‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854 (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · AL G LU · texte numérisé non relu

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ils nous craignent comme nation, ils ne nous redoutent pas comme individus. Quelque absurde que soit cette confiance, elle les soutient, elle les exalte; elle leur donne parfois l'audace de se commettre avec nos gros canons. Les Arabes, c'est Tavis du général Létang, du commandant Pélissier et (le tous ceux qui ont bien vu l'Afrique ; les Arabes ne sont pas une race de fanatiques incorrigibles ni un peuple fortement lié par l'indestructible ciment des intérêts et des lois. Un grand nombre d'entre eux seraient encore avec nous et combattraient dans nos rangs, si nous l'avions bien voulu. Mais ils se croient individuellement plus forts que nous, et c'est par là qu'ils résistent. Rassemblement d'individus sans autre cohésion que la contrainte factice et éphémère qu'Abdel-Kader exerce aujourd'hui sur eux, c'est, quoi qu'on en dise, la seule force qu'ils nous opposent. Quelle est notre force, à nous? le sentiment de notre puissante unité nationale. Nous savons qu'une grande nation est derrière nous ; que chacune de nos victoires retentit jusqu'au fond des entrailles de cette mère commune, que chaque désastre peut être réparé avec ses trésors ; qu'elle met à notre service ses finances, ses dépôts, sa marine, ses états-majors, son organisation formidable. Là sont la force et la sécurité de notre établissement en Afrique. Mais chez nous, disons-le, l'individu isolé se sent cliétif ; et c'est ce qui explique comment, à une grande distance de nos frontières, quand des désastres sont venus nous frapper, le découragement individuel à tout à coup succédé à l'enthousiasme collectif de nos armées et entraîné d'irréparables malheurs.

L'Arabe, au contraire, est une personnalité hardie, un individu (|ui a confiance en soi; c'est une puissance qui se compose d'un cheval rapide, d'un fusil à longue portée, d'un yatagan et d'un cœur bien trempé. Avec ce bagage, un Arabe se met en campagne, et il est toujours prêt, comme les héros d'Homère, à railler sur leur petite taille nos ron-

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scrils à la mine chélivo et à l'âme intrépide. Abd-el-Kader lui-même, quoi qu'il fasse en ce moment pour créer une véritable nation arabe, comprend la force de ce sentiment qui relève la puissance de l'individu. Il en est le type ao compli, l'expression vivante. Qu'on se rappejleson entrevue avec le général Bugeaud, chef d'une armée française et représentant d'un puissant empire. D'où venait la confiance de ce barbare à la vue de son rival, qui fut, si j'ai bon souvenir, obligé de lui donner une leçon de politesse? C'était, qu'on mo pardonne de le dire et si mesquine que ma réttexion paraisse, c'était qu'il se sentait plus habile cavalier (|ue son adversaire. Aussi comment reçut-il le général français? (( Abd-el-Kader, dit le narrateur ofliciel de cette entrevue, était à quelques pas en avant, monté sur un beau cheval noir qu'il maniait avec une dextérité prodigieuse. Tantôt il l'enlevait des quatre pieds à la fois; tantôt il le faisait marcher sur les deux pieds de derrière. » Suivant lui, ces tours de voltige, qui amusent les enfants chez Franconi, devaient donner à son adversaire une grande idée de sa supériorité et de sa force. Tous les chefs barbares sont un peu fanfarons. Qu'on se rappelle ces rois chevelus si admirablement peints dans les Martyrs. Quel est le fond de leur confiance et le motif avoué de leur orgueil? C'est le sentiment de leur force physique. Il suffit d'ouvrir l'histoire pour y voir le rôle qu'a joué partout, dans l'enfance des sociétés, ce sentiment exalté par la convoitise et entretenu par la guerre. Abd-el-Kader est un chef habile et entreprenant; mais je crains qu'on ne Tait grandi outre mesure. C'est un politique de troisième ordre enté sur un matamore. Otez à cet homme la croyance que vous ne pouvez rien contre lui qu'avec un attirail de guerre considérable; enlevez aux Arabes le sentiment de leur supériorité physique ; montrezvous aussi lesteSj aussi infatigables, aussi tempérants, aussi patients qu'eux-mêmes. Au lieu d'entreprendre contre eux

ces expéditions ruineuses qui lesseniblent à une campagne sur le Rhin el de combattre Abd-el -Kader comme l'archiduc Charles, traînant après vous d'immenses convois qui ne devraient être que l'instrument et qui semblent le but de toutes vos entreprises ; au lieu d'étaler devant votre insaisissable ennemi toute cette vieille tactique dont se moquent des gens qui n'acceptent jamais la bataille; au lieu défaire marcher vos armées comme si vous deviez avoir pour étape Wagram ou Marengo, sachez que vous avez affaire à un ennemi qui ne vous résistera sérieusement que dans les défilés de ses montagnes, et que vous n'atteindrez en plaine qu'en le poursuivant à outrance. Mobilisez donc, comme le conseillait si judicieusement le général Bugeaud, mobilisez vos bataillons, au lieu de les concentrer. Soulagez leur marche; dégagez leur allure; faites-les rayonner sur tous les points dans la campagne, au lieu de les traîner péniblement dans les ornières de vos expéditions précédentes. Qu'ils apparaissent partout à la fois, imprévus et terribles; et qu'au lieu de s'étendre en lignes de bataille savantes et symétriques devant les Arabes, qui ne font qu'en rire, ils se divisent et se morcellent à l'inlini. Que les Arabes les trouvent partout, ravageant leurs champs, brûlant leurs silos, enlevant leurs armes et leurs chevaux; qu'ils soient partout surpris, châtiés, dépouillés, affamés; et alors, insensiblement, l'idée de votre force pénétrera dans leur esprit. Vous les soumettrez au seul joug qu'ils acceptent, celui de la force*. Aujourd'hui ils ne voient en vous qu'une race industrieuse qui a sur eux la supériorité de ses finances el qui fait la guerre à prix d'or ; ils croient plus à votre habileté (ju'à votre puissance.

C'est donc cette opinion ((u'il faut détruire. « 11 faut, dit M. le général Létang, rechercher désormais dans nos opéra-

* On sait que c'est le système cjue le maréchal Bugeaud a glorieuscinonl pratiqué cl (|ui a assuré la conquête tlélinitivc de i'Alt^érie à la France,

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lions militaires une série d'beureux coups de main plutôt que des victoires qui ne profitent qu'à notre amour-propre, mais nullement à nos intérêts. » L'année dernière nous avons pris Médéah. Pour notre armée, pour nos princes, pour nos généraux, c'était un brillant fait d'armes; pour notre politique africaine, c'était une défaite. On avait pris une ville; on n'avait pas conquis un pouce de terrain. Médéah était une prison d'où le général Duvivier ne pouvait sortir qu'avec l'escorte d'une armée. Il avait pour cinquante jours de vivres; il serait mort de faim, comme en pleine mer, avec toute sa troupe, si on n'était venu le ravitailler deux mois après. Dans la ville prise, il n'était pas resté un homme vivant. Abd-el-Kader n'y avait laissé qu'une folle décrépite, comme une injure et un défi à nos prétentions de souveraineté. Et, en effet, qui est aujourd'hui le maître du pays, de lui ou de nous? N'avons-nous pas en ce moment dix mille hommes, commandés par le gouverneur général, qui font campagne uniquement pour escorter les pourvoyeurs de Milianah? Tel est l'état des choses. Il ne m'appartient pas de m'en plaindre. Je n'ai mission de censurer personne, et tout homme de guerre a droit de décliner ma compétence. Je n'ai pas pris plaisir à relever des fautes commises; je n'ai constaté que des malheurs réparables. S'il y a un coupable, c'est tout le monde. Parmi les généraux qui ont successivemont gouverné l'Afrique, les uns ont laissé des souvenirs honorables; les autres, comme le maréchal Yalée, des traces glorieuses de leur passage. Tous ont légué à leurs successeurs une expérience qui ne sera pas perdue. Mais, pour que les leçons du passé profitent à l'avenir, il faut que quelqu'un les enregistre et qu'une voix respectée les proclame. C'est dans cette intention que M. le général Lélang a publié son livre. Il n'en est pas en effet qui joigne à une connaissance plus profonde de la question la preuve d'un patriotisme plus sincère et une plus ardente recherche de la vérité.

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Décembre 1846.

Vous VOUS souvenez, monsieur ^ de ce conte de Boccace où figure un juif qui va se convertir à Rome. Étant arrivé, par un temps de grande corruption, dans cette capitale du monde chrétien, voici le raisonnement que fit ce juif: « Puisque la religion catholique a pu résister à tant de désordres, c'est qu'elle est sainte. » Et il demanda le baptême. J'ai raisonné de môme. J'étais venu en Espagne, la tète pleine du souvenir de ses soixante dernièros années, persuadé de n'y rencontrer que le simulacre d'un gouvernement et l'ombre d'un peuple. Mais j'ai dû faire le même raisonnement que le juif. Puisque l'Espagne a résisté à toutes les causes de décadence sociale et politique qui la travaillent depuis plus de deux siècles, c'est qu'elle est forte et vivace. Et là-dessus, je me suis mis à admirer démesurément TEspagne et les Espagnols.

J'essayerai, monsieur, dans la suite de cette correspon-

* Le dii'cclciir du Journal des Déba's,

dance, de justiCier ce début apologétique, qui ne sera pas, je le prévois, du goût de tout le monde. De ce côté-ci des Pyrénées, nous jugeons sévèrement TEspagne, comme une nation qui fait trop parler d'elle. De son côté l'Espagne se cabre volontiers contre nos critiques. Elle est sur ce point d'une intolérance quelquefois excusable, trop souvent injuste. Croiriez-vous, par exemple, que la société de Madrid n'a pas encore pardonné à M. Théophile Gautier le charmant livre dans lequel il a raconté son voyage tra los montes, chef-d'œuvre accompli d'inoffensive raillerie, de verve descriptive et de vérité pittoresque? Je reviendrai quelque jour sur cet amusant ouvrage, auquel les Espagnols ne devraient pas du moins refuser le mérite de n'avoir ni chargé ni flatté leur portrait. Mais c'est de cela peut-être qu'ils se plaignent. L'Espagne, comme la plupart des gens qui se font peindre, pardonne l'exagération; elle se révolte contrôla ressemblance.

Et maintenant, monsieur, je me sens plus à l'aise pour donner carrière à mes souvenirs de quinze jours dans la suite dece rapide travail; car, si la liberté de mes jugements risque de choquer parfois la susceptibilité un peu farouche de mes lecteurs ultrapyrénéens, il est impossible cependant que l'Espagnol le plus ombrageux, en songeant à mon début, soit inquiet de ma conclusion.

J'ai traversé en très-peu de temps quatre provinces de la monarchie espagnole ; je les ai vues en courant. Ce sont mes notes de voyage que je vous adresse. Elles ne valent que par la sincérité du témoignage qu'elles contiennent. Je n'ai pris conseil que de mes impressions personnelles ; et toutefois je n'aurais pas eu l'idée de les communiquer au public, vieilles de deux mois, si les nouvelles qui nous arrivent en ce moment d'Espagne ne m'avaient paru conlirmer la plupart des observations que j'en ai rapportées. Il arrive quelquefois que nous jugeons, à première vue, sur

leur mine bonne ou mauvaise, les gens à qui nous avons affaire, et nous attachons toujours une certaine importance à cette première et trop décisive impression. Il est absurde de s'y obstiner, si une expérience plus approfondie vient la contredire. Mais si l'événement la confirme, il est sage de s'y tenir. Je dirai donc, sans y rien changer, l'opinion qu'une première visite m'a laissée de l'Espagne et des Espagnols. Si je déplais, c'est sans malveillance, et si je me trompe, c'est de très-bonne foi.

Et d'abord, monsieur, c'est un grand embarras, je vous l'assure, quand on se met en quête d'impressions générales, et qu'on voudrait résumer dans une synthèse un peu fidèle la masse flottante de ses souvenirs, de se trouver du premier coup en face d'une telle diversité et de pareils contrastes. Entre le Guipuscoa et l'Alava d'une part, la vieille et la nouvelle Castille de l'autre, on pourrait vraiment croire, au premier abord, qu'il n'y a de commun que ce nom générique sous lequel les nomenclatures géographiques classent invariablement tous les membres dispersés de ce grand corps qui forme l'Espagne. Oui, c'est l'Espagne sur la carte. Ce sont en réalité plusieurs peuples avec des physionomies, des mœurs et des instincts différents. Ils ne se ressemblent, à la première vue, que parla plus détestable institution qui puisse servir de lien à une nationalité dissoute, par la soupe à l'huile, cet affreux ordinaire de toutes les auberges espagnoles depuis la Bidassoa jusqu'au Manzanarès.

Mais, en dépit de la soupe à l'huile, essayez donc, quand vous avez parcouru ce qu'en Espagne on nomme les Provinces, et que vous entrez ensuite dans les Castilles, de placer dans le même cadre l'image de ces deux pays, le portrait do ces deux peuples. Vous allez juger de la difficulté. Quand je suis entré dans les Provinces (c'était peu d'heures avant le coucher du soleil), j'ai été frappé d'un spectacle qui a reporté mon esprit auxsouvenirs les plus classiques de mon enfance.

lôC VOYAGES ET VOYAGEURS.

Dans la plupart des villes et des villages que je traversais, une espèce de cirque était établi sur un des côtés de la route : au milieu, une place libre pour le jeu de paume et les exercices du corps; tout autour, la population du lieu, mais la population entière, hommes, femmes, vieillards et enfants, en habits de fête, empressée, joyeuse, prenant part à cette lutte de la force et de l'adresse par ses applaudissements et ses cris. On eût dit une bourgade de la Grèce héroïque au jour de quelque olympiade. C'était, pour des voyageurs, un spectacle d'une nouveauté charmante. J'arrive à Burgos, capitale de la Vieille-Castille ; c'était également le soir. Descendu de voiture, je cours à la place, une place immense. Un sombre portique règne à l'entour. Sous cette galerie, j'aperçus la foule des promeneurs, mais si serrée et si lente que je fus obligé de prendre le pas. Je prêtai l'oreille; les bouches étaient closes.

Enveloppés de manteaux bruns ou noirs, dont un des plis, rejeté sur l'épaule gauche, est également collé sur la bouche, les hommes, ainsi affublés et couverts du sombrero qui ne laisse voir que l'étincelle de l'œil brillant dans l'obscurité de ses larges bords, avaient l'air, non de paisibles bourgeois qui prennent le frais, mais de conspirateurs qui méditent un mauvais coup. Quoi ! toute une ville conspirer î à ciel ouvert, en place publique! Cela n'était guère probable, d'autant que les princes français étaient passés quelques heures auparavant et avaient été fort honorablement reçus. Je fus donc obligé d'en convenir : cette ronde mélancolique autour de la place de Burgos, digne du pinceau de Holbein, c'était la promenade du soir des habitants de la Vieille-Castille. Mais je me ressouvins des jeux de paume du Guipuscoa. Même surprise à Madrid. On m'avait prédit que je retrouverais à la Piœrta delSol une image du Forum ou de V Agora. J'y trouvai une cohue de désœuvrés, quêteurs de nouvelles, chercheurs de places, curieux avec des airs d'indifférence, mé-

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contents avec des attitudes de résignation, passionn(''s qui dissimulent, importants qui se perdent dans la foule; tout cela froid, immobile et pétrifié... Que j'étais loin de Rome et d'Athènes! Non, je ne croirai jamais que ce soit là le cœur de la fiére et noble Espagne. On sentirait battre et frémir les artères au foyer de ce sang généreux. On y verrait le mouvement, la passion et la vie, au lieu de ce spectacle à dormir debout. Quelqu'un a-t-il calculé le temps qu'un habitué de la Puerta del Sol, bien enveloppé de son manteau, peut rester, à la même place, dans cette immobilité de fakirs sans parole, ni geste, ni regard? Pour ma part, je ne l'essayerai pas. Je le répète, j'aime mieux les jeux de paume du Guipuscoa.

J'insiste sur ces différences, et jugez, monsieur, de celles que j'aurais pu relever, si, au lieu de traverser seulement quatre provinces de l'Espagne, j'avais pu les parcourir toutes; si, en regard de la physionomie du Guipuscoan et du Madrilègne, j'avais pu faire poser celle de l'Andalous et du Yalencien. Mais si j'insiste sur ces diversités du type espagnol, ce n'est pas besoin puéril de chercher des contrastes, ni désir d'en exagérer le caractère et la portée. Je sais où ils s'arrêtent, et où se rencontrent les signes communs de cette nationalité vivace et virile dont la lutte contre tant d'invasions successives est, depuis tant de siècles, l'entretien et le spectacle du monde. « Les Espagnols n'ont jamais fait bonm» mine à leurs vainqueurs. » Ce mot, que j'ai recueilli de la bouche d'un amiral qui leur a fait longtemps la guerre, m'a semblé résumer admirablement toute leur histoire. J'essayerai d'y joindre plus tard quelques-unes de mes impressions. Je ne veux en ce moment que signaler l'embarras du voyageur qui, ayant franchi la frontière et roulant sur les routes de l'Alava et de la Castille, y cherche naïvement l'Espagne. P«>iir une qu'il demande, il en trouve trois sur un parcours de moins décent lieues, s'il regarde au langage, aux monirs

et aux habitudes extérieures de la population ; et, si c'est au paysage qu'il s'arrête, c'est bien autre chose.

J'ai passé deux fois la Bidassoa pour entrer en Espagne, et dans des circonstances bien différentes. La première fois (c'était, je crois, en 1837), Irun était bloquée ou à peu près par les troupes de don Carlos, dont on apercevait les avantpostes à une portée de fusil. L'intérieur de la ville présentait un aspect lamentable; les christinos s'exerçaient sur le rempart au tir du canon, et on se demandait, en les voyant, si ces hommes, qui maniaient des instruments de mort, étaient réellement en vie, ou si ces guenilles héroïques dont ils étaient à moitié couverts cachaient des fantômes de soldats. Rien n'est triste comme le spectacle de soldats qui souffrent de la misère, et qui portent avec des bras affaiblis par le besoin les armes qui sont le salut de tous. Cependant, monsieur, au moment de cette première excursion sur le sol espagnol, tels étaient la beauté de la perspective, l'éclat du ciel, le rayonnement du jour sur les coteaux verdoyants qui forment une si charmante ceinture à ce délicieux pays; tel était le prestige de ce beau cadre, que j'oubliai le tableau. J'emportai d'Espagne le sentiment et le souvenir d'une nature admirable. J'oubliai les hommes qui souillaient de leur sang ces vertes campagnes.

Cette année je suis revenu en Espagne. Les temps étaient bien changés : la paix régnait partout dans les provinces. Le ciel n'était pas plus brillant; il paraissait plus serein. Le pays, un instant agité par le mouvement et le bruit des fêtes, avait repris son calme accoutumé. Je me livrai sans réserve à l'admiration de cette belle nature qui m'avait rendu moins amer, en 1857, l'affreux spectacle de la guerre civile. Pendant que les douaniers espagnols fouillaient mes malles avec une politesse de marquis et que mes compagnons do voyage mangeaient un dîner à l'huile avec un appétit digne d'un meilleur sort, je pris le chemin qui

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conduisait au fleuve, et d'où la vue s'étendait sur un paysage d'une beauté incomparable. J'étais sur la rive espagnole. Sur l'autre, c'était la France qui semblait nous faire ses adieux en étalant devant nous une dernière fois tous ses charmes, riants coteaux, vertes prairies, bois suspendus à la cime des montagnes, et Béhobie baignant ses pieds dans les eaux du fleuve, et au loin le golfe de Gascogne perdu dans ce mélange inimitable qui ne se produit qu'aux beaux jours, quand l'azur de la mer se confond dans celui du ciel.

Tel était l'adieu que nous envoyait la France. Du côté de l'Espagne, un spectacle non moins charmant m'attirait. Je suivis un sentier qui conduisait à l'église, laquelle, discrètement cachée dans l'ombre d'un petit bois dont le feuillage caressait son austère façade, semblait plutôt un lieu de recueillement solitaire que de prière publique. Aussi bien les portes en étaient fermées. Je me ressouvins seulement que j'y avais admiré en 1837, au fort de la guerre et de la misère de cette triste époque, un autel resplendissant d'or massif, d'un goût médiocre, d'une richesse inouïe. Ce que j'admirais, c'était l'héroïque abnégation du soldat, dont la détresse s'était arrêtée devant ce trésor confié à sa garde, et qui mourait de faim sur les marches de cette somptueuse . église.

Irun est une sentinelle de l'Espagne sur la Bidassoa. Elle n'a pas d'autre importance. Au point de vue descriptif, elle donne dès l'abord une idée exacte des villes et des villages que vous allez traverser avant de gagner les Castilles. Elle est la très-fidèle introduction de ce beau poème pittoresque qui va se déployer sous vos yeux jusqu'à Yittoria. Jusqu'à cette capitale de l'Alava, le pays ne change guère. Ce sont partout les doux aspects et les riantes perspectives que vous avez laissés dans les Basses-Pyrénées. Le sol est cultivé, la montagne se couronne de bois, les fabriques sont agréablement perchées sur le flanc dos coteaux ; les vallées

se succèdent étroites, sinueuses, courant le long des torrents rapides, s'arrètant aux défilés que la route aborde Ui plus souvent de face avec une hardiesse qui fait frissonner le voyageur suspendu au bord de l'abîme. En général, la route qui conduit d'Irun à Burgos est ce quW appelle vulgairement un casse-cou. Quand la route rencontre le torrent, comme aux abords de Tolosa, elle est excellente, car on sait que dans les pays de montagnes le torrent est un ingénieur admirable. Mais quand ce guide lui manque, la route fait mille folies, parmi lesquelles je signalerai la descente de la Descarga, en avant de Yillaréal, comme un des défis les plus audacieux que le génie civil ait jamais faits à rintrépidité des majorai, qui n'a de comparable que leur adresse. Malgré tout, le voyage est un enchantement continu de la frontière aux Castilles. Un péril certain pourrait arrêter le voyageur, un peu de risque l'aiguillonne. Et puis, comme Montesquieu l'a dit de la liberté : « Si chère que soit la rançon du plaisir, il faut bien la payer aux dieux. » Quand on a parcouru les provinces, on ne trouve pas le marché mauvais : un peu de fatigue pour beaucoup de plaisir. Partout des villes commerçantes, actives, populeuses dans une étroite enceinte, avec une allure de liberté, de bonheur et d'aisance qui fait rêver de l'nge d'or, ce mensonge de la mythologie. Les moindres villages affectent un air d'élégance et de rectitude architecturale où se remarque cette aptitude des peuples méridionaux à ajuster aux lignes harmonieuses de leurs horizons les plans de leurs constructions les plus simples. Bordeaux, Florence, Turin, autant d'écoles de cette architecture pittoresque dont il semble que les constructeurs des provinces espagnoles aient pris les leçons. Pas une église qui ne soit à sa place et pour ainsi dire dans sa lumière la plus favorable au milieu du paysage; pas un hôtel de ville qui ne puisse montrer, dans un jour parfaitement libre, les lignes régulières et nobles de sa phy-

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sionomie municipale; pas une maison de curé qui n'ait choisi sa place au soleil avec autant de soin et de goût que la maison de plaisance d'un seigneur. Maintenant, groupez autour de ces villes, jetez sans ordre, mais non sans art, autour de ces masures élégantes, les grandes masses de verdure, les champs suspendus, les bois profonds et sombres, et toutes ces surprises de la montagne que vous retrouvez à chaque pas dans les Pyrénées ; et vous aurez une idée de Taspect charmant de ces provinces, qui sont en quelque sorte le seuil de l'Espagne; degrés riants et magnifiques par lesquels on entre dans le vaste pays dont TÈbrc semble la vraie limite du côté de la France, et dont la capitale de la Yieille-Castille, l'antique Burgos, est la clef. Mais ici tout change.

Ici tout change, disais-je en terminant ma lettre d'hier, au moment de franchir la limite qui sépare les provinces du Nord des deux Castilles.

Non que le changement soit brusque et soudain, monsieur, comme celui d'une décoration d'opéra. Il n'y a guère de ces changements à vue dans la nature. Les gorges d'OIlioules entre Marseille et Toulon, le Chaos dans les Pyrénées, le Gosier de Pancorbo, entre l'Èbre et Burgos, ce sont là des exceptions dans Tordre pittoresque. La nature y met d'ordinaire plus de façons; et c^est par une pente douce,, en ménageant les transitions comme dans le livre le mieux, conçu, qu'elle vous introduit au cœur de la Yieille-Castille. Ceci est le fait de la nature. Voilà celui des hommes : ils ont placé une seconde ligne de douanes sur l'Èbre, en sorte qu'après avoir été rançonné à Irun pour les marchandises que vous apportez de France, vous l'êtes de nouveau à Mi-

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randa pour celles qu'on vous a vendues dans les Provinces. C'est ainsi que mes compagnons de route durent laisser entre les mains, d'ailleurs discrètes et polies, d'un sergent de douaniers, d'admirables cigares de la Havane dont ils avaient rempli leurs poches à Vittoria. Mais passons, et laissons derrière nous ces merveilleuses flèches de la cathédrale de Burgos, chef-d'œuvre d'un art qui semble avoir emprunté à Dieu lui-même le secret de faire des miracles ; car il ne s'agit pas pour nous de l'Espagne gothique, mais de la Gastille constitutionnelle. Étudions sur ce nouveau terrain la série des contrastes que nous cherchons.

La Vieille-Gastille se distingue des Provinces par un triple aspect : le pays, les hommes, les constructions. Quant à ces dernières, une fois en dehors de Burgos, ce ne sont plus des habitations, mais des repaires. On entre en général dans les maisons par l'écurie. Les murs ont cette apparence morbide et malsaine, cet air désespéré, décrépit, qui se reflète sur les habitants. Il n'y a sous ces toits misérables ni beauté, ni fraîcheur, ni jeunesse. L'enfance elle-même semble atteinte du poison de cette virilité précoce qui dessèche une génération dans sa fleur. Un enfant de douze ans qui avait mené, à cheval, la voiture qui nous conduisit de Vittoria au relais d'Aranda, près de cinquante lieues de France, disait en écartant du fouet les mendiants groupés autour des voyageurs : « Faites comme moi, chiens! travaillez, vous ne mendierez pas I » Cet énergique enfant avait tort. Ces mendiants étaient le seul ornement de ce paysage désolé : c'étaient de grands vieillards à la face rugueuse, illuminée par un œil profond, des vieilles indescriptibles, des jeunes filles aussi desséchées que la paille de maïs chassée par le vent dans l'espace ; le tout admirablement groupé pour l'observateur, couvert de guenilles fabuleuses, fièrement trouées, mais non moins fièrement portées. Et que ferait donc la Yieille-Castille si elle perdait ses mendiants? On voit, au musée de Madrid, une

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toile de Velasquez qui prouve à quel point la mendicité était une des gloires pittoresques de la vieille Espagne. Velasquez a représenté dans ce tableau des mendiants qui ont le verre à la main et qui ont Tair d'avoir dîné. C'est là, il est vrai, une des variétés les plus rares du mendiant espagnol. Mais, pour que le peintre ait fait ce chef-d'œuvre, il faut que le sujet l'ait puissamment inspiré. J'ai causé, pour roa part, avec plusieurs de ces mendiants; car il en est qui parlent français : quelques-uns ont servi dans nos armées, nobles pauvres, ma foi! à qui on est tenté de serrer la main en y laissant l'obole de Bélisaire.

Mais quel est donc ce pays où de telles misères se produisent? Ce doit être quelque terre aride où le soc de la charrue n'a jamais passé? Ne le croyez pas; c'est une terre cultivée, fertile, où la vigne abonde, où poussent toutes les formes et toutes les qualités de céréales. Son aspect est triste, ses horizons sévères ; une ceinture de montagnes, lointaines et sombres, semble l'élreindre sans la borner, sous un ciel alternativement glacial ou torride. Sa physionomie générale n'est pourtant pas dépourvue d'une certaine grandeur, mais de cette grandeur, semblable à celle de l'Océan, qui donne l'idée de l'infini et qui plonge l'ame dans toutes sortes de tristesses inexprimables. Tel est l'aspect delà Vieille-Castille. Mais qu'importe la tristesse du paysage? cette terre peut nourrir ses habitants. Elle pourrait les enrichir. J'ai entendu faire ce calcul : hfanêgue de blé moissonné dans la Castille, c'est-à-dire à peu près cinquante-cincj litres de nos mesures, coûte de 25 à .50 réaux; à ce prix, l'hectolitre de blé vaudrait de VI à 14 francs de notre monnaie à quelques lieues de notre frontière, tandis qu'on le paye 2G à Bayonne... Et il y a, disions-nous, des émeutes sur un grand nombre des marchés de France! Et l'Irlande s'agite et se consume dans les convulsions de la faim ! Et les gouvernements qui maintiennent ces disproportions meurtrières entre la disette des

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uns et Tabondance des autres, ces gouvernements sont à là tête de la civilisation du monde! Il est vrai que tous les Espagnols mangent du pain blanc, bormis les soldats (ce qui est une bonté non moins en Espagne qu'en France) ; mais à quel prix? Entrez dans la Vieille-Caslille ; francbissez, si vous l'osez, le seuil des cbaumières; soulevez les haillons qui couvrent à peine les épaules de ces mangeurs de pain blanc, et demandez-vous ensuite si l'agriculture reçoit les encouragements dont elle a besoin, si le revenu de la terre suffit à ses charges, si l'usure ne ronge pas le cultivateur, si la division des héritages, ce germe fécond d'où est sortie la France nouvelle, doit s'arrêter à la rive droite de l'Èbre ; enfin si ce n'est pas à l'extension illimitée de la grande propriété, ce fléau de l'ancienne Italie ( latifundia perdidére Italiam), qu'il faut attribuer la misère endémique des plus riches provinces de l'Espagne moderne ! Toutes ces questions, si délicates et si périlleuses qu'elles soient, il est bon, monsieur, de les poser de temps en temps, môme sans y répondre. Les peuples, et, ce qui vaut mieux encore, les gouvernements, éprouvent quelquefois le besoin de les résoudre.

Car veuillez remarquer que je ne conclus rien de ce qui précède contre le gouvernement actuel de l'Espagne. Tout le monde connaît ses bonnes intentions, le bien qu'il a fait, celui qu'il médite, et la puissance d'avenir que donne à son intelligente volonté le récent mariage de la reine Isabelle. Je n'oublierai jamais ce qu'il m'a été donné d'entendre, quelques heures avant ce mariage, de la bouche même de l'infant qui devait s'asseoir, le lendemain, sur le trône d'Espagne : (( Le gouvernement constitutionnel doit être une vérité « de ce côté-ci des Pyrénées comme du vôtre. » Mot profond dit à Madrid en 1846, comme il le fut à Paris en 1 850 ; car il était le désaveu de cette parodie stérile et sanglante que, pendant dix ans, en Espagne, la corruption des hommes politiques a jouée de concert avec la violence des partis, il se-

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rait donc injuste d'attribuer au gouvernement actuel de la monarchie espagnole le tort de ce contraste qui existe entre la prospérité de certaines provinces et la misère de quelques autres. Le mal vient de plus loin. C'est l'arriéré de deux siècles qu'il faut régler ; et comme c'est le despotisme qui a creusé ce gouffre, il est naturel de penser, ainsi que tous les hommes de bons sens le croient en Espagne, que c'est la liberté seule qui peut le combler. Quant à la facilité avec laquelle les provinces du Nord ont réparé les maux de la guerre civile et repris ces habitudes de bien-être et cette physionomie de bonheur dont le souvenir me poursuivait pendant mon triste voyage à travers la Vieille-Gastillc, un seul mot, fâcheux à écrire, explique cette différence. Les provinces du Nord se gouvernent elles-mêmes. Aujourd'hui, comme au temps d'Auguste, le Cantabre indocile résiste aux lois de la métropole. Cantabriim indoctiim jiiga ferre nostra, disait Horace. Il faut le dire encore des provinces du Nord. La capitulation de Bergara a garanti leurs franchises et régularisé leur opposition. Elles ne payent pas l'impôt. Elles n'envoient leur contingent à la conscription que dans le cas de guerre. Elles forment, au seuil do la monarchie espagnole, line petite Suisse active, florissante et libre, qui n'a que l'inconvénient, très-grave à mon sens, de donner raison à ceux qui rêvent une Espagne fédéralisée par la loi comme elle Ta été par la nature ; système absurde qui, pour satisfaire à l'orgueil provincial et aux prétentions étroites de quelques cités, sacrifie le pays tout entier.

Et puisque cette question s'est présentée sous ma plume, lai.ssez-moi, monsieur, expliquer un fait qui se rattache au récent passage des princes français en Espagne ; je veux parler de l'accueil qu'ils ont reçu dans les Castillcs et dans les provinces. Ceci n'est plus de la politique ni de Thistoriograpbie, c'est de l'histoire. A mon point de vue, c'est une face de plus par où peuvent être étudiés les contrastes que je si-

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gnale. Dans les Castilles, c'est l'esprit politique, l'esprit central qui a fait accueil aux princes français ; dans les provinces, c'est Tesprit local. La différence, si elle a existé, vient de là. Dans lesCastilles, et à Madrid particulièrement, l'accueil a été grave, respectueux, solennel, contenu peutêtre, comme il convenait à une ville qui est le siég6 d'un gouvernement libre, le chef-lieu delà presse influente et l'arène habituelle des partis politiques. Et aucun Français, que je sache, ne s'en est ni étonné ni affligé. Nous en aurions fait autant à Paris si le meilleur de nos alliés (quand nous avions des alliés) était venu en grand équipage épouser une fille de notre roi. Dans les relations internationales, je parle des meilleures, il n'y a pas d'amis : il y a des alliés. Des alliés qui se rencontrent ne se jettent pas dans les bras Tun de l'autre; ils y mettent un peu plus de cette réserve qui ménage l'avenir, et ils n'oublient pas celte dignité qui relève la force ou protège la faiblesse. Madrid ne l'a pas oublié vis-àvis des fils de son puissant allié ^ Malgré son penchant à les fêter comme des princesdont la jeunesse, Fintelligence et le courage font partie du patrimoine commun de TEurope libérale, elle les a reçus comme les représentants glorieux d'une influence que ses vœux secrets appellent, devant laquelle sa nationalité veut rester libre. C'est par là que Madrid s'est montrée une ville vraiment politique. Quant aux provinces, je n'ai pas l'intention de revenir en ce moment sur des détails qui ont été racontés ailleurs; tout le monde jes a lus, et chacun sait aujourd'hui s'il était possible que la réception (aile à nos princes fût plus expansive et plus cordiale. C'est que les provinces ont fêté dans leur personne la France, non-seulement comme alliée, mais comme voisine immédiate, et le système français, non-seulement comme

* On voit assez, sans que j'y iiisisle, que ces rcllexions ont déjà près de dix ans de date ; mais elles ont été vraies un jour. C'est pour cela que jti les reproduis dans ce récit.

DE lîAVu^Mi: A MADRID. 147

influence politique, mais comme garantie de paix et de stabilité pour elles-mêmes. Il ne faut pas l'oublier, en effet ; la France constitutionnelle n'était pas dans le camp de don Carlos. Entre elle et les provinces, il s'est donc fait, par la convention de Bergara, comme une sorte de pacification morale qui avait besoin d'être cimentée. Le passage des princes a paru une occasion admirable de protester en faveur de celle réconciliation; les provinces Font saisie. Et pendant que le télégraphe, semblable à la renommée de Virgile,

.... Pariter facta atque infecta canebat,

répandait les nouvelles les moins vraisemblables, montrant tour à tour le pont de la Bidassoa intercepté par les guérillas, les défilés de Pancorbo couronnés par les espartéristes échappés des dépôts de France, et l'hospitalière maison du général Espeleta, minée, à Vittoria, par une nouvelle conspiration des poudres, voici en réalité ce qui se passait : A Irun, un magnifique banquet attendait les princes voyageurs; à Tolosa, la ville entière semblait piquée de la tarentule ; à Pancorbo, au lieu des fusils espartéristes brillant aux sommets du défilé, le soleil, dorant les cimes, jetait sur ces rochers sinistres, au moment du passage des princes, des rayons d'une sérénité inalt('rable; enfin à Vittoria... voici ce que j'ai vu : J'avais l'honneur d'accompagner M. le duc d'Aumalc quand il revint en France, précédant de deux jours le prince son frère. Il comptait sur V incognito ; et de fait, dans les Castilles, les choses se passèrenttrès-convenablement. Mais l'Èbrc franchi, la fête commença. On eût dit que toutes les horloges avançaient de quarante-huit heures. 11 faisait nuit et il pleuvait à faire déborder le Manzanarés lui-même. C'était le cas de supprimer les compliments, ou tout au moins de les dire par la fenêtre. Maisj bah ! tous ces empressés étaient dehors, en habits de fête, culotte de soie, chapeau à

148 VOYAGKS ET VOYAGE U H S.

plume, poussant des cris de joie, des torches dans chaque main, des flambeaux aux fenêtres, des amas de pétards et des gerbes de fusées qui éclataient derrière chaque buisson. On eut dit le pays en feu et que les cloches, lancées à toute volée, au lieu de sonner une fête, appelaient au secours. C'était d'une joie à faire frissonner. Les voitures étaient emportées au galop des mules, peu habituées à ce vacarme ; et c'est en ce sens que la dépêche qui, de la frontière, dénonçait les amas de poudre de Vittoria, a failli s'accomplir de point en point. Ces démons de la nuit, qui poursuivaient, la torche à la main, la course éperdue de nos attelages, avaient bien la mine de s'être liés par serment à nous l^aire sauter dans les précipices. Quant à moi, c'était mon avis, quand, par bonheur, nousarrivâmesà Viltoria. Il était minuit, et la ville me sembla si folle de sa joie, si enivrée de sa poudre, si obstinée à danser sous la pluie battante jusqu'au matin, et le dîner d'ailleurs, servi par les soins de Vaijuntamiento, me parut si bon, que je fus bien obligé de croire à la sincérité d'un enthousiasme qui se traduisait par des témoignages si sensibles. D'autant que le lendemain la fête recommença, ou, pour mieux dire, elle n'avait pas cessé, et elle accompagna M. le duc d'Aumalejusqu'à la frontière. Un seul moment, je crus à une intermittence de la joie publique, je pourrais dire à une suspension d'hostilités de la part des clairons, fifres, tambours et tambourins, cloches, clochetons et musettes, et autres instruments de musique locale qui attendaient le prince au passage; et j'avais raison. Il était alors deux heures du matin ; c'était à quelques lieues de la frontière de France, au village d'Oyarsun, et à un moment où la tempête qui a soulevé, dans la nuit du "22 octobre, les flots du golfe de Gascogne ne semblait pas moins ébranler ses rivages dont nous approchions. Les Pyrénées étaient plongées dans une nuit profonde dont les éclats intermittents de la foudre interrompaient seuls l'obscurité re-

doutable. Naturellement les gens d'Oyarsun s étaient couchés. Le vent avait éteint leurs lampions, les redoutables musiques avaient fait retraite ; et c'est ainsi que la fête continuelle réservée au duc d'Aumale avait trouvé là, par force majeure, le premier et le seul entr'acte qu'elle ait subi. Et encore ne fut-il pas complet. Je n'oublierai jamais ce spectacle. Pourquoi M. Théophile Gautier ne Ta-t-il pas vu pour l'écrire, et M. Decamps pour le peindre, avec ces privilèges de la plume ou du pinceau romantiques qui n'appartiennent pas à tout le monde? Oyarsun est un gros bourg couché au ])ied d'une église, laquelle se dresse fièrement sur un des contre-forts de la montagne. Le village dormait, mais l'église veillait. Sa grosse cloche, mise en branle par une main vigoureuse et invisible, rendait des sons éclatants. Deux flambeaux, fixés aux ouvertures latérales de son clocher, pouvaient figurer deux yeux ouverts sur cette scène de désolation; et c'était un étrange spectacle pour le voyageur, ainsi réveillé subitement, que la vue de cette vieille tour jetant au ciel ses cris désespérés, la tempête secouant sur son front des groupes de nuages gris comme une chevelure de vieillard, et l'éclat de ses yeux hagards perçant, sans la dissiper, la profonde obscurité de la nuit. Je n'ai jamais rien vu qui m'ait donné, de la pierre brute et insensible, l'idée de quelque chose de si passionné et de si vivant.

Une réflexion me frappe au moment de terminer cette digression ; c'est la facilité avec laquelle les provinces du nord de l'Espagne ont secoué le manteau de fidélité absolutiste sous lequel elles ont combattu dix ans à la suite de don Carlos ; et cela, sans perdre le droit d'inscrire, comme elles l'ont fait, sur tous les arcs de verdure dressés pour le passage des princes français, ces mots tracés en majuscules triomphantes : La très-noble et três-loyale province de*** ! — Oui, les provinces du Nord n'ont pas cessé d'être loyales en cessant d'être carlistes, car elles n'avaient d'ongagoment

150 VOYAGI'S ET VOYAGEURS.

fjiravec elles-mêmes. Don Carlos n'était que le prête-nom de cette guerre de l'esprit local contre la centralisation, et les provinces lui ont donné des bataillons sans jamais lui donner un parti. Les partis survivent aux armées. Quel est aujourd'hui celui de don Carlos? S'il y a une impuissance démontrée, c'est celle de son fils ; impuissance d'argent et d'opinion, doux grands défauts chez un prétendant. La plupart des adhérents de don Carlos ont accepté la convention de Vergara qui a renversé d'un trait de plume son trône d'un jour. Le général Urbistondo, qui commandait une division pour le roi durant la guerre, commande aujourd'hui la province d'Alava pour la reine, et il n'a pas cessé de jouir de l'estime publique. C'est lui qui a fait les honneurs de Vittoria aux princes français. Et à son tour il a reçu d'eux une hospitalité royale au château de Pau, dans ce berceau des Bourbons où un traître à leur sang aurait rougi d'entrer. C'est ainsi que la trace de don Carlos s'est effacée dans le cœur des populations et dans les souvenirs du pays. Il n'en reste, sur le sol, que quelques maisons brûlées dont les ruines attristent encore les regards, et, dans le cœur des hommes, que quelques-uns de ces regrets rares et solitaires que la mauvaise fortune laisse après elle. Ln soir que j'attendais des chevaux à la poste de Bergara, j'aperçus, à la lueur d'une lanterne, un hidalgo à manteau troué qui fumait stoïquement un cigarito, par une froide nuit, appuyé à la borne de l'écurie, et témoin impassible de mon impatience : « Vous perdez ici un quart d'heure, me ditcethomme; don Carlosya perdu sa couronne ! » Je reviens aux Castilles. Quand on a franchi avec toute sorte d'émotion française, mais aussi avec bon nombre de précautions hygiéniques, que je recommande aux poitrines délicates, ces glorieuses et froides gorges de la Sommo-Sierra où la brise déchaînée, qui semble murmurer à vos oreilles un nom de victoire, vous souffle en même temps et presque en toute saison les frimas de l'hiver; quand vous avez franchi

ce passage, vous êtes sorti de Ja Vieille-Castille; vous entrez dans la Nouvelle. « C'est le commencement de l'Afrique, » médisait quelques jours plus tard, à Madrid, le commandant de B * * * en me montrant un curieux bivouac de muletiers dans un des bas-fonds abandonnes de l'orgueilleux et impuissant Manzanarès. M de B * * * avait raison ; mais ce n'est pas tant à Madrid que commence l'Afrique qu'à la Sommo-Sierra . Tout ce que j'ai pu voirde la Nouvelle-Castille, Madrid excepté, lui appartient. Les deux Castilles sont sœurs et se disputent le privilége d'être laides. Seulement j'aime mieux la laideur de Taînëe. Il y a là de poétiques échos qui répondent au nom du Cid, de majestueux reflets qui de la flèche aiguë des cathédrales descendent dans l'aride vallée, deux grands fleuves qui semblent avoir mission d'unir, au centre même de ces campagnes fertiles et désertes, la Méditerranée et l'Océan. Que sais-je? on peut faire des rêves de poëte, d'historien et surtout d'économiste dans la Vielle-Castille. On a le cœur serré, le regard navré au sein de cette triste réalité qui, de toutes parts, vous entoure dans la Nouvelle. Un de nos princes, parlant de l'Escurial, disait: « C'est Philippe II en pierre. » On pourrait croire que cette immense thébaïde qui s'étend autour de Madrid a été également créée pour la sanctification de ce roi inquisiteur, qui employa une moitié de sa vie à tourmenter son peuple et l'autre à torturer son âme. La Nouvelle-Castille est en effet un admirable lieu de pénitence. On se sent digne du paradis rien que pour l'avoir traversée au galop des mules. Un sol pelé comme la peau rugueuse des vieux ânes qui y paissent une herbe introuvable; une culture précaire et en quelque sorte nomade comme celle de l'Afrique; des horizons plats, des sables arides, je ne sais quoi qui dessècbe le cœur et les yeux fatigués à suivre, dans Limmensiié de ces aspects sans couleur et sans vie, leur monotonie désespérante; des villages clair-semés et habités par une population en guenilles; de distance en

distance, sur la route, la triste galera traçant lentement son ornière, ou Varriero qui jette sur vous en passant avec la fumée (le son cigare Téclair sinistre de ses yeux farouches; ou la longue file des mulets empanachés suivant d'un pas mélancolique la sonnette enrouée de la capitana, et étalant au milieu de ces plaines grises Tétrange luxe et les couleurs éclatantes du harnais national : tel est, pour le voyageur qui passe, Taspect général de la Nouvelle-Castille. Quant à des arbres, n'en cherchez pas; vous n'en trouverez pas un dans un parcours de cinquante lieues; de l'eau, pas un mince filet; de maisons de campagne, pas l'ombre. Et ici, je ferai remarquer que, depuis Irun jusqu'à Madrid, je n'ai pas aperçu, en dehors des villes ou des villages que j'ai traversés, une seule habitation qui eût figure de maison de plaisance, un clos qui donnât Tidée d'un jardin. 11 faut franchir les Pyrénées pour comprendre toute la justesse du proverbe : « Bâtir des châteaux en Espagne. » Ifn château en Espagne est en effet le plus ambitieux des rêves, et je ne conçois pas trop pourquoi on est attendu, à l'entrée des Gastilles, par un grand lion héraldique appuyé sur un écu semé de châteaux. Est-ce un souvenir ou une promesse?

La Nouvelle-Castille, c'est la campagne de Rome moins la grandeur, c'est l'Afrique moins ses chauds rayons. Le plateau sur lequel s'étend cette province est habituellement ouvert aux grands courants qui souffient des hauteurs neigeuses du Guadarrama et y entretiennent, une partie de l'année, une température âpre et froide. M. de Humboldt remarque que Madrid est la plus élevée de toutes les capitales de l'Europe, et pour ma part je n"ai pas souvenir d'avoir eu jamais plus froid que dans la Castille. Aussi est-ce le pays classique des manteaux. Chose singulière! plus on approche delà capitale, plus la désolation augmente. On arrive de gradation en gradation au désert pur, au Sahara africain, et il ne tient qu'à vous, si vous avez une vocation d'anachorète,

d'y choisir une place sur la terre nue, derrière quelque rocher frissonnant.

A peu de distance de Madrid, on trouve deux ou trois villages où la route royale cesse tout à coup pour faire place à de véritables fondrières, la seule voie ouverte aux voitures. Est-ce un privilège de ces villages, ou une négligence du génie civil, si soigneux partout ailleurs? Je ne sais, et je ne signale au surplus ce léger désagrément qui attend le voyageur à quelques lieues d'une grande ville, que parce qu'il m'a paru se rattacher aux mœurs de l'endroit. Ces villages, en effet, grossièrement bâtis en pisé, sans eau, sans verdure, sans routes, habités par une population en aj)parence misérable, à la mine farouche, au regard menaçant; ces rares villages, ainsi jetés aux abords d'une cité riche et populeuse, semblent les avant- postes de quelque invasion sauvage. C'est à la civilisation à se défendre et à se garder.

Disons-le franchement, monsieur, un des plus grands obstacles qui se présentent en Espagne aux progrès de cette centralisation dont le triomphe peut relever si haut sa fortune, c'est la position de Madrid au milieu d'un désert. Cette situation est unique au monde; car Rome est une ruine, et Saint-Pétersbourg, adossé à des sables arides du côté de la terre, communique à la mer par la Neva. Le Manzanarès n'est qu'un fleuve ridicule. Presque toutes les grandes capitales ont une raison d'être. Véritables foyers d'influences et de lumières, on sent, au rayonnement qui se fait autour d'elles, la puissance d'initiative qu'elles exercent au loin. Paris, Londres, Vienne, Milan et tant d'autres s'annoncent par leurs environs populeux, par le réseau de voies de tout genre dont ces villes sont le centre, par je ne sais quelle agitation contagieuse et irrésistible qui forme autour d'elles comme une vaste sphère de vitalité et d'action. Madrid, au milieu de son désert immobile et froid, est connue une planète [lerdue dans l'espace, un astre brillant

qui brûle sans éclairer. Placée loin de tous les centres secondaires qu'elle aspire à dominer, dépourvue en partie des moyens de communication qui lui permettraient de les atteindre, sans bois, sans eau, sans pierre, sans population indigène, sans industrie expansive, sans autre commerce que celui qui entretient son luxe, Madrid, au premier abord, donne l'idée d'un effet sans cause, d'une sorte de défi jeté à la nature par le caprice d'un roi. C'était autrefois une bourgade fortifiée qui eut pourtant l'honneur d'être assiégée par le Cid. Avant Philippe II, qui vint y établir le siège de son gouvernement, c'était, dit-on, un rendez-vous de chasse royale. On voulut en faire une ville; elle n'a jamais été qu'une cour. Mais aussi bien, c'est le secret de l'influence qu'elle a exercée en dehors de toutes les conditions qui font naître et vivre les grandes cités. Madrid a poussé comme une plante rare dans la serre chaude d'un palais. Elle y a puisé cette sève plus ardente que vigoureuse, ce tempérament irritable et lymphatique, et ces proportions démesurées mais un peu factices qui la distinguent. Encore aujourd'hui , dans le langage officiel, Madrid est moins une ville qu'une cour, real corte; nous lisions ces mots sur toutes les affiches pendant les fêtes. J'ai dit que ce fut sa force dans le passé, quand l'Espagne tout entière gravitait autour d'un trône absolu. Ce serait sa faiblesse dans l'avenir.

J'ai vu, en parcourant l'Italie, de petits royaumes qui avaient de grosses cours. C'était en pays d'absolutisme. Il est de grandes et puissantes monarchies qui n'ont que de petites cours ou qui n'en ont pas du tout, comme la France î ce sont les pays libres. Soyez sûr que dès qu'une Constitution s'élève et se consolide quelque part, c'est le signe que le règne des courtisans est passé. Où croissent les ministres constitutionnels, les chambellans végètent. L'influence de la tribune remplace celle de l'OEil-de-Bœuf. Les cent voix de la presse font taire les intrigues de la camara. Madrid en

prendra son parti. Après avoir été une ville de loisir, quand le soleil, qui ne se couchait jamais sur les terres de son obéissance, faisait mûrir pour elle les fruits des deux mondes; après avoir été ensuite une ville de bon plaisir, quand vint le tour de la royauté, non plus chevaleresque et conquérante, mais bigote, fainéante et domestique; après avoir passé par ces deux phases, Madrid en voit arriver une troisième. Elle est devenue le chef-lieu d'un gouvernement constitutionnel. C'est un grand honneur. Klle a reçu mission de le faire aimer et de centraliser partout son action, sans s'arrêter aux prétentions scissionnaires et aux préjugés fédéralistes d'une partie du royaume. C'est un grand problème à résoudre; mais l'avenir de Madrid est intéressé à cette solution. Madrid, qui a été opulente par la , conquête, brillante par la cour, peut devenir puissante par la liberté. Hx tibi enmt artes! Cette ville, quoi qu'on fasse, ne sera jamais ni marchande ni usurière. Elle sera la tète politique du pays, sous le sceptre de sa jeune reine. C'est là son avenir. Mais pour cela il faut s'attacher avec une fidélité sérieuse au gouvernement représentatif, le vouloir avec franchise, le pratiquer avec loyauté, l'asseoir sur la tribune et non sur le tabouret. A ces conditions, Madrid ne sera plus une cour, cela est vrai; mais elle sera la capitale politique de l'Espagne, et elle ne perdra rien au change.

J'étais à Madrid pendant les fêtes du double mariage, et j'ai trouvé le peuple très-monarchique dans ses démonstrations. Ceci n'est-il pas de bon augure pour l'avenir que je signale? Le peuple de Madrid, tout au contraire de celui des grandes villes, paraissait sérieusement attentif au mariage de sa reine, et s'associait avec une préoccupation visible à toutes les pensées de ce grand jour. De son côté, la cour lui montrait une confiance entière, et le soir de la cérémonie qui fut célébrée au palais, on eût dit, à l'aflluence de la foule tout à l'enlour et jusque sous les fenêtres des apparte-

meiits les plus intimes de la résidence royale, tandis qu'un petit nombre d'équipages stationnaient sur la place, que le peuple était le seul invité. Cette foule ne crie pas. A Madrid le silence du peuple n'est pas une leçon comme ailleurs. On accourt, on salue, on lève les chapeaux ; les femmes sont au balcon et agitent des mouchoirs. Les balcons se pavoisent, à grands frais, d'étoffes éclatantes; pas une maison qui ne mette ses habits de fête sur le passage de la reine : tapis précieux, soie et velours, robes de gala et robes de bal, car tout y sert. C'est ainsi que se fait une démonstration monarchique.

Ce peuple est, du reste, médiocrement curieux. Ainsi la cour a voulu procurer un divertissement au peuple. Le cortège dWtocha n'avait pas d'autre but. Quand les royautés modernes mettent sur le pavé tant de valets galonnés, tant de chevaux caparaçonnés, tant d'équipages de tous les régimes (il y avait, au cortège d'Atocha, des carrosses qui avaient dû porter Philippe Y ou la princesse des Ursins), quand les royautés constitutionnelles se mettent ainsi en frais d'exhibition archéologique, je ne veux pas croire que ce soit avec le dessein de se fortifier dans l'esprit des peuples par le prestige qu'on suppose attaché à ces brillantes exhumations des coutumes antiques. Non, certes, on ne cherche pas à tromper la foule, mais à l'amuser. Toutefois, je le dirai, le peuple de Madrid, malgré les témoignages trèsvifs qu'il a prodigués aux personnes royales, n'a pas paru savoir beaucoup de gré aux ordonnateurs du cortège d'Atocha de la peine qu'ils avaient prise. 11 a accueilli tous ces débris du passé avec celte curiosité froide qui vous fait aller à l'Armeria ou au Musée d'artillerie. J'en dirai autant des illuminations municipales, qui étaient magnifiques, et de ces danses nationales pour lesquelles des tréteaux étaient dressés sous les fenêtres de la reine et sur toutes les places de la ville. Ces danses m'ont ravi, comme une des exprès-

DE BAYONNK A MADRID. 157

sions les plus nobles, les plus charmantes et les plus originales de la nationalité espagnole. Mais à Madrid la foule n'avait que des regards ennuyés pour ces merveilles : le peuple ne se réveille, il ne s'anime que devant les taureaux du cirque. Si donc vous voulez savoir la cause de cette indifférence dédaigneuse qui fait parfois ressembler le peuple espagnol à ce sceptique des satires d'Horace, dont toute la philosophie consiste à ne rien admirer, 7iil admirari (excepté lui-même peut-être), cette cause est facile à trouver. On connaît la sobriété proverbiale des Espagnols : elle dépasse tout ce qu'on en peut dire. Un Espagnol ne boit guère de vin, un morceau de pain blanc suffit à sa journée ; mais s'il n'a pas Tivresse du vin, il a celle du cirque. Le cirque Initient lieu du cabaret; un combat de taureaux Texalte jusqu'à la démence; il en sort avec un profond dégoût pour des divertissements plus tranquilles.

Je no veux pas calculer jusqu'où cette indifférence peut s'étendre, ni faire remarquer que l'inquisition exploitait avec une habileté terrible, dans l'intérêt de l'unité religieuse, ce goût des spectacles sanglants qui poussait la foule aux auto-da-fé; et qu'aujourd'hui encore le gouvernement constitutionnel peut se permettre en Espagne des violences que des sociétés régies par le droit absolu ne supporteraient pas. Je ne répéterai pas non plus, avec un voyageur, que tandis qu'en France on crie : A bas! les jours d'émeute, en Espagne on crie : Muera! le jour d'un proniinciamiento. Je glisse sur ces conséquences de la tauromachie qu'on pourrait accuser d'exagération ; mais je maintiens celle-ci : le goût des distractions tauromachiques est exclusif de tous les autres. Le cirque remplace le théâtre. Où règne le taureau, le comédien est condamné à mourir de faim. Les émotions qu'on va chercher à la porte d'Alcala expliquent pourquoi on s'ennuie au parterre del Principe, et pourquoi on bâille à ropéra, même en présence de la cour, jusiiu'à se d('Trn-

cher la mâchoire. Aussi ne vous dirai-je rien, monsieur, des théâtres de Madrid. Ils n'existent que pour mémoire.

Je veux seulement terminer par une réflexion. Le peuple espagnol, et c'est justice, passe encore en Europe pour celui qui a le mieux conservé la tradition des qualités qui formaient ce qu'on a appelé les mœurs chevaleresques d'une portion du moyen âge. Dans Tordre des préjugés chevaleresques, toute idée d'honneur, de loyauté, de courage, d'adresse et de force physique, de constance et de vigueur morale se rapporte à l'idée de cheval. Le chevalier est tout; le cahallero répond à tout. Tout ce qui ne porte pas l'épée ou l'éperon est de race infime. Tout ce qui ne procède pas de la chevalerie est le fait des traficants, des juifs et des usuriers. Le prêtre lui-même monte à cheval. Nous avons encore vu tout récemment les memhres du Sacré-Collége escorter, dans cet équipage, la prise de possession solennelle du nouveau Pape. Comment donc se fait-il qu'un peuple qui, presque seul en Europe, se pique aujourd'hui de chevalerie, que ce peuple se plaise à des spectacles qui ont pour moyen l'ignominie publique du cheval, et pour but sa mort hideuse et inévitable? On mène aux combats du cirque, comme à l'abattoir, des chevaux qui n'ont plus à m.ontrer que leur squelette recouvert d'une peau vendue d'avance à l'entrepreneur; et ces fantômes de chevaux, on les livre ainsi aux risées du public, on les accable de brocards et de mépris. S'ils tombent, avant d'être tout à fait morts, dans les ruisseaux de leur sang, ou s'ils se prennent les jambes dans leurs intestins, on les siffle comme des comparses qui auraient manqué une entrée, ou comme des coryphées qui chanteraient faux. C'est ainsi que la tauromachie, qui, chez un peuple de chevaliers, devrait être la gloire du cheval, en est aujourd'hui la honte; et, je le répète, justement parce que je ne suis pas suspect d'un engouement ridicule pour les us et coutumes du moyen âge, je ne sais

rien qui donne moins l'idée d'une nation chevaleresque que la cruauté avec laquelle la foule, composée de toutes les classes de la société, assiste à cette mort sanglante et outragée du fier animal que nous avons appelé, nous, de ce côté-ci des Pyrénées, la plus noble conquête de lliomme. Au moins, si nous le menons à Tabattoir, nous ne livrons pas au mépris de la foule le spectacle de sa décrépitude, de son humiliation et de son supplice!

On arrive à Madrid (après avoir traversé le désert que j'ai décrit), affamé de verdure, soupirant après l'eau des fontaines, rêvant de cascades; etje n'oublierai jamais, monsieur, la joie puérile que j'éprouvai à la vue des eaux factices et des ombrages problématiques du Prado. Je m'arrêtai bien un quart d'heure sur l'appui de marbre de la fontaine de Neptune, regardant l'eau jaillir et tomber les feuilles d'automne, non pas avec la distraction d'un philosophe préoccupé d'autres pensées, mais avec la volupté d'un sensualiste. J'en dirai autant de toutes les impressions qui signalèrent pour moi mon arrivée à Madrid. Tout m'y souriait. D'abord j'y retrouvai le soleil que je croyais perdu ; je revis des maisons; je rencontrai des figures humaines, très-humaines. Je pris une tasse de chocolat au café Suisse. J'achetai une demidouzaine d'éventails de bois doré rue San-Jeronimo.... Ce sont là des actes qui vous paraissent d'une simplicité primitive. Pour moi, c'étaient des événements à inscrire sur mes tablettes. J'attachais un prix infini à voir des gens aller, venir, entrer dans les boutiques, passer en voiture, d'où quelques-uns m'éclaboussaienl. Je crois vraiment que je leur en savais gré, tant j'avais besoin de me reprendre aux souvenirs et aux habitudes de la vie parisienne. C'est dans cette

préoccupation que je traversai la rue d'AlcaJa et la rue Mayor, enivre d'air, repu de soleil, aspirant toutes ces brises qui avaient passé par des portes et par des fenêtres ; admiran t tout, les façades des maisons badigeonnées de rose, de jaune serein, de vert tendre (je ne sais rien de moins monumental), les balcons grillés comme des geôles, les rues qui semblent pavées avec la pointe de gros clous, les omnibus à six chevaux, et les cabinets de lecture dans des paniers. Tout cela, monsieur, si étrange que fût parfois ce spectacle, c'était pour moi la civilisation, cette chose dont nous ne pouvons nous passer, nous autres enfants dégénérés de la sainte barbarie de nos pères, et à laquelle au contraire les Espagnols semblent se résigner beaucoup plus par respect humain que pour la satisfaction de leurs goûts personnels. La civilisation, à Madrid, est une espèce de produit exotique; elle n'a pas l'air d'être de la maison. On dirait une étrangère à laquelle on a fait une place dans le logis, mais qui n'est pas de la famille. Delà tous les contrastes qui se multiplient sous vos yeux.

La cité moresque, silencieusement couchée sur les rampes abruptes du coteau d'Alger, ne contraste pas plus avec la ville française qui, enfermée dans la même enceinte, s'étend commodément sur la plage, qu'une moitié de Madrid avec l'autre. On dirait qu'il y a là deux villes sur le même terrain, deux villes distinctes, non par l'époque ouïe caractère des constructions, mais par les usages et les mœurs. Il reste très-peu de monuments du passé dans la ca| itale de l'Espagne, et le style des bâtiments est uniforme, la couleur seule diffère. La plupart des édifices publics remontent à Charles III, cet infatigable créateur de l'Espagne monumentale et routière, qui ne fut qu'un grand administrateur à une époque où, pour réparer les ruines du passé, il aurait fallu un grand homme. Charles III disait des Espagnols de son temps : « Ce sont des enfants qui crient quand on les nettoie. » Et, en

effet, un jour, après beaucoup de reformes contestées, il avait entrepris celle des chapeaux; une violente émeute Po- Migea de quitter son palais et sa capitale. Malgré tout, monsieur, son nom est resté populaire. Ce fut un homme de sens, car il se brouilla avec les jésuites; ce fut un philosophe etun politique, car il avait compris, comme son aïeul Louis XIV, qu'une aristocratie qui consentaità s'absorber exclusivement dans les charges de cour n'était plus un pouvoir avec qui il fallût compter; et c'est lui qui disait d'un de ses valets de chambre, à qui la grandesse refusait l'entrée de sa garderobe : « Je le fais duc, et qu'il vienne me mettre ma chemise. » Charles III aurait régénéré la vieille Espagne si elle avait pu l'être sans révolution. Mais Madrid, rajeunie et renouvelée par ses soins, n'en a pas moins conservé, même aujourd'hui, sa double physionomie, l'une qui semble un peu forcément tournée vers le progrès, l'autre qui sourit à la routine. C'est ce contraste qui la rend si curieuse à observer; un économiste peut s'en effrayer, un amateur du pittoresque s'en amuse.

Pour moi, monsieur, je l'avoue, je trouvais une sorte de sérieux plaisir à observer cette lutte de l'ancien régime espagnol, qui, chassé de toutes les positions importantes qu'il occupait autrefois, le trône, l'Église, la municipalité, s'est maintenu dans la toilette des femmes, la ienue ôesposadas, l'ordinaire des tables bourgeoises, les habitudes du l3as peuple, le goût de certains spectacles, la tradition de certains usages. Madrid, en effet, est la terre classique des contradictions: c'est le royaume (passez-moi le mot) deV incomplet. Suivez cet homme; il est arroseur public; il est grand et vigoureux ; voyez-le attacher une longue ficelle à la tige d'où l'eau doit jaillir sur la terre desséchée, et, placé derrière à distance, secouer celte tige par un mouvement de bras saccadé et monotone. L'eau jaillit : mais, comme vous le prévoyez bien, le plus arrosé, c'est l'homme. On arrosait ainsi l'Es-

1(^2 VOYAGKS ET VOYAGEUl^S.

pagne avant la bataille de Xérès. Au palais de la reine, je vis des journaliers qui transportaient de la terre dans des brouettes. Ils emplissaient successivement de petits paniers plats comme des galettes de sarrasin, et les superposaient jusqu'à ce qu'ils eussent formé à peu près la moitié d'une charge d'homme; puis ils s'attelaient à la brouette d'un air nonchalant. Les porteurs d'eau (aguadores), qui sont, à Madrid, une corporation importante et justement estimée, portent sur une seule épaule la charge de deux avec une fatigue et des efforts inouïs. Les portefaix des marchés sont devrais biskeris africains. C'est ainsi que dans les habitudes du peuple se trahit partout le souvenir et le génie du passé. La classe moyenne est plus près de nos mœurs; mais à certaines heures de la journée, c'est encore l'Orient; l'amour du gain, qui est le nerf des professions industrielles, cède le pas à cette passion du far niente, qui est le bonheur et la faiblesse des Orientaux. A ce moment-là, le boutiquier chez qui vous entrez vous reçoit comme un importun; le portier à qui vous avez affaire vous accueille par un bâillement; le garçon d'auberge, à qui vous demandez un service, vous ajourne au lendemain. L'incomplet est partout. Vous allez chez un des premiers restaurateurs de la ville; la cuisine estbonne, mais vous partez après une heure d'attente, faute d'une fourchette. Vous entrez au café par un vent furieux qui vous a chassé de la rue; vous y trouvez des rafraîchissements admirables, et pas une cheminée pour vous chauffer. Le vin qu'on vous sert est d'un cru excellent ; c'est du val depennas de la meilleure année, les Espagnols ne connaissent pas encore l'art de falsifier le vin ; mais il sent le bouc. Môme à la cour, où le service de la reine peut être cité comme un modèle d'élégance et d'urbanité, le mauvais génie de l'incomplet, chassé de tous les coins du palais, s'était réfugié dans le cabinet de travail de la jeune reine. On sait que c'est faute d'un cordon de sonnette que S. M. fut obligée de céder à la contrainte

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dont le contre-coup renversa le ministre qui l'avait exercée sur sa main royale.

Il en est partout de même. Les hôtels de la grandesse ont parfois des façades brillantes avec des vestibules souillés. Cette femme, qui étale des diamants au cercle de la reine, n'a pas une paire de draps à donner à sa camériste. Tel hidalgo qui roule carrosse entre Neptune et Gybèle va souper avec des pois chiches. Cet autre a mis sa montre en gage pour être vu en loge au cirque d'Alcala. Non-seulement le luxe, comme dans toutes les grandes villes, confine à la misère, mais il cohabite avec elle. L'orgueil, plus que la vanité, condamne une foule d'existences à une dispendieuse représentation, (|ui nulle part ne couvre plus d'embarras secrets et d'indigence noblement supportée. Je n'ai jamais vu autant d'habits brodés qu'à Madrid et mieux brodés. C'est le pays du galon. Les Espagnols le portent en grands seigneurs, non en valets. Môme le baisemain, si antipathique à nos mœurs, est chez eux une cérémonie qui a sa noblesse. L'Espagnol qui s'agenouille devant son roi le regarde en face, et le grand d'Espagne se couvre à ses côtés. La fierté castillane procède de cet instinct héroïque qui inspirait au sénat romain de complimenter Varron après la bataille de Cannes, pour n'avoir pas désespéré de la république. L'Espagnol non plus ne désespère jamais, mais il ne se presse pas. « Nous avons mis dix siècles à chasser les Maures, » répond-il à ceux qui sont pressés. La fierté les soutient dans les grandes crises et les grandit dans les petites; elle les sauve du découragement dans la défaite, de la bassesse dans l'oppression, du désespoir dans la ruine. Elle leur fait supporter la souffrance; elle leur inspire une sorte de résignation fataliste à la pauvreté. Mais le pauvre, à quelque rang de la sociiîié qu'il appartienne, veut sauver l'honneur. S'il a une maison en ruines, il la fait peindre en rose ou en jaune pour le plaisir du passant, comme le marchand peint sa bouti(iue

pour l'achalandage ; s'il a une charge à la cour, il vend sa vaisselle pour acheter une broderie; s'il n'a qu'un manteau troué, il le porte avec la majesté d'un empereur romain. Nulle part, en un mot, la lutte de l'homme contre les exigences de la vie positive n'est signalée par plus d'héroïsme véritable mêlé à plus d'indifférence apparente.

Ce serait peut-être ici le moment, monsieur, de justifier l'opinion que j'ai exprimée tout au début de cette correspondance. J'ai commencé en disant que j'avais rapporté d'Espagne une sincère admiration pour le caractère espagnol. Je me sens d'autant plus autorisé à le répéter aujourd'hui, que j'ai plus franchement dit la vérité sur tout le reste. En effet, quelque triste que soit le spectacle qui s'est parfois offert à mes yeux, nulle part ce spectacle, quand il m'a montré l'image de la misère, ne m'a donné l'idée de la décadence. Je croyais trouver au delà des Pyrénées un de ces peuples sur lesquels l'histoire n'a plus qu'à jeter le linceul. Je me trompais. Le peuple qui habite le territoire appauvri et dépouillé de l'Espagne a conservé, du moins en partie, les qualités qui constituent les races fortes et les populations vivaces. Pour être juste envers l'Espagne actuelle, il faut remonter aux premiers et aux derniers siècles de son histoire, regarder à ce qu'elle a souffert, et se demander si un autre peuple aurait supporté une rigueur si constante et si implacable de la fortune. Les traces, je l'avoue, en sont partout manifestes, dans l'ordre matériel, sur le sol espagnol ; mais, au milieu de cette détresse et de ces ruines de la matière, l'homme est resté debout ; et si l'influence collective de la nation a suivi le déclin de sa destinée, l'individu a conservé, fortement empreint dans toute sa personne, le sceau de l'énergie, de la vitalité et de la grandeur. On a dit de l'homme que «c'est un dieu tombé qui se souvient des cieux. » L'Espagnol est un dominateur déchu qui n'a pas oublié sa puissance. Je n'ai vu nulle part plus de véritable dignité dans les gestes, dans les

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altitudes et dans les visages, plus de noblesse alliée à plus de bonne grâce dans les classes élevées, plus de fierté avec plus de politesse dans les inférieures.

Mais si la tierté des Espagnols tient à des qualités sérieuses, elle emprunte aussi quelque chose à leurs défauts. Je l'ai dit plus haut, l'Espagnol s'admire beaucoup lui-même. Cet amour exagéré de sa personne a l'inconvénient de le cantonner trop étroitement dans ses vieux usages, dans ses préjugés rétrogrades, et de le rendre moins accessible au progrès, ce grand mot qui en Espagne ne désigne qu'une petite chose, c'est-à-dire une coterie politique, quand il devrait être le mot d'ordre et de ralliement de la nation tout entière. Quoi qu'il en soit, et quand on ne cherche, comme je l'ai fait pendant mon rapide voyage, que les impressions extérieures, rien de plus curieux à observer que ces allures du caractère espagnol qui se trahit, quoi qu'il fasse, dans tous les actes de sa vie discrète et monotone. Par exemple, un Espagnol, en présence d'un étranger, n'a jamais l'air de douter que l'Espagne ne soit la première nation du monde. Ce sentiment est remarquable surtout chez les hommes de la classe inférieure, où il semble, suivant le mot d'un observateur judicieux, que la dignité de l'homme s'élève à i^esure (jue son rang descend. On dirait que la livrée elle-même ne couvre chez eux que des sentiments généreux et désintéressés. Notre spirituel collaborateur, M. Barrière, racontait fort plaisamment, il y a quelques jours, une avanie qui lui fut faite au Musée de Berlin ; on voulut retenir son chapeau comme garantie du pourboire exigé par les gardiens galonnés. Au musée de Madrid, un homme à qui j'offrais une gratification me répondit poliment, mais avec un geste de sénateur : « Vous êtes ici, monsieur, dans le palais do la reine ! » Je m'inclinai devant ce Romain. Ils ont d'ailleurs un mot qui répond à tout : Somos espaùoles. Si yous les louez d'une bonne action ou d'un trait de courage, leur

lee VOÏAGES ET VOYAGEUr.S.

orgueil habile se retranche derrière le mérite delà nation el lemême. Nous sommes Espagnols ! Cela veut'dire qu'ils acceptent reloge, mais qu'ils en partagent Thonneur avec le pays. Quelles que soient les différences, les jalousies et même les haines qui séparent entre elles les provinces de la monarchie, soyez sûr qu'il y a le principe d'une centralisation vigoureuse dans ces seuls mots : Soinos Espanoles. Ce cri, la vanité le pousse bien souvent ; mais la politique doit le recueillir, et la civilisation en profiter!

Un des plus singuliers symptômes de ce patriotisme exclusif qui a cours dans les rangs inférieurs du peuple espagnol, c'est l'apparent mépris qu'ils professent pour les gens qui ne parlent pas correctement leur langue nationale;

Barbants his ego sum quia non intelligor illis...

J'ai pu faire, dans l'Espagne de 1846, la même remarque que faisait, il y a dix-huit siècles, le poëte Ovide relégué chez les Scythes du Pont-Euxin. Une fois les Pyrénées franchies, ne comptez plus en effet sur ces mille complaisances par lesquelles les Parisiens et en général les gens du Nord attirent et séduisent les étrangers. Une parlie de l'achalandage de Paris est fondé sur le talent avec lequel les marchands font mine de comprendre et en réalité devinent les idiomes les plus ingrats, malgré leur incorrigible maladresse à les parler. Mais en Espagne un homme qui ne sait pas Tespagnol est naturellement au-dessous de celui qui le parle, et j'ai souvent surpris ce sentiment, qui se trahissait par unsourire de supériorité satisfaite, chez de simples postillons ou majorais à qui j'essayais de faire comprendre ma pensée dans le plus magnifique baragouin. Ces gens me regardaient comme un être tombé de la lune.

J'ai parlé de la politesse espagnole. Ce n'est pas même chose que la prévenance, sorte de mérite qu'ils n'ont pas. Leur politesse tient à un sentiment que j'ai vu partout do-

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minant dans le pays que j'ai parcouru, le respect au moins apparent de soi-même. Quels que soient le fond des âmes et le secret caché dans les replis du cœur, Thomme extérieur a toujours les allures de la courtoisie et les dehors de l'urbanité. Mais ces dehors couvrent, on ne peut en douter, un orgueil et une personnalité inexorables. On comprend, à les voir, que des gens si polis doivent être des vengeurs inflexibles de leur honneur et de leur droit. La politesse est une sorte d'inviolabilité individuelle dont chacun s'entoure ; mais sous les plis élégants du manteau il y a la pointe d'une épée et la lame d'un poignard. Le duel, quelquefois le meurtre, sont le corollaire de cette urbanité terrible à laquelle les gens du peuple eux-mêmes ne manquent jamais. Vous avez entendu parler quelquefois de brigands polis et même sensibles. La race en est espagnole. Mais d'ailleurs, polis ou non, le métier de bandit devient de jour en jour plus rare en Espagne, par une raison excellente : il coûte plus cher qu'il ne rapporte. Un bandit qui se respecte est obligé à une certaine tenue, dont les mendiants pacifiques sont exempts : il y faut le chapeau à galons, le gilet de velours, les boutons d'argent, la ceinture de soie rouge, sans parler d'une bonne lame de Tolède dans sa gaîne de maroquin, de l'espingoie en bandoulière et du classique manteau sur l'épaule. Unpa* reil costume ne rend pas ce qu'il coûte, depuis que les gendarmes, si admirablement organisés par le loyal et habile général Ahumada, couvrent les principales routes de l'Espagne. Aussi les brigands espagnols sont-ils passés à l'état de problème dont les amateurs enragés du pittoresque cherchent vainement la solution. M. Théophile Gautier a parcouru l'Espagne entière, en 1840, sans avoir eu lebonheur de faire une seule rencontre un peu épouvantable. Récemment encore, à Madrid, les gens qui aiment à plaisanter (on voit que je veux parler des Français) racontaient que M. Alexandre Dumas s'était mis en quête d'une bande i\o

brigands encore existant, disait-on, sur les terres du duc dTJssuna, et qu'il avait obtenu de cet aimable seigneur la promesse d'une belle aventure. Je ne sais si Tattaque dont M. Dumas et ses compagnons ont été l'objet, une nuit qu'ils revenaient de Tolède, se rattache à cette plaisanterie ; mais le récit que j'en ai lu m'a médiocrement convaincu que l'aventure fût sérieuse. Tout ce qu'il m'a été possible d'en conclure, c'est que les brigands qui ont attaqué M. Dumas étaient de l'espèce polie ; car, voyant qu'ils dérangeaient notre spirituel compatriote, ils se sont éloignés. Ceci, vous le voyez, monsieur, rentre dans mon sujet.

Tels sont donc les principaux caractères de la physionomie extérieure du peuple espagnol, de celle qu'une observation rapide permet de saisir : une fierté contenue, mais réelle, une politesse générale fondée sur une personnalité jalouse et irritable, une grande confiance en soi qui s'exalte dans les circonstances extraordinaires, mais qui n'est habituellement ni fanfaronne ni bavarde; la sobriété, la patience, la réserve prudente ou hautaine, une sorte de mutisme oriental que Voltaire attribue à cette crainte héréditaire de l'Inquisition qui entretenait le soupçon jusqu'au sein des amitiés les plus intimes; et enfin, si de ces habitudes en quelque sorte morales de la physionomie espagnole nous passons à ses traits physiques, l'Espagne, quoi qu'on ait pu dire de ce dépérissement manifeste de quelques tiges détachées du vieux tronc aristocratique, l'Espagne est encore le pnys des beaux hommes. A la vérité, ce cachet de beauté sévère se rencontre surtout dans les rangs de l'armée espagnole, où le simple soldat joint à une qualité bien rare dans nos contrées septentrionales, à la régularité des traits, une autre qui ne l'est pas moins dans le Midi, la mâle gravité du maintien. On peut étudier ce type admirable, non-seulement dans les hauts rangs de l'armée, où il est relevé par l'éclat d'ailleurs excessif des décorations et des uniformes, mais sur le

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seuil de la caserne et sous la guérite du factionnaire. Partout le soldat espagnol a ce caractère de beauté sérieuse, de gravité martiale et de vigueur physique qui distingue les races militaires. On comprend que ces hommes sont nés pour la guerre, c'est-à-dire à la fois pour Tobéissance et pour Faction, capables d'élan et de discipline, et on ne s'étonne plus que le général Narvaez ait pu mettre sur pied, en si peu de temps, une armée d'une apparence si respectable et d'un esprit si excellent. Je voudrais toutefois que dans un pays où les simples soldats ont l'air, plus que partout ailleurs, d'avoirleur bâton de maréchal dans la giberne, la constitution de l'armée fût plus largement démocratique ; j'ai vu parfois avec surprise, à la tête d'escadrons magniliques, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance, et qui auraient pu figurer autrefois avec avantage à la tête de Royal-Bonbon. Je m'empresse d'ajouter que ces anomalies sont rares, et c'est bien au contraire parmi les officiers inférieurs de l'armée espagnole qu'il faut chercher le plus beau type delà race. Je veux rappeler à ce propos quelques lignes d'un récit du Quarterly lleview, citées par la Revue britannique, d'où Ton conclura sans doute que je n'ai pas mis mes impressions personnelles, dans cette circonstance plus que dans les autres, à la place de la réalité : « La première fois que j'aperçus les troupes de la reine, dit le narrateur (c'était pendant la guerre civile), leur mauvais équipement me surprit. En les observant de plus près, je reconnus que les forces physiques des soldats et l'énergie de leur nature ne demanderaient qu'à être bien guidées pour enfanter des conquêtes. Leur beauté personnelle est en général fort remarquable, chez les officiers surtout. On ne peut s'empêcher de s'arrêter devant ces physionomies expressives, ces traits fins, aux contours délicatement fermes, ces fronts hautains qui s'élèvent pour ainsi dire à pic, cet air impérieux et contemplatif, ces grands yeux noirs et mélancoliques, ces sourcils et ces

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moustaches d'un ébène si éclatant, d'une forme si délicate, que vous les auriez crus tracés par le crayon d'un artiste. » J'ai dit que l'Espagne est le pays de la beauté physique, et cependant je n'ai pas parlé des femmes. Voici les motifs de cette réserve : J'ai vu à Madrid, pendant les quinze jours que j'y ai passés, des réunions brillantes, bals, concerts, festins splendides, dont j'épargne l'énumération et le détail à nos lecteurs. Je n'y ai pas vu la société. Dans ces représentations presque officielles, la société pose comme un régiment à la parade; elle ne livre pas son secret. Pour le surprendre, il aurait fallu la pénétrer dans le mystère un peu oriental de ses habitudes; il aurait fallu se faire ouvrir ces portes derrière lesquelles se cache la famille, où l'amitié ellemême se retranche, discrète et soupçonneuse. Le temps m'a manqué pour cette épreuve. Je m'arrête donc avec respect devant le seuil de celte vie intime que je n'ai pu franchir. Beaucoup en ont parlé, je le sais, qui ne la connaissaient pas mieux que moi. Un honnête voyageur allemand commence ainsi un chapitre consacré aux femmes espagnoles : « Si les hommes se distinguent ici par le caractère, les fem- (( mes se font remarquer par le tempérament. ;) Ceci était écrit en i802. Je me refuse à croire que ce soit le dernier mot de la sociabilité espagnole en 4846. Ceux qui connaissent l'Espagne, et surtout Madrid, ont eu beau me dire que rien n'était changé dans les mœurs de la société depuis quarante ans; que l'éducation des femmes était détestable, étrangère à toute instruction sérieuse) livrée, pour tout frein, aux pratiques les plus minutieuses de la dévotion aisée, ce mensonge de la vraie piété, qui permet d'accorder ensemble des devoirs faciles et d'irrésistibles instincts, qui mène de front la messe et l'amour, le confesseur ei\ecortejo: voilà ce qu'on m'a dit. Mais comment concilier cette opinion, qu'inspire en général aux voyageurs étrangers l'étude un peu suivie de la société espagnole, avec ce singulier ascen-

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claiit que les femmes y exercent visiblement? Il n'est pas de contrée au monde, ceci n'est plus en question, où Tinfluence de la femme, autrefois plus esclave que partout ailleurs, soit aujourd'hui plus réelle qu'à Madrid ; et il n'est pas nécessaire d'assister aux drames plus ou moins voilés de la vie intime pour y trouver la preuve de cette domination incontestable. 11 suffit de sortir de chez soi ; il suffit de voir avec quel abandon plein de dignité, de grâce et de pudeur les femmes espagnoles livrent, à la vue età l'admiration du public, cette beauté proverbiale qui est le charme et l'honneur des rues de Madrid ; car les femmes y circulent en tout temps, la tête nue, le front découvert, avec une confiance et une fierté toutes castillanes, protégées par leur propre décence et par le respect public. En arrivant à Madrid, on croyait entrer dans le royaume des maris jaloux ; après quelques tours de promenade, on se croirait dans le pays de la femme libre.

L'Orient, qui a laissé tant de traces encore profondes au cœur de la vieille Espagne, s'est-il donc retiré tout à coup devant les femmes? Devenues libres, de quel prix ont-elles payé leur liberté? Devenues maîtresses de la société espagnole, est-ce leur beauté seule qui a fait les frais de l'investiture? ou faut-il chercher à cet empire qu'elles ont conquis un fondement plus sérieux et plus solide? Ces Espagnoles de Madrid, qui affectent une si admirable décence dans une liberté si étrange, jouent-elles une comédie publique avec cette ineffable hypocrisie qui est le fruit des éducations mystiques ; ou bien ces femmes qui ont un si grand air avec des figures si charmantes, des yeux d'un éclat si imposant et si doux; ces femmes qui ne prennent le bras de personne à la promenade, et que leurs élus n'abordent qu'avec une sorte de confusion et de respect, sont-elles vraiment dignes de ces hommages? Toutes questions délicates, monsieur, et que j'ai peut-être le tort de poser, n'ayant pas le moyen de les ré-

soudre. Aussi bien je ne vous ai pas promis des jugements, mais des impressions. De toutes celles que j'ai rapportées de ma course au delà des Pyrénées, la plus agréable est assurément la vue des femmes de Madrid, quand elles promènent au Prado le luxe charmant de leurs mantilles de dentelles, si gracieusement rattachées au peigne d'or ou d'écaillé qui rassemble au sommet de ces têtes olympiennes leur belle et abondante chevelure. La mantille est tout ce qui reste de l'ancien costume espagnol ; mais elle suffit pour assurer aux Madrilègnes, sur les femmes de tous les pays (j'entends à la promenade), une supériorité de grâce indispulable. A Madrid, auprès de la plus simple mantille, le plus beau chapeau de Paris, sur la plus jolie tête, a toujours l'air de coiffer une laide. La mantille, au contraire, accompagne admirablement ces beaux yeux brillants comme des escarboucles, ces traits nobles et fins où se peint l'esprit de domination domestique, ces bouches railleuses etdiscrètes, ces lèvres vermeilles, ccl; tailles si souples et si élégantes, ces allures si vives et « ce port de déesses, marchant sur les nues », a dit Saint-Simon ; en un mot, tous ces dons naturels et tous ces artifices ingénieux qui forment l'ensemble à la fois sévère et provoquant de la beauté espagnole.

Ce serait ici le lieu de remarquer peut-être que l'influence des femmes, si elle est de date assez récente dan^= la vie privée des Espagnols, n'a jamais été contestée dans lu vie publique et dans les grandes affaires. Le droit des femmes à succéder à la couronne était, avant Philippe Y, une loi de rÉtat, aussi vieille que la monarchie, et confirmée, si j'ai bonne mémoire, dans les Partddas d'Alonzo X, surnommé le Sage, et bien plus encore par les faits eux-mêmes. Et, en effet, quel avait été le droit de la maison d'Autriche, et, plus tard, quel fut celui qu'invoqua la maison de Bourbon, si ce n'est le droit de succession féminine? Philippe V, (|ui devait le trône à cette loi, la suspendit; et, chose singu-

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lière! le droit des femmes fut mis en question précisément sous le règne où leur influence parut le plus irrésistible. Philippe V voulait-il se venger, sur le vieux droit espagnol, de la princesse des Ursins et d'Elisabeth de Parme? Quand les Cortès de Cadix, en 1812, et plus tard le roi Ferdinand VII, rétablirent cette antique loi que la désuétude n'avait pu atteindre, ce n'est pas seulement à la législation fondamentale de la monarchie qu'ils rendirent hommage ; ils se montrèrent vraiment politiques en faisant cette concession aux vieilles mœurs de l'Espagne. Disons-le : si orageuse qu'ait été l'épreuve de ces quinze dernières années pour la roj^auté espagnole, aucun prince mineur n'aurait traversé avec moins d'obstacles et moins de dangers ces temps difficiles que ne l'a fait la jeune reine Isabelle, protégée par ce respect loyal et ce dévouement chevaleresque qui sont aujourd'hui la plus solide base de son trône.

D'où vient maintenant, monsieur, car il faut finir, d'où vient que tant de qualités supérieures, tant de nobles instincts, tant de souvenirs de gloire et de puissance, tant de ressources et de richesses naturelles, une si admirable situation géographique, unesi longue et si incroyable prospérité, une domination si vaste, n'ont abouti qu'à cette détresse des soixante dernières années, qui pour beaucoup ressemble à une décadence et n'est pourtant, il faut le croire, qu'une halte sur la limite qui sépare Tancien régime du nouveau? D'où vient cela'.'

L'Espagne a éprouvé plus de peine qu'aucune autre nation de l'Europe à franchir celte limite, par beaucoup de causes. J'en veux signaler une seule. I/Espagne, à peine affranchie de la domination des Maures, presque tombée en barbarie pour avoir chassé ceux qu'elle appelait barbares, a eu cette fortune insigne de découvrir un monde qui a suppléé, pendant deux siècles, aux mécomptes de son activité et de son industrie. Partout ailleurs, les nations s'enrichis-

saient à la sueur de leur front; l'Espagne, avec une poignée de soldats et de prêtres, quelques livres de poudre et d'encens, mettait la main sur les plus riches trésors du monde, et encaissait, avec Favidité d'un joueur heureux, la recette des deux Amériques. Elle fit alors comme ce propriétaire imprudent qui, ayant une année d'abondance, établirait sa maison sur le pied de ce produit extraordinaire. La conquête de l'Amérique a été la bonne année de l'Espagne; elle lui a donné une confiance qu'aujourd'hui même, malgré de cruelles leçons, l'Espagne n'a pas perdue; d'autant plus qu'à la confiance trompeuse inspirée par cette espèce de mirage du passé, toujours présent à ses regards pour les fasciner et les éblouir, se joint la présomption non moins décevante du caractère national. 11 y a des riches ruinés qui deviennent fous. Leur folie consiste à se croire toujours riches. Tous les navires chargés de denrées qui entrent au Pirée leur appartiennent. Douce erreur! s'écrie Horace ; funeste égarement, dirai-je à mon tour, quand c'est celui d'un peuple entier. On a calculé que, sous le règne de Philippe II, la domination espagnole s'étendait sur plus de trois mille lieues de côtes, et qu'en un peu plus de deux siècles, de la fin du quinzième au commencement du dix-huitième, elle avait retiré de l'Amérique la valeur de 25 milliards de notre monnaie. Et pourtant, en 1604, Philippe III, le même qui mourut, dit-on, victime de cette folle et puérile religion de l'étiquette monarchique, dont le grand prêtre était à Madrid, Philippe III n'eut pas de quoi payer son armée des Pays-Bas, dont trois mille hommes passèrent sous les drapeaux de Maurice; et, au dernier siècle, Voltaire faisait remarquer que le revenu du gouvernement espagnol ne s'élevait pas à ^00 millions de piastres, et sa population à sept millions d'habitants. Le déchet était évident. L'Espagne n'a pas voulu y croire. En vain son territoire se dépeuplait ; en vain ses rois firent-ils des édits extravagants, comme

d'accorder la noblesse aux cultivateurs, pour rendre aux terres incultes la valeur que leur avait donnée l'admirable culture des Mauresques, deux fois chassés : la première par les armes, c'était la bonne; la seconde par l'intolérance. Cette seconde expulsion coûta plus à l'Espagne que la révocation de redit de Nantes, cette autre folie d'un despote plus sérieux, ne devait coûter elle-même à la France.

Malgré tout, l'Espagne s'obstina longtemps à croire à sa puissance et môme à sa richesse; et aucun peuple n'entra plus tard dans les voies que la bienfaisante philosophie du dix-huitième siècle ouvrait partout à la science du gouvernement, aux efforts de l'économie politique et aux réformes delà sociabilité. Pendant que ces docteurs admirables, Voltaire, Rousseau, d'Alembert, agitaient et fécondaient le monde, l'Espagne, accroupie entre le trésor des Indes vide ot le tribunal toujours occupé des inquisiteurs; l'Espagne, n'ayant pas de révolution à faire contre l'aristocratie dans lin pays où les édils royaux avaient donné la noblesse aux conducteurs de charrue et aux valets de ferme, n'en voulant pas faire contre le clergé régulier, dont les couvents nourrissaient le bas peuple, et lui rendaient par l'aumône ce qu'ils lui enlevaient par la mainmorte; l'Espagne enfin, ainsi pétrifiée dans l'admiration stérile de sa grandeur passée, que vouliez-vous qu'elle devînt, monsieur, sans la révolution française, qui encore, pour se faire entendre au dehi des Pyrénées, a été obligée de tirer le canon? C'est ainsi que le dix-huitième siècle est entré en Espagne. L'Espagne a combattu héroïquement les hommes qui rapportaient: elle a gardé les idées. Ces idées germent; la moisson se fera comme elle s'est faite en France, non sans peine, en dépit des résistances du vieil esprit. J'ai vu partout en Espagnole mot de Constitution inscrit sur les édifices publics. C'est l'enseigne du régime nouveau. L'enseigne est beaucoup, mais il faut que la marchandise soit bonne. L'ancien

régime a pendant trois siècles trompé TEspagne sur ses vraies ressources : le nouveau doit lui dire la vérité sur les causes réelles de sa misère. Pour TEspagne, le vrai remède au mal, c'est de se connaître. C'est pour elle qu'a été dit le mot de Socrate.

Et puisque j'ai mis en présence l'ancien esprit et l'esprit nouveau, l'Espagne de l'absolutisme et celle de la liberté, permettez-moi un souvenir par lequel je veux terminer cette longue lettre. Un jour que je passais sur la route de Burgos à Lerma, je vis (horresco referens! } un vieux paysan, accroupi dans un champ de maïs, et qui se faisait rendre par un enfant, debout derrière lui et les deux mains dans ses cheveux blancliis, ce genre de service que les mères seules, dans nos campagnes, rendent à leurs enfants en bas âge. L'enfant faisait son office avec une distraction visible. Derrière lui, une tour en maçonnerie s'élevait sur un monticule, et semblait agiter de grands bras noirs qui se dessinaient sur l'azur du ciel. C'était le télégraphe qui fait communiquer Paris et Madrid par Bayonne, le lien visible de deux gouvernements libres, le silencieux intermédiaire de deux tribunes; et, tout en remplissant son devoir de fils, l'enfant attachait ses yeux à la mystérieuse machine avec une sorte de curiosité inquiète, ardente et prophétique. Peut-être mon imagination, en ce moment bercée par le mouvement rapide d'une chaise de poste, fit-elle les frais de ce rapprochement; mais il me sembla voir en présence deux civilisations, deux époques, presque deux peuples différents : l'un représenté parce vieillard indolent, sale et absolu ; l'autre, qui avait pour symbole cet adolescent à l'œil vif, au front pur, au teint fauve et ardent, et qui, attaché à cette besogne honteuse comme à une glèbe servile, de son regard d'enfant semblait entrevoir et respirer l'avenir.

Le vieillard, monsieur, c'était l'Espagne absolutiste, intolérante et routinière ; l'enfant, c'était l'Espagne nouvelle!]

Madrid, le IG octobre 1840.

Toute l'Europe s'occupe de TEspagiie en ce

moment, monsieur \ et FEurope ne sait pas que la cliose dont l'Espagne s'occupe le plus de son côté, ce sont les combats de taureaux. Le mariage de la reine a paru une excellente occasion de jeter sur la place quelques centaines de ces terribles animaux, escortes de leurs quadrilles, et Madrid s'est naturellement distingué dans ce concours de la tauromachie appliquée à la manifestation de la joie publique. Outre sa course (corrida) ordinaire de chaque lundi, qui réunit de douze à quinze mille spectateurs au cirque de la porte d'Alcala, Madrid donne en ce moment une série de représentations extraordinaires qui comprennent trois jours (la course est double chaque jour) et auxquelles assistent plus de trente mille spectateurs.

Faites le compte, monsieur, et dites-moi si un peuple qui peut faire une pareille dépense de son loisir et de son argent est un peuple qui doive causer tant de soucis aux politiques. Mais passons. Nous sommes au milieu des fêtes. La

* 1,0 directeur du Journal des Débals.

fête dure depuis dix jours presque sans interruption, même la nuit, si ce n'est quand le vent d'autan se met de la partie et souffle sur les splendides illuminations de la ville. Si ce peuple cache au fond de son cœur des pensées sinistres et des projets révolutionnaires, comme c'est l'avis de quelques écrivains de Londres et de Paris, il fait absolument comme le tyran bien connu de nos anciens mélodrames, « il dissimule; » mais ce n'est pas, en ce moment du moins, pour mieux feindre; c'est pour s'amuser. Occupons-nous donc, comme lui, de ses plaisirs.

Il n'y a, monsieur, entre un combat de taureaux tel que j'en ai vu successivement deux au cirque de la porte d'Alcala, et la représentation de ce jour, aucune espèce de rapports, du moins pour moi. L'un est une affreuse boucherie, l'autre un magnifique coup d'œil.Le cirque d'Alcala, c'est l'abattoir à l'état de spectacle. Le combat de la place Mayor, c'est une grande et curieuse manifestation de pompe royale et d'empressement populaire; c'est une arène ouverte à la force, à l'adresse et au courage des hommes et des chevaux. Les courses de la place Mayor s'appellent royales {fiinzion reale); elles n'ont lieu que dans un petit nombre de circonstances déterminées, l'avènement, la majorité et le mariage du roi ou de la reine, deux ou trois fois dans le cours des plus longs règnes. La cour et la ville en font les frais; mais, si j'en crois l'immense concours qu'attirent ces fêtes et le prix que se payent les moindres places, la recette doit dépasser de beaucoup la dépense. Tous ces revenus de la tauromachie reçoivent du reste l'emploi le plus honorable : ils servent à l'entretien des hôpitaux. Ce qui vient du peuple retourne au peuple ; ce que son désœuvrement a donné, sa vieillesse ou sa pauvreté le recueillent. Rien n'est plus sagement conçu et plus libéralement accompli. Mais il faut voir, monsieur, les alentours de la place Mayor et la place Mavor elle-même au moment de la fête. Imaginez d'abord

qu'une ancienne tradition assure à la ville le privilège de disposer, au profit de la course, de toutes les fenêtres des maisons qui donnent sur cette place, laquelle forme un carré long et a une étendue immense. Imaginez que toutes les boutiques du rez-de-chaussée, qui sont fort nombreuses, sont condamnées, pendant tout le temps que durent les courses et leurs préliminaires, à une obscurité complète ; car on élève un amphithéâtre de gradins jusqu'à la hauteur du premier étage; et la place Mayor, qui contient plus de douze cents fenêtres, se trouve ainsi tout entière en interdit, expropriée pour cause de divertissement public. Mais personne ne se plaint, car tout le monde s'amuse. Les propriétaires finissent toujours par obtenir une place ou deux dans leur propre maison ; les boutiquiers prennent leurs vacances; les gens qu'on chasse de chez eux au profit de la fête louent des stalles pour l'aller voir. On n'est pas de meilleure composition; et aussi bien, monsieur, je ne sais pas de trait plus singulier dans le caractère d'un peuple que celui-là. Il en est un autre cependant qui mérite d'être relevé : dans le plus grand empressement de ce plaisir national, au milieu de ce labyrinthe inextricable de petites rues qui enserrent la place Mayor, dans ces abords encombrés et sous ces galeries fermées au jour par ordre, trente mille spectateurs, munis de billets, sans parler de ceux qui n'en ont pas, circulent sans désordre, s'entassent sans cris, et finissent par se placer sans confusion et sans gendarmes. On dirait le chaos qui se débrouille de lui-même et sans l'intervention d'un dieu.

Le coup (l'œil que présente la place Mayor une fois qu'on est entré dans son enceinte est un des plus imposants qui se puissent décrire. La place, comme je l'ai dit, forme un carré régulier de deux cents mètres à peu près do longueur sur cent cinquante de large ; sur ses quatre faces régne un portique auquel sont appuyés les premiers gradins do l'am-

180 VOyAGL:S ET VOYAGEURS.

phitliéàlre; au-dessus s'élèvent les maisons, construites sur un plan uniforme, dans tout le périmètre de la place, d'une architecture simple, mais élégante, et ornées de balcons à leurs trois étages. Au milieu, et sur le même plan que les autres constructions, mais avec un singulier relief d'ornements sculptés et d'éclatantes peintures, se dresse le bâtiment réservé à la famille royale, et au front duquel brille en saillie un dais de velours et d'or magnifique. Ce bâtiment a été autrefois, m'a-t-on dit, le siège de la municipalité de Madrid et le rendez-vous de plus d'un prommciamento. C'est aujourd'hui la résidence de l'Académie d'histoire.

Au-dessus du dais royal Hotte le pavillon espagnol. Au premier et au second étage des maisons, les balcons sont recouverts d'une immense tenture d'étoffe rouge pour le premier, jaune pour le second (on sait que ce sont les couleurs espagnoles), laquelle, relevée d'une frange d'argent, fait tout le tour de la place. Au troisième étage, c'est une bande bleue relevée d'or. Tous les balcons sont chargea de spectateurs; en arrière, et dans la largeur des fenêtres, se dressent des gradins d'un prix inférieur. L'amphithéâtre du rez-de-chaussée est comble. Tous les assistants sont vêtus de leurs habits de fête, et rien ne peut donner une idée de la bonne tenue, de la décence, du calme admirable qui régnent, avant l'ouverture de la course, au milieu de ces flots de spectateurs que contient à peine cet immense espace. Ce calme, il est vrai, va bientôt faire place au déchaînement de toutes les passions qui fermentent dans le cœur d'un véritable aficionado, et auxquelles le grand air, la foule, l'émotion et la contagion du spectacle donnent, dans ces représentations extraordinaires, une puissance irrésistible. Mais attendons : tous les préliminaires du spectacle ne sont pas réglés. Il y faut le temps, et en Espagne on met lo temps à toute chose, et surtout au plaisir.

LES COURSES DE TAUREAUX A MADIllD. 181

Entre une troupe d'archers de la reine^ deux cents hommes environ, qui vont se placer, sur trois rangs de profondeur, en avant des gradins qui descendent sous la loge de Sa Majesté. Cette troupe remplit le vide de la barrière qui partout ailleurs protège Tamphithéâtre contre les assauts du taureau furieux. C'est donc une barrière vivante qui s'étend là au lieu d'une barrière de bois, barrière hérissée de piques et formée avec les poitrines de braves soldats. La reine peut être tranquille, elle est bien gardée.

A gauche de la loge royale, on voit le toril. C'est l'endroit où les taureaux sont gardés dans des cages sans jour et d'où ils se précipitent dans l'arène. Au-dessus se place l'orchestre, qui règle le combat, sonne la mort et la victoire. En face du balcon royal se voit le matadero, c'est-à-dire l'issue par la(|uelle sont entraînés les cadavres attachés au croc; ce sont les gémonies des animaux. L'infirmerie destinée aux hommes était cachée au rez-de-chaussée d'une maison à l'angle gauche de la place.

La reine Isabelle, accompagnée du prince son époux, venait d'arriver. Elle s'était assise dans sa loge, formée d'un long balcon régnant sur dix fenêtres de face, la reine Christine et l'infant don François de Paule à sa droite; à gauche le roi, la duchesse de Monlpensier, le duc de Montpensier et le duc d'Aumale. Des applaudissements qu'on peut bien appeler unanimes accueillentl'entrée delà reine et des princesfrançais. L'assistance était complète; on n'aurait pu placer dans cette immense enceinte le moindre desenfanls de la plus petite école primaire de Madrid ; on n'aurait pas remarqué une tête, un regard, un geste, dans une autre direction que l'arène, vide en ce moment, mais toute pleine d'émotions à venir; enfin l'éclat et la douceur de la température, la splendeur du soleil déjà incliné sur son couchant, les lignes si pures des constructions dont les toits chargés de spectateurs dessinaient de sombres et curieuses silhouettes sur l'azur du ciel

18'2 VUYAGLS ET VUVAGEUKS.

la variété charmante des couleurs, Ici richesse des toilettes et des uniformes qu'on distinguait aux premières loges, et cette immense teinte noire formée par la foule des amphithéâtres, et au milieu de laquelle éclataient, comme des pierres précieuses, les yeux si expressifs, si animés et si brillants du peuple espagnol : tout cela formait un spectacle qui, je vous l'avoue, monsieur, au souvenir de ce que j'avais vu de rebutant à la porte d'Alcala, semblait devoir me tenir lieu et me consoler de tout ce qui allait suivre. Le cadre était si riche, que je me serais volontiers passé du tableau. Mais silence! la barrière s'ouvre sur le côté qui fait face à laloge royale. Un groupe de toreadoresse forme en avant. Un d'eux se détache, court au balcon de la reine, met le genou en terre, et demande la permission de commencer la fête. Sa Majesté l'accorde d'un geste. Qn remarque que le quadrille des toreros porte cette fois, au lieu de la mantera des courses ordinaires, le vrai chapeau espagnol, en forme de demi-lune, coiffure au surplus fort incommode pour des gladiateurs.

La barrière s'ouvre de nouveau, et l'on voit entrer dans la place (l'arène) quatre voitures à six chevaux, précédées de piqueurs, et sur lesquelles brillent les éclatantes livrées et les antiques armoiries des plus grands noms d'Espagne ; c'est le duc d'Altamira, le duc d'Abrantès, le duc d'Ossuna. le duc d'Albe. Que viennent-ils faire? Ils ont revêtu le grand costume de cour et ceint l'épée comme pour une réception de chevaliers; leurs chevaux, couverts de harnais magnifiques, ont la crinière tressée d'or et la tête ornée de rubans et de roses pompadour* Une armée d'écuyers et de valets de pied les escorte. Les ducs défilent fièrement le long des barrières, et chacun d'eux s'arrête à son tour devant la loge royale. Que demandent-ils?

C'est ici le moment de rendre compte d'un Usage qui se rattache à la grande tauromachie espagnole. Les fmziones

LES OULKSES DE TAUliEAUX A MADKID. 185

reaies, outre l'avantage qu'elles ont de se distinguer tout à fait des courses ordinaires, soit par la magnificence de l'appareil, soit par le programme du spectacle, ont le privilège d'enrôler despicadores de distinction, fils de famille, officiers de Tarmée, qu'attirent dans ce danger l'honneur et l'appât de la récompense promise au courage qui ose l'affronter. Les caballei^os qui consentent à courir le risque d'une course aux taureaux en présence de la reine, un jour de fonction royale, reçoivent pour leur vie, s'ils échappent, une pension de 8,000 réaux et le titre d'écuyers de Sa Majesté. L'amorce est friande, et on assure que les concurrents sont nombreux. Cela ne doit pas étonner d'un peuple aussi naturellement intrépide que le peuple espagnol. Mais les conditions d'admission sont sévères; il y faut un renom de vigueur et de courage incontesté, pçut-etre aussi un peu de faveur. Quoi qu'il en soit, chaque caballero deplazza. comme on les appelle, je crois, est obligé de trouver un parrain qui le présente à la reine à l'entrée de la carrière, et qui se fait le répondant de sa loyauté et chevalerie. Les plus grands seigneurs se prêtent volontiers à la dépense et à la fatigue qui résulte pour eux de l'exercice de ce patronage, et font des frais considérables pour donner de l'éclat à leur apparition sur la place. C'est ce qui explique et la somptuosité du cortège dont je viens de donner une description affaiblie, et celte halte où nous avons laissé les voitures devant la loge de Sa Majesté.

Le duc-parrain en descend le premier et il offre la main au caballero qui l'accompagne. Tous deux s'inclinent devant la reine qui fait signe qu'elle consent, et ils remontent en voiture. Chaque voiture est suivie par un quadrille de gens du métier, picadores, chulos, banderilleros et espadas, vêtus de leurs plus beaux costumes, et, après avoir accompli la cérémonie du salut et de la présentation, défile le long des tablas (barrières), saluée elle-même \)i\v les applaudisse-

ments de la foule el les joyeuses fanfares de la musique officielle. Après le défilé des voitures, il y a celui des chevaux de selle, de ceux qui doivent courir sous le cahallero, et affronter pour lui les redoutables cornes du taureau. Tous ces chevaux, au nombre de trente, viennent des écuries de la reine. Au lieu de ces tristes rossinantes, vouées (passezmoi le mot, il rend à peine la chose) à un étripaillement systématique et inévitable, qui figurent dans les courses ordinaires et en sont la honte et le dégoût, ce sont de nobles coursiers qui sauront se défendre, éviter le taureau, l'attaquer vigoureusement, affronter le danger ou le tourner, suivant les vicissitudes de la lutte, et qui mourront, s'il faut mourir, d'un tout autre air, au grand jour de cette arène triomphante, que sous le couteau du charnier ou sur la paille de l'abattoir. «

Les chevaux de la reine, couverts de selles bleues et vertes, la crinière tressée aux couleurs du harnais, conduits par des palefreniers en livrées d'or, après avoir parcouru fièrement la carrière, sont ramenés dans leurs écuries, moins les quatre qui doivent figurer les premiers; et alors commence la course par le défile des combattants. En tète, un peloton de hallebardiers en costume du seizième siècle; derrière, les cahalleros de plazza, à cheval, lance à la main. Le premier porte un manteau de velours bleu et des plumes blanches et jaunes à son chapeau ; le second, un manteau vert, plumes vertes et blanches ; le troisième, un manteau rouge, plumes de même couleur ; le quatrième, un manteau vert et des plumes noires. Chacun d'eux a une épée suspendue à sa ceinture et qui bat les flancs du cheval. Les culottes et les bottines de peau, armées de longs éperons, complètent le costume. Entre chaque cavalier, marche à pied une sorte de comitiva, composée d'écuyers revêtus de manteaux bleus avec des capes rouges , portant sur une espèce de plastron les armoiries des seigneurs-ducs, et suivis par un quadrille de

toreadores de profession, lesquels ont chacun le costume de leur emploi. On sait que rien n'est plus élégant, plus brodé, plus pimpant et plus leste que Taccoutrement de ces hommes dont le métier est d'affronter une mort horrible, quatre fois par mois pour le moins, pendant les deux tiers de Tannée...

A la queue du cortège marchent les alguazils à cheval» couverts du manteau noir traditionnel, le chapeau à plumes sur la tête, la baguette de police à la main ; au lieu de saluer seulement la loge royale comme tous ceux qui les ont précédés, ils s'y arrêtent, forment une ligne de bataille en face des hallebardiers, les yeux fixés sur les personnes royales, immobiles et imperturbables, autant que le permet la fortune du combat; car il arrive vingt fois, pendant le cours de la joute, que le taureau se dirige avec des intentions perfides du côté de ces respectables surveillants de Tordre public, qui alors sont bien obligés de quitter la place avec toute sorte de confusion et de péripéties divertissantes; Tun e?t emporté par son cheval et perd son chapeau; l'autre perd la tête, ce qui est plus grave, et vide les arçons. Un d'eux, entraîné par une course rapide et effrénée, fit trois fois le tour de l'arène, suspendu des deux mains à sa selle, et ne s'arrêta que pour tomber sous la corne du taureau. Par bonheur, un toréador le sauva. Tous ces incidents excitent dans la louleun rire homérique, une hilarité foudroyante et des applaudissements furieux. Les alguazils, qui ont l'air d'être là pour Tordre public, n'y sont en réalité que pour le plaisir de la multitude. Ce sont les niais et les paillasses du drame, avec cette différence que, faisant ce métier sans vocation décidée comme les paillasses ordinaires, ils n'en sont que plus amusants pour la foule. « Cet âge est sans pitié ! » Gela peut se dire des peuples comme des enfants.

Après les alguazils viennent les attelages de mules destinés à l'enlèvement des cadavres; des muletiers en veste de ve-

lours bleu relevé par deux rangs de boutons d'argent, conduisent comme pour une fête ces indociles pourvoyeurs du charnier, qui marchent trois par trois, richement enharnachés et agitant des colliers de sonnettes retentissantes.

Alors un desalguazils sort des rangs et metle genou en terre. Le président de la fun%ion realc jette, du haut de la loge de Sa Majesté, les clefs du toril entourées de rubans roses. L'alguazil remonte à cheval, court au toril et remet les clefs au gardien. Au même instant sonne une fanfare; une nuée de pigeons de toutes couleurs s'échappe d'une volière et fuit à tire-d'aile par-dessus la tête des spectateurs, pendant que la porte du toril s'ouvre, et que, furieux d'une longue réclusion, l'œil hagard, la tête au vent, à la fois étonné et excité par le ciel éclatant, les cris de la foule et les couleurs ennemies qui étincellent au loin sur la place, le taureau se précipite, comme avide de livrer son dernier combat et de hâter sa dernière heure.

Le combat commence

Les quatre premiers taureaux appartiennent de droit aux caballeros deplazza. Aussi sont-ils là tous les quatre, la lance au poing, le corps en avant, le genou rivé à la selle, l'œil fixé sur le redoutable ennemi qui s'avance. Quant à lui, du premier bond il a mis le désordre dans la place ; les alguazils sont en fuite, les hallebardiers ont baissé leurs piques, les toreadores ont sauté la barrière ou se sont couchés à terre sous la protection des hallebardes ; la terreur est partout. . . D'un second bond, le taureau aborde un des caballeros et le renverse ; d'un troisième coup de corne il blesse grièvement un cheval qui s'échappe emportant avec lui son cavalier. Jamais combat n'avait commencé avec des apparences plus terribles; et sans la retraite éperdue des alguazils qui entretenait la bonne humeur dans l'assistance, le drame semblait tourner au tragique. Le taureau poursuivait sa victoire ; mais il avait compté sans Romero.

Don Romero est un des officiers du régiment de la reine Christine. H est jeune, hardi, d'une force et d'une adresse qu'on va juger à l'œuvre. Il portait le manteau vert à la Henri III avec la toque aux plumes de même couleur. Il montait un cheval ardent et souple, qu'il maniait avec une grâce admirable en présence d'un si grand danger. Don Romero, voyant le taureau maître du terrain, pousse au monstre, comme l'Hippolyte de Racine, mais avec plus de succès. Du premier coup de lance sa défaite est assurée. Le fer est resté dans la plaie ; l'animal pousse un mugissement affreux, et bientôt harcelé, tourmenté par la troupe des toreadores, livré à une rage impuissante, il succombe. Un coup de couteau l'achève. Les fanfares sonnent la victoire de don Romero, qui vient saluer la loge royale au milieu des applaudissements de la foule. Les aficionados font remarquer en ce moment aux spectateurs novices, comme moi, que toutes les règles de la tauromachie sont suspendues en l'honneur du caballero. C'est lui qui remplit, à cheval, le rôle du matador. Tout le reste est sacrifié à son succès ; et les plus renommés champions de la place. Montés lui-même, ne semblent en ce moment que des comparses chargés de l'escorter, de le faire valoir, de lui ménager des coups décisifs, et de célébrer ses vertus et son triomphe, comme un chœur de tragédie grecque.

Le taureau qui entre dans l'arène après ce premier combat avait la vie dure. Le caballero le frappe cinq fois de sa lance; l'animal ne tombe qu'au cinquième coup.

Le troisième taureau se précipite avec une telle fureur sur rintrépide Romero qu'il renverse son cheval ; mais don Romero lui fait, en tombant et sans vider les arçons, une blessure mortelle. Le cheval se relève et le cavalier avec lui. Le taureau va tomber à quelques pas. Des applaudissements frénétiques accueillent ce coup extraordinaire et presque uni- (jue dans les annales de la tauromachie,

Enfin le même vainqueur met fin à la lutte des caballeros en tuant de deux coups de sa lance le quatrième et dernier ennemi qui se présente. Ses compagnons, blessés et désarçonnés, ont successivement quitté la place. Lui seul a soutenu le combat jusqu'au bout, sans avoir ni souillé son manteau, ni laissé tomber sa toque, ni dérangé sa coiffure. Il ramène son cheval blessé, mais vainqueur, et, après avoir fait le tour de l'amphithéâtre au milieu des témoignages d'un enthousiasme universel, il se retire enfin sur un ordre gracieux de la reine, non sans avoir exécuté quelques voltes hardies avec l'adresse d'un cavalier accompli.

J'ai vu bien des ovations dramatiques dans ma vie, monsieur; je n'ai rien vu de pareil au triomphe de Romero. Il y a des capitaines qui ont gagné des batailles rangées, et qui n'ont pas reçu un tel accueil en rentrant dans leur patrie. Combien de héros qui ont contribué par leur courage et au prix de leur sang à Tindépendance de l'Espagne, et qui auraient pu être jaloux en ce moment de la gloire de Romero î Pour moi, je savais un gré infini à ce caballero de m'avoir sauvé l'horreur de ces boucheries officielles, en y transportant un genre d'intrépidité inattendue et chevaleresque qui se fait désirer dans ces fêtes sanglantes. La tauromachie venait d'avoir son carrousel héroïque. Ces scènes me reportaient par l'imagination aux plus vaillantes passes d'armes et aux plus nobles coups d'épée de nos aïeux. Mais ce n'était que le premier acte du drame; il en avait deux

Madrid, le 17 octobre 1846.

Je vous ai donné, dans ma lettre d'hier, le récit du

premier acte de la course royale du 16. C'était l'acte héroïque. Ma tâche était facile. Elle est moins agréahle aujourd'hui. Nous sortons de la tauromachie d'amateurs pour entrer dans la tauromachie classique. Nous échappons à la fantaisie. La tradition et la routine nous saisissent. Il n'y a plus à capituler avec elles. Bien qu'une course royale soit, en général, l'image très-effacée des combats ordinaires, de ceux où se plaît la foule et où triomphenl les aficionados (dilettantij, tout s'y passe cependant avec ce respect de la règle et des précédents, qui est une des prétentions de la foule quand il s'agit de spectacles; et je n'oublierai jamais par quelle brutale explosion de sifflets fut accueillie l'entrée de la cour à une des dernières représentations de la porte d'Alcala, parce que cette entrée tardive avait obligé le quadrille des toreros à faire une seconde fois sa procession par devant la loge royale, en interrompant la course : ce qui est contraire à la règle. Le peuple espagnol est formaliste par essence, et les amateurs de taureaux sont d'un purisme impitoyable. Chaque assemblée du cirque a son tribunal officieux qui juge les incidents de la lutte avec la dernière rigueur; et malheur à ceux qui tombent sous le coup de cette juridiction improvisée et inflexible!

Une fois rentrés dans la routine d'une course de taureaux ordinaire, rien de plus monotone, monsieur, pour les assistants étrangers, qu'un pareil spectacle. Voici, invariablement, les trois péripéties par lesquelles le drame est obligé de passer. On lâche un taureau qui, d'ordinaire, et après le coup de corne donné au sombrero de son gardien, marche

droit au^picadores ranges à cheval, la lance au poing, le long de la barrière et presque appuyés sur elle. Ces hommes sont bourrés de coton comme des mannequins et bardés de fer comme des Croisés. L'animal décroche un, deux, quelquefois trois chevaux, suivant la force ou la fureur dont il est doué. Comme lea picadores ne montent que des chevaux échappés à l'abattoir, aucun ne résiste; ils sont à peu près infailliblement éventrés. Mais s'ils ne sont pas tués sur le coup, \e picador remonte à cheval, et le voilà chevauchant de nouveau à l'enconlre de la bêle furieuse, et la provoquant de la lance pendant que sa monture traîne entre ses jambes ses entrailles ensanglantées. Un picador ne renonce à son cheval que quand il est tout à fait mort. C'est la règle, fondée sur l'exigence du fournisseur. Souvent un cheval laissé pour mort sur la place est de nouveau attaqué et fouillé par le taureau. J'en vis un, au cirque de la porte d'Alcala, que le taureau, d'un vigoureux coup de cornes, remit sur ses jambes, l^e pauvre animal y resta quelques instants, jetant autour de lui et sur la foule indifférente son triste et morne regard. Il fit ainsi le tour de Parène de l'air d'un ressuscité, marquant son passage par une rivière de sang, et puis on le vit tomber tout d'un coup pour ne plus se relever. Ces épisodes sont fréquents. Ils sauvent, mais d'une façon bien horrible, la monotonie du spectacle.

Mais voici le tour des banderilleros ; c'est la seconde période de la course. Les banderillas sont des flèches aiguës, garnies de papier de couleur, (jue des hommes résolus enfoncent dans le cou du taureau pour l'exaspérer, le pousser à bout et lasser sa fureur en l'excitant. Celte opération, qui semble périlleuse au premier abord, n'est cependant qu'un jeu pour ces coureurs agiles qui ne se font jamais faute d'une retraite rapide par- dessus la barrière, quand le taureau ne s'y prête pas. 11 y a plusieurs espèces de banderillas. A la course d'hier, les flèches étaient garnies de rubans, de

fleurs ou de filets d'où s'écliappaient des oiseaux ; d'autres fois, quand le taureau est trop làrhe, on lui met les banderillas de fnego : ce sont des artifices qui éclatent sur sa tête en fusées retentissantes, et qui jettent dans une colère inexprimable ranimai le plus résigné.

Ainsi livré au supplice d'une fatigue sans relâche, d'une excitation sans pitié et d'une agonie sans rémission ; harcelé par les chidos qui viennent incessamment secouer devant ses yeux leurs manteaux de toutes couleurs, par les cris de la foule qui tour à tour le poursuit d'imprécations formidables, s'il fait mine de se retirer, ou d'applaudissements frénétiques, s'il défend son terrain avec vigueur ; arrivé enfin à la troisième phase de cette lutte inégale, le taureau se trouve en face de son bourreau, celui qui est chargé du dénoûment de la pièce, qui autrefois se nommait matador, et qui aujourd'hui s'appelle ^5/}arfft (épée). C'est en effet l'épée d'une main et la mideta (drap rouge) de l'autre, que le matador s'attaque au taureau. 11 n'y a pas deux manières de tuer un taureau : il faut le frapper en face, loyalement, noblement, d'une main ferme et d'un coup assuré. Il faut que l'épée aille droit au cœur, et qu'elle s'y enfonce jusqu'à la garde. C'est encore la règle, mais tous ne la suivent pas. C'est le nœud du drame. Un bras vigoureux et exercé peut seul le trancher. Car d'une part l'animal n'y met pas de bonne volonté, de l'autre les bons matadores sont rares. Le grand intérêt de la course se résume donc, dans ce moment suprême, la mort du taureau. Cette mort est quelquefois une boucherie, comme il est arrivé à la course royale d'hier, où un espada maladroit a donné plus de dix coups d'épée impuissants; alors la foule s'impatiente, elle siffle outrageusement, elle appelle à grands cris une lutte plus loyale et une lin plus prompte, mais le matador ne peut être remplacé devant son taureau ; il tient au bout de son épée, comme sa propriété, ce dénoùment insaisissable, cl c'est un grand vn-

nui, je l'avoue, quand cette péripétie se prolonge; mais le cas est rare.

A la course d'hier, trois espadas d'un haut renom se disputaient la faveur de la foule, et les dénoûments marchaient grand train. C'était tour à tour le célèbre Montes, le Giclanero et le Cucharès. Ce dernier a tué son taureau d'un coup foudroyant derrière la tête. L'épée avait à peine touché, mais elle avait coupé la moelle épinière. L'animal est tombé comme frappé de la foudre; ce n'était qu'un coup d'épingle. Montés y a mis plus de façons. Après avoir salué la reine, il s'est avancé lentement vers le taureau avec le calme et l'aplomb d'un homme qui a gagné quatre millions de réaux à ce métier ; et une fois en face de son redoutable ennemi, il l'a amusé quelque temps, puis tout à coup, par un mouvement horizontal de la main, d'une sûreté et d'une justesse remarquables, il lui a plongé Tépée tout entière dans la poitrine. Le taureau était mort.

Ce coup de Montés est fort estimé des amateurs. Rien ne peut d'ailleurs donner une idée de la sérénité parfaite avec laquelle cet habile matador accomplit son périlleux office. On comprend, à le voir, l'enthousiasme de la foule, même si on ne le partage pas. Mais il faut savoir que le matador est pour la foule espagnole une espèce de deus ex machind, celui qui tient dans sa main tout l'intérêt de la pièce, et auquel s'attachent toutes les passions engagées dans la lutte. Chacun a son matador préféré. Montés a un grand parti; le Ciclanero a le sien qui n'est pas moindre ; le Cucharès commence à les })alancer tous les deux. Les jeunes épées font pâlir les vieilles. Encore une fois, monsieur, si on veut se rendre compte de l'intérêt, d'abord inexplicable, qu'un peuple intelligent, poli, loyal, qui a une littérature dramatique célèbre dans le monde entier, prend à ces scènes de carnage qui durent des jours entiers, au grand détriment de plaisirs plus civilisés et d'affaires plus sérieuses ; si on veut avoir lo

mot de cette énigme, il faut se figurer que le public espagnol est partagé, comme autrefois les spectateurs du cirque à Constantinople, en factions qui se disputent sur la prééminence des matadores et sur celle des taureaux, qui se prononcent avec passion pour ou contre tel pâturage, pour ou contre tel coup d'épée, et qui attachent au maintien des règles de la tauromachie ce respect jaloux qui semble en faire une des institutions du pays. C'est là peut-être qu'est le secret de cette insigne faveur dont jouissent encore, dans l'Espagne moderne et constitutionnelle, ces traditions d'une époque barbare. A Epsom et à Chantilly, cherchez (sans comparaison) ce qui passionne les sportsmen, vous verrez que ce n'est pas toujours la noble prétention de pousser au développement de la race chevaline. De même, à Madrid, demandez-vous pourquoi toutes les classes de la société, depuis les plus humbles jusqu'aux plus illustres, rivalisent d'entraînement pour les combats de taureaux. Vous trouverez qu'il entre dans cette passion beaucoup moins d'inspirations héroïques et de goûts sanguinaires que les flatteurs ou les envieux delà nation espagnole ne le supposent. Comment! le peuple espagnol aurait besoin du retour périodique de ces boucheries pour rester brave! Cela est absurde. Et, d'un autre côté, ce serait le goût du sang qui seul donnerait raison de ces spectacles; et le gouvernement d'un grand pays consentirait à les encourager et à les perpétuer pour cette fin! Cela n'est pas moins impossible. Non, les combats de taureaux, jugés avec nos mœurs et nos habitudes françaises, sont un spectacle horrible, rebutant, et, qui pis est, ennuyeux (quand ce n'est pas la reine qui les donne, comme celui d'hier). Mais le génie espagnol, inspiré par une longue tradition, y met ce qui nous échappe. Inclinons-nous devant ce mystère, ne cherchons pas à l'expliquer au détriment d'un peuple ami. Laissons-le rester Espagnol dans la mesure où il lui plaît de l'être, avec ce mélange de fierté.

104 \OYAGKS ET VOYAGEURS.

de politesse, d'humeur jalouse et d'instincts violents qui le caractérisent à un si haut point. De notre côté, restons Français, et ne nous engouons pas follement, comme on nous y pousse aujourd'hui, de mœurs, de ridicules et de spectacles étrangers! Ne laissons déteindre sur nous ni le jargon du sport anglais, ni la métaphysique du club allemand, ni le sang versé dans les corridas, même royales!

J'achève mon récit. J'ai vu tuer hier, dans la seconde partie delà course royale, sept taureaux avec les circonstances que j'ai racontées. J'ai vu blesser quelques cavaliers, éventrer une demi douzaine de chevaux-, la chose s'est faite, et bien faite, en moins d'une heure. Un taureau qui refusait le combat a été livré aux pétards; la foule demandait les chiens : Perroslpervos ! c'est une des variétés de ce terrible plaisir. Être livré aux chiens est pour le taureau le comble de l'ignominie. Quand la douzième victime allait être lancée dans l'arène, il faisait nuit; la reine s'est levée, et le spectacle a été renvoyé au lendemain. Le spectacle d'aujourd'hui a duré dix heures, comme celui de la veille; même fête demain. En tout, trente heures et cent taureaux. Malgré cela, l'enthousiasme de la population ne s'est pas affaibli. Chaque jour d'ailleurs, dans cette trilogie meurtrière, a son cachet particulier. Hier» c'était la reine qui donnait la fête avec les pompes que j'ai décrites; aujourd'hui, c'est Vayiinlamiento. La fête est municipale au plus haut degré. Les caballeros de plazza ont pour parrain le corrégidor. Tout s'y passe comme dans la journée du 16, moins la magnificence et le chevaleresque dans le spectacle. Demain, c'est la fête du peuple. Plus de cavaliers à blason, plus de patrons à parchemins; une bonne et vigoureuse course, classique à faire frémir ; de bons coups de lance à renverser des tours, d'épouvantables coups de corne à enfoncer des bataillons! Et pour que tout le monde jouisse à son aise du spectacle dans cette immense enceinte, la ]Ua%za sera divisée en deux par une barrière. Deux tau-

reaux combattront à la fois; la barrière étant médiocrement haute, il arrivera souvent qu'un des deux taureaux la franchira d'un seul bond, et alors le conflit sera terrible. Dans un espace ainsi restreint, deux animaux furieux se disputeront les hommes et les chevaux, jusqu'à ce que tous deux meurent presque à la même place,

Alterum in alterius lapsantem sanguine...

Tel est le spectacle qui terminera les fêtes de Madrid.

Oh! monsieur, pour qui a vu, ces jours derniers, pendant la première période de cette allégresse populaire, les éclatantes illuminations du Prado, et tous les balcons tendus de somptueuses étoffes, et les maisons des riches habillées de velours rouge et brochées d'or comme des duchesses un jour de gala; pour qui a vu ces merveilles de l'éclairage en verres de couleur qui semblaient l'occupation et la rivalité de la ville entière, et ce pompeux cortège qui conduisait la famille royale et nos princes à l'église d'Atocha, curieuse et brillante page de l'histoire d'un autre âge conservée par la piété monarchique du temps présent; pour qui a été témoin de ces manifestations irrécusables de l'esprit civilisé et du goût excellent qui caractérise la nation espagnole, qu'il est triste d'aboutir aux boucheries de la Plazza Mayor! Vous savez que j'ai fait mes réserves pour la beauté du coup d'œil que la place elle-même présentait, indépendamment du spectacle. Je n'ai pas tout dit. C'est un des plus magnifiques que j'aie vus. Le soleil était de la fête, et à mesure qu'il déclinait davantage sur l'horizon, on eût dit qu'il voulait lutter par l'éclat, même affaibli, de ses rayons et par le jeu de sa lumière expirante contre les émotions de l'amphithéâtre. Pour moi, monsieur, le vrai spectacle était là. J'ai rarement vu une scène d'un plus imposant effet, et je compris alors ce que m'avait dit, quelques jours auparavant, un des plus

Spirituels historiens de la tauromachie qui en est en môme temps un admirateur passionné, M. Théophile Gautier : « Il n'y a pas, me disait-il, de véritable combat de taureaux sans soleil. » Vous savez, monsieur, que l'institution des courses royales remonte à Philippe II. La fête d'hier a été une représentation rigoureusement exacte de celles du seizième siècle. Depuis cette époque, il est d'étiquette que la course royale n'ait pas lieu si le soleil, qui est le premier invité de toute fête espagnole, ne répond pas à l'invitation du monarque. En d'autres termes, les taureaux ne sortent pas par le mauvais temps.

Je ne finirais pas, monsieur, si je voulais rassembler dans cette lettre, écrite à la hâte, tous les épisodes qui, en dehors de la place elle-même, où la monotonie règne trop souvent, ont signalé ces jours consacrés à la tauromachie officielle. On raconte que M. le duc de Montpensier a fait remettre à l'intrépide don Romero, le héros de ma lettre d'hier, une magnifique épée en témoignage de son estime. M. Alexandre Dumas, qui est arrivé ici à la tête d'une sorte de colonie littéraire composée d'écrivains distingués, tels que M. Maquet, et de peintres célèbres, tels que M. Louis Boulanger; l'auteur de Monte-Cristo assistait dernièrement à une course au cirque de la place d'Alcala. Dans un moment d'enthousiasme, après un magnifique coup d'épée du Ciclanero, M. Alexandre Dumas lui jette son étui à cigares, que le matador a ramassé ( fusage le permet) au milieu d'un tonnerre d'applaudissements qui s'adressaient autant à ïaficionado kânçah qu'à Vespada espagnol. A la course royale, M. Dumas a offert une place dans sa loge au brave Romero, dont il racontera sans doute la biographie quand viendra pour lui le moment de résumer ses impressions de voyage. Les œuvres de M. Dumas sont affichées à Madrid avec des lettres longues de deux mètres. On le traduit et on le recherche. Il s'est placé du premier coup au nombre des par-

tisans les plus passionnés des combats de taureaux. Je lui ai entendu dire, comme il sortait d'une course : « Faites donc des drames après cela ! » Hier, Tauteur des Mousquetaires dînait chez la reine. Après dîner, je le vis, dans le salon de Sa Majesté, faisant éclipse avec sa haute stature à deux ou trois grands d'Espagne, et racontant ses émotions de spectateur et de touriste. Je me réjouis, monsieur, pour l'honneur des lettres françaises, que notre célèbre romancier ait été l'objet de ces attentions à Madrid. Qui sait? il y a peut-être encore des pays en ce monde où M. le marquis de la Pailletterie aurait eu plus de succès avec ses plaques d'or et d'argent que M. Alexandre Dumas avec ses livres.

Et maintenant adieu, monsieur; vous excuserez la longueur de cette lettre ; car, vous le savez, aux gens qui voyagent le temps manque pour bien écrire et surtout pour abréger.

Août 1852.

Plombières a été autrefois à la mode, et Plombières n'y est plus. Il y a une raison, ou tout au moins une cause à cela : Plombières est aujourd'hui surpassé en fait d'élégance, de confort, de distractions et de plaisirs mondains par tous les établissements thermaux qui ont l'entreprise d'attirer le monde. Plombières ne s'est amélioré que par le côté pratique et sérieux; il n'a rien donné au luxe. Il est devenu, sur beaucoup de points, hygiéniquement supérieur; il est resté, quant aux accessoires plus ou moins superflus (d'autres diront plus ou moins nécessaires), dans une immuable infériorité.

11 n'est pas besoin d'être médecin et d'écrire avec autorité, ainsi que l'a fait sur ce sujet même notre ami le docteur Donnés pour s'apercevoir que Plombières a fait de très-grands progrès comme établissement thermal, dans le sens sérieux du mot ; — et il n'est pas nécessaire non plus d'être excessivement mondain pour trouver qu'on ne s'y amuse guère, si par hasard on y vient pour s'amuser. Mais c'est qu'aujourd'hui les malades sont devenus si exigeants ! . .. Autrefois, quand on avait quelque bonne maladie chronique

* L'article de M. Donné a paru dans le Journal des Débats. J'ai souvenir de l'article, non de la date.

à soigner, rhumatisme, gastro-entérite, obstruction du foie, de la rate, du pancréas ou du mésentère, — on était modeste, on ne demandait qu'à guérir. Aujourd'hui on veut s'amuser en attendant, ou même au risque de retarder h guérison. Un voyage aux eaux était autrefois toute une affaire : on y arrivait par des chemins effroyables, on y habitait, quoi qu'en dise Montaigne, de sales masures; on y vivait d'eau claire, la seule chose qui n'y manquait pas; et on se félicitait de toutes ces épreuves (les Mémoires en font foi) si la santé était au bout. Aujourd'hui, si le bain ne vous offre pas la chance de quelque beau coup de lansquenet ou de quelque intrigue d'amour; s'il n'est pas l'occasion d'étaler un grand luxe de toilette et de coudoyer une demi-douzaine d'altesses royales, la santé n'est rien. — Amusez-nous d'abord , disent les gens du monde, vous nous guérirez après, si vous pouvez. — Plombières commence par le plus difficile. Il vous guérit, mais il s'arrête là, et vous envoie... vous promener ailleurs, si vous demandez davantage.

Ce n'est pas que Plombières manque d'agréments naturels; il est peu de pays mieux situés. La ville, couchée sur la source même qui la fait vivre et qu'elle semble couver comme un trésor, s'étend dans le creux d'une étroite vallée, toute retentissante de cascades, plutôt protégée que dominée par de vertes montagnes, d'où se répand à l'entour la saine odeur des prairies suspendues au flanc des coteaux et des forêts séculaires qui les couronnent. Quatre grandes routes y aboutissent; celles de Remiremont et d'Épinal, au nord ; celles de Luxeuil et de Saint-Loup, au sud; et chacune de ces routes est à elle seule une excursion délicieuse. Je ne dis mot de la Promenade des Dames \ qui tient à la ville

* Ainsi nomn)ée en souvenir de la protection qu'étendait sur tout le pays la riche abbaye de dames nobles, fondée, il y a plus de douze siècles, sous la protection de saint Homaric. ( Voir le GtiiJp de M. Friry, tome II, page 6.)

même, à rentrée de la route de Remiremont. Cette promenade est charmante, et de tout ce qui peut y attirer les promeneurs, grands arbres, douce fraîcheur, ombre épaisse, verts gazons, eaux murmurantes, rien n'y manque, hormis quelques dossiers à des bancs moins rustiques. Rien n'y manque, et personne n'y vient. C'est là un des travers de la province : plus une promenade y est magnifique, moins elle y est fréquentée. A Plombières, il n'y a guère non plus de milieu ; on sort de la ville, ou on reste chez soi. Une fois dehors, il est vrai, les promeneurs n'ont que l'embarras du choix. Toute route mène à quelque sentier qui s'enfonce dans la vallée, court le long des torrents, s'égare dans les bois ou grimpe sur la montagne. Il en est qui vous mènent lentement, et par de fraîches allées, toutes remplies d'ombre et de mystère, jusqu'à des hauteurs prodigieuses d'où se découvrent tout à coup, comme à la Fontaine Stanislas (sans compter d'assez mauvais vers du chevalier de Boufflers), des perspectives infinies; d'autres qui descendent par des rampes rapides, habilement ménagées pour -les voitures, dans de riches vallons, comme est celui qui, des ruines féodales de FougeroUes et du village de Laitre, conduit à la vallée des Roches et à l'antique et riante abbaye d'Hérival en traversant levald'Ajol. Le val d'Ajol, baigné par les eaux de la Combeauté, n'a de comparable, dans mes souvenirs de voyageur, que la vallée d'Argelez sur le gave d'Azun, dans les Hautes-Pyrénées.

Que si vous êtes curieux de souvenirs historiques et d'archéologie pittoresque, arrêtez-vous un instant avant de descendre dans la plaine ; l'horizon est là sans limites. Voici à droite, dans cette brume légère et bleuâtre qui les voile à peine, les verts coteaux de la Bourgogne ; voici la côted'Aigremont, qui se souvient d'Arioviste* ; en face ce sont les

* Guile (le M. Friry, tome I, pages 50 et suivantes.

lieux témoins des pieuses extases de saint Colomban ; à gauche est Olichamp , où les Bourguignons furent vaincus en 1472, et les paysans lorrains ont fait un proverbe, par allusion à cette déroute :

C'est comme tambours de Bourgogne, Beaucoup de bruit, peu de besogne...

Les Bourguignons s'en sont bien souvenus depuis. Quant au val d'Ajol lui-même, il garde le souvenir de cet héroïque et infidèle Charles IV, qui osa résister à Bichelieu, à Mazarin et à Louis XIV; et M. Friry cite à ce propos une anecdote toute lorraine qu'il a trouvée dans un biographe contemporain. Je la cite à mon tour, parce qu'elle peint le vieux temps sans avoir vieilli :

i( Ce prince ne voulait pas laisser le camelot à la discrétion

du velours et de la soie. Il savait le dangereux sens que les praticiens, les procureurs et les avocats donnaient aux lois, les détours captieux qu'ils donnent aux causes, les emplâtres qu'ils appliquent aux maux pour les rendre plus cuisants et les entretenir, et surtout la torture qu'ils donnent à la bourse des clients pour en tirer le sang jusqu'à la dernière goutte... Un jour il rencontra aux portes de Nancy un vieil Vosgien qui y amenait deux de ses tils; il lui demanda ce qu'il voulait faire de ses deux garçons; et, comme il lui eut répondu qu'il les amenait aux études pour en l'aire des avocats qui démêlassent tant de mauvaises affaires qu'il avait, — le duc eut peu d'égards à sa barbe blanche, et lui commanda de ramener ses iils à la garde de ses boeufs, lui disant que s'ils devenaient avocats, ils brouilleraient plus ses affaires qu'ils ne les nettoieraient, et qu'à la fin ils lui dévoreraient toute sa vosge... »

Une fois sorti de Plombières, rien n'est donc plus facile, vous le voyez, que de multiplier ses jouissances pittoresques, de varier ses impressions, de satisfaire à la fois ses yeux et son esprit, de faire provision de souvenirs, d'appétit et d'érudition. Plombières est le centre d'un pays admirable, trèspeu connu quoiqu'il soit à cent lieues de Paris, et dans lequel on peut faire de véritables voyages de découverte. Beaucoup de baigneurs, par exemple, vont chercher la ri-

202 Voyages et voyagkUrs.

vière du Belliard à Tendroit où elle fait le périlleux et bruyant sftw^ de /a cm'^; d'autres poussent jusqu'au pays de Gérard mer, naviguent sur son beau lac, et se procurent la satisfaction de s'asseoir sur la pierre de Charlemagne ; quelques-uns vont voir le lever du soleil sur la cime granitique du Ballon d'Alsace. Mais ce sont là de véritables expéditions ; les promeneurs moins entreprenants s'arrêtent au voisinage. Remiremont surtout les attire par l'antique renommée de ce chapitre de dames nobles dont la première abbesse fut sainte Mactefelde, en 627, et la dernière, Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, en 1786; — longue et curieuse histoire, toute mêlée de passions et d'orgueil, de bienfaisance et de sainteté; histoire que M. Friry * raconte à merveille, où il n'oublie rien, ni les démêlés du chapitre avec le pouvoir séculier, ni les querelles intestines, ni les prétentions, ni les commérages, ni les projets de réforme avortés, ni les tentatives de clôture cénobitique repoussées à force ouverte^, — et qu'il termine par un trait de maître. Louis XIV avait dû visiter un jour la basilique de Saint-Pierre de Remiremont; le chapitre "s'empressa de consulter Bossuet lui-même sur le cérémonial à suivre.

« Je ne hésiterois point à mettre un grand daix assez

exhaussé sur le prie-Dieu du prince, leur répond l'illustre

^ Dans le Guide déjà cité.

* « Et le 2 mai de celte année, le révérendissime évéque et

l'illuslrissime abbesse, avec leur suite, se présentèrent devant la porte du cloître qui regarde la ville. Là étaient déjà arrivées et assemblées la dame doyenne, opposée aux prétentions de la dame abbesse, et les chanoinesses avec leurs servantes et une bonne partie du peuple de la ville. « Alors ledit évêque requit les ouvriers d'apporti^r les ventilions pour les « apposer aux portes du cloître, et en ce fesant, Icsdites dames ou bonne « partie d'icelles vinrent publiquement heurter de telle roideur le nie- « nuisier Démange et les ouvriers qui l'aidoient à porter, qu'ils lurent « contraints de les laisser tomber par terre, sur lesquels lesdites dames <r montèrent aussitôt et les foulèrent aux pieds. »

(Procès-vcrbjl d'enquête du 14 mai 1619.)

prélat. J'approuve le compliment en cet endroit, mais il doit être fort court et convenable à la modestie du sexe... » Et maintenant je reviens à Plombières.

J'ai dit en commençant que Plombières, comme établissement thermal, était en progrès. Nous sommes bien loin du temps, en effet, où Voltaire écrivait à M. Pallu, dans un accès de mauvaise humeur trop justifié :

Du fond de cet antre pierreux, Entre deux montagnes cornues, Sous un ciel noir et pluvieux, Où les tonnerres orageux , Sont portés sur d'épaisses nues; Près d'un bain chaud, toujours crotté, Plein d'une eau qui fume et bouillonne, Où tout malade empaqueté, Et tout liypocondre entêté, Qui sur son mal toujours raisonne, Se baigne, s'enfume et se donne La question pour la santé...

Aujourd'hui Plombières ne ressemble plus à ce portrait, d'ailleurs peu flatté, qu'en a tracé l'impatient philosophe. Le progrès est manifeste. Ici pourtant il faut s'entendre. On a beaucoup fait ; il reste beaucoup à faire. L'État, qui est le véritable régisseur des eaux, a mis la main à des améliorations considérables. Mais le docteur ïurck, qui représente à Plombières, et quelquefois avec une verve de jeune homme, le progrès en toute chose, signale bien d'autres redressements indispensables non-seulement dans l'intérêt des malades indigents, selon lui trop oubliés, mais aussi pour la bonne distribution des eaux thermales qui se perdent là faute d'emploi, tandis qu'ailleurs, comme à Vichy, c'est l'eau qui man(|ue aux malades. M. le docteur Turck a d'excellentes idées sur tous ces points. Il a surtout raison quand il recommande à l'attention de l'autorité administrative l'entretien de ces merveilleux travaux de canalisation sou-

terrai ne qui remontent aux premiers temps de l'ère chrétienne, et où se retrouve encore, après dix-huit siècles, Tindestructible empreinte du génie romain. M. Turck y signale des dégradations sérieuses *. M. Beaulieu, qui a écrit sur Plombières quelques pages savantes et excellentes ^, et qui a visité ces travaux, les pieds dans l'eau, la torche à la main, remarque que « quelques filets d'eau thermale qui ont réussi îV s'ouvrir une issue à travers le béton, viennent se perdre dans le torrent. — Si l'on parcourt son lit à pieds nus, dit-il, il est facile de reconnaître, par la chaleur que Ton ressent,

les places où ils jaillissent » Plombières, en effet, a été à

plusieurs reprises le théâtre de catastrophes redoutables qui l'ont maintes fois détruit de fond en comble. Un incendie au seizième siècle, une inondation en 166i , un tremblement de terre en 1682, un autre débordement de TEau-Gronne en i770, tel est le martyrologe de cette ville, qu'une incroyable vitalité a toujours relevée de ses ruines. Après l'inondation de 1770 notamment (et c'est de cette époque que date sa reconstruction moderne et ce caractère de régularité monumentale qui la distingue), Louis XV, voulant rebâtir Plombières, mit un impôt extraordinaire sur la Lorraine. La ville se releva ; et on peut la croire aujourd'hui, le feu excepté, à l'abri des fléaux qui l'ont si souvent désolée, mais à une condition : l'entretien assidu des conduits souterrains de ses eaux thermales. Cette ville, qui vit de sa source (c'est unproduit deprès d'un million par année pour Plombières et ses environs), est

^ Le conduit qui mène l'eau de la grande source au bain des

Uomains est rempli de fissures. I/eau qu'il devrait contenir s'échappe

on partie dans la rivière et coule en partie en nappe sous la rue. 11 est

indispensable de faire un grand travail pour recueillir cette source et

toutes celles perdues aujourd' hui sur les deux rives de l Eau Gronne, etc. , etc.

[Du mode d'action des eaux minéro-t/iermales de Plombières, par

M. Léopold Turck. Avant-propos, page xix.)

* Antiquités des eaux minérales de Vichy, Plombières, Bains et JSieder-

bronn.

minée par son torrent. On appelle ce torrent l'Eau-Gronne, et je comprends que l'attrait de chercher des étymologies ait fait rapporter ce mot au surnom sous lequel Apollon était honoré en Allemagne et en Ecosse ^ « VApollo-Graiinus, ditM. Friry, a été le protecteur des sources de l'Âuslrasie s'écoulant vers le Rhin, et de celles qui jaillissent dans la partie méridionale des montagnes des Vosges dont nous nous occupons... » Mais Plombières, resserré entre deux montagnes, couché sur le lit d'un torrent rapide, obligé d'exhausser les voûtes sur lesquelles ses maisons sont bâties, pour échapper au péril des inondations et préserver de tout mélange les sources qui le font vivre; — Plombières n'a qu'un ennemi, c'est son torrent. Quand le torrent monte, quand il mugit, quand les Ilots se précipitent, quand Teau gronde, M. Beaulieu a raison, c'est bien reau qui grogne. Le mot est moins savant. Il est plus vrai. L'Eau-Gronne a renversé des maisons: on les arebâties; elles sont aujourd'hui une richesse; mais n'est-il pas triste que l'église elle-même soit seule menacée désormais quand tout est debout, et que, pour réaliser la somme nécessaire à sa reconstruction, l'excellent et charitable curé de Plombières soit obligé de faire appel, par une loterie publique, à la piété des fidèles? Il faut quatre-vingt mille francs pour reconquérir, sur les empiétements de l'Eau-Gronne, le terrain de Dieu. Nous jugerons, par le succès de cette pieuse entreprise, de la religion de ces contrées qui furent évangélisées, il y a douze siècles, par saint Romaric et saint Colomban.

Quoi qu'il en soit de ces réserves, à Plombières il n'y a qu'à louer dans les résultats de l'action administrative et dans rintelligente direction qui est donnée à l'emploi de ces eaux merveilleuses. Plusieurs médecins y concourent. J'ai

' Voir le Dictionnaire de la Fable, article Grannus. Isidore appelle fjranni les longs clievcux des Gotlis.

naturellement cité le premier, dans cette étude, celui d'entre eux qui a le plus écrit et qui a fait le plus parler de lui par Tactive expansion de sa bienfaisance, la vivacité fougueuse de son style et la hardiesse de ses méthodes. Après lui, le docteur Hutin a fait un livre qui n'est pas moins consulté par les malades que par les touristes. L'inspecteur des eaux, l'habile docteur Garnier, est un homme beaucoup plus calme, et c'est à lui que M. Ghomel envoie ses malades : c'est tout dire. Le docteur Garnier donne ses eaux pour ce qu'elles valent, et c'est beaucoup. Mais il n'en fait pas la panacée universelle. Ce ridicule est passé de mode à Plombières, et il n'y reviendra pas, quoi qu'on fasse et quoi qu'on écrive. Je trouve, dans quelques ouvrages de médecine thermale que j'ai là sous les yeux, des nomenclatures vraiment abusives des maladies que Plombières aurait charge de guérir ; pas une n'y manque. Plombières n'a pas besoin de ce programme de Fontanarose. Ce qui fait la vertu de ses eaux (de récentes expériences y ont fait découvrir de l'arsenic en dissolution), c'est leur chaleur naturelle, qui varie de 34 à 52 degrés Piéaumur, leur douceur onctueuse et pénétrante, et leur inaltérable pureté. Si j'osais donner ici lavis du plus incompétent des juges en ce point, je dirais que les eaux de Plombières agissent par leur innocence même, et qu'avant d'y trouver de l'arsenic, pendant plusieurs siècles d'observation, d'analyse et d'expérimentations successives, on n'y a rien trouvé du tout. « Je dois faire remarquer, dit à ce propos M. Francœur, qu'il est vraiment impossible d'expliquer comment des eaux si peu chargées de principes étrangers produisent des effets aussi marqués... » — « Les eaux de Plombières », écrit le docteur Constantin James, qui est maître en cette matière, « les eaux de Plombières sont extrêmement peu minéralisées... Ce sont, chimiquement parlant, des eaux tellement insignifiantes, qu'on ne sait à quelle classe les rattacher. Et pourtant, par un désaccord que nous

avons bien souvent roccasion de noter, ces eaux jouissent des propriétés thérapeutiques les plus réelles et les plus importantes... »

Quel était donc le secret de leur efficacité? Personne ne le savait. Leur vertu seule n'était pas contestable; et pendant longtemps cette incertitude au sujet de leur composition s'était étendue au régime môme qui était prescrit pour en aider l'effet. Un certain mystère, une superstition qu'on eût dit empruntée en partie, comme le remarque très-bien M. Friry, « à l'astrologie judiciaire » présidait au traitement qu'il fallait observer. Ainsi, tantôt on vous plongeait les malades dans Teau jusqu'au menton et on vous les y laissait une journée entière ; tantôt on permettait la boisson ; — Voltaire, qui disait : « Je prendrai les eaux en n'y croyant |)as, comme j'ai lu les Pères de l'Église » , Voltaire les buvait coupées avec du lait; — tantôt donc la boisson était permise, mais on interdisait le bain, ou on ne l'accordait qu'à certaines parties du corps. « En i615, du temps (( du médecin Berthemin, dit M. Friry, on se baignait « tout debout dans les bains de Plombières. Les Allemands « qui s'y rendaient demeuraient dans le bain tout le jour, ({ y grenouillaient et y faisaient même apporter leur soupe « quand ils se sentaient faibles. » Plus tard, à l'époque où vivait dom Cal met (on a de lui un Traité des eaux de Plombières), « on se baignait avec beaucoup plus de précaution, on n'entrait dans l'eau que jusqu'à mi-corps ou jusqu'à la poitrine, et on ne permettait pas d'y mettre les mains... » D'un autre côté, moitié religion, moitié routine, la série septénaire avait prévalu dans l'administration des eaux. On y consacrait vingt et un jours, ni plus ni moins. Pourquoi vingt et un? On vous eût trouvé alors fort curieux de le demander, et aujourd'hui môme chacun se soumet à ce vieil usage sans savoir pourquoi. Je trouve pourtant dans un livre imprimé à Raon-l'Étape (Vosges), par son auteur môme, au-

jourd'hui imprimeur à Plombières, livre très-inconnu, trèssérieux et très-singulier, toute une théorie sur le chiffre 5 combiné avec le chiffre 7, qui est peut-être, quoique appliquée à un ordre d'idées fort différent et traitée avec une imperturbable gravité de style et de dialectique, l'explication de cet usage immémorial des vingt et un bains.

« Dans le nombre sept, écrit M. Docteur, se trouvent enfermées toutes les attributions caractéristiques du feu élémentaire et du feu des esprits... Le nombre sept, en effet, est un nombre privilégié de l'Écriture sainte, et on voit dans ce livre divin qu'il forme en quelque sorte le pourtour ou l'encadrement de toutes les pensées de Dieu. C'est pour cela qu'il y a sept jours dans la semaine, et que tout est mathématiquement calculé sur ce nombre dans les scènes pittoresques et scellées d'un cachet divin que nous présente l'Apocalypse. Du reste, nous devons dire que ce n'est point pour atteindre le chiffre sacramentel et figuratif de l'Ecriture sainte que nous avons enclos dans le nombre sept les formes caractéristiques de chaque agent matériel, mais que nous y avons été conduit par l'ordre même et la nature des divers phénomènes... ^'ingt et une actions se produisent donc dans l'univers pour produire toutes les merveilles que nous y voyons ; et ces vingt et une actions, qui procèdent du nombre trois, se rencontrent avec la même régularité dans le monde des esprits \ » etc.

Quoi qu'il en soit de ces coutumes dans le passé et de ces divagations dans le présent, Plombières n'en a pas moins été, à toutes les époques, un rendez-vous d'illustres malades, et il n'en a pas moins conservé sa clientèlesérieuseendépitde la mode qui entraîne ailleurs les souffrances superficielles et les malades peu convaincus. La liste serait longue des visiteurs de toute classe et de toute nation qui sont venus aux eaux de Plombières, depuis ce lieutenant de César dont le chien les découvrit en s'y brûlant les pattes, jusqu'aux humbles bourgeois qui viennent y braver, en pleine piscine, les ardeurs de la canicule. Pourquoi y vient-on? Pourquoi

' La Théorie de la matière, pages 417,418.

Montaigne, Richelieu, Voltaire*, Boufflers, pourquoi tant de personnages illustres y sont-ils venus dans tous les temps ? Il n'est guère possible de répondre à cette question que la liste de Fontanarose à la main. On vient à Plombières à peu près pour tout; mais on y revient rappelé par le souvenir de cette inexprimable douceur qu'on éprouve à s'y livrer aux tièdes caresses de sa naïade. Cela veut dire, en prose, qu'il n'est rien de plus voluptueusement agréable qu'un bain de Plombières. Quant aux agréments de la piscine, de ces bains en commun dont M. Francœur nous dit : (( Qu'on y a les plaisirs de la société, de la conversation ; que souvent mille plaisanteries, la gaieté et les chants abrègent la lenteur des heures qu'on y passe ; » quant à ces plaisirs de la communauté et aux jouissances hydrosudopathiques du trou d'Enfer, j'en laisse la description à de plus éprouvés et de plus habiles.

N'on mihi si linguœ centum sinl, oraqtie centiim, Ferreu vox!...

On vient donc à Plombières, malade, pour la guérison ; on y revient, guéri, pour le plaisir, j'entends le plaisir de s'y baigner; car Plombières, je l'ai dit plus haut, ne s'ingénie guère à vous en procurer d'autres. Plombières est une colonie de petits propriétaires hospitaliers qui ne vivent que pour loger les gens, sécher leurs chemises de laine et leur faire la cuisine.

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.

Tout le monde, à Plombières, est rôtisseur plus ou moins, tout le monde est logeur. Les femmes qui brodent, les hom-

* Il faut lire dans la Correspondance de Voltaire (juin 1754) le récit du curieux séjour qu'il fit dans l'abbaye de Senonnes, en compagnie de dom Calmet, avant de se rendre à Plombières, où l'arrivée inopinée de Maiipcrluis, dont il lut prévenu par sa nièce, l'empêcha quelque temps de s'établir.

mes qui polissent le fer et Tacier avec un art délicat qui a rendu ces deux industries justement célèbres, ne sont que l'ornement de cette société dont les logeurs sont le fond résistant. « C'est une bonne nation, libre, sensée, officieuse, » disait Montaigne en 1580 ; — race honnête et intelligente, dirai-je à mon tour, et serviable jusqu'au dévouement que celle de ces aubergistes-amateurs, nullement avides, cordialement polis, jamais envieux ni rivaux, personne ne cherchant à attirer la clientèle du voisin ni à disputer l'achalandage de sa maison ; si bien que vous n'êtes pas plutôt chez un de ces logeurs de l'âge d'or, que vous lui appartenez corps et âme. Vous chercheriez en vain un autre logis ; la ville entière vous est fermée. Et désormais tu m'appartiens ! Vous êtes, s'il est permis de comparer la réalité à la fable, comme Robert sous la redoutable main de Bertram.

Par bonheur, Bertram est ici quelque bon homme d'hôte ou quelque femme attentive et vigilante qui ne vous laisse manquer de rien et qui vous fait la vie douce. La maison est petite mais agréable, joicco^ft ma garhata; le linge est blanc, les lits sont moelleux; vous êtes aux antipodes de l'élégance et du luxe, dans le royaume de la propreté. La table est abondante, la chère excessive, la pâtisserie succulente, l'entremets sucré foisonne, les truites et les anguilles font partie de l'ordinaire, et il ne tient qu'à vous d'être malade du régime si vous ne l'êtes de la maladie. Vous savez le mot de cet ancien : « La table a tué plus de monde que l'épée » (plures gula quàm gladiiis). Les tables d'hôte à Plombières sont la contradiction permanente des prescriptions de la médecine thermale. Mais les truites de la Moselle se moquent de la Faculté, et le rôtisseur fait oublier le médecin. (( On mange trop à Plombières, » dit énergiquementM. Francœur, et il a raison.

Mais que faire en un gîte, à moins que l'on n'y songe ?

Et que faire à Plombières, après s'être baigné, si on n'y mangeait pas? Aussi combien de gens viennent à Plombières, de tous les départements voisins, uni((uenient pouraller boire du kirscbenwasser coupé de lait à la fontaine Stanislas, et dîner à bon compte à la table d'hôte! Combien de gens qui viennent y prendre leurs vacances par anticipation, sous prétexte de prendre les eaux, et qui en rapportent, après quelques semaines de ce régime pantagruélique, la gastrite qu'ils n'avaient pas! J'ai eu la curiosité de cliercher, sur les listes qui sont distribuées aux baigneurs, le point de départ des quinze cents voyageurs qui sont venus cette année à Plombières, depuis le commencement de juin jusqu'à ce jour. C'était le moyen de savoir comment se forment ces courants périodiques qui y amènent, presque à jour fixe, une si nombreuse clientèle. Sur cette liste, je vois des étrangers venus de tous les coins du monde, de Suisse, de Belgique, d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Irlande, des États-Unis, de la Nouvelle-Orléans ; un baigneur même arrive de Smyrne, un autre de Sainte-Hélène; — le tout ne s'élève pas à une cinquantaine, dont deux Anglais seulement. Quant à Paris, il n'a pas fourni au delà de deux cents baigneurs; les départements éloignés, un nombre à peu près égal ; tout le reste, c'est-à-dire les deux grands tiers de la population nomade de Plombières, venait des départements voisins : Meuse, Meurlhe, Moselle ou Vosges. Plombières est, à proprement parler, la baignoire de la Lorraine.

Cela n'ôte rien à la vertu de ses eaux, à l'attrait de ses promenades, à l'agrément de son hospitalité, — au contraire; mais je cherchais, en commençant, pourquoi Plombières est encore si peu à la mode, tandis que d'autres établissements du môme genre et d'une vertu moins éprouvée attirent la foule dorée des baigneurs de haut parage. Nous le savons maintenant. Plombières est un lieu de grande simplicité, dévie paisible, de guérison patiente, j'allais presque

dire une terre crinnocence et d'égalité. Cette simplicité révolte quelques parvenus et inspire un profond mépris aux importants et aux bégueules ; elle est acceptée par les gens du meilleur ton. On n'aime à Plombières ni le bruit, ni l'étalage, ni même le scandale. Si l'on y médit, c'est du bout des lèvres, et si l'on y danse, c'est pour n'en pas perdre l'habitude. Telles sont les mœurs des habitants de Plombières; on voit que ce sont les bonnes. Les bourgeois lorrains s'en arrangent. Les Parisiens et « les étrangers de distinction » ( comme on appelle tous les étrangers qui vont aux eaux ) demandent en général autre chose. Je n'y contredis pas. Une saison à Baden ou à Hombourg est une chose en soi fort amusante; mais rien de plus calmant qu'une saison à Plombières. On ne trouve là ni ces prétentions mondaines, ni cette vie étourdissante, ni ces plaisirs somptueux, ni cette ostentation de la grandeur et de la richesse, ni tout ce bruit que fait l'orgueil de l'homme en regard de ses infirmités les plus faites pour le rabaisser. Plombières seulement pousse à l'excès peut-être ce dédain des mœurs élégantes et cette insouciance des plaisirs mondains. Son Casino est un fort beau bâtiment dû à la munificence du roi Stanislas, ce roi qu'on retrouve partout en Lorraine, et dont le peuple se souvient, n'en déplaise à M. Turck ( ce n'est pas là une opinion, c'est un sentiment). Eh bien ! pour avoir un bon orchestre, au lieu d'un mauvais, dans ces beaux salons, il suffirait d'y augmenter un peu la modique souscription dont on paye le droit d'y entrer. On aime mieux se passer de bonne musique que de bon marché. Le théâtre aussi a l'air d'avoir été construit pour les acteurs de M. Comte exclusivement, et la salle de concert est d'une surdité désespérante. •On est donc réduit, pour tout plaisir, à part celui des promenades et des causeries avec quehjues baigneurs préférés, — à la loterie du dimanche que la philanthropie municipale a instituée, qu'elle défraye largement avec les produits de

rindustrie locale, et dont profitent les nombreux indigents de la ville et du canton. Ce plaisir des âmes charitables manque d'entraînement pour les mondains.

Telle est, malgré tout, la physionomie de Plombières ; et puisse Plombières, même avec ce qui lui manque, la conserver encore longtemps! Plombières est aujourd'hui à quinze heures de Paris, et la route qui y conduit de Nancy par Remiremont, en traversant la vallée de la Moselle, est une des plus riantes que je connaisse, une allée de parc sur le bord d'une rivière. Qui sait ce que de pareilles facilités, venant en aide à tous les motifs de sérieuse hygiène qui attirent les baigneurs raisonnables à Plombières , peuvent ajouter à la vogue de cet incomparable séjour! Plombières a eu la vogue autrefois quand le roi Stanislas y conduisait sa cour; quand Timpératrice Joséphine y venait chercher la santé et peut-être la consolation solitaire de cruels mécomptes ; quand la duchesse d'Angoulême s'y arrêtait avec une prédilection manifeste ; quand la duchesse d'Orléans, dans une si grande et si juste confiance de sa destinée, y venait passer un mois de cette fatale année 1842 qui a commencé les malheurs de la France! Cette vogue q-ue d'illustres patronages lui ont successivement donnée, un jour de fantaisie, un caprice de grande dame peut la rendre à Plombières. Mais ce que Plombières ne perdra jamais, si ce n'est par la fin du monde, c'est son riant paysage, ses fraîches montagnes, ses eaux fécondes et salutaires, sa population hospitalière et industrieuse; et c'est tout cela qu'il lui importe de conserver sans altération et sans mélange.

Je termine ici cette revue plus pittoresque que littéraire. J'en demande pardon aux auteurs estimables que mon séjour à Plombières a faits pour un instant les justiciables de mon humble et insuffisante critique. Mais c'est un peu leur faute si j'ai oublié, par le plaisir de les lire, le soin de. les juger; leurs livres m'ont fait pénétrer dans les secrets de

celle inléressanle contrée, et ce sont leurs livres qui m'auraient appris à l'aimer, si mon penchant ne m'y eût porté. Et maintenant, bergers, aux écluses! voici Teau qui déborde dans la prairie.

Claudite jam rivoSf pueri; sut prata biberunt.

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