LE HARAS DE POMPADOUK
secrète et créatrice qui ne rend pas compte de ses procédés plus que de ses préférences, à former ces beaux types de 1 espèce chevaline, ces magnifiques sujets, ces produits supérieurs qui ont, pendant plusieurs siècles, appelé Tatlention et l'argent des connaisseurs sur ces haras privilégiés. A toutes les époques, jusqu'à celle du prince de Lambesc et jusqu'à la nôtre, le cheval limousin avait été considéré comme le premier cheval de selle français; et il a fallu qu'un étrange engouement, qu'une singulière fureur d'adoption des mœurs et des habitudes étrangères fît tourner les têtes les plus réfléchies et les pi us sérieuses, pour que le sang limousin en soit réduit, comme il l'est aujourd'hui, à rechercher dans l'infinie variété des alliances et dans l'aventureuse épreuve des croisements, les rares qualités qui le distinguaient autrefois. Les hommes d'État qui président aux destinées de notre économie politique, les connaisseurs éclairés qui dirigent notre industrie chevaline, ont-ils donc oublié ce qu'était autrefois un cheval limousin?
Ne vous souvient-il plus, seigneur, quel fut Hector?
Ne se rapi:)ellent-ils plus la grâce, la légèreté, la souplesse, la force, la vitesse, la longévité de ces animaux généreux qui avaient bu les eaux de la Vienne et de la Corrèze, qui avaient brouté les pâturages embaumés de la Vézère et mêlé à un sang impétueux la sève nourricière et la fraîcheur bienfaisante des herbages de Pompadour? Encolure fine et renversée, œil vif, naseaux ouverts, oreille mouvante, tête fière et portant beau, jambes nettes et sèches, aplombs remarqua* blés, reins forts, queue bien attachée à une croupe un peu trop pleine, allures franches, mouvements souples, taille moyenne, mais vigueur peu commune, tel était le cheval de race limousine, avant qu'on eût imaginé de la détruire; cheval propre au manège par l'incroyable flexibilité de ses muscles, cheval de parade par sa beauté, coursier de guerre par son
courage; rapide au galop, admirable au trot par le jeu puissant de ses épaules; actif, sobre, infatigable, susceptible sans colère, ami de l'homme, vivant vieux sans jamais rien perdre de la netteté de ses formes; orgueilleux dans la bonne fortune, résistant aux mauvais traitements, mais soumis au malheur, pouvant passer de l'état-major au presbytère, parader sous le prince, trotter l'amble sous le manant, fournir des étapes de trente lieues sans boire ni manger; semblable en tout pour le caractère au paysan limousin si intrépide, si infatigable, et tour à tour si dévoué et si rétif, qui vous défendra jusqu'à la mort* si vous savez gagner son cœur et discipliner son zèle, et qui, autrement, est capable de vous tuer si vous touchez à son chien.
Telle était, monsieur, et si supérieure entre toutes les races de chevaux français, celle qui devait aux pâturages du Limousin et aux soins intelligents de ses éleveurs une si antique et si brillante renommée. Comment celte race a-t-elle à peu près complètement disparu ? Comment ne trouve- t-on plus en France que quelques jumentslimousines, conservées par de vieux propriétaires encroûtés, comme des reliques du moyen âge par des amateurs de rococo? D'où vient enfin qu'il ne reste plus, dans la province même qui devait une partie de sa bonne renommée aux prouesses de ses chevaux, que des sujets abâtardis, types dégénérés deTanciennerace?
Le voici, monsieur. On était parti d'une très-bonne idée : la nécessité d'améliorer la race limousine, à laquelle les connaisseurs reprochaient, avec raison, quelques défauts essentiels, comme, par exemple, une certaine disposition à un embonpoint exagéré. Corriger ce défaut et d'autres peutêtre, par une sage éducation, par une hygiène bien raisonnée, ou même par des croisements intelligents et calculés plutôt encore sur la somme des qualités qu'on avait intérêt à préserver que sur celle des vices qu'on voulait détruire, telle était la marche que conseillait le bon sens, qu'indiquait l'ex-
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përience, et que commandait aussi une étude attentive des lois de la nature à ceux qui veulent bien la compter pour quelque chose dans l'éducation des chevaux. Au contraire, prétendre à confondre, par des croisements sans harmonie, des races qui n'avaient entre elles aucun rapport, condamner à un mariage forcé des types incompatibles, détruire Toriginalité des espèces par le mélange aveugle de leurs qualités et de leurs défauts, assimiler des éléments inconciliables et accoupler des contrastes, enfin imposer le niveau d'une éducation uniforme à des créations si diverses, appliquer une nourriture indigène à des produits exotiques, c'était une entreprise insensée; car c'était attaquer l'œuvre de la nature; c'était détruire ce qu'on voulait corriger. Or, c'est précisément ce qu'a fait M. le prince de Lambesc et ce qu'on essaye encore après lui.
Voulez-vous savoir comment on obtient aujourd'hui un cheval limousin ?
Vous prenez un étalon anglais et vous lui livrez une jument limousine. Gomme il n'y a entre eux aucun rapport de conformation, aucune affinité d'humeur, aucun lien naturel et sympathique, vous obtenez presque toujours de ce mélange un produit manqué, décousu, d'une gaucherie affligeante, sans harmonie dans ses proportions, sans élégance dans ses formes ; vous déshonorez ainsi deux races illustres d'un seul coup. Voyez cette tète mal attachée, ce gros corps sur des cuisses grêles, ou ces jambes épaisses sous un flanc éreinlé; voyez cette grande charpente inerte, sans lien, sans vigueur, sans souplesse, sans grâce, où vous cherchez en vain les qualités éminentes qui distinguent les deux espèces, où ce qui est anglais porte gauchement la grâce delà jument limousine, où ce qui est limousin paraît embarrassé dans la roideur naturelle au cheval anglais. Voilà pourtant, monsieur, le cheval anglo-limousin, tel qu'on l'a inventt' en 1771 ! Voilà le produit de l'alliance anglaise en 1858 1
92 VOYAGES Eï VOYAGEURS.
J'aime l'alliance anglaise. Ce sera longtemps pour nous une alliance d'intérêt et de principe, mais de caractère et d'humour jamais. Entre l'Angleterre et la France, il y a plus que le Pas-de-Calais. Il y a l'abîme d'incompatibilité morale qui sépare deux races faites pour s'estimer, se soutenir, qui signeront tant qu'on voudra des traités de commerce et des protocoles, mais qui ne se mêleront jamais. Essayez de marier et de confondre les qualités qui distinguent les deux peuples ; vous aurez un mélange ridicule et affreux. Eh bien ! qu'on me permette de le dire avec William Holcroft, ce poëte distingué qui fut garçon d'écurie : « Tels hommes, tels chevaux. Toutes les nuances du caractère de l'homme, de ses vengeances, de ses ombrages, de ses susceptibilités se retrouvent dans le cheval. » 11 est bien certain aussi que les races chevalines"tiennenl parquelques côlésau caractère particulier des peuples au milieu desquels le sortlesa fait primitivement naître ; et ce n'est pas un paradoxe si étrange que de rechercher dans leur conformation physique et dans leurs habitudes morales quelques rapports avec celles des hommes qui respirent le même air, subissent les mêmes influences atmosphériques, boivent les mêmes eaux, tirent leur nourri-ture du même sol. Le cheval anglais est bien anglais. L'andalous rappelle quelques-uns des défauts particuliers à la race espagnole. J'ai vu des chevaux romains, issus d'une vieille souche, hennissants, impétueux et fiers comme ceux de leurs ancêtres qui conduisaient Paul Emile ou Marcellus au Capitole. D'où vient cette bonne intelligence, on pourrait dire cette amitié qui unit ensemble l'Arabe et son coursier, si ce n'est d'une parfaite conformité de caractère? Enfin, n'esl-il pas facile de reconnaître, à quelques-uns des traits par lesquels j'ai essayé de peindre la physionomie des chevaux limousins, qu'ils sont tout à fait des produits de notre sol et des enfants de notre pays?
La conséquence de ce rapprochement, c'est qu'il ne faut
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pas forcer la nature par des croisements aventureux, par d'imprudents mariages comme ceux que nous voyons et qui s'en vont détruisant chaque jour ce qui reste encore de la vieille race limousine. Le cheval anglais peut réussir en Normandie; il trouve là une conformation qui répond mieux à sa nature, un sang qui se mêle volontiers au sien, des qualités qui s'accordent dans le mélange, des éléments d'amélioration qui se confondent sans se neutraliser; mais en Limousin, l'infusion du sang anglais n'est bonne qu'à détruire l'espèce indigène. Si c'est là le but qu'on veut atteindre, on n'y réussit que trop ; mais on doit le dire. Il ne faut pas qu'une des plus belles provinces de la France soit frappée dans une de ses ressources, stérilisée dans sa plus noble industrie, humiliée dans un de ses titres de gloire, sans qu'on ait eu le courage de prononcer à haute voix l'opinion qui l'a jugée et l'arrêt qui la condamne.
Je ne veux accuser personne, et je me sers à dessein de la plus indéfinie des particules, pour qu'on ne me reproche pas de mettre en cause des noms que j'honore et des services que je respecte. J'ai rendu justice au talent et à l'expérience des administrateurs actuels du haras de Pompadour, et personne ne songera à les rendre responsables d'un système dont ils ne sont que les instruments habiles et dévoués. D'un autre côté, il faudrait être bien malavisé pour attaquer la direction supérieure des haras, au moment où M. le ministre du commerce vient de présenter au roi les chevaux de ses dépôts du Nord, qui ont été vainqueurs dans toutes les courses du Champ de Mars*. Évidemment cette direction est intelligente, et sur quelques points elle réussit. A qui donc la faute si la race limousine esta la veille de périr, et si une province est menacée dans une de ses industries les plus productives? La faute en est à tout le monde et à personne.
* Ecrit en 1838, après les courses d'octobre.
94 Voyages I!:t voyageurs.
Personne en elfet n'a conspiré sciemment, avec préméditation, la ruine des chevaux limousins; mais tout le monde cependant (j'entends tous ceux qui se préoccupent de courses et de chevaux, et ce n'est pas encore toute la France) s'est laissé plus ou moins entraînei" à l'engouement qui donne le ton, à la mode qui dispense de réfléchir, à l'anglomanie qui, chez beaucoup de prétendus connaisseurs, tient lieu de mérite et de savoir. Tout le monde est donc coupable en ce point, les uns (car il en existe) pour avoir montré une malveillance véritable au Limousin,
Et les autres pour être aux méchants complaisants.
Quel est le remède au mal? Est-ce bien à moi de Tindi- (juer? Je me suis fait l'écho de plaintes que j'ai recueillies, de regrets qui éclatent sans trop de réserve, peut-être de prétentions provinciales que Paris trouvera fort ridicules. Visitant Pompadour, j'ai épousé la cause du pays auquel ce magnifique établissement semblait d'abord particulièrement consacré ; mais je n'ai pas du moins le tort de me croire plus compétent, en pareille matière, que les hommes instruits et recommandables à qui reviennent de droit la solution de ces difficultés et le redressement de ces sérieux griefs. Les Limousins se plaignent qu'on abâtardit leurs chevaux en livrant la reproduction à des étalons anglais qui n'ont avec la race indigène aucun rapport de conformation et de caractère; mais ils ne prétendent pas pour cela que la race indigène soit sans défaut; ils comprennent qu'un sang appauvri par tant d'expériences malheureuses a besoin d'être ranimé et rajeuni par le mélange ; suivant eux, le sang limousin doit remonter à sa source pour reprendre toute sa force et tout son éclat.
Il n'est pas facile de dire quelle est la source du sang limousin. Pourtant, en rapprochant les qualités qui le distinguent de celles qu'on attribue au cheval arabe, on esi
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frappé du i'ap[)ort qui existe eiilie ces deux espèces nées sous des latitudes si diverses et séparées par de si grands espaces. Faut-il croire ce que la tradition rapporte, que vers le treizième siècle un chevalier de la maison de Lastours, revenant de la croisade, ramena d'outre-mer les premiers chevaux arabes qui aient pâturé dans les herbages de Pompadour, et que ces nobles hôtes du vieux château féodal sont les véritables auteurs de la race qui a jeté tant d'éclat sur l'histoire agronomique du Limousin? Je le voudrais bien pour ma part; car celte tradition historique servirait les prétentions des éleveurs limousins. S'il était prouvé, en effet, (jue l'espèce limousine est d'origine arabe, que pourrait-on mieux faire, dans un moment où ceux qui ne veulent pas son extinction totale se préoccupent si justement de la nécessité de raméliorer ; que pourrait-on essayer de mieux que de retremper ce sang ap[)auvri dans la source d'où il est sorti? 11 est certain que ce croisement a toujours réussi. Nous avons vu la période qui s'est écoulée de 1774 jusqu'à la révolution française, presque entièrement remplie par des essais de ce genre; et c'est la plus brillante époque de l'histoire du haras de Pompadour. Aujourd'hui presque tous les croisements arabes tentés dans le Limousin ont des produits remarquables. Il semble donc que ce soit là un très-bon système à suivre, jusqu'au moment où la race limousine, enfin régénérée, pourra se suffire à elle même; ce qui sera, pour la province qui a donné cette source de richesse à la France, une bonne fortune bien méritée et une légitime réparation.
Septembre 1840.
Je reviens de Bade, et j'espère que vous me permettrez, monsieur^, à' dt]ouieY un post-scriplum de quelques lignes aux très-spirituelles lettres que M. Frédéric Soulié a datées pour vous de cette ville. M. Frédéric Soulié est accoutumé à traiter de main de maître tous les sujets qu'il aborde, et il ne laisse guère qu'à glaner stérilement après lui dansles champs qu'il a moissonnés. Ne craignez donc pas que j'essaye de suivre sa trace, et que je vous donne, en les affaiblissant, une seconde épreuve de ses impressions. L'auteur des Mémoires du Diable a un privilège que je n'aurai jamais. Il a pu visiter Bade en poëte, et le décrire en touriste railleur et désabusé. Mon point de vue est tout autre. Ce que M. Frédéric Soulié a vu à Bade, quand il n'est pas sorti de son étroite enceinte, c'est un club d'oisifs opulents, une maison de jeu, une salle de danse. J'y ai vu. moi, monsieur, permettez-moi le mot, tout un congrès. On sait que Bade est depuis longtemps un rendez-vous de politiques et de diplomates. Cette année, et pour cause, les politiques et les diplomates y abondaient.
* Le directeur du Journal des Débals.
C'est le théâtre de ce concile politique que je veux décrire. Un mot d'abord, monsieur, sur le grand-duché de Bade. Sa configuration géographique peut à elle seule donner une idée de sa destinée. Dieu semble l'avoir jeté comme un terrain neutre, entre la France et l'Allemagne, entre le nord et le midi de l'Europe. Place à une égale distance de Vienne et de Paris, on dirait un point de relâche entre les pays de droit divin et les gouvernements constitutionnels, une sorte d'oasis politique au sein de ce continent européen, si incurablement troublé par les querelles des peuples et des rois. Voyez-le resserre étroitement entre ses frontières de l'est et celles de l'ouest, s'alonger du nord au sud dans une étendue de près de quatre-vingts lieues, le long du Rhin qui baigne mollement ses campagnes toutes chargées de verdure et de fleurs; et en face, de l'autre côté du fleuve, deux invincibles gardiens de sa rive gauche, deux départements français! Si la position du grand-duché sur la rive droite, où s'arrêtent nos regrets et nos espérances, le garantit de toute convoitise de notre part, l'étroit espace qu'il occupe en largeur lui interdit toute importance politique. On peut le traverser tout entier en quelques heures d'une frontière à l'autre, et le couper en tronçons presque égaux sur tous les points de son territoire. Plus compacte, qui sait si le grand-duché de Bade n'aurait pas eu la prétention de devenir, lui aussi, un royaume tout comme le duché de Bavière, au lieu de servir d'hôtellerie à toute la diplomatie de l'Europe'? Mais Dieu lui a donné la grâce et lui a refusé la force. Prédestiné à une neutralité immémoriale, sa population, son gouvernement, ses lois, sa dynastie, tout concourt, avec sa conformation physique, à lui assurer ce caractère; et, ce qui est plus rare chez les humbles, tous ses efforts tendent à le conserver. Sa population, presque partout agricole, est essentiellement vouée aux arts et aux industries de la paix. Le peuple, propriétaire du sol qui le nourrit,
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est bienveillant ol hospitalier. On ne trouve plus là ni grande fortune territoriale, ni vieux noms aristocratiques, ni aucun vestige de cette féodalité allemande qui survit ailleurs si flore et si exigeante. Son gouvernement est parlementaire, assez libéral pour plaire à la France, pas assez libre pour effaroucher l'Autriche. La chambre des représentants est composée de soixante membres, dont quarante au moins sont des fonctionnaires, inamovibles après cinq ans d'exercice, et qui se donnent le plaisir innocent de faire de Topposition au grand -duc, sans causer aucune espèce d'ombrage h M. de Metternich. Le grand-duc est un des princes les plus doux et les plus sociables de l'Europe. Il a pris au sérieux le rôle, à la vérité très-humble, qui lui a été assigné sur cette terre ; il se contente de faire le bonheur de quinze cent mille âmes, sujets de sa loi, et il assure la plus complète liberté à tous ceux qui viennent, des quatre coins du continent, boire ses eaux chaudes et respirer sous ses beaux ombrages. Bade est le seul pays de l'Allemagne où il soit . permis de lire publiquement tous les journaux français, depuis \e N(Uional][}squh la Quotidienne, et où un voyageur qui passe ou qui veut séjourner n ait pas à subir le fastidieux visa de ses papiers dans les bureaux de la police.
Tel est le grand-duché de Bade. N'y cherchez pas une ville importante, ni rien qui ressemble à une ca[)itale.
A un si faible état, il ne faut qu'une résidence. Les margraves de Bade résidaient autrefois dans une petite ville dont le nom m'échappe, à quelques lieues du Bhin. Ils,' pourraient aujourd'hui habiter Manheim,qui deviendrait un débouché important en d'autres mains; mais ils l'évitent à cause de son importance môme, et ils se contentent d'y reléguer leurs douairières, ils aiment mieux résider à Carlsruhe,qui n'était, il y acentans, qu'un rendez-vous dédiasse. Un jour on effet, un margrave de Bade, ayant nom Charles Guillaume, s'était égaré en chassant dans la forêt du Hart ; exténué de fa-
tigue, il s'arrêta dans une métairie et promit de bâtir à sa place un palais, s'il était rejoint par ses officiers dans cette masure. Les'officiers arrivèrent, le palais fut bâti ; la ville ensuite. On l'appela le repos de Charles (Carlsruhe). Ce sont de grandes rues tirées au cordeau en forme d'éventail, quelques monuments massifs dans le style de la décadence française, et un nombre considérable de petites maisons qui contrastent avec la largeur et le grandiose du tracé. Du haut du clocher, on dirait une de ces villes en miniature que les Allemands excellent à fabriquer, et qu'on enferme dans de grandes baîtes pour servir de jouets aux enfants. (7est la résidence du grand duc, de sa femme, la spirituelle fille de Gustave de Suède, et de sa charmante famille. C'est aussi le siège de son gouvernement et de sa cour. Malgré tout, Garlsrhue n'est pas la ville importante du grand-duché. Sa vraie capitale, c'est Bade, qui pourtant ne serait qu'une bicoque entourée de paysages délicieux, si la destinée n'avait fait de cette ville le lieu de prédilection de la diplomatie européenne.
Je vais vous dire maintenant, monsieur, quelle est la diplomatie que l'on fait à Bade.
S'il fallait compter toutes les formes que prend la diplomatie pour arriver à ses fins, qui sont de tout prévoir, de tout voir et de tout savoir, autant vaudrait vous renvoyer aux vers célèbres par lesquels Virgile décrit les métamorphoses infinies du vieux Prêtée; mais le respect m'interdirait une pareille citation. Ce qu'il est permis de dire, c'est que jamais la diplomatie n'a exerce'' plus d'empire dans les destinées du monde qu'elle ne l'a fait depuis dix ans, que jamais elle n'a été plus active, plus empressée, plus entreprenante, plus occupée d'écrire et de parler. Et cela pour une bonne raison : c'est que, dans l'ordre diplomatique, les nations sont toutes sur le pied de guerre. Précisément parce qu'on ne se bat pas sur les champs do bataille, malgré les
profoDcls dissentiments qui séparent les cabinets et les haines qui fermentent au fond des cœurs, on dépense énormément de paroles, on fait prodigieusement de démarches et d'efforts, on use une effroyable quantité de papier pour satisfaire aux exigences d'une situation si difficile. Autrefois il y avait entre les cabinets des rivalités plutôt que des haines ; dans les querelles des rois le point d'honneur était plus souvent engagé que le principe des gouvernements ; on se battait plus souvent. Au dix-septième siècle les diplomates, quel que soit le mérite de leurs correspondances récemment publiées, ne viennent qu'après les- généraux. Aujourd'hui les diplomates valent les généraux. Ce sont eux qui font cette guerre de papier où tous les intérêts du monde sont engagés. Leur habileté consiste à empêcher qu'une guerre plus sérieuse n'éclate avant Tlieure où ils croiront qu'on pourra se battre sans trop de risque pour \r pays que chacun d'eux représente. Oui, monsieur, je ne crains pas d'avancer que telle est aujourd'hui la mission tacite et la secrète pensée de tout diplomate. La diplomatie européenne joue une partie terrible au bout de laquelle elle sait bien que quelqu'un doit perdre. Elle sait que la guerre des plumes remplace et ajourne celle des baïonnettes ; et elle la fait, il faut le dire, avec une activité, avec un ensemble que n'ont jamais déployés les généraux les plus expérimentés et les plus habiles.
Mais on n'écrit pas toujours. A côté de la diplomatie dirigeante, celle qui, par exemple, serait représentée en Russie par M. de Nesselrode, en Autriche par M. de Metternich, en France par quelques noms d'une importance incontestée, M. Mole, M. Sébasliani, M. de Broglie, M. Guizot, M. le maréchal Soult ; à côté de ces diplomates qui résident, soit au centre de Faction gouvernementale, soit auprès des cours étrangères, il y a les diplomates qui voyagent, ceux qui sont chargés de porter au dehors et de transmettre aux déposi-
taires de la confiance des cabinets, accrétiités à Tétranger, leur pensée intime, la pensée qu'on ne dit pas dans les conférences, qu'on n'écrit pas dans les traités, celle qu'on tremblerait de confier au papier. A la suite de ces diplo mates qui jouent le rôle de confidents.
On nous faisait, Arbate, unlidèle rapport, Rome en effet triomphe, et Milhridate est mort...
il y a ceux qui ont à jouer toutes, sortes de rôles, et que les cabinets envoient partout, sans caractère officiel, sans instructions écrites, sans mission avouée, poursuivre lesmoi;vements des corps politiques, pour voir, pour écouter, pour semer les nouvelles qu'on a intérêt à répandre, pour dire ce qui est et ce qui n'est pas,
.... Pariter facta atque infecta canebat ;
espèce de frelons diplomatiques qui n'entrent que pfir fraude dans la ruche où travaille la diplomatie régulière, et qui gagnent pourtant à ce métier de l'importance et des croix .
Tous les gouvernements ont à leur solde de ces agents secrets qui encombrent les chemins de traverse de la diplomatie. Faut-il leur en faire un crime? Mais qui a jamais reproché à un général d'armée l'envoi do ses émissaires dans le camp ennemi? On trouve donc partout en Europe, et?ou> toutes les formes, de ces observateurs diplomatiques; mais les jardins embaumés de Bade ont particulièrement le privilège de les attirer. C'est là qu'ils vivent, comme les insectes de TH} panis, un jour ou deux, bientôt remplacés par d'autres qui assurent, une saison durant, la suite et la perpétuité à leur action.
Cette année, la diplomatie haute et basse avait réuni à liade un personnel plus nombreux et plus considérable qu'il ne le fut jamais, et les circonstances expliquaient de reste une si extraordinaire aflluence. On savait que les puissances
(lu Nord, signataires du traité de Londres ^ y auraient leurs représentants avoués ou secrets, et qu'elles y diraient leur mot. On y était donc venu de toutes parts, avec ou sans mission, mais avec un parti pris presque unanime, celui de ne pas prendre les eaux de Bade; car ces eaux, par une de ces contradictions qui semblent une moquerie du destin, sont, monsieur, ce qu'il y a de plus antipathique au tempérament des diplomates. Elles exalteraient des gens qui ont besoin de rester calmes; elles prédisposent à l'expansion et à la franchise; il faut les laisser aux Anglais attaqués du spleen. La diplomatie s'était donc réunie à Bade de tous les points de l'Europe. Au nombre de ses représentants officiels on remarquait plusieurs noms d'une notabilité respectable, parmi lesquels il suffira de citer le comte de Medem, le baron de Strogonoff, le comte d'Eyragues, le baron de Blittersdorff, et le ministre du grand -duché auprès de la cour de Vienne, le vieil ami de M. de Metternich, le très-honorable et très-influent général teUenborn. Quant à la diplomatie secrète, on peut chercher les noms de ses envoyés dans le Bade Blat, cet insipide moniteur des aubergistes de Bade, qui charme pourtant les interminables ennuis de la table d'hôte, et dans lequel j'ai eu le plaisir de me voir imprimé tout vif. Mais bien habile qui distinguerait, dans le Bade Blat ou ailleurs, au milieu de ce déluge d'étrangers que le Rhin verse incessamment dans les hôtelleries de Bade, ceux qui y viennent avec une mission secrète de ceux qui ne cherchent que le plaisir de se promener en char à bancs et déjouer à la roulette. L'habileté des diplomates nomades consiste précisément à savoir se cacher dans cette confusion et à jouer leur rôle de voyageurs ennuyés avec aisance et aplomb. On les reconnaît pourtant ; mais si ce n'est au visage, c'est à l'action. Cette action devient, au bout de quel-
' Le famoiix traité qui faillit allumer en Europe une guerre générale.
ques jours, parfaitement sensible aux moins clairvoyants. Je n'étais pas depuis quarante-huit heures à Bade que j'avais compris sur quel terrain je marchais; et si je n'étais arrivé de France, si j'avais été un de ces bons Allemands d'outre- Rhin sur lesquels la diplomatie opère avec tant de facilité et de succès, il n'aurait tenu qu'à moi de croire que nous sommes de grands fous, nous autres Français, de nous pré-' occuper si fort du traite de Londres. Car savez-vous quel était le mot d'ordre de la réunion de Bade? c'est que le traité de Londres est parfaitement insignifiant.
Ne croyez pas que j'e'xagère à plaisir, monsieur. Tel était bien réellement le mot d'ordre donné aux diplomates. Mais il faut savoir quel était le but et quel pouvait être le succès de la campagne qu'on entreprenait. Le but, c'était de convaincre l'Allemagne que les trois grandes puissances continentales, signataires du traité de Londres, n'avaient eu, en donnant cette signature, aucune arrière-pensée hostile contre la France. En effet, les États qui composent la Confédération germanique, qui entretiennent une force armée permanente très-considérable, et qui sont obligés, en cas de guerre, de l'ournir un contingent disproportionné avec leurs ressources, ces États ne veulent pas la guerre, ou du moins ne voudraient la faire que pour de sérieux motifs. L'antagonisme qui existe entre le principe russe et le principe français, entre la démocratie française et l'oligarchie autrichienne, est sans doute, le eus échéant, une sérieuse cause de guerre entre les puissances du Nord et la France. Mais cette dissidence, si vive quand on remonte au nord de l'Europe, s'affaiblit (|uand on se rapproche de l'Allemagne; et là, si on n'a pas l'esprit français, il y a du moins, comme dans les provinces 1 hénanes, des sympathies, des tendances, et, sur quelques points, des espérances toutes françaises.
L'Allemagne se disait donc, en apprenant la signature du traité du 15 juillet, fait sans la France et en apparence con-
tre elle, et en voyant l'ëinolion toute belliqueuse que celte coalition diplomatique des grandes puissances avait causée dans notre pays, FAllemagne se disait : c Mais qu'avons-nous donc à démêler avec le pacha d Egypte, pour qu'on nous engage dans une querelle contre la France, à propos de lui? Nous étions en paix depuis vingt-cinq ans; la sagesse des cabinets avait habilement tourné toutes les difficultés qui pouvaient la troubler depuis la révolution de Juillet; et voilà qu'après avoir laissé la France assiéger Anvers, occuper Ancône, étendre sa domination dans l'Algérie, tripler ses forces dans la Méditerranée, signer lé traité de la quadruple alliance, bombarder la Yera-Cruz et bloquer indéfiniment les ports de la Plata, voilà qu'on lui cherche querelle à propos du pacha d'Egypte! Nous avions le droit de croire à la paix, et d'appuyer sur cette croyance la sécurité de nos intérêts et de nos affaires. Toutes les questions vraiment européennes, on les avait résolues de manière à ménager le^ susceptibilités françaises. En voici une qui ne nous touche par aucun côté sensible, et on l'envenime à plaisir, et on ne craint pas de ranimer toute la vieille irritabilité de la France révolutionnaire; on éveille tous ses instincts belliqueux el propagandistes ! Et si la France vous fait la guerre, n'est-ce pas nos contingents qui vous serviront d'auxiliaires? Ne sommesnous pas le champ de bataille prédestiné de toutes vos querelles avec nos impatients et ombrageux voisins? »
Telles étaient les plaintes de l'Allemagne; et elles arrivé rent à Berlin, à Saint-Pélersbourg et à Vienne par toutes les voix de la diplomatie.
Les cabinets s'en émurent pour deux raisons : d'abord, c'est que ces réclamations de l'Allemagne donnaient un grand poids à celles de la France: ensuite, c'est qu'elles semblaient annoncer, au profit de l'influence française, un détachement dont il importait de prévenir les suites. C'est alors que, sous prétexte de rendre visite à l'impératrice de
Russie qui prenait les eaux d'Ems, une nuée effroyable de diplomates russes vint s'abattre sur rAllemagne comme une plaie d'Egypte. C'est alors que, de toutes parts, l'armée des agents secrets fut mise en campagne ; c'est alors enfin que fut donné le mot d'ordre qui retentissait, au moment de mon arrivée à Bade, dans tous les salons et dans tous les jardins de cette résidence. On disait : « Le traité de Londres est affaire de forme ; nous avons voulu simplement résoudre la question d'Orient. Le cabinet français s'est séparé de nous pour ne pas contrarier l'opinion qui est favorable, en France, au pacha d'Egypte. Au fond, il nous laissera faire. Les intentions sont d'accord. Le gouvernement français ne remuera pas ; car il sait bien que nous sommes avec lui contre ses véritables ennemis, les républicains et les radicaux. Le traité du 15 juillet constate, sur un seul point, une dissidence plus apparente que réelle. Nous sommes en parfaite intelligence sur tous les autres. »
Il fallait, monsieur, pour accepter les explications des puissances, et pour croire à l'insignifiance politique du traité de Londres, beaucoup plus de crédulité que n'en comporte ma nature. J'arrivais d'ailleurs en pays étranger, comme notre ami Frédéric Soulié, ce traité sur le cœur; et ce n'est pas moi qui pouvais croire qu'on avait fait cet outrage à mon pays, de l'exclure d'une décision si importante, sans une arrière-pensée d'hostilité sérieuse. Mais l'Allemagne ne s'est pas montrée si difficile. Elle a accepté, ou peu s'en faut, le commentaire envoyé par M. de Metternich et M. de Werther; et bientôt, monsieur, grâce à l'habileté do ces diplomates et à l'infatigable adresse de leurs agents, l'Allemagne est capable de croire que c'est nous qui voulons la guerre, et qui nous sommes fait exclure du traité de Londres pour avoir un prétexte de la commencer; que c'est nous, plénipotentiaires éliminés de la convention du 15juillet, qui menaçons l'Europe; nous enfin qui, en réclamant
le Statu quo, troublons le monde. C'est ainsi que, sous l'influence d'une diplomatie active, les dispositions de l'Allemagne sont à la veille de changer. Au début de cette affaire, elle ne nous aimait pas encore peut-être, mais elle nous défendait: aujourd'hui, elle ne nous hait pas, mais elle nous soupçonne. Je ne veux pas paraître attacher une importance exagérée à des circonstances qui pourraient être, en réalité, insignifiantes. Mais au moment où je quittais le grand-duché de Bade, cet inoffensif État passait des revues. Un camp allait être formé sur sa frontière et celle du Wurtemberg, composé des contingents de ces deux pays et de celui de Hesse-Darmstadt, montant à près de trente mille hommes. Une afluence considérable de princes, grands et petits, le roi de Wurtemberg, le prince royal de Prusse, le grandduc de Bade, sans parler d'une foule d'officiers autrichiens, russes et prussiens, s'y étaient donné rendez-vous. Quel que soit le motif avoué de cette réunion de troupes, il était bon que la France y fût représentée. Elle l'a été par des hommes d'un noble caractère et d'un nom cher à l'armée française, le général Négrier, le duc d'Elchingen et le fils du général Beuret. Puisse leur présence avoir affermi les dispositions de l'Allemagne, et leur langage avoir dissipé les ténèbres sous lesquelles on a essayé de cacher les véritables motifs du traité de Londres!
Quoi qu'il en soit, monsieur, la réunion diplomatique de Bade a constaté, cette année, un nouveau triomphe de la diplomatie absolutiste. Faut-il, pour cela, accuser la nôtre de négligence? A Dieu ne plaise! nous sommes représentés en Allemagne comme partout ailleurs, j'en ai la confiance, par des hommes de talent et de cœur qui ont souci de notre honneur politique, et qui sont capables de plaider notre intérêt. Ils ne pèchent donc ni par le zèle, ni par l'esprit; mais c'est leur position qui manque de force. La mobilité, qui est mauvaise en toute chose, est funeste en diplomatie.
JJADE. 107
Ou il faut prétendre que dans le choix d'un agent diplomatique la personne est indifférente, et que c'est la grandeur et la puissance du pays représenté qui sont tout; ou il faut admettre qu'un pareil agent emprunte une force considérable, non pas seulement à son mérite personnel, mais à la stabilité de sa position et à la durée de son mandat. Il importe sans doute de bien connaître le pays qu'on représente; mais il est de quelque utilité de n'être pas complètement étrangère celui où on réside; et, pour acquérir cette connaissance, il faut une chose dont les gouvernements constitutionnels tiennent malheureusement trop peu de compte: il faut le temps. L'occasion peut faire de bons généraux : Condé était un grand homme de guerre à vingt ans. Le temps seul, je ne dis pas l'âge, fait les bons diplomates. Il n'est pas indifférent, pour agir sur la politique d'un pays, d'y être établi depuis longtemps, d'y avoir une situation forte et respectable, d'y être mêlé au mouvement de la société, de l'aimer même, comme nous l'avons vu de quelques diplomates étrangers (je poui'rais les nommer), qui avaient fini par aimer la France, et qui n'en avaient que plus d'influence et plus de poids dans les conseils de la politique européenne. La stabilité, c'est la force de la diplomatie étrangère. Il y a tel diplomate qui a vu chez nous crouler deux trônes, et qui est encore debotit auprès du troisième. Presque partout la politique des grandes puissances est représentée par des noms qui ont survécu aux agitations et aux destructions de notre époque, comme ces chênes séculaires qu'on épargne dans Tabalis général d'une forêt. A cet élément de puissance, la durée, se joint celui que je signalais plus haut, l'avantage d'avoir une diplomatie active et voyageuse à coté de la diplomatie sédentaire et inamovible. C'est ainsi que l'activité intelligente et l'ardeur cosmopolite des jeunes diplomates se joint à l'austère expérience et à la science traditionnelle des anciens, et que Bade vient en aide à Vienne
et à Saint-Pétersbourg. Notre diplomatie, il faut bien le dire, ne possède qu'à un degré très-inférieur ces deux éléments de toute action internationale. Notre diplomatie sédentaire est d'une mobilité effrayante, et notre diplomatie voyageuse, d'ailleurs irès-restreinte par les exigences du budget, est sans valeur et sans portée. Il n'y avait à Bade, pendant que je m'y trouvais, que d'estimables légitimistes qui apparemment n'avaient pas. mission de représenter la diplomatie du gouvernement de Juillet, hommes de loisir, causeurs spirituels, danseurs élégants et qui, pour le quart d'heure, je le suppose, n'élevaient pas plus haut leurs prétentions. Si j'avais vu à Bade, sous prétexte de prendre les eaux, un plus grand nombre de mes compatriotes, au lieu de cette solitude dans laquelle notre diplomatie se morfond, j'aurais été sans doute moins préoccupé de tout ce que j'ai vu et entendu en Allemagne ; et peut- être ne vous aurais-je pas écrit cette lettre...
ALGKR
Avril 1841.
.ViH à rendre compte d'un excellent ouvrage sur TAlgérie*; mais je demande d'abord qu'on me laisse mettre une préface à mon travail. J'ai séjourné deux mois à Alger; j'en ai rapporté bien des souvenirs, et je suis heureux de pouvoir en publier quelques-uns aujourd'hui sous l'invocalien d'un nom aussi justement honoré et aussi légitimement africain que celui de M. le général Létang. Je commence donc par mes réminiscences personnelles. J'arriverai plus lard à son livre.
Quand on arrive à Alger par la mer, il est facile de se figurer, à la première vue, quelle pouvait être autrefois la physionomie de cette ville qui fut, trois siècles durant, un repaire de pirates audacieux et impunis. Avant d'aborder la côte et à une certaine distance, rien ne paraît changé dans son aspect. La ville est fièrement assise sur une colline escarpée dont les degrés rapides soutiennent ses maisons
* Des moyens d* assurer la domination française en Algérie^ par le maréchal (le camp baron Létang. \\\r\s, iS'ti.
sans toiture et sans fenôtros, comme autant de citadelles inaccessibles; et elle semble de là tout à la fois observer et défier la mer qui vient se briser avec bruit sur les rocbes de ses rivages. Ainsi percbé sur la montagne, au fond d'une immense baie dont la tranquillité souvent perfide attire les navigateurs entre deux riants promontoires, qui semblent étendre leurs grands bras pour les protéger, Alger figure assez exactement un nid de vautours sur un rocher. On dirait que la ville s'est retranchée là pour y guetter sa proie, la saisir et la dévorer, sans courir elle-même aucun risque; car elle domine la mer dans une étendue considérable. Du côté de la terre, de hautes murailles et des forteresses longtemps invincibles la défendent. Adossée aux premiers mamelons de la montagne, FAtlas étend autour d'elle tout ensemble une ceinture brillante et une ligne de défense redoutable. Enfin on voit se dresser à gauche les crêtes aiguës du Jurjura qui détache sur l'azur du ciel son front (îouvert de neiges éternelles; limite imposante, muraille giganlesijue, qu'on dirait élevée pour fermer l'Orient de ce côté et barrer la route aux firmans oppresseurs et aux envoyés sanguinaires de Constantinople.
Telle était donc la physionomie extérieure de cejte ville fameuse, au temps où quelques corsaires intrépides régnaient dans la Méditerranée par la terreur, se faisaient ser* vir à boire par Michel Cervantes et chasser les mouches par notre poëte Uegnard, bravaient la présence de Charles-Quint et les bombardes de Louis XIV, et levaient d'insolents tributs sur les rois cl les républiques; et tel Alger se montre encore aujourd'hui quand on le découvre, de loin, à travers la fumée du [îaquebot qui vient d'entrer dans la rade. On pourrait se croire encore au temps de Kaïr-Eddin et de Barberousse. Mais, une fois à terre, le spectacle est bien différent.
La mer vou:^ avait montré une ville mauresque; vous en-
ALGEll. m
Irez dans une ville frcinçaise. C/est une ville française qui vous reçoit;, qui étend devant vous ses rues populeuses, qui vous ouvre ses hôtels, ses cafés, ses restaurants, ses boutiques étincelantes: c'est elle qui vous héberge, qui vous habille, qui vous nourrit. Il ne tient qu'à vous d'y mener vie joyeuse et confortable comme à Bordeaux, à Marseille ou à Paris. Mais avancez ; voici la colline qui vous montre ses premières assises toutes chargées de constructions étranges. Vous sortez de la ville française pour entrer dans la ville mauresque. Ces deux villes ont chacune leur physionomie : Tune figure l'Europe, l'autre l'Orient; — chacune leur destinée : l'une commence, l'autre finit. Ici le berceau d'une colonie, là le dernier effort d'une civilisation qui s'éteint. L'une s'allonge et s'étend commodément sur la côte, l'autre rampe péniblement sur le flanc de la montagne; l'une est tout bruit, tout mouvement, toute confusion, toute poussière; l'autre est toute immobilité, tout silence. Il y a donc lutte entre ces deux villes, une lutte dont l'issue n'est pas douteuse. La ville européenne tend à supplanter peu à peu la ville africaine; la ville qui s'agite et qui fait du bruit gagne insensiblement du terrain sur celle qui reste immobile et silencieuse. Cela est dans l'ordre. Le siècle le veut ainsi > et n'est-il pas juste après tout que les gens qui veillent prennent la place de ceux qui ne savent que dormir, que le tra* vail se porte hardiment l'héritier de la paresse? Voici pourtant une prière (jue j'adresse aux Français établis en Algérie : qu'ils ne se pressent pas trop de détruire ce qui reste encore du vieil Alger; qu'ils respectent la ville haute comme le monument d'une histoire qui a duré trois siècles et qui n'a pas été sans enseignements et sans éclat. On a eu raison de démolir, entre le port et la colline, toutes les constructions mauresques qui entravaient l'essor de la ville neuve. Mais la ville neuve doit s'arrêter au pied de la montagne, qu'elle ne peut gravir sans des fiais énormes, et où
li'i Voyages et vuvagelus.
elle ne saurait vivre à Taise. La ville française doit s'étendre sur la côte, en reculant à droite et à gauche l'enceinte où le génie l'enferme aujourd'hui. Ainsi, tandis que la civilisation aioderne se donnera carrière sur le rivage de la mer étendu et assaini, la vieille Afrique conservera du moins un asile sur la montagne. Il y a quelques maisons mauresques qui méritent d'ailleurs, comme monuments d'un art ingénieux et charmant, que le marteau des démolisseurs s'arrête devant elles. L'hôtel du Gouverneur, où j'ai trouvé pendant deux mois une élégante hospitalité, est une habitation jileine d'enchantements. Le palais de l'Évêque est, en abrégé, un des modèles les plus raffinés et les plus riches de cet art délicat qui couvrit de broderies sculptées les poétiques murailles de l'Alhamhra. Conservez donc la ville mauresque. llespectez le peu de monuments qu'elle renferme; et quand vous voudrez les approprier à nos habitudes, ne défigurez |)as, comme je l'ai vu faire, le style de l'architecture originale ; n'introduisez pas, dans ces maisons bâties pour les réfugiés de Séville et de Grenade, les procédés en usage dans la rue Quincampoix et la rue aux Ours. J'ai vu de bien affreuses mutilations auxquelles je pourrais donner un nom propre et une date. J'ai vu d'élégantes murailles, qui soutenaient des plafonds d'un travail exquis et d'une incroyable richesse, dépouillées de leurs revêtements de faïence dorée et badigeonnées comme les murs d'un cabaret. J'ai vu l'indiscrète fenêtre s'ouvrant sans pitié et sans grâce au fond de ces réduits charmants consacrés par le silence, le mystère et la solitude. Mais je ne veux pas dire tout ce que j'ai vu ; l'espace me manquerait. La concurrence de deux civilisations, forcément rapprochées par la conquête, présente d'ailleurs bien d'autres spectacles curieux à voir, bien d'autres contrastes utiles à étudier.
Le premier et le plus singulier de ces contrastes est celui des races qui se pressent, en nombre infini, dans l'enceinte
étroite de la ville. Au premier abord, ce mélange donne l'idée d'une confusion inextricable. On dirait une Babel loucliée par le doigt de Dieu. Les langues, les costumes, les gestes, les visages, les couleurs se mêlent, se confondent, se groupent, se détachent, se heurtent, se combattent avec l'infatigable activité du mouvement perpétuel. Toutes les contrées du monde y ont des représentants. Tous les types primitifs de la race africaine, tous ceux qu'a transplantés sur ce vieux sol l'émigration ou la conquête, s'y retrouvent, les uns altérés par le croisement, les autres préservés par l'invariable coutume et l'immémoriale pratique de la vie nomade. A côté des Mozabites, originaires de Sodome, et qui ont l'étrange prétention de descendre d'un inceste, on retrouve les Juifs, jetés sur celte côte par le coup de vent qui les a dispersés dans le monde entier; les Kabyles indomptés, que les enfants d'Israël désignent sous le nom de Philistins pour attester leur commune origine; lesCoulouglis ou fils de Turcs, qui, après avoir quitté la milice, avaient fini par s'incorporer à la population mauresque et occupaient, sous la domination du dey, une partie des emplois civils ; les Maures, qui représentent soit la première et antique invasion des Arabes, postérieure à l'émigration juive; soit la grande conquête qui vint, des bords de la mer Rouge et du golfe Persique, supplanter, au septième siècle, dans l'ancien et éphémère empire des Vandales, le règne des empereurs de Constantinople; soit enfin les démembrements successifs de l'Espagne mauresque, doiii la côte africaine avait été longtemps la vassale, et dont elle devint un jour le refuge. La conquête française a chassé les Turcs; mais elle a ouvert les portes de la ville à une foule de tribus indigènes, attirées par l'appât du gain autour de nos magasins, de nos bazars et de nos vaisseaux, et qui, sous le nom de Biskeris, se livrent le jour aux travaux les plus rudes, transportent les marchandises du port dans la ville, et le soir, enrégimentés, la médaille au col et le livret
en poche, fournissent des nuxilioires aux patrouilles de sûreté qui parcourent ses rues étroites et son indéfinissable labyrinthe.
J'en passe, et des meilleurs... mais j'aurais beau multiplierles noms, débrouiller le chaos du passé, analyser subtilement les origines, faire passer les uns après les autres sous vos yeux tous les habitants de cette cité bizarre, il faut bien, tôt ou tard, que j'arrive à cette conclusion désolante, que de toutes les races qui fourmillent dans l'enceinte des murs d'Alger, la nôtre, celle des Européens, est incomparablement la plus chétive et la plus laide. On est môme effrayé, au premier abord, de la disproportion physique qui semble exister entre les nouveaux possesseurs du sol et les anciens : les uns taillés en Hercule, la stature haute, les épaules larges, les bras musculeux, les traits fortement caractérisés, la face mâle et le front sérieux ; les autres (je parle surtout de la population civile qui pullule dans les rues d'Alger), les autres souffreteux, chétifs, des corps grêles, des fronts déprimés, des traits goguenards, des bouches indiscrètes, des yeux plombés par la fièvre; ceux-ci enveloppés dans de moelleuses étoffes et portant avec noblesse même les haillons, ceux-là emprisonnés dans des justaucorps étroits, dont la gêne, sous ce ciel brûlant, ne peut être égalée que par leur laideur. Et pourtant, de ces deux races, c'est la plus faible qui domine l'autre, c'est la moins nombreuse qui règne. « Les Européens, disent les Maures d'Alger, ont trois puissances qui nous manquent : la puissance des armes, celle de l'argent et celle de l'esprit. » Quant à la puissance de l'esprit, les Maures d'Alger nous fontj, ce me semble, bien de l'honneur. S'ils trouvent que nous avons dépensé beaucoup d'esprit depuis dix ans dans l'organisation et le gouvernement de notre conquête, c'est qu'ils y mettent de la complaisance. La puissance de l'esprit français, qui est si grande sur le continent, n'a pas encore passé
la Méditerranée. Il n'y a guère que notre or et nos soldais qui aient fait le voyage. Mais c'est encore, malgré tout, un curieux spectacle et qui prouve du moins la supériorité de notre organisation militaire et celle de nos finances, que la vue de cette ville où quelques soldats français, échappés aux liôpitaux, tiennent dans l'obéissance une population de vingt-cinq mille sectateurs du prophète qui appuya sur le sabre et propagea par l'extermination sa religion formidable.
Ce constraste s'explique facilement. La population musulmane qui est établie à Alger ou qui y séjourne est le rebut de la régence. Nos vrais ennemis ne sont pas là. Les Arabes qui descendent en ville, pendant que leurs frères se battent contre nous dans la plaine ou sur la montagne, y sont attirés, comme je l'ai dit plus haut, par l'appât du gain. Ils y font un métier que flétrit de noms ignominieux l'indépendance altière de leurs compatriotes engagés dans la querelle d'Abd-el-Kader. Ce sont des bêtes de somme qui tremblent devant le bâton des facteurs. J'en ai vu battre qui ne savaient que pleurer Taffront et ne songeaient pas à le venger. Ces gens-là ne sont pas à craindre. Portefaix le jour, espions le soir, sbires pendant la nuit, vivant de peu, couchant sur les places ou le long des galeries, comme les lazzaroni de Naples, ils gagnent à ce triple métier un pécule qu'au bout de quelques mois ils rapportent dans leurs montagnes. L'argent est discret. Il ne trahit pas son origine. Après s'être humiliés devant les Français, bien souvent ils se tournent contre eux, achètent un cheval et un fusil, et changent en lingots de plomb l'or ramassé dans les chantiers et dans les égouts de notre capitale africaine. Ils rachètent ainsi l'opprobre de nous avoir servis. Mais tant qu'ils restent à Alger, ils servent bien. Ces gens ont une fidélité d'une espèce particulière. Ils sont fidèles tant qu'il ne leur convient pas de changer de maîtres. Ils ne disent pascomme les Français : « Notre
ennemi c'est notre maître. » Au contraire, ils le servent, comme s'il était leur ami. Mais défiez-vous d'eux le jour où ils vous quittent. Les représailles sont quelquefois terribles. Combien de Français qui ont succombé sous les coups de ces affranchis qui s'abaissent aujourd'hui pour se relever demain !
Reste donc la population mauresque de la ville d'Alger; car pour les juifs je n'en parle pas. La conquête française les a émancipés et gagnés. D'esclaves rampants, conspués et battus, elle a fait des sujets de la loi française, cette maîtresse commode et indulgente. Les juifs ne sont pas seulement devenus les égaux des Maures, privilège inespéré il y a dix ans ; ils sont les concitoyens de leurs vainqueurs, et ils les servent, il faut le dire, avec intelligence, ardeur et dévouement. Deux cents jeunes Israélites, appartenant aux premières familles de cette race industrieuse et énergique, ont récemment offert au gouverneur général de former, à leurs frais, une compagnie tout armée et tout équipée pour faire la guerre aux Arabes. Il n'y a donc, de ce côté, aucun ombrage à concevoir pour la sécurité de la domination française dans la ville d'Alger.
Les Maures ne nous aiment guère, et ils ont bien raison. D'abord nous avons apporté avec nous sur la terre d'Afrique des manières et des façons d'être qui choquent toutes leurs habitudes religieuses et domestiques. Nous avons donné à leurs femmes les plus fâcheux exemples. Nous avons contribué à rendre plus étroites ces éternelles prisons où elles vivent. Nous avons fermé pour elles les terrasses qui s'élèvent au-dessus des maisons, et où elles passaient autrefois, le'soir, quelques heures privilégiées. Dans ce bienheureux temps, un homme qui osait paraître sur la plateforme de sa maison à l'heure réservée pour la promenade des femmes risquait sa tète. Aujourd'hui tous les sexes sont égaux devant la loi, et la Charte de 1830 permet de se pro-
mener à toute lieure, même à Alger. Aussi les femmes mauresques, celles qui se piquent d'une certaine éducation, ne quittent-elles plus leurs appartements intérieurs; les terrasses, témoins discrets de tant de charmantes causeries, de tant de confidences dérobées à l'oreille des maris, sont devenues silencieuses et désertes. Premier grief.
Mais les Français ont des torts bien plus sérieux envers les Maures d'Alger. Parmi ces derniers, les uns étaient propriétaires, les autres vivaient d'emplois publics; la plupart faisaient le commerce. L'occupation a porté le trouble dans la propriété, transporté aux Français l'exercice des fonctions publiques, augmenté le prix des subsistances et des loyers; en même temps la concurrence a diminué les produits du commerce.
Autrefois le commerce rapportait aux négociants de la ville près de 40 pour 100; aujourd'hui les bénéfices ne vont pas à 4. «A la vérité, nous faisons beaucoup plus d'affaires, me disait un jour un d'entre eux, homme jeune, spirituel et instruit, mais nous gagnons moins. Plus de peine et moins de profit, tel est pour nous le résultat de la conquête. » Se donner plus de peine, travailler, s'agiter, condamner son intelligence à la pensée, obliger son corps à sortir de l'immobilité sacramentelle qui semble un des dogmes de leur foi religieuse; telle est, pour les Maures d'Alger, la loi du nouveau régime importé par la conquête française ; loi de salut sur le continent européen, loi de fer sous le ciel d'Afrique, loi qui révolte tous les préjugés mauresques, et qui décime incessamment cette population paresseuse, soit par la ruine, soit par l'expatriation, soit par la mort. Beaucoup succombent à cette concurrence que l'activité de nos comptoirs livre sans relâche à leurs échoppes endormies et enfumées ; quelques-uns meurent à la peine ; d'autres quittent celte terre qu'a bouleversée l'industrie eu- ,ropéenne, et qui brûle comme une fournaise ardente sous
leurs pieds. Ils s'en vont à Tunis, où une hospitalité intéressée les accueille, et où, rëfractaires de la domination française, ils revendiquent pourtant auprès de nos consuls le privilège de nos lois protectrices; contradiction qui, pour le dire en passant, mérite d'être sérieusement signalée.
Ceux qui restent ne sont pas redoutables. Les Maures sont doux et timides, sans instruction, sans lumières, sans préjugés fanatiques , car ils sont sans caractère et sans énergie. Ils ne savent ni manier une arme, ni guider un cheval, ni présider un conseil, ni poursuivre une résolution ; ils ne sont ni conspirateurs, ni intrigants, ni guerriers. Ce sont, pour me servir du mot employé par les Arabes de la campagne pour les désigner, « des marchands d'épices. » Seulement ils ne sont pas encore électeurs. Le gouvernement du pays n'a donc pas à compter avec eux. Ce sont des alliés suspects qui ne seront jamais vos ennemis déclarés, des rivaux commodes qui vous cèdent la place partout où il faut déployer quelque énergie pour la défendre, des voisins frondeurs mais paisibles, qui vous voient sans enthousiasme mais sans envie, qui ne prennent aucune part à vos fêtes, mais qui ne se réjouissent pas insolemment de vos désastres; une race en un mot qui est tout à fait le juste milieu entre la paix et la guerre, entre la soumission et la révolte, et de laquelle nous ne devons attendre ni hostilité ni dévouement.
Les Maures sont donc trop faibles pour faire courir aucun risque à la conquête française au sein de leur ville ; mais ils sont restés trop attachés à leur loi religieuse pour accepter nos mœurs modernes, et le contraste extrêmement tranché qui existe entre leurs habitudes civiles et les nôtres est une des plus réelles curiosités de cette ville, où il y en a si peu. Je n'oserais affirmer que, par opposition à nos mœurs, celles des Maures d'Alger soient irréprochables, mais elles sont assurément fort discrètes. Nous disons en France que
ALGER. lit)
la vie privée doit être murée; mais cela n'est vrai qu'en Afrique. En France, la liberté laissée aux femmes et Tinfatigable inquisition qui les poursuit ont enlevé tout mystère à la vie intime. Les dieux pénates ont abandonné le sanctuaire où vit la famille, et ne la protègent plus contre Tœil du public. Toute famille est à jour. Il n'y a plus de simple histoire, comme celle de miss ïncbbald ; car le public se mêle toujours plus ou moins de nos affaires domestiques, et leur donne ce cachet un peu théâtral qui est celui de toute Tépoquo. Mais TAfrique! voilà un pays où la vie intime est matériellement murée, et où elle défie les regards les plus curieux et les recherches les plus actives î Imaginez, en effet, des maisons cachées dans los mille sinuosités d'un immense labyrinthe de pierre, perdues et étouffées dans ses mille replis, et qui ne vous montrent que quatre murailles, pales et silencieuses comme la face des muets du sérail. Si vous frappez, une petite porte doublée de fer s'ouvre timidement, vous jette un regard effrayé, et se referme presque toujours, si vous n'êtes le maître ou le serviteur du logis. On entre dans une mosquée bien plus facilement que dans une maison mauresque. J'ai visité, tout botté, la mosquée de Sidi-Abderaman, grande chambre blanchie à la chaux, où sont suspendus toutes sortes de chiffons votifs, et qui figure assez exactement une de ces bouti(|ues où les teinturiers font sécher des étoffes sur des barres transversales. J'ai vu celte mosquée, mais je n'ai pu voir, si ce n'est par frande, l'intérieur d'une mai^^on mauresque. J'ai assisté ainsi, caché derrière une tapisserie, à un mariage civil. Pendant que tous les hommes réunis ilans une salle basse se livraient à Tinnocente joie d'un mauvais dîner, les femmes delà famille entouraient la mariée, ({ui faisait mine de s'ennuyer horriblement; car elle posait, immobile sur sa chaise, les j^eux teints, les mains coloriées, empaquetée dans l'or et dans |a soie, comme une sainte dan<? sa niche ; et ses res-
pectables parentes lui mettaient des anneaux aux mains, aux pieds, aux oreilles, lui chargeaient la poitrine d'un déluge de perles et l'abreuvaient de café froid. Le lendemain, après la nuit des noces, même immobilité. La mariée était assise, son mari couché à ses pieds comme un chien de Terre-Neuve. 11 fallut partir; je n'en sus pas davantage sur la vie privée des Maures, si ce n'est que cette étrange lune de miel dure chez eux huit jours. Pendant huit jours le maître de la communauté prélude, en cette posture, au gouvernement de la maison.
Maintenant, que se passe-t-il derrière ces murailles si discrètes? Quelle vie y mène-t-on? « On s'y ennuie, me disait mon jeune Maure. (Je dois dire, pour être exact, qu'il arrivait de Paris.) Nos femmes passent leur vie à se teindre les mains et les yeux; et nous n'avons de refuge contre cet ennui que les bazars, où nous voyons périr notre commerce, et les cafés maures, qui sont de hideux cabarets auprès des vôtres. )) En effet, cet homme, distingué par sa naissance, possesseur d'une assez belle fortune, doué d'un esprit facile, et d'humeur tout à fait sociable, passait sa vie accroupi sur la devanture des échoppes, devisant avec les marchands d'épices ou savourant le café au fond d'estaminets obscurs et souterrains.
« Et vos femmes, comment supportent -elles cette solitude?
— Elles y sont nées, elles y mourront. D'ailleurs elles ont les bains maures. »
Les bains maures sont en effet le lieu de rendez-vous habituel des femmes de la ville. On sait la différence qu'il y a entre un bain maure et un bain français. Dans le bain français, le baigneur est libre ; dans le bain maure, il est le martyr de trois bandits qui, après s'être emparés de sa personne, lui font subir une série do traitements barbares et grotesques que la plume se refuse a décrire. C'est à ces
bains que se rend la bonne compagnie de la ville, là que se rassemblent les femmes. C'est le salon du grand monde. Quelquefois les personnages y tiennent leurs assises en peignoir, ou môme dans un déshabillé plus simple. Toute la sociabilité mauresque gravite autour d'une étuve infecte ou d'une douzaine de portefaix, hommes ou femmes, qui font métier de frotter les gens du matin au soir ; les hommes le matin, les femmes dans l'après-midi. Celles-ci sortent do leurs maisons, couvertes de la tête aux pieds, ridiculement emmaillottées dans une profusion de voiles blancs qui les font ressembler à des paquets de linge; et elles vont au bain accompagnées de leurs esclaves. Elles se réunissent ordinairement dans le vestibule d'entrée, et s'y livrent à un ramage qui étourdit les passants. C'est là qu'elles étalent tout le luxe de leur toilette, là qu'elles épanchent leur âme dans d'intarissables confidences, là qu'elles se jalousent, se disputent, là qu'elles médisent, là qu'elles vivent en un mot de la vie des femmes de l'Orient. Rentrées chez elles, elles ne sont plus que les servantes d'un mari.
J'ai hâte de finir; un mot seulement. Dans Alger, j'ai montré comment la question de souveraineté s'était naturellement décidée entre la population conquise et le peuple conquérant, non que les vieux préjugés ne résistent, non que le passé accepte sans protestation l'empire du nouveau régime; mais il se sent vaincu. Aujourd'hui, partout où l'esprit de l'Orient se rencontre avec l'esprit européen, il recule aussitôt, étourdi par le bruit, ébloui par la lumière, effrayé par l'assurance avec laquelle nous procédons d'ordinaire à nos prises de possession politiques. L'esprit européen, je devrais dire l'esprit français, a pénétré dans l'Orient à la suite de Napoléon. Il y est resté. H y restera. L'histoire de l'Egypte, celle de l'Empire ottoman tout entier ne sont plus, depuis quarante ans, que l'analyse de cette lente décomposition du pa.'^sé qui aspire à so iiansformer. Mais cette trans-
formation des empires ne réussit pas partout au même degré. Le Dieu manque souvent au succès de la métamorphose. Il faut que le passé ait conservé quelque vie pour être habile à se transformer. Les nations décrépites sont aussi impuissantes à se reconstituer que les corps usés à rajeunir. On peut les détruire ou les partager; on ne les renouvelle pas, même avec des Chartes constitutionnelles. OùrÉgypto trouve la vie, l'Empire ottoman peut rencontrer la mort. La ville d'Alger y a trouvé jusqu'à présent la source (Kune immense prospérité matérielle, mais prospérité factice, comme serait celle d'une hôtellerie bien achalandée dans le voisinage d'une garnison. Il me reste à rechercher maintenant à quelles conditions cette prospérité peut être sérieuse et durable.
Il y a un fait qui est plus fort et plus obstiné que toute Téloquence des adversaires de notre établissement d'Afrique. C'est la nécessité de le garder.
Si nous pouvions céder honorablement notre conquête aux marchands d'épices d'Alger ou aux réguliers d'Abd-el- Kader, et n'avoir de successeurs que les indigènes, je concevrais les partisans de l'abandon, sans être pourtant de leur avis. Mais nous n'avons pas le choix. Il faut que l'AlgiTie soit à nous, ou qu'elle tombe aux mains de toute autre puissance maritime de l'Europe que notre départ y appel leia. Comme souverains, les Turcs ne sont plus [)ossibles à Alger; les indigènes y sont ridicules. Abd-el-Kader n'a pas l'étoffe d'un Genseric ou d'un Jugurtha. Le premier vaisseau de guerre européen qui entrerait, après la retraite des Français, dans le port d'Alger, y abattrait à coups de canon la bannière de l'émir et y planterait la sienne. Nous avons donné l'Algérie à l'Europe, l'allé lui appartient. Nous ou nos rivaux,
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choisissez. Mais c'est un pavillon européen qui doit briller sur les murs de la Casbah. Si ce n'est le coq français, c'est l'aigle russe ou le léopard britannique qui doivent se chauffer aux rayons du soleil d'Afrique.
Remarquons, en passant, qu'aussi loin que remonte l'histoire de ce vaste littoral, dont nous occupons aujourd'hui une portion si considérable, il n'y a pas trace d'un conquérant du pays qui ait été supplanté par les indigènes. Les indigènes ont reçu la loi de tout le monde, et ne Font faite à personne. S'ils ont quelquefois inquiété l'établissement du vainqueur, ils ne l'ont jamais ni empêché ni détruit. C'est toujours du dehors qu'est venue sa ruine. Les dominateurs de l'Afrique traversent tous la mer. Ce sont des vaisseaux rapides qui portent les bagages des conquérants. Le vent du nord les pousse avec les flots soulevés vers ce beau rivage. Les Romains chassent les Carthaginois, et sont chassés par les Vandales. Rélisaire détrône Gelimer. L'invasion arabe succède à la conquête gréco-romaine. Les gouverneurs espagnols remplacent les kalifes, et sont vaincus par les corsaires de Constantinople. Nous, les derniers venus, nous avons chassé lesTurcs. Nous sommes les successeurs d'Abd-el-Malek, de Gomarez et de Barberousse. Étrangers, nous avons recueilli l'héritage de la domination étrangère. Nous avons succédé à ses droits, à ses charges, à ses^vicissitudes, à ses périls. Après nous, ce ne seront pas les Arabes qui ramasseront le sceptre de la conquête africaine. Leur main n'est plus assez forte pour le porter. A qui donc laisserions-nous l'Afrique? A nos ennemis ou à nos rivaux du continent.
Depuis onze cents ans qu'ils habitent le sol africain, les Arabes y ont pris racine. Us en sont aujourd'hui les véritables indigènes. Ils subissent à leur tour la loi d'infériorilé qui a de tout temps pesé sur la population aborigène de cette terre prédestinée à l'invasion : ils sont impuissants à organiser et à gouverner. Ils nous résistent : je le crois bien ]
C'est nous-mêmes qui les avons, en quelque sorte, dresses pour la résistance. C'est notre politique inconsistante qui les a encourages à la révolte; c'est notre amitié infidèle qui les a livrés à Tinfluence d'Abd-el-Kader; c'est la stérile stratégie de nos expéditions périodiques qui les entretient dans cette alliance. Mais, malgré les fautes de notre politique et de notre tactique, les indigènes ne prévaudront pas contre nous. Supposons un système plus habile, et ils se tourneront de notre côté. Ennemis dangereux, alliés suspects, voisins incommodes, ou partisans déclarés de l'occupation française, qu'importe? les Arabes ne seront jamais nos héritiers. Ce n'est pas contre eux qu'il faut garder l'Afrique. Je dis plutôt que c'est avec eux qu'il faut ia conserver et la défendre contre l'étranger.
Ce point de vue est celui de M. le général Létang, et il le développe avec un talent remarquable dans l'ouvrage qui a été l'heureuse occasion de cette étude. M. le général Létang, qui a su faire en Afrique deux choses qui semblent là plus difficiles que partout ailleurs, vaincre et gouverner, ne veut pas qu'on abandonne cette terre inondée de sang français. Il ne veut pas non plus qu'on ne la possède qu'en la ravageant. Il n'accepte ni l'occupation restreinte, qui lui semble un abandon hypocrite, ni la conquête illimitée, qui no procède que par extermination. Que propose-t-il donc? Un système qui ne serait ni l'abandon ignominieux, ni la guerre perpétuelle, qui ne serait ni timide et impuissant comme la domination restreinte, ni fanfaron et ruineux comme la conquête illimitée; un système qui unirait les mérites de la prudence aux bénéfices de l'action, et ne sacrifierait pas l'avenir pour la plus grande gloire du présent. Ce système, c'est celui de l'occupation progressive. Ne conquérir que pour coloniser: n'avancer qu'en se fortifiant, et n'occuper militairement que la portion du territoire qu'on peut cultiver ; faire concourir à la culture des terres, avant et après l'ar-
rivée des colons civils, la population indigène et l'armée active; concilier les indigènes à la colonisation en rétablissant les villes musulmanes, en reformant l'administration française, en créant des hospices pour les Arabes, en donnant à leurs milices les villes de l'intérieur à occuper et à défendre; s'ils résistent^ les frapper dans leur liberté plutôt que dans leurs biens, et envoyer en France des prisonniers qui en rapporteraient des habitudes et des idées civilisatrices; quant à l'armée, la cantonner dans de grands camps destinés à devenir des bourgades ou des villes chrétiennes, et d'où elle rayonnerait en colonnes mobiles dans un espace qui serait successivement conquis, pacifié et colonisé: tels sont les éléments principaux du système proposé par le général Létang. On le voit: ce plan repose sur deux grands principes, le respect de la nationalité arabe et son initiation graduelle aux intérêts et aux destinées de la conquête ; en second lieu, l'application des troupes françaises aux travaux de la vie coloniale. J'omets dans ce résumé tout ce qui n'est qu'accessoire et secondaire. Le système vit par ces deux principes; ce sont les deux grands moteurs qui. combinés avec un nombre infini de rouages très-compliqués, font marcher cette savante machine, avec laquelle le général Létang veut lentement fonder un empire français dans l'Algérie.
Je crois, quant à moi, que s'il existe des moyens de fonder un établissement durable en Algérie, le système proposé par M. le général Létang est un des meilleurs. A l'état de théorie, il est irréprochable ; et on conçoit qu'un homme aussi profondément praii(iue que l'ancien gouverneur de la province d'Oran s'arroge le droit de répondre de son exécution. Je crois donc M. le général Létang sur parole. Son système, si exclusivement théorique qu'il paraisse à la première vue, est en réalité applicahlc. L'illustre maréchal Valée l'a inauguré en partie et avec succès, avant que le général Létang eût rien écrit, dans la province de Constantine; et tout porte à croire
que ce système sera un jour la loi commune et l'évangile politique de la régence. Il est si absurde, en effet, de supposer que nous n'avons conquis l'Algérie que pour en faire un vaste entrepôt de comestibles et de liqueurs fortes, un champ de manœuvres pour nos troupes, ou un Botany-Bey pour nos forçats, qu'il faut bien lui chercher une autre destinée et un autre emploi. Oui, lorsque par la pensée on embrasse tout ce magnifique littoral où, sur une étendue de deux cents lieues, le drapeau français brille partout dans Finaltérable azur du ciel africain; quand on contemple ces riches campagnes, ces immenses pâturages, ce sol si fécond, ces cultures si variées; quand on songe que l'Algérie produit tout ce que la France a intérêt à recevoir, le blé, le coton, la cire, l'huile, la soie, le tabac, toutes les matières premières qui coûtent à la consommation et à l'industrie française plusieurs centaines de millions payés annuellement à l'étranger; lorsque ensuite, en élevant un peu son point de vue, on songe que Mers-el Kebir, la grande rade, est à une demi-journée de Gibraltar, qu'à l'autre extrémité Bone, la sainte ville, touche à la Sardaigne et à la Sicile ; que Gonstantine nous lie à Tunis et à tout le commerce intérieur du continent africain; quand on voit Alger, le front dans l'Atlas, les pieds dans la Méditerranée, entourée d'une ceinture de forteresses et retranchée derrière son môle en construction, comme une sentinelle préposée à la garde de cette mer qu'on a appelée un lac français; et lorsque enfin, pénétrant plus avant dans les terres, on y reconnaît les vestiges d'une civilisation puissante, et partout, gravées sur la pierre, les glorieuses initiales de ce grand peuple qui construisait des amphithéâtres pour les oisifs de ses municipes, dans des lieux où nous avons peine à dresser quelques baraques pour nos soldats blessés; quand, dis-je, on évoque ainsi par l'imagination tous les souvenirs de cette contrée célèbre, on recule devant l'idée de réduire cette belle et noble conquête aux proportions mi-
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sérables d'une occupation restreinte! On s'indigne à la pensée de faire do toutes ces villes, acculées à la mer, le monopole de quelques aubergistes et la prison de quelques soldats! Au lieu décela, on se prend à rêver un vaste empire, une sorte de France africaine, avec ses chefs jeunes et entreprenants, son armée moitié gauloise et moitié numide, son peuple de colons intrépides et industrieux, sa pépinière de marins infatigables, sa civilisation libérale et cosmopolite, son gouvernement quelque peu oriental et fastueux, sa politique toute nationale, dont la pensée serait à Paris, et le bras, mais un bras libre d'entraves, partout où le soleil de Mauritanie éclairerait un drapeau français! Oui, voilà l'Afrique que je rêve*, quand je vois tout ce que la nature a fait pour ce pays admirable, tout ce que le ciel a répandu de beauté sur ses formes et de fécondité dans son sein î Quand la conquête est si belle, c'est du génie que Ton souhaite au conquérant ! Quand le cadre est si éclatant, on veut que le tableau soit magnifique !
Aujourd'hui l'Afrique semble vouée, comme la France, à la mesquinerie et à la médiocrité qui se glissent insensiblement dans nos habitudes et dans nos affaires. Nos chefs sont vaillants, nos soldats intrépides. Nous avons en Afrique des noms jeunes et illustres, des drapeaux déchirés, des tombes glorieuses. Avec tout cela , notre œuvre est petite. Les acteurs sont excellents, la pièce est médiocre. Nos demi-dieux jouent le mimodrame. D'où vient ce contraste? c'est que depuis dix ans nous n'avoiis envoyé en Algérie que de l'argent et des hommes, et pas une idée. Il n'est pas sorti de nos conseils, pn'occupés de divisions intestines, un plan sérieux, un système praticable, bon ou mauvais. On n vécu au jour le jour. On a administré l'Afrique comme une
* Ce qui était un rêve on i841 élait devenu, au moment de la cliiilc do la monarchie de Juillet . of sur Itien des points, une réalité.
sous-préfecture de France ; on a traité Alger comme une bonne ville. On est allé y chercher des emplois, des grades, des décorations, y refaire sa fortune ou sa renommée, ot puis on est revenu sans se soucier si on y laissait la miséro ou le désordre. Pendant ce temps-là nos soldats se battaient bien. Ils mouraient en héros au fond des ravins ou sur le plancher des hôpitaux. Cela nous suffisait. 11 semble, en effet, que nous ne demandions à l'Afrique que Témotion d'un spectacle terrible et lointain. « Comment vous trouvezvous ici? demandait-on à un fiévreux gisant sur la paille d'une ambulance. — Nous mourons! c'est l'ordre. » Nous recueillons ces traits d'héroïsme et ces paroles de sublime résignation : nous les enregistrons dans les journaux, et puis nous allons à nos affaires et à nos plaisirs. Qui a songii sérieusement depuis dix ansà féconder ce sang généreux? Qui a fait sortir de toutes ces épreuves une leçon profitable? Qu'on nous montre un système qui ait prévalu dans les conseils du gouvernement ! Qu'on nous en montre un à qui on ait laissé le temps de s'établir dans ceux de la régence ! Pendant ces dernières années, l'Afrique a été gouvernée par deux systèmes à la fois : l'un qui se rapprochait du plan conciliateur du général Létang, l'autre qui employaitdesprocédésabsolumentcontraires. Où était la vérité? Était-ceàConstantine? Était-ce à Alger? Et depuis que la guerre est partout, comment avons-nous montré notre supériorité sur les Arabes? En leur faisant la grande guerre, la guerre de manœuvres et d'échiquier où les masses sont tout, où .l'individu n'est rien, pendant qu'ils nous faisaient, eux, la guerre de tirailleurs, la guerre d'escarmouches, de surprises et de guet-apens. A cette guerre tout individuelle, en quelque sorte, nous avons répondu par la guerre des gros bataillons. Qu'en est-il résulté? C'est que les Arabes, vaincus dans cent combats, mais jamais entamés sérieusement, se croient aujourd'hui plus forts que nous ; ils croient à leur supériorité physique sur chacun de nous :