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SCS liôles. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs habitudes : à table, tandis que les Anglais s'abstiennent religieusement de tout mélange d'eau avec les vins les plus recherchésd'Espagne et de Portugal, il ne boit, lui, que de l'eau sucrée ; les Anglais font trois repas par jour, il déjeune avec du thé et il dîne avec du riz. Le dimanche, jour d'observance ascétique, il s'en vient jouer très-déterminémentaux échecs avec sir Charles Gray, le chief-jiistice, qui n'oserait une pareille énormité avec d'autres. Il dort la nuit, ce qui n'est pas, comme on sait, une habitude anglaise, surtout dans l'Inde; il se lève au petit jour, quand les Anglais se couchent; il fait une guerre à mort aux plates conversations de leurs interminables dîners, les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, sur leur administration, sur leurs revenus, sur leur marine ; et, malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en est pas moins l'enfant chéri de toute celte société de sensualistes anglais. « Toute leur glace, dit un ingénieux biographe, vient se fondre à son ardente sensibilité. » On Théberge, on le voiture; il a maison de ville et maison de plaisance, tout un musée pour lui seul ; il entre, il sort à tout propos. « J'ai fait révolution chez eux, dit-il, y introduisant l'usage des visites à toute aventure, le soir, après dîner, à l'effet de causer, etc. » C'est donc In causerie française importée aux Indes, la causerie selon le cœur et selon l'esprit, sceptique, enthousiaste, enjouée, s(''vère, mobile, universelle; cette inimitable causerie des salons parisiens, avec tout son charme, tout son abandon, toute sa liberté. Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta ; c'est par cette liberté même, c'est en portant sa pauvreté avec cette noble indépendance, c'est en riionoranl par un si grand esprit et un si bon cœur, que Victor Jacquemont parvint à plaire à ses nobles butes, et à se concilier celte bienveillance délicate et cette hauteesiime(iiii ne le llaltait si fort que parce qu'elle rejaillissait sur le nom français.
n-1 VOYAGES ET VOYAGEURS.
Cependant le temps s'écoulait dans ce doux commerce; les supplément? demandés n'arrivaient pas. Jacquemont, humilié d'attendre si longtemps l'aumône législative, résolut enfin de partir. Avec les économies qu'il avait apportées de France et ses épargnes depuis six mois, il se trouvait, comme il le dit, à la tête de douze mille francs, et il ne lui en fallait pas davantage pour voyager un pou moins bien qu'un souslieutenant de l'armée anglaise. Il se mit en route.
Nous allons le suivre jusqu'à sa première étape; car de ce jour seulement nous sommes dans l'Inde. Tout à l'heure nous étions encore en Europe ; Calcutta, c'est une ville anglaise. Maintenant, nous allons voir des Indiens, des Indiennes; nous pourrons juger d'un voyage indien.
Jacquemont voyage à cheval, suivi de son service, de ses bagages et de ses chariots traînés par des bœufs, 11 est enveloppé d'une grande robe de chambre de nankin, avec une grosse étoffe de soie bien chaude pour ceinture; le tout surmonté de sa figure pâle, éclairée par des lunettes et coiffée d'un énorme chapeau de paille couvert de taffetas noir. Cet accoutrement fait de notre savant compatriote un objet de curiosité très-vive pour les naturels du pays, lesquels, en toute rencontre, lui rendent avec usure l'attention indiscrète et quelque peu niaise que nous accordons à leurs pareils dans les rues de nos villes d'Europe. Jacquemont chevauche, en tête de sa caravane, avec deux pistolets de calibre dans ses fontes ; mais, ce qui est un grand scandale pour les Anglais, il ne porte ni fouet, ni éperons ; car son cheval, impatient de revoir les cimes de l'Himalaya, d'où il est venu, lui fait mille tours pendables, et Jacquemont n'a pendant quelque temps d'autre souci que de se maintenir en bonne intelligence avec lui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre six domestiques, dont trois pour le cheval; le premier l'étrille, le second lui coupe de Therbe, le troisième lui apportée boire. Viennent ensuite le grand maître de la garde-
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robe, préposé à la garde des bagages, le maître d'iiôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquemont trouve une table), et enfin le laveur d'assiettes (Jacquemont a deux assiettes). Chacun de ces domestiques est armé ; les doux premiers, ceux du cbeval, courent à côté de leur maître, la carabine au poing, quand il lui plaît de galoper; et ils font avec lui, en suivant toutes ses allures, de six à sept lieues par jour. Le soir, tous ces pauvres diables soupent comme ils peuvent, puis se couchent autour de la tente de leur seigneur, et dorment habituellement d'un profond sommeil, pendant que d'honnêtes Sipahis font sentinelle à la porte.
C'est une vieille coutume indienne, entretenue par le laisser-aller de l'opulence anglaise, qui a réglé, ainsi que nous venons de le voir, le servicedcs hommes à gages. Chacun a sa cbarge, travaille le moins possible, est paresseux, stupide et menteur, et refuse très-décidément tout service qui n'est pas dans son emploi. Ainsi, le cheval mourrait de faim sans le gassijara (coupeur d'herbes), ou de soif sans \ebeetc/ï<?^i (porteur d'eau) . Lesdeux assiettes de Jacquemont risqueraient fort de n'être jamais lavées sans l'utile serviteur qui est revêtu de celte charge; ainsi des autres. Ce respect pour la spécialité du service fait partie des privilèges de la nation indienne; et il ne serait pas prudent d'y manquer. Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque temps il se tient dans la règle avec toute rigueur. Mais un matin il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi ses gens; il appelle \e beetcheti, lui ordonne de déposer son outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un taillis voisin, avec un herbier sous le bras : « Non pas, dit l'Indien, ce n'est pas mon affaire; » et il prononce ces paroles d'un ton très -suffisant. «Alors, écrit Jacquemont, je n'hésitai pas à lui allonger sur-le-champ un grand coup de pied dans le derrière. )> Ce coup de pied dans lo derrière fit à lui seul une révolution. la domesticité indienne capitula ; lo porteur d'eau mit bas
2'2i VOYAGES ET VuVAGKURS.
son outre, i)[)prità sécher des plantes entre deux feuilles di; papier; et quant à Jacquemont, cette grande manière d'imposer le respect à des domestiques lui concilia tout d'un coup, et au delà de tout ce qu'on pourrait croire, la considération des Indiens.
Notre intention, comme on le pense bien, n'est pas de suivre Victor Jacquemont dans son voyage de sept cents lieues à travers l'Indoustan, non plus que dans son pénible et aventureux pèlerinage de l'Himalaya, véritable entreprise que conçoit le génie scientifique, que dirige le bonsens, que soutient la patience, que le courage exécute et mène à terme. Signaler au lecteur les mille incidents, les infinies variétés de cette vie nomade où chaque pas est un progrès, une découverte, où la plus spirituelle originalité se môle à la plus austère constance, ce serait le priver du plaisir de les rechercher lui-même, et dénaturer cette intéressante histoire en voulant l'abréger. Notre lâche, à nous, c'est de suivre à la trace toutes les manifestations de l'esprit français dans ce voyage que Victor Jacquemont lui fait entreprendre aux Indes, et elle dépasse encore de beaucoup (tant ces deux volumes sont remplis) l'espace que nous pouvons lui donner. Nous laisserons donc notre infatigable compatriote cheminer lentement, en tête de sa caravane, flanquée de droite et de gauche par une imperturbable escorte de Sipahis en habit rouge, faire ses deux repas matin et soir avec l'éternel pilau, descendre de cheval cin([uante fois par jour pour étudier les plantes et les cailloux du chemin, dormir la nuit sous une tente dont les vents déchaînés lui disputent bien souvent la possession ; nous le laisserons traverser Bénarès, la sainte ville, Mirzapoor, Callinger, et tout ce pays de sel et de salpêtre, au sol sablonneux, à l'atmosphère pulvérulente, à la végétation rabougrie, qui s'étend depuis Agra, le long des deux rives désertes de la Jumma, jusqu'à Delhi, la ville impériale; et nous nous arrêterons un moment dans celte
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magnifique résidence où noire voyageur se repose (|iielf|ues jours et où de nouveaux honneurs l'attendent. Nous ne parlons plus de l'hospitalité anglaise; elle est prodigieuse, là comme ailleurs. Jacquemont habite une maison somptueuse, environnée de jardins superbes. Qu'il sorte en voiture, en palanquin, ou sur un éléphant, il est suivi par une brillante escorte de cavalerie. Mais il s'agit bien des Anglais! C'est le Grand-Mogol lui-même, l'illustre descendant de Tamerlan, le respectable Chàh-Mohammed-Âcher-Rhazi-Badchàh qui veut recevoir dans son palais impérial de Delhi notre modeste compatriote. Ce fut dans le voyage de Jacquemont une mémorable circonstance...
« Savez- vous ce qui a failli m'arriverce matin? écrit Jacquemont à son père. J'ai manqué d'être la lumière du monde, ou la sagesse de l'État, ou l ornement du pays; mais heureusement que j'en ai été quitte pour la peur. Vous allez rire. Le Grand Mogol, aucjucl le résident anglais avait adressé une pétition pour me présenter à Sa Majesté, tint gracieusement un durbar pour me recevoir.
« Conduit à l'audience par le résident avec une pompe des plus passables, un régiment d'infanterie, une forte escorte de cavalerie, une armée de domestiques, d'huissiers, le tout terminé par une troupe d'éléphants richement caparaçonnés, le grand maître des cérémonies me proclama mistœur Jakmont saheb bahàdour, ce qui signifie : M. Jacquemont, seigneur, victorieux à la guerre. Alors je présentai mes respects à l'empereur, qui voulut bien me conférer un khélal ou vêlement d'honneur, le(piel me fut endossé en grande cén;monie sous l'inspection du premier ministre, et, affublé comme Tnddéo en Kaïmakan (si vous vous rappelez rUaiiiiuri
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inAlgeri), je reparus à la cour. L'empereur alors, rie ses impériales mains, attacha à mon chapeau (un chapeau gris), préalablement déguisé en turban par son vizir, une couple d'ornements en pierreries. Je tins mon sérieux superbement devant cette farce impériale, attendu qu'il n'y avait point de glace dans la salle du trône, et que je ne voyais de ma mascarade que mes grandes jambes en pantalon noir sortant de dessous ma robe de chambre turque. L'empereur s'informa s'il y avait un roi en France et si l'on y parlait anglais. Il n'avait jamais vu de Français, et parut faire infiniment d'attention à la burlesque figure qui résultait de mes cinq pieds huit pouces, sans beaucoup d'épaisseur, de mes grands cheveux, de mes lunettes et de mon ajustement oriental pardessus mes habits noirs. Après une demi-heure, il leva sa cour, et je me retirai processionnellement avec le résident. Les tambours battirent aux champs quand je passai devant los troupes avec ma robe de chambre de mousseline brodée. Que n'éliez-vous là pour jouir de votre postérité! »
Échappé aux honneurs du palais impérial de Delhi, Victor Jacquemont voulut courir le danger d'une chasse au tigre ; et il suivit dans les steppes désertes de Kithul de jeunes officiers anglais de la résidence, traînant après eux une armée d'hommes, de chevaux et d'éléphants, et tout un attirail proportionnel de comestibles, de drogues et de comforts de toute espèce. La chasse devait durer six semaines et coûter dix mille francs. Était-ce trop pour chasser des tigres? Mais Jacquemont ne vit pas un tigre. On eut beau battre le pays dans tous les sens, remuer tous les buissons, mettre sur les dents hommes et betes, et se désoler, Jacquemont et ses compagnons ne tuèrent que quelques centaines de lièvres et de perdrix, comme ils auraient pu faire dans la plaine de Saint- Denis. Ainsi finit la chasse aux tigres.
Bientôt après, le 12 avril 1850, Jacquemont pénétra dans Fintérieur deTHimalava, avec une suite de près de cinquante
personnes, tant domestiques que porteurs et soldats d'escorte. Et c'est alors que commence, pour lui cette longue série de fatigues, de privations et de misères qu'il supporta pendant plus de cinq mois avec une constance si admirable. Qu'on ouvre sa correspondance, si l'on veut se faire une idée de ses souffrances et de son courage; mais nous, comment les peindre? Il souffre de la faim, de la soif; il est assailli de violentes tempêtes, inconnues sous le ciel d'Europe: il a de longues nuits, glacées, sans sommeil; ses gens se révoltent, et il est seul pour les réduire à l'obéissance; il y parvient, grâce à son énergie et à la solidité de son bâton. Une nuit, sous les cimes neigeuses de Kidar-Kanta, dans une forêt élevée à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, il est saisi de douleurs d'entrailles si atroces qu'il en a le délire. Le froid le torture. Pour échapper à ce supplice, il est obligé de se déguiser de la tête aux pieds. « Je ressemble à un ours blanc, écrit-il, enveloppé dans de grandes couvertures de laine, la tête enfoncée dans plusieurs bonnets de soie, les jambes cachées dans de grosses guêtres, et le visage orné de très-longues moustaches. »
Mais parmi toutes ces épreuves, sa constance ne l'abandonne pas; il poursuit son œuvre, ses collections se complotent, la sphère de ses idées s'agrandit, et son esprit semble s'élever comme ces montagnes qu'il gravit si péniblement. Chaque jour ajoute plusieurs souvenirs à son journal, plusieurs pages à sa correspondance qu'aucune adversité n'interrompt. Si parfois son ame est triste, c'est quand il songe à sa famille, à ses amis; c'est quand il interroge autour de lui cette sauvage solitude, sans y trouver un être sensible, un visage bienveillant, un écho qui sache répéter des mots affectueux, un langage sympathique ! Alors il s'écrie : a Vivre seuil être seul à sentir! Hélas! au souvenir que je garderai de ces lieux étranges, pas un souvenir ami ne viendra s'associer pour me les rendre cbers! » Mais cette mélancolie ne
dure pas, d\nutres pensées lui succèdent; l^sprit français, l.i gaieté française, se font jourà travers tousses regrets, comme un rayon de soleil vient percer les brouillards de l'Himalaya ; et il écrit, pour rassurerses amis, tandis que d'orageuses rafales menacent de déraciner sa tente et de renverser la table où il s'appuie : « Dites que je suis dans un pays aussi salubre que TEurope, mangeant des pommes et du raisin, buvant du vin du cru (qui est détestable), et enfin,
Sadiez, sacliez Que les 't'artares Ne sont barbares Qu'avec leurs ennemis!
C'est en effet cbez les Tartarcs, dans le pays de Kanawer, sur les limites de la Cbine, que Jacquemont passa l'été de 1830. Étant si près du céleste Empire, il ne put résis'.er au désir de le visiter; et par un beau matin, sans autre passeport que ses cinquante montagnards bien armés, il fran chit la frontière. Il avait à traverser tantôt d'interminables déserts, tantôt des populations hostiles; puis il fallait gravir des montagnes plus liautes(|ue la mer de dix-huit-mille pieds, et jusqu'alors inaccessibles. Le seul M. Moorcroft avait pénétré dans cette partie du Thibet, et quoiqu'il eût emprunté le déguisement d'un fakir, il avait péri victime de son zèle, empoisonné, dit-on, par rombragcuse police de l'empereur. Jacquemont le prit de bien plus haut avec Sa Majesté chinoise, et fut aussi plus heureux. Ayant mis le pied sur le soi thibétain, et trouvant sur son passage le fort de Bekar qui faisait mine de l'arrêter, il ordonna à ses gens de se former en colonne serrée, et s'avança très-résolûmentà leur tète. Arrive le commandant du fort, qui se plaint de celte violation du territoire de Sa Majesté; mais comme il approchait beaucoup trop près de Jacquemont sans mettre pied à ^errC; l'impertinent! noire digne compatriote se sentit telle-
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ment blessé tle ce manque de re«:()ef'l, (jiie, IransporU' de colère, il saisit le drôle par sa longue queue tressée, et le précipita à bas de son cbeval. Cette façon de parlementer eut plein succès. La garnison chinoise se rangea tout aussitôt pour laisser passer le Francis sdheb avec sa troupe, et les portes de Bekar (si l^ekar a des portes) s'ouvrirent respectueusement devant lui.
Jacquemont, avant de quitter le territoire chinois, eut encore à livrer deux ou trois grandes batailles comme celle de Bekar. Mais toujours sa présence d'esprit, sa décision silencieuse et froide, ou violente et impétueuse, selon le vent qui souftlait dans le désert, le tirèrent d'embarras; quand il ne réussit pas à frapper de stupeur ses ennemis, il les culbute et il passe. Il fit tant, qu'après avoir visité avec une patience de savant tous les lieux f|u'il désirait voir, après avoir été reconnaître la source du Sutledge et celle de l'Indus, sur les bords du célèbre lac Mansarower, après avoir ajon((* à ses collections une quantité considérable de plantes nouvelles et de débris organiques, étudié géologiquement un espace immense, à une hauteur à peine croyable, et conduit toute cette expédition, moitié militaire, moitié scientifique, assez rapidement pour que l'empereur, auquel il était venu faire si lestement la guerre, n'eût pas le temps d'user de représailles, il quitta le Thibet, repassa la frontière, chargé de dépouilles opimes, et redescendit dans les plaines de l'Indoustan.
Il suivait la route de Delhi. Un soir, à Shaurunpoor, sur la fin de novembre 1850, et par une belle nuit, comme il venait de se coucher et de s'endormir, après une journée d'études et de fatigue, le galop d'un cheval le réveilla. Sa tente s'ouvrit, un homme y entra précipitamment. C'était un messager apportant une gazette de Calcutta, imprimée dans une forme inaccoutumée, avec ce titre: The new Freuch révolution /
Une révolution en France! Jacquemont se jeta sur le précieux bulletin, le dévora des yeux .. Oui, c'était bien une révolution ! commencée le 27 juillet, consommée le 29 1 La réaction vaincue, la loi maîtresse. Tordre dans Paris, un ordre admirable sous la protection des baïonnettes de l'insurrection victorieuse!... Telle était la nouvelle qui était venue réveiller Jacquemont; il ne se rendormit pas, mais il crut rêver.
Et qu'on nous permette de demander ici à beaucoup d'honnêtes témoins de cette grande révolution, qui l'avaient vu faire sous leurs yeux, qui avaient entendu gronder le canon et mugir le peuple soulevé, si, le lendemain de leur victoire, ils se croyaient beaucoup plus éveillés que Victor Jacquemont. 11 faut bien Tavouer : Paris vainqueur fut comme étourdi de la chute du trône qu'il renversait. iMais la révolution de Juillet fut sauvée par sa soudaineté même ; cette merveilleuse audace qui s'était si promptement mise au service d'une si bonne cause, fit sa force contre ceux qui n'étaient pas enclins à respecter son principe. Pendant que les rois absolus se frottaient les yeux, et, comme Jacquemont, croyaient rêver, la révolution de Juillet s'établit ; elle prit racine.
Jacquemont passa la nuit dans ces rêveries et dans celte extase; puis, le matin, il s'endormit, « sans crainte, écrivait-il, d'être réveillé par de nouveaux coups do fusil ; w réflexion jetée négligemment dans son récit, et pourtant profonde; car elle prouve que, du fond de l'Indoustan, son bon sens avait jugé de la puissance irrésistible et de l'avenir pacifique de notre révolution.
C'est ce parfait bon sens de Victor Jacquemont qui le rendait éminemment propre à représenter la Franco et la jeunesse française dans l'Inde, au temps de cette mémorable circonstance dont nous parlons. La position était délicate. En effet, Jacquemont vit bien aux empressements de la
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foule, aux félicitations qui raccueillircnt, et surtout à Taltention grave et respectueuse dont il devint Tobjet de la part de ses hôtes de la Grande-Bretagne, que la révolution de Juillet l'avait grandi de plusieurs pieds, et que toute rimportance politique de ce prodigieux événement se résumait en quelque sorte dans sa personne : « Je défie M. de la Fayette lui-même, écrit-il à son père, d'avoir donné en un jour plus de poignées de main, t*
Jacquemont en conçut un légitime orgueil ; mais en même temps il eut le bon esprit de comprendre que Tenthousiasme. assurément très-réel, de ses hôtes pour la nouvelle révolution, couvrait je ne sais quelle anxiété tout anglaise qui avait besoin d'être calmée. L'occasion s'en offrit bientôt; les Anglais la firent naître. Yictor Jacquemont était arrivé à Meerut, la plus grande station militaire de la Compagnie dans rinde. Les Anglais lui donnèrent une fête. En Angleterre toute fête est un banquet, tout banquet une réunion politique, toute table où Ton dîne une tribune aux harangues. Jacquemont savait tout cela de longue date ; il n'en accepta pas moins avec confiance le dîner qu'on lui offrait, et auquel avaient été invités, en nombre considérable, les officiers civils et militaires de la résidence. Jamais séance plus diplomatique, malgré la chaleur des protestations, ne cacha plus de difficultés et plus de pièges sous une joie plus expansive et plus bruyante ; car, il faut bien y songer, tous ces convives qui sont là réunis pourboire à la révolulion de Juillet sont sujets de la Grande-Bretagne; ot quel est le ministre de la Grande-Bretagne? C'est lord Wellington. Et ce jeune homme qui va parler? (^est un représentant de l'éternelle rivale de l'Angleterre, un enfant de la France, un ami de ceux qui ont reconquis- la liberté de la France à coups de fusil.
C'était donc un curieux spectacle qu'une pareille fèle. donnée à notre spirituel compatriote par cette foule d'An-
glais à la fois impnlients et iiKiuiets de Tentendre, comme si de la bouche de ce jeune étranger si renommé dans rinde pour la maturité de son esprit, devait sortir quelrpio importante prophétie de la destinée de deux grands peuples. Qu'on se représente ensuite, comme un brillant accessoire de ce tableau, au fond, le ciel de Tlnde avec son azur éblouissant; d'un côté, bs crêtes sourcilleuses et sombres de rFlimalaya, de l'autre Delhi, la ville impériale, avec ses toits dorés et ses pagodes étincelantes ; au milieu une table immense, chargée de bronzes, de cristaux, de magnifique argenterie ; des mets exquis dans des porcelaines de la Chine, des vins de France dans les glaces du Thibet; tout autour, les officiers de la résidence, vêtus do leurs brillants uniformes, avec des rubans tricolores à la boutonnière; aux quatre coins de la salle, les couleurs de la France flottant en nobles pavois, confondues avec les drapeaux tant de fois ennemis de la vieille Angleterre; et sur le premier plan, à la place d'honneur, un jeune homme en simple frac : c'est Victor Jacquemont, le héros de la fête. Les santés, les vivat, tombent sur lui de toutes parts ; c'est une tempête de toasts successifs à l'honneur et à la prospérité de la France; le Champagne coule par torrents, l'enthousiasme est à son comble...
Jacquemont se lève au milieu de ce tumulte étourdissant ; quelle occasion pour faire un discours de propagande! mais Jacquemont ne donna pas dans le piège; il fit un discours libéral et mesuré, tout brillant de métaphores locales qui n'excluaient pas le bon sens, préparé avec une adresse qui s'alliait à la dignité. Nous voudrions pouvoir citer en entier ce speech vraiment remarquable, le citer dans sa langue, avec tout ce luxe de phra'séologie orientale, si éloigné de la manière habituel Icment simple et précise de Jacquemont, mais qui empruntait du climat, du lieu, de la circonstance, un singulier éclat ; nous voudrions reproduire tout l'effet
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de ce curieux discours; mais il est fort long : c'est tout le programme de cotte politiqne libérale et pacifique qu'a suivie la France depuis la révolution de Juillet, et qu'une sorte de divination révélait en ce moment à notre jeune compatriote. Voici du moins comment l'orateur finissait : nous citons la version anglaise pour ceux qui veulent juger de sa facilité à improviser dans celle langue :
(( Gentlemen, believe me tliat those feelings which I hnve so feebly expressed to you through a foreign language, but Avbich live so warm in my hearl, are shared in by tbe immense majority of tbe génération to wbicb I belong, and wbicb now assumes tbe polilical power in my country. Believe me, tbatequally proud of brilisb friendsbip, eqiially convinced that tbe union of France and England. ihe leaders of modem civilisation, ^vould prove a blessing to botb, and countenance every^vbere tbe generous efforts of liberty, nnd secure tbrougbout Europe tbe steps of social improvemonts and promote buman bappiness; believe me, gentlemen, tbat ail my countrymen ^vould rise ^vitb me and rapturously propose witb me tbe toast I bog to offer : France and England (or the ivorld ' ! »
* « Messieurs, ces sentiments que je vous ai si faiblement exprimés dans une langue étrangère, mais que mon cœur éprouve si vivement, croyez qu'ils sont partagés par l'immense majorité de la géiiéralion à laquelle j'appartiens, et qui vient de conquérir le pouvoir politique dans mon pays. Soyez persuadés que mes compatriotes, fiers comme moi de l'amilic de l'Anpleterre, comme moi convaincus que l'union de la b'ranre et de la Grande-Brelagne, ces deux reines de la civilisation moderne, sera pour nos deux pays une source de prospérité, qu'elle encouragera tous les généreux elforls de la liberté, qu'elle bâtera dans toute ri']uio[)e les progrès de l'ordre social, et assurera le bonbeur de l'iiumanifé : croyez, messieurs, que tous mes concitoyens se lèveraient comme moi, s'uniraient à mon entbousiasme pour soutenir le toast que je demande la permission de projiospi- ; la France et V Aiuileterre pour h bonheur du monde I x»
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Ainsi parla Victor Jacquemont. Il venait Je prédire Tnlliance anglaise, cette conséquence vraiment grande de la révolution de Juillet, dont nous doutions alors, qui fait notre principale force aujourd'hui (1854). Il la prédisait du fond de rindoustan, à quelque mille lieues du théâtre des événements, et plus de trois ans avant que lord Palmerston eût fait entendre, dans le parlement anglais, ces paroles mémorables : « Les relations qui unissent la France et l'Angleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux, ils s'apprécient davantage, et c'est pour moi, je l'avoue, un véritable sujet d'orgueil et de satisfaction de songer que les préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement effacés '. »
Ainsi, le bon sens de Victor Jacquemont devançait les événements, et du premier coup frappait juste sur leurs résultats les plus cachés. Nous le demandons : qu'eût fait do mieux, à sa place, le diplomate le plus consommé?
Il n'eût fait aucune prédiction, de crainte de se tromper
Il est de toute nécessité maintenant que ceux de nos lecteurs qui se trouvaient fort bien dans l'Inde anglaise, et qui suivaient avec intérêt les progrès de notre compatriote dans la bienveillance de ses hôtes, se décident à passer le Sutledge, c'est-à-dire à laisser derrière eux ces bonnes tables, ces brillantes réceptions et toute cette vie élégante dans laquelle éclatent la politesse et le génie de l'Europe, pour courir les aventures, dans un pays inconnu, à moitié
* Séance du 15 mars 1834^
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barbare, sur la foi de la jeunesse et de l'audace de Victor Jacquemont.
Le Sutledge descend des hauteurs inaccessibles de l'Hima- ^aya (inaccessibles, non pas à Victor Jacquemont), et coule de Test à l'ouest dans un espace de prés de trois cents lieues jusqu'à son embouchure dans Flndus. L'immense Delta formé au nord-est par la chaîne de 1" Himalaya, au midi par le Sutledge, à l'ouest par le rapide courant de l'Indus, et dont la pointe est précisément le point de jonction de ces deux fleuves, c'est le Punjaub (Pen-Jab, Penta-Potamis) qui reçoit son nom des cinq grands cours d'eau qui le traversent et le fertilisent. Le Punjaub est divisé en deux royaumes qui portent le nom de leurs capitales, Lahorc et Cachemyr, anciennes villes, autrefois riches, commerçantes et populeuses, l'une et l'autre situées au milieu d'une vaste campagne, et séparées par deux chaînes successives de montagnes qu'on peut considérer comme deux degrés descendants du versant méridional de l'Himalaya; de telle sorte que, tandis que rindus et le Sutledge, au sud, entourent tout le pays comme avec deux bras immenses, l'Himalaya semble compléter au nord le magnifique encadrement de celte contrée.
Au delà du Sutledge, je voudrais vous montrer un peuple ; mais il y a là je ne sais combien de peuples qui diffèrent par les mœurs, par la religion, par le costume, les uns vivant des autres, les uns cruels et sauvages, les autres abâtardis, corrompus. Ce sont les Mogols, premiers conquérants de ces belles provinces; les Afghans, qui ont dépossédé les Mogols; les Sykes, qui ont chassé les Afghans. Les Sykes gouvernent, rendent la justice, font la police et la guerre, vont en recette le sabre au côté, le pistolet au poing ; le reste de la population obéit, si elle habile la plaine, ou végète, rebelle et misérable dans la montagne. C'est ensuite une confusion de sectes religieuses à défier toute analyse. Il y a des niahométans en extase devant un cheveu, qu'ils appellent
Son Excellence le poil de la barhe du Prophète; puis des brahmistes et des bouddhistes à proportion ; puis les akbalis, espèce de moines armés qui vous détroussent sur les chemins, mendiants sacrés qui reçoivent Taumône du voyageur au bout de leur fusil. La population deCachemyr se distingue dans cette foule par l'éclat de son histoire et la renommée de son industrie, si chère à notre vieille Europe. Comme chez toutes les nations dont la conquête et le pillage ont épuisé la sève, ses mœurs sont douces, sa physionomie est triste. C'est comme une autre Italie : un peuple ingénieux, brillant, habitant une riche contrée, qui comptait une longue suite de rois et plusieurs siècles d'indépendance, qui avait rendu le monde entier tributaire de son industrie, succombant après de cruelles guerres, ruiné par l'avidité de ses vainqueurs, corrompu par leurs vices ets'endormant dans l'esclavage, comme pour en rendre le joug plus léger. « A Cachemyr, dit Jacquemont, il n'y a guère plus de chance de souper pour celui qui laboure, file ou rame tout le jour, que pour celui qui, en désespoir de cause, dort tout le jour à l'ombre d'un platane. » Au Cachemyr comme en Italie, c'est donc à peu près la même cause qui condamne les peuples à dormir et les rois à veiller.
Runjet-Sing, le fameux roi de Lahore et de Cachemyr, est, heureusement pour lui, un roi très-éveillé; et il ne faut rien moins que son activité, son génie entreprenant, et les talents militaires de quelques-uns de nos compatriotes qui ont discipliné ses armées, pour maintenir dans l'ordre tant de populations si diverses, et donner une apparence d'unité à cette confusion. Je ne sais pourquoi un géographe d'un rare mérite, M. Adrien Balbi, veut que Runjet-Sing soit mort en 1827; c'est une erreur. Runjel-Sing n'est pas mort; il vivait à l'époque du voyage de Jacquemont, et tout porte à croire qu'il vit encore (1834). Runjet-Sing n'est pas un roi irès-légilime; c'est un soldat heureux. De simple gentil-
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homme de eauipagne devenu chef de bandes, de général passé roi par la grâce de vingt mille bandits intrépides et pillards, il est parvenu à soumettre à son joug toute la confédération des princes sykes, jadis ses égaux, et une partie considérable de l'ancien royaume de Caboul. Ceux qu'il n'a pu réduire encore lui payent tribut très-religieusement avec l'argent qu'ils volent aux voyageurs.
Uunjet-Sing, même en Europe, ne serait pas un homme ordinaire; au milieu de son peuple, c'est un grand homme. Pour Victor Jacquemont, c'est tout simplement un original. Runjet-Sing a cinquante et un ans; il est de moyenne stature et porte une longue barbe blanche. 11 est d'une santé chétive, mais d'un grande vivacité d'esprit. Il met son âme en règle tous les ans une fois, en faisant un pèlerinage au saint temple de Gourou-Govind-Singh, àUmbritsir; mais pour lui la dévotion n'est qu'un masque dont il ne fait pas abus. Runjet-Sing est brave, rusé, gourmand, et d'une curiosité qui contraste singulièrement avec l'apathie du caractère indien. Il aime les drogues, et il en commande par centaines qu'il s'amuse à faire prendre à ses amis et à ses domestiques. Il a pour les chevaux une passion véritablement furieuse; il a fait des guerres meurtrières pour saisir chez un voisin un cheval qu'on lui refusait. 11 a un régiment de femmes, casernées dans un sérail, dressées à monter à cheval, et qui manœuvrent au soleil, jambe de çà, jambe de là, comme nos hussards. Voilà Runjet-Sing; dans le Punjaub, c'est un homme heureux, roi absolu, général habile, exacleur effronté, ayant unearméede quarante mille hommes, un budget de cinquante millions, un cuisinier à l'épreuve, et les plus mauvaises mœurs du monde. Tel est le pays, peuple et roi, que va visiter Victor Jacquemont.
Deux circonstances lui procurèrent bon accueil. D'abord, il était Krancais, et Runjet-Sing aime passionnément les
fençais. C'est un officier français, M. Allard, qui commande ses armées. M. Allard est de plus un excellent receveur des finances. Voyez plutôt : a La mère d'une nichée de petitsrajahs (princes) montagnards vient de mourir, écrit Jacquemonl, en laissant neuf lacs de roupies (deux millions deux cent cinquante mille francs) ; les enfants se battent pour l'héritage, et Runjet-Ring>ient d'envoyer M. Allard sur les lieux, pour leur ôter tout sujet de querelle, c'est-à-dire les neuf lacs. » Le compatriote d'un si habile financier est sûr d'une réception distinguée auprès du roi de Lahore; mais il a un autre titre à sa considération : Runjet-Sing s'est mis en tète que Victor Jacquemont est un envoyé secret de l'Angleterre. Or savez-vous quelle est la grande préoccupation de Runjet- Sing quand il ne fume pas le houka, sur le dos de son éléphant, en compagnie de quelque courtisane, au nez de son bon peuple de Lahore, ou qu'il ne court pas la campagne en quête de quelque aventure? L'unique pensée de Runjet- Sing, c'est que la compagnie des Indes doit finir, tôt ou lard, par engloutir son royaume; et Runjet-Sing a bien raison. C'est ainsi que son royaume finira*.
En effet, le Sutledge, qui borne l'empire anglo-indien du côté du Punjaub, est pour les Anglais une détestable ligne de défense militaire ; mais, en remontant l'Indus par la vapour depuis Rombay jusqu'à Deyra-Ghazi-Khan, les bâtiments anglais feraient échec à toute armée russe venue de la Perse avec des intentions hostiles, et qui oserait traverser l'Afghanistan. H est donc du plus haut intérêt pour l'Angleterre d'assurer le cours de l'Indus à sa navigation ; et pour cela il lui faut de deux choses l'une, ou se concilier le Punjaub ou le conquérir. Le conquérir est plus sûr, et je le lui conseille; car la civilisation et l'humanité n'onlqu'à gngner
' Ceci était écrit en 1834. On sait (jue la prédiction n'a pas lardé à s'accomplir.
à celte conquête. (Ju elle attende seulement que Runjet-Sing soit mort; mais qu'elle ne s'y fie pasl «C'est un rusé coquin! » écrit quelque part Victor Jacquemont.
Toute la politique de Runjet-Sing se réduit donc, en définitive, à ceci : se défendre contre une invasion anglaise. Mais le roi de Lahore est au gouverneur général de l'Inde, le Punjaub est à l'établissement anglais commedeux millions sterling sont à vingt-cinq. La liste civile de Runjet-Sing est donc la très-liumble servante du gros budget de lord W. Bentinck; il faut qu'elle le caresse, qu'elle le flatte, en attendant qu'elle le trahisse. Aussi Victor Jacquemont fut très-bien reçu ; Runjet-Sing le prit pour un espion anglais.
Il n'en était rien, Dieu merci ! Jacquemont, à aucun titre, neùt accepté une mission anglaise et secrète. Si Jacquemont a fait un discours politique à Meerut, c'est au grand jour, vous le savez, et il n'avait reçu mission que de son zèle patriotique. Tout le reste du temps, dans le Punjaub comme en Chine et ailleurs, il n'a été que l'envoyé du Jardin des -Plantes, beaucoup plus occupé des intérêts de la science que des querelles de la politique, et ne dressant d'embûches qu'aux animaux qui peuvent entrer dans ses collections.
Jacquemont voyageait donc pour la science, en dépit des soupçons de Runjet-Sing ; mais, bien qu'il ne cherchât pas les aventures, son voyage en fourmille : à chaque instant, l'aventure se présente et dispute le pas à la science, qui est bien souvent obligée de céder. Heureusement Jacquemont, qui est un grand savant, est aussi un homme supérieur dans l'aventure. J'en ai déjà cité quelques preuves ; mais nulle part sa présence d'esprit ne se montre avec plus d'éclat que sur cette mer de montagnes, comme il l'appelle, qui sépare la province de Cachemyr de celle de Lahore. Là, les épreuves sont de tous les jours. Il y a des bandits qui vous rançonnent sur toutes les routes, de longs
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fusils à mèche qui vous rouclient en joue au coin de tous les bois, des voix formidables qui vous crient : « On ne passe pas ! » Jacquemont avait beau tirer de sa poche un lirman terrible de Runjet-Sing, par lequel il enjoignait à ses amés et féaux de la plaine et de la montagne, non-seulement de laisser passer et circuler librement le Platon de Vépoque, autrement dit le seigneur Victor Jacquemont, mais encore de pourvoir de foin et de paille la suite dudit seigneur, et d'obtempérer à toutes ses réquisitions ; lecture faite de ce sublime passe-port, les mêmes voix répétaient : « On ne passe pas, » et appuyaient leur défense de quelque énergique menace ; et il fallait, je vous l'assure, bien du mérite pour passer malgré cela.
Jacquemont passait. Une fois cependant il fut pris au piège chez un damné coquin, lequel commandait pour le roi, avec quelques centaines de fusils à mèche, une méchante forteresse dans la montagne. IScal-Sing était son nom. Ce jour-là, Jacquemont n'avait pas trouvé d'obstacle ; bien au contraire, des soldats apostés au pied de la forteresse lui avaient servi de guides. A peine arrivé, il se vit entouré de quatre cents brigands qui lui demandèrent Taumône à bout portant. Leur chef lui déclara que sa volonté était de le retenir prisonnier jusqu'à ce qu'il fût agréable au roi de Lahore de payer, pour sa délivrance, une somme considérable: il s'agissait de trois ans de solde arriérée que Sa Majesté devait à la garnison.
Jacquemont, tombé dans ce guêpier, vit bien qu'il n'y avait qu'un moyen d'en sortir, et qu'il fallait lutter non do force, mais d'impertinence avec cette canaille. « Mon mépris les accabla, écrit-il ; ils n'avaient jamais entendu un de leurs rajahs parler de lui-même comme je le faisais, à la troisième personne ; Runjet-Sing seul le fait dans le Punjaub; et tandis que je me rendais à moi-même tous ces respects, je ne leur parlais que comme à des serviteurs. Bientôt j'emmenai
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xNeal-Sing comme pour l'entretenir moins publiquement, et je le fis asseoir par terre, tandis (|ue j'avais fait préparer pour moi une de mes chaises. Il semblait pressé d'entrer en matière; mais j'appelai mon maîlre d'hôtel pour m'apporter un verre d'eau sucrée, ce qui fut long à préparer. Je commandai à un autre de mes domestiques de tenir un parasol au-dessus de moi ; à un autre, de m'éventer avec un plumeau de plumes de paon. Je pris toutes mes aises, non-seulement sans en rien rabattre de mon ordinaire, mais en y ajoutant, je vous assure, largement; laissant Neal-Sing parterre, dans toute son humilité, pour réfléchir en silence sur la grandeur du crime qu'il allait commettre. »
Ce manège eut un commencement de succès ; le brigand rabattit de ses prétentions et proposa de relâcher son prisonnier, en ne retenant que son bagage. « Voyager sans mes tentes ! sans mes meubles î sans mes livres î sans mes vêtements ! s'écria Victor Jacquemont indigné ; moi qui en change deux fois par jour ! »
Le temps s'écoulait. Neal-Sing paraissait plongé dans ses réflexions. « J'ordonnai alors qu'on m'apportât du lait. — N'entendez-vous pas, dis-je à Neal-Sing, que le seigneur désire avoir du lait ? Envoyez au plus vite dans les hameaux voisins, afin que l'on en apporte sans retard. — Je vis partir les hommes qu'on expédia, et quand ils furent à une centaine de pas, je les rappelai, et je dis à mon maître d'hôtel de leur bien expliquer que c'était du lait de vache, et non de buffle ou de chèvre, qu'il me fallait, et qu'ils devaient le faire tirer devant eux. «
C'est ainsi que Jacquemont gagnait du temps. Neal-Sing subissait, sans dire mot, l'ascendant irrésistible que prenait insensiblement sur lui son audacieux prisonnier. Enfin, celui-ci croyant le moment favorable, et voulant faire la part du feu, offrit de donner une somme d'argent à titre de cadeau. (( Eh bien, oui ! donnez-moi deux mille roupies, s'é •
cria Neal-Sing transporté. » Les fusils à mèche criaient : « Dix mille ! — Non pas dix mille, ni deux mille, ni môme mille, répliqua Jacquemont, par la raison que je ne les ai pas; mais en considération de votre position malheureuse, je vous donnerai cinq cents roupies. »
Ce fut le dernier période de la crise. Neal-Sing résista quelque temps. Jacquemont tint bon, et le prit de si haut avec son voleur, qu'il accepta les cinq cents roupies « en se prosternant à terre et en s'écriant qu'il était le plus fidèle, le plus reconnaissant, le plus dévoué de mes serviteurs, et, si je lui permettais de prendre ce nom, le plus inviolable de mes amis. » Après cette comédie, Neal-Sing laissa partir son prisonnier, non sans lui avoir fait, à voix basse, la demande d'une bouteille de vin. Jacquemont lui donna une bouteille de râkh, qui lui servait d'esprit-de-vin pour ses préparations anatomiques, et qui était de force à prendre feu dans le gosier du mécréant. Puis il tourna les talons, et redescendit la montagne.
11 nous faut ici prévenir ceux de nos lecteurs qui trouvent que Jacquemont a payé un peu cher le plaisir de mystifier un misérable, que ces roupies données si libéralement ne lui coûtent absolument rien, que la peine de les recevoir ; encore est-ce l'office de son trésorier. Du jour où Victor Jacquemont a mis le pied sur le sol du Punjaub, il tombe une pluie d'or dans sa cassette. Runjet-Sing , quand il veut témoigner sa considération aux gens, n'y met pas tant de façons. Au lieu de vous envoyer son portrait ou toute autre bagatelle inutile, il vous fait donner un sac de roupies. Ces bienheureux sacs contiennetit cent une roupies, à savoir deux cent cinquante francs. Arrivé à Cachemyr, Jacquemont avait ainsi reçu, en témoignages solidesde la considération de Sa Majesté, en preuves sonnantes de son amitié, environ quinze mille francs, sans compter les approvisionnements de toute espèce, une quantité innombrable de moutons, de poules, de sacs
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d'urge, (le riz et de farine, et, comme il récrit plaisamment, « une charge de cachemires à faire trembler tous les maris j; C'est ainsi qu'on traite les Français dans le royaume de Lahore. Cela ne ressemble-t-il pas un peu à l'Eldorado?
Je me suis souvent demandé , en lisant ces curieuses lettres, d'où pouvait naître cet incontestable ascendant qu'exercent les Européens sur les indigènes de l'Asie, ascendant tel, que la politique bien entendue des gouvernements de ce pays consiste surtout à nous en défendre la frontière ; et j'ai pensé qu'on pouvait l'expliquer par une cause toute générale, la supériorité du bon sens sur l'imagination. Cette vérité, que je ne veux qu'indiquer ici, éclate à chaque pas du voyage de Jacquemont. Son bon sens triomphe précisément par le côté qui frappe l'imagination des Asiatiques, par sa fermeté, par sa soudaineté, par sa justesse. Les Français ont quelque chose de plus encore, qui les rend considérables en Asie ; ils sont gais, ils sont frondeurs. Je ne sais qui a dit : Les femmes ne plaisent que par leurs défauts. On peut le dire aussi des Français qui voyagent en Asie. Leur esprit léger, frondeur, satirique, c'est là un défaut horrible en présence de la gravité asiatiijne, et c'est par ce défaut qu'ils plaisent, qu'ils dominent. L'Asie est triste et rêveuse, notre gaieté est étourdissante ; l'Asie est formaliste, notre esprit, libre penseur, saute à pieds joints par-dessus les formes ; l'Asie est superstitieuse et fataliste, l'audace de notre philosophisme brave la destinée et ne s'arrête pas même devant Dieu ! Je l'avouerai, il m'est arrivé quelquefois de trouver Victor Jacquemont bien impertinent. Je tremblais en le voyant jouer ainsi avec les redoutables préjugés de ses hôtes, ou bien exiger des honneurs qui, de temps immémorial, n'appartiennent qu'aux têtes couronnées. Mais il m'en donnait ensuite de si bonnes raisons, il me prouvait si bien que sa considération comme Français, que sa vie même était intéressée à ce mant'ge. que j'aurais éié désolé de le trouver
plus modeste. « Si dans le Punjaub, dit-il quelque part, un seigneur quelconque se fût présenté chez moi sans laisser sa chaussure à la porte, je ne l'aurais pas reçu, et j'aurais écrit sur le champ à Lahore pour demander à Runjet satisfaction de celte insulte ; mais c'est une énormité qui ne pouvait venir à l'idée de personne. »
Victor Jacquemont passa en Cachemyr tout l'été de i831 . Il y vécut en seigneur , logé dans un pavillon royal, sur le bord d'un lac, au milieu d'un jardin planté de lilas et de rosiers ; ayant une cour, un gentilhomme de la chambre à six roupies par mois, une compagnie de gardes du corps qui protègent sa porte contre la mendicité cachemyrienne; tour à tour médecin, savant, haut justicier, philosophe, aumônier infatigable, correspondant favori de Hunjet-Sing qui l'accable de présents, Tinondede roupies et lui tend des pièges perfides, qui le traite de demi-dieu et le fuit espionner; mangeant des cerises, des abricots et des raisins comme à Paris ; lisant Sterne pour tenir lieu de l'esprit qui manque à ses courtisans; faisant chasser, pour défendre l'intégrilc' de son caractère européen, des bandes innombrables de jeunes filles impudiques qui assiègent son palais; courant dans les montagnes après les ours et les panthères, qui le lui rendent bien souvent ; péchant des poissons pour M. Guvier dans le beau lac qui entoure sa maison ; assistant à une émeute religieuse, suivie d'une répression orientale, c'est-à-dire d'un massacre, d'un pillage et d'un incendie. « Enfin, dit Jacquemont dans une piquante lettre qui résume son séjour à Cachemyr et son expédition dans le Punjaub, j'ai été pendant huit mois un fort grand seigneur, fort riche, fort magnifique, fort bienfaisant, et moyennant cela aussi pauvre aujourd'hui qu'avant ce singulier voyage. Prisonnier quelquefois, diplomate souvent, guerrier le moins qu'il m'était possible; car c'est surtout dans l'art de la politique que je brille. Vous verrez qu'ils feront de moi un diplomate quel-
que jour. Nos habiles, à ma place, y eussent souvent été dans l'embarras. Ces vastes contrées sont fermées à la curiosité (les Européens par la jalousie assez logique de leurs maîtres. Jusqu'ici tout va bien pour moi ; me voici revenu vivant et très-vivant, je vous Tassure, deCachemyr, dont les montagnes ne sont pas si hautes, ni la vallée si pittoresque, ni les femmes si belles, ni les hommes si fripons qu'on le dit. Mon portefeuille est plein de lettres de rois. Le successeur de Porus m'écrivait tous les huit jours, w etc.
Ajoutons, comme dernier trait à ce tableau, quau moment où Jacquemonl allait quitter le Punjaub, le successeur de Porus lui proposa très-sérieusement la vice-royauté de Cachemyr. Quand Jacquemont vit que son ami Runjet-Sing le prenait avec lui sur ce ton-là, il n'eut rien de plus pressé que de plier bagage ; et le 9 novembre 1851, il repassa le Sutledge.
Ceux qui voudraient juger de la puissance des Anglais dans l'Inde par les hauts salaires que la Compagnie paye à ses employés civils et militaires, par la force de ses armées, par Tampleur de son budget, ou même par le luxe de ses fêtes, la richesse et l'impertinence de ses modes, la somptuosité de ses banquets, n'en auraient, suivant moi, qu'une idée fort imparfaite. Leur puissance n'est pas là; elle est presque tout entière dans Tesprit civilisateur et dans l'habileté administrative qui caractérisent cette nation. La Compagnie anglaise des grandes Indes, quoique la nécessité l'ail obligée à conquérir d'immenses provinces depuis cinquante ans, n'est pas essentiellement conquérante. Ses conquêtes commencent toujours par Tappauvrir, Il n'y a pas une des provinces conquises par elle qui paye ses frais de gouverne-
ment et d'occupation militaire. Madras est en déficit ; Bombay ne couvre pas ses dépenses; les provinces ouest et nord-ouest, récemment acquises, sont au-dessous de leurs revenus. Le Bengale paye pour tous. Quel est donc l'intérêt principal de la Compagnie dans ces immenses conquêtes? évidemment un intérêt de civilisation. Que cet intérêt en cache un autre, que l'esprit de lucre, d'abord armé en guerre, prenne ensuite le masque du philanthrope et trouve son compte à celte métamorphose, que le génie civilisateur ne soit que l'agent et le précurseur du génie financier, qu'à cela ne tienne! Ce n'en est pas moins la civilisation qui commence; c'est elle qui sème; et, quand c'est la civilisation qui sème quelque part, ce n'est jamais un gouvernement quelconque, si avide qu'on le suppose, qui fait à lui tout seul la moisson.
Jacquemont, voyageant dans l'Indoustan, se trouva un jour au milieu d'un peuple que la baguette magique d'un major anglais avait civilisé comme par miracle. C'était dans les montagnes du Mhairwarra, qu'on pourrait nommer les Abruzzes du Uajepoutanâh, à peu près à moitié chemin entre Delhi et Bombay. « Là, dit-il, j'ai vu un pays dont les habitants, de temps immémorial, ne connaissaient d'autre manière de gagner leur vie que d'aller piller les contrées voisines de Marwar et de Mewar ; un peuple de brigands, maintenant changé en un peuple de laboureurs et de bergers industrieux, paisibles, heureux! Ni les chefs rajepoutes, ni les empereurs mogols, n'avaient pu subjuguer cette nation. Il y a quatorze ans tout était à faire pour elle, et depuis six ou sept ans tout est achevé. Un seul homme, le major sir Henri Hall, a opéré ce miracle de civilisation; et, comme je sais que la réflexion suivante doit être agréable à votre cœur et conforme à vos opinions*, j'ajouterai que le
♦ Cette lettre est adressée à M. V. de Tracy. Elle est écrite en anglais.
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major Hall a pu accomplir son admirable expérience sans faire le sacrifice d'une seule vie.
« Il s'assurait des hommes les plus indomptables en les enfermant, en les chargeant de chaînes, en les condamnant à travailler aux routes. Ceux qui avaient longtemps vécu à la pointe de Tépée, sans être cependant connus pour se livrer à d'inutiles cruautés, il en faisait des soldats; et ceuxci devenaient; en cette qualité, gardiens de leurs anciens camarades, souvent même de leurs anciens chefs. Le reste de la population apprit à cultiver la terre. Le meurtre des enfants du sexe féminin était un usage très-répandu chez les Mliairs; aujourd'hui cette pratique sanguinaire est abandonnée, et c'est à peine s'il a fallu punir un seul homme pour amener ce résultat. Le major Hall, au lieu de sévir contre les coupables, a fait cesser la cause du crime, l'a rendu inutile, nuisible même à ceux qui le commettaient; et il n'y en a plus un seul exemple.
(( Sir Hall m'a montré sous les armes le corps qu'il a levé parmi ces ci-devant sauvages, et je n'en ai jamais vu de mieux discipliné parmi les troupes indiennes. Le major est justement fier de son ouvrage, et il n'a pas épargné ses peines personnelles pour me le faire voir dans son ensemble, pendant le peu de temps que j'avais à passer avec lui. Plus de cent villageois furent appelés des bourgs et des hameaux voisins; je m'entretins avec eux de leur ancien genre de vie et de leurs occupations présentes ; la plupart de ces hommes avaient versé le sang humain. Us me dirent qu'ils ne connaissaient autrefois aucun autre moyen d'existence, et, d'après leur récit, cette existence était misérable. Hs étaient nus, affamés; maintenant, bien que le sol de leurs petites vallées soit pauvre et que leurs montagnes soient stériles, tous les bras étant employés à la culture, ils en tirent de la nourriture et des vêtements en abondance; et ils apprécient tiHlement lo> immenses avantages que le gouvernement an-
glais leur a procurés, qu'ils lui payent volontiers un tribut qui est déjà de cinq cent mille francs, et qui s'accroîtra chaque année avec la richesse du pays. »
C'est ainsi que procède la politique du gouvernement anglais dans rinde. La conquête ouvre la marche, la civilisation arrive à la suite; le percepteur des finances ne vient que longtemps après. La conquête, la civilisation, le tribut, trois faits qui ont chacun leur place, chacun leur temps; système puissant qui soumet une population de soixante millions d'àmes à une armée de trente mille hommes.
Les journaux anglais nous ont appris récemment que la Compagnie des Indes vient de déclarer la guerre à un rajah du district de Mysore, et d'envoyer une armée pour conquérir ses États. Est-ce un coup de tête de h Compagnie? non, certes; elle ne s'est émue qu'après nombre d'impertinences et de provocations adressées à son gouverneur général. Et comment procéde-t-elle? en mêlant le prosélytisme à la guerre, en déclarant par ultimatum qu'il sera établi dans les provinces à conquérir un système calculé pour assurer le bonheur de peuple * ; j'ajoute que ce système aura pour effet d'augmenter aussi les revenus de la Compagnie dans un temps donné. Mais, quoi qu'il en soit de ma prédiction, la Compagnie tiendra sa parole.
Jusqu'où peuvent s'étendre les progrès de la civilisaticm anglaise chez le peuple indien? Jusqu'à la limite, malheureusement infranchissable, que lui assignent les préjugt's religieux et domestiques enracinés chez cette nation. Accessibles à la civilisation anglaise dans toutes les habitudes de la vie civile, comme soldats, comme agriculteurs, comme négociants, leur vie domestique est murée; elle n'admet ni nos usages, ni nos mœurs, ni le respect de la femme, ni les saintes et paisibles vertus de la faniiHo; nulle affection,
» Voirie Ç/o6e (lui «'août 1851.
nulle sympathie; les enfants méprisent leur mère, le pèro maltraite ses enfants; cFimplacables jalousies, des haines atroces, fermentent dans le cœur des frères. Mais c'est h'i un mal incurable : les majors Hall eux-mêmes n'y peuvent rien. Ainsi, dans le Mhairwarra, tandis que les habitudes civiles pliaient sous le joug, les mœurs domestiques, les préjugés de la famille, ont résisté; là une femme est un être impur que les hommes regardent à peine comme appartenant à leur espèce. Le mari achète sa femme, le père vend sa fille, le fils vend sa mère. Le déshonneur pour une femme consiste à n'être pas vendue ou à être mal vendue. La femme de Sganarelle, qui veut absolument être battue, serait donc un personnage très-peu extraordinaire et assurément fort peu comique dans se pays-là. S'agit-il de religion? c'est bien pis encore. Leur conscience repousse bien plus obstinément toute conversion religieuse que leur foyer domestique ne se ferme à nos lois civiles. « Les Indiens, tàtés partout, dit V. Jacquemont, n'ont voulu nulle part changer Mahomet ou Brahma pour Jésus-Christou la Trinité.» Que résulte-t-il de cette obstination des Indiens à rester fidèles aux vieilles traditions de leur vio domestique et religieuse? L'impuissance pour le gouvernement anglais de s'assimiler complètement ce peuple; la nécessité d'une domination forte qui le maintienne sous le joug; enfin l'ajournement indéfini de tout projet d'amélioration politique dans un pays où le premier essai de l'émancipation serait la révolte. Car, il faut bien le dire, l'immobilité du peuple indien dans ses habitudes et dans ses croyances, sa résistance à épouser les mœurs de l'Angleterre, quoiqu'il accepte ou qu'il subisse patiemment tous les bienfaits de son administration éclairée, c'est là, si nous en croyons un observateur judicieux, Victor Jacquemont, le seul danger réel qui menace la puissance anglaise dans l'Inde. Les colonies angloaméricaines qui parlaient la même langue que la mère patrie,
'ioû VOYAGES HT VOYAGKtiUS.
qui avaient ses mœurs, sa religion, ses lois, ses usages^ se sont affranchies du jour où leur civilisation s'est trouvée l'égale (le la civilisation anglaise; mais si Tlnde échappe jamais à rAngloterre, ce sera par une guerre de religion. Voilà ce qui compromet l'avenir de la Compagnie, bien autrement que l'ambition de la Russie, qui ne sera jamais pour le gouvernement anglais dans l'Inde un sujet do grand effroi, surtout s'il veut conquérir le cours de Tlndus et l'assurer sans partage à sa navigation, depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'aux montagnes.
Nous avons laissé Victor Jacquemont dans les montagnes de Mhairwarra, au milieu de l'Indoustan ; mais nous avons oublié de dire comment il était arrivé là. Il nous faut donc revenir un instant sur nos pas, et reprendre le voyage de Jacquemont au moment où il a quitté le Punjaub, le 9 novembre 1831. Jacquemont venait de repasser le Sutledgo; il s'était reposé quelque temps à Delhi, dans les délices de l'hospitalité anglaise ; et le 14 février, après avoir employé plusieurs semaines à emballer ses collections, il s'était remis en route, le cap au sud, chevauchant en tête de sa caravane dans l'ordre imposant que nous avons précédemment décrit. L'intention de Victor Jacquemont était de visiter dans toute son étendue, du nord au sud, la presqu'île en deçà du Gange, et de s'arrêter à Bombay, après avoir traversé le Rajepoutanah, le pays des Marattes, et séjourné dans plusieurs villes importantes, Jaypore, Aymeer, Indore, Poona. De Bombay, notre voyageur devait gagner le cap Comorin, en longeant la côte de Malabar, derrière les Ghates; puis remonter au nord par le plateau de Mysore, passer, dans les Montagnes Bleues, tout l'été de 1853, et enfin retourner en Europe vers la fin de la même année. Cette dernière excursion à travers la presqu'île devait faire du voyage de Jacquemont le plus complet qui eût jamais été entrepris aux Grandes- Indes.
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Tels étaient les projets de Victor Jacquemont. et il en exécuta une partie. Que ne pouvons-nous raccompagner encore, et le suivre pas à pas ! Ce nouveau voyage dans un pays à peine exploré, cette pointe hardie vers les tropiques, toute cette vie encore une fois jetée dans les aventures, quel vaste champ pour la curiosité du lecteur! J'ai montré Victor Jacquemont sous quelques-uns des jours où brille Toriginalité de sa nature; mais combien je suis loin d'avoir complété l'histoire de son caractère et de son esprit, la seule que j'aie voulu faire! Nous avons vu Jacquemont à la table des riches Anglais de Calcutta, subjuguant l'étiquette à force de naturel, de franchise et de gaieté; puis gravissant avec hi science les glaciers de Fllimalaya ; géologue intrépide et guerrier sur leThibet; diplomate éprouvé, orateur éloquent, hardi patriote à Meerut ; prisonnier et maître dans les montagnes du Punjaub, plus que roi à Cachemyr; mais que n'aurais-je pas à raconter encore, si je voulais puiser moins discrètement dans cette mine intarissable que sa correspondance me fournit! Chacune de ses lettres résume tant d'idées, tant de faits, remue tant de souvenirs, provoque tant de rétlexions, et renferme quelquefois des pages d'un style si achevé, qu'il aurait fallu donner, pour ne rien perdre, une analyse de chacune d'elles. Mais aujourd'hui il faut finir, et finir bien tristement.
Le 5 juin 1852, Victor Jacquemont arriva à Poona, ville de cinquante mille âmes, située sur de hautes montagnes à quelques lieues de Bombay, et l'une des plus importantes stations militaires des Anglais dans la péninsule. Il y passa l'été, c'est-à-dire la saison des pluies, qui est insupportable à Bombay. Le 5 juillet, le choléra fit invasion à Poona avec une violence effrayante; il mourait au delà de soixante personnes par jour. L'n des domestiques de Victor Jacquemont fut atteint, et les soins de son maître ne purent le sauver* C'était un excellent serviteur; Jacquemont le pleura. Mais
le désespoir qui s'empara des Indiens, ses camarades, dépasse tout ce qu'on peut imaginer; ils n'avaient cessé de le veiller pendant sa maladie, faisant Ijonne contenance prés de lui, cherchant à l'égayer par des contes qu'il n'entendait plus ; puis, quand ils pouvaient s'éloigner un instant de sa chambre, se retirant dans le jardin pour se rouler à terre et sangloter. Quand il mourut, la douleur de ces malheureux éclata par des témoignages d'une telle violence, qu'elle ressemblait à de la fureur. Comment concilier cette sensibilité profonde avec ce que nous avons vu plus haut de l'apathique insouciance qui est, le fond du caractère indien, et surtout avec cette indigence complète des sentiments et des vertus de famille? C'est une énigme entre mille autres.
Jacquemont n'était pas contagioniste ; il ne ressentit donc aucun effroi de Tépouvantable fléau qui ravageait Poona, et se contenta de prendre toutes les précautions prescrites par l'hygiène du pays. Voici sa recette : « Je me soigne bien, bois une goutte d'eau-de-vie le matin, du vin à déjeuner, lorsqu'il m'arrive de manger de la viande, du vin à dîner , et quand je prolonge ma soirée dans les écritures, une grande tasse de thé mêlé de rhum. Sur quoi je me couche. Je me couvre extrêmement la nuit; et, le jour, je porte un très-long châle de cachemire, roulé en ceinture, non autour de la taille, mais sur les hanches, de manière à me tenir l'estomac et le ventre à l'étuve, dans une température égale. Je crois qu'un grand nombre des maladies de ce pays proviennent d'un refroidissement, le plus souvent non aperçu, de cette partie. » Moyennant ces soins, Jacquemont tomba malade, le 22 juillet, d'une violente et soudaine attaque de dyssenterie, qui faillit de l'emporter. C'était la première maladie un peu sérieuse qu'il eût faite dans l'Inde; il crut que c'était la dernière, et, voulant mourir en miisi(|uc, comme il avait vécu, il donna ordre qu'on amenât près de son lit un excellent musicien qui, par hasard, se
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Liouvait à Puunii. Mais ce l'ut rénergio de ba volonté, aidée d'un bon remède, qui évidemment le sauva.
Jacquemont était arrivé dans Tlnde avec une confiance robuste dans sa jeunesse, dans sa santé, et, toute superstition à part, dans son étoile. Aussi ne cesse-t-il, dans sa correspondance, de combattre par des raisonnements moitié sérieux, moitié plaisants, les inquiétudes de sa famille et de ses amis. Il prouve par de longs calculs de statistique qu'il ne peut pas mourir : (dl me semble qu'il faut être un peu sot pour se laisser mourir à trente ans, et j'ai la vanité de croire que je ne ferai jamais une telle sottise d'ici à trèslongtemps Permets-moi de te dire, écrit-il ailleurs,
que tu n'as pas assez de confiance en moi, ma bonne amie ; ouvre V Annuaire du bureau des longitudes, où tu verras dans les tables de mortalité que les chances funestes à notre âge sont presque nulles. Je commence à me considérer comme un vieux vase, fragile par sa nature, mais endurci par le choc des accidents et habitué à tomber sans se briser. Ne rêve donc jamais en noir de moi. » C'est ainsi que Jacquemont joue avec Tidée de la mort. J'ai vu mourir bien des jeunes gens, robustes, pleins d'avenir, qui jouaient avec la mort; et je vois vivre, avec une mauvaise santé, nombre de personnes qui en ont une peur effroyable. 11 faut donc traiter fort sérieusement la mort, c'est-à-dire se garder des pièges qu'elle nous tend, et penser à elle le moins possible. Aussi bien, c'était le système de Jacquemont partout ailleurs que dans ses lettres; il était trop sérieux pour compromettre follement sa vie; et sa confiance, si vivement exprimée, tenait au soin même qu'il prenait de sa santé. Personne, en effet, n'était plus attentif à soumcllre aux variations de la température les procédés de sa toilette. Nous l'avons vu, sur les cimes glacées de l'Himalaya, fourré comme les ours auxiiuels il donne la chasse, empaqueté comme un Lu [ton. bravant le froid 60us la triple envelo[)pe
d'une épaisse couverture. Arrivé dans le Deccan, par 22 degrés de latitude, sa toilette avait subi une réforme considérable. « Assis à écrire, je ne garde d'autre vêtement qu'un épais turban de mousseline blanche pour me tenir la tête fraîche, et des culottes, parce que, bien que le nom de cet objet soit peu décent (en anglais du moins il est d'une affreuse indécence), je tiens l'objet lui-même,- les culottes, pour une des inventions les plus décentes dont la sagesse humaine se soit jamais avisée: veste, gilet, chemise et chemise de flanelle, bas et souliers, au diable ! Du tout, je fais un coussin sur lequel je m'assieds, et qui, au bout d'une heure, est trempé à tordre. Eh bien! chose incroyable! je me sens aussi frais d'esprit et aussi léger de corps que si, au lieu de 45 degrés de chaleur, il y en avait seulement 14 ou 15 ! »
Telle est la prudence de Victor Jacquemont. Par malheur elle l'abandonne quelquefois. Jacquemont ne sait pas sacrifier les intérêts de la science au soin de sa conservation. Dès que la science l'appelle, il marche ; adieu la santé ! adieu la vie! son ardeur l'emporte; et parmi toutes les chances de mort qui abondent dans ce long voyage, les dangers auxquels la science l'expose sont les seuls qu'il ne compte pas! Le 15 septembre, il quitta Poona, et prit la route de Bombay. Il voulut visiter en passant l'île de Salsette. Et pourquoi? L'île de Salsette, située au bas du versant occidental des Ghates, est un pays malsain, couvert de forêts empestées ou brûlées par les ardeurs d'un soleil dévorant. De plus, Jacquemont avait choisi pour ce voyage la saison la plus dangereuse de l'année. Mais qu'importe? Il venait de recevoir un travail remarquable de M. Arago, sur les recherches géologiques de M. Élie de Beau mont. Cette communication inattendue avait réveillé son zèle scientifique ; c'était comme un noble défi d'ajouter par ses observations personnelles aux expériences déjà si décisives de ces
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deux savants célèbres; il espérait découvrir au pied dos Ghates, et sur leurs croupes, des couches tertiaires et allaviales, et trouver, dans les accidents de leur stratification sur ces montagnes, des éléments supérieurs à toutes les conjectures précédentes pour la solution du problème important de leur âge géologique. C'est ainsi que la science le tentait. Comment résister à la science? Il partit. îl parcourut, sous le feu des tropiques ou sousTombrage pestilentiel des bois, toute la longueur de celte île meurtrière, à la recherche de quelques lambeaux de ces terrains, dont l'étude et l'analyse le courbaient douloureusement pendant des jours entiers. « Il en résulte que je suis souffrant, ou plutôt chiffonné depuis quelques jours, écrit-il le 14 octobre. Perfide climat que celui-ci ! «
11 prit quelque repos à Tanna, et enfin, le 29 octobre, il arriva à Bombay, mais épuisé. Le lendemain il fut obligé de garder le lit; puis on le transporta au quartier des officiers malades, où le gouvernement anglais le confia aux soins du plus habile médecin du pays.
Jac(iuemont, qui était lui-même un médecin fort instruit, ne se lit aucune illusion sur la nature de la maladie qu'il avait rapportée de son dernier voyage et sur le danger qu'il courait. C'était une infiammation au foie, dont il avait pris le germe au milieu des miasmes putrides de Salselte. Bientôt un abcès se forma dans l'intérieur de l'organe, et le peu d'espoir qui était resté s'évanouit. Le malade sentit ses forces diminuer de jour en jour; mais, résigné, tranquille, il dissertait gravement sur son mal, en suivait comme avec l'œil le déveloiipement rapide et caché, et calculait avec un calme admirable ce qu'il lui restait de jours à vivre et à souffrir. Souffrir et mourir! sur cette terre étrangère et funeste, loin de son vieux père qu'il ne reverrait plus, loin de ses amis dont le souvenir, dont la jeunesse réveillaient à chaque instant, sur ce lit de mort, des idées de patrie et d'avenir!
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Mourir si jeune, après tant de travaux accomplis, tant de dangers bravés pour la science, au moment d'atteindre le terme d'une si longue épreuve et de toucher au but de tant d'efforts courageux, mourir! Kst-ce ainsi que devait finir le voyage scientilique de Victor Jacqucmont?
« Oh ! qu'il sera charmant, écrivait-il à son frère, quelque temps avant la fatale excursion dans l'île de Salsette, de nous retrouver tous ensemble après tant d'années d'absence et pour moi d'isolement ! Quelles délices de dîner tous les trois à notre petite table ronde, aux lumières; de manger du potage et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans la chambre de notre père, laissant les autres chercher du plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparation les uns des autres ! La larme me vient à l'œil, en pensant à ces joies! Si je me rappelle bien, cher ami, nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première fois que nous nous embrasserons , nous laisserons nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donner. Et notre père, comme il sera heureux î »
Quelques semaines s'écoulèrent, et toutes ces espérances étaient détruites. Victor Jacquemont, épuisé par trente jours de maladie, condamné par ses médecins et par lui-même, étendu sur ce lit de douleur qu'il ne devait plus quitter, adressait à son frère des adieux touchants et suprêmes.
«... Ma fin est douce et tranquille : si tu étais là, assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'àme brisée, et ne verrais pas venir la mort avec celte résignation et cette sérénité. Console-toi, console notre père; consolez-vous mutuellement, mes amis !. ..
(( Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vou^ diic adieu ! — Adieu î Oh ! (jue vous êtes aimés de votre pauvre Vi(-tor ! — Adieu pour la dernière fois! »
Ici finit la correspondance de Victor Jacqueniont. Cette dernière lettre que le mourant, étendu sur le dos, ne put écrire qu'avec un crayon, fut copiée par M. Nicol, négociant anglais, qui assista notre malheureux compatriote à ses derniers moments, et transmit à sa famille tous les détails de sa mort. Jacqueniont vécut encore quelques jours, qu'il employa à donner à M. Nicol, avec une présence d'esprit admirable, toutes les instructions relatives à l'emballage et au transport de ses collections, de ses écrits, de ses catalogues, ainsi que de plusieurs objets, entre autres sa croix de la Légion d'honneur (il venait d'être nommé chevalier), qu'il envoyait à son frère. Il commanda ses funérailles, et composa lui-même son épitaphe. Le 7 décembre, il fut saisi de douleurs violentes qui annoncèrent sa fin. Mais la force du mal ne put troubler son esprit, ni ébranler son courage, ni altérer la sérénité de son âme. « Je suis bien ici, disait-il seulement, mais je serai bien mieux dans mon tombeau. » Quelques minutes après, il expira.
Ceux de nos compatriotes qui chercheront sa tombe sur cette plage lointaine où il mourut, la reconnaîtront à cette modeste inscription :
Victor Jacquemont^né à Paris le 28 août 1801 , est mort il Bombay te 7 décembre 1852. après \ivoir voijaçjé ])endaut trois ans et demi dans tlndc.
Odobre 1835.
Un homme de mœurs douces, d'un esprit modéré, d'un cœur droit, d'une rime forme, un citoyen recommandable par l'exercice de toutes les vertus publiques et privées, un magistral honoré du suffrage de ses compatriotes, député par eux pour représenter leurs intérêts et leurs droits au sein d'une assemblée politique, fut un jour arrêté à domicile, jeté dans une prison , puis enfermé dans une cage de fer bien verrouillée et cadenassée, puis placé sur une charrette qui prit la route d'un port de mer distant de là de quelque cent lieues.
Cet homme devait être un grand coupable ; car, indépendamment du supplice d'un pareil voyage dans une pareille voiture, partout où s'arrêtait son escorte pour s'y rafraîchir
^ Le voYaf,^e que M. de Baibé-Marbois fil à Cayenne, après le 18 fructidor, fut, comme on le saitj très-peu volontaire. On ne se plaindra pas toutefois, surtout après avoir lu son livre [Journal d'un Déporté non jugé. Paris, 1835), que j'aie placé cet intéressant portrait dans ma galerie de voyageurs parmi ceux qui ont le mieux vu et le mieux raconté.
et y passer la nuit, on l'enfermait, lui, avec des voleurs, on le laissait confondu avec des galériens dans des cachots infects; ou bien on le montrait aux passants ainsi qu'une bête curieuse. En un mot, on semblait prendre à tache de ne lui épargner aucun genre d'humiliation et de souffrance.
Arrivée au lieu de destination, la cage de fer s'arrêta devant une chaloupe amarrée au rivage. Le prisonnier descendit, et on l'embarqua. Mais ni lui, ni ses gardes, ni ses geôliers, ni personne ne pouvait dire quel crime il avait commis. Car il n'y avait eu, pour expliquer un tel châtiment, ni instruction préalable, ni jugement contradictoire, ni témoins entendus, ni défense d'aucune sorte, ni arrêt quelconque, rien de ce qui annonce que bonne justice a été faite, ou qu'on lui a du moins rendu une espèce d'hommage en respectant les formes qui la protègent contre la passion des juges.
Ceci pourtant se passait dans un pays libre et chez un peuple renommé pour la mansuétude de ses. mœurs. Cet homme, que l'on conduisait en exil comme on mène une bête féroce à la foire, appartenait à la nation la plus civilisée de l'Europe; cet homme était Français, c'était M. de Barbé-Marbois, membre du conseil des Anciens. Il venait d'être frappé par la justice du Directoire exécutif de la République française; c'était un des déportés du 18 fructidor.
Mais il en était alors de la France, avec sa constitution soi-disant libre et toutes ses lois, en nombre incommensurable, qui prétendaient régler les mouvements de sa vie politique et civile, comme de cette statue que l'on voit aujourd'hui (i855) dans la salle des séances de la Chambre des députés, à droite du président. Cette statue porte d'une main un sceptre pesant, et le monde dans l'autre ; d'épaisses draperies couvrent ses épaules, et avec tout cela elle est chargée de représenter la Liberté.
La France du 18 fructidor crovait avoir conquis la liberté
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électorale; et tout à coup, en pleine paix, soixante de ses représentants étaient frappésde proscription, arrachés à leurs familles et condamnés à aller boin3 les eaux de TOhio ou du Sinnamari. Elle croyait à la justice ; elle avait acheté par d'assez longues épreuves Tinstitution de tribunaux réguliers; et le décret du 18 fructidor violait toutes les lois de procédure judiciaire, il modifiait le jury, il frappait de peines affreuses un nombre considérable de citoyens « irréprochables, puisqu'ils ne furent pas jugés. » Enfin Ta France avait une confiance extrême dans la liberté de la presse : ce devait être là le remède à tous ses maux ; et le coup d'État de fructidor suspendait cette liberté vitale en soumettant les journaux à Tinjurieux visa de la police ; et un des prescripteurs s'écriait en pleine assemblée : (( Les chefs de l'horrible conspiration que nous déjouons sont bien atroces, maisilsse sont servis d'hommes plus horribles encore, d'hommes dont Texistence accuse la nature; elle compromet Tespèce humaine. En y pensant, l'honnête homme voudrait fuir ses semblables; il voudrait en quelque sorte s'échapper à luimôme.... Vous entendez que je veux parler des journalistes ! »
Tel était donc l'étrange spectacle que présentait alors la France, jouissant d'une constitution libre et perdant coup sur coup toutes ses libertés ; république par la forme, mais plus près de tomber en monarchie absolue qu'elle ne l'avait jamais été dans tout le reste de son histoire.
Il n'entre pas dans mes intentions de porter aujourd'hui sur le 18 fructidor un autre jugement que celui de Fauteur môme du livre que j'analyse. Je veux laisser ce grand événement politique dans la perspective où M. de Barhé-Marbois Vu placé ; j'ai besoin de rester à son point de vue et de n'entrer, pour ma part, dans aucun détail sur les c^^uses qui amenèrent cette catastrophe. Il m'en coûterait d'avoir à défendre ce que les politiques appellent la raison d'État contre
M. DE BARBK-MARBOIS. 2Ci
les généreuses protestations du déporté de Cayenno. cl de prononcer les circonstances atténuantes de l'arrêt qui condamne les prescripteurs. Un écrivain d'un immense talent et (Fun sens admirable, M. ïhiers, a eu plus que ce courage dans son Histoire de la Révohition française; il prend ouvertement le parti du Directoire. Mais je ne puis oublier que le général Bonaparte, du fond de lllalie, où ses victoires couvraient alors par tant d'éclat les fautes du gouvernement français, blâma énergiquementlo 18 fructidor* ; et pourtant ce coup d'État aplanissait la route où cheminait déjà si rapidement la brillante fortune du vaiufjueur dArcole.
Quoi qu'il en soit de ces jugements si divers, la corvette la Vaillante quitta Rochelorl le 25 septembre 1797, en destination pour la Guyane, ayant à bord M. Barbé-Marbois et quinze autres proscrits, victimes comme lui du coup d'État de IVuctidor. Mais ces mallieurcux que rapprochait une commune adversité étaient loin d'appartenir à la mémo ()|)ini(m, et il semblait au contraire qu'un caprice cruel du Directoire avait voulu réunir, dans cet étroit espace, des représentants de tous les partis qui divisaient alors la France ; royalistes, républicains, constitutionnels, patriotes sincères et désintéressés, toutes les opinions, tous les sentiments de la France étaient là ; tous les éléments inconciliables de la Révolution étaient là, mêlés et confondus dans l'entre-pont d'une corvette.
A leur tête brillait Pichegru ; Pichegru, qui avait été professeur de mathémati(|ues du général Bonaparte au collège de Brienne; Pichegru, le conquérant de la Belgique, un des enfants chéris de celte révolution que la voix publicjue l'accusait alors si justement d'avoir trahie. Monk avorté, il représentait l'ambition et les espérances qui avaient souri plus d'une fois aux généraux de la Républi(|ue, lors([ue la for-
' Consulter sur ro lait curieux les Mémnireft ihi comte (h Lavnlede. (l'aris, 4852.)
tune de la guerre les plaçait en présence des lignes peu formidables de l'émigration, et des séduisantes promesses que leur prodiguaient les princes français. Pichogru, naturellement peu communicalif, renfermait ces espérances, s'il en conservait toutefois, au fond de son cœur, et son maintien froid l'isolait au milieu de ses compagnons d'infortune ; aussi pouvait-on dire avec vérité qu'il était là seul de son parti. Berthelot, La Villeheurnois et l'abbé Brottier représentaient l'opinion royaliste à l'état de conspiration flagrante, d'exaltation et de martyre. On les appelait plaisamment les commissaires du Roi. La Villeheurnois était un homme ferme et décidé, et qui avait réponse à tout. Pendant le trajet de Paris à Rochefort, un jacobin, d'apparence chétive s'étant approché du proscrit, lui ordonna de crier Vive la République! — « Oui, dit La Villeheurnois, quand elle t'aura rendu plus gras ! » Delarue, Rovère, d'Ossonville, Willot, appartenaient à la nuance modérée du parti royaliste. On ne connaissait de Ramel que sa résistance énergique aux sommations du Directoire, en sa qualité de commandant des grenadiers du Corps législatif. C'était le plus jeune des proscrits. Bourdon de l'Oise était tristement fameux par ses excès révolutionnaires pendant le règne de la Terreur. Enfin venaient Barthélémy, Laffon-Ladébat, l'un membre du Directoire, l'autre président du Conseil des Anciens, le général Murinais, Tronson-Ducoudray, un des avocats de la reine ; ces citoyens honorables formaient, avec M. Barbé-Marbois, le parti constitutionnel, celui qui représentait, sur ce vaisseau qui les conduisait en exil (c'était presque dire à la mort), le dévouement au pays et à ses lois ; hommes respectables par leur âge, par de longs services rendus à l'État, parla modération de leur esprit et la noblesse de leur langage ; athlètes infatigables, qui tenaient bon depuis dix ans, par la fermeté de leur âme et de leurs principes, contre tous les excès des factions anarchiques, devanciers courageux des résistances
qui ont sauvé de nos jours les conquêtes de nos deux révolutions !
Tels étaient les hommes, tels étaient les partis que le Directoire déportait à la Guyane. Après avoir proscrit tout à la fois émigrés, terroristes, prêtres et soldats, furieux et modérés, on pouvait demander quel appui restait au Directoire ; et deux ans plus tard le 18 brumaire répondait.
Ces deux ans composent la durée de Thistoire dont j'essaye de rendre compte, histoire véritable et digne de foi, car l'auteur récrivit jour par jour dans la sincérilé de ses impressions et de ses souffrances, et elle n'était pas destinée d'abord à la publicité : M. Barbé-Marbois ne l'avait adressée qu'à sa famille et à ses amis; histoire touchante, car c'est celle d'un liomme de bien aux prises avec l'adversité, vir bonus cum malâ fortiind compositiis, c'est-à-dire un des spectacles qui promettent le plus d'intérêt et d'émotions à la malignité humaine.
Les instructions données par le Directoire au commandant de la Vaillante étaient d'une incroyable sévérité, et leur exécution ponctuelle et toute militaire commença, pour M. Barbé-Marbois et ses compagnons de captivité, la série des douloureuses épreuves auxquelles ils étaient condamnés. La consigne était barbare; entassés dans un entre-pont infect, il ne leur était permis d'en sortir que deux fois par jour, une heure le matin et une heure le soir. Embaniués précipitamment, ils manquaient des vêtements les plus nécessaires à un si long voyage, sous des latitudes si diverses, et à un âge déjà avancé : dix d'entre eux avaient passé quarante ans; le général Rlurinais en avait soixante- sept. Quand le fils de Laffon-Ladébat, qui était accouru de Paris en toute hâte, s'approcha du bâtiment, par un temps affreux, et la chaloupe dans laquelle il s'était jeté tenant à peine sur la mer, et qu'il s'écria : « Je suis le fils de Laffon- Ladébat ; accordez-moi la grâce d'embrasser mon père! i
— Le capitaine répondit : « Éloignez-vous, où nous ferons feu sur la chaloupe. » Telle était la discipline élni)lie à bord de la Vaillante.
La nourriture accordée aux déportés par le Directoire ne valait guère mieux que sa police; c'était du biscuit, de la viande salée, des gourganes, des fèves, le tout servi dans des seaux et ordinairement gâté ; les viandes surtout étaient d'une infection repoussante. Les prisonniers mangeaient sur le pont do la corvette, tantôt sous un soleil ardent, tantôt sous une pluie battante. On leur refusait des cuillers, et ils puisaient dans les seaux avec leurs gobelets de fer-blanc. Barbé-Marbois tomba malade, et il obtint une ration de riz à Teau. « Vous êtes bien heureux, lui dit un de ses compagnons, vous voilà malade ! »
Cependant, il faut le dire à Thonneur de ceux de nos compatriotes (ju'un devoir pénible obligeait à exécuter de pareilles instructions, insensiblement cette rigueur excessive se relâcha, la consigne ferma les yeux. Les déportés, que leur maintien calme et résigné, que la dignité avec laquelle ils supportaient leur infortune avait fini par rendre respectables à tout Téquipage, obtinrent quelques adoucissement à leur sort, entre autres la faculté de rester quelques heures de plus sur le pont; un officier leur procura de la cassonnade et du thé; un mousse intelligent et dévoué leur fit passer des oignons, de Tail, des choux et autres mets du môme luxe. On alla jusqu'à leur permettre des cuillers de bois. Mais l'événement le plus remarquable qui signala celle réaction de l'humanité française contre les prescriptions sauvages du Directoire, réaction qui grossissait au fur et à mesure que le bâtiment s'éloignait davantage du sol hospitalier de la Franco, ce fut l'introduction d'un gigot dans lu chambre des condaumés. M. Dorbé-Marbois raconte cet événement dans un grand (h'iail ; mais, comme son récit est à la fois un modèle de slvie, tle bon goût et de fine plaisan-
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terio, nos lecleurs nous sauront gré de le leur donner tout entier :
«Peu de jours après, un officier nous annonça que ses camarades et lui se disposaient à nous faire une importante libéralité. En effet, à Tentrée de la nuit, un charpentier vint mystérieusement, la scie à la main, ouvrir une communication entre notre chambre et celle qui était voisine. Le moment d'après, on fit entrer par cette ouverture deux pains et un gros gigot. Depuis plusieurs jours, nous n'avions, pour la plupart, pris aucune nourriture substantielle. Il fallut procéder au partage; quoique j'eusse la réputation d'être très-vorace, ro|iinion de ma justice prévalut, et mes compagnons me chargèrent de la distribution. L'obscurité était profonde, et je ne prends pas sur moi d'assurer que les parts fussent parfaitement égales. L'os, qu'on appelle aussi le manche, me resta, et je conviens qu'il n'était pas entièrement dégarni. Quelques convives avaient déjà dévoré leur morceau, quand je commençai à manger, il me sembla, après ma sévère et longue diète, que toutes les parties de mon corps s'emparaient des sucs de ces aliments. Je songeais au contentement d'un malheureux, mourant d'inanition, quand il reçoit une aumône faite en bonne nourriture. Chacun digérait; le silence était profond, quand tout à coup Uaniel (le commandant des grenadiers du Corps législatif), l'insatiable Fiamel s'avi.<a de me demander m ,ç^^conde tranche. A ces mots, je fus pétrifié, et je lui dis qu'il me demandait l'impossible. — Comment, l'impossible! Mais NOUS mangez encore! Votre part a donc ét»Ma plus forte! Cet argument, vraiment révolutionnaire, entraîna la multitude. Vainement je voulus parler; un cri unanime sortit de ces estomacs affamés. Le jacobin Bourdon fit un affreux ta- |)age ; chacun, dans l'obscurité, se crut mal partagé ; d'ailleurs, eût-il fait grand jour, j'aurais voulu en vain me justifier : los preuves de mon innocence avaient complètement
disparu. Je pris Barthélémy et Laffon à témoins. Laffon se tut ; Barthélémy lui-même m'abandonna ; lui, qui me connaît depuis trente ans, dit tout bas à Tronson qu'il ne savait que penser, et qu'il ne prendrait pas sur lui de répondre de mon innocence. Ainsi délaissé par mes amis, je m'adressai à Brottier (Brottier était homme de lettres et mathématicien), comme s'il eût été question de résoudre un problème de géométrie. Après y avoir suffisamment réfléchi, le savant abbé, se croyant incapable d'éliminer tant d'inconnus, s'écria :
Quid non mortaUa pectora cogis, Auri sacra famés?
et, traduisant ce beau vers à la manière de Scarron, il ajouta :
Sacré gigot, sujet de nos débals stériles, Jusqu'où ravalez-vous nos estomacs débiles?
« Des affamés n'ont aucune envie de rire, et cette saillie de collège ne parut plaisante à personne. Je n'étais donc ni absous ni condamné. Je déclare cependant que l'accusation était aussi fausse que celle de ma participation au traité de Pilnitz. Mais il ne m'était pas aussi facile de confondre les calomniateurs. L'affaire de cette distribution est une de celles sur lesquelles le jugement de la postérité restera à jamais incertain. )>
J'ai cité ce long fragment pour deux motifs : d'abord, parce qu'il donne une idée fort juste de la manière de l'auteur, et ce que je veux surtout faire connaître quand j'analyse des Mémoires, c'est l'esprit et le caractère de l'auteur. L'esprit d'un auteur de Mémoires, c'est son style, ce style qui marche du même pas que son histoire, côte à côte avec elle, qui se passionne de ses émotions, qui porte l'empreinte
pour ainsi dire saignante de ses souffrances; qu'un éclair de gaieté illumine tout à coup, qu'une pensée douloureuse assombrit; tour à tour calme, désespéré, larmoyant, stoïque, sérieux ou bouffon, suivant les chances bonnes ou niauvaises de la journée, suivant les mobiles impressions de Tame. Voilà ce qui fait le charme infini du livre de iM. Barbé- Marbois. M. Barbé-Marbois est assurément un homme trèsgrave, et il a écrit l'histoire du gigot ; c'est une âme ferme et inébranlable, et il y a des pages entières dans son Journal où l'on reconnaît la trace de ses larmes; c'est un chrétien, et il maudit ses persécuteurs; c'est un proscrit, et il loue son exil. Toujours l'impression du moment le domine, et il la reproduit avec une admirable naïveté. C'est là, je le répète, le véritable mérite de ces pages si rapidement tracées, sans aucune prétention littéraire, mais pleines d'esprit, de naturel et de grâce, et toujours inspirées, toujours vivantes d'émotion.
J'ai voulu aussi, en citant le morceau qu'on vient de lire (car, nous autres critiques, nous devons à nos lecteurs compte de nos citations comme de nos jugements), j'ai voulu réunir une première fois tous les acteurs de ce drame attachant que M. Barbé-Marbois raconte, les montrer au public dans une sorte de déshabillé avant l'instant où le drame commence, avant l'heure où la toile se lève sur les misères et sur les souffrances de leur exil ; heure fatale, car beaucoup n'en reviendront pas, beaucoup mourront sur cette terre où la proscription va les jeter !
Une dernière réflexion me frappe. Le temps marche, les années s'écoulent ; chaque époque reçoit pour ainsi dire de sa devancière des avertissements et des leçons; Mais l'histoire a beau faire, toute expérience est perdue, toute leçon est stérile quand elle s'adresse aux passions des hommes. Quelle est la leçon qui ressort avec le plus d'éclat et d'autorité de la longue histoire de nos troubles domestiques, pen-
riant la révolution de 89.' C'est que des haines politiques, nées d'abord de dissentiments passagers, après s'être combattues avec violence, avec acharnement, après avoir versé le sang des hommes, ont été bien souvent s'effacer et s'éteindre dans le calme et la solidarité d'un malheur commun; des animosités que Ton croyait implacables se sont adoucies; des intérêts que rien n'avait pu concilier se sont rapprochés, se sont compris; des hommes qui avaient vécu dans des partis extrêmes et dans des camps opposés se sont recherchés, se sont prodigué des consolations et des secours; des mains qui avaient croisé le fer des discordes civiles se sont unies dans une étreinte fraternelle et durable; car telle est la vanité, tel est le néant des dissentiments politiques.
Et cependant nous continuons à entretenir avec une sorte d'obstination ces haines funestes qui ont troublé le siècle précédent, et qui ont fait aboutir à des persécutions et à des violences une révolution commencée par la discussion intelligente et calme des griefs nationaux. Nous nous combattons, comme s'il y avait entre nous et nos adversaires politi((ucs la vie et Thonneur de nos familles, tandis que bien souvent il n'y a d'engagé, dans ces luttes terribles, que Torgueil des combattants. Mais l'orgueil résiste, la lutte s'envenime, les partis deviennent inconciliables ; les résistances appellent les proscriptions; des hommes faits pour s'apprécier, pour se comprendre, pour concourir ensemble au bonheur et à la gloire de leur pays, se calomnient sans remords, se déchirent sans pitié, jusqu'au moment où Tadversité les oblige, ainsi que les prisonniers de la Vaillante. à souper du môme gigot !
M. DF l'.AnîiK-MAP.BOlS. 209
La corvette la Vaillante arriva devant Cayenne le 2i Itnimaire; les déportés débarquèrent le lendemain. Le 22 brumaire an VI correspond au 12 novembre 1797, et désormais, dans le récit qui nous reste à faire, quoique nous soyons encore en pleine république, nous ne nous servirons plus du calendrier républicain pour désigner les mois de Tannée. Quelle que soit notre bonne volonté, il n'y aurait aucun moyen de mettre ce calendrier d'accord avec le climat de la zone torride ; car, ainsi que le remarque judicieusement M. Barbé-Marbois, « le soleil brûlera la Guyane en frimaire et en nivôse. »
Donc, le 12 novembre 1797, après une navigation d'environ deux mois, les déportés de fructidor touchèrent la terre d'exil. Dès qu'on les vit descendre sur la plage, l'empressement fut grand autour d'eux; blancs, noirs, mulâtres, accouraient de tous côtés; mais Pichegru, à lui seul, fixait les regards. Sa gloire militaire éclipsait complètement toutes les autres renommées, bonnes ou mauvaises, qui lui faisaient cortège. «(Personne, en effet, dit l'auteur de ce journal, n'eut l'idée de demander : « Où est l'orateur « Tronson? Où est Barbé-Marbois?» Et, sans un bon mulâtre qui eut pitié de moi, j'aurais succombé sous le poids de mon sac de nuit. )> *
Les déportés descendirent à l'hôpital de Cayenne, où ils reçurent de la charité des sœurs hospitalières tous les soins dont ilsélaient privés depuis si longtemps. La Villeheurnois, le royaliste, coucha dans le lit qu'avait occupé Collot d'Herbois, mort en exil dans ce même hospice, quelque temps avant l'arrivée des proscrits de fructidor. Ce désagrément exce|)té, La Villeheurnois et ses compagnons d'infortune n'eurent pas trop ;i se plaindre du séjour qu'ils fin^nl à
Cayenne; mais ce repos dura peu. Le 26 novembre, un ordre du citoyen Jeannet, agent du Directoire, et qui exerçait dans la colonie un pouvoir sans limites, les transféra à Sinnamari, et c'est de ce jour que datent véritablement pour eux les souffrances et les misères de l'exil ; c'est de ce moment qu'ils comprennent tout le sens que le Directoire de la République française attache à ce mot , la déportation.
La ville de Cayenne est petite, mais c'est une ville; elle a des ressources contre la faim, contre la soif, contre la maladie, contre l'ennui. Sinnamari est un désert; le plus misérable village de France est mieux approvisionné, mieux construit, plus peuplé. Sinnamari est borné au couchant par la rivière qui lui donne son nom ; des trois autres côtés, il a pour limites des savanes impraticables et des marais d'où s'élèvent en toute saison des vapeurs malfaisantes et délétères ; c'est le lieu le plus malsain de la colonie. Quand les déportés y arrivèrent, toutes les autorités gardaient le lit : le juge de paix, le maire, le garde-magasin, le commandant militaire, avaient la fièvre ; le médecin ne pouvait se guérir.
Comme lieu habité, Sinnamari échappe d'ailleurs à toute description. Que dire de quelques pauvres cabanes disséminées dans un espace considérable, construites en terre et en bois, couvertes de feuilles sèches, sans fenêtres, sans serrures, sans carrelage sur le sol humide? Que dire d'une centaine de colons, uniques habitants de cette terre de malheur, presque tous malades ou infirmes, vivant de poisson ou de quelques cultures qui ne produisent pas, pour les plus riches, au delà du strict nécessaire? La véritable population de Sinnamari, ce sont des milliers de moustiques redoutables, qui font une guerre acharnée à toute créature humaine; ce sont des myriades de poux de bois qui s'attaquent au linge, aux habits, qui ravagent les livres et les
papiers; ce sont les scorpions, les mille-pattes, la mouche à drague, Taraignée-crabe, dont le venin est fort dangereux ; puis des bandes de requins qui remontent la rivière pendant la belle saison, des couleuvres d'eau d'une grosseur énorme; enfin des serpents à sonnette.
Pour un naturaliste amoureux de la science, on voit que c'est un pays fort curieux que Sinnamari; l'entomologie y étale toutes ses richesses, et l'on peut y faire des études complètes sur les ophidiens. Mais nos malheureux compatriotes ne venaient pas à Sinnamari avec de telles pensées; relégués dans ce désert, ils ne demandaient que de pouvoir y vivre, et c'était là la difficulté.
Nous diviserons en trois époques la durée de l'exil que M. Barbé-Marhois et ses compagnons eurent à souffrir à la Guyane. Pendant la première époque, les proscrits sont réunis; leur pétrie colonie se forme et s'établit. Pendant la seconde, elle est dépeuplée par l'évasion, par les maladies, parla mort. Pendant la troisième, les rigueurs de Fexil diminuent; ce qui reste des déportés retourne à Cayenne ; un meilleur avenir luit à leurs yeux. C'est la période décroissante de la déportation.
M. Barbé-Marbois s'était mis en pension chez la veuve d'un capitaine d'infanterie, mort deux mois auparavant à Sinnamari. Madame Trion était une femme excellente qui, moyennant 800 francs par an, se chargeait de nourrir et de loger son hôte, et lui prodiguait des soins admirables que rien n'aurait pu payer. M. Barbé-Marbois, n'ayant trouvé que les quatre murs (et quels murs! ) dans le logis de madame Trion, se mit en devoir de se meubler convenablement; mais il fallait commencer par fabriquer les meubles qui lui manquaient, et il l'entreprit. Il fit successivement un cadran, un {)upitre, une escabelle, une table, une lanterne, une brouette; il fit une bibliothèque qu'il garnit avec des livres que Pichegru lui céda pour quelques barri-
:i7'2 VOYAOILS RT VOYAOFAIRS.
ques (le vieux vin*; il fit un violon; je crois même qu'il parvint à fabriquer une harpe éolienne. C'est ainsi (\\\e sn chambre se meubla. Des scies, des rabots, des équerres, des maillets, tapissaient la muraille en guise de tableaux, et le manteau qu'il avait apporté de France fut converti en baldaquin et place au-dessus de son bureau, pour le préserver, les jours de pluie, de l'eau qui tombait du toit.
Ainsi campé, M. Barbé-Marbois songea à se défendre contre le désœuvrement et contre Tennui, deux mortelles maladies dans ce pays où il y en a tant d'autres. « Je voudrais répandre une vérité, dit-il quelque part, vérité que j'appuie sur ma proore expérience, c'est que le travail est la plus puissante consolation des malheureux. » Il avait d'excellents livres, produit d'une capture faite par la Vaillante pendant la traversée. Il se livra avec ardeur à la lecture. C'était la première fois que Virgile,, Corneille, Racine, Horace, Cervantes, le Tasse, Pope, Bossuet, étaient lus dans un pareil gîte, à deux lieues d'une peuplade d'Indiens Galibis; Horace avait écrit:
Me Colchus et ultinii Noscent Gelonl.
On eut dit que M. Barbé-Marbois se chargeait d'accomplir celte prédiction.
M. Barbé-Marbois savait peindre; il y consacrait une partie de son temps. Malgré les diflicultés sans nombre de l'exécution, il créa une nouvelle école de peinture, l'école de Sinnamari, comme il l'appelle [ilaisamment, et il eut un
' Les convives de PicliO{;rii, dit M. de Mnrhois, se moquaient de ma sini|)licité, lorsque, faisant les honneurs de ses joyeux banquets, il leur disait : ft Buvons un verre de mon Virgile! Sablons une strophe de mon Horace! Une rasade à la mémoire (l'Homère! )^ Pour moi, je croyais siricèreiTient m'ètre enrichi.
M. DK HAKBÊ-MARBOIS. 27Ô
gland succès parmi les sauvages. Un jour cependant un nègre nommé Adonis, dont il avait fait le portrait de profil, se révolta contre lui. M. Barbé-Marbois lui ayant annoncé que son portrait était fini, le nègre s'approcha : « Comment, lini î citoyen déporté, s'écria-l-il, vous donc pas voir que je ne suis là qu'à moitié? Quand me ferez-vous l'autre zieu et l'autre zoreille?»
Le reste du temps, M. Barbé-Marbois le passait à se promener dans les environs, quand le soleil ou la pluie ne l'emprisonnaient pas chez lui, ou à visiter ses compagnons d'exil. On se réunissait ordinairement dans la chambre habitée par Tronson, Barthélémy et Laffon-Ladébat; et ce qui entretenait au sein de la colonie et dans ces réunions de chaque jour une apparence de bon accord, malgré la dissidence des opinions et l'inconciliable opposition des caractères, c'était que, la misères étant affreuse, chacun s'appliquait, dans la proportion de ses moyens, à en alléger le poids pour lui-même, et concourait ainsi au bien-être de tous; car ce qui profitait à l'un devenait bientôt, par l'effet d'un rapprochement continuel entre des souffrances communes, le partage des autres. Toutes les sociétés, si puissantes (lu'elles soient, ont dû commencer, comme la colonie des déportés de Sinnamari, par être d'imperceptibles coalitions de misères de tous genres, dans lesquelles la diversité même des esprits et des caractères concourait au bien-être général ; et c'est ainsi que des hommes qui appartenaient tous aux classes les plus élevées, les [)lus instruites (!t les plus polies de la nation française, des hommes qui avaient joui des bienfaits de la fortune, qui avaient reçu les caresses de la civilisation la plus raffinée, se trouvèrent tout à coup transportés pour ainsi dire à l'origine brute et sauvage des sociétés, et forcés de remonter le cours de la civilisation jusqu'à sa source cachée dans les marécages du iléscrt. .^Jais rcjuliuis-lrui" juslici; : il tjlait impossible d ac-
cepter de meilleure grâce ce rudiment de malheur dau'^ lequel la destinée les obligeait à lire, et de tirer meilleur parti de la mauvaise fortune. Aussi la colonie trouva-t-elle bientôt des ressources dans le zèle actif et dans la variété des aptitudes de ^chacun de ses membres, et Tharmonie dans le sentiment de leur utilité et de leur mérite. Le général Willot se fit tailleur, et il excellait aussi à faire la cuisine; on Testimait surtout pour ses macaronis. Barbé-Marbois avait inventé, comme préservatif contre les piqûres des insectes, des bottines de gros papier ; et cette merveilleuse chaussure, qu il fallait, bien entendu, renouveler chaque jour, avait eu un immense succès ; l'ouvrier ne pouvait suffire à la consommation. La Villeheurnois donnait des leçons d'anglais à Pichegru, qui tuait du gibier pour La Villeheurnois et pour tout le monde. Bourdon labourait, suait, soufflait sous un ciel de feu. Laffon-Ladébat nourrissait des poules. Barbé-Marbois, l'homme le plus industrieux de Sinnamari, non content d'être le bottier de la colonie, en était aussi l'ingénieur en chef; il ouvrait des routes, il convertissait en promenades des marécages impraticables, il comblait des fossés et desséchait des fondrières. Aubry, Pichegru, d'Ossonville, le secondaient dans ces travaux. Trou son-Ducoudray, d'une santé délicate, n'en payait pas moins sa dette; il lisait admirablement, et remplissait, à lui seul, par le charme de son débit et l'entraînement de sa parole, les longues et monotones soirées de l'exil.
Seul, étranger à ce bon accord et à ce concours profitable de toutes les volontés, l'abbé Broltier, celui qu'on appelait le commissaire du roi, déplaisait à tous les partis et ne rendait encore service à personne, ne voyait personne ; je me trompe, l'abbé Brottier, le légitimiste, s'était lié avecBillaud- Varennes.
Billaud-Varennes, que les proscrits de fructidor trouvèrent établi ù la Guyane, où il avait été déporté quelques années
auparavant en exécution d'un jugement du tribunal révolutionnaire, Billaud -Varennes, ci-devant terroriste comme Bourdon de l'Oise, avait sur ce dernier un triste avantage dont nous devons lui tenir compte pour l'effet dramatique de notre récit: c'est qu'il était resté fidèle à la Terreur; il la représentait au vrai, il en était l'image, tandis que Bourdon n'en avait conservé qu'une empreinte affaiblie et presque effacée par sa défection. Billaud-Varennes était arrivé à Sinnamari le 27 octobre 1795, et il semblait que la Terreur l'eût suivi. Le tonnerre éclata sur la plage au moment de son débarquement, et une incroyable frayeur s'empara de l'esprit des Indiens, qui s'imaginaient que le ciel tonnait contre ce grand coupable. Aussi toutes les maisons lui furentelles fermées, et il trouva difficilement un asile. Pour une société, il n'en eut jamais; il vivait seul, n'ayant d'autre compagnie, dans sa retraite, qu'une perrucbe qu'il s'amusait à faire parler et qu'il avait fini par aimer avec passion, lorsqu'un jour un oiseau do proie fondit sur elle et la dévora à ses yeux; Billaud-Varennes pleura. Son isolement devint plus affreux que jamais; mais le 18 fructidor eut pitié de lui et lui envoya l'abbé Brottier.
Ici se termine la première et trop courte période que j'ui nommée l'époque de l'établissement et de la réunion des déportés. Quelque rapide et incomplète qu'ait été mon esquisse, mes lecteurs sont en état d'apprécier maintenant quelle espèce de bien-être nos malbeureux compatriotes pouvaient trouver, en l'absence de toute autre ressource, dans la communauté bien souvent stérile de leurs efforts. Mais ce triste bonheur dura peu; la mort vint entamer celte réunion, et les ravages qu'elle fit en peu de temps parmi les déportés de Sinnamari prouvent que M. Barbé-Marbois avait bien jugé le 18 fructidor, lorsqu'il avait dit : « On veut nous assassiner sans l'appareil du supplice; on veut nous tuer sans faire couler notre sangî »
Le vieux général M urinais fut le premier frappé. 11 se sentait mourir, et demanda à être transporté à Cayenne. Le citoyen Jeannet lui répondit que sa demande serait envoyée au ministre de Vintérieur par le premier bâtiment. Pendant ce temps-là, le malheureux se mourait, étendu sur une paillasse, dans un lit sans rideaux, tourmenté moins par la maladie et par de cruelles privations que par des milliers d'insectes qui bourdonnaient autour de sa tête, résigné pourtant et gardant un profond silence, comme pour ne laisser après lui aucune trace de ressentiment. M. Barbé-Marbois ne Tentendit prononcer que ces paroles: « Plutôt mourir à Sinnamari sans reproche, que vivre coupable à Paris! » Cependant la permission de le transporter à Cayenne arriva ; c'était le 21 décembre 1797; Murinais était mort depuis quatre jours.
Bientôt mourut Tronson-Ducoudray , après avoir vainement protesté, dans une lettre admirable, adressée au citoyen Jeannet, et qu'il faut lire dans le Journal de M. Marbois, contre cette inique aggravation de peine qui résultait pour les déportés de leur séjour à Sinnamari : il mourut après une longue agonie, laissant pour ses jeunes enfants une instruction paternelle qui commençait par ces mots sublimes : « Je meurs, mes enfants! vous perdez, à deux mille lieues de vous, un ami tendre que vous connaissez cà peine ; mais la Providence vous reste! »
M. Barbé-Marbois venait de quitter le lit de mort de Tronson-Ducoudray ; un passant lui crie : « Bourdon se meurt et vous appelle. » Il courut à sa case : Bourdon venait de mourir. Il n'y avait auprès de lui qu'un nègre qui fouillait dans les poches du mort et dévalisait sa malle.
Quelques jours après, La Villeheurnois mourut. Bovcre, le conventionnel, qui avait habité avec Bourdon de TOise, avait gagné sa maladie, et, s'étant réfugié chez La Villeheurnois, il lui apporta la contagion. Le royaliste La Villeheurnois n'avait jamais pu soulïrir Bourdon. « N'est-il t)as étrange.
M. Dt BAUBÉ-MAHBOIS. ->77
disait-il à ses derniers moments, que je succombe à la maladie dont Bourdon est mort, et qu'elle me soit apportée par liovére? »
Rovére mourut. 11 avaitobtenu d'être transporté à Cayenne; mais le navire sur lequel on l'embarqua, repoussé par des vents contraires, fut obligé de rentrer à Sinnamari. Rovére était mourant. Il fallut le bisser, ainsi qu'un ballot de marchandises, de la goélette sur le port, et il fut blessé pendant celle manœuvre. Il succomba peu de temps après.
L'abbé Droitier mourut ; et sans doute, s'il lui restait des larmes depuis la mort de sa perruche, Billaud-Varennes le pleura. Disons cependant que BroUier s'était fait estimer, pendant cette seconde et funeste période de la déportation, par son dévouement à soigner les malades. Il s'était emparé d'un emploi que personne n'ambitionnait au sein de celte affreuse contagion; c'était celui d'inlirmier, et il le remplit avec zèle et courage.
Ainsi, sur quinze déportés dont se composait la colonie reléguée à Sinnamari, six venaient de mourir en quelques mois; et c'en était fait des autres, si, malgré les précautions sans nombre dont ils étaient l'objet, ils n'eussent pris le parti de s'enfuir, résolution hardie qu'ils exécutèrent avec autant de bonheur (jue de courage. Un malin, le citoyen Jeannet apprit, non sans un violenl chagrin, que sept de ses prisonniers venaient d'arriver à Surinam après une heureuse navigation, et qu'ils avaient été accueillis comme des amis et comme des frères parles autorités hollandaises. Les dé" lails de cett'3 évasion sont fort curieux; mais il faut les aller chercher dans le journal de M. Barbé-Marbois; je craindrais trop de diminuer l'intérêt de ce récit en l'abrégeant. Pichegru lut le chef de l'expédition; c'est tout dire; elle fut nie* née vivement, comme la conquête de la Belgique. Une fois, sur la frcle embarcation où ils étaient entassés, les fugitifs, affaiblis par le mal de mer, rendus de fatigue, découragés
par les vents contraires, voulurent forcer Picbegru à relâcher pour quelques jours sur un point de la côte qui faisait partie du territoire français; c'était se perdre. Mais Pichegru prit un ton de commandement qui imposa à ses compagnons ; le général en chef de Tarméc du Nord saisit le gouvernail et brusqua la manœuvre; son sang-froid les sauva.
Pichegru passa en Angleterre avec Delarue, Ramel et d'Ossonville. Ce ne fut que deux mois après que Barthélémy et Willot s'y rendirent de leur côté. Aubry mourut à Démérary; Letellier, le fidèle domestique de Barthélémy, qui l'avait accompagné par dévouement à Sinnamari et s'était enfui avec lui, mourut dans la traversée. Telle fut la fortune de l'évasion,
M, Barbé-Marbois et LalTon-Ladébat étaient donc restés seuls à Sinnamari. Laffon était malade, il ne pouvait songer à fuir; mais M. Barbé-Marbois s'y refusa, malgré les plus vives instances. 11 se considérait comme un otage que le sort delà guerre avait fait tomber aux mains de ses ennemis, et il craignait, en se dérobant à leurs persécutions, d'appeler de nouveaux malheurs sur sa famille. 11 avait laissé en France sa femme et ses enfants, et il ne doutait pas, s'il prenait la fuite, que le Liirectoire ne se vengeât sur eux en les dépouillant. Cette crainte l'arrêta sur le rivage qui vit partir le reste de ses compagnons d'infortune, et il se trouva seul sur cette terre funeste qui avait dévoré tous les autres.
Cet isolement dura peu. Dans le cours du mois de juin 1798, et plus tard, le 29 septembre, on vit entrera Cayenne des bâtiments français qui transportaient à la Guyane des cargaisons entières de prêtres déportés; ils arrivaient par centaines. On les établit, ou pour mieux dire on les jeta d'abord sur la côte de Conamana ; c'était un lieu infect à quelque distance de Cayenne. Mais la mortalité fut si grande parmi ces iiialheureux, que le citoyen Jcannet, toujours compatissant après coup, toujours humain quand il avait la
main forcée, se résigna à les faire transporter à Sinnamari, après avoir ordonné de mettre le feu aux cabanons qu'ils avaient habités.
M. Barbé-Marbois vit arriver les débris de cette colonie détruite en naissant. C'était un triste spectacle! des vieillards livides, des malades chancelant à chaque pas, et chacun portant son paquet , se traînaient avec peine vers les cases qui leur étaient destinées; quelques-uns moururent avant de les avoir atteintes. Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, maudirent les hommes civilisés qui avaient pu ordonner de pareils châtiments et le peuple poli qui les tolérait.
La situation des nouveaux déportés ne fut pas meilleure à Sinnamari. La contagion les avait suivis, elle continua les ravages commencés à Conamana. Je vais citer une lettre du commandant militaire de la colonie, adressée au citoyen Jeannet, et qui donnera une idée, cette fois bien complète, des tortures que la déportation réservait à ses victimes ; je finirai par cette citation le tableau que j'ai rapidement tracé de celte seconde et triste époque de l'exil de M. Barbé-Marbois. J'ai hâte d'arriver à des temps plus heureux pour nos estimables compatriotes et pour nous.
Voici cette lettre :
« Sinnamari, 2 nivô<o an VT! (22 décembre 1798).
« L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la malpropreté et le peu de surveillance ont causé la mort à plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leur hamac pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les relevât; on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.
280 VOYAGKS KT VOYAGEURS.
« Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vite leurs cadavres dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt accourir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie.
'( Le garde -magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentait à leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamaient, et il leur disait : « Vous êtes morts, ainsi ceci « doit vous suffire. » Il n'avait pas donné de vivres pour le premier envoi de déportés venus de Gonamana. Ils étaient exténués en arrivant ici, et tombaient d'inanition. Il a fallu les coucher sur la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer... »
Avant de quitter Sinnamari, M. de Marbois nous conduit un instant, à quelques lieues de Là, dans un village d'Indiens-Galibis. Nous ne ferons qu'y passer; mais il faut pourtant que nous connaissions les singuliers voisins que fexil lui a donnés. Il manquerait quelque chose à l'exactitiido de cette analyse si je négligeais de parler de ces honnêtes sauvages qui tiennent une si grande et si légitime place dans les souvenirs de M. Barbé-Marbois.
M. Barbé-Marbois a eu de fréquents rapports avec les Indiens-Galibis; il a été leur hôte, leur juge de paix, leur historiographe; il est allé chez eux et il les a reçus chez lui ; il a étudié leurs mœurs, leurs usages, leur sociabilité, leur religion, non dans des livres, mais sur le terrain, pour ainsi
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dire. Il est entré dans la case du sauvage, il s'est assis à sou foyer, il a couché dans son hamac sous les vieux arhres des forêts vierges; je crois même qu'il a poussé le courage jusffu'à boire de son vin. Eu un mot, M. Barbé-Marbois a pris l'état de nature sur le fait, et, s'il n'a pas rapporté de cette étude un grand enthousiasme pour la vie sauvage, ce n'est pas faute d'avoir trouvé à la Guyane un gouvernement absurde, une civilisation misérable; mais c'est qu'en vérité le citoyen .leannet est un aimable homme auprès du mieux apprivoisé desGalibis, et que Simapo fait aimer Sinnamari.
Simapo est un village indien à trois lieues des établissements français. Chose remarquable! ce voisinage n'a prestjue rien changé à la physionomie originelle de ces peuplades indigènes. Après trois siècles de relations non interrompues avec les Européens, et je ne sais combien de tentatives pour les civiliser, les Indiens sont restés sauvages; le caractère primitif s'est obstinément conservé; et les observations que M. de Marbois a eu occasion de faire à Simapo s'appliqueraient tout aussi bien à telle autre partie de la Guyane sauvage qu'il n'a pas visitée, et dont il ne parle que d'après les témoignages des naturels du pays. Nous pouvons donc être bien tranquilles; ce sont de véritables sauvages, des Galihis pur sang que nous allons voir, hommes, femmes et enfants.
Les indiens-Gai ibis ne sont pas grands, mais ils sont robustes, et leur taille est élégante et distinguée. Leurs dents sont fort blanches, leurs cheveux toujours noirs. Ils portent pour tout vêtement un pagne de six pouces carrés; un arc, des flèches, un casse-tête, composent leur armure; ils y joignent souvent une calebasse, et quelquefois une flûte à trois trous. Un casque, formé de plumes hautes, colorées et brillantes, couvre leur têle.
Ce sont d'intrépides buveurs ; ils composent avec les sucs de quelques plantes et des infusions de cassavo un breuvage
exécrable qu'il appellent vicou, et qu'ils aiment de passion. Dans quelques tribus, les femmes mâchent le manioc avant de le faire bouillir dans de grands vases où fermente la liqueur. C'est avec cette boisson que les Indiens s'enivrent, et leur ivresse dure quelquefois trois ou quatre jours ; dès qu'ils ont repris leurs sens, ils se remettent à boire, et ils se font vomir pour boire encore; boire, c'est leur grande affaire ; ils entreprennent de longs voyages pour aller en boisson, comme nos marchands forains pour aller en foire; les femmes, les enfants, les chiens, les poules, les suivent dans ces expéditions, et tout le monde boit. Les enfants sont élevés à bien boire, les femmes s'enivrent quand vient leur tour; car ces peuples observent une discipline admirable dans l'ivresse : les hommes d'abord, et pendant qu'ils boivent les femmes gardent leur raison et servent leurs maris ; ensuite les femmes, et elles sont servies par les enfants; les enfants, et cela est bien juste, ne s'enivrent que les derniers. Ainsi toute la famille y passe dans un ordre édifiant. Les enfants eux-mêmes ne boivent que l'un après l'autre, et s'enivrent par ordre de primogéniture.
Ce peuple d'ivrognes n'est bon à rien. Parlez-leur de cultiver la terre, ils n'entendent pas cela : ils ne connaissent que la culture du manioc. Essayez de faire entrer dans leur tète l'idée de propriété ; impossible. Ils ont tout en commun, excepté les femmes et les poules. Malheur à celui qui ne sait pas défendre les produits de sa chasse! La violence le dépouille. La meilleure part au plus fort. Tout bien est au premier occupant. Rien au surplus ne donne l'idée de la misère, de cette misère qu'engendrent la paresse et la débauche, comme l'aspect de leurs habitations; ils végètent là, plus nonchalants, plus [hébétés, plus malpropres, dans une promiscuité plus dégoûtante avec les cochons, les chiens et les mahipourris, plus enfumés, plus infects que les plus misérables gardeurs de pourceaux de la
M. DE BARBÊ-MAUROIS. 28'.
basse Auvergne. Dois-je ajouter qu'ils sont sans foi ni loi, défiants, menteurs et pillards ; qu'ils battent démesurément leurs femmes, qu'ils se vengent avec du poison, qu'ils massacrent leurs prisonniers, qu'ils mangent quelquefois de la chair humaine? Il est vrai que ce n'est jamais sans donner des marques d'une profonde douleur. Avec tout cela, ces hommes sont religieux. Ils ont l'idée d'un grand vieillard qui gouverne le monde et qui s'occupe tout particulièrement des Galibis ; ils croient à un bon et à un mauvais génie ; ils ont le Tamouchi qui est le dieu du bien, et l'Hirocan le dieu du mal, auquel ils disent de grosses injures en l'adorant. Ils en ont une grande peur, et le soir, avant de se coucher, ils renversent tous leurs meubles, pour que le malin esprit, s'il veut s'asseoir chez eux, y soit du moins fort mal à son aise et n'y revienne pas.
La condition des femmes est triste chez les Indiens. Nous sommes pourtant dans le pays des Amazones, non loin de ce grand fleuve qui voyait autrefois, dit-on, sur ses deux rives des populations de femmes libres et guerrières, ennemies des hommes, qu'elles avaient chassés de leur république, et qu'elles ne consentaient à voir qu'une fois l'an ; et pendant ce temps-là les maris étaient obligés de les nourrir et de les servir, tandis qu'elles se tenaient tranquilles dans leurs hamacs ^ Les Indiens-Galibis ont changé cela. Les femmes sont un peu moins bien traitées que les négresses chez les planteurs américains, un peu mieux que les bêtes de somme. Ce sont elles qui portent, sur leurs épaules et sur leur tôte, les plus lourds fardeaux pendant les voyages. Un Indien bat sa femme à tout propos, et quelquefois il la tue sans que son crime appelle jamais ni chfitimonts ni représailles. Les femmes galibiessontau reste d'une espèce assez remarquable. Elles sont petites, mais bien faites et souvent jolies. Malheu-
' Lettrfs édifiâmes, tomes VIII et XV.
reusement la rigueur de leur condition, les travaux du ménage, les grossesses multipliées, Fivrognerie, le libertinage détruisent rapidement leur beauté. Leur accoutrement est étrange. Elles vont à peu près nues. Des colliers de dents de tigre et d'autres animaux féroces pendent à leurs bras et à leur cou. Leur menton est orné d'une touffe d'épingles dont les pointes sortent par un trou percé au-dessous de la lèvre inférieure, et rendent fort redoutables les baisers qu'elles ont l'habitude de donner à tout venant. Elles portent deux jarretières inamovibles, l'une au-dessous du genou, l'autre au-dessus de la cheville. La chair ainsi refoulée entre deux ligatures produit un mollet monstrueux, qui se répand tout autour de la jambe et la fait ressembler à une balustrade; c'est un grand charme pour les yeux d'un Galibi. Ces femmes se peignent tout le corps, de la tête aux pieds, avec un mélange de graine de rocou et d'huile de carapat, qui prend sur leur peau la couleur de la brique ; sur ce fond rouge, elles dessinent des arabesques. Ainsi badigeonnées, elles se croient vêtues, et se présentent avec assurance devant les hommes. Elles aiment de préférence les étrangers, et se montrent très-impatientes de les instruire. Quand M.Barbé- .Marbois remonta dans son canot pour retourner à Sinnamari, un essaim de femmes le suivit à la nage, comme des sirènes, rougissant Teau avec la teinture de leur corps. « Elles nous appelaient, nous jetaient de l'eau, poussaient la pirogue et la retenaient, s'y suspendaient comme pour la submerger. Toutes ces agaceries ne servant de rien, elles nous dirent : (( Restez, et nous vous apprendrons encore quelque « chose! » Mais M. Barbé-Marbois en savait assez sur les femmes des Galibis, et il continua sa route sans leur demander leur secret.
Le voyage de Simapo rendit service à M. Barbé-iMarbois ; de retour à Sinnamari, il put se croire dans un paradis terrestre; mais son illusion dura peu; il fut bientôt rendu au
M. DE liAllBÉ-MARBOIS. 28Ô
sentiment de la réalité par les souffrances et les avanies do son exil.
Cependant, le 14 novembre 1798, le citoyen Jeannet avait quitté la colonie; un autre agent, nommé Burnel, était arrivé à sa place ; et ce citoyen valait l'autre. Un jour M. Barbé- Marbois avait la fièvre. Entre un officier cbargé par Tagent Burnel de le transférer à Cayenne (à vingt-cinq lieues de là), sous la garde de cinq soldats. Le malade ayant sollicité un sursis, l'officier montra un ordre en tête duquel il y avait deux mots : « Liberté, fraternité, » qui ne souffraient pas de réponse. M. Barbé-Marbois partit à pied, emportant sa fièvre et la traînant sur les chemins jusqu'à Cayenne. A Cayenne, on le mit à l'hôpital, où il guérit. Alors il eut l'idée de demander à l'agent la permission de s'établir dans le voisinage de la ville, puisque aussi bien on l'y avait amené comme un criminel par mesure de sûreté ; et il adressa à Burnel une lettre qui finissait par ces mots : J'ai V honneur de vous saluer. L'impertinence de ce formulaire déplut à Burnel, et il répondit à M. Barbé-Marbois en lui faisant intimer l'ordre de partir pour Sinnamari sur-le-champ ; car c'est une remarque à faire, que la liberté et la fraternité de ce temps-là veulent toujours être obéies sur-le-champ, et qu'elles ne sont guère patientes avec le prochain. M. Barbé- Marbois revint donc sur-le-champ à Sinnamari ; mais il ne devait pas y rester longtemps : le 18 brumaire approchait. Le régne des Barras et des Burnel touchait à sa fin.
Ce jour- là môme, et deux mois avant que la nouvelle de ce coup hardi parvînt à Cayenne, une révolution éclatait dans cette colonie, un coup d'État frappait l'agent Burnel, et c'était M. Barbé-Marbois qui conseillait, qui encourageait ces représailles 1 Maishàtons-nous de le dire : il était impossible d'avoir plus souverainement raison. Du reste, voici l'histoire do la n'volulion consommée à Cayenne le 9 novembre 1799 : M. Barbé-Marbois avait définitivement quitté Sinna-
mari dans les premiers jours du mois d'août. Il trouva Cayenne dans une grande agitation. Deux partis divisaient la ville : les noirs et les blancs; les noirs émancipés par le décret conventionnel du 16 pluviôse, libres, c'est-à-dire oisifs et nécessiteux ; une inexplicable imprudence de l'agent Burnel venait de les appeler dans la ville de tous les points de la colonie, sous prétexte de repousser une attaque des Anglais, et ils étaient accourus en foule, armés et menaçants. Les blancs comprirent le danger de leur situation, en présence de cette cohue qu'animait secrètement le mauvais vouloir de Burnel ; ils avaient pour eux la troupe de ligne, les hommes de couleur affranchis avant le décret de pluviôse, leur bon droit et les conseils de Barbé-Marbois : ils étaient forts, ils résolurent de frapper un grand coup. C'était le 18 brumaire. Les nègres étaient rassemblés sur la place, devant la maison de l'agent ; ils avaient six canons, des sabres, des fusils, et faisaient bonne contenance. Leurs émissaires appelaient aux armes dans toute la ville, et Dieu savait seul ce qui allait arriver. Un capitaine, suivi de quelques grenadiers, se présenta devant les noirs et leur commanda de se disperser: ils ne bougèrent pas. « Peloton, armes! cria le capitaine; en joue!... » Ces mots eurent tout l'effet d'une décharge de mousqueterie. Les nègres tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes, sautant par dessus les canons et jetant leurs armes.
Ce n'était rien. La gravité de la crise commandait découper le mal dans sa racine. Les colons étaient réunis chez Barbé-Marbois. On y décida qu'il fallait s'emparer du gouvernement de la colonie, remplacer Burnel, et le déporter. Heureux Burnel! On le déportait en France, et Barbé-Marbois, chef du parti vainqueur, restait à Cayenne î Mais la colonie était sauvée.
Une nouvelle ère commençait; Franconie, citoyen renommé pour son mérite et pour ses vertus, fut placé à la
M DE BARBÉ-MAUBOIS. ^87
tête des affaires, et honora son administration par une économie sévère et une active réforme des abus. On vit renaître la confiance, et jamais la colonie ne fut plus tranquille et plus heureuse que pendant les deux mois que dura cette interruption de ses rapports avec le gouvernement de la métropole. Quel était ce gouvernement"? Personne ne le savait. On se croyait encore sous le Directoire, et il faut avouer que, dans cette croyance, la position de M. Barbé-Marbois devenait fort critique ; car, après avoir chassé Burnel, il était devenu le conseiller d'État de l'usurpateur, et il s'était dévoué au nouveau gouvernement avec plus de zèle que de prudence. Que dirait Barras ? C'était là une terrible question, à laquelle un beau jour (oui, c'était un beau jour !) l'arrivée d'une frégate française répondit.
Cette frégate apportait la nouvelle des événements extraordinaires survenus en France deux mois auparavant ; de plus, M. Barbé-Marbois et son unique compagnon de fructidor, M. Laffon-Ladébat, étaient rappelés; la révolution de Paris pardonnait à la révolte de Cayenne ; le 18 brumaire de Bonaparte amnistiait celui de M. Barbé-Marbois, et lui envoyait gracieusement ses passe-ports. Ainsi ces deux coups d'État se traitaient en frères. M. Barbé-Marbois s'empressa donc de partir; il obtint de s'embarquer sur la frégate qui avait apporté ces heureuses nouvelles. Il quitta Cayenne, avec Laffon-Ladébat, le 21 janvier 1800, deux ans et quatre mois après son exil II partit, non sans avoir jeté un regard douloureux sur « ces tombeaux insatiables » qui avaient dévoré un si grand nombre de ses compagnons d'infortune, non sans avoir mouillé de ses larmes cette terre de malédiction que son travajl avait fécondée, dont sa constance avait dompté la rigueur. ï Sinnamari. Conamana, adieu! j'oublie vos exhalaisons empestées, vos insectes venimeux, vos eaux bourbeuses, vos tigres, vos serpents! Séjour où la haine a déployé ses fureurs sur tant de tètes innocentes
288 VOYAGES ET YOVAGELRS.
lieux consacrés à l'injustice, à la mort, adieu ! Je vous quitte pour retourner dans ma belle patrie! »
M. Barbé-Marbois revint en France, et s'il chercha comment s'était accomplie cette prédiction de Jefferson : « La violation des lois ne reste jamais impunie*, )) maxime qui avait soutenu le courage du proscrit, et qu'il avait placée en tète de son journal comme une protestation et une espérance ; s'il chercha, disons-nous, quel châtiment avaient reçu les violateurs de la constitution au 18 fructidor, voici ce qu'il trouva : La Réveillère-Lépeaux, lelhéophilanthrope, vivait fort tranquille à Montmorency, au milieu de ses collections d'histoire naturelle, de ses manuscrits et de ses livres. Rewbell mangeait, à Paris, une fortune très-honnête. Barras, qu'on avait trouvé prenant un bain chaud quand se lit le 1 8 brumaire, continuait à Grosbois ces habitudes douces et voluptueuses qui avaient charmé les ennuis du Luxembourg. Ainsi des autres. Tous les proscripleurs de fructidor se portaient à merveille et vivaient bien ; car on recommençait à bien vivre ; et, prescripteurs et proscrits, chacun devait avoir sa place à ce grand leslin d'ordre public auquel le général Bonaparte conviait alors toute la France. M. Barbé- Marbois n'avait rapporté de l'exil aucun ressentiment ; il vit donc sans regret le bien-être et la sécurité dont jouissaient tous ceux qui l'avaient envoyé, quelques années auparavant, à dix-huit cents lieues de son pays, manger la cuisine du général Willot et faire des boites pour les Indiens-Galibis. Mais que pensa-t-il de la maxime de Jefferson? c'est ce que M. Barbé-Marbois ne nous dit pas. Pour moi, voici comment je voudrais traduire cette phrase anglaise : « Les proscrits ne meurent pas toujours sur la terre étrangère ; les déportés revoient quelquefois leur patrie. » Voilà tout. Défendez donc vos lois, ne souffrez pas qu'on les viole impunément ; car la
* The violation of laœf never lemaiiis unpuniilied. ■
M. DE BARBÉ-MARBOiS. 289
Providence que vous invoquez ne prendra pas parti pour vos Constitutions périssables. Â-t-elle pris parti pour la Constitution de Tan IH?
M. Barbé-Marbois avait cin({uant(3-cinq ans quand il revit la France en 1 800, et pour tout autre que pour lui, après les souffrances et les fatigues de Texil (Fexil est comme la guerre, les années y comptent double) , ce retour en France était le signai de la retraite. Sa carrière politique avait été assez honorable et assez remplie ; successivement consul général aux États-Unis d'Améritiue, intendant de Saint-Domingue, ministre à Vienne et à Francfort, membre du conseil des Anciens, proscrit de fructidor et réhabilité de Brumaire, M. Barbé- Marbois avait droit au repos. Qui Feùt dit cependant? Une nouvelle, une brillante carrière allaij; recommencer pour lui, telle que Fambition la plus ardente et la plus jeune pouvait à peine la concevoir et l'entreprendre. C'est que Fesprit de M. Barbé-Marbois était resté jeune en dépit de l'âge et du malheur ; Fexil avait bien trempé son ame, Fisolement et Fétude avaient doublé les forces de son intelligence et de sa raison. M. de Marbois était parti pour Fexil avec la réputation d'un administrateur habile et d'un orateur distingue ; il en était revenu homme d'État. C'est là le secret de cette haute fortune politique à laquelle il s'éleva du premier coup, car il était déjà ministre du gouvernement consulaire en 1801.
Il ne m'appartient pas de raconter sa vie depuis cette époque, ce serait sortir des limites qui me sont tracées par mon sujet môme. Je dois finir avec le Journal, d'un (Uqjorté, et ce journal finit en 1800. Mais cette histoire, que je n'ai pas le droit de raconter ici, mes lecteurs la connaissent, elle a été assez publi(jue et assez illustre. Dans toutes les circonstances , et parmi tous les orages qui ont rempli cette période de nos annales politiques, toujours M. Barbé-Marbois a été vu au poste où jiouvaienl être le mieux défendus les
lois et les intérêts du pays ; et qui le cliercherait aujourd'hui S retrouverait encore à ce poste de légalité et d'honneur le dernier survivant des déportés non jugés de Fructidor.
* Ceci était écrit en 1836. W. de Barbé-Marbois est mort l'année suivante.
LE GENÉUAL ALLARD '.
Arrivée du général Allard à l'aris. — Son portrait. — Son histoire. — M;idaiiic Allard. — Coudition des femmes à Lahorc— Education des enfants. — Torlrait de Rungct-Sing, sou caracli-rè et ses js'OiUs. — Histoire du diamant de Cabboul. — La justice à Laliore. — Prc-jugés religieux du peuple: les Fakirs. — L'armée; système de recrutement et d'approvisionnement militaires. — Singuliers duels.
15 oclobre 1855.
li y a quelque part, en Asie, vers le 50^ degré de latitude, entre l'Inde britannique et la Perse, un pays que nous connaissons fort peu, quoiqu'il soit très-peuplé, très-riche, trèsindustrieux, et à peu près aussi étendu que la France. Ce pays, dessiné en delta par la jonction de l'Indus et du Sutledge, couronné vers le nord par les cimes verdoyantes de
^ J'ai public dans le Journal des Débats, en 1835 et 1836, une série d'articles sur le •,'énéral Allard, pendant le si'jour que te brave otlicier a fait à Paris,
Je recueille aujourd'hui quelques-unes de ces rapides esquisses comme un .souvenir qui n'est peut-être pas complètement dépourvu d'inlérel, quoique le général AUird n'existe plus et quoique le royaume de I.aliore, où il a si noblement représenté le nom françai*. ne soit plus aujourd'hui (ju'une province de l'empire anglais dans l'Inde. Toulel'ois, je n'ai rien ajouté, rien retranché au texte primitif. Je donne mes articles tels qu'ils ont paru, négligeant de les fondre ensemble par des transitions et de i itcr des autorités quand je raconte des faits étranges. Mon autorité, c'est le général Allard, ni plus ni moins. J(! n'en veux pas d'aulie. «A beau
l'Himalaya, habité par une population belliqueuse et entreprenante, s'appelle le royaume de Lahore*.
Il y a moins de quarante ans, ce royaume n'avait pas de nom ; il n'existait pas. Une multitude de petits princes, pillards et rapaces, mais indépendants les uns des autres, espèce de féodalité anarchique et violente, se partageaient ces belles provinces et les dévastaient par la guerre et le brigandage ; en sorte que cette riche contrée, si admirablement située entre deux grands empires, au centre d'un vaste continent, avec des débouchés nombreux et des frontières naturelles, elle à qui des oracles, qu'elle pourra croire longtemps menteurs, avaient prédit qu'elle deviendrait la nation la plus puissante de l'Asie, voyait s'ajourner et se perdre, faute d'un lien qui réunît toutes ses forces, faute d'un chef (|ui sût la faire respecter, toute l'importance politique qu'elle pouvait justement se promettre.
, Aujourd'hui ce pays a un chef qui a réuni sous un même pouvoir toutes ces principautés anarchiques et dissidentes; ce pays est un royaume qui a près de vingt millions d'habitants, une armée considérable, une artillerie nombreuse, des fonderies et des arsenaux, un gouvernement, des finances, et dont l'importance est telle, que la Compagnie des Indes, qui convoite aujourd'hui le cours de l'Indus, et qui l'aurait pris de vive force il y a quarante ans, ne songe plus
mentir qui vient de loin, » dit-on; mais ceux qui ne viennent pas de loin, et qui, comme moi, parlent de pays lointains, sont encore bien plus à leur aise. Je n'ai pas accepté pour moi cette facilite Je n'ai pas avance un fait dont la parole du général Aliard ne me fût garante; et si j'ai commis quelques erreurs, c'est que mes souvenirs m'ont trompé.
^ Le royaume de Lahore, autrement dit le Punjaub (Pen-Jab, Penta- Polamis), à cause des cinq grands cours d'eau qui le traversent et le fertilisent, est divisé en deux provinces qui portent le nom de leurs capitales, Lahore et Cachemyr, villes magniliques situées auniilieu de vastes campagnes qui sont séparées i)ar deux longues chaînes de montagnes. Les Sykes forment le fond de la population de lette contiéc, Le souverain du pays pi.'rte le titre de Rajah, Maharajah.
LE GÉNÉRAL AILAUD. 293
à s*en assurer Tavantage contre les chances d'une invasion russe que par une aîliance en bonne forme avec le souverain de cette contrée.
Deux hommes ont surtout contribué à fonder la puissance actuelle du royaume de Lahore. L'un est liunjet-Sing, le roi de Lahore et de Cachemyr, le vainqueur de tous les petits princes souverains qui s'agitaient entre l' Indus et le Sutledge; Taulre est un de nos compatriotes, un des officiers de notre vieille armée impériale, M.Allard, aujourd'hui généralissime des forces militaires de Runjet-Sing.
M. Allard est depuis quelques mois en France, depuis quelques jours à Paris, et je me félicite de pouvoir donnera nos lecteurs quelques détails sur cet homme vraiment remarquable, non moins que sur le curieux pays oii il a transporté, il y a seize ans, notre organisation militaire, le respect de notre nom, notre uniforme et notre drapeau.
Le général Allard est âgé de cinquante ans. C'est un homme d'une taille moyenne, d'une belle ligure, d'une physionomie douce et fière; son langage est net et précis, sa voix très-agréablement accentuée, son ton modeste. Il porte une longue barbe blanche qui se détache sur des moustaches et des favoris noirs. Ses cheveux sont gris, mais tout son extérieur annonce la force d'une maturité puissante, et ses yeux brillent d'un éclat et d'une vivacité extraordinaires. M. Allard est un type achevé de ces races d'élite nées pour le commandement militaire, vouées à toutes les aventures et à tous les dangers, et qui portent, dans l'accomplissement de la destinée la plus périlleuse, cette quiétude et cette sérénité qui semblent n'appartenir qu'aux humbles fonctions et aux tranquilles habitudes de la vie civile. Comme représentant de l'esprit français, le général Allard en a également toutes les allures vives et faciles, toute la franchise, toute la bienveillante causticité, toute la chaleureuse exaliatiiwi. tout le naturel, toute la verve; seule-
ment cette verve se contient, elle s'arrête à propos; elle obéit, elle est disciplinée.
Le général Allard avait été attaché à l'état-major du maréchal Bnine. Il quitta la France après le crime d'Avignon. Se trouvant plus tard à Livourne, il avait formé le projet de se rendre en Amérique, et il avait déjà payé son passage à bord d'une frégate de FUnion, lorsqu'un officier italien, qui cherchait fortune, l'entraîna en Egypte. M. Allard ne trouva dans cette terre promise, au lieu des ressources qu'il y attendait, qu'un assez froid accueil et la peste. II traversa l'isthme et gagna la Perse. A Ispahan, M. Allard fut accueilli avec une grande distinction par Abbas-Mirza, qui lui conféra le titre et le traitement de colonel, et lui promit un régiment qu'il ne lui donna jamais. Par bonheur, il y avait à la cour d'Ispahan un vieux roi de Cabboul, à qui son frère avait crevé les deux yeux après s'être emparé de son trône ; et ce vieux roi, homme d'expérience et de bon conseil, dit à M. Allard qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Cabboul est situé entre la Perse et la principauté de Cachemyr. M. Allard s'y rendit, et de fait il y avait là un roi qui aurait payé cher les services militaires d'un officier français. Mais à peine établi à Cabboul, il apprit qu'à deux cents lieues plus loin un chef audacieux, politique habile, s'occupait de fonder un royaume, et ouvrait ainsi une vaste carrière au génie entreprenant et au courage infatigable qui distinguent éminemment notre compatriote. Cabboul, c'était à peu près le chemin de Lahore, résidence de Runjet-Sing. M. Allard courut à Lahore. Il obtint en peu de temps la confiance du Piajah. On lui donna d'abord quelques hommes à discipliner, puis il en eut une centaine; ce fut bientôt une pépinière excellente d'officiers instructeurs pour toute l'armée. Après avoir discipliné cent homme, M. Allard organisa un régiment, puis une brigade, puis une division ; son crédit croissait avec le nombre
lie ses soldats; la confiance du rajah s'élargissait, pour ainsi dire, comme les cadres de son armée. Cette armée devint bientôt la terreur des petits princes dissidents qui disputaient à Runjet-Sing la souveraineté du royaume de Lahore ; ils furent tous successivement assiégés dans leurs fortins, traqués dans leurs retraites, battus en rase campagne, ou laillés en pièces dans les ravins et dans les défilés de leurs montagnes. Pas un ne résista, et au bout de quelques années Runjet-Sing fut le seul roi de cet empire. C'était le triomphe de la discipline française ; aussi M. Âllard fut-il comblé d'honneurs et de biens; il eut un palais à Lahore, une armée de serviteurs à ses ordres, un régiment pour escorte; il épousa une princesse, fille ou nièce du roi (je ne sais lequel); enfin, nommé généralissime des armées du royaume, il devint, après Runjet-Sing, le personnage le plus important, le plus absolu et le plus puissant de cette vaste contrée. Telle fut la fortune du général Allard.
M. Allard n'est venu en France que pour peu de temps. Ses enfants y resteront pour être élevés dans la religion catholique et recevoir une éducation complètement française. Sa femme, qu'il a laissée à Saint-Tropez, dans le déparlement du Yar, éprouve, dit-on, une grande impatience de repasser les mers; car elle ne peut s'accoutumer à notre manière de vivre ; nos usages la révoltent; elle ne comprend rien à la liberté que nous laissons à nos femmes; elle blâme surtout la tolérance qui leur permet de montrer leur visage à tout venant. Madame Allard est, en un mot, une personne toute dévouée aux usages et aux pratiques de sa religion et de son pays, et qui paraît très-disposée à faire bon marché de la supériorité tant vantée du nôtre*.
* Depuis la mort de sonmnri, madame Allard est revenue s établir avec ses enfants à Saint-Tropez, où elle jouit du respect qui est dA à son nom et à ses f|iialités personnelles. (1854.)
«296 VOYAGES ET VOVAGBURS.
La condition des femmes, dans le royaume de Laliore, ressemble cependant beaucoup à ce que nous savons d(^ Texistence accordée aux femmes de la religion musulmane dans les contrées de l'Orient ; c'est une variété de la même espèce. Les femmes de Labore sont élevées dans une ignorance parfaite de toutes cboses; elles ne savent guère que manier Taiguille et faire de la tapisserie. Elles vivent dans une réclusion absolue, ne voyant jamais le ciel que du haut des terrasses de leurs maisons, ou, quand elles se promènent, du fond de leurs palanquins ouverts par le baut; en sorte, disait le général Allard, qu'elles n'aperçoivent jamais Tborizon. Runjet-Sing a un grand nombre de femmes; soit qu'il fasse la guerre, soit qu'il voyage, un détachement de ses concubines l'accompagne. A la chasse môme, pendant ces longues expéditions contre les lions et les tigres qui durent des mois entiers, et qui sont remplies d'aventures et d'accidents de toute sorte, les femmes du roi suivent son escorte dans des palanquins bien défendus, de droite et de gauche, contre l'indiscrète curiosité des hommes. Le général Allard prétend que les femmes de Lahore ne s'ennuient pas à mener cette vie-là ; et le motif qu'il en donne, c'est qu'elles passent presque toute la journée à leur toilette. C'est une étrange chose que cette toilette; elles ont d'admirables cheveux noirs qu'elles peignent et démêlent pendant des heures entières, et qu'elles teignent en rouge quand elles veulent plaire; leurs mains et leurs pieds reçoivent aussi cette teinture ; c'est une grande affaire, et tout leur temps y passe. Elles marchent pieds nus, comme c'est l'usage de l'Orient, dans l'intérieur des appartements. Elles laissent à la porte leurs babouches brodées de soie et d'or, et foulent sous leurs pieds les plus riches tapis du monde.
Leurs enfants ne reçoivent aucune éducation intellectuelle; ils n'apprennent ni à lire, ni à écrire. Pour les notions du bien et du mal, on les abandonne à leur instinct
LE fi KNKR Al. ALLA RI). 207
naturel ; syslèmo d'éducation qui explique peut-être pourquoi il y a un si bon nombre de voleurs et de bandits dans le royaume de Laliore. A huit ans les enfants excellent à monter à cheval, à conduire un éléphant, à tirer des coups de fusil; encore quelques années, et ce sont d'excel lentes recrues pour le général Âllard.
Runjet-Sing n'est pas plus lettré que ses sujets, il ne fait aucun cas de la science pour lui-même; mais il sait merveilleusement employer et s'approprier celle des autres. C'est un homme de cinquante-six ans; il est fort laid, borgne comme Annibal, robuste, actif, très-débauché, trèsguerrier, d'un courage à l'épreuve, d'une tolérance admirable. Quand le général Allard voulut quitter Lahore, le roi fut mécontent ; il opposa une longue résistance au projet de son favori : « Laisse-moi du moins tes enfants, lui dit-il enfin ; je serai sûr alors que tu reviendras les cbercher. » — a Mes enfants! mais c'est pour eux que je vais en France! car c'est en France seulement qu'ils pourront être élevés dans les pratiques de leur culte et suivant le vœu de leur religion. » — A ces mots le roi ne résista plus. « Puisque tu me parles de religion, ajouta-til, je n'ai plus rien à opposer à ton désir ; c'est une affaire de conscience ; chacun est maître de suivre la religion qui lui convient, et c'est un devoir d'obéir à ses commandements. ïu peux partir. » Pendant qu'il prononçait ces derniers mots, sa physionomie portait l'empreinte d'une vive émotion. Il parut cependant réfléchir quelques moments encore; on aurait dit qu'il hésitait à donner au général Allard le baiser d'adieu ; puis il se jeta dans ses bras, en versant de grosses larmes, et il le congédia par ces mots : « Allons, adieu; va-t'en ! »
Runjet-Sing n'est donc pas, comme on le voit, un roi tout à fait sauvage. M. Allard a vu souvent ses ministres, dont quelques-uns appartiennent à la religion musulmane, se lever au niilieu d'un conseil, interrompre leur gracieux
maître, pour aller accomplir au bout de la salle quelque cérémonie prescrite parTheure qui sonnait en ce moment; le roi ne disait mot, et attendait avec une patience admirable que tout leur salamalec fût fini.
Runjet-Sing a plusieurs passions dont une seule suffirait à le ruiner s'il n'était prodigieusement riche. Nous avons vu qu'il aimait les femmes ; il a aussi une grande passion pour la chasse ; mais il est fou de pierres précieuses et de beaux chevaux. Il apprit un jour (Jacquemont raconte aussi, je crois, cette aventure dans sa correspondance) qu'il existait un très-beau cheval dans une province voisine dépendant de la partie du royaume de Cabboul qu'il n'a pas encore conquise; des espions furent envoyés pour s'assurer de l'existence du cheval et du lieu où il se trouvait. Une fois cette double certitude obtenue, Runjet-Sing mit dix mille hommes en campagne, traversa plusieurs provinces, dépensa quelques millions; on se tirailla, on se battit, jusqu'à ce que le merveilleux coursier fût entré dans son écurie. Maintenant, voici comment il devint possesseur du plus beau diamant du monde. Un roi de Cabboul (ces pauvres rois de Cabboul sont les souffre-douleurs prédestinés de Runjet- Sing) ; un de ces princes avait la réputation de posséder un diamant célèbre qui avait appartenu au Grand Mogol, et qui passe pour le plus gros qui ait jamais existé. Notre ré(jent, dit M. Allard, n'est qu'un diamant très-bourgeois à côté de celui-là. Runjet-Sing convoitait depuis longtemps le royal bijou. Il attira le roi de Cabboul à sa cour, et une fois maître de sa personne, il demanda son diamant. Le roi fit mine de résister ; mais, après bien des manœuvres, il céda. Voihà Runjet-Sing maître du magnifique joyau ; il le donna à un joaillier pour être monté ; mais,ô surprise! u fureur! c'était tout simplement un morceau de cristal que le roi de Cabboul lui avait livré. Runjet-Sing fait'inveslir son palais ; on le visite, on le fouille dans tous les sens; les recherches sonr
LE GKNKHAI. ALLARD. 299
longtemps infructueuses, lorsque enfin, un esclave du roi ayant vendu le secret de son maître, le diamant fut trouvé au milieu des cendres d'un foyer. Depuis ce temps-là Runjet- Sing le porte comme un trophée de victoire, attaché à un brassard d'or. Aux jours de parade, plusieurs autres diamants, d'une grosseur extraordinaire, s'élèvent en brillantes aigrettes au-dessus de sa tête. Aussi peut-on dire que Técrin de Runjet-Singest le plus riche et le mieux garni qui soit au monde. Quand on songe, après cela, qu'il campe habituellement sous des tentes drapées avec les plus fins cachemires de son royaume, qu'il foule aux pieds les plus soyeux tapis de la Perse, on peut se faire une idée du luxe que déploient ces souverains que nous serions tentés de croire barbares, parce qu'ils n'ont pas appris à lire dans la grammaire de Lhomond.
Runjet-Sing ne sait pas lire, ni lui ni ses fils; mais il n'en est pas moins le haut justicier de son royaume, et M. Allard nous assure qu'il fait, en toute occasion, bonne et prompte justice. Voici de quelle manière est organisé ce département : chaque village a un chef civil qui est chargé de juger les causés d'une médiocre importance; pour les affaires plus graves, c'est le chef civil d'une circonscription plus étendue (|ui décide ; montez un degré de plus, c'est le roi qui juge. Toute personne peut arriver jusqu'au roi et l'entretenir de ses griefs et de ses affaires. Il y a un garde de la porte de Sa Majesté qui annonce les solliciteurs. Si le roi ne peut recevoir, il dit : « A demain ! » Un enfant qui est sans asile, un malheureux qui est sans pain , viennent demander des secours au rajah, et ils en obtiennent s'ils paraissent dignes (le pitié. Runjet-Sing a une sagacité merveilleuse pour juger les hommes, et il se trompe rarement.
Dans ce pays barbare on ne tue personne de par la loi. On coupe quelquefois le nez et les oreilles aux délinquants, mais jamais la tête. IJn autre châtiment usité, c'est la mutilation
des poings. Dans les cas graves, ou si vous avez péché par récidive, on vous coupe le lendon d'Achille. M. Allard vit un malheureux que Runjet-Sing condamna à ce supplice. C'était un voleur qui avait eu les deux poings coupés pour avoir exercé ses brigandages sur les grands chemins. Privé de ses deux mains, cet homme, d'une vocation évidemment irrésistible, n'en avait pas moins continué son métier; il s'était fait attacher une lance au bras droit, du gauche il tenait la bride de son cheval, et il courait ainsi les roules, rançonnant les passants ; il fut arrêté et conduit devant le roi, qui lui fit couper le tendon d'Achille. Ainsi mutilé, il fut obligé de se contenter de la pension que Runjet-Sing paye à tous les malheureux que sa justice a mis ainsi hors d'état de gagner leur vie aux dépens de celle des autres.
J'éprouvais une anxiété douloureuse en demandant au général Allard si Runjet-Sing avait, à l'exemple des Anglais, aboli l'affreuse coutume de brûleries femmes après la mort de leurs maris ; car je prévoyais la réponse. Non, Runjet- Sing, qui a toutes les sortes de courage, n'a pas eu celui-là ; il n'a pas osé affronter les préjugés religieux de son peuple. On brûle des femmes, et les femmes se brûlent dans le royaume de Lahore, tout comme autrefois dans l'Inde britannique, où ces horribles sacrifices ont si longtemps excité l'indignation des Anglais et la colère de nos philosophes du dernier siècle. Les femmes se brûlent dans les États de Runjet-Sing, et elles s'en font honneur. Runjet-Sing lui-même a deux femmes qui sont désignées pour se brûler après sa mort. C'est une superstition qui résistera longtemps à toutes les tentatives , à toutes les remontrances, à tous les efforts, puisqu'elle résiste au plus puissant de tous les instincts, l'instinct de la conservation et l'amour de la vie. Le général Allard lui-même y a échoué. Il apprit un jour que la euve d'un de ses officiers était résolue à se brûler. Il la fit venir, et la menaça de s'opposer de vive force à ce suicide
insensé. Le lendemain, tous sesolTiciersse rendirent chez lui en corps, et lui représentèrent, avec toutes les formes du respect le plus humble, qu'ils étaient prêts à lui obéir en tout ce qui concernait le service militaire, mais qu'ils ne pouvaient accepter sa loi dans une affaire de conscience et de religion. L'héroïque veuve fut brûlée. Le général Allard fut témoin d'un de ces sacrifices. La victime était une fort belle femme, encore jeune. Elle s'approcha du bûcher, tranquille en apparence, mais le visage tout rouge de la lutte que la nature livrait intérieurement au devoir. Elle dit quelques paroles qui furent avidement recueillies comme des oracles infaillibles, novissima verha ! Elle était couverte de bijoux et dans la plus belle toilette. Elle monta sur le bûcher et s'y étendit, au milieu des cris de joie des assistants et d'une musique étourdissante ; mais un des morceaux de bois qui formaient le bûcher dépassait les autres ; elle se sentit gênée, se releva, souleva le tapis sur lequel elle s'était étendue, rétablit le niveau, et se recoucha. Au môme instant, on éleva sur son corps une montagne de fagots, on y répandit de l'huile, on y mit le feu. Le général Allard contemplait cette scène aussi horrible qu'étrange, du haut de son éléphant. Il vit périr cette malheureuse, qui ne poussa pas un cri. L'assistance paraissait fort édifiée.
Un autre sujet d'édification pour les âmes dévotes, dans ce pays, c'est le dévouement religieux des fakirs qui, pour conserver toute leur vie une attitude de prière, s'attachent les bras aux branches d'un arbre, et restent six mois durant dans celte posture, jusqu'à ce que, leurs muscles étant roidis et desstîchés, il ne leur soit plus possible d'en changer. Alors ce sont de saints personnages, que tout le monde .se fait un devoir de nourrir; en sorte qu'ils deviennent trèsgras. Quelques-uns de ces fakirs .^ont de fort mauvais garnements, et ils conservent leurs bras pour les armer de longs fusils à mèches, et détrousser les voyageurs sur les routes.
Jacquemont s'en plaint amèrement dans ses lettres. C'est ainsi qu'on abuse des meilleures choses.
J'ai peu parlé de l'armée du roi de Lahore, quoique le général Allard en ait fait devant moi une longue et intéressante description ; mais c'est que cette armée, c'est tout simplement une armée française, avec son uniforme, son fusil, sa giberne, sa théorie, son école de peloton et son drapeau. M. Allard a transporté là , sur les bords du Sutledge, nos régiments de l'Empire, grenadiers, hussards, dragons, infanterie, compagnies d'élite, tout, jusqu'aux commandements militaires qui se font en français'. C'est là la merveille qu'il me faudrait raconter. Mais dire ce qu'il a fallu de patience, de résolution, de courage, de sagacité et d'industrie pour amener un tel résultat, m'entraînerait beaucoup trop loin. Au lieu de montrer en quoi l'armée du roi de Lahore ressemble à la nôtre, j'aime donc mieux pour aujourd'hui signaler quelques différences. Elles permettront de juger du reste.
Tout recrutement se fait par voie d'engagement volontaire; mais, le peuple étant très-guerrier, et le métier de soldat éiant le meilleur de tous, les enrôlements abondent. Les officiers recruteurs n'ont que la peine de refuser. Aussi, quand le roi de Lahore a besoin d'augmenter son armée, on peut bien dire de lui qu'il n'a qu'à frapper du pied la
* M. le général Allard a vu Jacquemont à Laliore; il l'a reçu chez lui; il l'a fêté; il lui a ménagé avec une adresse admirable les surprises les plus extraordinaires. Mais celle qui charma le plus Jacquemont, ce lut la suivante : il était à table avec le général Allard; celui-ci venait de donner ordre de faire avancer une compagnie d'infanterie pour garderie pavillon où logeait son hôte. La compagnie, étant arrivée, Jacquemont entendit l'officier qui criait à sa troupe: Peloton, halte!... Front!... Adroite alignement!... Reposez vos armes!... Formez les faisceaux!... Qu'on jujie de son étonnement et de sa joie d'entendre la langue de son pays djins la bouche de ce sauvage apprivoisé, et de voir ces automates indiens e\écnler avec tant de précision des commandements français 1