‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854Chapitre 10 sur 18 · LES EAUX DE PLOMBIÈRES · texte numérisé non relu

LES EAUX DE PLOMBIÈRES

Août 1852.

Plombières a été autrefois à la mode, et Plombières n'y est plus. 11 y a une raison, ou tout au moins une cause à cela : Plombières est aujourd'hui surpassé en fait d'élégance, de confort, de distractions et de plaisirs mondains par tous les établissements thermaux qui ont l'entreprise d'attirer le monde. Plombières ne s'est amélioré que par le côté pratique et sérieux; il n'a rien donné au luxe. 11 est devenu, sur beaucoup de points, hygiéniquement supérieur; il est resté, quant aux accessoires plus ou moins superflus (d'autres diront plus ou moins nécessaires), dans une immuable infériorité.

11 n'est pas besoin d'être médecin et d'écrire avec autorité, ainsi que l'a fait sur ce sujet même notre ami le docteur Donné *, pour s'apercevoir que Plombières a fait de trèsgrands progrès comme établissement thermal, dans le sens

* L'article de M. Donné a paru dans le Journal des Débats. J'ai souvenir de l'article, non de la date.

sérieux uu mot ; — et il n'est pas nécessaire non plus d'être excessivement mondain pour trouver qu'on ne s'y amuse guère, si par hasard on y vient pour s'amuser. Mais c'est qu'aujourd'hui les malades sont devenus si exigeants!... Autrefois, quand on avait quelque bonne maladie chronique à soigner, rhumatisme, gastro-entérite, obstruction du foie, de la rate, du pancréas ou du mésentère, on était modeste, on ne demandait qu'à guérir. Aujourd'hui on veut s'amuser en attendant, ou même au risque de retarder la guérison. Un voyage aux eaux était autrefois toute une affaire : on y arrivait par des chemins effroyables, on y habitait, quoi qu'en dise Montaigne, de sales masures; on y vivait d'eau claire, la seule chose qui n'y manquait pas, et on se félicitait de toutes ces épreuves (les Mémoires en font foi) si la santé était au bout. Aujourd'hui, si le bain ne vous offre pas la chance de quelque beau coup de lansquenet ou de quelque intrigue d'amour; s'il n'est pas l'occasion d'étaler un grand luxe de toilette et de coudoyer une demi -douzaine d'altesses royales, la santé n'est rien. — Amusez- nous d'abord, disent les gens du monde, vous nous guérirez après, si vous pouvez. — Plombières commence par le plus difficile. Il vous guérit, mais il s'arrête là, et vous envoie... vous promener ailleurs, si vous demandez davantage.

Ce n'est pas que Plombières manque d'agréments naturels ; il est peu de pays mieux situés. La ville, couchée sur la source même qui la fait vivre, et qu'elle semble couver comme un trésor, s'étend dans le creux d'une étroite vallée, toute retentissante de cascades, plutôt protégée que dominée par de vertes montagnes, d'où se répand alentom* la saine odeur des prairies suspendues au flanc des coteaux et des forêts séculaires qui les couronnent. Quatre grandes routes y aboutissent: celles de Remiremontet d'Épinal, au nord; celles de Luxeuil et de Saint-Loup, au sud; et chacune de ces routes est à elle seule une excursion délicieuse. Je ne dis mot de la Promenade des Darnes^, qui tient à la ville même, à l'entrée

* Ainsi nommée en souvenir de la protection qu'étendait sur tout le pays la riche abbaye de dames nobles, fondée, il y a plus de douze

de la route de Kemiremont. Cette promenade est charmante, et de tout ce qui peut y attirer les promeneurs, grands arbres, douce fraîcheur, ombre épaisse, verts gazons, eaux murmurantes, rien n'y manque, hormis quelques dossiers à des bancs moins rustiques. Rien n'y manque, et personne n'y vient. C'est là un des travers de la province : plus une promenade y est magnifique, moins elle est fréquentée. A Plombières, il n'y a guère non plus de milieu; on sort de la ville, ou on reste chez soi. Une fois dehors, il est vrai, les promeneurs n'ont que l'embarras du choix. Toute route mène à quelque sentier qui s'enfonce dans la vallée, court le long des torrents, s'égare dans les bois ou grimpe sur la montagne. Il en est qui vous mènent lentement, et par de fraîches allées, toutes remplies d'ombie et de mystère, jusqu'à des hauteurs prodigieuses d'où se découvrent tout à coup, comme à la Fontaine Stanislas (sans compter d'assez mauvais vers du chevalier de Boufflers), des perspectives infinies; d'autres qui descendent par des rampes rapides, habilement ménagées pour les voitures, dans de riches vallons, comme est celui qui, des ruines féodales de Fougerolles et du village de Laitre, conduit à la vallée des Roches et à l'antique et riante abbaye d'Hérival en traversant le val d'Ajol. Le val d'Ajol, baigné par les eaux de la Combeauté, n'a de comparable, dans mes souvenirs de voyageur, que la vallée d'Argelez sur le gave d'Azun, dans les Hautes-Pyrénées.

Que si vous êtes curieux de souvenirs historiques et d'archéologie pittoresque, arrêtez-vous un instant avant de descendre dans la plaine; l'horizon est là sans limites. Voici à droite, dans cette brume légère et bleuâtre qui les voile à peine, les verts coteaux de la Bourgogne; voici la côte d' Aigremont, qui se souvient d'Arioviste i ; en face ce sont les lieux témoins des pieuses extases de saint Golomban ; à gauche est Olichamp, où les Bourguignons furent vaincus en 1472, et les

siècles, sous la protection de saint Romaric. (Voir le Guide de M. Friry, tome II, page 6.) * Guide de M. Friry, tome I, pages 50 et suivantes.

paysans lorrains ont fait un proverbe, par allusion à cette déroute :

C'est comme tambours de Bom-gogne, Beaucoup de bruit, peu de besogne...

Les Bourguignons s'en sont bien souvenus depuis. Quant au val d'Ajol lui-même, il garde le souvenir de cet héroïque et infidèle Charles IV, qui osa résister à Richelieu, à Mazarin et à Louis XIV ; et M. Friry cite à ce propos une anecdote toute lorraine qu'il a trouvée dans un biographe contemporain. Je la cite à mon tour, parce qu'elle peint le vieux temps sans avoir vieilli :

Ce prince ne voulait pas laisser le camelot à la discrétion

du velours et de la soie. Il savait le dangereux sens que les praticiens, les procureurs et les avocats donnaient aux lois, les détours captieux qu'ils donnent aux causes, les emplâtres qu'ils appliquent aux maux pour les rendre plus cuisants et les entretenir, et surtout la torture qu'ils donnent à la bourse des clients pour en tirer le sang jusqu'à la dernière goutte... Un jour il rencontra aux portes de Nancy un vieil Vosgien qui y amenait deux de ses llls; il lui demanda ce qu'il voulait faire de ses deux garçons; et, comme il lui eut répondu qu'il les amenait aux études pour en faire des avocats qui démêlassent tant de mauvaises atfaires qu'il avait, — le duc eut peu d'égards à sa barbe blanche, et lui commanda de ramener ses fils à la garde de ses bœufs, lui disant que s'ils devenaient avocats, ils brouilleraient plus ses affaires qu'ils ne les nettoieraient, et qu'à la fin ils lui dévoreraient toute sa vosge...

Une lois sorti de Plombières, rien n'est donc plus facile, vous le voyez, que de multiplier ses jouissances pittoresques, de varier ses impressions, de satisfaire à la fois ses yeux et son esprit, de faire provision de souvenirs, d'appétit et d'érudition. Plombières est le centre d'un pays admirable, très-peu connu quoiqu'il soit à cent lieues de Paris, et dans lequel on peut faire de véritables voyages de découverte. Beaucoup de baigneurs, par exemple, vont chercher la rivière du Belliard à l'endroit où elle fait le périlleux et bruyant saut de la cuve; d'autres poussent jusqu'au pays de Gerardmer, naviguent sur son beau lac, et se procurent la satisfaction de s'asseoir sur

la pierre de Charlemagne ; quelques-uns vont voir le lever du soleil sur la cime granitique du ballon d'Alsace. Mais ce sont là de véritables expéditions ; les promeneurs moins entreprenants s'arrêtent au voisinage. Remiremont surtout les attire par Tantique renommée de ce chapitre de dames nobles, dont la première abbesse fut sainte Mactefelde, en 627, et la dernière, Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, en 1786; — longue et curieuse histoire, toute mêlée de passions et d'orgueil, de bienfaisance et de sainteté; histoire que M. Friry • raconte à merveille, où il n'oublie rien, ni les démêlés du chapitre avec le pouvoir séculier, ni les querelles intestines, ni les prétentions, ni les commérages, ni les projets de réforme avortés, ni les tentatives de clôture cénobitique repoussées à force ouverte ^, — et qu'il termine par un trait de maître . Louis XIV avait dû visiter un jour la basilique de Remiremont; le chapitre s'empressa de consulter Bossuet lui-même sur le cérémonial à suivre, (c ....Je ne hésiterois point à mettre un grand daix assez exhaussé sur le prie-Dieu du prince, leur répond l'illustre prélat. J'approuve le compliment en cet endroit, mais il doit être fort court et convenable à la modestie du sexe... » Et maintenant je reviens à Plombières.

J'ai dit, en commençant, que Plombières, comme établissement thermal, était en progrès. Nous sommes bien loin du temps, en effet, où Voltaire écrivait à M. Pallu, dans un accès de mauvaise humeur trop justifié :

* Dans le Gruide déjà cité.

1 « Et le 2 mai de cette année, le révérendisslme évêquo

et l'illustrissime abbesse, avec leur suite, se présentèrent devant la porte du cloître qui regarde la ville. Là étaient déjà arrivées et assemblées la dame doyenne, opposrc aux '^irétentions de la dame abbesse, et les cbanoinesses avec leurs servantes et une bonne partie du peuple de la ville. « Alors ledit évêque requit les ouvriers d'apporter les ven- » tillons pour les apposer aux portes du cloître, et en ce fesant, les- » dites dames ou bonne partie d'icelles vinrent publiquement heurter » de telle roideur le menuisier Démange et les ouvriers qui l'aidoienl » à porter, qu'ils furent contraints de les laisser tomber par terre, » sur lesquels Icsdites dames montèrent, aussitôt et les foulèrent nuxpeds. » (Procès-verbal d'enquête du 14 mai 1019.)

Du fond de cet antre pierreux.

Entre deux montagnes cornues.

Sous ua ciel noir et pluvieux.

Où les loiuierrcs orageux

Sont portés sur d'épaisses nues;

Près d'uu bain chaud, toujours crotté.

Plein d'une eau qui fume et bouillonne.

Où tout malade f.mpaqueté,

Et tout hypocondre entêté,

Qui sur son mal toujours raisonne,

Se baigne, s'enfume et se donne

La question pour la santé...

Aujourd'hui Plombières ne ressemble plus à ce portrait^ (railleurs peu flatte', qu'en a tracé Timpatient philosophe. Le progrès est manifeste. Ici pourtant il faut s'entendre. On a beaucoup fait; il reste beaucoup à faire. L'État, qui est le véritable régisseur des eaux, a mis la main à des amélioralions considérables. Mais le docteur Turck, qui représente à Plombières, et quelquefois avec une verve de jeune homme, le progrès en toute chos^, signale bien d'autres redressements indispensables, non-seulement dans l'intérêt des malades indigents, selon lui trop oubliés, mais aussi pour la bonne distribution des eaux thermales qui se perdent là faute d'emploi, tandis qu'ailleurs, comme à Vichy, c'est l'eau qui manque aux malades. M. le docteur Turck a d'excellentes idées sur tous ces points. Il a surtout raison quand il recommande à l'attention de l'autorité administrative l'entretien de ces merveilleux travaux de canalisation souterraine qui remontent aux premiers temps de Fère chrétienne, et où se retrouve encore, après dix-huit siècles, l'indestructible empreinte du génie romain. M. Turck y signale des dégradations sérieuses ^

1 Le conduit qui mène Teau de la grande source au bain

des Romains est rempli de fissures. L'eau qu'il devrait contenir s'échappe en partie dans la rivière et coule eu partie eu nappe sous la rue. Il est indispensable de faire un grand travail pour recueillir cette source et toutes celles ^perdues aujourd%ui sur les deux rives de VEau- Gronne, etc., etc.

(Du mode d'action des eaux minéro -thermales de Plombières, par M. Léopold Turck. Avant- propos, page xix.)

M. Beaulieu, qui a écrit sur Plombières quelques pages savantes et excellentes S et qui a visité ces travaux, les pieds dans Feau, la torche à la main, remarque que « quelques filets d'eau thermale qui ont réussi à s'ouvrir une issue à travers le béton, viennent se perdre dans le torrent, — Si Ton parcourt son ht à pieds nus, dit-il, il est facile de reconnaître, par la chaleur que Ton ressent, les places où ils jaillissent... » Plombières, en effet, a été à plusieurs reprises le théâtre de catastrophes redoutables qui l'ont maintes fois détruit de fond en comble. Un incendie au seizième siècle, une inondation en 1661, un tremblement de terre en 1682, un autre débordement de TEau-Gronne en 1770, tel est le martyrologe de cette ville, qu'une incroyable vitalité a toujours relevée de ses ruines. Après l'inondation de 1770 notamment (et c'est de cette époque que datent sa reconstruction moderne et ce caractère de régularité monumentale qui la distingue), Louis XV, voulant rebâtir Plombières, mit un impôt extraordinaire sur la Lorraine. La ville se releva; et on peut la croire aujourd'hui, le feu excepté, à l'abri des fléaux qui l'ont si souvent désolée, mais à une condition : l'entretien assidu des conduits souterrains de ses eaux thermales. Cette ville, qui vit de sa source (c'est un produit de près d'un million par année pour Plombières et ses environs), est minée par son torrent. On appelle ce torrent l'Eau-Gronne, et je comprends que l'attrait de chercher des étymologies ait fait rapporter ce mot au surnom sous lequel Apollon était honoré en Allemagne et en Ecosse^. « VJpollo-GranniiSf dit M. Friry, a été le protecteur des sources de l'Austrasie s'écoulant vers le Rhin, et de celles qui jailhssent dans la partie méridionale des montagnes des Vosges dont nous nous occupons... » Mais Plombières, resserré entre deux montagnes, couché sur le lit d'un torrent rapide, obligé d'exhausser les voûtes sur lesquelles ses maisons sont bâties, pour échapper au péril

A Antiquités (Us eaux minérales de Yichy, 'Plombières, Bains- et Niederbronn.

2 Voir le Bictionnoire de la Fable, article Grannus. Isidore appelle granni les longs cheveux des Goths.

des inondations et préserver de tout mélange les sources qui le font vivre ; — Plombières n'a qu'un ennemi, c'est son torrent. Quand le torrent monte^ quand il mugit, quand les flots se précipitent, quand l'eau gronde, M. Beaulieu a raison, c'est bien l'eau qui grogne. Le mot est moins savant. 11 est plus vrai. L'Eau-Gronne a renversé des maisons : on les a rebâties; elles sont aujourd'hui une richesse; mais n'est-il pas triste que l'église elle-même soit seule menacée désormais quand tout est debout, et que, pour réaliser la somme nécessaire à sa reconstruction, l'excellent et charitable curé de Plombières soit obligé de faire appel, par une loterie publique, à la piété des fidèles ? Il faut quatre-vingt mille francs pour reconquérir, sur les empiétements de l'Eau-Gronne, le terrain de Dieu. Nous jugerons, par le succès de cette pieuse entreprise, de la religion de ces contrées qui furent évangélisées, il y a douze siècles, par saint Romaric et saint Colomban.

Quoi qu'il en soit de ces réserves, à Plombières il n'y a qu'à louer dans les résultats de l'action administrative et dans l'intelligente direction qui est donnée à l'emploi de ces eaux merveilleuses. Plusieurs médecins y concourent. J'ai naturellement cité le premier, dans cette étude, celui d'entre eux qui a le plus écrit et qui a fait le plus parler de lui par l'active expansion de sa bienfaisance, la vivacité fougueuse de son style et la hardiesse de ses méthodes. Après lui, le docteur Hutin a fait un livre qui n'est pas moins consulté par les malades que par les touristes. L'inspecteur des eaux, l'habile docteur Garnier, est un homme beaucoup plus calme, et c'est à lui que M. Chomel envoie ses malades : c'est tout dire. Le docteur Garnier donne ses eaux pour ce qu'elles valent, et c'est beaucoup. Mais il n'en fait pas la panacée universelle. Ce ridicule est passé de mode à Plombières, et il n'y reviendra pas, quoi qu'on fasse et quoi qu'on écrive. Je trouve, dans quelques ouvrages de médecine thermale que j'ai là sous les yeux, des nomenclatures vraiment abusives des maladies que Plombières aurait charge de guérir ; pas une n'y manque. Plombières n'apas besoin de ce programme de Fontanarose. Ce qui fait la vertu de ses eaux (de récentes expériences y ont

fait découvrir de Tarsenic en dissolution), c'est leur chaleur naturelle, qui varie de trente-quatre à cinquante-deux degrés Réaumur, leur douceur onctueuse et pénétrante, et leur inaltérable pureté. Si j'osais donner ici l'avis du plus incompétent des juges en ce point, je dirais que les eaux de Plombières agissent par leur innocence même, et qu'avant d'y trouver de l'arsenic, pendant plusicm's siècles d'observation, d'analyso et d'expérimentations successives, on n'y a rien trouvé du tout. « Je dois faire remarquer, dit à ce propos M. Francœur, qu'il est vraiment impossible d'expliquer comment des eaux si peu chargées de principes étrmigers produisent des effets aussi marqués... » — a Les eaux de Plombières, écrit le docteur Constantin James, qui est maître en cette matière, les eaux de Plombières sont extrêmement peu minéralisées... Ce sont, chimiquement parlant, des eaux tellement insignifiantes, qu'on ne sait à quelle classe les rattacher. Et pourtant, par un désaccord que nous avons bien souvent l'occasion de noter, ces eaux jouissent des propriétés thérapeutiques les plus réelles et les plus importantes... »

Quel était donc le secret de leur efficacité? Personne ne le savait. Leur vertu seule n'était pas contestable ; et pendant longtemps cette incertitude au sujet de leur composition s'était étendue au régime même qui était prescrit pour en aider l'effet. Un certain mystère, une superstition qu'on eût dit empruntée en partie, comme le remarque très-bien M. Friry, « à l'astrologie judiciaire, » présidait au traitement qu'il fallait observer. Ainsi, tantôt on vous plongeait les malades dans l'eau jusqu'au menton et on vous les y laissait une journée entière; tantôt on permettait la boisson; — Voltaire, qui disait : « Je prendrai les eaux en n'y croyant pas, comme j'ai lu les Pères de l'Église, » Voltaire les buvait coupées avec du lait; — tantôt donc la boisson était permise, mais on interdisait le bain, ou on ne l'accordait qu'à certaines parties du corps. (( En 1613, du temps du médecin Berthemin, dit M. Friry, on se baignait tout debout dans les bains de Plombières. Les Allemands qui s'y rendaient demeuraient dans le bain tout le jour, y grenouillaient et y faisaient même appointer leur soupe quand ils se sentaient faibles. » Plus tard, à l'époque où vivait

dom Calmet (on a de lui un Traité des eaux de Plombières), « on se baignait avec beaucoup plus de pre'caution, on n'entrait dans Teau que jusqu'à mi-corps ou jusqu'à la poitrine, et on ne permettait pas d'y mettre les mains... » D'un autre côte', moitié religion, moiîié routine, la série septénaire avait prévalu dans Tadministration des eaux. On y consacrait vingt et un joui^, ni plus ni moins. Pourquoi vingt et un? On vous eût trouvé alors fort curieux de le demander, et aujourd'hui même chacun se soumet à ce vieil usage sans savoir pourquoi. Je trouve pourtant dans un livre imprimé à Raon-l'Étape (Vosges), par son auteur même, aujourd'hui imprimeur à Plombières, livre très-inconnu, très-sérieux et très-singulier, toute une théorie sur le chiffre 3 combiné avec le chiffre 7, qui est peut-être, quoique appliquée à un ordre d'idées fort différent et traitée avec une imperturbable gravité de style et de dialectique, l'explication de cet usage immémorial des vingt et un bains.

Dans le nombre sepi, écrit M. Docteur, se trouvent enfermées toutes les attributions caracîéristiques du feu élémentaire et du feu des esprits... Le nombre sep/, en effet, est un nombre privilégié de l'Ecriture sainte, et on voit dans ce livre divin qu'il forme en quelque sorte le pourtour ou l'encadrement de toutes les pensées de Dieu. C'est pour cela qu'il y a sejj/ jours dans la semaine, et que tout est mathématiquement calculé sur ce nombre dans les scènes pittoresques et scellées d'un cachet divin que nous présente l'Apocalypse. Du reste, nous devons dire que ce n'est point pour atteindre le chiffre sacramentel et tiguratif de l'Ecriture sainte que nous avons enclos dans le nombre sepî les formes caractéristiques de chaque agent matériel, mais que nous y avons été conduit par l'ordre même et la nature des divers phéno^pènes... Yingt et une actions se produisent donc dans l'univers pour produire toutes les merveilles que nous y voyons; et ces vingt et une actions, qui procèdent du nombre trois, se rencontrent avec la même régularité dans le monde des esprits i, etc.

Quoi qu'il en soit de ces coutumes dans le passé et de ces divagations dans le présent. Plombières n'en a pas moins été, à toutes les époques, un rendez-vous d'illustres malades, et il n'en a pas moins conservé ca clientèle sérieuse en dépit de la

1 La Théorie de la matière, pages 417, 41S.

mode qui entraîne ailleurs les souffrances superficielles et les malades peu convaincus. La liste serait longue des visiteiu'S de toute classe et de toute nation qui sont venus aux eaux de Plombières, depuis ce lieutenant de Ce'sar dont le chien les découvrit en s'y brûlant les pattes, jusqu'aux humbles bourgeois qui viennent y braver, en pleine piscine, les ardeurs de la canicule. Pourquoi y vient-on? Pourquoi Montaigne, Richelieu, Voltaire •, Boiifflers, pourquoi tant de personnages illustres y sont-ils venus dans tous les temps? 11 n'est guère possible de répondre à cette question que la liste de Fontanarose à la main. On vient à Plombières à peu près pour tout; mais on y revient rappelé par le souvenir de cette inexprimable douceur qu'on éprouve à s'y livrer aux tièdes caresses de sa naïade. Cela veut dire, en prose, qu'il n'est rien de plus voluptueusement agréable qu'un bain de Plombières. Quant aux agréments de la piscine, de ces bains en commun dont M. Francœur nous dit : « Qu'on y a les plaisirs de la société, de la conversation; que souvent mille plaisanteries, la gaieté et les chants abrègent la lenteur des heures qu'on y passe; » quant à ces plaisirs de la communauté et aux jouissances hydrosudopathiques du trou d'Enfer, j'en laisse la description à de plus éprouvés et de plus habiles.

Non mihi si linguap centum siut, oraque centum, Ferrea vox ! . . .

On vient donc à Plombières, malade, pour la guérison ; on y revient, guéri, pour le plaisir, j'entends le plaisir de s'y baigner; car Plombières, je l'ai dit plus haut, ne s'ingénie guère à vous en procurer d'autres. Plombières est une colonie de petits propriétaires hospitaliers qui ne vivent que pour

* Il faut lire dans la Correspondance de Voltaire (juin 1734) le récit du curieux séjour qu'il fit dans Tabbaye de Senonnes, en compagnie de dom Calmet, avant de se rendre à Plombières, où l'arrivée inopinée de Maupertuis, dont il fut prévenu par sa nièce, l'empêcha quelque temps de s'établir.

loger les gens, sécher leurs chemises de laine et leur faire la cuisine.

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.

Tout le monde, à Plombières, est rôtisseur plus ou moins, tout le monde est logeur. Les femmes qui brodent, les hommes qui poUssent le fer et l'acier avec un art délicat qui a rendu ces deux industries justement célèbres, ne sont que l'ornement de cette société dont les logeurs sont le fond résistant. c( C'est une bonne nation, libre, sensée, officieuse, » disait Montaigne en 1580; — race honnête et intelligente, dirai -je à mon tour, et serviable jusqu'au dévouement, celle de ces aubergistes-amateurs, nullement avides, cordialement polis, jamais envieux ni rivaux, personne ne cherchant à attirer la clientèle du voisin ni à disputer l'achalandage de sa maison ; si bien que vous n'êtes pas plutôt chez un de ces logeurs de Fâge d'or, que vous lui appartenez corps et âme. Vous chercheriez en vain un autre logis; la ville entière vous est fermée. Et désormais tu 711' appartiens! Vous êtes, s'il est permis de comparer la réalité à la fable, comme Robert sous la redoutable main de Bertram.

Par bonheur, Bertram est ici quelque bon homme d'hôte ou quelque femme attentive et vigilante qui ne vous laisse manquer de rien et qui vous fait la vie douce. La maison est petite mais agréable, piccola ma garbata; le linge est blanc, les lits sont moelleux ; vous êtes aux antipodes de l'élégance et du luxe, dans le royaume de la propreté. La table est abondante, la chère excessive, la pâtisserie succulente, l'entremets sucré foisonne, les truites et les anguilles font partie de l'ordinaire, et il ne tient qu'à vous d'être malade du régime si vous ne l'êtes de la maladie. Vous savez le mot de cet ancien : ce La table a tué plus de monde que l'épée » [plures gula qiiàm gladius). Les tables d'hôte à Plombières sont la contradiction permanente des prescriptions de la médecine thermale. Mais les truites de la Moselle se moquent de la Faculté, et le rôtisseur fait oublier le médecin. « On mange trop à Plombières, » dit énergiquement M. Francœur, et il a raison.

Mais que faire en un gîte, à moins que l'on n'y songe?

Et que faire à Plombières, après s'être baigné, si on n'y mangeait pas? Aussi combien de gens viennent à Plombières, de tous les départements voisins, uniquement pour aller boire du kirschenwasser coupé de lait à la fontaine Stanislas, et dîner à bon compte à la table d'hôte ! Combien de gens qui viennent y prendre leurs vacances par anticipation, sous prétexte de prendre les eaux, et qui en rapportent, après quelques semaines de ce régime pantagruélique, la gastrite qu'ils n'avaient pas ! J'ai eu la curiosité de chercher, sur les listes qui sont distribuées aux baigneurs, le point de départ des quinze cents voyageurs qui sont venus cette année à Plombières, depuis le commencement de juin jusqu'à ce jour. C'était le moyen de savoir comment se forment ces courants périodiques qui y amènent, presque à jour fixe, une si nombreuse clientèle. Sur cette liste, je vois des étrangers venus de tous les coins du monde, de Suisse, de Belgique, d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Irlande, des États-Unis, de la Nouvelle- Orléans; un baigneur même arrive de Smyrne, un autre de Sainte-Hélène ; — le tout ne s'élève pas à une cinquantaine, dont deux Anglais seulement. Quant à Paris, il n'a pas fourni au delà de deux cents baigneurs ; les départements éloignés, un nombre à peu près égal; tout le reste, c'est-à-dire les deux grands tiers de la population nomade de Plombières, venait des départements voisins : Meuse, Meurthe, Moselle ou Vosges. Plombières est, à proprement parler, la baignoire de la Lorraine.

Cela n'ôte rien à la vertu de ses eaux, à l'attrait de ses promenades, à l'agrément de son hospitalité ; — au contraire ; mais je cherchais, en commençant, pourquoi Plombières est encore si peu à la mode, tandis que d'autres établissements du même genre et d'une vertu moins éprouvée attirent la foule dorée des baigneurs de haut parage. Nous le savons maintenant. Plombières est un lieu de grande simplicité, de vie paisible, de guérison patiente, j'allais presque dire une terre d'innocence et d'égalité. Cette simplicité révolte quelques parvenus et inspire un profond mépris aux importants

et aux bégueules ; elle est acceptée par les gens du meilleur ton. On n'aime à Plombières ni le bruit, ni l'étalage, ni même le scandale. Si Ton y médit, c'est du bout des lèvres, ot si l'on y danse, c'est pour n'en pas perdre rhabitude. Telles sont les mœnrs des habitants de Plombières; on voit que ce sont les bonnes. Les bourgeois lorrains s'en arrangent. Les Parisiens et « les étrangers de distinction » (comme on appelle tous les étrangers qui vont aux eaux) demandent en général autre chose. Je n'y contredis pas. Une saison à Baden ou à Hombourg est une chose en soi fort amusante ; mais rien de plus calmant qu'une saison à Plombières. On ne trouve là ni ces prétentions mondaines, ni celte vie étourdissante, ni ces plaisirs somptueux, ni cette ostentation de la grandeur et de la richesse, ni tout ce bruit que fait l'orgueil de l'homme en regard de ses infirmités les plus faites pour le rabaisser. Plombières seulement pousse à l'excès peut-être ce dédain des mœurs élégantes et cette insouciance des plaisirs mondains. Son Casino est un fort beau bâtiment dû à la munificence du roi Stanislas, ce roi qu'on retrouve partout en Lorraine, et dont le peuple se souvient, n'en déplaise à M. Turck (ce n'est pas là une opinion, c'est un sentiment). Eh bien! pour avoir un bon orchestre, au lieu d'un mauvais, dans ces beaux salons, il suffirait d'y augmenter un peu la modique souscription dont on paye le droit d'y entrer. On aime mieux se passer de bonne musique que de bon marché. Le théâtre aussi a l'air d'avoir été constri.it pour les acteurs de M. Comte exclusivement, et la salle de concert est d'une surdité désespérante. On est donc réduit, pour tout plaisir, à part celui des promenades et des causeries avec quelques baigneurs préférés, — à la loterie du dimanche que la philanthropie municipale a instituée, qu'elle défraye largement avec les produits de l'industrie locale, et dont profitent les nombreux mdigents de la ville et du canton. Ce plaisir des âmes charitables manque d'entraînement pour les mondains.

Telle est, malgré tout, la physionomie de Plombières ; et puisse Plombières, même avec ce qui lui manque, la conserver encore longtemps! Plombières est aujourd'hui à quinze heures de Paris, et la route qui y conduit de Nancy à Remiremont,

en traversant la vallée de la Moselle, est une des plus riantes que je connaisse, une allée de parc sur le Lord d'une rivière. Qui sait ce que de pareilles facilités, venant en aide à tous les motifs de sérieuse hygiène qui attirent les baigneurs raisonnables à Plombières, peuvent ajouter à la vogue de cet incomparable séjour ! Plombières a eu la vogue autrefois quand le roi Stanislas y conduisait sa cour; quand l'impératrice Joséphine y venait chercher la santé et peut-être la consolation solitaire de cruels mécomptes; quand la duchesse d'Angoulême s'y arrêtait avec une prédilection manifeste; quand la duchesse d'Orléans, dans une si grande et si juste confiance de sa destinée, y venait passer un mois de cette fatale année 1842 qui a commencé les malheurs de la France!... Cette vogue que d'illustres patronages lui ont successivement donnée, un jour de fantaisie, un caprice de grande dame peut la rendre à Plombières. Mais ce que Plombières ne perdra jamais, si ce n'est par la fin du monde, c'est son riant paysage, ses fraîches montagnes, ses eaux fécondes et salutaires, sa population hospitalière et industrieuse ; et c'est tout cela qu'il lui importe de conserver sans altération et sans mélange.

Je termine ici cette revue plus pittoresque que littéraire. J'en demande pardon aux auteurs estimables que mon séjour à Plombières a faits pour un instant les justiciables de mon humble et insuffisante critique. Mais c'est un peu leur faute si j'ai oublié, par le plaisir de les lire, le soin de les juger; leurs livres m'ont fait pénétrer dans les secrets de cette intéressante contrée, et ce sont leurs livres qui m'auraient appris à l'aimer, si mon penchant ne m'y eût porté. Et maintenant, bergers, aux écluses ! voici l'eau qui déborde dans la prairie.

Glaudite jam rivos, pueri; sat prata biberunt.

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