‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854 (volume 2)Chapitre 7 sur 15 · LE HARAS DE POMPADOUR · texte numérisé non relu

LE HARAS DE POMPADOUR

Madame de Pompadour était si pressée! sa jeunesse déjà si loin ! le roi si ennuyé et si exigeant! On fit venir à grands frais du Périgord des pierres calcaires d'une taille facile, d'une blancheur éblouissante. Ces pierres, dont il ne reste que quelques débris, furent sans doute réunies en corps de bâtiment suivant les procédés pompeux de l'école d'architecture qui se signalait si tristement alors dans la construction des villa royales. Mais ces ruines attestent du moins que madame de Pompadour compensa par la richesse des ornements la pauvreté ambitieuse de la construction. Celles que j'ai vues semblent appartenir par la finesse et l'élégance du travail au plus bel âge de la renaissance : capricieuses arabesques, fleurs légères, chiffres entrelacés, animaux fabuleux, toutes ces fantaisies brillantes dénotent un ciseau exercé et un goût excellent, il paraît que l'intérieur du château n'était pas moins riche. S'il faut en croire un des historiens de Pompadour, M. de Laborderie, qui n'a malheureusement publié que quelques pages fort incomplètes dans un journal de province, « la chambre à coucher de la marquise était regardée comme un chef-3'œuvre de l'art. » La chapelle, adossée à ce sanctuaire profane, resplendissait d'ornements et de sculptures. L'autel était d'une magnificence éclatante. Sur un des côtés de l'enceinte, une peinture à fresque, d'une exécution remar(|uable, représentait la maîtresse de Louis XV en couches, son lit de douleur entouré du roi, de la reine et d'une foule de courtisans. \in face de ce tableau, un autre du même genre montrait monsieur et madame Lenormand d'Étiolés à genoux, prosternés,

et pleurant sur le tombeau de leur fille unique

Tel était le château que madame de Pompadour fit construire sur le point le plus élevé de sa belle terre du Limousin, et qui se dressait, si riche et si magnifique, à côté du vieux donjon, la face au nord, comme s'il eût voulu appeler par toutes ses fenêtres ouvertes et souriantes n lillustre in-

grat » qui lui préférait Versailles. Mais le roi n y vint pas, et la marquise mourut, de dépit peut-être, sans l'avoir achevé et sans Tavoir vu.

-Pai exhumé, de ces poudreuses archives du château de Pompadour, une lettre qui m'a d'abord frappé par une singulière coïncidence avec la vie et la destinée de la célèbre maîtresse de Louis XV. « Madame, écrit le signataire de celte pièce, j'ai reçu beaucoup de consolations en la lecture de la vostre et au récit que m'a faict celui qui me l'a rendue des grâces que Dieu vous faict et du bon estât de vostre maison pour le spirituel et pour le temporel. Plaise à sa bonté vous continuer ses faveurs et bénédictions, et vous donner toujours le moïen et la volonté de recognoistre les grandes obligations que vous avez de l'aimer et servir. Ne vous laisses point esblouir de l'esclat des biens et honneurs du monde; mais rendes en grâces à celui qui vous les donne libéralement, et uses-en pour la gloire et le salut de vostre âme. Ce n'est pas ce qui vous doit rendre heureuse, mais le bon usage que vous en feres, qui sera une grâce que Dieu vous fera, beaucoup pfiis grande sans comparaison que toute la prospérité temporelle. Vous estes née d'une mère qui vous a laissé des exemples de toutes les vertus qui sont les plus requises en une dame chrestienne. Si vous l'imites, comme je me le persuade, vous seres humble en vostre grandeur, dévotieuse parmi le tracas des affaires mondaines, charitable envers vostre prochain, notamment le peuple de vos terres ; et après tont,. vous aures un grand soing de vostre famille, afin que Dieu soit servi et honoré en vostre maison. Sa volonté soit faicte et la vostre toujours soubsmise à la sienne ; de quoi le suppliera, ce peu de vie qui lui reste, celui qui est, madame, vostre très-humble et très-obéissanf serviteur, Jean Pitard. »

Cette lettre porte pour adresse : A madame la marquise de Pompadour, et pour cachet le sceau du recteur du col-

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lége de Bordeaux, de la société de Jésus. Elle est sans date ; et c est pourquoi, après l'avoir lue une première fois, je me suis arrêté quelques minutes à l'idée d'un rapprochement qu'une plus sérieuse réflexion m'a depuis montré impossible. Quelle qu'elle soit, cette lettre m'a semblé assez curieuse pour être livrée aux conjectures de nos lecteurs, et elle servira au moins d'argument à ceux qui voudront essayer de croire que le château de Pompadour fut habité par la maîtresse de Louis XV.

Comment périt le château de la marquise? la révolution l'emporta. Une si riche proie devait tenter la cupidité des démolisseurs. Le château fut abattu, mis en pièces et vendu en détail. Roux-Fasillac présida à cette œuvre de vandalisme. Mais tandis que sa bande noire détruisait un monument qui n'avait pas quarante ans de date, le vieux manoir féodal résistait. Une incroyable fortune le protégea. Sa laideur avait servi aux projets de madame de Pompadour ; mais comment aurait-elle arrêté la hache des niveleurs qui ne cherchaient que du bois et du fer? Quoi qu'il en soit, le vieux château tint bon contre la tempête , il est encore debout aujourd'hui, et c'est à lui que se rattachent toute l'ancienne histoire et toute la véritable illustration de ce beau domaine.

Cette histoire est longue; pour en trouver le commencement, il faudrait remonter à Jules César, cet inévitable prédécesseur de tous nos châtelains féodaux, ce grand ingénieur de tous les camps romains de la Gaule, lui dont le souvenir couvre notre sol, dont le nom est inscrit d'office sur toutes nos ruines, du jour où leur antiquité fait' perdre la trace de leur origine. Jules César est donc le fondateur de Pompadour; les antiquaires le disent; pourquoi disputer? Gomme il se rendait dans l'Aquitaine, à la tête de son armée, le conquérant des Gaules, arrivé sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui Pompadour, trouva la position bonne, le pays

fertile, la vue admirable; il s'y arrêta, y construisit une forteresse, et très-vraisemblablement n'y revint plus. Plus tard, un gentilhomme milanais, qui se nommait Pompadoro, s'étant établi au milieu des ruines abandonnées de la forteresse de César, y vécut quelque temps misérable et leur laissa son nom obscur et harmonieux. Ce gentilhomme nous conduit jusqu'au onzième siècle. A cette époque, un nom fameux, Guy de Lastours, la Tête Noire, seigneur du Limousin, •étant en guerre avec la maison d'Hautefort, l'une des plus puissantes seigneuries du Périgord, eut l'idée de relever les ruines romaines de Pompadour et il s'y fortifia. D'Hautefort étant venu pour Tassiéger à la tête de ses vassaux, trouva les gens de Guy de Lastours rangés en bataille à peu de distance du château, dans un lieu où s'élevait une petite chapelle dédiée à saint Pierre. Les deux seigneurs en vinrent aux mains ; le combat fut sanglant. D'Hautefort, vaincu, se donna pourtant la consolation de détruire la chapelle de Saint- Pierre, humble témoin de sa défaite; mais Guy de Lastours la rebâtit avec magnificence, et dans des proportions trèsvastes, sur le lieu même de son triomphe. Dédiée à saint Martial, premier apôtre d'Aquitaine, elle conserva pourtant le nom tout guerrier qui rappelait l'époque et le motif de sa fondation, et elle est restée, sous le titre d'église d'Arnac {Arena, le champ de bataille), un des monuments remarquables et justement célèbres du moyen âge.

Guy de Lastours était un prince riche, vaillant, généreux, grand fondateur de monastères; il laissa de grands biens, un nombre considérable de chanoines dotés par lui, et une mémoire respectée dans toute l'étendue du Limousin. 11 fut tué dans un combat près de Limoges, le l*"" des calendes d'août 1046. Une femme lui succéda. Aalaarte, sa fille, mariée au vicomte de Limoges Adhémar, donna le jour à den\ intrépides batailleurs qui firent grand bruit dans le monde au temps des croisades. L'un d'eux mourut au siège de Jéru-

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