui qu'il doit offenser. La ruse même dont il s'agit, malgré ce qu'elle a de singulièrement civilisé, ne peut étonner quiconque a vécu sous ces tentes où Ton trouve souvent une finesse à déjouer tous les diplomates européens.

Ben-Afroun avait voulu essayer aussi sa puissance contre Mendoce; mais je crois que cette ame silencieuse, où il sentait le feu d'un sombre courroux, l'effrayait un peu. Plus d'une fois, devant la duchesse, il joua un rôle qui dut le blesser vivement dans sa vanité guerrière. Mendoce, quand il avait le bonheur de le prendre en flagrant délit d'épopée fabuleuse, le traitait d'Espagnol à Maure. Il le pourchassait impitoyablement dans le pays du mensonge jusqu'à ce qu'il l'eût ramené, l'épée dans les reins, au sentier de la vérité. Malheureusement ces victoires du chrétien sur le musulman

igO LA BONNE FORTUNE

étaient des triomphes stériles. Ben-Afroun, lorsqu'il était seul avec Thécla , réparait tous les échecs que lui avait fait essuyer son rival. Il avait pour lui d'abord la puissance de la nouveauté, et puis une force plus durable, celle de la flatterie, de cette flatterie africaine, épicée comme la cuisine d^un bach-aga, qui seule pouvait convenir dès lors au palais blasé de lady Glenworth.

Il arriva donc que cet odieux Bédouin devint peu à peu pour Thécla le Corsaire, le Dernier des Abencérages, que sais-je? l'homme poétique par excellence. La duchesse écrasait avec son sauvage tous les honnêtes gens de sa société.

« Je ne puis me lasser, disait-elle, de contempler ces vêtements flottants, qui sont une évocation des âges bibliques. Quelle majesté, quelle noblesse dans ce costume ! Vous autres, avec vos habits étriqués, vous ressemblez à des êtres condamnés par un mauvais génie à vivre sous des formes grotesques. «

Olivier prenait plaisamment ces gracieusetés, qui faisaient pâlir Mendoce de colère.

ce Ma chère duchesse, lui disait-il, je ne me présenterai plus chez vous qu^en Bajazet, en Malek-Adel, en Orosmane; je laisserai mon habit à votre porte, et j'entrerai dans votre salon en robe de chambre, car figurez-vous qu'au coin de

DEBEN-AFROUN IQI

mon feu je suis vêtu encore plus splendidement que Ben-Afroun. «

Elle répondait à ces folies par un regard plein d\ine ironie olympienne, et par cette phrase, qui revenait sans cesse sur sa bouche :

« Les Français n'ont jamais rien compris à la dignité humaine. »

Un beau jour, elle imagina de peindre Ben- Afroun. Mendoce n'oubliera jamais ce portrait, qui lui a sauvé la vie. De quelle manière? c'est ce que je vais raconter. Un malin il était venu chez elle : on lui dit qu'elle était sortie, et sortie avec son Arabe, qu'elle avait conduit au bois de Boulogne. Il pensa que peut-être elle allait rentrer, et voulut se livrer à la douloureuse fantaisie de l'attendre. Il pénétra dans le salon où d'habitude elle se tenait, et s'assit sur le fauteuil où elle était toujours assise. Tout à coup, dans ces lieux qui lui rappelaient tant de vifs et irritants souvenirs, il fut saisi au cœur d'une de ces douleurs ardentes, soudaines, sans, merci, qui sont, dans l'orage des passions, l'atteinte imprévue des foudres invisibles. Un de ces poignards élégants, qui ont leur place entre les objets d'art, était près de lui, sur la table où Thécla mettait ses albums et ses fleurs. Il se leva pour saisir cette arme, que la Mort ellemême semblait, en cet instant, lui tendre par un

mouvement de pitié. Au moment où sa main s'allongeait vers Tinstrument de sa délivrance, son regard tomba sur un portrait.

C'était Ben-Afroun, tel assurément que pouvait seul le reproduire le pinceau de Thécla. Ces personnages naïvement rébarbatifs qu'une ruse, à laquelle les oiseaux du ciel se laissent toujours prendre, place dans les cerisiers, donneraient une juste idée de ce qu'était l'image du guerrier africain. Il y avait un bras surtout qui eût forcé n'importe quel esprit à l'étonnement : c'était un bâton d'une longueur démesurée, terminé par une pomme qui représentait une main d'où sortait une pipe. Involontairement, Mendoce s'arrêta et demeura en contemplation devant cette singulière efîigie. Au bout d'un instant, au lieu du poignard qu'il avait déjà presque saisi, il prit son chapeau et sortit. Quand il fut dehors, il ne voulut pas s'avouer ce qui s'était passé dans sa cervelle; il se Test avoué depuis, et le voici.

Ce n'est jamais vainement que le ridicule fait des apparitions dans notre vie. On ne peut pas se tuer devant le portrait d'un rival représenté comme Tétait Ben-Afroun, surtout quand ce portrait est l'œuvre de la bien-aimée. Dans le triste roman que ma mémoire me raconte, cette histoire aurait pu faire un chapitre intitulé :

DE BEN-AI'ROUN IqS

« Comment un bras trop long dans la portraiture d'un Sarrasin empêcha le seigneur Mendoce de se tuer. « Mendoce, du reste, s'il échappa au suicide, y échappa défait et navré. Le mélange des sentiments qui l'oppressaient formait le plus triste, le plus misérable état où puisse se trouver une âme humaine. Si Jamais j'inventais. Je ne voudrais pas, à coup sûr, peindre ces complications, véritable écheveau de la fée Carabosse, que nous jette, avec un cruel sourire, la réalité.

Peu de temps après cette scène, Olivier se rendit un soir chez la duchesse, qu'il trouva seule et en disposition mélancolique. Thécla ne dessinait pas, n'écrivait pas, ne lisait pas; elle était étendue sur une de ces chaises inventées pour les corps paresseux qu'habitent des âmes songeuses, et regardait alternativement ce que le logis renferme de plus pensif : un foyer où les flammes se livraient à leurs danses mystérieuses, une pendule qui faisait la triste besogne de toutes les machines destinées à constater le décès des heures. Olivier s'assit en face d'elle avec la solennité d'un médecin qui va prononcer une sentence. Il attacha sur

ce beau visage, où se montrait la pâleur des incurables ennuis, un regard qui eut presque de la pitié; puis il débita le discours que voici :

« Ma chère duchesse, le monde est irrité contre vous. Ne m'interrompez pas pour me dire que c'est un dieu dont vous n'avez pas de souci. Qui n'appartient ni au cloître, ni à la tombe, ni à l'amour, appartient fatalement au monde, qu'on peut appeler la grande incarnation de toutes nos vanités. Quand le monde, dont les plus aveugles, les plus injustes colères ont tant de puissance, est juste par hasard dans son courroux, il est armé d'une autorité invincible. Je suis forcé de vous le dire, Je le trouve Juste aujourd'hui. Il ne veut pas qu'un de ses Joyaux les plus précieux devienne le trophée d'un sauvage. Il vous crie : « Ne vous « avais-je pas donné assez de liberté? Je vous ai a permis de cueillir tous les fruits qui sont dans a mon Jardin, même ceux que le serpent recom- « mande; pourquoi allez-vous chercher des fruits « d'un aspect inconnu et d'un goût détestable dans « des jardins étrangers? n

— Voilà de fort belles paroles, fitThécla; mais, si Je traite avec une égale indifférence le maître tout-puissant dont elles émanent et l'éloquent messager qui me les répète, que m'arrivera-t-il?

— Il vous arrivera, repartit Olivier, que vous

DE BEN-AFROUN igS

serez sous le coup d'un interdit dont certaînement vous souffrirez. Votre personne sera proscrite, votre maison abandonnée. On inventera contre vous mille persécutions ingénieuses, qui atteindront votre orgueil jusqu'en ses plus secrets asiles, en ses plus inaccessibles forteresses. Je sais fort bien que vous prendriez plaisir à encourir un de ces grands et poétiques anathèmes qui donnent à ceux qu'ils atteignent une majesté fatale; mais telle ne sera pas la réprobation dont vous serez frappée. On vous ensevelira dans l'oubli comme dans une tombe; seulement votre repos sera troublé de temps en temps par un imperceptible essaim de quolibets semblables à des vers qui viendraient vous ronger dans les ténèbres. Je vous en supplie, évitez ces tourments; maintenant, je crois, vous le pouvez encore. La tempête que vous avez déchaînée contre vous est formidable, mais elle est à son début. On appelle la guerre que l'on se dispose à vous faire la croisade contre Ben-Afroun. Chaque jour, de nouveaux croisés s'engagent. C'est la vieille marquise d'Escaïeul qui a joué le rôle de Pierre l'Ermite; son fils lui-mcmc, que vous avez si durement traité, est sur le point de se laisser entraîner. Ceci est une funeste circonstance, car le spectacle d'un homme ouvertement soulevé contre une femme pour qui il a professé

une certaine espèce d'affection est tout ce qu'il y a de plus insolite parmi nous, vous le savez, surtout quand cet homme a Thumeur débonnaire et rhonnête renommée de Valentin. Réfléchissez, chère duchesse, songez à la lutte qui vous menace et surtout à celui pour qui vous la soutiendriez.

— Olivier, dit Thécla en se levant tout à coup et en s'appuyant sur sa cheminée dans une attitude fière et rêveuse, je vais vous dire quelque chose que vous allez accueillir avec le plus sceptique de vos sourires et un déluge de paroles moqueuses : je crois que j'aime Ben-Afroun.

— Voilà un Je crois, s'écria le prince de Trènes, qui est d'une merveilleuse réserve, d'une admirable prudence, c J'aime Ben-Afroun » eiàt été un mot beaucoup plus saisissant; mais, malgré votre intrépidité, Thécla, vous n'avez pas osé me jeter celte parole. Eh bien ! Madame, je ne vous dirai pas : Je crois; je vous dirai : Je suis sûr que vous n'aimez pas Ben-Afroun. »

Alors, de cette voix grave, recueillie, profonde, que l'on prend pour faire sur soi-même de complaisantes révélations :

« Vous savez bien en effet, dit-elle, que je ne puis pas aimer comme aiment d'habitude les êtres faits de chair et de sang; seulement je puis éprouver parfois, et c'est alors ce que je nomme l'amour,

DE BEN-AFROUN I 97

une sorte de pitié tendre, profonde, infinie, pour ceux qui sont poussés vers moi par un sentiment vrai, simple et passionné. C'est ce sentiment que j'ai découvert chez Ben-Afroun. Il me disait encore hier : « J'aurais appelé insensé celui qui (( m'aurait prédit que je me mettrais à genoux dece vant vous; mais vous n'êtes pas une femme, « Thécia; vous n'êtes même pas une houri; j'ai « peur, par instants, que vous ne soyez un de ces « esprits auxquels Dieu permet de prendre une « enveloppe mortelle, et qui nous quittent tout à « coup après avoir brûlé notre vie en la traversant. « Souvent, quand je suis auprès de vous, il me « semble que je suis dans une mosquée à l'entrée « de la nuit. J'éprouve en même temps de la joie « et de l'épouvante; ces nouveautés que vous avez « fait connaître à mon cœur sont devenues une « nourriture dont je ne pourrais plus me passer: « je mourrais si on enlevait à mes lèvres ce pain « du mv'stère. Comment ferai-je pour retourner « dans mon pays,? y> Et j'ai vu des larmes dans ses yeux. Eh bien! pendant qu'il parlait ainsi, il se passait en moi quelque chose que je ne saurais décrire. Je sentis une sorte de plaisir mêlé certainement de tristesse, car c'était un plaisir que je gotltais, de ces hauteurs solitaires où ma pensée est condamnée à vivre; c'était...

198 LA BONNE FORTUNP:

— C'était, interrompit Olivier, un sentiment bien connu, chère duchesse, quoi que vous en disiez; c'était, pour passer du romantique au classique, le sentiment de maître Corbeau que vous goûtiez du haut de votre arbre, tandis que maître R.enard vous débitait sa harangue. Moi aussi, j'ai fait une découverte, digne de M. de La Palisse, il est vrai : c'estque la flatterieest unemagiciennequi opère des prodiges à la Circé sur les plus nobles, les plus intelligentes créatures où puisse se refléter l'image de Dieu. Pendant un instant, vous avez été corbeau et vous vous êtes conduite en corbeau. Personne, voyez-vous, n'échappe aux lois de la nature humaine. Quand l'amour est outragé, il dit à la vanité : « Venge-moi ! » et la vanité le venge. Si Mendoce était encore ici, sous votre empire, attendant la mort ou le salut de vous, il v a quelque chose que je vous aurais caché; mais Mendoce est parti hier dans un si triste et si misérable état que vous-même, l'auteur de sa souffrance, vous auriez vainement essayé de le guérir. Il a été à la poursuite des destinées violentes, et, s'il rencontre ce qu'il cherche, votre souvenir troublera pour lui-même la paix de la dernière heure. Je serai donc sans miséricorde, et je vous lirai une lettre qui malheureusement est isolée : car, s'il en eût été autrement, l'œuvre de Montesquieu eût été

DE BKN-AFROUN I QQ

dépassée de toute la distance qu'il y a entre la fiction et la vérité. Nous aurions eu des Lettres arabes, qui, à juger par celle-ci, auraient, je crois, été piquantes.

Ben-Afroun, cheik des Bcni-Hadidi,

A H capitaine Fontevelle,

Commandant le Cercle d'Ain- Torrali.

« Je suis heureux de vous apprendre que jusqu'à présent Dieu semble avoir béni le voyage de votre serviteur. Ce qui m'appelait en France, vous le savez, c'était le désir de voir mon commandement affermi et agrandi. Dans quelques Jours. Je l'espère, j'aurai atteint mon but, et les Beni- Itoun seront forcés de m'obéir comme les Beni- Hadidi. Le plus puissant de tous les vizirs à qui le sultan des Français confie son autorité s'est déclaré hautement en ma faveur. Ce n'est pas un homme de poudre, c'est plutôt, je crois, un taleb. Dieu ne lui a point donné la beauté : il serait risible sur un cheval, plus risible encore sur un chameau ; mais, tel qu'il est, ce vizir, comme la plupart des hommes de son pays, recherche l'approbation des femmes, et c'est là ce qui m'a donné son appui. Soyez attentif à ce que je vais vous raconter.

'.'■ On m'a prévenu qu'en France les femmes disposaient de la pluie, du soleil et du vent. " Si vous

« voulez réussir «, m'a dit un Français qui m'a semblé un homme sain dans ses jugements, « il '.' faut vous rendre favorable une de ces divinités « qui dirigent toutes nos pensées et toutes nos « actions : quand vous aurez une femme derrière « vous, jetez-vous hardiment dans la mêlée; juste que-là tenez-vous à Técart, car vous lutteriez « peut-être contre des gens que des femmes proté- 'c géraient, et vous seriez vaincu infailliblement. » Alors j"ai formé le projet de chercher un indispensable soutien, et le hasard m'a servi merveilleusement. Votre ami d'Escaïeul m'a conduit chez la duchesse de Glenworth.qui est ce qu'on appelle en France une lionne, c'est-à-dire une créature puissante, qu'on redoute, qu'on flatte et qu'on admire. On me prévint que justement le grand vizir désirait plaire à cette lionne.

« Mais comment allais-je lui plaire moi-même ? C'est ce que je me demandais. Le Français que M

j'avais interrogé déjà vint encore à mon secours. ^

« Quel charme emploient, dit-il, ceux d'entre vous « qui veulent se faire obéir du sultan? » Je lui répondis : « La flatterie. — Eh bien! reprit-il, vous a savez de quel philtre vous devez vous servir. » Je compris tout de suite la duchesse de Glenworth. Elle a la fierté du djouad, la gravité du marabout, la vanité du taleb; c'est pourtant une femme après

DE BEN-AFROUN 201

lout, quoiqu'une femme assurément fort dissemblable de toutes celles que nous voyons dans notre pays. Sous les majestueuses apparences qui la recouvrent, on trouve cette substance fragile et légère, destinée à périr tout entière, dont Dieu a pétri la femme.

« Aussi je fis d"abord agir sur elle tout simplement ce qui réussit chez toutes les femmes dans toutes les contrées. Je louai sa grâce, sa beauté, et je lui racontai ces histoires de guerre dont les êtres qui ne doivent pas quitter la tente se montrent toujours avides. Puis, quand je la connus mieux, je lui fis boire un breuvage plus compliqué. Je m'aperçus que ce qu'elle désirait surtout, c'était qu'on la regardât comme une créature dissemblable de toutes celles que Dieu a créées. Elle veut être parmi les femmes ce que le cheval Borak est parmi les chevaux; je la servis suivant son goût. Je lui dis que je n'avais vu encore ni dans la vie, ni dans le rêve, personne qui lui ressemblât. Je la comparais tantôt à un esprit de la lumière par Péclat qu'elle répandait autour d'elle, tantôt à un esprit des ténèbres par la crainte qui raccompagnait. Je vis que cette dernière comparaison surtout la flattait. On m'a dit qu'en Europe le désir de ressembler à l'esprit du mal était une manie assez répandue, surtout parmi les gens qui

cherchent à récréer le public par des compositions rimées, ou écrites dans le mode habituel du discours.

« Or la duchesse de Glenworth est ce qu'on appelle un bas-bleu, mot que je ne pourrais pas expliquer, mais qui signifie une femme à qui Dieu a donné le désir et refusé le pouvoir d'imiter soit les poètes, soit les savants. En apprenant que la duchesse était un bas-bleu, je me suis réjoui, car je me suis rappelé le proverbe : Quand tu rencontres un personnage puissant sur un âne, dis-lui: « Oh! Monseigneur, sur quel beau cheval « vous voilà! » Toutes les fois qu'elle me récitait ce qu'elle avait médité dans son esprit, je m'écriais : « J'ai peur de blasphémer, et cependant, il faut « que je vous Tavoue, je ne sais pas si j'admire les « paroles du prophète lui-même autant que vos « paroles. » Ainsi je faisais, chaque jour, de nouveaux progrès dans son cœur.

« Dans son aveuglement sur elle, il lui arrivait sans cesse d'admirer, quand c'était sorti de ses mains, non seulement ce que la raison, mais ce que les yeux mêmes condamnaient. Quelquefois elle cherchait à rendre sur le papier, avec des crayonsetdescouleurs,lesobjets qui l'entouraient. Ses efforts étaient toujours stériles. Un jour c'est moi-même qu'elle voulut peindre, et je ne saurais

DE BEN-AFROLN 203

dire à quoi mon image ressemblait. Le dernier de mes esclaves aurait dit : « Ceci n'a jamais été notre « maître; ce n'est point même son haïk, ni son tt burnous, ni sa pipe. » Eh bien! elle était persuadée qu'elle avait créé, comme Dieu, une personne vivante, et elle me croyait quand je lui disais : « Voilà bien le fils de ma mère ! Où donc « avez-vous pris cet art merveilleux de mettre un « second Ben-Afroun dans ce monde? »

tt Enfin, le Ciel m'a secondé; j'ai atteint ce que je poursuivais. Dans quelques jours, le vizir, qui veut être agréable aux femmes, m'aura fait accorder ce que je désire. Les Beni-Itoun seront forcés de baiser ma main et de tenir mon étrier. Alors je retournerai vers vous, et j'irai raconter sous la tente comment un enfant de l'Afrique a su s'emparer d'une fille de l'Europe. Mon récit réjouira mes compagnons pendant qu'ils boiront le café; peut-être quelques-uns d'entre eux douteront de mes paroles et me diront : « Dieu ne peut pas « avoir fait une créature aussi crédule que celle « dont tu nous parles » ; mais je leur répondrai : « Vous ne pensez pas comme il faut, vous oubliez '< ce proverbe qui sera toujours vrai dans tous les « pays et dans tous les temps : Quoique l'autruche « mange le bois, le cuivre, le fer, ce n'est pas elle « qui dévore tout ; c'est la vanité. )-

Quand Olivier eut fini sa lecture, il dit à lady Glenworth :

« Je tiens cette lettre de M. de Fontevelle, qui est arrivé hier à Paris et qui m'a appris que ce matin même Ben-Afroun avait, grâce à vous, obtenu ce qu'il souhaitait. Ce que je viens de vous lire est une traduction yCar je ne sais pas l'arabe) dont je crains bien de ne pas avoir le seul exemplaire. Cependant je suis à vos ordres, et, si vous le voulez, je m'emploierai pour que les confidences de Ben-Afroun ne courent point tout Paris. »

Thécla garda un moment le silence. Elle était pâle; elle subissait un genre de supplice qu'elle n'avait jamais prévu. Imaginez-vous don Juan devant une vision bien autrement terrible que celle de ses victimes, devant Papparition vengeresse du ridicule lui montrant le seul Tartare où il eût craint de tomber! Toutefois elle ne s'avoua point vaincue : elle releva la tète, qu'elle avait involontairement baissée.

« Faites ce que vous voudrez, dit-elle; quant à moi, je vais voyager. J'irai au loin, car je sens ce qu'exprimait dans sa jeunesse un grand homme de votre pays: « Cette vieille Europe m'ennuie. »

Olivier fut sur le point de s'écrier : « Je ne pense point pourtant que vous alliez en Afrique » ; mais il se tut, et fit bien.

DE BEN-AFROUN 2o5

Ici s^arrête le récit que ne recommencerait pas assurément celui qui Ta écrit dans une heure de fièvre. Thécla, en effet, a voyagé, Dieu sait où; elle est revenue, Dieu sait pourquoi. Ses traits n^ont point changé, et je crois que son âme est toujours la même. J'ai dit qu'Olivier avait été tué. Ben-Afroun commande les Beni-Hadidi et les Beni-Itoun. Il a une admirable maison d'hôtes. On mange chez lui un couscoussou renommé, qui est souvent accompagné de nombreuses bouteilles de vin de Champagne, car c'est de tous les chefs arabes celui qui comprend le mieux notre civilisation. Qu'importe ce qu'est devenu Mendoce? Ce n'était pas de lui qu'il s'agissait. Je dirai tout simplement qu'il a perdu son cœur depuis sept années, ce qui est un accident beaucoup plus fréquent, mais de résultats heureusement beaucoup moins graves dans la vie usuelle que la mésaventure du célèbre Pierre Schlemil. Quand on a perdu son ombre, on ne peut pas entrer dans une auberge sans étonner tout le monde; quand on a perdu son cœur, on peut, sans étonner personne, se présenter dans tous les salons.

Page 1