ENTRETIENS MILITAIRES
Le mot bordj et le mot burg doivent avoir la même étymologie. Je laisse du reste aux savants à décider ce point, dont je ne me soucie guère; ce que je sais, c'est qu'en Afrique on appelle bordj une sorte de château fort, occupé autrefois par les Turcs, et où nos agas et bachagas se tiennent maintenant avec leurs cavaliers.
Le bordj est d'habitude dans une situation romantique; il s"élève presque toujours en face des montagnes avec lesquelles il est en guerre. Si je n'avais pas en horreur Tétat de renégat, je ne désirerais plus maintenant autre chose que d'être le
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seigneur d'une de ces forteresses : là on retrouve encore la vie féodale dans toute sa primitive énergie; la nuit, il ne faut s'endormir qu'après avoir soigneusement fermé les portes, et bien souvent on est réveillé par des bandes de vrais truands qui viennent mettre Féchelle au pied des tours. Les chiens hurlent, on court aux armes, on repousse les assaillants de la muraille, puis on monte à cheval et on les poursuit dans les ténèbres ; on leur court sus à travers la plaine, on leur ferme les sentiers de leurs montagnes, on les tue, et le lendemain on regagne sa demeure avec des burnous et des fusils. Quand on n'a pas le jeu de la guerre, on a cette chasse des temps passés, qui vraiment rappelle les combats, la chasse à Tépieu et à cheval du sanglier et de la panthère. On crève des chevaux et on perd quelques hommes, mais on a la joie au moins d'avoir été autre chose que le grotesque oppresseur de quelques honnêtes lièvres et de quelques innocentes perdrix.
Le bordj qui m'a fait faire toutes ces réflexions, et que ma pensée retournera souvent habiter, si je reviens jamais songer en France, est certainement une des plus touchantes demeures où un voyageur d'ici-bas puisse s'abriter. Je ne dirai pas au juste où il est, car je veux laisser un certain vague sur cet écrit, qui me deviendrait insuppor-
table, si Ton pouvait me dire : Mais ce n'est pas cela, vous avez mal vu, vous avez exagéré, embelli, — que sais-je? Je désire la paix pour mes œuvres; comme dit Cooper en tête, je crois, des Pionniers ou de la Prairie, Tun de ces romans où le poète américain décrit, de façon à faire passer dans vos cheveiix le vent des forêts, les' magnificences solitaires de son pays, c'est pour moi que j'écris ceci. J\njouterai pourtant, ce que certainement Cooper pensait aussi, que si d'autres cœurs se réjouissent de ce qui réjouit mon cœur, j'en serai heureux. Bienvenus ceux qui veulent goûter de Peau que j'ai été puiser au fond du ravin, à cette source qui rafraîchit les lèvres et la vue; mais il faut qu'ils s'accommodent de ma peau de bouc telle qu'elle est : je n'ai pas à leur offrir d'autres vases. Vous qui avez besoin des coupes de Benvenuto, passez votre chemin. Pour en revenir à mon bordj, je disais donc que c'était un noble et touchant séjour. 11 s'élève sur ïoiied que vous voudrez, en face des bénis qui vous plairont; mais la rivière quMl domine est large pour une rivière d'Afrique. Ici les coquillages et les lauriers-roses occupent d'habitude le lit des fleuves : la rivière dont je parle est une exception; l'hiver, elle devient si large et si impétueuse, quand elle se grossit des torrents de la montagne, que les Arabes eux-mêmes hési-
tent à la franchir; Tété, elle est encore assez forte pour donner aux campagnes qu'elle parcourt cette grâce ineffable de fraîcheur et ce charme secret de mélancolie que les eaux répandent autour d'elles. Derrière la rivière, à quelques portées de fusil, les montagnes font leur formidable apparition. Les jours, car il y a de ces jours-là en Afrique, où le ciel ne se montre pas dans Téclat sans tache de son imposante robe bleue, de gros nuages s'attachent à leurs flancs; alors on se sent attiré sur ces cimes où soufflent ces vents qui enlèvent à la terre les herbes séchées et à Tàme les pensées arides. Malheureusement ces montagnes sont habitées par des gens qui auraient sauvé Obermann du spleen et Werther du suicide en leur coupant la tète à tous deux, s'ils fussent venus rêver de leur côté.
C'est bien pour cela qu'il y a un bordj en face d'eux. Les Turcs ont bâti ces murailles, qui ont l'aspect morne et mystérieux des grands murs sans ouvertures. Dans TOrient, la maison n'est pas, comme chez nous, bavarde et curieuse; elle ne vous demande rien et ne vous dit rien; elle reçoit la lumière d'en haut dans sa cour faite comme une cour d'abbaye; elle a ainsi pour sa vie de chaque heure sa portion d'air et de jour; quand elle veut le ciel dans toute son étendue,
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elle a ses terrasses. Il y a sur les terrasses de notre bordj quelques canons qui m'ont Tair de remonter au temps de Charles-Quint; des armes sont gravées sur ce bronze, rappelant, dans ce lieu de solitude, les splendeurs de pays lointains et d'âges passés. Une tour s'élève seule à Tun des coins de la forteresse comme le clocher de l'église, comme la tourelle de la mosquée; elle est là un signe de commandement plutôt qu'une œuvre de défense ; elle donne à Tédifice dont elle se détache quelque chose à la fois de religieux et de guerrier. Ce bordj, ainsi bâti, réunissait, il y a de cela peu de temps, divers membres de la famille humaine. Il était habité d'abord par un bachaga, que j'appellerai du premier nom musulman venu, Mohammed, si vous le voulez bien. Mohammed, qui réside là toute Tannée, y a ses femmes, ses serviteurs et quelques-uns de ses cavaliers. C'est un ancien compagnon d'Abd-cl-Kader, ce qu'on appelle un homme de grande tente; longtemps il nous a fait une guerre acharnée. Son fusil en a abattu plus d'un parmi ceux que nous avons connus et aimés. Un beau jour il a trouvé qu'il avait fait la guerre sainte assez longtemps pour se conquérir une place digne d'envie dans le ciel du prophète; il s'est soumis, et est devenu notre serviteur. Maintenant c'est pour nous qu'il brûle de
la poudre. Ces conversions n^ont pas chez les Arabes le côté infamant qu^elles auraient chez nous. L'Arabe est condottiere par excellence, et, pendant un certain nombre d'années, peut s'engager consciencieusement à casser la tête de ses frères. Mohammed n'excite aucun mépris, mais il soulève de grandes haines, car jamais semblable tyranneau n'a vécu dans un château fort aux plus beaux Jours de la féodalité. Sir Réginald Front-de- Bœuf lui-même aurait reçu de lui des leçons dans l'art de trouver de Tor en battant la campagne. Mohammed se fait payer Timpôt deux ou trois fois de suite. Un jour, quand il aura vidé tous les silos des environs, quand il n'aura plus à récolter dans la montagne que des coups de fusil, il demandera un congé à la France pour aller à la Mecque. Il ne reviendra pas de son pèlerinage; il mourra en saint homme auprès du tombeau du prophète, sans qu"aucun spectre trouble sa dernière heure. Sous ce ciel rouge de l'Afrique, le meurtre n'est rien. La terre boit le sang comme la rosée. Dans l'éclatante lumière de ces beaux jours, dans la sereine clarté de ces merveilleuses nuits, on n'est pas troublé par les remords. Rien n'est plus calme, à coup sûr, que le visage de Mohammed; c'est un visage régulier, animé d'un tin sourire, et qu'éclairent deux yeux d'une sin-
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gulière douceur. ^Mohammed est vêtu simplement, comme la plupart des chefs arabes, mais il y a dans sa simplicité de Télégance. Ses armes sont des armes de prix, et il a toujours de magnifiques chevaux qu'il monte avec hardiesse et avec grâce. Il a dans toute sa manière d'être de la dignité et du charme. J'aimerais mieux sa vie. malgré toutes les actions irrégulières dont elle est chargée, que nombre de vilaines petites existences de nos villes. C'est un goût dont je demande pardon à Dieu.
L'hôte le plus important du bordj était ensuite un capitaine de zouaves que je nommerai le capitaine Plenho. M. de Plenho est Breton, gentilhomme et chrétien tout comme feu le vicomte de Chateaubriand, et, par les élans de cœur, les ardeurs d'esprit, je lui ai même trouvé parfois quelque ressemblance avec René ; mais c'est un René, si René il y a, d'une espèce toute particulière. Que vous dirai-je? c'est un peu un René de corps de garde. Il me touche mille fois plus que le frère d'Amélie, car sa course à travers le monde n'est point sujette à maint égarement. Il sait où il va, et marche du pas de soldat vers le but qu'il s'est choisi. Depuis qu'il est parti du pied gauche dans la bonne voie, dit-il toujours, il a été droit devant lui; mais, comme celte seule
expression l'indique, il ne faui pas lui demander cette élévation soutenue de langage qui donne aux rêveries de René un si grand charme. Pienho, qui, tout en menant la vie des hommes d'action, appartient par maint côté à l'espèce des songeurs, interrompt parfois ses rêveries par de brusques retours aux plus vives réalités de la vie, que bien des gens peuvent trouver d'un effet fâcheux. Cest une bouche d'or, disait quelqu'un, qui s'est noircie en déchirant des cartouches. Tel qu'il est, il m'a plu, et j'ai eu à transcrire ses paroles le plaisir que j'aurais eu à retracer l'image des beaux sites au milieu desquels il parlait.
Pienho protégeait avec sa compagnie la sûreté du bordj . qui venait de supporter une assez chaude attaque de la part des gens de la montagne. Ses soldats l'adoraient, et le fait est qu'il voyait en eux une véritable famille. Il les aimait, c'est une comparaison bizarre qui vient de lui, comme M^e de Maintenon aimait les demoiselles de Saint-Cyr, et il ajoutait : " Je voudrais pouvoir leur servir tous les jours une gamelle des principes qui font l'honnête homme, après la gamelle qui contient les choux et le lard, bien entendu. » Tout Pienho est dans cet étrange enchaînement d'idées et de mots.
Pienho m'a dit souvent qu'il avait eu de ces
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appétits de la mort, comme les reclus en ont dans leurs cellules. Une de ses paroles favorites était encore : « Je trouve que la mort me fait faire antichambre trop longtemps. « C'est par cette soif ardente, par ce désir immodéré et blâmable peutêtre du voyage aux pays inconnus, que Plenho m^a semblé se rattacher surtout aux créations de notre inquiétude, aux héros de nos rêveries, aux Manfred, aux Werther, aux René. Dieu merci, il savait aux heures décisives s'inspirer d'un autre esprit que ces fantômes. Quand résonnaieiit la fusillade et le tambour, il était tout simplement ce que le troupier nomme un vigoureux soldat. Ses vagues tristesses ne Tempéchaient pas de trouver au feu cette ferme et nette plaisanterie qui est la source originale d'où Ton a vu Jaillir de tout temps Théroïsme français.
Un autre hôte du bordj était un chirurgien militaire qu'on avait fait venir d'un régiment de ligne pour soigner les cavaliers des goiims blessés en combattant nos ennemis. Ce docteur, que je nommerai le docteur Lenoir, nom que je préfère, dirait-il, à Montmorency, à La Trémouille et à tous les noms d'aristocrate, était un excellent homme, mais qui avait la cervelle gâtée par les livres démocratiques beaucoup plus que don Quichotte ne l'eut jamais par les romans de cheva-
lerie. Il aurait fallu qu'une nièce honnête et un brave homme de curé eussent brûlé dans sa cour les œuvres de MM. Louis Blanc, Lamartine, Michelet et consorts. Il avait dévoré toutes les fantastiques histoires de la Révolution, et songeait de Danton, de Robespierre, de Saint-Just ni plus ni moins que le héros de la Manche dWmadis et de Tiran le Blanc. Toutefois il s'abstenait un peu des prédications politiques pour ne pas être réduit un beau jour à grossir le nombre de ces docteurs qui veulent guérir la société faute d'autres malades à traiter. Quand il se croyait en lieu sûr, il se dédommageait des prudents silences qu'il s'était imposés. De là, entre le capitaine et lui, des entretiens où de part et d"autre la franchise prenait ses ébats.
Entin, il y avait au bordj un personnage dont je n"ai rien à dire : c'était un maréchal des logis qui commandait un détachement de spahis. Ce sous-offi:ier avait connu Plenho en France, et, je crois même, était un peu son parent, de sorte qu'il vivait avec lui dans une certaine familiarité qui avait son explication toute naturelle. Du reste, il usait fort sobrement de la parole, d'abord parce qu'il prenait grand plaisir au silence, et puis parce que Plenho disait d'habitude précisément tout ce qu'il aurait dit, s'il avait été forcé de parler.
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Mohammed vivait à part. C'est un supplice pour les Arabes que de prendre notre genre de vie. Dans les régiments indigènes où le contact est journalier entre eux et nous, la séparation est restée profonde; ils semblent, au milieu de nos repas, pleurer la patrie absente ou voilée. On sent, quand ils nous quittent, que leur cœur entonne un chant de délivrance. On avait donc laissé Mohammed à sa liberté. Les trois Français vivaient à la même table. On était au commencement de l'été. Il y avait tous les soirs illumination au ciel. On était attendu par un mauvais lit, tandis que la terrasse était délicieuse. C'était sur la terrasse qu'on dînait. Le dîner fini, des nègres mettaient sur la table le café et les pipes, et les longs dialogues commençaient entre Plenho et le docteur. Quelquefois telle clarté des astres donnait au paysage une si touchante beauté, y mettait une vie qu'on sentait si puissante et si réelle sous ses mystérieuses apparences, que les deux interlocuteurs se taisaient, saisis d'une admiration commune pour l'image visible d'une grandeur inconnue. Le ciel d'Afrique rend religieux. C'est celui que Cicéron vit dans ce songe oti l'on découvre tout à coup sous sa prose païenne les bleues et nocturnes profondeurs d'une vision de Jean-Paul.
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