‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854Chapitre 11 sur 18 · VICTOR JACQUEMONT · texte numérisé non relu

VICTOR JACQUEMONT

(VOYAOE DANS l'INDE ANGLAISE)

Juin 1834.

Le 26 août 1828, la corvette de Sa Majesté, la Zélée, appareilla de Brestj en destination pour le Bengale, ayant à bord M. de Meslay, nommé gouverneur de Pondichéry, et Victor Jacquemont, jeune naturaliste français, envoyé par le gouvernement pour entreprendre un voyage scientifique dans les Grandes-Indes.

Nous laisserons voguer la Zélée, cap au sud et vent arrière, sans l'accompagner dans le cours de sa longue navigation ; car la Zélée est un fort respectable bâtiment, très-sûr et trèssolide, mais lourd marcheur, et nous perdrions bien du temps à la suivre. Nous n'avons mot à dire non plus de Féquipage, tous excellents marins qui savent parfaitement prendre la hauteur du soleil à midi, mesurer la distance de cet astre à la lune, calculer méthodiquement leur point sur le chronomètre, mais qui, pour le moment, ne nous apprendraient pas

autre chose^ si ce n'est peut-être à chanter des chansons de Béranger du matin au soir.

11 y a un des passagers de la Zélée que cette musique n'amuse pas : c'est Victor Jacquemont. Victor Jacquemont consacre à ses livres, à ses cahiers, tout le temps qu'il ne passe pas à phi'losopher sur le pont avec M. de Meslay, le seul philosophe du bord après lui. Jacquemont travaille, écrit, compulse, dessine, travaille sans relâche, « mais, dit-il, je ne sais pas le faire bien sur le pouce, comme les maçons déjeunent. Un peu de tranquillité m'est nécessaire. Béranger peut compter sur douze balles de plomb dans la tête, si, à mon retour eu France, on avait la fantaisie de faire de moi un Rey netto. Figurez-vous qu'ils sont ici une cinquantaine au moins, officiers ou soldats, qui, du matin au soir, chantent à la fois, chacun dans le ton qui lui plaît et sans y demeurer fidèle, ce que nous autres libéraux nous appelons les odes de ce grand poëte. Cet abominable charivari dont Béranger fournit la matière première, me le fait prendre en horreur. » A part cette grande colère contre Béranger, Victor Jacquemont est mi marin très-inoffensif et très-commode, du moins pour ses correspondants; il leur fait grâce de toute poésie descriptive, à propos de la mer, de la lune et des étoiles; car la mer l'ennuie; il est sans passion, sans poésie, sans illusions devant ce spectacle éternel d'un horizon monotone qui chaque jour recule sans se renouveler. Mais en revanche, toutes ses lettres datées de la Zélée sont remplies d'observations positives, d'ingénieux récits, de réflexions neuves et piquantes sur tous les pays où le bâtiment relâche, Sainte-Croix de Téncriffe, le Brésil, le Cap, l'île Bourbon; Jacquemont visite ces contrées en courant, et il en parle avec savoir et profondeur ^

Nous arrivons dans l'Inde. La Zélée vient de mouiller devant le fort William de Calcutta; c'est le 5 mai 1829, huit mois après son départ de Brest. Victor Jacquemont, habillé de noir de la tête aux pieds, et dans la plus grande tenue, saute sur le rivage, se jette dans un palanquin avec un énorme paquet de

* Corrcipondance de Victor Jacquemont avec sa famille et plusieurs de ses amis pendant son séjour dans l'Inde. (2 vol. in-S». Paris, 1833.)

lettres de recommandation, crie aux porteurs : Pirsonn sahèbka ghœurmé! Et le voilà parti pour la maison de M. Pearson, avocat général, par laquelle il commence le cercle de ses visites aux notables Anglais de Calcutta.

Il nous faut connaître maintenant avec plus de détails ce jeune Français ainsi jeté par un vaisseau du roi sur une terre étrangère, à quelque mille lieues de son pays, seul, absolument seul, avec tant de dangers, tant d'aventures, tant de misères en perspective; il nous faut le connaître tel qu'il est; car nous avons bien peur qu avec son habit noir, ses deux écus de haute solde et son bagage épistolaire, il ne soit médiocrement recommandé auprès des nobles représentants de la royale compagnie, s'il ne paye prodigieusement de sa personne, s'il n'a du cœur, de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, beaucoup de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, l'indépendance de l'âme et du caractère. Fort heureusement Victor Jacquemont a tout cela.

Victor Jacquemont était un de ces jeunes hommes nés avec le siècle, qui n'avaient connu de l'Empire que sa gloire militaire pour l'avoir mainte fois gâtée en vers latins au collège; que la Restauration, un instant libérale, avait ensuite comprimés quand ils avaient voulu prendre leur c^sor, et qui s'étaient franchement associés à toutes les espérances de progrès qu'avait inspirées l'avènement du ministère Martignac. Passionné pour l'étude, avide d'émotions scientifiques, impatient de trouver une carrière à l'incroyable activité de son esprit; mais obscur, sans autres antécédents que quelques essais de critique et des voyages de recherches géologiques en France, en Suisse et en Amérique, où de cruels chagrins l'avaient quelque temps exilé ; sans autre fortune qu'une instruction immense, Victor Jacquemont avait accepté avec enthousiasme la mission que lui avait conliée le Conservatoire du musée d'histoire naturelle; et il avait compris que sa destinée, en le conduisant aux Indes pour y faire collection de couches coquillières et d'animaux rares, le chargeait aussi d'y représenter la France, et particulièrement cette génération si ardente à laquelle il appartenait. Ce qu'on appelait alors la jeune France (ce mot. Dieu merci, n'était pas tombé dans le mo-

nopole des coteries littéraires), toute cette jeunesse vraiment studieuse, vraiment sérieuse, qui se pressait autour de la chaire illustrée par M. Villemain et par M. Cousin, qui assiégeait le laboratoire de M. Thénard et l'amphithéâtre de M. Cuvier; qui se passionnait pour Talma, pour madame Pasta, jusqu'aux larmes; cette jeunesse si enthousiaste et si patiente, à qui le dernier siècle avait légué le scepticisme religieux et la philanthropie cosmopohte; qui, chemin faisant et grâce aux écrits des grands publicistes et des grands orateurs de cette époque, M. Guizot, M. de Broglie, Royer-Collard, se recomposait une morale; qui avait ses sages pour la délibération, ses guides, pour la marche, ses héros pour le combat; que l'expérience gagnait chaque jour, tandis que l'esprit de réaction précipitait de plus en plus les conseils du roi Charles X ; cette jeunesse, dont l'infortmié Georges Farcy est le type au 29 juillet, Victor Jacquemont fut pendant trois ans son véritable représentant, son plénipotentiaire habile et fidèle aux Grandes-Indes.

Suivons-le maintenant.

La première découverte que Ot Victor Jacquemont après avoir parcouru pendant quelques jours les salons anglais de Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de six mille francs il était effroyablement pauvre. Kn effet, qu'allait-il faire aux Grandes-Indes ? Voyager. Or, à quel prix voyage-t-on dans les Indes? Telle fut la première question que notre jeune compatriote se posa ; voici ce qu'il apprit : un capitaine d'infanterie anglaise ne se met pas en route sans être accompagné de vingt-cinq domestiques pour le moins, savoir : un poujsa pipe, un pour sa chaise percée, sept ou huit pour planter sa tente, trois ou quatre pour sa cuisine ; plus un relais continuel de douze hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros s'étend lorsqu'il est las d'aller à cheval. Un collecteur anglais en tournée emmène sa femme, son enfant. Il a un éléphant, huit chariots pour les bagages, deux cabriolets, un char pour l'enfant, six chevaux de selle et de voiture, et, pour le transporter d'un bungalow (auberge officielle où il y a les quatre murs) à l'autre, soixante à quatre-vingts porteurs, indépendamment d'une soixantaine de domestiques de

sa maison. Il fait trois toilettes par jour, déjeune, tiffine, dîne, et le soir prend son thé comme à Calcutta, sans en rien rabattre ; cristaux, porcelaines sont dépaquetés, empaquetés du matin au soir, argenterie brillante, linge blanc, tout le reste à proportion.

Ce train de vie coûte cher, et pourtant un Anglais qui se respecte ne peut voyager à moins de frais. Mais « la vieille dame » (c'est la Compagnie anglaise, dans le langage des Indiens) a généreusement pourvu à ces dépenses. Un capitaine anglais a trente mille francs de traitement ; le surintendant du jardin botanique en a quatre -vingt mille ; un collecteur en a cent mille, sans compter les profits ; le chief-justice, deux cent mille ; Tavocat général, le respectable M. Pearson, de quatre à cinq cent mille; le gouverneur de Tlnde a plus d'un million. Lord William Bentinck voyage avec trois cents éléphants,- treize cents chameaux, huit cents chars à bœufs ; et deux régiments, l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie, lui servent d'escorte.

Victor Jacquemont fut très-émerveillé de tant de magnificence ; puis il calcula ce qu'il lui en coûterait pour voyager comme le moins magnifique de ces seigneurs; mais, s' apercevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires, et d'attendre à Calcutta l'effet de cette demande, que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés. 11 attendit, il attendit longtemps !...

Le récit de son séjour à Calcutta pendant cette longue attente est l'histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont aucun voyageur ait jamais fait mention; et c'est ici que nous allons commencer à nous admirer, toute modestie à part, dans les prodiges de cet esprit français dont Victor Jacquemont est, comme nous l'avons dit, un modèle si achevé, un représentant si fidèle. Le premier miracle qu'opéra l'esprit français de Victor Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais aimables. « Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! écrit-il (à mademoiselle de Saint-Paul). Ces hommes qui paraissent si impassibles et qui, entre eux, demeurent toujours si froids, mon

lee VOYAGEURS

abandon les détend aussitôt; ils deviennent caressants malgré eux, et pour la première fois de leur vie. » En effet, Jacquemont est admis, recherché, caressé, dans les plus grandes maisons de Calcutta : on l'invite chez le gouverneur, il loge chez le grand juge; il passe des mois entiers chez Tavocat général; il est Fami, le commensal, le confident du commandant de Tarmée ; on le demande partout, et partout il rencontre ce luxe tout nouveau de bienveillance britannique; partout sa gaieté spirituelle, sa noble franchise, lui ouvrent le cœur de ses hôtes. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs habitudes : à table, tandis que les Anglais s'abstiemient religieusement de tout mélange d'eau avec les vins les plus recherchés d'Espagne et de Portugal, il ne boit, lui, que de l'eau sucrée ; les Anglais font trois repas par jour, il déjeune avec du thé et dîne avec du riz. Le dimanche, jour d'observance ascétique, il s'en vient jouer très-déterminément aux échecs avec sir Charles Gray, le chief -justice, qui n'oserait une pareille énormité avec d'autres. 11 dort la nuit, ce qui n'est pas, comme on sait, une habitude anglaise, surtout dans rinde; il se lève au petit jour, quand les Anglais se couchent; il fait une guerre à mort aux plates conversations de leurs interminables dîners, les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, sur leur administration, sur leurs revenus, sur leur marine; et, malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en est pas moins l'enfant chéri de toute cette société de sensualistes anglais. « Toute leur glace, dit un ingénieux biographe, vient se fondre à son ardente sensibilité. » On l'héberge, on le voiture; il a maison de ville et maison de plaisance, tout un musée pour lui seul ; il entre, il sort à tout propos, ce J'ai fait révolution chez eux, dit-il, y introduisant l'usage des visites à toute aventure, le soir, après dîner, à l'effet de causer, etc. » C'est donc la causerie française importée aux Indes, la causerie selon le cœur et selon l'esprit, sceptique, enthousiaste, enjouée, sévère, mobile, universelle; cette inimitable causerie des salons parisiens, avec tout son charme, tout son abandon, toute sa liberté. Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta ; c'est par cette liberté même, c'est en portant sa pauvreté avec cette noble

VOYAGEURS l«T

indépendance, c'est en l'honorant par un si grand esprit et un si bon cœur, que Victor Jacquemont parvint à plaire à ses nobles hôtes, et à se concilier cette bienveillance délicate et cette haute estime qui ne le flattait si fort que parce qu'elle rejaillissait sur le nom français.

Cependant le temps s'écoulait dans ce doux commerce ; les suppléments demandés n'arrivaient pas. Jacquemont, humilié d'attendre si longtemps l'aumône législative, résolut enfin de partir. Avec les économies qu'il avait apportées de France et ses épargnes depuis six mois, il se trouvait, comme il le dit, à la tête de douze mille francs, et il ne lui en fallait pas davantage pour voyager un peu moins bien qu'un sous-lieutenant de l'armée anglaise. Il se mit en route.

Nous allons le suivre jusqu'à la première étape ; car de ce jour seulement nous sommes dans l'Inde. Tout à l'heure nous étions encore en Europe ; Calcutta, c'est une ville anglaise. Maintenant, nous allons voir des Indiens, des Indiennes; nous pourrons juger d'un voyage indien.

Jacquemont voyage à cheval, suivi de son service, de ses bagages et de ses chariots traînés par des bœufs. Il est enveloppé d'une grande robe de chambre de nankin, avec une grosse étoffe de soie bien chaude pour ceinture ; le tout surmonté de sa figure pâle, éclairée par des lunettes et coiffée d'un énorme chapeau de paille couvert de taffetas noir. Cet accoutrement fait de notre savant compatriote un objet de curiosité très-vive pour les naturels du pays, lesquels, en toute rencontre, lui rendent avec usure l'attention indiscrète et quelque peu niaise que nous accordons à leurs pareils dans les rues de nos villes d'Europe. Jacquemont chevauche, en tête de sa caravane, avec deux pistolets de calibre dans ses fontes ; mais, ce qui est im grand scandale pour les Anglais, il ne porte ni fouet ni éperons ; car son cheval, impatient de revoir les cimes de l'Himalaya, d'où il est venu, lui fait mille tours pendables, et Jacquemont n'a pendant quelque temps d'autre souci que de se maintenir en bonne intelligence avec lui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre six domestiques, dont trois pour le cheval; le premier l'étrille, le second lui coupe de l'herbe, le troisième lui apporte à

boire. Viennent ensuite le grand maître de la garde-robe, préposé à la garde des bagages, le maître d'hôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquemont trouve une table), el enfin le laveur d'assiettes (Jacquemont a deux assiettes). Chacun de ces domestiques est armé ; les deux premiers, ceux du cheval, courent à côté de leur maître, la carabine au poing, quand il lui plaît de galoper; et ils font avec lui, en suivant toutes ses allures, de six à sept lieues par jour. Le soir, tous ces pauvres diables soapent comme ils peuvent, puis se couchent autour de la tente de leur seigneur, et dorment habituellement d'un profond sommeil, pendant que d'honnêtes Sipahis font sentinelle à la porte.

C'est une vieille coutume indienne, entretenue par le laisser-aller de l'opulence anglaise, qui a réglé, ainsi que nous venons de le voir, le service des hommes à gages. Chacun a sa charge, travaille le moins possible, est paresseux, stupide et menteur, et refuse très-décidément tout service qui n'est pas dans son emploi. Ainsi, le cheval mourrait de faim sans le gassyara (coupeur d'herbes), ou de soif sans le beetcheti (porteur d'eau) . Les deux assiettes de Jacquemont risqueraient fort de n'être jamais lavées sans l'utile serviteur qui est revêtu de cette charge ; ainsi des autres. Ce respect pour la spécialité du service fait partie des privilèges de la nation indienne ; et il ne serait pas prudent d'y manquer. Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque temps il se tient dans la règle avec toute riguem-. Mais un matin il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi ses gens ; il appelle le beetcheti, lui ordonne de déposer son outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un taillis voisin, avec un herbier sous le bras : « Non pas, dit l'Indien, ce n'est pas mon affaire ; » et il prononce ces paroles d'un ton très-suffisant. «Alors, écrit Jacquemont, je n'hésitai pas à lui allonger sur-le-champ un grand coup de pied dans le derrière. » Ce coup de pied dans le derrière fit à lui seul une révolution. La domesticité indienne capitula; le porteur d'eau mit bas son outre, apprit à sécher des plantes entre deux feuilles de papier ; et quant à Jacquemont, cette grande manière d'imposer le respect à des domestiques lui concilia tout d'un coup , et au delà de

tout ce qu'on pourrait croire , la considération des Indiens. Notre intention, comme on le pense bien, n'est pas de suivre Victor Jacquemont dans son voyage de sept cents lieues à travers Tlndoustan, non plus que dans son pénible et aventureux pèlerinage de THimalaya, véritable entreprise que conçoit le génie scientifique, que dirige le bon sens, que soutient la patience, que le courage exécute et mène à terme. Signaler au lecteur les mille incidents, les infinies variétés de cette vie nomade où chaque pas est un progrès, une découverte, où la plus spirituelle originalité se mêle à la plus aus- •tère constance, ce serait le priver du plaisir de les rechercher lui-même, et dénaturer cette intéressante histoire en voulant l'abréger. Notre tâche, à nous, c'est de suivre à la trace toutes les manifestations de l'esprit français dans ce voyage que Victor Jacquemont lui fait entreprendre aux Indes, et elle dépasse encore de beaucoup (tant ces deux volumes sont remplis) l'espace que nous pouvons lui donner. Nous laisserons donc notre infatigable compatriote cheminer lentement, en tête de sa caravane, flanquée de droite et de gauche par une Imperturbable escorte de Sipahis en habit rouge, faire ses deux repas matin et soir avec l'éternel pilau, descendre de cheval cinquante fois par jour pour étudier les plantes et les cailloux du chemin, dormir la nuit sous une tente dont les vents déchaînés lui disputent bien souvent la possession; nous le laisserons traverser Bénarès, la sainte ville, Mirzapoor, Gallinger, et tout ce pays de sel et de salpêtre, au sol sablonneux, à l'atmosphère pulvérulente, à la végétation rabougrie, qui s'étend depuis Agra, le long des deux rives désertes de la Jumma, jusqu'à Delhi, la ville impériale; et nous nous arrêterons un moment dans cette magnifique résidence où notre voyageur se repose quelques jours et où de nouveaux honneurs l'attendent. Nous ne parlons plus de l'hospitalité anglaise; elle est prodigieuse, là comme ailleurs. Jacquemont habite une maison somptueuse, environnée de jardins superbes. Qu'il sorte en voiture, en palanquin, ou sur un éléphant, il est suivi par une brillante- escorte de cavalerie. Mais il s'agit bien des Anglais ! C'est le Grand Mogol lui-même, l'illustre descendant de Tamerlan, le respectable Chàh-Mohammed-

Acher-Rhazi-Badchâh qui veut recevoir dans son palais impérial de Delhi notre modeste compatriote. Ce fut dans le voyage de Jacquemont une mémorable circonstance...

« Savez-vous ce qui a failli m'arriver ce matin? écrit Jacquemont à son père. J'ai manqué d'être la lumière du monde ^ ou la sagesse de l'État, ou V ornement du pays ; mais heureusement que j'en ai été quitte pour la peur. Vous allez rire.* Le Grand Mogol, auquel le résident anglais avait adressé une pétition pour me présenter à Sa Majesté, tint gracieusement un durbar pour me recevoir.

» Conduit à l'audience par le résident avec une pompe des plus passables, un régiment d'infanterie, une forte escorte de cavalerie, une armée de domestiques, d'huissiers, le tout terminé par une troupe d'éléphants richement caparaçonnés, le grand maître des cérémonies me proclama mislœur Jakmont sahed bahàdour, ce qui signifie : M. Jacquemont, seigneur, victorieux à la guerre. Alors je présentai mes respects à l'empereur, qui voulut bien me conférer un khélat ou vêtement d'honneur, lequel me fut endossé en grande cérémonie sous l'inspection du premier ministre, et, affublé comme Taddéo en Kaïmakan (si vous vous rappelez l'Italiana in Algeri), je reparus à la cour. L'empereur alors, de ses impériales mains, attacha à mon chapeau (un chapeau gris), préalablement déguisé en turban par son vizir, une couple d'ornements en pierreries. Je lins mon sérieux superbement devant cette farce impériale, attendu qu'il n'y avait point de glace dans la salle du trône, et que je ne voyais de ma mascarade que mes grandes jambes en pantalon noir sortant de dessous ma robe de chambre turque. L'empereur s'informa s'il y avait un roi en France, et si l'on y parlait anglais. 11 n'avait jamais vu de Français, et parut faire infiniment d'attention à la burlesque figure qui résultait de mes cinq pieds huit pouces, sans beaucoup d'épaisseur, de mes grands cheveux, de mes lunettes et de mon ajustement oriental par-dessus mes habits

noirs. Après une demi-heure, il leva sa cour, et je me retirai processionnellement avec le résident. Les tambom-s battirent aux champs quand je passai devant les troupes avec ma robe de chambre de mousseline brodée. Que n'étiez-vous là pour jouir de votre postérité ! »

Échappé aux honneurs du palais impérial de Delhi, Victor Jacquemont voulut courir le danger d'une chasse au tigre ; et il suivit dans les steppes désertes de Kithul de jeunes ofûciers aiîglais de la résidence, traînant après eux une armée d'hommes, de chevaux et d'éléphants, et tout un attirail proportionnel de comestibles, de drogues et de com forts de toute espèce. La chasse devait durer six semaines et coûter dix mille francs. Était-ce trop pour chasser des tigres? Mais Jacquemont ne vit pas un tigre. On eut beau battre le pays dans tous les sens, remuer tous les buissons, mettre sur les dents hommes et bêles, et se désoler, Jacquemont et ses compagnons ne tuèrent que quelques centaines de lièvres et de perdrix, comme ils auraient pu faire dans la plaine de Saint- Denis. Ainsi finit la chasse aux tigres.

Bientôt après, le 12 avril 1830, Jacquemont pénétra dans l'intérieur de FHimalaya, avec une suite de près de cinquante personnes, tant domestiques que porteurs et soldats d'escorte. Et c'est alor* que commence pour lui cette longue série de fatigues, de privations et de misères qu'il supporta pend?|»it plus de cinq mois avec une constance si admirable. Qu'on ouvre sa correspondance, si l'on veut se faire une idée de ses souffrances et de son courage ; mais nous, comment les peindre? 11 souffre de la faim, de la soif; il est assailli de violentes tempêtes, inconnues sous le ciel d'Europe : il a de longues nuits, glacées, sans sommeil; ses gens se révoltent, et il est seul pour les réduire à l'obéissance ; il y parvient, grâce à son énergie et à la solidité de son bâton. Une nuit, sous les cimes neigeuses de Kidar-Kanta, dans une forêt élevée à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, il est saisi de douleurs d'entrailles si atroces qu'il en a le délire. Le froid le torture. Pour échapper à ce supplice, il est obligé de se déguiser de la tête aux pieds. « Je ressemble à un ours blanc, écrit-il, enveloppé dans de grandes couvertures de

laine, la tête enfoncée dans plusieurs bonnets de soie, les jambes cachées dans de grosses guêtres, et le visage orné de très-longues moustaches. »

Mais parmi toutes ces épreuves, sa constance ne l'abandonne pas ; il poursuit son œuvre, ses collections se complètent, la sphère de ses idées s'agrandit, et son esprit semble s'élever comme ces montagnes qu'il gravit si péniblement. Chaque jour ajoute plusieurs souvenirs à son journal, plusieurs pages à sa correspondance qu'aucune adversité n'interrompt. Si parfois son âme est triste, c'est quand il songe à sa famille, à ses amis ; c'est quand il interroge autour de lui cette sauvage solitude, sans y trouver un être sensible, un visage bienveillant, un écho qui sache répéter des mots affectueux, un langage sympathique ! Alors il s'écrie : « Vivre seul ! être seul à sentir ! Hélas ! au souvenir que je garderai de ces lieux étranges, pas un souvenir ami ne viendra s'associer pour me les rendre chers ! » Mais cette mélancolie ne dure pas, d'autres pensées lui succèdent ; l'esprit français, la gaieté française, se font jour à travers tons ses regrets, comme un rayon de soleil vient percer les brouillards de l'Himalaya ; et il écrit, pour rassurer ses amis, tandis que d'orageuses rafales menacent de déraciner sa tente et de renverser la table où il s'appuie : « Dites que je suis dans un pays aussi salubre que l'Europe, mangeant des pommes et du raisin, buvant du vin du cru (qui est détestable), et enfin,

Sachez, sachez Que les Tartares Ne sont barbares Qu'avec leurs ennemis !

C'est en effet chez les Tartares, dans le pays de Kanawer, sur les limites de la Chine, que Jacquemont passa l'été de 1830. Étant si près du Céleste Empire, il ne put résister au désir de le visiter; et par un beau matin, sans autre passeport que cinquante montagnards bien armés, il franchit la frontière. 11 avait à traverser tantôt d'interminables déserts, tantôt des populations hostiles; puis il fallait gravir des montagnes plus hautes que la mer de dix-huit mille pieds, et

jusqu'alors inaccessibles. Le seul M. Moorcroft avait pénétré dans cette partie du Thibet, et quoiqu'il eût emprunté le déguisement d'un fakir, il avait péri victime de son zèle, empoisonné, dit-on, par l'ombrageuse police de l'empereur. Jacquemont le prit de bien plus haut avec Sa Majesté chinoise, et fut aussi plus heureux. Ayant mis le pied sur le sol thibétain, et trouvant sur son passage le fort de Bekar qui faisait mine de l'arrêter, il ordonna à ses gens de se former en colonne serrée, et s'avança très-résolûment à lem- tête. Arrive le commandant du fort, qui se plaint de cette violation du territoire de Sa Majesté ; mais comme il approchait beaucoup trop près de Jacquemont sans mettre pied à terre, l'impertinent ! notre digne compatriote se sentit tellement blessé de ce manoue de respect, que, transporté de colère, il saisit le drôle par^ longue queue tressée, et le précipita à bas de son cheval. Cette façon de parlementer eut plein succès. La garnison chinoise se rangea tout aussitôt pour laisser passer le Francis sâheb avec sa troupe, et les portes de Bekar (si Bekar a des portes) s'ouvrirent respectueusement devant lui.

Jacquemont, avant de quitter le territoire chinois, eut encore à livrer deux ou trois grandes batailles comme celle de Bekar. Mais toujours sa présence d'esprit, sa décision silencieuse et froide, ou violente et impétueuse, selon le vent qui soufflait dans le désert, le tirèrent d'embarras. Quand il ne réussit pas à frapper de stupeur ses ennemis, il les culbute et il passe. Il fit tant, qu'après avoir visité avec une patience de savant tous les lieux qu'il désirait voir, et après avoir été reconnaître la source du Sutèidge et celle de l'Indus, sur les bords du lac célèbre Mansarower, après avoir ajouté à ses collections une quantité considérable de plantes nouvelles et de débris organiques, étudié géologiquementun espace immense, à une hauteur à peine croyable, et conduit toute cette expédition, moitié militaire, moitié scientifique, assez rapidement pour que l'empereur, auquel il était venu faire si lestement la guerre, n'eût pas le temps d'user de représailles, il quitta le Thibet, repassa la frontière, chargé de dépouilles opimes, et redescendit dans les plaines de l'Indoustan.

Il suivait la route de Delhi. Un soir, à Shaurunpocr, sur la fin de novembre 1830, et par un belle nuit, comme il venait de se coucher et de s'endormir, après une journée d'études ef de fatigue, le galop d'un cheval le réveilla. Sa tente s'ouvrit, un homme y entra précipitamment. C'était un messager apportant une gazette de Calcutta, imprimée dans une forme inaccoutumée, avec ce titre : The new French révolution!

Une révolution en France! Jacquemont se jeta sur le précieux bulletin, le dévora des yeux... Oui, c'était bien une révolution! commencée le 27 juillet, consommée le 29! La réaction vaincue, la loi maîtresse, l'ordre dans Paris, un ordre admirable sous la protection des baïonnettes de l'insurrection victorieuse!... Telle était la iiûuvelle qui était venue réveiller Jacquemont; il ne se rendormit pas, mais il crut rêver.

Et qu'on nous permette de demander ici à beaucoup d'honnêtes témoins de cette grande révolution, qui l'avaient vu faire sous leurs yeux, qui avaient entendu gronder le canon et mugir le peuple soulevé, si, le lendemain de leur victoire, ils se croyaient beaucoup plus éveillés que Victor Jacquemont. 11 faut bien l'avouer : Paris vainqueur fut comme étourdi de la chute du trône qu'il renversait. î\lais la révolution de Juillet fut sauvée par sa soudaineté même; cette merveilleuse audace qui s'était si promptement mise au service d'une si bonne cause, fit sa force contre ceux qui n'étaient pas enclins à respecter son principe. Pendant que les rois absolus se frottaient les yeux, et, comme Jacquemont, croyaient rêver, la révolution de Juillet s'établit; eUe prit racine.

Jacquemont passa la nuit dans ces rêveries et dans cette extase ; pius, le matin, il s'endormit, « sans crainte, écrivait-il, d'être réveillé par de nouveaux coups de fusil ; » réflexion jetée négligemment dans son récit, et pourtant profonde ; car elle prouve que, du fond de l'Indoustan, son bon sens avait jugé de la puissance irrésistible et de l'avenir paciûquede notre révolution.

C'est ce parfait bon sens de Victor Jacquemont qui le rendait éminemment propre à représenter la France et la jeu-

nesse française dans l'Inde, au temps de celte mémorable circonstance dont nous parlons. La position était délicate. En effet, Jacquemont \it bien aux empressements de la foule, aux félicitations qui l'accueillirent, et surtout à l'attention grave et respectueuse dont il devint Tobjet de la part de ses hôtes de la Grande-Bretagne, que la révolution de Juillet l'avait grandi de plucieurs pieds, et que toute l'importance politique de ce prodigieux événement se résumait en quelque sorte dans sa personne : « Je défie M. delà Fayette lui-même, écrit-il à son père, d'avoir donné en un jour plus de poignées de main. »

Jacquemont en conçut un légitime orgueil; mais en même, temps il eut le bon esprit de comprendre que l'enthousiasme, assurément très-réel, de ses hôtes pour la nouvelle révolution, couvrait je ne sais quelle anxiété tout anglaise qui avait besoin d être calmée. L'occasion s'en offrit bientôt; les Anglais la firent naître. Victor Jacquemont était arrivé à Meerut, la plus grande station militaire de la Compagnie dans l'Inde. Les Anglais lui donnèrent une fête. En Angleterre toute fête est un banquet, tout banquet une réunion politique, toute table où l'on dîne une tribune aux harangues. Jacquemont savait tout cela de longue date; il n'en accepta pas moins avec confiance le dîner qu'on lui offrait, et auquel avaient été invités, en nombre considérable, les officiers civils et militaires de la résidence. Jamais séance plus diplomatique, malgré la chaleur des protestations, ne cacha plus de difficultés et plus de pièges sous une joie plus expausive et plus bruyante; car, il faut bien y songer, tous ces convives qui sont là réunis pour boire à la l'évolution de Juillet sont sujets de la Grande-Bretagne; et quel est le ministre de la Grande-Bretagne? C'est lord Wellington. Et ce jeune homme qui va parler? Cest un représentant de l'éternelle ri\ale de l'Angleterre, un enfant de la France, un ami de ceux qui ont reconquis la liberté de la France à coups de fusil.

C'était donc un curieux spectacle qu'une pareille fête, donnée à notre spirituel compatriote par cette foule d'Anglais impatients et inquiets de l'entendre, comme si de la bouche de ce jeune étranger, si renommé dans Tlnde pour la matu-

rite de son esprit, devait sortir quelque importante prophétie de la destinée de deux grands peuples. Qu'on se représente ensuite, comme un brillant accessoire de ce tableau, au fond, le ciel de Tlnde avec son azur éblouissant; dun côté, les crêtes sourcilleuses et sombres de l'Himalaya, de Vautre Delhi, la ville impériale, avec ses toits dorés et ses pagodes étincelantes ; au milieu une table immense, chargée de bronzes, de cristaux, de magnifique argenterie ; des mets exquis dans des porcelaines de la Chine, des vins de France dans les glaces du Thibet ; tout autour, les officiers de la résidence, vêtus de leurs brillants uniformes, avec des rubans tricolores à la boutonnière; aux quatre coins de la salle, les couleurs de la France flottant en noble pavois, confondues avec les drapeaux tant de fois ennemis de la vieille Angleterre; et sur le premier plan, à la place d'honneur, un jeune homme en simple frac : c'est Victor Jacquemont, le héros de la fête. Les santés, les rivât, tombent sur lui de toutes parts ; c'est une tempête de toasts successifs à l'honnem- et à la prospérité de la France ; le vin de Champagne coule par torrents, l'enthousiasme est à son comble...

Jacquemont se lève au milieu de ce tumulte étourdissant ; quelle occasion pour faire un discours de propagande ! mais Jacquemont ne donna pas dans le piège ; il fit un discours libéral et mesuré, tout brillant de métaphores locales qui n'excluaient pas le bon sens, préparé avec une adresse qui s'alliait à la dignité. Nous voudrions pouvoir citer tout en entier ce speech vraiment remarquable, le citer dans sa langue, avec tout ce luxe de phraséologie orientale, si éloigné de la manière habituellement simple et précise de Jacquemont, mais qui empruntait du climat, du lieu, de la circonstance, un singulier éclat; nous voudrions reproduire tout l'efTet de ce curieux discours; mais il est fort long : c'est tout le programme de cette politique libérale et pacifique qu'a suivie la France depuis la révolution de Juillet, et qu'une sorte de divination révélait en ce moment à notre jeune compatriote. Voici du moins comment l'orateur finissait : nous citons la version anglaise pour ceux qui veulent juger de sa facilité à improviser dans cette langue :

{( Gentlemen, believe me that those feelings which 1 hâve so feebly expressed to you- through a foreign language, but which Uve so warm in my heart, are shared in by the immense majority of the génération to which I belong, and which now assumes the political power in my country. Believe me, that equally proud of british friendship, equally convinced that the union of France and England, the leaders of modem civilisation, would prove a blessing to both, and countenance everywhere the gênerons efforts of liberty, and secure throughout Europe the steps of social improvements and promote human happiness ; believe me, gentlemen, that ail my countrymen would rise with me and rapturously propose with me the toast 1 beg to ofîer : France and England for the world ^ ! »

Ainsi parla Victor Jacquemont. Il venait de prédire Talliance anglaise, cette conséquence vraiment grande de la révolution de Juillet, dont nous doutions alors, qui fait notre principale force aujourd'hui (1834). Il la prédisait du fond de 1 Indoustan, à quelqus mille lieues du théâtre des événements, et plus de trois ans avant que lord Palmerston eût fait entendre, dans le parlement anglais, ces paroles mémorables : « Les relations qui unissent la France et l'Angleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux, ils s'apprécient

1 « Messieurs, ces sentiments que je vous ai si faiblement exprimés dans une langue étrangère, mais que mon cœur éprouve si vivement, croyez qu'ils sont partagés par l'immense majorité de la génération à laquelle j'appartiens, et qui vient de conquérir le pouvoir politique dans mon pays. Soyez persuadés que mos compatriotes, fiers comme moi de Tamitié de l'Angleterre, comme moi convaincus que l'union de la France et de la Grande-Bretagne, ces deux reines de la civilisalion moderne, sera pour nos deux pays une source de prospérité, qu'elle encouragera tous les généreux efforts de la liberté, qu'elle hâtera dans toute l'J^urope les progrès de l'ordre social, et assurera le bonheur de l'humanité; croyez, messieurs, que tous mes concitoyens se lèveraient comme moi, s'uniraient ù mon enthousiasme pour soutenir le toast que je demande la permission de proposer : La Trame et l'AimUiern jiour le bonheur du monde! »

davantage, et c'est pour moi, je Tavoue, un véritable sujet d'orgueil et de satisfaction de songer que les préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement effacés *. »

Ainsi, le bon sens de Victor Jacquemont devançait les événements, et du premier coup frappait juste sur leurs résultats les plus cachés. Nous le demandons : qu'eût fait de mieux, à sa place, le diplomate le plus consommé ?

ïl n'eût fait aucune prédiction, de crainte de se tromper...

Il est de toute nécessité maintenant que ceux de nos lecteurs qui se trouvaient fort bien dans l'Inde anglaise, et qui suivaient avec intérêt les progrès de notre compatriote dans la bienveillance de ses hôtes, se décident à passer le Sutledge, c'est-à-dire à laisser derrière eux ces bonnes tables, ces brillantes réceptions et toute cette vie élégante dans laquelle éclatent la pôUtesse et le génie de l'Europe, pour courir les aventures, dans un pa^ s inconnu, à moitié barbare, sur la foi de la jeunesse et de l'audace de Victor Jacquemont.

Le Sutledge descend des hauteurs inaccessibles de l'Himalaya (inaccessibles, non pas à Victor Jacquemont), et coule de l'est à l'ouest dans un espace de près de trois cents lieues jusqu'à son embouchure dans Tlndus. L'immense delta formé au nord-est par la chaîne de l'Himalaya, au midi par le Sutledge, à l'ouest par le rapide courant de î'indus, et àont la pointe est précisément le point de jonction de ces deux fleuves, c'est le Punjaub {Pen-Jab, Penta-Potamis), qui reçoit son nom des cinq grands cours d'eau qui le traversent et le fertihsent. Le Punjaub est divisé en deux royaumes qui portent le nom de leurs capitales, Lahore et Cachemyr, anciennes villes, autrefois riches, commerçantes et'{)opuleuses, l'une et l'autre situées au milieu d'une vaste campagne, et séparées par deux chaînes successives de montagnes qu'on peut considérer comme deux degrés descendant du versant méridional de l'Himalaya ; de

1 Séance du 15 mars 1834.

telle sorte que, tandis que Tlndus et le Sutledge, au sud^ entourent tout le pays comme avec deux brrs immenses^ l'Himalaya semble compléter au nord le magnifique encadrement de cette contre'e.

Au delà du Sutledge, je voudrais vous montrer un peuple; mais il y a là je ne sais combien de peuples qui diffèrent par les mœurs, par la religion, par le costume, les uns vivant des autres, les uns cruels et sauvages, les autres abâtardis, corrompus. Ce sont les Mogols, premiers conquérants de ces belles provinces; les Afghans, qui ont dépossédé les Mogols; les Sykes, qui ont chassé les Afghans. Les Sykes gouvernent, rendent la justice, font la police et la guerre, vont en recette le sabre au côté, le pistolet au poings le reste de la population obéit, si elle habite la plaine, ou végète, rebelle et misérable, dans la montagne. C'est ensuite une confusion de sectes religieuses à délier toute analyse. 11 y a des mahométans en extase devant un cheveu, qu'ils appellent Son Excellence le poil de la barbe du Prophète ; puis des brahmistes et des bouddhistes à proportion; puis les akhalis, espèce de moines armés qui vous détroussent sur les chemins, mendiants sacrés qui reçoivent l'aumône du voyageur au bout de leur fusil. La popula-^ tion de Cachcmyr se distingue dans cette foule par Féclat de son histoire et la renommée de son industrie, si chère à notre vieille Europe. Comme chez toutes les nations dont la conquête et le pillage ont épuisé la sève, ses mœurs sont douces, sa physionomie est triste. C'est comme une autre Italie : un peuple ingénieux, brillant, habitant une riche contrée, qui comptait une longue suite de rois et plusieurs siècles d'indépendance, qui avait rendu le monde entier tributaire de son industrie, succombant après de cruelles guerres, ruiné par l'avidité de ses vainqueurs, corrompu par leurs vices et s'en» dormant dans l'esclavage, comme pour en rendre le joug plus léger. « A Cachemyr, dit Jacquemont, il n'y a guère plus de chance de souper pour celui qui laboure, file ou rame tout le jour, que pour celui qui, en désespoir de cause, dort tout le jour à l'ombre d'un platane. )> Au Cachemyr comme en Italie, c'est donc à peu près la même cause qui condamne les peuples à dormir et les rois à veiller.

Runjet-Sing, le fameux roi de Lahore et de Cachemyr, est, heureusement pour lui, un roi très-éveillé; et il ne faut rien moins que son activité, son génie entreprenant, et les talents militaires de quelques-uns de nos compatriotes qui ont discipliné ses armées, pour maintenir dans l'ordre tant de populations si diverses, et donner une apparence d'unité à cette confusion. Je ne sais pourquoi un géographe d'un rare mérite, M. Adrien Balbi, veut que Runjet-Sing soit mort en 1827; c'est une erreur. Runjet-Sing n'est pas mort; il vivait à l'époque du voyage de Jacquemont, et tout porte à croire qu'il vit encore (1834). Runjet-Sing n'est pas un roi trèslégitime; c'est un soldat heureux. De simple gentilhomme de campagne devenu chef de bandes, de général passé roi par la grâce de vingt mille bandits intrépides et pillards, il est parvenu à soumettre à son joug toute la confédération des princes sykes, jadis ses égaux, et une partie considérable de l'ancien royaume de Caboul. Ceux qu'il n'a pu réduire encore lui payent tribut très-religieusement avec l'argent qu'ils volent aux voyageurs.

Runjet-Sing, même en Europe, ne serait pas un homme ordinaire; au milieu de son peuple, c'est un grand homme. Pour Victor Jacquemont, c'est tout simplement un original. Runjet-Sing a cinquante et un ans; il est de moyenne stature et porte une longue barbe blanche. 11 est d'une santé chétive, mais d'une grande vivacité d'esprit. Il met son âme en règle tous les ans une fois, en faisant un pèlerinage au saint temple de Gourou-Govind-Singh, à Umbrilsir; mais pour lui la dévotion n'est qu'un masque dont il ne fait pas abus. Runjet-Sing est brave, rusé, gourmand, et d'une curiosité qui contraste singulièrement avec l'apathie du caractère indien. Il aime les drogues, et il en commande par centaines qu'il s'amuse à faire prendre à ses amis et à ses domestiejues. 11 a pour les chevaux une passion véritablement furieuse ; il a fait des guerres meurtrières pour saisir chez un voisin un cheval qu'on lui refusait. 11 a un régiment de femmes, casernées dans un sérail, dressées à monter à cheval, et qui manœuvrent au soleil, jambe de ci, jambe de là, comme nos hussards. Voilà Runjet-Sing; dans le Punjaub, c'est un homme heureux, roi absolu, gé-

néral habile, exacteur effronté, ayant une arme'e de quarante mille hommes, un budget de cinquante millions, un cuisinier à ré preuve, et les plus mauvaises mœurs du monde. Tel est le pays, peuple et roi, que va visiter Victor Jacquemont.

Deux circonstancts lui procurèrent bon accueil. D'abord, il était Français, et Runjet-Sing aime passionnément les Français. C'est un officier français, M. Allard, qui commande ses armées. M. Allard est de plus un excellent receveur des finances. Voyez plutôt : « La mère d'une nichée de petits rajahs (princes) montagnards vient de mourir, écrit Jacquemont, en laissant neuf lacs de roupies (deux millions deux cent cinquante mille francs) ; les enfants se battent pour l'héritage, et Runjet-Sing vient d'envoyer M. Allard sur les lieux, pour leur ôler tout sujet de querelle, c'e^t-à-dire les neuf lacs. •» Le compatriote d'un si habile financier est sûr d'une réception distinguée auprès du roi de Lahore; mais il a un autre titre à sa considération : Runjet-Sing s'est mis en tète que Victor Jacquemont est un envoyé secret de l'Angleterre. Or savezvous quelle est la grande préoccupation de Runjet-Sing quand il ne fume pas le houka, sur le dos de son éléphant, en compagnie de quelque courtisane, au nez de son bon peuple de Lahore, ou qu'il ne court pas la campagne en quête de quelque aventure? L'unique pensée de Runjet-Sing, c'est que la Compagnie des Indes doit finir, tôt ou tard, par engloutir son royaume; et Runjet-Sing a bien raison. C'est ainsi que son royaume finira *.

En effet, le Sutledge, cpii borne l'empire anglo-indien du côté du Punjaub, est pour les Anglais une détectable ligne de défense militaire; mais, en remontant l'Indus parla vapeur depuis Bombay jusqu'à Devra Ghazi-Khan, les bâtiments anglais feraient échec à toute armée russe venue de la Perse avec des intentions hostiles, et qui oserait traverser l'Afghanistan. Il est donc du plus haut intérêt pour l'Angleterre d'assurer le cours de l'Indus à sa navigation; et pour cela il lui faut de deux choses l'une, ou se concilier le Punjaub ou le

* Ceci était écrit en 1834. On sait que la prédiction n'a pas tardé à s'accomplir.

conquérir. Le conquérir est plus sûr, et je le lui conseille ; car la civilisation et l'humanité n'ont qu'à gagner k cette conquête. Qu'elle attende seulennent que Runjet-Sing soit mort ; mais qu'elle ne s'y fie pas ! « C'est un rusé coquin ! » écrit quelque part Victor Jacquemont.

Toute la politique de Runjet-Sing se réduit donc, en définitive, à ceci : se défendre contre une invasion anglaise. Mais le roi de Lahore est au gouverneur gi^'néral de l'Inde, le Punjaub est à l'établissement anglais comme deux millions sterling sont à vingt-cinq. La liste civile de Runjet Sing est donc la très-humble servante du gros budget de lord W. Bentinck; il faut qu'elle le caresse, qu'elle le flatte, en attendant qu'elle le trahisse. Aussi Victor Jacquemont fut très-bien reçu; Runjet-Sing le prit pour un e.-pion anglais.

Il n'en était rien. Dieu merci ! Jacquemont, à aucun titre, n'eût accepté une mission anglaise et secrète. Si Jacquemont a fait un discours politique à Meerut, c'est au grand jour, vous le savez, et il n'avait reçu mission que de son zèle patriotique. Tout le reste du temps, dans le Punjaub comme en Chine et ailleurs, il n'a été que l'envoyé du jardin des Plantes, beaucoup plus occupé des intérêts de la science que des querelles de la politique, et ne dressant d'embûches qu'aux animaux qui peuvent entrer dans ses collections.

Jacquemont voyageait donc pour la science, en dépit des soupçons de Runjet-Sing; mais, bien qu'il ne cherchât pas les aventures, son voyage en fourmille : à chaque histant, l'aventure se présente et dispute le pas à la science, qui es'. bien souvent obligée de céder. Heureusement Jacquemont, qui est un grand savant, est aussi un homme supérieur dans l'aventure. J'en e.i déjà cité quelques preuves; mais nulle part sa présence d'esprit ne se montre avec plus d'éclat que sur cette mer de montagnes, comme il rappelle, qui sépare la province de Cacherayr de celle de Lahore. Là, les épreuves sont de tous les jours. Il y a des bandits qui vous rançonnent sur toutes les routes, de longs fusils à mèche qui vous couchent en joue au coin de tous les bois, des voix formidables ({ui vous crient : «On ne passe pas! » Jacquemont avait beaii tirer de sa poche un firman terrible de Runjet-Sing, par le-

quel il enjoignait à ses amés et féaux de la plaine et de la montagne, non-seulement de laisser passer et circuler librement le Platon de l'époque^ autrement dit le seigneur Fictor Jacquemonl, mais encore de pourvoir de foin et de paille la suite dudit seigneur, et d'obtempérer à tontes ses réquisitions; lecture faite de ce sublima passe-port, les mêmes voix répétaient ; « On ne passe pas, » et appuyaient leur défense de quelque énergique menace; et il fallait, je vous Tassure, bien du mérite pour passer malgré cela.

Jacquemont passait. Une fois cependant il fut pris au piège chez un damné coquin, lequel commandait pour le roi, avec qu'^lques centaines de fusils à mèche, une méchante forteresse dans la montagne. Neal-Sing était son nom. Ce jour-là, Jacquemont n'avait pas trouvé d'obstacle; bien au contraire, des soldats apostés au pied de la forteresse lui avaient servi de guides. A peine arrivé, il se vit entouré de quatre cents brigands qui lui demandèrent l'aumône à bout portant. Leur chef lui déclara que sa volonté était de le retenir prisonnier jusqu'cà ce qu'il fût agréable au roi de Lahore de payer, pour sa délivrance, une somme considérable : il s'agissait de trois ans de solde arriérée que Sa Majesté devait à la garnison.

Jacquemont, tombé dans ce guêpier, vit bien qu'il n'y avait qu'un moyen d'en sortir, et qu'il fallait lutter non de force, mais d'impertinence avec cette canaille. «Mon mépris les accabla, écrit-il; ils n'avaient jamais entendu un de leurs rajahs parler de lui-môme comme je le faisais, à la troisième personne; Runjet-Sing seul le fait dans le Punjaub, et tandis que je me rendais h. moi-même tous ces respects, je ne leur parlais que comme à des serviteurs. Bientôt j'emmenai Neal- Sing comme pour l'entretenir moins publiquement, et je le fis asseoir par terre, tandis (juc j'avais fait préparer pour moi une de mes chaises. 11 semblait pressé d'entrer en matière; mais j'appelai mon maître d'hôtel pour m'apporter un verre d'eau sucrée, ce qui fut long à préparer. Je commandai à un autre de mes domestiques de tenir un parasol au-dessus de moi, à un autre, de m'éventer avec un plumeau de plumes de paon. Je pris toutes mes aises, non-seulement sans en rien rabattre de mon ordinaire, mais en y ajoutant, je vous as-

sure^ largement; laissant Neal-Sing par terre, dans toute son humilité, pour réfléchir en silence sur la grandeur du crime qu'il allait commettre. »

Ce manège eut un commencement de succès; le brigand rabattit de ses prétentions et proposa de relâcher son prisonnier, en ne retenant que son bagage. «Voyager sans mes tentes ! sans mes meubles ! sans nies livres ! sans mes vêtements 1 s'écria Victor Jacquemont indigné ; moi qui en change deux fois par jour ! »

Le temps s'écoulait. Neal-Sing paraissait plongé dans ses réflexions. «J'ordonnai alors qu'on m'apportât du lait.— N'entendez-vous pas, dis-je à Neal-Sing, que le seigneur désire avoir du lait ? Envoyez au plus vite dans les hameaux voisins, afiaque Ton en apjforte sans retard. — Je vis partir les hommes qu'on expédia, et quand ils furent à une centaine de pas, je les rappelai, et je dis à mon maître d'hôtel de leur bien expliquer que c'était du lait de vache, et non de buffle ou de chèvre, qu'il me fallait, et qu'ils devaient le faire tirer devant eux. »

C'est ainsi que Jacquemont gagnait du temps. Neal-Sing subissait, sans dire mot, l'ascendant irrésistible que prenait insensiblement sur lui son audacieux prisonnier. Enfin, celuici croyant le moment favorable, et voulant faire la part du feu, oflVit de donner une somme d'argent à titre de cadeau. «Eh bien, oui! donnez-moi deux mille roupies, s'écria Neal- Sing transporté.» Les fusils à mèche criaient : «Dix mille ! — Non pas dix miUe, ni deux mille, ni même mille, répliqua Jacquemont, par la raison que je ne les ai pas ; mais en considération de votre position malheureuse, je vous donnerai cinq cents rijupies. »

Ce fut le dernier période de la crise. Neal-Sing résista quelque temps. Jacquemont tint bon, et le prit de si haut avec son voleur, qu'il accepta les cinq cents roupies «en se prosternant à terre et en s'écriant qu'il était le plus fidèle, le plus reconnaissant, le plus dévoué de mes serviteurs, et, si je lui permettais de prendre ce nom, le plus inviolable de mes amis.» Après cette comédie, Neal-Sing laissa partir son prisonniei-, non sans lui avoir fait, à voix basse, la demande d'ime bou-

teille de vin. Jacquemont lui donna une bouteille de ràkli, qui lui servait d'esprit-de-vin pour ses préparations anatomiques, et qui était de force à prendre teu dans le gosier du mécréant. Puis il tourna les talons^ eU redescendit la montagne.

U nous faut ici prévenir ceux de nos lecteurs qui trouvent que Jacquemont a payé un peu cher le plaisir de mystifier un misérable, que ces roupies données si libéralement ne lui coûtent absolument rien, que la peine de les recevoir; encore est-ce Toffice de son trésorier. Du jour où Victor Jacquemont a mis le pied sur le sol du Punjaub, il tombe une pluie d'or dans fa cassette. Runjet-Sing, quand il veut témoigner sa considération aux gens, n'y met pas tant de façons. Au lieu de vous envoyer son portrait ou toute autre bagatelle inutile, il vous fait donner un sac de roupies. Ces bienheureux sacs contiennent cent une roupies, à savoir deux cent cinquante francs. Arrivé à Cachemyr, Jacquemont avait ainsi reçu, en témoignages solides de la considération de Sa Majesté, en preuves sonnantes de son amitié, environ quinze mille francs, sans compter les approvisionnements de toute espèce, une quantité innombrable de moulons, de poules, de sacs d'orge, de riz et de farine, et, comme il l'éciit plaisamment, «une charge de cachemires à faire trembler tous les maris. » C'est ainsi qu'on traite les Français dans le royaume de Lahore. Cela ne ressemble-t-il pas un peu à l'Eldorado?

Je me suis souvent demandé, en lisant ces curieuses lettres, d'où pouvait naitre cet incontestable ascendant qu'exercent les Européens sur les indigènes de l'Asie, ascendant tel, que la politique bien entendue des gouvernements de ce pays consiste surtout à nous en défendre la frontière; et j'ai pensé qu'on pouvait l'expliquer par une cause toute générale, la supérioiité du bon sens sur l'imagination. Cette vérité, que je ne veux qu'indiquer ici, éclate à chaque pas du voyage de Jacquemont. Son bon sens triom[ihe précisément par le côté qui trappe l'imagination des Asiatiques, par sa fern;eté, par sa soudaineté, par sa justes^e. Les Français ont quelque chose de plus encore, qui les rend considérables en Asie ; ils sont gais, ils sont frondeurs. Je ne sais qui a dit : Les femmes ne

plaisf nt que par leurs ddfauts. On peut le dire aussi de^ Français <iui voyagent en Asie. Leur esprit léger, frondeur, satirique, c'est là un délaut horrible en présence de la g-avilé asiatique, et c'est paf ce défaut qu'ils plaisent, qu'ils dominent. L'Asie est triste et rêveuse, notre gaieté est étourdissante; l'Asie est formaliste, notre esprit, libre penseur, saute à pieds joints par-dessus les formes ; TAsie est superstitieuse et fataliste, l'audace de notre piiil -sophisme brave la destinée et ne s'arrête pas même devant Dieu ! Je l'avouerai, il m'est arrivé quelquefois de trouver Victor Jacquemont bien impertinent. Je tremblais en le voyant jouer ainsi avec les redoutables préjugés de ses hôtes, ou l>ien exiger des honneurs qui, de temps immémorial, n'appartiennent qu'aux têtes couronnées. Mai^ il m'en donnait ensuite de si bonnes raisons, il me prouvait si l)ien que sa considération comme Français, que sa vie môme était intéressée à ce manège, que j'aurais été désolé de le trouver plus modeste. « Si dans le Punjaub, dit-il quelque part, un seigneur quelconque se fût présenté chez moi sans laisser sa chaussure à la porte, je ne l'aurais pas reçu, et j'aurais écrit sur-le-champ à Lahore pour demander à Runjet satisfaction de cette insulte; mais c'est une énormité qui ne pouvait venir à l'idée de'personne. »

Victor Jacquemont passa en Cacliemyr tout Tété de 1831. il y vécut tn seigneur; logé dans un pavillon roval, sur le bord d'un lac, au milieu d'un jardin planté de lilas et de rosiers; ayant une cour, un gentilhomme de la chambre à six roupies par mois, une compagnie de gardes du corps qui protègent sa porte contre la mendicité cachemyrienne ; tour à tour médecin, savant, haut justicier, philosophe, aumônier infatigable, correspondant favori de Runjel-Sing qui l'accable de présents, l'inonde de roupies et lui tend des pièges perfides, qui le traite de demi-dieu et le fait espionner; mangeant des cerises, des abricots et des raisins comme à Paris; lisant Sterne pour tenir lieu de l'esprit qui manque à ses courtisans; faisant chasser, pour défendre l'intégrité de son caractère européen, des bandes innombrables de jeunes filles impudiques qui assiègent son palais ; courant dans les montagnes après les ours et les panthères, qui le lui rendent bien sou-

VOYAGEURS îM

vent; pochant des poissons pour M. Cuvier dans le beau lac qui entoure sa maison; assistant à une émeute religieuse, suivie d'une répression orientale, c'est-à-dire d'un mai>sacre, d'un pillage et d'un incendie. « Enfin, dit Jacquemont dans une piquante lettre qui résume son séjour à Cai hemyr et son expédition dans le Punjaub, j'ai été pendant huit mois un fort grand seigneur, fort riche, fort magnifique, fort bienfaisant, et moyennant cela aussi pauvre aujourd'hui qu'avant ce singulier voyage. Prisonnier quelquefois, diplomate souvent, guerrier le moins qu'il m'élait possible; car c'est surtout dans l'art de la politique que je brille. Vous verrez qu'ils feront de moi un diplomate quelque jour. P os habiles, à ma place, y eussent souvent été dans l'eifbarras. Ces vastes contrées sont fermées à la curiosité des Européens par la jalousie assez logique de leurs maîtres. Jusqu'ici tout va bien pour moi ; ine voici revenu vivant et très-vivant, je vous l'assure, de Cachemyr, dont les montagnes ne sont pas si hautes, ni la vallée si pittoresque, ni les femmes si belles, ni les hommes si fripons qu'on le dit. Mon portefeuille est plein de lettres de rois. Le successeur de Porus m'écrivait tous les huit jours, » etc. Ajoutons, Comme dernier trait à ce tableau, qu'au moment où Jacquemont allait quitter le Punjaub, le successeur de Porus lui proposa très-sérieusement la vice-royauté de Cachemyf . Quand Jacquemont vit que son ami Runjet-Sing le prenait avec lui sur ce ton-là, il n'eut rien de plus pressé qiie de plier bagage, et le 9 novembre 1831, il repassa le Suticdgé.

Ceux qui voudraient juger de la puissance des Anglais dans l'Inde par 1rs hauts salaires que la Compagnie paye à ses énlployés civils et militaires, par la force de ses armées, par l'ampleur de son budget, ou môme par le luxe de ses fêtes, la richesse et l'impertinence de ses modes, la somptuosité de ses banquets, n'en auraient, suivant moi, qu'une idée fort impaifaite. Leur pu.issance n'est pas là; elle est prestjue tout entière dans l'esprit civihsateur et dans l'habileté administra-

live qui caractérisent cette nation. La Compagnie anglaise des Grandes-Indes, quoique la nécessité l'ait obligée à conquérir d'immenses provinces depuis cinquante ans, n'est pas essentiellement conquérante. Ses conquêtes commencent toujours par rappauvrir. Il n'y a pas une des provinces conquises par elle qui paye ses frais de gouvernement et d'occupation militaire. Madras est en déficit; Bombay ne couvre pas ses dépenses; les provinces ouest et nord-ouest, récemment acquises, sont au-dessous de leurs revenus. Le Bengale paye pour tous. Quel est donc Tintérêt principal de la Compagnie dans ces immenses conquêtes ? évidemment un intérêt de civilisation. Que cet intérêt en cache un autre, que l'esprit de lucre, d'abord armé en guerre, prenne ensuite le masque du philanthrope et trouve son compte a cette métamorphose, que le génie civilisateur ne soit que l'agent et le précurseur du génie financier, qu'à cela ne tienne 1 Ce n'en est pas moins la civilisation qui commence ; c'est elle qui sème; et, quand c'est la civilisation qui sèrue quelque part, ce n'est jamais un gouvernement quelconque, si avide qu'on le suppose, qui fait à lui tout seul la moisson.

Jacquemont, voyageant dans l'indoustan, se trouva un jour au milieu d'un peuple que la baguette magiiue d'un major anglais avait civilisé comme par miracle. C'était dans les montagnes du Mhairwarra, qu'on pourrait nommer les Abruzzes du Rajepoutanàh, à peu près à moitié chemin entre Delhi et Bombay. « Là, dit-il, j'ai vu un pays dont les habitants, de temps immémorial, ne connaissaient d'autre manière de gagner leur vie que d'aller piller les contrées voisines de Marwar et de Mewar; un peuple de brigands, maintenant changé en un peuple de laboureurs et de bergers industrieux, paisibles, heureux ! Ni les chefs rajepoutes, ni les empereurs mogols, n'avaient pu subjuguer cette nation. 11 y a quatorze ans tout était à faire pour elle, et depuis six ou sept ans tout est achevé. Un s3ul homme, le major Henri Hall, a opéré ce miracle de civilisation ; et, comme je sais que la réflexion suivante doit être agréable à votre cœur et conforme à vos opinions K

1 Celte lettre est adressée à M. V. de Tracy. Elle est écrite en anglais.

j'ajouterai que le major Hall a pu accomplir son admirable expérience sans faire le sacriOce d'une seule vie.

» Il s'assurait des hommes les plus indomptables en les enfermant, en les chargeant de chaînes, en les condamnant à travailler aux routes. Ceux qui avaient longtemps vécu à la pointe de i'épée, sans être cependant connus pour se livrer à d'inutiles cruautés, il en faisait des soldats; et ceux-ci devenaient, en celte qualité, gardiens de leurs anciens camarades, souvent même de leurs anciens chefs. Le reste de la population apprit à cullivei- la terre. Le meurtre des enfants du sex(! féminin était un usage très-répandu chez les Mhairs; aujourd'hui cette pratique sanguinaire est abandonnée, et c'est à peine s'il a fallu punir un seul homme- pour amener ce résultat. Le major Hall, au lieu de sévir contre les coupables, a fait cesser la cause du crime, l'a rendu inutile, nuisible même à ceux qui le commettaient; et il n'y en a plus un seul exemple.

» Sir Hall m'a montré sous les armes le corps qu'il a levé parmi ces ci-devant sauvages, et je n'en ai jamais vu de mieux discipliné parmi les troupes indiennes. Le major est justement fier de son ouvrage, et il n'a pas épargné ses peines personnelles pour me le faire voir dans son ensemble, pendant le peu de temps que j'avais à passer avec lui. Plus de cent villageois furent appelés des bourgs et des hameaux voisins ; je m'entretins avec eux de leur ancien genre de vie et de leurs occupations présentes; la plupart de ces hommes avaient versé le sang humain. Ils me dirent qu'ils ne connaissaient autrefois aucun autre moyen d'existence, et, d'après leur récit, cette existence était misérable. Us étaient nus, atfamés; maintenant, bien que le sol de leurs petites vallées soit pauvre et que leurs montagnes soient stériles, tous les bras étant employés à la culture, ils en tirent de la nourriture et des vêtements en abondance ; et ils apprécient tellement les immenses avantages que le gouvernement anglais leur a procurés, qu'ils lui payent volontiers un tribut qui est déjà de cinq cent mille francs, et qui s'accroîtra chaque année avec la richesse du pays. »

C'est ainsi que procède la pohtique du gouvernement an-

gliiis dans Tlnde. La conquètr ouvre la marche, la civilisation arrive à la suite; le percepteur des finances ne vient que longtemps après. La conquête, la civilisation, le tribut, trois faits qui ont chacun leur place, chacun leur temps ; système puissant qui soumet une population de soixante millions d'àmes à une armée de trente mille hommes.

Les journaux anglais nous ont appris récemment que la Compagnie des Indes vient de déclarer la guerre à un rajah du district de Mys ire, et d'envoyer une armée pour conquérir ses Ltats. Est-ce un coup de tète de la Compagnie? non, certes ; elle ne s'est émue qu'après nombre d'impertinences et de provccalions adressées à son gouverneur général. Et comment procède-t-elle ? en môlant le prosélytisme à la guerre, en déclarant par ultimatuiïi qu'il sera établi dans les provinces à conquérir un système calculé pour assurer le bonheur du peuple '; j'ajoute que ce système aura pour etlèt d'augmenter aussi les le venus de la Compagnie dans un temps donné. Mais, quoi qu'il en soit de ma prédiction, la Compagnie tiendra sa parole.

Jusqu'où peuvent s'étendre les progrès de la tivilisâtion anglaise chez le peuple indien? Jusqu'à la limite, malheureusement intranchissable, que lui assignent les préjugés religieux et domestiques enracinés chez cette nation. Accessibles à la civilisation anglaise dans toutes les habitudes de la vie civile, comme soldats, comme agriculteurs, comme négociants, leur vie domestique est murée; elle n'admet ni nos usages, ni nos mœurs, ni le respect de la femme, ni les saintes et paisibles vertus de la famille; nulle affection, nulle sympathie; les enfants méprisent leur mère, le père maltraite ses enfants; d'implacables jalousies, des haines atroces, fermentent dans le cœur des Irèrcîs. Mais c'est là un mal inciîrable : les majors Hall eux-mêxiies n'y peuvent rien. Ainsi, dans le Mhairwarra, tandis que les habitudes civiles pliaient sous le joug, les mœurs domestiques, les préjugés de la famille, ont résisté; là une femme est un être impur que lès hommes regardent à peine comme epparlenant à leui" eSpèiiè.

1 Voir le Globe du 1" août 1831.

Le mari achète sa femme, le père vend sa fille, le fils vend sa mère. Le déshonneur pour une femiTiC consiste à n'être pas vendue ou à être mal vendue. La femme de Sganarelle, qui veut absolument être battue, serait donc un personnage trèspeu extraordinaire et assurément fort peu comique dans ce pays-là. S'agit-il de religion? c'est bien pis encore. Leur conscience repousse bien plus obstinément toute conversion i*feligieuse que leur foyer domestique ne se ferme à nos lois civiles. « Les Indiens, tàtés partout, dit Victor Jacquemont, n'ont voulu nulle part changer Ivlahomet ou Brahma pour Jésus- Christ ou la Triniîé. »

Que résulte-t-il de cette obstination des Indiens à rester fidèles aux vieilles traditions de leur vie domestique et religieuse? L'impuissance pour le gouvernement anglais de s'assimiler complètement ce peuple; la nécessité d'une domination forte qui le maintienne sous le joug; enfin l'ajournehient indéfini de toutprojit d'amélioration politique dans un pays où le premier essai de l'émancipation serait la révolte. Car, il faut bien le dire, l'immobilité du peuple indien dans ses habitudes et dans ses croyances, sa résistance à épou er les mœurs de l'Angletcrie, quoiqu'il accepte ou qu'il subisse patiemment tous les bienfaits de son administiation écliirée, c'est là, si nous en croyons un observateur judicieux, Victor Jacquemont, le seul danger réel qui menace la puissance anglaise dans l'Inde. Les colonies anglo-américaines qui parlaient la même langue que la mère patrie, qui avaient âés iHœurs, sa religion, ses lois, ses usages, se sont allianchies du jour où leur civilisation s'est trouvée l'égrile de la civilisation anglaise; mais si l'Inde échappe jamais à l'Angleterre, ce sera par une guerre de religion. Voilà ce qui compj-omet l'avenir de la Compagnie, bien autrement que l'ambition de la Russie, qui ne sera jamais pour le gouvernetiienl anglais dans l'Inde un sujet de grand effroi, surtout s'il veut cotiijuéril' le cours de l'indus et l'assurer sans partMge à sa navigation, depuis l'embouchure de ce fleuve jusqu'aux montagnes.

Nous avons laissé Victor Jacfjuemont dans les montagnes de Mhairwarra, au rniiieu de l'indoustan ; mais nous avons oublié de dire comiiient il était arrivé là. Il nous faut donc

revenir un instant sur nos pas, et reprendre le voyage de Jacquemont au moment où il a quitté le Punjaub, le 9 novembre 1831, Jacquemont venait de repasser le Sutledge; il s'était reposé quelque temps à Delhi, dans les délices de l'hospilalité anglaise; et le 14 février, après avoir employé plusieurs semaines à emballer ses collections, il s'était remis en route, le cap au sud, chevauchant en tête de sa caravane dans l'ordre imposant que nous avons précédemment décrit. L'intention de Victor Jacquemont était de visiter dans toute son étendue, du nord au sud, la presqu'île en deçà du Gange, et de s'arrêter à Dombay, après avoir traversé le Rajepoutanah, le pays des Marattes, et séjourné dans plusieurs villes importantes, Jaypore, Aymeer, Indore, Poona. De Bombay, notre voyageur devait gagner le cap Gomorin, en longeant la côte de Malabar, derrière les Ghates; puis remonter au nord par le plateau de Mysore, passer, dans les Montagnes Bleues, tout l'été de 1833, et enlin retourner en Europe vers la lin de la même année. Getle dernière excursion à travers la presqu'île devait faire du voyage de Jacquemont le plus complet qui eût jamais été entrepris aux Grandes-Indes.

Tels étaient les projets de Victor Jacquemont, et il en exécuta une partie. Que ne pouvons-nous l'accompagner encore, et le suivre pas à pas! Ce nouveau voyage dans un pays à peine exploré, celte pointe hardie vers les tropiques, toute cette vie encore une fois jetée dans les aventures, quel vaste champ pour la curiosité du lecteur! J'ai montré Victor Jacquemont sous quelques-uns des jours où brille l'originalité de sa nature; mais combien je suis loin d'avoir complété l'histoire de son caractère et de son esprit, la seule que j'aie voulu faire! Nous avons vu Jacquemont à la table des riches Anglais de Calcutta, subjuguant l'étiquette à force de naturel, de franchi^e et de gaieté ; puis gravissant avec la science les glaciers de l'Himalaya ; géologue intrépide et guerrier sur le Tliibet ; diplomate éprouvé, orateur éloquent, hardi patriote à Meei ut ; prisonnier et maître dans les montagnes du Punjaub, plus que roi à Cachemyr; mais que n'aurais-je pas à raconter encore, si je voulais puiser moins discrètement dans cette mine intarissable que sa correspondance me fournit! Chacune de

ses lettres résume tant d'idées, tant de faits, remue tant de souvenirs, provoque tant de réflexions, et renferme quelquefois des pages d'un style si achevé, qu'il aurait fallu donner, pour ne rien perdre, une analyse de chacune d'elles. Mais aujourd'hui il faut finir, et finir bien tristement.

Le 5 juin 1832,*Mctor Jacquemont arriva à Poona, ville de cinquante mille âmes, située sur de hautes montagnes à quelques lieues de Bombay, et l'une des plus importantes stations militaires des Anglais dans la péninsule. 11 y passa l'été, c'està-dire la saison des pluies, qui est insupportable à Bombay. Le D juillet, le choléra fit invasion à Poona avec une violence effrayante; il mourait au delà de soixante personnes par jour. Un des domestiques de Victor Jacquemont fut atteint, et les soins de son maître ne purent le sauver. C'était un excellent serviteur; Jacquemont le pleura. Mais le désespoir qui s'empara des Indiens, ses camarades, dépasse tout ce qu'on peut imaginer; ils n'avaient cessé de le veiller pendant sa maladie, faisant bonne contenance près de lui, cherchant à l'égayer par des contes qu'il n'entendait plus; puis, quand ils pouvaient s'éloigner un instant de sa chambre, se retirant dans le jardin pour se rouler à terre et sangloter. Quand il mourut, la douleur de ces malheureux éclala par des témoignages d'une telle violence, qu'elle ressemblait à de la fureur. Comment concilier cette sensibilité profonde avec ce que nous avons vu plus haut de l'apathique insouciance qui est le fond du caractère indien, et surtout avec cette indigence complète des sentiments et des vertus de famille? C'est une énigme entre mille autres,

Jacquemont n'était pas contagioniste; il ne ressentit donc aucun effroi de l'épouvantable fléau qui ravageait Poona, et se contenta de prendre toutes les précautions prescrites par rhygiene du pays. Voici sa recelte : « Je me soigne bien, bois une goutte d'eau-de-vie le matin, du vin à déjeuner, lorsqu'il m'arrive de manger de la viande, du vin à dîner, et quand je prolonge ma soirée dans les écritures, une grande tasse de thé mêlé de rhum. Sur quoi je me couche. Je me couvre extrêmement la nuit; et, le jour, je porte un très-long châle de cachemire, roulé en ceinture, non autour de la taille, mais

sur les hanches, de manière à me tenir l'estomac et le ventre à rétuve, dans une température égale. Je crois qu'un grand nombre des maladies de ce pays proviennent d un refioidissement, le plus souvent non apeiçu, de celte paitie. » AJoyennant ces soins, Jacquemont tomba malade, le 22 juillet, d'une violente et soudaine attaque de dyssenteiie, qui faillit remporter. C'était la première maladie un peu sérieuse qu'il eût faite dans l'Inde; il crut que c'était ia dernière, et, voulatit mourir en musique, comme il avait vécu, il donna ordre qu'on amenât pi es de son lit Uii excellent musicien qui, par hasai'd, se trouvait à Poona. Mais ce fut l'énergie de sa volonté, aidée d'un bon remède, qui évidemment le sauva.

Jacquemont était arrivé dans l'Inde avec une confiance robuste dans sa jeunesse, dans sa santé, et, toute superstition à part, dans son étoile. Aussi ne cesse-t-il, dans sa correspondance, de combattre par des raisoimeuienls moitié sérieux, moitié plaisants, les inquiétudes de sa famille et de ses amis. Il prouve par de longs calculs de statistique qu'il ne peut pas mourir : a 11 me semble qu'il faut être un peu sot pour se laisser mourir à trente ans, et j'ai la vanité de croire que je ne ferai jamais une telle sottise d'ici à très-longtemps... Permetsmoi de te dire, écrit-il ailleurs, que tu n'as pas assez de confiance en moi, ma bonne amie; ouvre ï Annuaire du bureau des longitudes^ où tu verras dans les tables de uKirtalilé que les chances funestes à notre âge sont presque nulles. Je commence à me considérer connue un vieux \ase, fragile par sa nature, mais endurci par le choc des accidents et habitué à tomber sans se briser. Ne rêve donc jamais en noir de mui. » C'est ainsi que Jacquemont joue avec l'idée de la moit. J'ai vu mourir bien des jeunes gens, robustes, pleins d'avenii-, qui jouaient avec la mort; et je vois vivre, avec une mauvaise santé, nombre de personnes qui en ont une peur effioyâlile. 11 faut donc traiter fort sérieusement la niort, c'e.st-à-dire se garder des pièges qu'elle nous tend, et peirser à elle le moins possible. Aussi bien, c'était le .système de Jacquemont partout ailleurs que dans ses lettres; il était trop sérieux pour compromettre follement sa vie; et sa contiance, si vivement expriince, tenait au soin même qu'il prèhâil de sa santé. Persoiiné,

en effet, n'était plus attentif à soumettre aux variations dé là température les procédés de sa toilette. Nous l'avotis vit, sur les cimes glacées de rHimala\a, fourré comme les ours auxquels il donne la chasse, empaqueté comme un Lapon, bravant le froid sous la triple enveloppe d'une épaisse couverture. Arrivé dans le Deccan, par 22 degrés de latitude, sa toilette avait subi une réforme considérable. « Assis à écrire, je ne garde d'antre vêtement qu'un épais turban de mousseline blanche pour me tenir la tète fraîche, et des culottes, parce que, bien que le nom de cet objet soit peu décent (en anglais du moins il est d'une affreuse indécence), je tiens l'objet lliimême, les culottes, pour une des inventions les plus décentes dont la sagesse humaine se soit jamais avisée : veste, gilel, chemise et chemise de flanelle, bas et souliers, au diable! Du tout, je fais un coussin sur lequel je m'assied;^, et qui, au bout d'une heure, est trempé à tordre. Eh bien! chose incroyable î je me sens aussi frais d'esprit et aussi léger de corps que si, au lieu de 43 degrés de chaleur, il y en avait seulement 14 ou 15! »

Telle est !a prudence de Victor Jacquemont. Par malheur elle l'abandonne quelquefois. Jacquemont ne sait pas sacriûer les intérêts de la science au soin de sa conservation. Dès qiie la science l'appelle, il marche; adieu la santé! adieu la vie! son ardeur remporte; et parmi toutes les chances de mort qui abondent dans ce long voyage, les dangers auxquels la science l'expose sont les seuls qu'il ne compte pas! Le 15 septembre, il quitta Poona, et piit la route de Bombay. 11 voulut visiter en passant i'ile de Salsetle. Et pourquoi? L'île de Salselte, située au bas du versant occidental des Ghates, est un pays malsain, couvert de forêts empestées ou brûlées par les ardeut-s d'un soleil dévorant. De plus , Jacquemont avait choisi pour ce voyage la saison la plus dangereuse de l'année. Mais qu'importe? 11 venait de recevoir un travail remarquable de M. Arago, sur les recherches géologiques de M. Élie de Beaûmont. Cette conimunicalion inattendue avait réveillé son zèle scietitifique ; C'était comme un noble déû d'ajouter par ses observations personnelles aux expériences déjà si décisives de ces deux savants célèbres; il espérait découvrir au pied des

Ghates;, et sur leurs croupes, des couches tertiaires et alluviales, et trouver, dans les accidents de leur stratification sur ces montagnes, des éléments supérieurs à toutes les conjectures précédentes pour la solution du problème important de leur âge géologique. C'est ainsi que la science le tentait. Comment résister à la science? Il partit. Il parcourut, sou? le feu des tropiques ou sous Tombrage pestilentiel des bois, toute la longueur de celte île meurtrière, à la recherche de quelques lambeaux de ces terrains, dont Fétude et l'analyse le courbaient douloureusement pendant des jours entiers. « 11 en résulte que je suis souffrant, ou plutôt chifTonné depuis quelques jours, écrit- il le 14 octobre. Perfide climat que celui-ci! »

Il prit quelque repos à Tanna, et enfin, le 29 octobre, il arriva à Bombay, mais épuisé. Le lendemain il fut obligé de garder le lit; puis on le transporta au quartier des officiers malades, où le gouvernement anglais le confia aux soins du plus habile médecin du pays.

Jacquemont, qui était lui-même un médecin fort instruit, ne se fit aucune illusion sur la nature de la maladie qu'il avait rapportée de son dernier voyage et sur le danger qu'il courait. C'était une inflammation au foie, dont il avait pris le germe au milieu des miasmes putrides de Salsette. Bientôt un abcès se forma dans l'intétieur de l'organe, et le peu d'espoir qui était resté s'évanouit. Le malade sentit ses forces diminuer de jour en jour ; mais, résigné, tranquille, il dissertait gravement sur son mal, en suivait comme aNec l'œil le développement rapide et caché, et calculait avec un calme admirable ce qu'il lui restait de jours à vivre et à soulïiir. SouflVir et mourir ! sur celte terre étrangère et funeste, loin de son vieux père qu'il ne reverrait plus, loin de ses amis dont le souvenir, dont la jeunesse réveillaient à chaque instant, sur ce lit de mort, des idées de patrie et d'avenir ! Mourir si jeune, après tant de travaux accomplis, tant de dangers bravés pour ia science, au moment d'atteindre le terme d'une si longue épreuve et de toucher au but de tant d'etTorts courageux, mourir ! Est-ce ainsi que devait finir le voyage scientifique de Victor Jacquemont ?

« Oh ! qu'il sera chaimant, écrivait-il à son frère, quelque

temps avant la fatale excursion dans File de Salsette, de nous retrouver tous ensemble après tant d'années d'absence et pour moi d'isolement ! Quelles délices de diner tous les trois à notre petite table ronde, aux lumières ; de manger du potage et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans la chambre de notre père, laissant les autres chercher du plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparation les uns des autres ! La larme me vient à l'œil en pensant à ces joies ! Si je me rappelle bien, cher ami, nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première fois que nous nous embrasserons, nous laisserons nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donner. Et notre père, comme il sera heureux! »

Quelques semaiues s'écoulèrent, et toutes ces espérances étaient détruites. Victor Jacquemont, épuisé par trente jours de maladie, condamné par ses médecins et par lui-même, étendu sur ce lit de douleur qu'il ne devait plus quitter, adressait à son frère des adieux touchants et suprêmes.

«... Ma fin est douce et tranquille : si tu étais là, assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'àme brisée, et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénité. Console-toi, console notre père ; consolezvous mutuellement, mes amis!...

» Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous dire adieu ! — Adieu ! Oh ! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! — Adieu pour la dernière fois ! »

Ici finit la correspondance de Victor Jacquemont. Cette dernière lettre que le mourant, étendu sur le dos, ne put écrire qu'avec un crayon, fut copiée par M. îsicol, négociant anglais, qui assista notre malheureux compatriote à ses derniers moments, et transmit à sa famille tous les détails de sa mort. Jacquemont vécut encore quelques jours, qu'il employa à donner à M. Nicol, avec une présence d'esprit admirable, toutes les instructions relatives à l'emballage et au transport de ses collections, de ses écrits, de ses catalogues, ainsi que de plusieurs objets, entre autres sa croix de la Légion d'hon-

Ufi VOYAGEUR^

neur (il venait d'être nommé chevalier) qu'il envoyait à son frère. Il commanda ses fimcrallles, et composa lui-même son épitaphe. Le 7 décembre, il fut saisi de douleurs violentes qui annoncèrent sa fin. Mais la foice du mal ne put troubler son esprit, ni ébranler son courage, ni altérer la sérénité de son âme. «Je suis bien ici, disait-il seulement, mais je serai bien mieux dans mon tombeau.» Quelques minutes après, il expira.

Ceux de nos compatriotes qui chercheront sa tombe sur cette plage lointaine où il mourut, la reconnaîtront à celte modeste inscription :

Fictor Jacqvemonty né à Paris le 28 août 4801, eu i^ôri à Bombay le 7 décembre 1832, après avoir voyagé pendaht trois ans et demi dans Vlnde.

M. DE IIAUBÉ-IVIAKBOIS A CAYENNE 1.

Octobre 1835.

Un homme de mœurs douces, d'un esprit modéré, d'un cœur droit, d'une âme ferme, un citoyen recommandable par l'exercice de toutes les vertus publiques et privées, un magistrat honoré du siiflrage di^ ses compatriotes, député par eux pour représenter leurs intérêts et leurs droits au sein d'une assemblée politique, fut un jour arrêté à domicile, jeté dans

1 Le voyage que M. cieB.irbé-Marboisfit à Cayenne, après le 18 fructidor, fut, comme ou le sait, très-peu volontaire. On ne se plaindra pas ioutefdis, surtout après avoir lu son livre (Journal d'un Déporté non jugé, Paris, 1835), que j'aie place cet intéressant portrait dans ma galerie de voyageurs parmi ceux qui ont le mieux vu et le mieux raconté.

une pri:on, puis enfernié dans une cage de fer bien verrouillée et cadenassée, puis placé sur une charrette qui prit la route d'un port de mer distant de là de quel lue cent lieues.

Cet homme devait être un giand coupable; car, indépendamment du supplice d'un pareil vojage dans un^^ pareille voitul'e, partout où s'arrêtait son escorte pour s'y rafraîchir et y passer la nuit, on l'enfermait, lui, avec des voleurs, on le laissait confondu avec des galériens dans des cachots infects; ou bien on le montrait aux passants ainsi qu'une bête curieuse. En un mot, on semblait prendre à tâche de ne lui épargner aucun genre d'Iiumiliation et de souffrance.

Arrivée au lieu de destination, la cage de fer s'arrêta devant une chaloupe amarrée au rivage. Le prisonnier descendit, et on l'embarqua. Mais ni lui, ni ses gardes, ni ses eôliers, ni personne ne pouvait dire quel crime il avait commis. Cai* il n'y avait eu, pour expliquer un tel châtiment, ni instructioii préalable, ni jugement contradictoire, ni témoins entendus, ni défense d'aucune sorte, ni arrêt quelconque, rien de ce qui annonce que bonne justice a été faite, ou qu'on lui a 'à\ï moins rendu une espèce d'hommage en respectant les fonties qui la protègent contre la passion des juges.

Ceci pouitant se passait dans un pays libre et chez un peuple renommé pour la mansuétude de ses mœurs. Cet homme, que l'on conduisait cr, exil comme on mène une bête féroce à la foire, appartenait à la nation la plus civilisée de l'Europe; cet homme était Français, c'était M. de Barhé-Marbois, membre du conseil des Anciens. 11 venait d'être frappé par la justice du Directoire exécutif de la République française; c'était un des déportés du 18 fructidor.

Mais il en était alors de la France, avec sa constitution soidisant libre et toutes ces lois, en nombre incommensurable, qui prétendaient régler les mouvements de sa vie politique et civile, comme de cette statue que l'on voit aujourd'hui (1835) dans la salle des séances de la Chambre des députés, à droite du président. Celte statue porte d'une main un sceptre pesant, et le monde dans l'autre; d'épaisses diaperies couvrent ses épaules, et avec tout cela elle est chargée de représenter la Liberté.

La France du 18 fructidor croyait avoir conquis la liberté électorale, et tout à coup, en pleine paix, soixante de ses représentants étaient frappés de proscription, arrachés à leurs familles et condamnés à aller boire les eaux de l'Ohio ou du Sinnamari. Elle croyait à la justice: elle avait acheté par d'assez longues épreuves l'institution de tribunaux réguliers, et le décret du 1 8 fructidor violait toutes les lois de procédure judiciaire, il modifiait le jury, il frappait de peines affreuses un noiTibre considérable d,^, citoyens «irréprochables, puisqu'ils ne furent pas jugés.» Enfin la France avait une confiance extrême dans la liberté de la presse : ce devait être là le remède à tous ses maux; et le coup d'État de frnctidor suspendait cette liberté vitale en soumettant les journaux à l'injurieux visa de la police ; et un des proscripteurs s'écriait en ■ pleine assemblée : « Les chefs de l'horrible conspiration que nous déjouons sont bien atroces, mais ils se sont servis d'hommes plus horribles encore, d'hommes dont l'existence accuse la nature; elle compromet l'espèce humaine. En y pensant, l'honnête homme voudrait fuir ses semblables; il voudrait en quelque sorte s'échapper à lui-même... Vous entendez que je veux parler des journalistes! »

Tel était donc l'étrange spectacle que présentait alors la France, jouissant d'une constitution libre et perdant coup sur coup toutes ses libertés; république par la forme, mais plus près de tomber en monarchie absolue qu'elle ne l'avait jamais été dans tout le reste de son histoire.

11 n'entre pas dansmes intentions de porter aujoui'd'iiui sur le 18 fructidor un autre jugement que celui de l'auteur même du livre que j'analyse. Je veux laisser ce grand événement politique dans la perspective où M. de Barbé-Marbois l'a placé ; j'ai besoin de rester à son point de vue et de n'entrer, pour ma part, dans aucun détail sur les causes qui amenèrent cette catistrophe. 11 m'en coulerait d'avoir à défendre ce que les politiques appellent la raison d'État contre les généreuses protestations du déporté de Cayenne, et de prononc.'r les circonstances atténuantes de l'arrêt qui condamne les proscripteurs. Un écrivain d'un immense talent et d'un sens admirable, M. Thiers, a eu plus que ce courage dans son Histoire

de la Révolution française ; il prend ouvertement le parti du Directoire. Mais je ne puis oublier que le général Bonaparte, du fond de l'Italie, où ses victoires couvraient alors par tant d'éclat les faules du gouvernement français, blâma énergiquement le 18 fructidor^ ; et pourtant ce coup d'État aplanissait la route où chem nait déjà si rapidement la brillante fortune du vainqueur d'Arcole.

Quoi qu'il en soit de ces jugements si divers, la corvette la Faillante quitta Rochefort le 25 septembre 1797, en destination pour la Guyane, ayant à bord M. Barbé-Marbois et quinze autres proscrits, victimes comme lui du coup d'État de l^i-uctidor. Mais ces malheureux que rapprochait une commune adversité étaient loin d'appartenir à la même opinion, et il semblait au contraire qu'un caprice cruel du Directoire avait voulu réunir, dans cet étroit espace, des représentants de tous les partis qui divisaient alors la France ; royalistes, lépublicains, constitutionnels, patriotes sincères et désintéressés, toutes les opinions, tous les sentiments de la France étaient là; tous les élémenls inconciliables de la révolution étaient là, mêlés et confondus dans l'entre-pont d'une corvette.

A leur tète brillait Pichegru; Pichegru, qui avait été professeur de mathématiques du général Bonaparte au collège de Brienne; Pichegru, le conquérant de la Belgique, un des enfants chéris de cette révolution que la voix publique l'accusait alors si justement d'avoir trahie. Monk avorté, il représentait l'ambition et les espérances qui avaient souri plus d'une fois aux généraux de la république, lorsque la fortune de la guerre les pl.içait en présence des lignes peu formidables de l'émigration, et des séduisantes promesses que leur prodiguaient les princes français. Pichegru, naturellement peu communicatif, renfermait ces espérances, s'il en conservait toutelois, au fond de son cœur, et son maintien froid l'isolait au milieu de ses compagnons d'infortune; aussi pouvait-on dire avec vérité qu'il était là seul de son parti. Berthelot, La Yilleheurnois et l'abbé Brottier représentaient l'opinion royaliste à

1 Consulter sur ce fait curieux les Méimir^s du cowte de Lavaldie. (Paris, 1832.)

rétat de conspiration flagrante,, d'exaltation et de martyre. On les appelait plaisamment les commissaires du roi. La Villeheurnois était mi homme ferme et décidé, et qui avait réponse à tout. Pendant le trajet de Paris à Uochelbit, un jacobin, d'apparence chétive, s'étant approché du proscrit, iui ordonna de crier : Five la république! — « Oui, dit La Villeheurnois, quand elle t'aura rendu plus gras! » Delarue, Rovère, d'Ossonville, Willot, appartenaient à la nuance modérée du parti royaliste. On ne connaissait de Ràmel que sa résistance énergique aux sommations du Directoire, en sa qualité de commandant des grenadiers du Corps législatif. C'était le plus jeune des proscrits. Bourdon de l'Oise était tristement fameux par ses excès révolutionnaires pendant le rè,j;ne de la Teneur. Enfin venaient Barthélémy, Laffon-Ladébat, l'un membre du Directoire, l'autre président du confi-eil des Anciens, le général ilurinais, Tronson-Ducoudray, un des avocats de la reine; ces citoyens honorables formaient, avec M. Barbé- Marbois, le parti constitutionnel, celui qui représentait, sur ce vaisseau qui les conduisait en exil (c'était presque dire à la mort), le dévouement au pays et à ses lois; hommes respectables par leur âge, par de longs services rendus à l'État, par la modération de leur esprit et la noblesse de leur langage; athlètes infatigables, qui tenaient bon depuis dix ans, par la fermeté de leur àme et de leurs principes, contre tous les excès des factions anarchiques, devanci. rs courageux des résistances qui ont sauvé de nos jours les conquêtes de nos deux révolutions !

Tels étaient les hommes, tels étaient les partis que le Directoire déporiait à la Guyane. Après avoir proscrit tout à la fois émigrés, terroristes, prêtres et soldats, furieux et modérés, on pouvait demander quel appui restait au Directoire; et deux ans plus tard le 18 brumaire répondait.

Ces deux ans composent la durée de l'histoire dont j'essaye de rendre compte, histoire véritable et digne de f ji, car l'auteur récrivit jour par jour dans la sincérité de ses impressions et de ses soulTrances, et elle n'était pas destinée d'abord à la publicité : M. Barbc-Marbois ne l'avait adressée qu'à sa famille et à ses amis; histoire touchante, car c'est celle d'un homme

de bien aiax prises avec l'adversité, vir bonus cuni mala fortuna compGsitns, c'est-à dire un des spectacles qui promelteut le plus d'intérêt et d'émotions à ia malignité humaine.

Les instructions données par le Directoire au commandant de laFaillanle étaient d'une incroyable sévérité, et leur exécution ponctuelle et toute militaire commença, pour M. Barbé- Marbois et ses compagnons de captivité, la série des douloureuses épreuves auxquelles ils étaient condamnés. La couLMgne était barbare; entassés dans un entre-pont infect, il ne leur était permis d'en sortir que deux fois par jour, une heure le matin et une heure le soir. Embarqués précipitamment, ils manquaient des vêtements les plus nécessaires à un si long voyage, sous des latitudes si diverses, et à un <àge déjà avancé : dix d'entre eux avaient passé quarante ans; le général Murjnais en avait soixante-sept. Quand le tlls de LalVon-Ladébat, qui était accouru de Paris en toute hcàte, s'appvocha du bâtiment, par un temps affriux, et la chaloupe dans laquelle il s^était jeté tenant à peine sur la m.er et qu'il s'écria : « Je suis le fils de Lafton-Ladébat ; accor(^ez-moi la grâce d'embrasser mon pèrel » — Le capitaine répondit : a Éloignezvous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. » Telle était la discipline établie à bord de la Faillante.

La nourriture accordée aux dépoités par le Directoire ne valait guère mieux que sa police; c'était du biscuit, de la viande salée, des goui'ganes, des fèves, le tout servi dans des seaux et ordinairement gâté; les viandes surtout étaient d'une infection repoussante. Les prisonniers mangeaient sur le pont de la corvette, tantôt sous un soleil ardent, tantôt sous une pluie battante. On leur refusait des cuillers, et ils puisaient dans les seaux avec leurs gobelets de fer-blanc. Barbé-Marbois tomba malade, et il obtint une ration de riz à l'eau. « Vous êtes bien heureux, lui dit un de ses compagnons, vous voilà malade! »

Cependant, il faut le dire à l'honneur de ceux de nos compatriotes (lu'un devoir pénible obligeait à exécuter de pareilles instructions, insensiblement cette rigueur excessive se relà-~ cha, la consigne ferma les yeux. Les déportés, que leur maintien calme et résigné, que la dignité avec laquelle ils suppor-

taient leur infortune avait fini par rendre respectables à tout réquipage, obtinrent quelques adoucissements à leur sort, entre autres la faculté de rester quelques heures de plus sur le pont; un ofiicier leur procura de la cassonnade et du thé; un mousse intelligent et dévoué leur fit passer des oignons, de Tail, des choux et autres mets du même luxe. On alla jusqu'à leur permettre des cuillers de bois. Mais l'événement le plus remarquable qui signala cette réaction de l'humanité française contre les prescriptions sauvages du Directoire, réaction qui grossissait au fur et à mesure que le bâtiment s'éloignait davantage du sol hospitalier de la France, ce fut l'introduction d'un gigot dans la chambre des condamnés. M. Barbé-Marbois raconte cet événement dans un grand détail ; mais, comme son récit est à la fois un modèle de style, de bon goût et de fine plaisanterie, nos lecteurs nous sauront gré de le lem* donner tout entier :

« Peu de jours après, un officier nous annonça que ses ca- , marades et lui se disposaient à nous faire une importante libéralité. En effet, à l'entrée de la nuit, un charpentier vint mystérieusement, la scie à la main, ouvrir une communication entre notre chambre et celle qui était voisine. Le moment d'après, on fit entrer par cette ouverture deux pains et un gros gigot. Depuis plusieurs jours, nous n'avions, pour la plupart, pris aucune nourriture substantielle. Il fallut procéder au partage; quoique j'eusse la réputation d'être très-vorace, l'opinion de ma justice prévalut, et mes compagnons me chargèrent de la distribution. L'obscurité était profonde,' et je ne prends pas sur moi d'assurer que les parts fussent parfaitement égales. L'os, qu'on appelle aussi le manche, me resta, et je conviens qu'il n'était pas entièrement dégarni. Quelques convives avaient déjà dévoré leur morceau, quand je commençai à manger. 11 me sembla, après ma sévère et longue diète, que toutes les parties de mon corps s'empaiaient des sucs de ces aliments. Je songeais au contentement d'un malheureux, mourant d'inanition, quand il reçoit une aumône faite en bonne nouniture. Chacun digérait; le silence était profond, quand tout à coup Ramel (le commandant des grenadiers du Corps législatif), l'insatiable Ramel s'avisa de

me demander sa seconde tranche. A ces mots, je fus pétrifié, et je lui dis qu'il me demandait Fimpossible. — Comment, Timpossible! Mais vous mangez encore! Votre part a donc été la plus forte! Cet argument, vraiment révolutionnaire, entraîna la multitude. Vainement je voulus parler; un cri unanime sortit de ces estomacs affamés. Le jacobin Bourdon fît un affreux tapage; chacun, dans l'obscurité, se crut mal partagé; d'ailleurs, eût-il fait grand jour, j'aurais voulu en vain me justifier ; les preuves de mon innocence avaient complètement disparu. Je pris Barthélémy et Laffon à témoin. Laffon se tut; Barthélémy lui-même m'abandonna; lui, qui me connaît depuis trente ans, dit tout bas à Tronson qu'il ne savait que penser, et qu'il ne prendrait pas sur lui de répondre de mon innocence. Ainsi délaissé par mes amis, je m'adressai à Broltier (Brottier était homme de lettres et mathématicien), comme s'il eût élé question de résoudre un problème de géométrie. Après y avoir suffisamment réfléchi, le savant abbé, se croyant incapable d'éliminer tant d'inconnus, s'écria ;

Quid non mortalia pectora cogis, Auri sacra famés?

et, traduisant ce beau vers à la manière de Scarron, il ajouta :

Sacré gigot, sujet de nos débats stériles, Jusqu'où ravalez-vous nos estomacs débiles?

» Des affamés n'ont aucune envie de rire, et cette saillie de collège ne parut plaisante à personne. Je n'étais donc ni absous ni condamné. Je déclare cependant que l'accusation était aussi fausse que celle de ma participation au traité de Pilnitz. Mais il ne m'était pas aussi facile de confondre les calomniateurs. L'affaire de celte distribution est une de celles sur lesquelles le jugement de la postérité restera à jamais incertain. »

J'ai cité ce long fragment pour deux motifs : d'abord, parce qu'il donne une idée fort juste de la manière de l'auteur, et ce que je veux surtout faire connaître quand j'analyse des Mémoires , c'est l'esprit et le caractère de l'auteur. L'esprit

d'un auteur de Mémoires, c'est son style, ce style qui marche du même pas que son histoire, rôle à côte avec elle, qui se passionne de ses émotions, qui porte Tempreinte pour ainsi dire saignante de ses souffrances; qu'un éclair de gaieté illumine tout à coup, qu'une pensée douloureuse assombrit; tour à tour calme, désespéré, larmoyant, sloïque, sérieux ou bouffon, suiv£.nt les chances bonnes ou mauvaises de la journée, suivant les mobiles impressions de l'âme. Voilà ce qui fait le charme infini du livre de M. Bar^^é-Alarbois. M. Barbé-Marhois est assurément un homme très-grave, et il a écrit l'histoire du gigot; c'est une âme ferme et inébranlable, et il y a des pages entières dans son Journal où l'on reconnaît la trace de ses larmes; c'est un chrétien, et il maudit ses persécuteurs; c'est un proscrit, et il loue son exil. Toujours l'impression du moment le domine, et il la reproduit avec une admirable naïveté. Cest là, je le répète, le véritable méiite de ces pages si rapidement tracées, sans aucune prétention littéraire, mais pleines d'esprit, de naturel et de grâce, et toujours inspirées, toujours vivantes d'émotion.

J'ai voulu aussi, en citant le morceau qu'on vient de lire (car, nous autres critiques, nous devons à nos lecteurs compte de nos citations comme de nos jugements), j'ai voulu réunir une première fois tous les acteurs de ce drame attachant que M. Barbé- Marbois raconte, les montrer au public dans une sorte de déshabillé avant l'instant où le drame commence, avant l'heure où la toile se lève sur les misères et sur les souffrances de leur exil ; heure fatale, car beaucoup n'en reviendront pas, beaucoup mourront sur cette terre où la proscription va les jeter!

Une dernière réflexion me frappe. Le temps marche, les années s'écoulenl ; chaque époque reçoit pour ainsi dire de sa devancière des avertissements et des leçons. Mais l'histoire a beau faire, toute expérience est perdue, toute leçon est stérile quand elle s'adresse aux passions des houimes. Quelle est la morale qui ressort avec le plus d'éclat et d'autorité de la longue histoire de nos troubles domestiques, pendant la révolution de 89? C'est que des haines politiques, nées d'abord de dissentiments passagers, après s'être combattues avec violence.

avec acharnement, après avoir versé le sang des hommes, ont éié bien souvent s'eflacer et s'éteindre dans le calme et la solidarité d'un malheur commun; des animosilés que l'on croyait implacables se sont adoucies; des intérêts que rien n'avait pu concilier se sont rapprochés, se sont compris; des hommes qui avaient vécu dans des partis extrêmes et dans des camps opposés se sont recherchés, se sont prodigué des consolations et des secours; des mains qui avaient croisé le fer des discordes civiles se sont unies dans une étreinte fraternelle et durable; car telle est la vanité, tel est le néant des dissentiments politiques.

Et cependant nous continuons à entretenir avec une sorte d'obstination ces haines funestes qui ont troublé le siècle précédent, et qui ont fait aboutir à des persécutions et à des violences une révolution commencée par la discussion intelligente et calme des griefs nationaux. Nous nous combattons, con.me s'il y avait entre nous et nos adversaires politiques la vie et l'honneur de nos familles, tandis que bien souvent il n'y a d'engagé, dans ces luttes terribles, que l'orgueil des combattants. Mais l'orgueil résiste, la lutte s'envenime , les partis deviennent inconciliables ; les résistances appellent les proscriptions; des hommes faits pour s'apprécier, pour se comprendre, pour concourir ensemble au bonheur et à la gloire de leur pays, se caloriinient sans remords, se déchirent sans pitié, jusqu'au moment où l'adversité les oblige, ainsi que les prisonniers de la Faillantef à souper du même gigot !

La corvette la Faillante arriva devant Cayenne le 21 brumaire; les déportés débarquèrent le lendemain. Le 22 brumaire an VI correspond au 12 novembre 1797, et désormais, dans-4e récit qui nous reste à faire, quoique nous soyons encore en pleine république, nous ne nous servirons plus du calendrier républicain pour désigner les mois de l'année. Quelle que soit notre bonne volonté, il n'y aurait aucun moyen

de mettre ce calendrier d'accord avec le climat de la zone torride; car, ainsi que le remarque judicieusement M. Barbé- Marbois, «le soleil brûlera la Guyane en frimaire et en nivôse.»

Donc, le 12 novembre 1797, après une navigation d'environ deux mois, les déportés de fructidor touchèrent la terre d'exil. Dès qu'on les vit descendre sur la plage, Tempressement fut grand autour d'eux ; blancs, noirs, mulâtres, accouraient de tous côtés; mais Pichegru, à lui seul, fixait les regards. Sa gloire militaire éclipsait complètement toutes les autres renommées, bonnes ou mauvaises, qui lui faisaient coi'tége. « Personne, en effet, dit l'autem- de ce journal, n'eut l'idée de demander : « Où est l'orateur Tronson? Où est Barbé- » Marbois? » Et, sans un bon mulâtre qui eut pitié de moi, j'aurais succombé sous le poids de mon sac de nuit. »

Les déportés descendirent à l'hôpital de Cayenne, où ils reçurent de la charité des soeurs hospitalières tous les soins dont ils étaient privés depuis si longtemps. La Villeheurnois, le royaliste, coucha dans le lit qu'avait occupé Collot-d'Herbois, mort en exil dans ce môme hospice, quelque temps avant l'arrivée des proscrits de fructidor. Ce désagrément excepté, La Villeheiu'nois et ses compagnons d'infortune n'eurent pas trop à se plaindre du séjour qu'ils firent à Cayenne; mais ce repos dura peu. Le 26 novembre, un ordre du ciloyen Jeannet, agent du Directoire, et qui exerçait dans la colonie un pouvoir sans limites, les transféra à Sinnamari, et c'est de ce jour que datent véritablement pour eux les souffrances et les misères de l'exil; c'est de ce moment qu'ils comprennent tout le sens que le Directoire de la république française attache à ce mot, la déportation.

La ville de Cayenne est petite, mais c'est une ville; elle a des ressources contre la faim, contre la soif, contre la maladie, contre l'ennui. Sinnamari est un désert; le plus misérable village de France est mieux approvisionné, mieux construit, plus peuplé. Sinnamari est borné au couchant par la rivière qui lui donne son noui; des trois autres côtés, il a pour limites des savanes impraticables et des marais d'oîi s'élèvent en toute saison dts vapeurs malfaisantes et délétères ; c'est le lieu le plus malsain de la colonie. Quand les déportés y arrivèrent,

toutes les autorités gardaient le lit : le juge de paix, le maire, le garde-magasin, le commandant militaire, avaient la fièvre; le médecin ne pouvait se guérir.

Comme lieu habité, Sinnamari échappe d'ailleurs à toute description. Que dire de quelques pauvres cabanes disséminées dans un espace considérable, construites en terre et en bois, couvertes de feuilles sèches, sans fenêtres, sans serrures, sans carrelage sur le sol humide? Que dire d'une centaine de colons, uniques habitants de cette terre de malheur, presque tous malades ou infirmes, vivant de poisson ou de quelques cultures qui ne produisent pas, pour les plus riches, au delà du strict nécessaire? La véritable population de Sinnamari, ce sont des milliers de moustiques redoutables, qui font une guerre acharnée à toute créature humaine ; ce sont des myriades de poux de bois qui s'attaquent au Unge, aux habits, qui ravagent les livres et les papiers ; ce sont les scorpions, les mille-pattes, la mouche à drague, l'araignée-crabe, dont le venin est fort dangereux ; puis des bandes de requins qui remontent la rivière pendant la belle saison, des couleuvres d'eau d'une grosseur énorme ; enfin, des serpents à sonnette

Pour un naturaliste amoureux de la science, on voit que c'est un pays fort curieux que Sinnamari; l'entomologie y étale toutes ses richesses, et l'on peut y faire des études complètes sur les ophidiens. Mais nos malheureux compatriotes ne venaient pas à Sinnamari avec de telles pensées; relégués dans ce désert, ils ne demandaient que de pouvoir y vivre, et c'était là la difficulté.

Nous diviserons en trois époques la durée de l'exil que M. Barbé-Marbois et ses compagnons eurent à souffrir à la Guyane. Pendant la première époque, les proscrits sont réunis; leur petite colonie se forme et s'étabht. Pendant la seconde, elle est dépeuplée par l'évasion, par les maladies, par la mort. Pendant la troisième, les rigueurs de l'exil diminuent ; ce qui reste des déportés retourne à Cayenne ; un meilleur avenir luit à leurs yeux. C'est la période décroissante de la déportation.

M. Barbé-Marbois s'était mis en pension chez la veuve d'un capitaine d'infanterie, mort deux mois auparavant à Sinna-

mari. Madame Ti^on était une fcmaie excellente, qui, moyenriant huit cents francs par an, se chargeait de nourrir et de loger son hôlc, et lui prodiguait des soins admirables que rien n'auidit pu payer. ]\1. Baibé-Marbois, n'ayant trouvé que les quatre murs (et quels murs!) dans le logis de madame Trion, se mit en devoir de se meubler convenablement; mais il fallait commencer par fabriquer les meubles qui lui manquaient, et il l'entreprit. 11 lit successivement un cadian, un pupitre, une escabehe, ime table, une lanterne, une biouelte; il fit une bibliothèque, qu'il garnit avec des livres que Pichegru lui céda pour quelques barii jues de vieux vin •; il fit un violon; je crois même qu'il parvint à fabriijuer une barpe éolienne. C'est ainsi que sa chambre se meubla. Des scies, des rabots, des équerreSj des maillets, tapissaient la muraille en guise de tableaux, et le manteau qu'il avait apporté de Fiance fut coriveiti en baldaquin et placé au-dessus de son bureau, pour le préserver, les jours de pluie, de l'eau qui tombait du toit.

Ainsi campé, M. Barbé-.Marbois songea à se défendre contre le désœuvrement et contre l'ennui, deux mortelles maladies dans ce pays où il y en a tant d'autres, a Je voudrais jépandre une vérité, dit-ii quelque part, vérité que j'appuie sur ma propre expérience, c'est que le travail est la plus puissante consolation des malheureux. » Il avait d'excellents livres, produit d'une capture faite par la raillante pendant la -traversée, il se livra avec ardeur à la lecture. C'était la première fois que Virgile, Corneille, Racine, Horace, Cervantes, le Tasse, Pope, Bossuet, étaieni lus dans un pareil gîte, à deux lieues d'une peuplade d'Indiens Galibis; Horace avait écrit :

Me Colchus et ultimi Noscent Geloui.

On eût dit que M. Barbé-Marbois se chargeait d'accompUr cette prédictiou.

* tes convives de Pichegru, dit M. de Marbois, se moquaient de ma simplicité, lorsque, faisant les honneurs de ses joyeux b inquels, il leur disjiit . « Buvons un vei re de mon Virgile! Sablons une strophe de mon Horace! Une rasade à la mémoire d'Homi-re! » Pour moi, je croyais sincèrement m'être enrichi,

M. fearbé-Maibois savait peindre; il y consacrait une pariie de son temps. Malgré les diflicultés sans nombre de rexéciition, il créa une nouvelle école de peinture, l'école de Sinnamari, comme il l'appelle plaisamment, et il eut un grand succès parmi les sauvages. Un jour cependant un nègre nommé Adonis, dont il avait fait le portrait de profil, se révolta conire lui. M. Barbé-Marbois lui ayant annoncé que son portrait était fini, le nègre s'approcha : « Comment, fini ! citoyen déporté, s'écria-t-il, vous donc pas voir que je ne suis là qu'à moitié? Quand me ferez-vous l'autre zieu et l'autre zoreille? »

Le re^te du temps, M. Barbé-Marbois le passait à se promener dans les environs, quand ie soleil ou la piuie ne remplis; innaient pas chez lui, ou à visiter ses compagnons d'exil. On se réunissait ordinairement dans la chambre habitée par Tronson, Barthélémy et Lailbn-Ladébat ; et ce qui entretenait au sein de la colonie et dans ces réunions de chaque jour une apparence de bon accord, malgré la dissidence des opinions et l'inconciliable opposition des caractères, c'était que, la misère étant affreuse, chacun s'appliquait, dans la proportion de ses moyens, à en alléger le poids pour lui-même, et concourait ainsi au bien-être de tous; car ce qui profitait à l'un devenait bientôt, par l'effet d'un rapprochement continuel entre des souflrances communes, le partage des autres. Toutes les sociétés, si puissantes qu'elles soient, ont dû commencer, comme la colonie des déportés de Sinnamari, par être d'imperceptibles coalitions de misères de tous genres, dans lesquelles la diversité même des esprits et des caractères concourait au bien-être général; et c'est ainsi que des hommes qui appartenaient tous aux classes les plus élevées, les plus instruites et les plus polies de la nation française, des hommes qui avaient joui des bienfaits de la fortune, qui avaient reçu les caresses de la civilisation la plus raffinée, se trouvèrent tout à coup transportés pour ainsi dire à l'origine brute et sauvage des sociétés, et forcés de remonter le cours de la civilisation jusqu'à sa source cachée dans les marécages du désert. Mais rendons-leur justice : il était impossible d'accepter de meilleure grâce ce rudiment de malheur dans lequel la destinée les obligeait à lire, et de tirer meilleur parti de \k

mauvaise fortune. Aussi la colonie trouva-t-elle bientôt des ressources dans le zèle actif et dans la variété des aptitudes de chacun de ses membres, et Ttiarmonie dans le sentiment de leur utilité et de leur mérite. Le général Willot se fît tailleur, et il excellait aussi à faire la cuisine; on Testimait surtout pour ses macaronis. Barbé-Marbois avait inventé, comme préservatif contre les piqûres des insectes, des bottines de gros papier; et cette merveilleuse chaussure, qu'il fallait, bien entendu, renouveler chaque jour, avait eu un immense succès; l'ouvrier ne pouvait suffire à la consommation. La Villeheurnois donnait des leçons d'anglais h Pichegru, qui tuait du gibier pour La Villeheurnois et pour tout le monde. Bourdon labourait, suait, soufflait sousuncielde feu. LafFon- Ladébat nourrissait des poules. Barbé-Marbois, l'homme le plus industrieux de Sinnamari, non content d'être le bottier de la .colonie, en était aussi l'ingénieur en chef; il ouvrait des routes, il convertissait en promenades des marécages impraticables, il comblait des fossés et desséchait des fondrières. Aubry, Pichegru, d'Ossonville, le secondaient dans ces travaux. Tronson-Diicoudray, d'une santé délicate, n'en payait pas moins sa dette; il lisait admirablement, et remplissait, à lui seul, par le charme de son débit et l'entraînement de sa parole, les longues et monotones soirées de l'exil.

Seul, étranger à ce bon accord et à ce concours profitable de toutes les volontés, l'abbé Brottier, celui qu'on appelait le commissaire du roi, déplaisait à tous les partis et ne rendait encore service à personne, ne voyait personne; je me trompe, Tabbé Brottier, le légitimiste, s'était lié avec Billaud-Varennes.

Billaud-Varennes, que les proscrits de fructidor trouvèrent établi à la Guyane, oii il avait été déporté quelques années auparavant en exécution d'un jugement du tribunal révolutionnaire, Billaud-Varennes, ci-devant terroriste comme Bourdon de l'Oise, avait sur ce dernier un triste avantage dont nous devons lui tenir compte pour l'effet dramatique de notre récit : c'est qu'il était resté fidèle à la Terreur; il la représentait au vrai, il en était l'image, tandis que Bourdon n'en avait conservé qu'une empreinte aftaiblie et presque effacée par sa défection. Billaud-Varennes était arrivé à Sin-

namari le 27 octobre 1795, et il semblait que la Terreur Teût suivi. Le tonnerre éclata sur la plage au moment de son débarquement, et une incroyable frayeur s'empara de l'esprit des Indiens, qui s'imaginaient que le ciel tonnait contre ce grand coupable. Aussi toutes les maisons lui furent-elles fermées, et il trouva difficilement un asile. Pour une société, il n'en eut jamais; il vivait seul, n'ayant d'autre compagnie, dans sa retraite, qu'une perruche qu'il s'amusait à faire parler et qu'il avait fini par aimer avec passion, lorsqu'un jour un oiseau de proie fondit sur elle et la dévora à ses yeux ; Billaud-Varennes pleura. Son isolement devint plus affreux que jamais; mais le 18 fructidor eut pitié de lui et lui envoya l'abbé Droitier.

Ici se termine la première et trop courte période que j'ai nommée l'époque de l'établissement et de la réunion des déportés. Quelque rapide et incomplète qu'ait été mon esquisse, mes lecteurs sont en état d'apprécier maintenant quelle espèce de bien-être nos malheureux compatriotes pouvaient trouver, en l'absence de toute autre ressource, dans la communauté bien souvent stérile de leurs efforts. Mais ce triste bonheur dura peu ; la mort vint entamer cette réunion, et les ravages qu'elle fit en peu de temps parmi les déportés de Sinnamari prouvent que M. Barbé-ÂIarbois avait bien jugé le 18 fructidor, lorsqu'il avait dit : u On veut nous assassiner sans l'appareil du supplice; on veut nous tuer sans faire couler notre sang ! »

Le vieux général Murinais fut le premier frappé. Il se sentait mourir, et demanda à être transporté à Cayenne. Le citoyen Jeannet lui répondit que sa demande serait envoyée au ministre de l'intérieur par le premier bâtiment. Pendant ce temps-là, le malheureux se mourait, étendu sur une paillasse, dans un lit sans rideaux, tourmenté moins par la ma^ ladie et par de cruelles privations que par des milliers d'insectes qui bourdonnaient autour de sa tête, résigné pourtant et gardant un profond silence, comme pour ne laisser après lui aucune trace de ressentiment. M. Barbé-Marbois ne l'entendit prononcer que ces paroles : « Plutôt mouiir à Sinnamari sans reproche, que vivre coupable à Paris î » Cependant

la permission de le transporter à Cayenne arriva; c'était le 21 décembre 1797; Muiinais était moi't depuis quatre jours.

Bientôt mourut Tronson-Ducoudray, apiès avoir vainement pr..testé, dans une leltre admirable, adressée aii citoyen Jeannel, et qu'il faut lire dans le Jnurn'il de M. Màrbois, contre celle inique aggravation de peine iqui résultait pour les déportés de leur séjour à Sinnamari; il mourut après une longue agonie, laissant pour ses jeunes enfants une instruction paternelle qui commençait par ces mots sublimes : « Je meurs, mes enfants! vous perdez, à deux mille lieues de vou«, liii ami tendre que vous connaissez à peine ; mais la Providence vous reste ! »

M. Barbé-Marbois venait de quitter le lit de mort de Tronson-Ducoudray; un passant lui crie : « Bourdon se meurt et vous appelle. » 11 courut à sa case : Bourdon venait de moiirir. I^ n'y avait auprès de lui qu'un nègre qui fouillait dans les poches du mort et dévalisait sa malle.

Quelques jours après, La Villeheurnois mourut. Rovère, le conventionnel, qui avait habité avoc Bourdon de l'Oise, avait gagné sa maladie, et, sétanl réfugié chez La Villeheurnois, il lui apporta la contagion. Le royaliste La Villeheurnois n'avait jamais pu souffrir Bourdon. « N'est-il pas étrange, disail-il à S3S derniers moments, que je succombe à la maladie dont Bourdon est mort, et qu'elle me soit apportée par Rovère ? »

Rovère mourut. 11 avait obtenu d'être transporté à Cayenne ; mais le navire sur lequel on l'embarqua, poussé par des vents contraires, fut obligé de rentrer à Sinnamari. Rovère était mourant. 11 fallut le hisser, ainsi qu'un ballot de marchandises, de la goélette sur le port, et il fut blessé pendant cette manœuvre. Il succomba peu de temps après.

L'abbé Brottier mourut; et, sans doute, s'il lui restait des larmes depuis la mort de sa perruche, Billaud-Varennes le pleura. Disons cependant que Brottier s'était fait estimer pendant cette seconde et funeste période de la déportp.tion par son dévouement à soigner les malades. 11 s'était emparé d'un emploi que personne n'ambitionnait au sein de cette affreuse contagion ; c'était celui d'infirmier, et il le remplit avec zèle et courage.

Ainsi, sur quinze déportés dont se composait la colonie rele'guée à Sinnamari, six venaient de mourir en quelques mois; et c'en était fait des autres, si, malgré les précautions sans nombre dont ils étaient l'objet, ils n'eussent pris le parti de s'enfuir, résolution hardie qu'ils exécutèrent avec autant de bonheur que de courage. Un matin, le citoyen Jeannet apprit, non sans un violent chagrin, que sept de ses prisonniers venaient d'arriver à Surinam après une heureuse navigation, et qu'ils avaient clé accueillis comme des amis et comme des frères par les autorités hollandaises. Les détails de cette évasion sont fort curieux; mais il faut les aller chercher dans le journal de M. Barbé-Marbois; je craindrais trop de diminuer i"intérèt de ce récit en l'abrégeant. Pichegru fut le chef de l'expé lition ; c'est tout dire; elle fut menée vivement, comme la conquête de la Belgique. Une fois, sur la frêle embarcation oii ils étaient entassés, les fugitifs, alTaiblis par le mal de mer, rendus de fatigue, découragés par les vents contraires, voulurent forcer Pichegru à relâcher pour quelques jours sur un point de la côte qui faisait partie du territoire français; c'était se perdre. Mais Pichegru prit un ton de commandement qui imposa à ses compagnons; le gQnéial en chef de l'armée du Nord saisit le gouvernail et brusqua la manœuvre; son sang-froid les sauva.

Piche,ru passa en Angleterre avec Delarue, Ramel et d'Ossonville. Ce ne fut que deux mois après que Barthélémy el Willot s'y rendirent de leur coté. Aubi y mourut à Déujérary; Leiellier, le fidèle domestique de Barthélémy, qui l'avait accompagné par dévouement à Sinnamai i et s'était enfui avec lui, mourut dans la traversée. Telle fut la fortune de Pévasion:

M. Barbé-Marbois et Laffon-Ladébat étaient donc restés seuls à Sinnamari. Laffon était malade, il ne pouvait songer à fuir; mais M. Barbé-Marbois s'y refusa, malgié les plus vives instances. Il se considérait comme un otage que le sort de la guerre avait fait tomber aux mains de ses ennemis, et il craignait, en S3 dérobant à leui s persécutions, d'appeler de nouveaux malheurs sur sa famille. Il avait laissé en France sa femme et ?es enfants, et il ne doutait pas, s'il prenait la fuite, que le Directoire ne se vengeât sur eux en les dépouillant.

Cette crainte l'arrêta sur le rivage qui vit partir le reste de ses compagnons d'infortune, et il se trouva seul sur cette terre funeste qui avait dévoré tous les autres.

Cet isolement dura peu. Dans le cours du mois de juin 1798, et plus tard, le 29 septembre, on vit entrer à Cayenne des bâliments français qui transportaient à la Guyane des cargaisons entières de prêtres déportés; ils arrivaient par centaines. On les établit, ou pour mieux dire on les jeta d'abord sur la côte de Conamana; c'était un lieu infect à quelque distance de Cayenne. Mais la mortalité fut si grande paimi ces malheureux, que le citoyen Jeannet, toujours compatissant après coup, toujours humain quand il avait la main forcée, se résigna à les faire transporter àSinnamari, après avoir ordonné de mettre le feu aux cabanons qu'ils avaient habités.

M. Barbé-Marbois vit arriver les débris de cette colonie détruite en naissant. C'était un triste spectacle ! des vieillards livides, des malades chancelant à chaque pas, et chacun portant son paquet, se traînaient avec peine vers les cases qui leur étaient destinées; quelques-uns moururent avant de les avoir atteintes. Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, maudirent \ez hommes civilisés qui avaient pu ordonner de pareils châtiments, et le peuple poli qui les tolérait.

La situation des nouveaux déportés ne fut pas meilleure à Sinnamari. La contagion les avait suivis, elle contin':.a les ravages commencés à Conamana. Je vais citer une lettre du commandant militaire de la colonie, adressée au citoyen Jeannet, et qui donnera une idée, cette fois bien complète, des tortures que la déportation réservait à ses victimes; je finirai par celte citation le tableau que j'ai rapidement tracé de cette seconde et triste époque de l'exil de M. Barbé-Marbois. J'ai hâte d'arriver à des temps plus heureux pour nos estimafiies compatriotes et pour nous.

Voici cette lettre :

Sinnamari, 2 nivôse an vu (22 décembre 1798).

«L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la malpropreté et le peu de surveillance ont causé la mort à plusieurs

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déportés. Quelques malades sont tombés de leur hamac pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les relevât; on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus.

» Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vite leiirs cadavres dans une fosse trop étroite et trop courte. Ils commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt accourir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie.

» Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentait à leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamaient, et il leur disait : « Vous êtes morts, ainsi ceci doit » vous suffire. » 11 n'avait pas donné de vivres pour le premier envoi de déportés venus de Conamana. Ils étaient exténués en arrivant ici, et tombaient d'inanition. Il a fallu les coucher sur la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer... »

Avant de quitter Sinnamari, M. de Marbois nous conduit un instant, à quelques lieues de là, dans un village d'indiens- Galibis. Nous ne ferons qu'y passer; mais il faut pourtant que nous connaissions les singuliers voisins que l'exil lui a donnés. Il manquerait quelque chose à l'exactitude de cette analyse si je négligeais de parler de ces honnêtes sauvages qui tiennent une si grande et si légitime place dans les souvenirs de M. Barbé-Marbois.

M. Barbé-Marbois a eu de fréquents rapports avec les Indiens- Galibis ; il a été leur hôte, leur juge de paix, leur historiographe ; il est allé chez eux et il les a reçus chez lui ; il a

étudié leurs mœurs^, leurs usages, leur sociabilité, leur religion, non dans des livres, mais sur le terrain, pour ainsi dire. Il est entré dans la case du sauvage, il s'est assis à son foyer, il a couché dans son hamac sous les vieux arbres des forêfl vierges; je crois même qu'il a poussé le courage jusqu'à boire de son vin. En un mot, M. Barbé-Marbois a pris l'état de nature sur le fait, et, s'il n'a pas rapporté de cette étuda un grand enthousiasme pour la vie sauvage, ce n'est pas faute d'avoir trouvé à la Guyane un gouvernement absurde, une civiUsation misérable ; mais c'est qu'en vérité le citoyen Jeannet est un aimable homme auprès du mieux apprivoisé des Galibis, et que Simapo fait aimer Sinnamari.

Simapo est un village indien à trois lieues des établissements français. Chose remarquable ! ce voisinage n'a presque rien changé à la physionomie originelle de ces peuplades indigènes. Après trois siècles de relations non interrompues avec les Européens, et je ne sais combien de tentatives pour les civiliser, les Indiens sont restés sauvages; le caractère primitif s'est obstinément conservé; et les observations que M. de Marbois a eu occasion de faire à Simapo s'appliqueraient tout aussi bien à telle autre partie de la Guyane sauvage qu'il n'a pas visitée, et dont il ne parle que d'après les témoignages des naturels du pays. Nous pouvons donc être bien tranquilles; ce sont de véritables sauvages, des Galibis pm" sang que nous allons voir, hommes, femmes et enfants.

Les Indlens-Galibis ne sont pas grands, mais ils sont robustes, et leur taille est élégante et distinguée. Leurs dents sont fort blanches, leurs cheveux toujours noirs. Us portent pour tout vêtement un pagne de six pouces canes; un arc, dis flèches, un casse-tête, composent leur armure ; ils y joignent souvent une calebasse, et quelquefois une flûte à trois trous. Un casque, formé de plumes hautes, colorées et brillantes, couvre leur tète.

Ce sont d'intrépides buveurs; ils composent avec les sucs de quelques plantes et des infusions de cassave un breuvage exécrable qu'ils appellent vicou, et qu'ils aiment de passion. Dans quelques tribus, les femmes mâchent le manioc avant

de le faire bouillir dans de grands vases où fermente la liqueur. C'est avec cette boisson que les Indiens s'enivrent, et leur ivresse dure quelquefois trois ou quatre jours; dès qu'ils ont repris leurs sens, ils se remettent à boire, et ils se font vomir pour boire encore; boire, c'est leur grande affaire; ils entreprennent de longs voyages pour aller en boisson, comme nos marchands forains pour aller en foire; les fempies, les enfants, les chiens, les poules, les suivent dans ces expéditions, et tout le monde boit. Les enfants sont élevés à bien boire, les femmes s'enivrent quand vient leur tour; car ces peuples observent une discipline admirable dans l'ivresse ; les hommes d'abord, et pendant qu'ils boivent, les femmes gardent leur raison et servent leurs maris ; ersuite les femmes, et elles sont servies par les entants; les enftmts, et cela est bien juste, ne s'enivrent que les derniers. Ainsi toute la famille y passe dans un ordre édifiant. Les enfants eux-mêmes ne boivent que l'un après l'autre, et s'enivrent par ordre de primogéniture.

Ce peuple d'ivrognes n'est bon à rien. Parlez-leur de cultiver la terre, ils n'entendent pas cela : ils ne connaissent que la culture du manioc. Essayez de faire entrer dans leur tête l'idée de propriété; impossible. Ils ont tout en connnun, excepté les femmes et les poules. Malheur à celui qui ne sait pas défendre les produits de sa chasse! La violence le dépouille. La meilleure part au plus fort. Tout bien est au premier occupant. Rien au surplus ne donne l'idée de la misère, •de cette misère qu'engendrent la paresse et la débauche, comme l'aspect de leurs habitations; ils végètent là, plus nonchalants, plus hébétés, plus malpropres, dans une promiscuité plus dégoûtante avec les cochons, les chiens et les mahipourris, plus enfumés, plus infects que les plus misérables gardeurs de pourceaux de la basse Auvergne. Dois-je ajouter qu'ils sont sans«foi ni loi, défiants, menteurs et pillards, qu'ils battent démesurément leui's femmes, qu'ils se vengent avec du poison, qu'ils massacrent leurs prisonniers, qu'ils mangent quelquefois de la chair humaine ? U est vrai que ce n'est jamais sans donner des marques d'une profonde douleur. Avec tout cela, ces hommes sont rehgieux. Us ont

ridée d'un grand vieillard qui gouverne le monde et qui s'occupe tout particulièrement des Galibis; ils croient à im bon et à un mauvais génie; ils ont le Tamouchi qui est le dieu du bien^ et l'Hirocan le dieu du mal. auquel ils disent de grosses injures en Tadorant. Ils en ont une grande peur, et le soir, avant de se coucher, ils renversent tous leurs meubles, pour que le r^alin esprit, s'il veut s'asseoir chez eux, y soit du moins fort mal à son aise et n'y revienne pas.

La condition des femmes est triste chez les Indiens. Nous sommes pourtant dans le pays des Amazones, non loin de ce grand ileuve qui voyait autrefois, dit-on, sur ses deux rives des populations de femmes libres et guerrières, ennemies des hommes, qu'elles avaient chasses de lem' republique, et qu'elles ne consentaient à voir qu'une fois l'an; et pendant ce tempslà les maris étaient obligés de les nourrir et de les servir, tandis qu'elles se tenaient tranquilles dans leurs hamacs'. Les Indiens-Galibis ont changé cela. Les femmes sont un peu moins bien traitées que les négresses chez les planteurs américains, un peu mieux que les hôtes de somme. Ce sont elles qui portent, sur leurs épaules et sur leur tète, les plus lom'ds fardeaux pendant les voyages. Un Indieji bat sa femme à tout propos, et quelquefois il la tue sans que son crime appelle jamais ni châtiments ni représailles. Les femmes galibies sont au reste d'une espèce assez remarquable. Elles sont petites, mais bien faites et souvent jolies. Malheureusement la rigueur de leur condition, les travaux du ménage, les grossesses mul-, tipliées, l'ivrognerie, le libertinage détruisent rapidement leur beauté. Leur accoutrement est étrange. Elles vont à peu près nues. Des colliers de dents de tigre et d'autres animaux féroces pendent à leurs bras et à leur cou. Leur menton est orné d'une touffe d'épingles dont les pointes sortent par un trou percé au-dessous de la lèvre inférieure, et rendent fort redoutables les baisers qu'elles ont l'habitude de donner à tout venant. Elles portent deux jarretières inamovibles, Tune au-dessous du genou, l'autre au-dessus de la cheville. La chair ainsi refoulée entre deux ligatures produit un mollet mons-

1 Lettres édifiantes, tomes VIII et XV.

trueux, qui se répand tout autour de la jambe et la fait ressembler à une balustrade ; c'est un grand charme pour les yeux d'un Galibi. Ces femmes se peignent tout le corps, de la tête aux pieds, avec un mélange de graine de rocou et d'huile de carapat, qui prend sur leur peau la couleur de la brique ; sur ce fond rouge^ elles dessinent des arabesques. Ainsi badigeonnées, elles se croient YÔtues, et se présentent avec assurance devant les hommes. Elles aiment de préférence les étrangers, et se montrent très -impatientes de les instruire. Quand M. Barbé-Marbois remonta dans son canot pour retourner à Sinnamari, un essaim de femmes le suivit à la nage, comme des sirènes, rougissant Teau avec la teinture de leur corps. « Elles nous appelaient, nous jetaient de l'eau, poussaient la pirogue et la retenaient, s'y suspendaient comme pour la submerger. Toutes ces agaceries ne servant de rien, elles nous dirent : « Restez, et nous vous apprendrons encore quelque chose! » Mais M. Barbé-Marbois en savait assez sur les femmes des Galibis, et il continua sa route sans leur demander leur secret.

Le voyage de Simapo rendit service à M. Barbé-Marbois ; de retour à Sinnamari, il put se croire dans un paradis terrestre; mais son illusion dura peu; il fut bientôt rendu au sentiment de la réalité par les souffrances et les avanies de son exil.

Cependant, le t4 novembre 1798, le citoyen Jeannet avait quitté la colonie; un autre agent, nommé Burnel, était arrivé à sa place; et ce citoyen valait l'autre. Un jour M. Barbé- Marbois avait la lièvre. Entre un officier chargé par l'agent Burnel de le transférer à Cayenne (à vingt-cinq lieues de là), sous la garde de cinq soldats. Le malade ayant sollicité un sursis, l'officier montra un ordre en tète duquel il y avait deux mots : «Liberté, fraternité,» qui ne souffraient pas de réponse. M. Barbé-Marbois partit à pied, emportant sa fièvre et la traînant sur les chemins jusqu'à Cayenne. A Cayenne, on le mit à l'hôpital, où il guérit. Alors il eut l'idée de demander à l'agent la permission de s'établir dans le voisinage de la ville, puisque aussi bien on l'y avait amené comme un criminel par mesure de sûreté ; et il adressa à Burnel une lettre

qui finissait par ces mots : J'ai l'honneur de vous saluer. L'impertinence de ce formulaire déplut à Burnel, et il répondit à M. Barbé-Marbois en lui faisant intimer Tordre de parlir pour ?>mn amàii sur-le-champ ; car c'est une remarque à faire, que la liberté et la fraternité de ce temps-là veulent toujours être obéies sur-le-champ, et qu'elles ne sont guère patientes avec le prochain, M. Barbé-Marbuis revint donc sur-le-champ à Sinnamari; mais il ne devait pas y rester longtemps : le 18 brumaire approchait. Le règne des Barras et des Burnel touchait à sa fm.

Ce jour-là même, et deux mois avant que la nouvelle de ce coup hardi parvînt à Cayenne, une révolution éclatait dans cette colonie, un coup d'État frappait l'agent Burnel, et c'était M. Barbé-Marbois qui conseillait, qui encourageait ces représailles. Mais hàtons-nou3 de le dire : il était impossible d'avoh' plus souverainement raison. Du reste, voici l'histoire delà révolution consommée à Cayenne le 9 novembre 1799 : M. Barbé- Marbois avait définitivement quitté Sinnamari dans les premiers jours du mois d'août. Il tiouva Cayenne dans une grande agitation. Deux partis divisaient la ville : les noirs et les blancs, les noirs émancipés par le décret conventionnel du 1 6 pluviôse, hbres, c'est-à-dire oisifs et nécessiteux ; une inexplicable imprudence de l'agent Burnel venait de les appeler dans la ville de tous les points de la colonie, sous prétexte de repousser une attaque des Anglais, et ils étaient accourus en foule, armés ei menaçants. Les blancs comprirent le danger de leur situation, en présence de cette cohue qu'animait secrètement le mauvais vouloir de Burnel ; ils avaient pour eux la troupe de ligne, les hommes de couleur affranchis avant le décret de pluviôse, leur bon droit et les conseils de Barbé- Marbois : ils étaient forts, ils résolurent de frapper un grand coup. C'était le 18 brumaire. Les nègres étaient rassemblés sur la place, devant la maison de l'agent; ils avaient six canons, des sabres, dos fusils, et faisaient bonne contenance. Leurs émissaires appelaient aux armes dans toute la ville, et Dieu savait seul ce qui allait arriver. Un capitaine, suivi* de quelques grenadici's, se présenta devant les noirs et leur commanda de se disperser : ils ne bougèienl pas. n Peloton,

armes! cria le capitaine. ; en joue!...)) Ce? mots eurent tout l'effet d'une décha^e de mousqueterie. Les nègres tournèrent le dos et s'enfuirent à toutes jambes, sautant par-dessus les canons et jetant leurs armes.

Ce n'était rien. La gravité de la crise commandait de couper le mal dans sa racine. Les colons étaient réunis chez Barbé-Marbois. On y décida qu'il fallait s'emparer du gouvernement de la colonie, remplacer Burnel, et le déporter. Heureux Burnel! On le déportait en France, et Barbé-Marbois, chef du parti vainqueur, restait à Cayenne ! Mais la colonie était sauvée.

Une nouvelle ère commençait :Franconie, citoyen renommé pour son mérite .et pour ses vertus, fut placé à la tête des affaires, et honora son administration par une économie sévère et une active réforme des abus. On vit renaitre la confiance, et jamais ia colonie ne fut plus tranquille et plus heureuse que pendant les deux mois que dura cette interruption de ses rapports avec le gouvernement de la métropole. Quel était ce gouvernement? Personne ne le* savait. On se croyait encore sous le Directoire, et il faut avouer que, dans cette croyance, la position de M. Barbé-Marbois devenait fort critique; car, après avoir chassé Burnel, il était devenu le conseiller d'État de l'usurpateur, et il s'était dévoué au nouveau gouvernement avec plus de zèle que de prudence. Que dirait Barras? C'était là une terrible question, à laquelle un beau jour (oui, c'était un beau jour !) l'arrivée d'une frégate française répondit.

Cette frégate apportait la nouvelle des événements extraordinaires survenus en France deux mois auparavant; de plus, M. Barbé-Marbois et son unique compagnon de fructidor, M. Laffon-Ladébat, étaient rappelés ; la révolution de Paris pardonnait à la révolte de Cayenne ; le 18 brumaire de Bonaparte amnistiait celui de M. Barbé-Marbois, et lui envoyait gracieusement ses passe-ports. Ainsi ces deiLX coups d'État se traitaient en frères. M. Barbé-Ma?bois s'empressa donc de partir ; il obtint de s'embarquer sur la frégate qui avait apporté ces heureuses nouvelles. 11 quitta Cayenne, avec Laffon- Ladébat, le 21 janvier 1800, deux ans et quatre mois après

son exil. Il partit, non sans avoir jeté un regard douloureux sur « ces tombeaux insatiables » qui avaient dévoré un si grand nombre de ses compagnons d'infortiîiie, non sans avoir mouillé de ses larmes celte terre de malédiction que son travail avait fécondée, dont sa constance avait dompté la rigueur. «Sinnamari, Conamana, adieu ! J'oublie vos exhalaisons empestées, vos insectes venimeux, vos eaux bourbeuses, vos tigres, vos serpents ! Séjour où la haine a déployé ses fureurs sur tant de têtes innocentes, lieux consacrés à Tinjustice, à la mort, adieu! Je vous quitte pour retourner dans ma belle patrie ! »

M. Barbé-Marbois revint en France, et s'il chercha comment s'était accomplie cette prédiction de Jefferson : «La violation des lois ne reste jamais impunie ^w maxime qui avait soutenu le courage du proscrit, et qu'il avait placée en tête de son journal comme une protestation et une espérance; s'il chercha, disons-nous, quel châtiment avaient r^u les violateurs de la constitution au 1 8 fructidor, voici ce qu'il trouva : La Réveillèr.e-Lépeaux, le théophilanthrope, vivait fort tranquille à Montmorency, au milieu de ses collections d'histoire naturelle, de ses manuscrits et de ses livres. Rewbell mangeait, à Paris, une fortune très-honnête. Barras, qu'on avait trouvé prenant un bain chaud quand se fit le 18 brumaire, continuait à Grosbois ces habitudes douces et voluptueuses qui avaient charmé les ennuis du Luxembourg. Ainsi des autres. Tous les proscripteurs de fructidor se portaient à merveille et vivaient bien; car on recommençait à bien vivre; et, proscripteurs et proscrits, chacun devait avoir sa place à ce grand festin d'ordre public auquel le général Bonaparte conviait alors toute la France. M. Barbé-Marbois n'avait rapporté de l'exil aucun ressentiment ; il vit donc sans regret le bien-être et la sécurité dont jouissaient tous ceux qui l'avaient envoyé, quelques années auparavant, à dixhuit cents lieues de son pays, manger la cuisine du général Willot et faire des buttes pour les Indiens-Galibis. Mais que pensa-t-il de la maxime de Jefferson? c'est ce que M. Barbé-

1 The violation of laws never remains unpunished...

Marbois ne nous dit pas. Pour moi, voici comment je voudrais traduire cette phrase anglaise: «Les proscrits ne meurent pas toujours sur la terre élrangère; les déportés revoient quelquefois leur patrie.» Voilà tout. Défendez donc vos lois, ne souffrez pas qu'on les viole impunément; car la Providence que vous invoquez ne prendra pas parti pour vos Constitutions périssables. A-t-elle pris parti pour la Constitution de Tan III ?

M. Barbé-Marbois avait cinquante-cinq ans quand il revit la France en 1800, et pour tout autre que pour lui, après les souffrances et les fatigues de l'exil (l'exil est comme la guerre, les années y comptent double), ce retour en France était le signal de la retraite. Sa carrière politique avait été assez honorable et assez remplie; successivement consul général aux États-Unis d'Amérique, intendant de Saint-Doiningue, ministre à Vienne et à Francfort, membre du conseil des Anciens, proscrit de fructidor et réhabilité de brumaire, M. Barbé-Marbois avait droit au repos. Qui l'eût dit cependant? Une nouvelle, une brillante carrière allait recommencer pour lui, telle que l'ambition la plus ardente et la plus jeune pouvait à peine la concevoir et l'entreprendre. C'est que l'esprit de M. Barbé- Marbois était resté jeune en dépit de l'âge et du malheur; l'exil avait bien trempé son âme, l'isolement et l'étude avaient doublé les forces de son intelligence et de sa raison. M. de Marbois était parti pour l'exil avec la réputation d'un administrateur habile et d'un orateur distingué; il était revenu homme d'État. C'est là le secret de cette haute fortune politique à laquelle il s'éleva du premier coup, car il était déjà ministre du gouvernement consulaire en 1801.

Il ne m'appartient pas de raconter sa vie depuis cette époque, ce serait sortir des limites qui me sont tracées par mon sujet même. Je dois finir avec le Journal d'un déporté, et ce journal finit en 1800. Mais cette histoire, que je n'ai pas le droit de raconter ici, mes lecteurs la connaissent, elle a été assez publique et assez illustre. Dans toutes les circonstances, et parmi tous les orages qui ont rempli cette période de nos annales politiques, toujours M. Barbé-Marbois a été vu au poste où pouvaient être le mieux défendus les lois et les intérêts du pays; et qui le chercherait aujourd'hui , retrouverait

encore à ce poste de le'gi>lité et d'honneur le dernier survivant des déportés non jugés de fructidor ^

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