DEUXIÈME PARTIE
VICTOR JAGQUEMONT (voyage dans l'inde anglaise.)
Juin 1834.
Le 26 août 1828, la corvette de Sa Majesté, la Zélée, ap~ pareilla de Brest, en destination pour le Bengale, ayant à bord M. de Meslay, nommé gouverneur de Pondicliéry, et Victor Jacqucmont, jeune naturaliste français, envoyé par le gouvernement pour entreprendre un voyage scientifique dans les Grandes Indes»
Nous laisserons voguer la Zélée, cap au sud et vent arrière, sans l'accompagner dans le cours de sa longue navigation; car la Zélée est un fort respectable bâtiment, trèssûr et très-solide, mais lourd marcbcur, et nous perdrions
bien du temps à la suivre. Nous n'avons mot à dire non plus de l'équipage, tous excellents marins qui savent parfaitement prendre la hauteur du soleil à midi, mesurer la distance de cet astre à la lune, calculer méthodiquement leur point sur le chronomètre, mais qui, pour le moment, ne nous apprendraient pas autre chose, si ce n'est peut-être à chanter des chansons de Béranger du matin au soir.
Il y a un des passagers de la Zélée que cette musique n'amuse pas : c'est Victor Jacquemont. Victor Jacquemont consacre à ses livres, à ses cahiers, tout le temps qu'il ne passe pas à philosopher sur le pont avec M. de Meslay, le seul philosophe du bord après lui. Jacquemont travaille, écrit, compulse, dessine, travaille sans relâche, « mais, dit-il, je ne sais pas le faire bien sur le pouce, comme les maçons déjeunent. Un peu de tranquillité m'est nécessaire. Béranger peut compter sur douze balles de plomb dans la tête, si, à mon retour en France, on avait la fantaisie de faire de moi un Jiey netto. Figurez-vous qu'ils sont ici une cinquantaine au moins, officiers ou soldats, qui, du matin au soir, chantent à la fois, chacun dans le ton ([ui lui plaît et sans y demeurer fidèle, ce que nous autres libéraux nous appelons les odes de ce grand poëte. Cet abominable charivari dont Béranger fournit la matière première, me le fait prendre en horreur. » A part cette grande colère contre Béranger, Victor Jacquemont est un marin très-inoffensif et très-commode, du moins pour ses correspondants ; il leur fait grâce de toute poésie descriptive, à propos de la mer, de la lune et des étoiles , car la mer l'ennuie; il est sans passion, sans poésie, sans illusions devant ce spectacle éternel d'un horizon monotone qui chaque jour recule sans se renouveler. Mais en revanche, toutes ses lettres datées de la Zélée sont remplies d'observations positives, d'ingénieux récits, de réflexions neuves et piquantes sur tous les pays où le bâtiment relâche, Sainte-Croix de Téïiériffe, le Brésil, le Gap, l'île
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Bourbon ; Jacquemont visite rcs contrées en courant, et il en parle avec savoir et profomleur '.
Nous arrivons dans Tlnde. La ZHce vient tic mouiller devant le fort Willioin de Calcutta ; c'est le 5 mai 1829, huit mois après son départ de Brest. Victor Jacquemont, habillé de noir de la tête aux pieds, et dans la plus grande tenue,* saule sur le rivage, se jette dans un palanquin avec un énorme paquet de lettres de recommandation, crie aux porteurs : « IHrsonn sakèbka ghœurmé! » Et le voilà parti pour la maison de M. Pearson, avocat général, par laquelle il commence le cercle de ses visites aux notables Anglais de Calcutta.
Il nous faut connaître maintenant avec plus de détails ce jeune Français ainsi jeté par un vaisseau du roi sur une terre étrangère, à quelque mille lieues de son pays, seul, absolument seul, avec tant de dangers, tant d'aventures, tant de misères en perspective; il nous faut le connaître tel qu'il est; car nous avons bien peur qu'avec son habit noir, ses deux mille écus de haute solde et son bagage épistolaire, il ne soit m(?diocrement recommandé auprès des nobles représentants de la royale Compagnie, s'il ne paye prodigieusement de sa personne, s'il n'a du cœur, de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, beaucoup de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, l'indépendance de l'ame et du caractère. Fort heureusement Victor Jacquemont a tout cela.
Victor Jacquemont était un de ces jeunes hommes nés avec le siècle, qui n'avaient connu de l'Fmpire que sa gloire militaire pour l'avoir mainte fois gâtée en vers latins au collège; que la Restauration, un instant libérale, avait ensuite comprimés quand ils avaient voulu prendre leur essor, et qui s'étaient franchement associés à toutes les espéran-
' ('orrex})0)Hkiuce de Victor .lavqucinuni, avec sa lamillu «.-l plusieurs de SCS amis pcuilaiil .^oii srjoui' flans l'iutlc. (2 vol. in-8". Pans, 1833.)
ces de progrés qu'avait inspirées l'avènement du ministère Martignac. Pdssionné pour Tétude, avide d'émotions scientifiques , impatient de trouver une carrière à Tincroyable activité de son esprit; mais obscur, sans autres antécédents que quelques essais de critique et des voyages de recherches * géologiques en France, en Suisse et en Amérique, où de cruels chagrins l'avaient quelque temps exilé; sans autre fortune qu'une instruction immense, Victor Jacquemont avait accepté avec enthousiasme la mission que lui avait confiée le Conservatoire du Musée d'histoire naturelle; et il avait compris que sa destinée, en le conduisant aux Indes pour y faire collection découches coquillières et d'animaux rares, le chargeait aussi d'y représenter la France, et particulièrement cette génération si ardente à laquelle il appartenait. Ce qu'on appelait alors la jeune France (ce mot. Dieu merci, n'était pas encore tombé dans le monopole des coteries littéraires), toute celte jeunesse vraiment studieuse, vraiment sérieuse, qui se pressait autour de la chaire illustrée par M. Villemain et par M. Cousin, qui assiégeait le laboratoire de M. Thénard et ramphithéàtre de Cuvier; qui se passionnait pour Talma, pour madame Pasta, jusqu'aux larmes; celte jeunesse si enthousiaste et si patiente, à qui le dernier siècle avait légué le scepticisme religieux et la philanthropie cosmopolite; qui, chemin faisant et grâce aux écrits des grands publicistes et des grands orateurs de cette époque, M. Guizot, M. de Brogiie, Royer-Collard, se recomposait une morale; qui avait ses sages pour la délibération. ses guides pour la marche, ses héros pour le combat; que l'expérience gagnait chaque jour, tandis que l'esprit de réaction précipitait de plus en plus les conseils du roi Charles X ; cette jeunesse, dont l'infortuné Georges Farcy est le type au 29 juillet, Victor Jacquemont fut pendant trois ans son véritable représentant, son plénipotentiaire habile et fidèle aux Grandes-Indes.
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Suivons-le maintenant.
La première découverte que lit Victor Jacquemont après avoir parcouru pendant quelques jours les salons anglais de Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de six mille francs il était effroyablement pauvre. En effet, qu'allait-il faire aux Grandes-Indos? Voyager. Or, à quel prix voyaget-on dans les Indes? Telle fut la première question que notre jeune compatriote se posa; voici ce qu'il apprit : un capitaine d'infanterie anglaise ne se met pas en route sans être accompagné de vingt-cinq domestiques pour le moins, savoir : un pour sa pipe, un pour sa chaise percée, sept ou huit pour planter sa tente, trois ou quatre pour sa cuisine; plus un rolai continuel de douze hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros s'étend lorsqu'il est las d'aller à cheval. Un collecteur anglais en tournée emmène sa femme, son enfant. 11 a un éléphant, huit chariots pour les bagages, deux cabriolets, un char pour l'enfant, six chevaux de selle et de voiture, et, pour le transporter d'un bungalow (auberge officielle où il y a les quatre murs) à l'autre, soixante à quatre-vingts porteurs, indépendamment iTune soixantaine de domestiques de sa maison. Il fait trois toilettes par jour, déjeune, tiffine, dîne, et le soir prend son thé comme à Calcutta, sans en rien rabattre; cristaux, porcelaines sont dépaquetés, empaquetés du matin au soir, argenterie brillante, linge blanc, tout le reste à proportion.
Ce train de vie coûte cher, et pourlant un Anglais qui se respecte ne peut voyager à moins de frais. Mais « la vieille dame » (c'est la Compagnie anglaise, dans le langage des Indiens) a généreusement pourvu à ces dépenses. Un capitaine anglais a trente mille francs de traitement; le surintendant (lu jardin botanique en a quatre-vingt mille; un collecteur en a cent mille, sans compter les profits; le chief- justice, deux cent mille; l'avocat général, le respectable M. Pearson, de quatre à cinq cent mille; le gouverneur de l'Inde a plus
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d'un million. Lord William Bentinck voyage avec trois cents olcphants, treize cents chameaux, huit cents chars à bœufs; et deux régiments, Tun d'infanterie, l'autre de cavalerie, lui servent d'escorte.
Victor Jacquemont fut très-émerveille: de tant de magnificence; puis il calcula ce qu'il lui en coûterait pour voyager comme le moins magnifique de ces seigneurs; mais, s'apercevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires, et d'attendre à Calcutta l'effet de cette demande, que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés. 11 attendit, il attendit longtemps!...
Le récit de son séjour à Calcutta pendant cette longue attente est l'histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont aucun voyageur ait jamais fait mention; et c'est ici que nous allons commencera nous admirer, toute modestie h part, dans les prodiges de cet esprit français dont Victor Jacquemont est, comme nous l'avons dit, un modèle si achevé, un représentant si fidèle. Le premier miracle qu'opéra l'esprit français de Victor Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais aimables. « Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! écrit-il (à mademoiselle de Saint-Paul). Ces hommes qui paraissent si impassibles et qui, entre eux, demeurent toujours si froids, mon abandon les détend aussitôt; ils deviennent caressants malgré eux, et pour la première fois de leur vie. » En effet, Jacquemont est admis, recherché, caressé, dans les plus grandes maisons de Calcutta : on l'invite chez le gouverneur, il loge chez le grand juge; il passe des mois entiers chez l'avocat général ; il est fami, le commensal, le confident du commandant de Tarmée ; on le demande partout, et partout il rencontre ce luxe tout nouveau de bienveillance britannique ; partout sa gaieté spirituelle, sa noble franchise, lui ouvrent le cœur de