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LES COURSES DE TAUREAUX A MADRID

Madrid, le 16 octobre 1846.

Toute l'Europe s'occupe de l'Espagne en ce moment,

monsieur ^, et l'Europe m sait pas que la chose dont l'Espagne s'occupe le plus de son côté, ce sont les combats de taureaux. Le mariage de la reine a paru une excellente occasion

1 Le directeur du Journal dts Débats.

de jeter sur la place quelques centaines de ces terribles animaux, escortés de leurs quadrilles, et Madrid s'est naturellement distingué dans ce concours de la tauromachie appliquée à la manifestation de la joie publique. Outre sa course [corrida) ordinaire de chaque lundi, qui réunit de douze à quinze mille spectateurs au cirque de la porte d'Alcala, Madrid donne en ce moment un série de représentations extraordinaires qui comprennent trois jours (la course est double chaque jour), et auxquelles assistent plus de trente mille spectateurs.

Faites le compte, monsieur^ et dites-moi si un peuple qui peut faire une pareille dépense de son loisir et de son argent est un peuple qui doive causer tant de soucis aux politiques. Mais passons. Nous sommes au milieu des fêtes. La fête dure depuis dix jours presque sans interruption, même la nuit, si ce n'est quand le vent d'autan se met de la partie et souffle sur les splendides illuminations de la ville. Si ce peuple cache au fond de son cœur des pensées sinistres et des projets révolutionnaires, comme c'est Favis de quelques écrivains de Londres et de Paris, il fait absolument comme le tyran bien connu de nos anciens mélodrames, « il dissimule ; » mais ce n'est pas, en ce moment du moins, pour mieux feindre ; c'est pour s'amuser. Occupons-nous donc, comme lui, de ses plaisirs.

Il n'y a, monsieur, entre un combat de taureaux tel que j'en ai vu successivement deux au cirque de la porte d'Alcala, et la représentation de ce jour, aucune espèce de rapports, du moins pour moi. L'im est une aifreuse boucherie, l'autre un magnifique coup d'oeil. Le cirque d'Alcala, c'est l'abattoir à l'état de spectacle. Le combat de la place May or, c'est une grande et curieuse manifestation de pompe royale et d'empressement populaire; c'est une arène ouverte à la force, à l'adresse et au courage des hommes et des chevaux. Les courses de la place Mayor s'appellent royales [funzion reale) ; elles n'ont lieu que dans un petit nombre de circonstances déterminées, l'avènement, la majorité et le mariage du roi ou de la reine, deux ou trois fois dans le cours des plus longs règnes. La cour et la ville en font les frais; mais, si j'en crois l'immense concours qu'attirent ces fêtes et le prix que se payent les moindres places, la recette doit dépasser de beaucoup

la dépense. Tous ces revenus de la tauromachie reçoivent du reste remploi le plus honorable : ils servent à l'entretien des hôpitaux. Ce qui vient du peuple retourne au peuple; ce que son de'sœuvrement a donné, sa vieillesse ou sa pauvreté le recueillent. Rien n'est plus sagement conçu et plus libéralement accompli. Mais il faut voir, monsieur, les alentours de la place Mayor et la place Mayor elle-même au moment de la fête. Imaginez d'abord qu'une ancienne tradition assure à la ville le privilège de disposer, au profit de la course, de toutes les fenêtres des maisons qui donnent sur cette place, laquelle forme un carré long et a une étendue immense. Imaginez que toutes les boutiques du rez-de-chaussée, qui sont fort nombreuses, sont condamnées, pendant tout le temps que durent les courses et leurs préliminaires, à une obscurité complète; car on élève un amphithéâtre de gradins jusqu'à la hauteur du premier étage; et la place Mayor, qui contient plus de douze cents fenêtres se trouve ainsi tout entière en interdit, expropriée pour cause de divertissement public. Mais personne ne se plaint, car tout le monde s'amuse. Les propriétaires finissent toujours par obtenir une place ou deux dans leur propre maison; les boutiquiers prennent leurs vacances; les gens qu'on chasse de chez eux au profit de la fête louent des stalles pour l'aller voir. On n'est pas de meilleure composition; et aussi bien, monsieur, je ne sais pas de trait plus singulier dans le caractère d'un peuple que celui-là. Il en est un autre cependant qui mérite d'être relevé : dans le plus grand empressement de ce plaisir national, au milieu de ce labyrinthe inextricable de petites rues qui enserrent la place Mayor, dans ces abords encombrés et sous ces galeries fermées au jour par ordre, trente mille spectateurs, munis de billets, sans parler de ceux qui n'en ont pas, circulent sans désordre, s'entassent sans cris, et finissent par se placer sans confusion et sans gendarmes. On dirait le chaos qui se débrouille de lui-même et sans l'intervention d'un dieu.

Le coup d'oeil que présente la place Mayor une fois qu'on est entré dans son enceinte est un des plus imposants qui se puissent décrire. La place, comme je l'ai dit, forme un carré régulier de deux cents mètres à peu près de longueur sur cent

cinquante de large ; sur ses quatre faces règne un portique auquel sont appuyés les premiers gradins de l'amphithéâtre ; au-dessus s'élèvent les maisons, construites sur un plan uniforme, dans tout le périmètre de la place, d'une architecture simple, mais élégante, et ornées de balcons à leurs trois étages. Au milieu, et sur le môme plan que les autres constructions, mais avec un singulier relief d'ornements sculptés et d'éclatantes peintures, se dresse le bâtiment réservé à la famille royale, et au front duquel brille en saillie un dais de velours et d'or magnifique. Ce bâtiment a été autrefois, m'a-t-on dit, le siège de la municipalité de Madrid et le rendez-vous de plus d'un prominciamenîo. C'est aujourd'hui la résidence de l'Académie d'histoire.

Au-dessus du dais royal flotte le pavillon espagnol. Au premier et au second étage des maisons, les balcons sont recouverts d'une immense tenture d'étoffe rouge pour le premier, jaune pour le second (on sait que ce sont les couleurs espagnoles), laquelle, relevée d'une frange d'argent, fait tout le tour de la place. Au troisième étage, c'est une bande bleue relevée d'or. Tous les balcons sont chargés de spectateurs; en arrière, et dans la largeur des fenêtres, se dressent des gradins d'un prix inférieur. L'amphithéâtre du rez-de-chaussée est comble. Tous les assistants sont vêtus de leurs habits de fête, et rien ne peut donner une idée de la bonne tenue, de la décence, du calme admirable qui régnent, avant l'ouverture de la course, au milieu de ces flots de spectateurs que contient à peine cet immense espace. Ce calme, il est vrai, va bient(3t laire place au déchaînement, de toutes les passions qui fermentent dans le cœur d'un véritable aficionado, et auxquelles le grand air, la foule, l'émotion et la contagion du spectacle donnent, dans ces représentations extraordinaires, une puissance irrésistible. Mais attendons : tous les préliminaires du spectacle ne sont pas réglés. 11 y faut le temps, et en Espagne on met le temps à toute chose, et surtout au plaisir.

Entre une troupe d'archers de la reine, deux cents hommes environ, qui vont se placer, sur trois rangs de. profondeur, en avant des gradins qui descendent sous la loge de Sa Majesté.

Cette troupe remplit le vide de la barrière qui partout ailleurs protège l'amphithéâtre contre les assauts du taureau furieux. C'est donc une barrière vivante qui s'étend là au lieu d'une barrière de bois, barrière héiissée de piques et formée avec les poitrines de braves soldats. La reine peut être tranquille, elle est bien gardée.

A gauche de la loge royale, on voit le toril. C/est l'endroit où les taureaux sont gardés dans des cages sans jour et d'où ils se précipitent dans l'arène. Au-dessus se place l'orchestre, qui règle le combat, sonne la mort et la victoire. En face du balcon royal se voit le m'atadero, c'est-à-dire l'issue par laquelle sont entraînés les cadavres attachés au croc; ce sont les gémonies des animaux. L'infirmerie destinée aux hommes était cachée au rez-de-chaussée d'une maison à l'angle gauche de la place.

La reine Isabelle, accompagnée du prince son époux, venait d'arriver. Elle s'était assise dans sa loge, formée d'un long balcon régnant sur dix fenêtres de face, la reine Christine et l'infant don François de Paule à sa droite ; à gauche le roi, la duchesse de Montpensiei', le duc de Montpensier et le duc d'Aumale. Des applaudissements qu'on peut bien appeler unanimes accueillent l'entrée de la reine et des princes français. L'assistance était complète ; on n'aurait pu placer dans cette immense enceinte le moindre des enfants de la plus petite école primaire de Madrid ; on n'aurait pas remarqué une tête, un regard, un geste, dans une autre direction que l'arène, vide en ce moment, mais toute pleine d'émotions à venir; enfin l'éclat et la douceur de la température, la splendeur du soleil déjà incliné Gur son couchant, les lignes si pures des <îonstrucUons dont les toits chargés de spectateurs dessinaieirt de sombres et curieuses silhouettes sur l'azur du ciel, la variété charmante des couleurs, la richesse des toilettes et des uniformes qu'on distinguait aux premières loges, et cette immense teinte noire formée par la foule des amphithéâtres, et au milieu de laquelle éclataient, comme des pierres précieuses, les yeux si expressifs, si animés et si brillants du peuple espagnol : tout cela formait un spectacle qui, je vous l'avoue, monsieur, au souvenir de ce que j'avais vu de rebutant à Id

porte d'Alcala, semblait devoir me tenir lieu et me consoler de tout ce qui allait suiwe. Le cadre était si riche, que je me serais volontiers passé du tableau. Mais silence ! la barrière s'ouvre sur le côté qui fait face à la loge royale. Un groupe de toreadores se forme en avant. Un d'eux se détache, court au balcon de la reine, met le genou en terre, et demande la permission de commencer la fête. Sa Majesté l'accorde d'un geste. On remarque que le quadrille des toreros porte cette fois, au lieu de la maniera des courses ordinaires, le vrai chapeau espagnol, en forme de demi- lune, coiffure au surplus fort incommode pour des gladiateurs.

La barrière s'ouvre de nouveau, et l'on voit entrer dans la place (l'arène) quatre voitures à six chevaux, précédées de piqueurs, et sur lesquelles brillent les éclatantes livrées et les antiques armoiries des plus grands noms d'Espagne : c'est le duc d'Altamira, le duc d'Abrantès, le duc d'Ossuna^ le duc d'Albe. Que viennent-ils faire? Ils ont revêtu le grand costume de cour et ceint Tépée comme pour une réception de chevaliers; leurs chevaux, couverts de harnais magnifiques, ont la crinière tressée d'or et la tète ornée de rubans et de roses pompadour. Une armée d'écuyers et de valets de pied les escorte. Les ducs défilent fièrement le long des barrières, et chacun d'eux s'arrête à son tour devant la loge royale. Que demandent-ils ?

C'est ici le moment de rendre compte d'un usage qui se rattache à la grande tauromachie espagnole. Les f'unziones reaies, outre l'avantage qu'elles ont de se distinguer tput à fait des courses ordinaires, soit par la magnificence de l'appareil, soit par le programme du spectacle, ont le privilège d'enrôler des picadores de distinction, fils de famille, officiers de l'armée, qu'attirent dans ce danger l'honneur et l'appât de la récompense promise au courage qui ose l'affronter. Les caballeros qui consentent à courir le risque d'une course aux taureaux en présence de la reine, un jour de fonction royale, reçoivent pour leur vie, s'ils échappent, une pension de huit mille réaux et le titre d'écuyers de Sa Majesté. L'amorce est friande, et on assure que les concurrents sont nombreux. Cela ne doit pas étonner d'un peuple aussi naturellement in-

répide que le peuple espagnol. Mais les conditions d'admission sont sévères ; il y faut un renom de vigueur et de courage incontesté, peut-être aussi un peu de faveur. Quoi qu'il en soit, chaque caballero de plam, comme on les appelle ^ je crois, est obligé de trouver un parrain qui le présente à la reine à l'entrée de la carrière, et qui se fait le répondant de sa loyauté et chevalerie. Les plus grands seigneurs se prêtent volontiers à la dépense et à la fatigue qui résulte pour eux de l'exercice de ce patronage, et font des frais considérables pour donner de l'éclat à leur apparition sur la place. C'est ce qui explique et la somptuosité du cortège dont je viens de donner une description affaiblie, et cette halte où nous avons laissé les voitures devant la loge de Sa Majesté.

Le duc-parrain en descend le premier et il offre la main au caballero qui l'accompagne. Tous deux s'inclinent devant la reine qui fait signe qu'elle consent, et ils remontent en voiture. Chaque voiture est suivie par un quadrille de gens du métier, picador es, chulos, banderilleros et espadas, vêtus de leurs plus beaux costumes, et, après avoir accompli la cérémonie du salut et de la présentation, défile le long des tablas (barrières), saluée elle-même par les applaudissements de la foule et les joyeuses fanfares de la musique officielle. Après le défilé des voitures, il y a celui des chevaux de selle, de ceux qui doivent courir sous le caballero, et affronter pour lui les redoutables cornes du taureau. Tous ces chevaux, au nombre de trente, viennent des écuries de la reine. Au lieu de ces tristes rossinantes, vouées (passez-moi le mot, il rend à peine la chose) à un étripaillement systématique et inévitable, qui figurent dans les courses ordinaires et en sont la honte et le dégoût, ce sont de nobles coursiers qui sauront se défendre, éviter le taureau, l'attaquer vigoureusement, affronter le danger ou le tourner, suivant les vicissitudes de la lutte, et qui mourront, s'il faut mourir, d'un tout autre air, au grand jour de cette arène triomphante, que sous le couteau du charnier ou sur la paille de l'abattoir.

Les chevaux de la reine, couverts de selles bleues et vertes, la crinière tressée aux couleurs du harnais, conduits par des palefreniers en livrées d'or, après avoir parcouru fièrement

la carrière, sont ramenés dans leurs écuries, moins les quatre qui doivent figurer les premiers ; et alors commence la course par le défilé des combattants. En tète, un peloton de hallebardiers en costume du seizième siècle; derrière, les caballeros de pla%a, à cheval, lance à la main. Le premier porte un manteau de velours bleu et des plumes blanches et jaunes à son chapeau ; le second, mi manteau vert, plumes vertes et blanches; le troisième, un manteau rouge, plumes de même couleur; le quatrième, un manteau vert et des plumes noires. Chacun d'eux a une épée suspendue à sa ceinture et qui bat les flancs du cheval. Les culottes et les bottines de peau, armées de longs éperons, complètent le costume. Entre chaque cavalier, marche à pied une sorte de comitiva, composée d'écuyers revêtus de manteaux bleus avec des capes rouges, portant sur une espèce de plastron les armoiries des seigneursducs, et suivis par un quadrille de toréador es de profession, lesquels ont chacun le costume de leur emploi. On sait que rien n'est plus élégant, plus brodé, plus pimpant et plus leste que Taccoutrement de ces hommes dont le métier est d'affronter une mort horrible, quatre fois par mois pour le moins, pendant les deux tiers de Tannée...

A la queue du cortège marchent les alguazils à cheval, couverts du manteau noir traditionnel, le chapeau à plumes sur la tête, la baguette de police à la mam; au lieu de saluer seuleuient la loge royale comme tous ceux qui les ont précédés, ils s'y arrêtent, forment une ligne de bataille en face des hallebardiers, les yeux fixés sur les personnes royales, immobiles et imperturbables, autant que le permet la fortune du combat; car il arrive vingt fois, pendant le cours de la joute, que le taureau se dirige avec des intentions perfides du côté de ces respectables surveillants de Tordre public, qui alors sont bien obligés de quitter la place avec toute sorte de confusion et de péripéties divertissantes; Tun est emporté par son cheval et perd son chapeau; Tautie perd la tête, ce qui est plus grave, et vide les arçons. Un d'eux, entraîné par une course rapide et effrénée,Jit trois fois le tour de Tarène, suspendu des deux mains à sa selle, et ne s'arrêta que pour tomber sous la corne du taureau. Par bonheur, un toréador

le sauva. Tous ces incidents excitent dans la foule un rire homérique, une hilarité foudroyante et des applaudissements furieux. Les alguazils, qui ont Tair d'être là pour l'oidre public, n'y sont en réalité que pour le plaisir de la multitude. Ce sent les niais et les paillasses du drame, avec cette différence que, faisant ce métier sans vocation décidée comme les paillasses ordinaires, ils n'en sont que plus amusants pour la foule. (( Cet âge est sans pitié ! » Cela peut se dire des peuples comme des enfants.

Après les alguazils viennent les attelages de nmles destinés à l'enlèvement des cadavres; des muletiers en veste de velours bleu relevé par deux rangs de boutons d'argent, conduisent comme pour une fête ces indociles pourvoyeurs du charnier, qui marchent trois par trois, richement enharnachés et agitant des colliers de sonnettes retentissantes.

Alors un des alguazils sort des rangs et met le genou en terre. Le pi'ésident de la funzion reale jette, du haut de la loge de Sa Majesté, les clefs du toril entourées de rubans roses. L'alguazil remonte à cheval, court au toril et remet les clefs au gardien. Au même instant sonne une fanfare; une nuée de pigeons de toutes couleurs s'échappe d'une volière et fuit à tire- d'aile par-dessus la tête des spectateurs, pendant que la porte du toril s'ouvre, et que, furieux d'une longue réclusion, l'œil hagard, la tête au vent, à la fois étonné et excité par le ciel éclatant, les cris de la foule et les couleurs ennemies qui étincellent au loin sur la place, le taureau se précipite, comme avide de livrer son dernier combat et de hâter sa dernière heure.

Le combat commence...

Les quatre premiers taureaux appartiennent de droit aux caballeros deplaza. Aussi sont-ils là tous les quatre, la lance au poing, le corps en avant, le genou rivé à la selle, l'œil fixé sur le redoutable ennemi qui s'avance. Quant à lui, du premier bond il a mis le désordre dans la place; les alguazils sont en fuite, les hallebardiers ont baissé leurs piques, les toreadores ont sauté la barrière ou se sont couchés à terre sous la protection des hallebardes; la terreur est partout... D'un second bond, le taureau aborde un des caballeros et le

renverse; d'un troisième coup de corne il blesse grièvement un cheval qui s'échappe emportant avec lui son cavalier. Jamais combat n'avait commencé avec des apparences plus teiTibles; et sans la retraite éperdue des alguazils qui entretenait la bonne humeur dans Tassistance, le drame semblait tourner au tragique. Le taureau poursuivait sa victoire ; mais il avait compté sans Romero.

Don Romero est un des officiers du régiment de la ïeine Christine. Il est jeune, hardi, d'une force et d'une adresse qu'on va juger à l'œuvre. 11 portait le manteau vert à la Henri 111 avec la toque aux plumes de même couleur. Il montait un cheval ardent et souple, qu'il maniait avec une grâce admirable en présence d'un si grand danger. Don Romero, voyant le taureau maître du terrain, pousse au monstre, comme l'Hippolyte de Racine, mais avec plus de succès. Du premier coup de lance sa défaite est assurée. Le fer est resté dans la plaie; l'animal pousse un mugissement affreux, et bientôt harcelé, tourmenté par la troupe des toréador es, livré à une rage impuissante, il succombe. Un coup de couteau l'achève. Les fanfares sonnent la victoire de don Romero, qui vient saluer la loge royale au milieu des applaudissements de la foule. Les aficionados font remarquer en ce moment aux spectateurs novices, comme moi, que toutes les règles de la tauromachie sont suspendues en l'honneur du cabaUero. C'est lui qui remplit, à cheval, )e rôle du matador. Tout le reste est sacrifié à son succès; et les plus renommés champions de la place, Montés lui-même, ne semblent en ce moment que des comparses chargés de l'escorter, de le faire valoir, de lui ménager des coups décisifs, et de célébrer ses vertus et son triomphe, comme un chœur de tragédie grecque.

Le taureau qui entre dans l'arène après ce premier combat avait la vie dure. Le caballero le frappe cinq fois de sa lance; l'animal ne tombe qu'au cinquième coup.

Le troisième taureau se précipite avec une telle fureur sur l'intrépide Romero qu'il renverse son cheval ; mais don Romero lui fait, en tombant et sans vider les arçons, une blessure mortelle. Le cheval se relève et le cavalier avec lui. Le taureau va tomber à quelques pas. Des applaudissements fié-

nétiques accueillent ce coup extraordinaire et presque unique dans les annales de la tauromactiie.

Enfin le même vainqueur mit fin à la lutte des caballeros en tuant de deux coups de sa lance le quatrième et dernier ennemi qui se présente. Ses compagnons^ blessés et désarçonnés, ont successivement j quitté la place. Lui seul a soutenu le combat jusqu'au bout, sans avoir ni souillé son manteau, ni laissé tomber sa toque, ni dérangé sa coiffure. Il ramène son cheval blessé, mais vainqueur, et, après avoir fait le tour de Tamphithéàtre au mJlieu des témoignages d'un enthousiasme universel, il se retire enfin sur un ordre gracieux de la reine, non sans avoir exécuté quelques voltes hardies avec radresse d'un cavalier accompli.

J'ai vu bien des ovations dramatiques dans ma vie, monsieur ; je n'ai rien vu de pareil au triomphe de Romero. 11 y a des capitaines qui ont gagné des batailles rangées, et qui n'ont pas reçu un tel accueil en rentrant dans leur pairie. Combien de héros qui ont contribué par leur courage et au prix de leur sang à l'indépendance de l'Espagne, et qui auraient pu être jaloux en ce moment de la gloire de Romero ! Pour moi, je savais un gré infini à ce cahallero de m'avoir sauvé l'horreur de ces boucheries officielles, en y transportant un genre d'intrépidité inattendue et chevaleresque qui se fait désirer dans ces fêtes sanglantes. La tauromachie venait d'avoir son carrousel héroïque. Ces scènes me reportaient par l'imagination aux plus vaillantes passes d'armes et aux plus nobles coups d'épée de nos aïeux. Mais ce n'était que le premier acte du drame; il en avait deux...

Madrid, le 17 octobre 1846.

Je vous ai donné, dans ma lettre d'hier, le récit

du premier acte de la course royale du 16. C'était l'acte héroïque. Ma tâche était facile. Elle est moins agréable aujourd'hui. Nous sortons de la tauromachie d'amateurs pour entrer

dans la tauromachie classique. Nous échappons à la fantaisie. La tradition et la routine nous saisissent. 11 n'y a plus à capituler avec elles. Bien qu'une course royale soit, en général, rimage très-effacée des combats ordinaires, de ceux où se plaît la foule et où triomphent les aficionados (dilettanti), tout s'y passe cependant avec ce respect de la règle et des précédents, qui est une des prétentions de la foule quand il s'agit de spectacles; et je n'oublierai jamais par quelle brutale explosion de sifflets fut accueillie Ventrée de la cour à une des dernières représentations de la porte d'Alcala, parce que cette entrée tarJive avait o])ligé le quadrille des toreros à faire une seconde fois sa procession par-devant la loge royale, en interrompant la couree : ce qui est contraire à la règle. Le peuple espagnol est formaliste par essence, et les amateurs de taureaux sont d'un purisme impitoyable. Chaque assemblée du cirque a son tribunal officieux qui juge les incidents de la lutte avec la dernière rigueur; et malheur à ceux qui tombent sous le coup de cette juridiction improvisée et inflexible !

Une fois rentrés dans la routine d'une course de taureaux ordinaire, rien de plus monotone, monsieur, pour les assistants étrangers, qu'un pareil spectacle. Voici, invariablement, les trois péripéties par lesquelles le drame est obligé de passer. On lâche un taureau qui, d'ordinaire, et après le coup de corne donné au sombrero de son gardien, marctie droit aux picadores rangés à cheval, la lance au poing, le long de la ba .iière et presque appuyés sur elle. Ces hommes sont bourrés de coton comme des mannequins et bardés de fer comme des croisés. L'animal décroche un, deux, quelquefois trois chevaux, suivant la force ou la fureur dont il est doué. Comme les picadores ne montent que des chevaux échappés à l'abattoir, aucun ne résiste; ils sont à peu près inlailliblement é ventres. Mais s'ils ne sont pas tués sur le coup, le picador remonte à cheval, et le voilà chevauchant de nouveau à l'encontre de la bête furieuse, et la provoquant de la lance pendant que sa monture traîne entre ses jambes ses entiailles ensanglantées. Un picador ne renonce à son cheval que quand il est tout à fait mort. C'est la règle, fondée sur l'exi-

gence du fournisseur. Souvent un cheval laissé pour mort sur la place est de nouveau attaqué et fouillé par le taureau. J'en vis un, au cirque de la porte d'Alcala^ que le taureau, d'un vigoureux coup de cornes, remit sur ses jambes. Le pauvre animal y resta quelques instants , jetant autour de lui et sur la foule indifférente son triste et morne regard. Il fit ainsi le tour de Tarène de l'air d'un ressuscité, marquant son passage par une rivière de sang, et puis on le vit tomber tout d'un coup pour ne plus se relever. Ces épisodes sont fréquents. Ils sauvent, mais d'une façon bien horrible, la monotonie du spectacle.

Mais voici le tour des banderilleros; c'est la seconde période de la course. Les banderillas sont des flèches aiguës, garnies de papier de couleur, que des hommes résolus enfoncent dans le cou du taureau pour l'exaspérer, le pousser à bout, et lasser sa fureur en l'excitant. Cette opération, qui semble périlleuse au prerifter abord, n'est cependant qu'un jeu pour ces coureurs agiles qui ne se font jamais faute d'une retraite rapide par-dessus la barrière, quand le taureau ne s'y prête pas. 11 y a plusieurs espèces de banderillas. A la course d'hier, les flèches étaient garnies de rubans, de fleurs ou de filets d'où s'échappaient des oiseaux; d'autres fois, quand le taureau est trop lâche, on lui met les banderillas de fuego : ce sont des artifices qui éclatent sur sa tète en fusées retentissantes, et qui jettent dans une colère inexprimable l'animal le plus résigné.

Ainsi livré au supplice d'une fatigue sans rciàche, d'une excitation sans pitié et d'une agonie sans rémission ; harcelé par les chulos, qui viennent incessamment secouer devant ses yeux leurs manteaux de toutes couleurs, par les cris de la foule, qui tour à tour le poursuit d'imprécations formidables s'il tait mine de se retirer, ou d'applaudissements frénétiques s'il défend son terrain avec vigueur; arrivé enfin à la troisième phase de cette lutte inégale, le taureau se trouve en face de son bourreau, celui qui est chargé du dénoûment de la pièce, qui autrefois se nommait matador, et qui aujourd'hui s'appelle espada (épée). C'est en etTet l'épée d'une main et la muleta (drap rouge) de l'autre, que le matador s'attaque

au taureau. Il n'y a pas deux manières de tuer un taureau : il faut le frapper en face, loyalement, noblement, d'une main ferme et d'un coup assuré. Il faut que l'épée aille droit au cœur, et qu'elle s'y enfonce jusqu'à la garde. C'est encore la règle, mais tous ne la suivent pas. C'est le nœud du drame. Un bras vigoureux et exercé peut seul le trancher. Car, d'une part, l'animal n'y met pas de bonne volonté, de l'autre les bons matadores sont rares. Le grand intérêt de la course se résume donc, dans ce moment suprême, la mort du taureau. Cette mort est quelquefois une boucherie, comme il est arrivé à la course royale d'hier, où un espada maladroit a donné plus de dix coups d'épée impuissants; alors la foule s'impatiente, elle siffle outrageusement, elle appelle à grands cris une lutte plus loyale et une fin plus prompte, mais le matador ne peut être remplacé devant son taureau; il tient au bout de son épée, comme sa propriété, ce dénoûment insaisissable, et c'est un grand ennui,^e l'avoue, quand cette péripétie se prolonge; mais le cas est rare.

A la course d'hier, trois espadas d'un haut renom se disputaient la faveur de la foule, et les dénoûments marchaient grand train. C'étaient tour à tour le célèbre Montés, le Ciclanero et le Cucharès. Ce dernier a tué son taureau d'un coup foudroyant derrière la tête. L'épée avait à peine touché, mais elle avait coupé la moelle épinière. L'animal est tombé comme frappé de la foudre; ce n'était qu'un coup d'épingle. Montés y a mis plus de façons. Après avoir salué la reine, il s'est avancé lentement vers le taureau avec le calme et l'aplomb d'un homme qui a gagné quatre millions de réaux à ce métier; et une fois en face de son redoutable ennemi, il l'a amusé quelque temps, puis tout à coup , par un mouvement horizontal de la main, d'une sûreté et d'une justesse remarquables, il lui a plongé l'épée tout entière dans la poitrine. Le taureau était mort.

Ce coup de Montés est fort estimé des amateurs. Rien ne peut d'ailleurs donner une idée de la sérénité parfaite avec laquelle cet habile matador accomplit son périlleux office. On comprend, à le voir, Fenlhousiasme de la foule, même si on ne le partage pas. Mais il faut savoir que le matador est pour

la foule espagnole une espèce de deus ex machina, celui qui tient dans sa main tout l'intérêt de la pièce, et auquel s'attachent toutes les passions engagées dans la lutte. Chacun a son matador préféré. Montés a un grand parti; le Ciclanero a le sien qui n'est pas moindre ; le Cucharès commence à les balancer tous les deux. Les jeunes épées font pâlir les vieilles. Encore une fois, monsieur, si on veut se rendre compte de l'intérêt, d'abord inexplicable, qu'un peuple intelligent, poli, loyal, qui aune littérature dramatique célèbre dans le monde entier, prend à ces scènes de carnage qui durent des jours entiers, au grand détriment de plaisirs plus civilisés et d'affaires plus sérieuses ; si on veut avoir le mot de cette énigme, il faut se figurer que le public espagnol est partagé, comme autrefois les spectateurs du cirque à Constantinople, en factions qui se disputent sur la prééminence des matadores et sur celle des taureaux, qui se prononcent avec passion pour ou contre tel pâturage, pour ou contre tel coup d'épée, et qui attachent au maintien des règles de la tauromachie ce respect jaloux qui semble en faire une des institutions du pays. C'est là peut-être qu'est le secret de cette insigne faveur dont jouissent encore, dans l'Espagne moderne et constitutionnelle, ces traditions d'une époque barbare. A Epsom et à Chantilly, cherchez (sans comparaison) ce qui passionne les sportsmen, vous verrez que ce n'est pas toujours la noble prétention de pousser au développement de la race chevaline. De même, à Madrid, demandez-vous pourquoi toutes les classes de la société, depuis les plus humbles jusqu'aux plus illustres, rivalisent d'entraînement pour les combats de taureaux. Vous trouverez qu'il entre dans cette passion beaucoup moins d'inspirations héroïques et de goûts sanguinaires que les llatteurs ou les envieux de la nation espagnole ne le supposent. Comment ! le peuple espagnol aurait besoin du retour périodique de ces boucheries pour rester brave ! Cela est absurde. Et, d'un autre côté, ce serait le goût du sang qui seul donnerait raison de ces spectacles; et le gouvernement d'un grand pays consentirait à les encourager et à les perpétuer pour cette fin ! Cela n'est pas moins impossible. Non, les combats de taureaux, jugés avec nos mœurs et nos habitudes françaises.

sont un spedacle horrible, rebutant, et, qui pis est, ennuyeux (quand ce n'est pas la reine qui les donne, comme celui d'hier). Mais le génie espagnol, inspiré par une longue tradition, y met ce qui nous échappe. Inclinons-nous devant ce mystère, ne cherchons pas à l'expliquer au détriment d'im pi^uple ami. Laissons-le rester Espagnol dans la mesure où il lui plaît de l'être, avec ce mélange de fierté, de politesse, d'humeur jalouse et d'instincts violents qui le caractérisent à un si haut point. De notre coté, restons Français, et ne nous engouons pas foUemant, comme on nous y pousse aujourd'hui, de mœurs, de ridicules et de spectacles étrangers! Ne laissons déteindre sur nous ni le jargon du sport anglais, ni la métaphysique du club allemand, ni le sang versé dans les corridas, même royales !

J'achève mon récit. J'ai vu tuer hier, dans la seconde partie de la course royale , sept taureaux avec les circonstances que j'ai racontées. J'ai vu blesser quelques cavaliers, éventrer une demi-douzaine de chevaux; la chose s'est faite, et bien faite, en moins d'une heure. Un taureau qui refusait le combat a été livré aux pétards ; la foule demandait les chiens : Perros! perros! c'est une des variétés de ce terrible plaisir. Être livré aux chiens est pour le taureau le comble de Tif nominie. Quand la douzième victime allait être lancée dans Tarène, il faisait nuit ; la reine s'est levée, et le spectacle a été renvoyé au lendemain. Le spectacle d'aujourd'hui a duré dix heures, comme celui de la veille; même fête demain. En tout, trente heures et cent taureaux. Malgré cela, l'enthousiasme de la population ne s'est pas affaibli. Chaq'ie jour d'ailleurs, dans cette trilogie meurtrière, a son cachet particulier. Hier, c'était la reine qui donnait la fête avec les pompes que j'ai décrites; aujourd'hui, c'est Yayuntamiento. La fête est municipale au plus haut degré. Les caballeros de p)la%a ont pour parrain le corrégidor. Tout s'y passe comme dans la journée du 16, moins la magnificence et le chevaleresque dans le spectacle. Demain, c'est la fête du peuple. Plus de cavaliers à blason, plus de patrons à parchemins; une bonne et vigoureuse course, classique à faire frémir; de bons coups de lance à renverser des tours, d'épouvantables coups de corne à en-

foncer des bataillons T Et pour que tout le monde jouisse à son aise du spectacle dans cette immense enceinte , la plaza sera divisée en deux par une barrière. Deux taureaux combattront à la fois ; la barrière e'tant médiocrement haute^ il arrivera souvent qu'un des deux taureaux la franchira d'un seul bond^, et alors le conflit sera terrible. Dans un espace aussi restreint, deux animaux furieux se disputeront les hommes et les chevaux^ jusqu'à ce que tous deux meurent presque à la même place^

Alterum in alterius lapsautem sanguine...

Tel est le spectacle qui terminera les fêtes de Madrid.

Oh! monsieur, pour qui a vu, ces jours derniers, pendant la première période de cetle allégresse populaire, les éclatantes illuminations du Prado, et tous les balcons tendus de somptueuses étoffes, et les maisons des riches habillées de velours rouge et brochées d'or comme des duchesses un jour de gala ; pour qui a vu ces merveilles de l'éclairage en verres de couleur qui semblaient l'occupation et la rivalité de la ville entière, et ce pompeux cortège qui conduisait la famille royale et nos princes à l'église d'Atocha, curieuse et brillante page de l'histoire d'un autre âge conservée par la piété monarchique du temps présent; pour qui a été témoin de ces manifestations irrécusables de l'esprit civilisé et du goût excellent quT caractérisent la nation espagnole, qu'il est triste d'aboutir aux boucheries de la plaza Mayor ! Vous savez que j'ai fait mes réserves pour la beauté du coup d'œil que la place ellemême présentait, indépendamment du spectacle. Je n'ai pas tout dit. C'est un des plus magnifiques que j'aie vus. Le soleil était de la fête, et à mesure qu'il déclinait davantage sur l'horizon, on eût dit qu'il voulait lutter par l'éclat, même affaibU, de ses rayons et par le jeu de sa lumière expirante contre les émotions de l'amphithéâtre. Pour moi, monsieur, le vrai spectacle était là. J'ai raiement vu une scène d'un plus imposant effet, et je compris alors ce que m'avait dit, quelques jours auparavant, un des plus spirituels historiens de la tauromachie qui en est en même temps un admirateur

passionné, M. Théophile Gautier : « Il n'y a pas, me disaitil, de véritable combat de tam^eaux sans soleil. » Vous savez, monsieur, que l'institution des courses royales remonte à Philippe II. La fête d'hier a été une représentation rigoureusement exacte de celle du seizième siècle. Depuis cette époque, il est d'étiquette que la course royale n'ait pas lieu si le soleil, qui est le premier invité de toute fête espagnole, ne répond pas à l'invitation du monarque. En d'autres termes, les taureaux ne sortent pas par le mauvais temps.

Je ne finirais pas, monsieur, si je voulais rassembler dans cette lettre, écrite à la hâte, tous les épisodes qui, en dehors de la place elle-même , où la monotonie règne trop souvent, ont signalé ces jours consacrés à la tauromachie officielle. On raconte que M. le duc de Montpensier a fait remettre à l'intrépide don Romero , le héros de ma lettre d'hier, une magnifique épée en témoignage de son estime. M. Alexandre Dumas, qui est arrivé ici à la tête d'une sorte de colonie littéraire composée d'écrivains distingués, tels que M. Maquet, et de peintres célèbres, tels que M. Louis Boulanger; l'auteur de Monte-Cristo assistait dernièrement à une course au cirque de la place d'Alcala. Dans un moment d'enthousiasme, après un magnifique coup d'épée du Ciclanero, M. Alexandre Dumas lui jette son étui à cigares, que le matador a ramassé (l'usage le permet) au milieu d'un tonnerre d'applaudissements qui s'adressaient autant à Yaficionado français q^'à Vespada espagnol. A la course royale, M. Dumas a off'ert une place dans sa loge au brave Romero, dont il racontera sans doute la biographie quand viendra pour lui le moment de résumer ses impressions de voyage. Les œuvres de M. Dumas sont affichées à Madrid avec des lettres longues de deux mètres. On le traduit et on le recherche. Il s'est placé du premier coup au nombre des partisans les plus passionnés des combats de taureaux. Je lui ai entendu dire , comme il sortait d'une course : « Faites donc des drames après cela ! » Hier, l'auteur des Mousquetaires dînait chez la reine. Après dîner, je le vis, dans le salon de Sa Majesté, faisant éclipse avec sa haute stature à deux ou trois grands d'Espagne, et racontant ses émotions de spectateur et de touriste. Je me réjouis, mon-

sieur ^ pour rhonneur des lettres françaises, que notre célèbre romancier ait été l'objet de ces attentions à Madrid. Qui sait? il y a peut-être encore des pays en ce monde oii M. le rfïarquis de la Pailletterie aurait eu plus de succès avec ses plaques d'or et d'argent que M. Alexandre Dumas avec ses livres.

Et maintenant, adieu, monsieur; vous excuserez la longueur de cette lettre ; car, vous le savez , aux gens qui voyagent le temps manque pour bien écrire et surtout pour abréger.

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