‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854 (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · LE GK.NÉUAI. ALLAI», D · texte numérisé non relu

LE GK.NÉUAI. ALLAI», D

terre, et qu'il en sort, grâce à M. Allard, des bataillons tout formés.

Le système d'approvisionnement de l'armée est le plus simple qui soit au monde ; le gouvernement ne s'en mêle pas. Les soldats sont payés à tant de roupies par mois, environ vingt francs pour les fantassins, et le double pour les cavaliers; avec cette solde, ils sont obligés de pourvoir euxmêmes à leur nourriture. S'ils font la guerre, ils sont suivis par une bande de marchands et de débitants de toute espèce qui voyagent à leurs frais et vendent pour leur compte, sans que le chef de l'armée s'occupe d'eux, autrement que pour entretenir la police et le bon ordre dans ces caravansérails ambulants. Les cavaliers ont des domestiques montés comme eux, et qui vont chercher le fourrage pour les chevaux. La facilité avec laquelle une armée de dix et même de vingt mille hommes, arrivant dans un pays qui paraît n'offrir aucune ressource, et où il semble qu'elle va mourir de faim ; la facilité, dis-je, avec laquelle cette armée se trouve approvisionnée en quelques heures est, suivant le récit du général Allard, une chose merveilleuse à voir, et qui a permis aux troupes du roi de Lahore d'entreprendre dos marches extraordinaires et de s'aventurer dans des contrées tout à fait inconnues, sans jamais souffrir des privalions qui, dans d'autres pays et même dans les plus civilis(is, sont si funestes à la discipline militaire. Je ne veux pas dire pour cela que le système d'approvisionnement des armées de Runjet-Sing soit praticable dans notre Europe; non, sans doute ; nos soldats et nos chevaux sont plus difficiles et plus exigeants que ceux de Lahore; mais ce système est bon puisqu'il réussit, quelque différent qu'il soit du nôtre.

Les troupes de Runjet-Sing ne portent pas le shako français. Le très-incommode chapeau à trois cornes n'a pas non plus passé le Sutledge. Les soldats pt Ips officiers portent le

turban, avec les cheveux longs ci entrelacés dans des plis de cachemire. Les cheveux, c'est la véritable coquetterie des hommes, c'est leur parure; ils y attachent une idée de force et de puissance, et les entretiennent avec un soin religieux. Il en est de même de la barbe, on n'est pas un homme sans barbe; jeune ou vieux, il faut qu'elle descende en flots d'ébène ou d'argent sur la poitrine. Le général Allard en a une fort belle qu'il a apportée en France, et qu'il relève adroitement derrière ses oreilles pendant le repas. Son uniforme (petite tenue) est à peu près celui d'un officier général français; sa coiffure, une casquette légère à ganses d'or, d'une forme élégante et commode.

Le duel n'est pas d'usage dans l'armée de Runjet-Sing, j'entends le duel militaire, l'épée ou le pistolet à la main.

— Mais comment vos officiers vident-ils leurs querelles? demandai-je au général Al lard.

— Hélas! hélas! me répondit-il en faisant un mouvement significatif avec le poing, c'est ainsi qu'ils vident leurs différends. J'ai eu beau insinuer devant eux, avec toutes les précautions nécessaires, qu'il y avait, pour donner satisfaction à un adversaire, un moyen plus digne de gens qui portent l'épée, un moyen employé par toutes les nations civilisées de l'Europe ; j'ai perdu ma peine, le coup de poing a prévalu, et ils continuent à s'assommer comme des bœufs...

Pour compléter le tableau des différences que je viens de signaler entre l'armée française de Runjet-Sing et la nôtre, il faudrait les demander à la religion, à la politique, au climat, et parcourir encore une vaste carrière; mais je m'arrête. Le général Allard doit me trouver bien assez indiscret comme cela. Ce qui m'excusera auprès de lui ', c'estque je

* Le général Allard me sut beaucoup de gré de ces communicalions faites au public à son sujet, et il me traita toujours depuis comme un «imi.

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n'ai vraiment pu résister au désir d'appeler l'attention de nos lecteurs sur les titres qu'a conservés cet homme remarquable, si justement honoré dans l'Inde, à l'estime et à la considération de son pays.

Accueil fait en France au général Allard. — Nouveaux détails sur Runjel-Sing. Noblesse militaire. — Bataille de Pishaur. — Revue annuelle de l'armée.— Administration du royaume; receveurs généraux; Parlement; ministres. — Mépris de Runjet-Sing pour les gens de lettres. — Liberté du commerce. — Perception ûe rimpût. - Runjet-Sing, homme privé; sa cai-sette; dîners du roi. — r,oufuni''s singulières. —Pourquoi le général Allard retourne à I.ahore.

10 novembre 1835.

Je vais continuer à donner quelques détails sur le royaume de Lahore, sur son roi, sur le général Allard. Ceux qui m'ont reproché d'avoir été indiscret la première fois que j'ai parlé de notre brave compatriote, et qui se sont alarmés pour lui (qui était fort tranquille) des conséquences po.ssibles (le mon récit très-véridique, peuvent prendre patience aujourd'hui: le général Allard a quitté Paris, et cette nouvelle indiscrétion, si c'en est une, sera la dernière.

C'est une justice à rendre h la société de Paris : elle a reçu le général Allard avec un intérêt plus vif que celui d'une frivole curiosité. Elle a senti tout ce qu'il y avait de noble et de respectable dans cette vie demeurée si française, en dépit de la distance et du temps, dans cette destinée d'un compatriote qui, transporté par la fortune sur les bords de rindus, et devenu le voisin du Grand Mogol, a voulu rester ce qu'il était à Moscou, à Lutzen et à Waterloo, un officier de la grande armée. La société de Paris a parfaitement compris cela, et elle a accueilli le général Allard comme un

i\m\, comme un frère, commo si vingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis son départ, comme si la grande armée était encore là, prête à passer la frontière, avec son empereur, ses maréchaux et ses aigles. Le général Allard a réveillé tous ces souvenirs, et on lui en a su gré ; car lui, il est étranger à tout ce qui s'est passé en France depuis vingt ans; nos luttes politiques, nos discordes, nos passions nouvelles, il a fallu tout lui raconter, tout lui dire. Pour lui, à Lahore, le temps a marché d'un pas rapide; mais il s'est arrêté à Paris. Les progrès que Part militaire a faits depuis Napoléon (on le dit du moins), le général Allard les ignore ; il date deTEmpire; il est un soldat de TEmpire; il représente au vrai l'esprit de cette mémorable époque, reléguée déjà depuis si longtemps dans l'histoire, et qui ne revivra plus que dans ces merveilleuses galeries du Musée national qui s'élève à Versailles.

C'est à ce point de vue qu'on s'est généralement placé à Paris pour juger M. Allard et pour lui faire fête ; et la sympathie, je le répète, y a été pour beaucoup plus que la curif/sité. Le roi a été des premiers à accueillir ce brave officier, et il Fa admis bien des fois à sa table, à ses entreliens, dans sa famille. Sa Majesté lui a accordé la croix de commandeur, en témoignage de sa royale satisfaction pour le caractère honorable qu'il a déployé aux Indes. Les ministres, les hauts fonctionnaires, les officiers de l'armée, tout ce que Paris renferme de personnes distinguées, s'est empressé autour de lui; et partout, dans les promenades, dans les spectacles, et jusque dans les rues, où sa longue barbe le faisait inévitablement reconnaître, il a été l'objet d'une attention souvent incommode, jamais importune, toujours bienveillante.

Il faut pourtant tout dire : le général Allard a été, pendant son séjour à Paris, exposé à une autre sorte d'empressement à tous égards moins agréable, quoi((ue la cause n'en

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lut pas moins llatteuse pour son amour-propre. Voici le fait: il y a à Paris une foule de gens, et dans le nombre de fort honorables, qui voudraient aller aux Indes. Aller aux Indes avec le général AUard, qui a appris Técole de bataillon à cinquante mille Indiens; aller aux Indes, où l'on croit trouver à chaque pas des palais de diamants, des forets de myrtes, des sacs de roupies et de joyeuses bayadères, la tentation était forte! On s'est donc précipité chez le général Allard ; pendant plus de quinze jours, il lui a fallu essuyer le feu de plusieurs centaines de solliciteurs, avocats, hommes de lettres, militaires, juges, pharmaciens (des pharmaciens surtout) S qui tous faisaient le siège de son domicile, armés de longues suppliques, de certificats homologués et d'apostilles respectables. Mais le général Allard a tenu ferme, et il n'emmènera personne. On croit, parce qu'un Français commande les armées de Runjet-Sing, que rien n'est plus facile pour un étranger, après avoir traversé les mers et franchi quatre cents lieues de pays dans Tlnde anglaise, que de passer le Sutledge. C'est une grande erreur. Runjel- Sing n'aime pas les étrangers; il se défie d'eux ; ce sont pour lui autant d'espions de la Russie ou de l'Angleterre; et en conséquence personne ne peut pénétrer dans le Punjaub sans une permission du roi, qui n'en donne jamais. Ceci me rappelle cet officier qui disait à ses soldats : «Vous pourrez sortir avec des permissions, mais, de par Dieu ! ne m'en demandez pas!)) Cependant Jacquemont passa le Sutledge; mais ce fut grâce à la recommandation du général Allnrd, qui eut encore beaucoup de peine à obtenir cette faveur. FA puis, Jacquemont ('?tait déjà célèbre à Lahore ; c'était l'enfant gâté de l'Inde britannique, et Runjet-Sing avait alors intérêt à caresser L. William Bentink. Mais depuis Bernier, qui visita la Pen-

^ Jacquemont raconte quo Runjet-Sing, roiib Lalioro, aime l)caucoup les (lron;ue<5, et qu'il en commande par centaines, qn'i' s'amuse à l'aire prendre à ses amis el à ses domestiques

tapotamide en 1663, jusqu'à l'époque du général Allard et jusqu'au voyage de Jacquemont, pas un étranger n'avait mis le pied sur la terre de Lahore; et c'est apparemment pour cela qu'elle était si mal connue et si mal jugée.

J'ai entendu accuser l'enthousiasme des premiers récils que j'ai faits, d'après les entretiens du général Allard; et j'en suis bien aise, puisque, d'un autre côté, on m'a reproché de déprécier et le pays et le roi qu'il a si utilement servis. Cette contradiction dans les reproches qu'on m'a adressés prouve peut-être que je n'ai mérité ni l'un ni l'autre. Je ne connaissais pas du tout Lahore avant que Jacquemont eût écrit; je le connaissais très-mal avant que le général Allard eût parlé. Aujourd'hui, je ne me crois pas trèssavant pour avoir saisi au vol quelques fugitives paroles d'une conversation rapide; mais, néanmoins, tout ce que j'ai recueilli de la bouche du général Allard, je le tiens pour vrai ; car jamais voyageur, venu de si lointains pays, n'a paru moins préoccupé du besoin de se faire valoir; jamais militaire ne fut si modeste, je dirai presque si timide en présence de la curiosité publique ; jamais destinée si remplie et si merveilleuse ne s'est racontée elle-même avec plus de naïveté, plus de bonhomie, plus de modération, plus de franchise !

11 est un seul point sur lequel j'oserais soupçonner la partialité du général Allard, si son opinion ne s'accordait d'ailleurs avec celle de Jacquemont, l'esprit le plus railleur et le plus sceptique qui ait jamais fait le voyage des Grandes- Indes. Le général Allard est un admirateur déterminé du roi de Lahore, de Runjet-Sing; et comme il témoigne une amitié sincère pour ce prince, comme il paraît animé de la plus vive reconnaissance pour ses bontés, comme il lui doit beaucoup, il m'aurait semblé juste de rabattre quelque chose du bien qu'il en dit, si le témoignage de l'officier général n'était, je le répète, de tout point confirmé par celui du na-

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turaliste. « C'est un Bonaparte en miniature, » écrit Jacquemont *. Et de tait, il existe de singuliers rapports, d'incroyables ressemblances entre le conquérant français et le prince indien. Je renonce au mérite facile de les signaler, pour en laisser le plaisir à mes lecteurs: je vais me contenter d'ajouter quelques traits au tableau que j'ai déjà tracé, et j'espère qu'il ne restera plus de doute après cela sur l'importance du personnage qui tient, en ce moment, les clefs de la grande porte par laquelle la Russie peut entrer dans rinde britannique.

Runjet-Sing est avant tout un soldat; il aime la guerre, il s'est élevé par la guerre, il commande au peuple le plus belliqueux de l'Inde. Mais ce n'est pas tout; bien différent de ces conquérants barbares qui n'ont fait que traverser leurs conquêtes, Runjet-Sing a voulu conserver les siennes; il a conquis pour posséder; il a été soldat pour devenir roi; monté sur le trône de Lahore, il a montre de l'habileté politique, un grand esprit d'organisation, de merveilleux instincts de gouvernement, et, dans les circonstances les plus difficiles, pour la solution des questions les plus ardues, un tact véritableiuent admirable. Vainqueur des princes indépendants qui se partageaient avant lui le pays de Lahore, et qui composaient l'ancienne noblesse, après l'avoir détruite dans l'ordre civil, où elle était oppressive, il l'a rétablie dans l'armée, où elle est accessible à tous. Tous ses principaux officiers sont de grands seigneurs. C'est donc une noblesse (jui lui doit tout et (jui lui est dévouée. Mais dans l'armée point de corps d'élite, point de garde royale; aucune trace de privilège-, Runjet-Sing n'a pas voulu blesser l'esprit d'égalité dans ses soldats. Les escadrons qui sont de garde auprès de sa personne, et qui, pendant tout le temps de leur service, sont nourris et indemnisés à ses frais, n'y restent qu'un

* Corres^jondaiicp, t i, |». 378.

nombre de jours limité, et il a bien soin de les faire remplacer exactement, «afin, dit-il, qu'il n'y ait pas de jaloux. » C'est là un axiome très-élémentaire en fait de gouvernement ; ne pas favoriser un corps militaire quelconque au préjudice des autres; et pourtant il a fallu une révolution en France pour faire triompher ce principe, avec bien d'autres. Cela semble tout naturel à Lahore.

Runjet-Sing est parvenu à créer aussi dans son armée ce que nous appelons ici le point d'honneur. Les officiers et les soldats sykes y sont très-sensibles; ils périssent pour sauver l'honneur de leur drapeau. Voici un fait que le général Allard m'a raconté. Un officier mahométan, déserteur de l'armée de Runjet-Sing, s'était jeté dans l'Afghanistan, et là il prêchait une croisade contre son ancien maître. Cet homme avait le don du prosélytisme; en outre, il était brave, audacieux, entreprenant. Au bout de quelques mois, il eut pour armée plus de cent mille âmes damnées, fanatisées |ar ses prophéties, et persuadées d'ailleurs que les biilles sykes ne les atteindraient pas: c'était une des promesses du musulman. Cependant Uunjet-Sing apprend le danger qui le menace de l'autre côté de l'Indus ; mais, trompé sur le nombre des insurgés, il se contente d'envoyer cinq mille cavaliers sykes pour défendre le passage du tteuve et châtier la révolte. Ils arrivent, ils traversent le lleuve au-dessous dePishaur, et vont se poster en lieu sûr à quelque distance. La nuit sa passe. Le lendemain, un déluge d'hommes et de chevaux inondait la plaine et les coteaux voisins: cent mille combattants se pressaient, dans un désordre menaçant, autour de la division syke, et tout espoir de résistance semblait perdu du premier coup. Cependant les cavaliers sykes ne renoncent pas à se défendre ; ils élèvent des retranchements et repoussent vigoureusement toutes les attaques. Quelques jours s'écoulent ainsi; mais les vivres commencent à manquer ;' plus d'herbe pour

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les chevaux; les chevaux meurent, et les hommes se soutiennent à peine. Dans cette extrémité, ils apprennent qu'une armée de dix mille hommes, commandée par le général Allard, arrive à leur secours; ils voient déjà, sur la rive opposée du fleuve, briller les aigrettes tricolores de leurs camarades, w A cette vue, dit le général, il sembla qu'au lieu de ressentir un mouvement de joie, ils en éprouvaient un de rage. « Ils se crurent déshonorés sans doute s'ils attendaient leur délivrance. Ils avaient des canons, ils les chargèrent à mitraille, et firent feu de toutes pièces en même temps dans les masses profondes de l'armée ennemie. Ce coup de désespoir réussit. Les insurgés tombaient par centaines ; la terreur se mit dans leurs rangs. Ils commencèrent à fuir avec un désordre effroyable, laissant leurs morts et leurs blessés, s'étouffant dans les défilés et dans les ravins, les plus faibles écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux, un grand nombre taillés en pièces par ce qu'il y avait encore de soldats sykes en étal de monter sur les chevaux qui restaient. Le carnage fut épouvantable. Le général Allard contemplait cette scène sur l'autre rive, et disait avec un grand sangfroid : «Les Français n'ont pas mieux fait à Iléliopolisî »

Quelquefois, quand ses généraux sont en campagne, Runjel-Sing a un singulier moyen de les piquer au jeu. Il leur fait dire secrètement, par message anonyme, qu'avec moitié moins de troupes l'affaire est possible, que le roi Ta dit. Et ce moyen est presque toujours infaillible; les généraux se piquent d'honneur, ils épargnent leur monde et battent l'ennemi.

Tous les ans, après la saison des pluies, l'armée de Runjet-Sing se rassemble dans une plaine immense pour être passée en revue par le roi. Il y a là presque toujours, tant de troupes disciplinées à la française que d'irrégulières, plus de deux cent mille hommes. Tous les ofliciers ont des parasols de dilTérenles couleurs; les uns les perlent; les

antres, crun rang plus élevé, les font porter par des coureurs qui suivent à pied tous les mouvements et toutes les allures du cheval. Ajoutez à cela les turbans de cachemire et les brillantes aigrettes qui forment la coiffure des soldats. De loin, dit le général AUard, c'est comme une prairie émaillée de fleurs. Presque toujours, après ces magnifiques champs de mai militaires, une expédition est décrétée. Heureux les généraux qui sont choisis et les régiments qui marchent en avant! 11 y a de l'argent, des grades, de Thonneur, des croix à gagner, tout comme chez nous!

Le général Allard a institué, à Tinstar de la Légion d'honneur, une décoration dont Runjet-Sing est fort avare : c'est la croix de Gourou-Goving-Sing, que l'on suspend à un ruban orange. Gourou-Goving-Sing est le grand prophète des Sykes, le fondateur de la religion du pays. Cette religion est un déisme pur, parfaitement dégagé de toute idolâtrie, de tout alliage, et qui a fait du peuple syke un des. plus tolérants de la terre.

Runjet-Sing aime à parler à ses soldats. Il a un beau langage, chaud de ton, d'images et de souvenirs. 11 se plaît à rappeler ses victoires et à en rapporter l'honneur à son armée. « Il y a un an, nous avons livré telle bataille, et grâce à votre courage nous avons vaincu. » C'est ainsi qu'il parle, comme les généraux les plus classiques de l'antiquité. Mais sa parole est vive, rapide, pittoresque, saccadée, tranchante; on voit qu'il n'a pas fait sa rhétorique.

Runjet-Sing accorde sa confiance entière à ses généraux ; il leur laisse faire la guerre, remporter des victoires, et il n'est pas jaloux. Il a donné au général Allard le commandement supérieur et absolu des soixante mille hommes dont se compose son armée régulière, et le général Allard ne lui cause pas d'ombrage. Mais, comme administrateur de son royaume, il veut être seul ; financier, percepteur, économiste, législateur, il eal seul, et ne permet pas qu'on mette la main à

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son emploi. Et ici pourtant nous allons admirer une de ces bizarres anomalies qui se rencontrent quelquefois dans Tliisloirc des hommes. Hunjet-Sing, par goût, par tempérament, |iar nécessité, le roi le plus absolu des Indes, a pourtant imaginé un mode de contrôle administratif qui ressemble fort aux pratiques du gouvernement constitutionnel. Voici comment : les provinces sont affermées aux chefs de Tarmée, qui en versent le revenu entre les mains du roi. Ce sont des receveurs généraux qui portent Tépaulette, et qui font leurs affaires le mieux qu'ils peuvent. Ce système avait un grave inconvérient, entre mille : il y avait à craindre (jue les provinces ne fussent victimes de Tavidité des fermiers, et qu'elles ne payassent un peu cher Thonneur d'être administrées par les lieutenants du roi. Runjet-Sing y a pourvu : tous les ans, les chefs civils des villages (et il faut les compter par milliers) se réunissent à Lahove, et sont admis à présenter leurs griefs au souverain du pays. C'est une assemblée imposante, et dans laquelle le roi fait preuve d'un esprit libéral et juste, en punissant par des amendes sévères les généraux coupables de malversation; mais ce qui est moins juste, c'est que les amendes profitent au trésor royal,

At lu, victrix provi.nciUj plcrasl

J'ai dit précédemment, je crois, que Runjet-Sing avait des ministres. C'est une erreur. Il a des secrétaires qui n'ont qu'une chose à faire : écrire sous sa dictée, lire et expédier des dépêches, ni plus ni moins; mais c'est là une grosse besogne. Tout arrive au cabinet du roi, tout en sort; toute décision a besoin de passer par là pour être exécutoire; la paix, la guerre, les linances, la diplomatie, tout se fait là. Le roi a son royaume dans sa tète, on pourrait dire aussi dans sa main ; rien ne lui écliappe, sa mémoire e^t sûre et son regard s'étend loin. La nuit, deux secrétaires veillent à

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sa poi'le.Coimneilnesaitpas écrire (et que Dieu Teii garde!), s'il lui vient une idée, s'il a besoin de prendre une note, d'arrêter au vol un souvenir, vite un secrétaire ! et il dicte. C'est bien lui qui « dicterait à quatre en styles différents. * Le général Allard Ta vu occuper ainsi plusieurs secrétaires à la fois, sans se douter que ce tour de force le faisait ressembler à César et à Napoléon. Les lettres qu'il a dictées pour la Compagnie des Indes britanniques sont des modèles. Le premier secrétaire du cabinet, qui est un homme éclairé, n'y trouvait rien à changer, et il assurait que son style à lui, son style lettré, n'aurait fait que gâter la simple et énergique concision de l'original.

Runjet-Sing professe un souverain mépris pour les gens de sa religion et de son pays qui savent écrire. Cette espèce d'hommes s'appelle monchis. Ils sont bien payés, mais ne jouissent pas, môme ailleurs que dans le palais du roi, d'une grande considération. Runjet-Sing en a toujours une vingtaine établis en demi-cercle dans son cabinet ou sous sa lente; ils sont assis à l'orientale, une écritoire dans la main, des papiers sur leurs genoux. Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, le roi dit au général Allard, en montrant

ses secrétaires : « Ce sont tous lils de ! » 11 était fort en

colère. A l'instant même, les monchis se levèrent respectueusement et firent un salut; puis reprirent leur place comme si de rien n'était. L'étiquette veut qu'ils se lèvent quand le roi parle d'eux. « Mais, à ce compte-là, reprit le général Allard, nous autres Européens, qui savons écrire, que sommes-nous donc? — Ah! quant à vous, dit le roi, vous êtes d'honnêtes gens; mais c'est parce que vous le voulez bien ! » Runjet-Sing faisait là une cruelle satire de la peine que nous prenons de donner de l'éducation à nos enfants. Mais, je l'ai dit, il était de mauvaise humeur ce jour-là.

Parlons un peu des principes économiques de Runjet-

Sing. Riirijet-Sing est persuadé que le meilleur système d'économie politique internationale, c'est la liberté du commerce. Aussi a-t-il ouvert ses marchés à l'Angleterre et à la Perse. C'est en vain que le général Allard, très-partisan du régime prohibitif, lui a conseillé de frapper de quelques droits les marchandises anglaises, et d'établir une ligne de douanes le long du poétique Hydaspe. Runjet-Sing n'a pas voulu, et ses raisons sont excellentes : « L'Angleterre, dit-il, m'envoie ses draps et sa soie ; mais elle reçoit mon coton, mes toiles blanches ; elle fait bon accueil à mes cachemires; elle est un excellent débouché pour mes mines de sel. Tout compte fait, j'y gagne. — Cela est fort bien pour le présent ; mais si l'Angleterre parvient à rendre l'Indus navigable et à en remonter le cours avec ses bateaux à vapeur, elle inondera de ses produits votre royaume tout entier. — Oui, répond Runjet-Sing, mais alors je défendrai à mon peuple de les acheter. »

En France, le système de perception de l'impôt est appuyé, pour ainsi dire, sur les différents degrés de la circonscription territoriale. La commune, le canton, l'arrondissement, le département , représentent autant d'échelons par lesquels l'argent des contribuables arrive incessamment au trésor public. Le système de Runjet-Sing est beaucoup plus simple. L'impôt se paye i^ar puits. Il y a des milliers de puits. Chaque puits représente une certaine étendue de terrains qu'il arrose; tous les domaines qui en dépendent payent en commun l'impôt au roi de Lahore; tant de puits, tant de revenus. Il n'y a pas à se tromper. Aussi Runjet- Sing ne se trompe jamais, il calcule avec une admirable facilité, et fait de mémoire des opérations d'arithmétique à étourdir un savant. L'avantage de son système, c'est qu'il sait, à un puits près, ce que le pays lui doit; et comme il a grand besoin d'argent pour ontretenir ses armées sur un pied respectable, comme il es! en onde, par .tfofil, un linan-

cier très-entreprenant et très-actif, on peut dire à la lettre, et sans métaphore, qu'il ne laisse pas dormir l'argent des contribuables auîond du puits.

Comme homme politique, tel est Runjet-Sing, tel du moins qu'il est permis de le juger d'après une si rapide et si imparfaite esquisse. Mais ce qui ressort avec éclat, tant de ces détails que de ceux que j'ai donnés précédemment, c'est que jamais roi parvenu, jamais soldai heureux, n'a été plus complètement l'artisan de sa fortune. Runjet-Sing doit beaucoup au général Allard ; oui, sans doute; mais notre compatriote tenait de Tinfluence déjà victorieuse, déjà établie du rajah de Lahore, le pouvoir qui lui a permis de faire tant de bien. Runjet-Sing a fondé un trône et a créé une dynastie; on peut dire aussi qu'il a créé une race d'hommes nouveaux, la race des Sykes, qui sont redevenus entre ses mains le peuple belliqueux et fier qui combattait avec Porus. C'est une grande chose après tout, que d'avoir fondé un royaume dont l'alliance est recherchée par l'Angleterre, et qui, sur toutes ses frontières, peut tenir en échec une armée d'Asie, et vendre chèrement sa conquêle à une invasion européenne. C'est aussi une gloire bien rare, ainsi que le remarque un historien anglais, que celle d'une pareille destinée « accomplie par les moyens les plus honorables, et sans qu'il en ait coûté à l'humanité une goutte do sang versé sur les échafauds. »

Comme homme privé, Runjet-Sing est bienveillant, miséricordieux, d'humeur joviale, incapable de ressentiment, mais non de colère. Il est violent, mais une bonne raison l'apaise, et il tend la main en signe de pardon. Souvent, s'il s'est emporté sans motif contre un de ses officiers, le lendemain ou le jour même, il lui envoie un cadeau et tout est fini. Le général Allard fut témoin d'une violente bourrasque que le colonel Ventura, son chef-d'état major et Français comme lui, eut à essuyer un jour sous la tente de

Piunjet-Sing. Ventura ne disait mol, car la colère du roi était grande. CependentM. Allard s'approcha, prit les mains (lu rajah, et il essayait ainsi de le calmer. Mais l'orage grondait de plus belle. Ventura parti, le roi laissa parler le général, et peut-être lui fut-il prouvé qu'il avait tort. Je ne sais; mais le lendemain le général reçut une lettre de Runjet-Sing. Le roi lui ordonnait d'amener Ventura ; que voulait-il, après la scène de la veille? Il voulait réparer ses torts, lui, le roi ; et il remit à Ventura un cadeau magnifique. N'est-il pas vrai que cela donne envie d'être grondé?

Le roi a une cassette pour les pauvres. Voici comment cette cassette se remplit : tous les mois, Runjet-Sing se fait peser ; il y a dans un des bassins de la balance, de l'or, de l'argent, des denrées, le poids du rajah. Le tout est pour les malheureux. Il est donc fort important, dans ce pays-là, que le roi soit gras; mais, par malheur, Runjet-Sing est fort maigre.

Le roi dîne seul ; mais ce n'est pas seulement un privilège de son rang, c'est une loi de sa religion. Il dîne accroupi sur ses talons, dans une position qui serait horriblement gênante de ce côté-ci de Tlndus. On lui sert, sur un tapis, dans des plats d'or et d'argent, une vingtaine de mets différents; il goûte de quelques-uns. Ses domestiques sont accroupis, à l'instar de leur maître, en face de lui, et le servent sans bouger de place. Seul, son chef de cuisine, qui est un gros homme tout rond, va et vient pendant le service. Ses officiers, (juand il leur permet d'assister à ses repas, sont debout, à quelque distance, et quelquefois il leur envoie (faveur insigne ! ) des mets de sa table dans des assiettes en feuilles; les assiettes d'or et d'argent ne sont que pour lui. Runjet-Sing est très-sobre; il n'a pas d'heure pour ses repas; il dîne quand il peut et où il peut, dans son jardin, sous sa tente, au milieu d'un pré, au coin d'un bois, rarement dans son palais, le plus souvent au milieu des lleurs, qu'il aime de

5t8 VOYAGES ET VOYAGEURS.

passion. Son gros cuisinier passe sa vie a courir après lui, à le poursuivre avec sa batterie par monts et par vaux, et quand il Ta trouvé, Runjet-Sing lui échappe encore, car il ne tient pas en place ; toujours à cheval, courant les champs, passant des revues, expédiant le travail des monchis, recevant, dictant, haranguant, le tout à la fois ; en sorte qu'il oublierait bien souvent de dîner si ses fourneaux ne couraient aussi vite que lui, et si l'honnête majordome n'était là. Runjet-Sing est, en résumé, un roi très-peu avancé dans la science du bien-vivre, et je le regarde comme incapable de faire jamais un menu passable et de tenir ce que nous appelons une bonne maison.

Au surplus, dans ce pays, le peuple est, Dieu me pardonne! d'une absurdité choquante en fait de repas. Cela tient à la religion. 11 y a des sectes où Ton dîne seul, d'autres où Ton dîne tout nu, hommes et femmes; il serait horriblement inconvenant de se présenter à leur table si l'on portait le moindre vêtement, fut-il de l'étoffe la plus légère ; la toile surtout est proscrite. Dans le nord, à Cachemyr, on permet aux femmes de cette secte extravagante de porter à table, quand il fait très-froid, des chemises de laine, mais voilà tout ; et les hommes religieux du pays trouvent que c'est bien assez. Voici une autre énormité : si vous passez, infidèle ou dissident, par un beau soleil, devant des gens d'une certaine secte et qu'ils soient à table, et si votre ombre vient à effleurer les mets placés devant eux, c'est là une impureté abominable ! Aussitôt ces gens se lèvent, les plats sont jetés aux chiens, et toute la famille va se laver pour faire disparaître cette souillure.

Je m'arrête, voici trop longtemps que je cause; et mes lecteurs en ont peut-être assez de Runjet-Sing et du Punjaub. Pour moi, j'aime Runjet-Sing ; je lui trouve une physionomie française, un esprit français, une activité, un génie, qui ne seraient peut-^Hre pas remarqués chez nous, où le "vnie court

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