LE GÉNÉRAL ALLARD
Arrivée du général Allard à Paris. — Son portrait. —Son histoire.— Madame AUard. — Condition des femmes à Lahore. — Éducation des enfants. — Portrait d3 Runjet-Sing, son caractère et ses goûts. — Histoire du diamant de Cabboul. — Lajustice à Lahcre. —Préjugés religieux du peuple : les fakirs. — L'armée; système de recrutement et d'approvisionnement militaires. — Singuliers duels.
15 octcbre 1835.
11 y a quelque part, en Asie^ vers le 30" degré de latitude, entre Tlnde britannique et la Perse, un pays que nous connaissons tort peu, quoiqu'il soit très-peuplé, très-riche, trè^-industrieux, et à peu près aussi étendu que la France. Ce pays, dessiné en delta par la jonction de Tlndus et du Sutledge, couronné vers le noi'd par les cimes verdoyantes de l'Hima-
* Ceci était écrit en 1836. M. de Barbé-Marbois est mort l'année suivante.
2 J'ai publié dans le Journal ies débats, en 1835 et 1836, une série d'articles sur le général Allard, pendant le séjour que ce brave officier a fuit à Paris.
Je recueille aujourd'hui quelques-unes de ces rapides esquisses connue un souvenir qui n'e.=t peut-être pas complètement dépourvu d'intérêt, quoique le général Allard n'existe plus et quoique le royaume de Laliore, où il a si noblement représenté le nom français, ne soit plus aujourd'hui qu'une province de l'empire anglais dans l'Inde. Toutefois, je n'ai rien ajouté, rien retranché au texte primitif. Je donne mes articles tels qu'ils ont paru, négligeant de les fondre
laya, habité par une population belliqueuse et entreprenante, s'appelle le royaume de Lahore ^
Il y a moins de quarante ans, ce royaume n'avait pas de nom; il n'existait pas. Une multitude de petits princes, pillards et rapaces, mais indépendants les uns des autres, espèce de féodalité anarciîique et violente, se partageaient ces belles provinces et les dévastaient par la guerre et le brigandage; en sorte que cette riche contrée, si admirablement située entre deux grands empires, au centre d'un vaste continent, avec des débouchés nombreux et des frontières natuieiies, elle à qui des oracles, qu'elle pourra croire longtemps menteurs, avaient prédit qu'elle deviendrait la nation la plus puissante de l'Asie, voyait s'ajourner et se perdre, faute d'un lien qui réunît toutes ses forces, faute d'un chef qui sût la faire respecter, toute l'importance politique qu'elle pouvait justement se promettre.
Aujourd'hui ce pays a un chef qui a réuni sous un même pouvoir toutes ces principautés anarchiques et dissidentes; ce pays est un royaume qui a près de vingt millions d'habitants, une armée considérable, une artillerie nombreuse, des fonderies et des arsenaux, un gouvernement, des finances, et dont l'importance est telle, que la Compagnie des Indes, qui convoite aujourd'hui le cours de l'Indus, et qui l'aurait pris de vive force il y a quarante ans, ne songe plus à s'en abjurer
ensemble par des transitions et de citer des autorités quand je raconte des laits étranges. Mon autorité, c'est le général Allard, ni plus ni nioius. Je n'en veux pas d'autre. « A beau mentir qui vient de loin, » dit-on; mais ceux qui ne viennent pas de loin, et qui, coniire moi, parlent de pays lointains, sont encore bien plus à leur aise. Je n'ai pas accepté pour moi cette facilité. Je n"ai pas avancé un fait dont la parole du général Allard ne fut garante; et si j'ai commis quelques erreurs, c'est que mes souvenirs m'ont trompé.
* Le royaume de Lahore, autrement dit le Punjaub (Peiî- Jab, Peuta- Potamis), à cause des cinq grands cours d'eau qui le traversent i-t le fertilisent, est divisé en deux provinces qui portent le lioui de leur capitale, Lahore et Gachemyr, villes magnifiques situées au milieu de vastes campagnes qui sont séparées par deux longues chaînes de montagnes. Les Sjkes forment le fond de la population de cette contrée. Le souverain du pays porte le titre de rajah, maharajah.
l'avantage contre les chances d'une invasion russe que par une alliance en bonne forme avec le souverain de cette contrée.
Deux, hommes ont surtout contribué à fonder la puissance actuelle du royaume de Lahore. L'un est Runjet-Shig^ le roi de Lahore et de Cachemyr, le vainqueur de tous les petits princes souverains qui s'agitaient entre Tlndus et le Sutledge; Tautre est un de nos compatriotes, un des officiers de notre vieille armée impériale, M. Allard, aujourd'hui généralissime des forces militaires de Runjet-Sing.
M. Allard est depuis quelques mois en France, depuis quelques jours à Paris, et je me félicite de pouvoir donner à nos lecteurs quelques détails sur cet homme vraiment remarquable, non moins que sur le curieux pays où il a transporté, il y a seize ans, notre organisation militaire, le respect de notre nom, notre uniforme et notre drapeau.
Le général Allard est âgé de cinquante ans. C'est un homme d'une taille moyenne, d'une belle figure, d'une physionomie douce et fière; son langage est net et précis^ sa voix trèsagréablement accentuée, son ton modeste. 11 porte une longue barbe blanche qui se détache sur des moustaches et des favoris noirs. Ses cheveux sont gris, mais tout son extérieur annonce la force d'une maturité puissante, et ses yeux brillent d'un éclat et d'une vivacité extraordinaires. M. Allard est un type achevé de ces races d'élite nées pour le commandement militaire, vouées à toutes les aventures et à tous les dangers, et qui portent, dans l'accomplissement de la destinée la plus périlleuse, cette quiétude et cette sérénité qui semblent n'appartenir qu'aux humbles fonctions et aux tranquilles habitudes de la \ie civile. Comme représentant de l'esprit français, le général Allard en a également toutes les allures vives et faciles, toute la franchise, toute la bienveillante causticité, toute la chaleureuse exaltation, tout le naturel, toute la verve; seulement cette verve se contient, elle s'arrête à propos; elle obéit, elle est disciplinée.
Le général Allard avait été attaché à l'état-major du maréchal Brune. 11 quitta la France après le crime d'Avignon. Se trouvant plus tard à Livourne, il avait formé le projet de se rendre en Amérique, et il avait déjà payé son passage à bord
d'une frégate de T Union, lorsqu'un officier italien, qui cherchait fortune, Fentraîna en Egypte. M. Allard ne trouva dans cette terre promise, au lieu des ressources qu'il y attendait, qu'un assez froid accueil et la peste. Il traversa l'isthme et gagna la Perse. A Ispahan, M. Allard fut accueilli avec une grande distinction par Abbas-Mirza, qui lui conféra le titre et le traitement de colonel, et lui promit un régiment qu'il ne lui donna jamais. Par bonheur, il y avait à la cour d'ispahan un vieux roi de Cabboul, à qui son frère avait crevé les deux yeux après s'être emparé de son trône; et ce vieux roi, homme d'expérience et de bon conseil, dit à M. Allard qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Cabboul est situé entre la Perse et la principauté de Cachemyr. M. Allard s'y rendit, et de fait il y avait là un roi qui aurait payé cher les services militaires d'un officier français. Mais à peine établi à Cabboul, il apprit qu'à deux cents lieues plus loin un chef audacieux, politique habile, s'occupait de fonder un royaume, et ouvrait ainsi une vaste carrière au génie entreprenant et au courage infatigable qui distinguent éminemment notre com. patriote. Cabboul, c'était à peu près le chemin de Lahore, résidence de Runjet-Sing. M. Allard courut à Lahore. Il obtint en peu de temps la confiance du rajah. On lui donna d'abord quelques hommes à discipliner, puis il en eut une centaine; ce fut bientôt une pépinière excellente d'officiers instructeurs pour toute l'armée. Après avoir discipliné cent hommes, M. Allard organisa un régiment, puis une brigade, puis une division; son crédit croissait avec le nombre de ses soldats; la confiance du rajah s'élargissait, pour ainsi dire, comme les cadres de son armée. Cette armée devint bientôt la terreur des petits princes dissidents qui disputaient à Runjet-Sing la souveraineté du royaume de Lahore ; ils furent tous successivement assiégés dans leurs fortins, traqués dans leurs retraites, battus en rase campagne, ou taillés en pièces dans les ravins et dans les défilés de leurs montagnes. Pas un ne résista, et au bout de quelques années Runjet-Sing fut le seul roi de cet empire. C'était le triomphe de la discipline française ; aussi M. Allard fut-il comblé d honneurs et de biens; il eut un palais à Lahore, une armée de serviteurs à ses ordres,, un régi-
nient pour escorte; il épousa une princesse, fille ou nièce du roi (je ne sais lequel) ; enfin, nommé généralissime des armées du royaume, il devint, après Runjet-Sing, le personnage le plus important, le plus absolu et le plus puissant de cette vaste contrée. Telle fut la fortune du général Allard.
M. Allard n'est venu en France que pour peu de temps. Ses enfants y resteront pour être élevés dans la religion catholique et recevoir une éducation complètement française. Sa femme, qu'il a laissée à Saint-Tropez, dans le département du Var, éprouve, dit-on, une grande impatience de repasser les mers; car elle ne peut s'accoutumer à notre manière de vivre; nos usages la révoltent; elle ne comprend rien à la liberté que nous laissons à nos femmes; elle blâme surtout la tolérance (jui leur permet de montrer leur visage à tout venant. Madame Allard est, en un mot, une personne toute dévouée aux usages et aux pratiques de sa religion et de son pays, et qui paraît très-disposée à faire bon marché de la supériorité tant vantée du noire *.
La condition des femmes, dans le royaume de Lahore, ressemble cependant beaucoup à ce que nous savons de Texistence accordée aux femmes de la religion musulmane dans les contrées de l'Orient; c'est une variété de la même espèce. Les femmes de Lahore sont élevées dans une ignorance parfaite de toutes choses; elles ne savent guère que manier l'aiguille et faire de la tapisserie. Elles vivent dans une réclusion absolue, ne voyant jamais le ciel que du haut des terrasses de leurs maisons, ou, quand elles se promènent, du fond de leurs palanquins ouverts par le haut; en sorte, disait le général Allard, qu'elles n'aperçoivent jamais l'horizon. Runjet- Sing a un grand nombre de femmes; soit qu'il fasse la guerre, soit qu'il voyage, un déuichement de ses concubines l'accompagne. A la chasse même, pendant ces longues expédilions contre les lions et les tigres qui durent des mois entiers, et qui sont remplies d'aventures et d'accidents de toute sorte, les
1 Depuis la mort de son mari, madame Allard est revenue s'établir avec ses enfants à Saint-Tropez, où elle jouit du respect qui est dû à son nom et à ses qualités personnelles. (1854.)
femmes du roi suivent son escorte daiiS des palanquins bien défendus, de droite et de gauche, contre l'indiscrète curiosité des hommes. Le général Allard prétend que les femmes de Lahore ne s'ennuient pas à mener cette vie-là; et le motif qu'il en donne, c'est qu'elles passent presque toute la journée à leur toilette. C'est une étrange chose que cette toilette; elles ont d'admirables cheveux noirs qu'elles peignent et démêlent pendant des heures entières, et qu'elles teignent en rouge quand elles veulent plaire; leurs mains et leurs pieds reçoivent aussi cette teinture ; c'est une grande afi'aire, et tout leur temps y passe. Elles marchent pieds nus, comme c'est l'usage de l'Orient, dans l'intérieur des appartements. Elles laissent à la porte leurs babouches brodées de soie et d'or, et foulent sous leurs pieds les plus riches tapis du monde.
Leurs enfants ne reçoivent aucune éducation intellectuelle; ils n'apprennent ni à lire, ni à écrire. Pour les notions du bien et du mal, on les abandonne à leur instinct naturel ; système d'éducation qui explique peut-être pourquoi il y a un si bon nombre de voleui^ et de bandits dans le royaume de Lahore. A huit ans, les enfants excellent à monter à cheval, à conduire un éléphant, à tirer des coups de fusil; encore quelques années, et ce sont d'excellentes recrues pour le général Allard.
Runjet-Sing n'est pas plus lettré que ses sujets, il ne fait aucun cas de la science pour lui-même; mai'* il sait merveilleusement employer et s'approprier celle des autres. C'est un homme de cinquante-six ans; il est fort laid, borgne comme Annibal, robuste, actif, très-débauché, très-guerrier, d'un courage à l'épreuve, d'une tolérance admirable. Quand le général Allard voulut quitter Lahore, le roi fut mécontent; il opposa une longue résistance au projet de son favori : « Laissemoi du moins tes enfants, lui dit-il enfin; je serai sûr alors que tu reviendras les chercher. — Mes enfants! mais c'est pour eux que je vais en France! car c'est en France seulement qu'ils pourront être élevés dans les pratiques de leur culte et suivant le vœu de leur religion. » A ces mots, le roi ne résista plus. « Puisque tu me parles de religion, ajoutat-il, je n'ai plus rien à opposer à ton désir ; c'est une affaire
de conscience ; chacun est maître de suivre la religion qui lui convient, et c'est un devoir d'obéir à ses commandements. Tu peux partir. » Pendant qu'il prononçait ces derniers mots, sa physionomie portait l'empreinte d'une vive émotion. U parut cependant réfléchir quelques moments encore; on aurait dit qu'il hésitait à donner au général Ailard le baiser d'adieu; puis il se jeta dans ses bras, en versant de grosses larmes, et il le congédia par ces mots : « Allons, adieu; va-t'en! »
Runjet-Sing n'est donc pas, comme on le voit, un roi tout à fait sauvage. M. Ailard a vu souvent ses ministres, dont quelques-uns appartiennent à la religion musulmane, se lever au milieu d'un conseil, interrompre leur gracieux maître, pour aller accomplir au bout de la salle quelque cérémonie prescrite par l'heure qui sonnait en ce moment; le roi ne disait mot, et attendait avec une patience admirable que tout leur salamalec fût fini.
Runjet-Sing a plusieurs passions- dont une seule suffirait à le ruiner s'il n'était prodigieusement riche. Nous avons vu qu'il aimait les femmes ; il a aussi une grande passion pour lâchasse; mais il est fou de pierres précieuses et de beaux chevaux. Il apprit un jour (Jacquemont raconte aussi, je crois, cette aventure dans sa correspondance) qu'il existait un trèsbeau cheval dans une province voisine dépendant de la partie du royaume de Cabboul qu'il n'a pas encore conquise; des espions furent envoyés pour s'assurer de l'existence du cheval et du lieu où il se trouvait. Une fois cette double certitude obtenue, Runjet-Sing mit dix mille hommes en campagne, traversa plusieurs provinces, dépensa quelques millions; on se tirailla, on se battit, jusqu'à ce que le merveiUeux coursier fût entré dans son écurie. Maintenant, voici comment il devint possesseur du plus beau diamant du monde. Un roi de Cabboul (ces pauvres rois de Cabboul sont les souffre-douleurs prédestinés de Runjet-Sing), un de ces princes avait la réputation de posséder un diamant célèbre qui avait appartenu au Grand Mogol, et qui passe pour le plus gros qui ait jamais existé. Notre régent, dit M. Ailard, n'est qu'un diamant trèsbourgeois à côté de celui-là. Runjet-Sing convoitait depuis longtemps le royal bijou, U attira le roi de Cabboul à sa cour.
et une fois maître de sa personne, il demanda son diamant. Le roi fit mine de résister; mais, après bien des manœuvres, il céda. Voilà Runjet-Sing maître du magnifique joyau; il le donna à un joaillier pour être monté ; mais, ô • surprise ! ô fureur ! c'était tout simplement un morceau de cristal que le roi de Cabboul lui avait livré. Runjet-Sing fait investir son palais; on le visite, on le fouille dans tous les sens; les recherches sont longtemps infructueuses, lorsque enfin, un esclave du roi ayant vendu le secret de son maître, le diamant fut trouvé au milieu des cendres d'un fOyer. Depuis ce tempslà, Runjet-Sing le porte comme un trophée de victoire, attaché à un brassard d'or. Aux jours de parade, plusieurs autres diamants, d'une grosseur extraordinaire, s'élèvent en brillantes aigrettes au-dessus de sa tète. Aussi peut-on dire que l'écrin de Runjet-Sing est le plus riche et le mieux garni qui soit au monde. Quand on songe, après cela, qu'il campe habituellement sous des tentes drapées avec les plus fins cachemires de son royaume, qu'il foule aux pieds les plus soyeux tapis de la Perse, on peut se faire une idée du luxe que déploient ces souverains que nous serions tentés de croire barbares, parce qu'ils n'ont pas appris à lire dans la grammaire de Lhomond.
Runjet-Sing ne sait pas lire, ni lui ni ses fils; mais il n'en est pas moins le haut justicier de son royaume, et M. Allard nous assure qu'il fait, en toute occasion, bonne et prompte justice. Voici de quelle manière est organisé ce déparlement : chaque village a un chef civil qui est chargé de juger les causes d'une médiocre importance ; pour les affaires plus graves, c'est le chef civil d'une circonscription plus étendue qui décide; montez un degré de plus, c'est le roi qui juge. Toute personne peut arriver jusqu'au roi et l'entretenir de ses griefs et de ses affaires. 11 y a un garde de la porte de Sa Majesté qui annonce les solliciteurs. Si le roi ne peut recevoir, il dit : «A demain ! » Un enfant qui est sans asile, un malheureux qui est sans pain, viennent demander des secours au rajah, et ils en obtiennent s'ils paraissent dignes de pitié. Runjet-Sing a une sagacité merveilleuse pour juger les hommes, et il se trompe rarement.
Dans ce pays barbare, on ne tue personne de par la loi. On coupe quelquefois le nez et les oreilles aux délinquants, mais jamais la tête. Un autre châtiment usité, c'est la mutilation des poings. Dans les cas graves, ou si vous avez péché par récidive, on vous coupe le tendon d'Achille. M. Allard vit un malheureux que Runjet-Sing condamna à ce supplice. C'était un voleur qui avait eu les deux poings coupés pour avoir exercé ses brigandages sur les grands chemins. Privé de ses deux mains, cet homme, d'une vocation évidemment irrésistible, n'en avait pas moins continué son métier; il s'était fait attacher une lance au bras droit, du gauche il tenait la bride de son cheval, et il courait ainsi les routes, rançonnant les passants ; il fut arrêté et conduit devant le roi, qui lui fit couper le tendon d'Achille. Ainsi mutilé, il fut obligé de se contenter de la pension que Runjet-Sing paye à tous les malheureux que sa justice a mis ainsi hors d'état de gagner leur vie aux dépens de celle des autres.
J'éprouvais une anxiété douloureuse en demandant au général Allard si Runjet-Sing avait, à l'exemple des Anglais, aboli l'affreuse coutume de brûler les femmes après la mort de leurs maris; car je prévoyais la réponse. Non, Runjet- Sing, qui a toutes les sortes de courage, n'a pas eu celui-là; il n'a pas osé affronter les préjugés religieux de son peuple. On brûle les femmes, et les femmes se brûlent dans le royaume de Lahore, tout comme autrefois dans l'Indu britannique, où ces horribles sacrifices ont si longtemps excité l'indignation des Anglais et la colère de nos philosophes du dernier siècle. Les femmes se brûlent dans les États de Runjet-Sing, et elles s'en font honneur. Runjet-Sing lui-même a deux femmes qui sont désignées pour se brûler après sa mort. C'est une superstition qui résistera longtemps à toutes les tentatives, à toutes les remontrances, à tous les effoits, puisqu'elle résiste au plus puissant de tous les instincts, l'instinct de la conservation et l'amour de la vie. Le général Allard lui-même y a échoué. Il apprit un jour que la veuve d'un de ses officiers était résolue à se brûler. Il la fit venir, et la menaça de s'opposer de vive force à ce suicide insensé. Le lendemain, tous se> officiers se rendirent chez lui en corps, et lui représentèrent, avec toutes
les formes du respect le plus humble^ qu'ils étaient prêts à lui obéir en tout ce qui concernait le service militaire, mais qu'ih ne pouvaient accepter sa loi dans une affaire de conscience et de religion. L'héroïque veuve fut brûlée. Le gériéral Allard fut témoin d'un de ces sacrifices. La victime était une fort belle femme, encore jeune. Elle s'approcha du bûcher, tranquille en apparence, mais le visage tout rouge de la lutte que la nature livrait intérieurement au devoir. Elle dit quelques paroles qui furent avidement recueillies comme des oracles infaillibles, novlssima verba ! Elle était couverte de bijoux et dans la plus belle toilette. Elle monta sur le bûcher et s'y étendit, au milieu des cris de joie des assistants et d'une musique étourdissante ; mais un des morceaux de bois qui formaient le bûcher dépassait les autres; elle se sentit gênée, se releva, souleva le tapis sur lequel elle s'était étendue, rétablit le niveau, et se recoucha. Au même instant, on éleva sur son corps une montagne de fagots, on y répandit de l'huile, on y mit le feu. Le général Allard contemplait cette scène aussi horrible qu'étiange, du haut de son éléphant. Il vit périr cette malheureuse, qui ne poussa pas un cri. L'assistance paraissait fort édifice.
Un autre sujet d'é lification pour les âmes dévoles, dans ce pays, c'est le dévouement religieux des fakirs qui, pour conserver toute leur vie une attitude de prière, s'attachent les bras aux branches d'un arbre, et restent six mois durant dans cette posture, jusq'-a'à ce que, leiu's muscles étaut roidis et desséchés, il ne leur soit plus possible d'en changer. Alors ce sont de saints personnages, que tout le monde se fait un devoir de nourrir ; en sorte qu'ils deviennent très-gras. Quelques-uns de ces fakirs sont de fort mauvais garnements, et ils conservent leurs bias pour les armer de longs fusils à mèches et détrousser les voyageurs sur les routes. Jacquemont s'en plaint amèrement dans ses lettres. C'est ainsi qu'on abuse des meilleures choses.
J'ai peu parlé de l'armée du roi de Lahore, quoique le général Allard en ait fait devant moi une longue et intéressante description ; mais c'est que cette armée, c'est tout simplement une armée française, avec son uniforme, son fusil, sa
giberne, sa théorie, son école de peloton et son drapeau. M. Allard a transporté là, sur les bords du Sutlegde, nos régiments de Tempire, grenadiers, hussards, dragons, infanterie, compagnies d'élite, tout, jusqu'aux commandements militaires qui se font en français'. C'est là la merveille qu'il me faudrait raconter. Mais dire ce qu'il a fallu de patience, de résolution, de courage, de sagacité et d'industrie pour amener un tel résultat, m'entraînerait beaucoup trop loin. Au Heu de montrer en quoi l'armée du roi de Lahore ressemble à la nôtre,, j'aime donc mieux pour aujourd'hui signaler quelques différences. Elles permettront de juger du reste.
Tout recrutement se fait par voie d'engagement volontaire; mais, le peuple étant très-guerrier, et le métier de soldat étant le meilleur de tous, les enrôlements abondent. Les officiers recruteurs n'ont que la peine de refuser. Aussi, quand le roi de Lahore a besoin d'augmenter son armée, on peut bien dire de lui qu'il n'a qu'à frapper du pied la terre, et qu'il en sort, grâce à M. Allard, des bataillons tout formés.
Le système d'approvisionnement de l'armée est le plus simple qui soit au monde; le gouvernement ne s'en mêle pas. Les soldats sont payés à tant de roupies par mois, environ vingt francs pour les fantassins, et le double pour les cavaliers ; avec cette solde, ils sont obligés de pourvoir euxmêmes à leur nourriture. S'ils font la guerre, ils sont suivis par une bande de marchands et de débitants de toute espèce
* M. le général Allard a vu Jacquemont à Lahore; il l'a reçu chez lui; il Ta fêté; il lui a ménagé avec une adresse admirable les surprises les plus extraordinaires. Mais celle qui charma le plus Jacquemont, ce fut la suivante : il était à table avec le général Allard; celui-ci venait de donner ordre de faire avancer une compagnie d'infanterie pour garder le pavillon où logeait son hôte. La compagnie étant arrivée, Jacquemont entendit l'oriicier qui criait à sa troupe : Peloton, halte!... Front!... A droite, clignement!... Reposez vos armes!... Formez les faisceaux!... Qu'on juge de son étonnement et de sa joie d'entendre la langue de son pays dans la bouche de ce sauvage apprivoisé, et de voir ces automates indiens exécuter avec tant de précision des commandements français!
qui voyagent à leurs frais et vendent pour leur compte, sans que le chef de Tarmée s'occupe d'eux, autrement que pour entretenir la police et le bon ordre dans ces caravansérails ambulants. Les cavaliers ont des domestiques montés comme eux, et qui vont chercher le fourrage pour les chevaux. La facilité avec laquelle une armée de dix et même de vingt mille hommes, arrivant dans un pays qui paraît n'offrir aucune ressource, et où il semble qu'elle va mourir de faim ; la facilité, dis-je, avec laquelle cette armée se trouve approvisionnée en quelques heures est, «uivant le récit du général Allard, une chose merveilleuse à voir, et qui a permis aux troupes du roi de Lahore d'entreprendre des marches extraordinaires et de s'aventurer dans des contrées tout à fait inconnues, sans jamais souffrir des privations qui, dans d'autres pays, et même dans les plus civilisés, sont si funestes à la discipline militaire. Je ne veux pas dire pour cela que le système d'approvisionnement des armées de Runjet-Sing soit praticable dans notre Europe; non, sans doute; nos soldats et nos chevaux sont plus difficiles et plus exigeants que ceux de Lahore; mais ce système est bon puisqu'il réussit, quelque différent qu'il soit du nôtre.
Les troupes de Runjet-Sing ne portent pas le shako français. Le très- incommode chapeau à trois cornes n'a pas non plus passé le Sutledge. Les soldats et les officiers portent le turban, avec les cheveux longs et entrelacés dans des plis de cachemire. Les cheveux, c'est la véritable coquetterie des hommes, c'est leur parure ; ils y attachent une idée de force et de puissance, et les entretiennent avec un soin religieux. 11 en est de même de la barbe, on n'est pas un homme sans barbe ; jeune ou vieux, il faut qu'elle descende en flots d'ébène ou d'argent sur la poitrine. Le général Allard en a une fort belle qu'il a apportée en France, et qu'il relève adroitement derrière ses oreilles pendant le repas. Son uniforme (petite tenue) est à peu près celui d'un ofhcier général français ; sa coiflure, une casquette légère à ganses d'or, d'une forme élégante et commode.
Le duel n'est pas d'usage dans l'armée de Runjet-Sing, j'entends le duel militaire, l'épée ou le pistolet à la main.
— Mais comment vos officiers vident-ils leurs querelles? demandai-je au général Allard.
— Hélas ! hélas ! me répondit-il en faisant un mouvement significatif avec le poing, c'est ainsi qu'ils vident leurs différends. J'ai eu beau insinuer devant eux, avec toutes les précautions nécessaires, qu'il y avait, pour donner satisfaction à un adversaire, un moyen plus digne de gens qui portent l'épée, un iiioyen employé par toutes les nations civilisées de l'Europe ; j'ai perdu ma peine, le coup de poing a prévalu, et ils continuent à s'assommer comme des bœufs...
Pour compléter le tableau des ditîérences que je viens de signaler entre l'armée française de Runjet-Sing et la nôtre, il faudrait les demander à la religion, à la politique, au climat, et parcourir encore une vaste carrière ; mais je m'arrête. Le général Allard doit me trouver bien assez indiscret comme cela. Ce qui m'excusera auprès de lui^, c'est que je n'ai vraiment pu résister au désir d'appeler l'attention de nos lecteurs sur les titres qu a conservés cet homme remarquable, si justement honoré dans l'Inde, à l'estime et à la considération de son pays.
Accueil fait en France au général Allard. — Nouveaux détails sur Runjet- Sing. — Noblesse militaire. — Bataille de Pishaur. — Revue annuelle de l'armée. — Administration du royaume; recevei:rs généraux; parlement; ministres. — Mépris de Runjet-Sing pour les ^ens de lettres. — Liberté du commerce. — Perception de l'impôt. — Runjet-Sing, homme privé; sa cassette; dîners du roi. — Coutumes singulières. — Pourquoi le général Allard retourne à Lahore.
16 novembre 1835.
Je vais continuer à donner quelques détails sur le royaume de Lahore, sur son roi, sur le général Allard. Ceux qui m'ont reproché d'avoir été indiscret la première fois que j'ai parlé
* Le général Allard me sut beaucoup de gré de ces communications faites au public à son sujet, et il me traita toujours depuis comme un ami.
de notre brave compatriote, et qui se sont alarmés pour lui (qui était fort tranquille) des conséquences possibles de .mon récit très-véridique, peuvent prendre patience aujourd'hui ; le général Allard a quitté Paris, et cette nouvelle indiscrétion, si c'en est une, sera la dernière.
C'es't une justice à rendre à la société de Paris : elle a reçu le général Allard avec un intérêt plus vif que celui d'une frivole curiosité. Elle a senti tout ce qu'il y avait de noble et de respectable dans cette vie demeurée si française, en dépit de la distance et du temps, dans cette destinée d'un compatriote qui, transporté par la fortune sur les bords de Tlndus, et devenu le voisin du Grand Mogol, a voulu rester ce qu'il était à Moscou, à Lutzen et à Waterloo, un officier de la grande armée. La société de Paiis a parfaitement compris cela, et elle a accueilli le général Allard comme un ami, comme un frère, comme si vingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis son départ, comme si la grande armée était encore là, prête à passer la frontière, avec son empereur, ses maréchaux et ses aigles. Le général Allard a réveillé tous ces souvenirs, et on lui en a su gré; car lui, il est étranger à tout ce qui s'est passé en France depuis vingt ans ; nos luttes politiques, nos discordes, nos passions nouvelles, il a fallu tout lui raconter, tout lui dire. Pour lui, à Lahore, le temps a marché d'un pas rapide; mais il s'est arrêté à Paris. Les progrès que l'art militaire a faits depuis Napoléon (on le dit du moins), le général Allard les ignore; il date de l'empire; il est un soldat de l'empire ; il représente au ^ rai l'esprit de cette mémorable époque, reléguée déjà depuis si longtemps dans l'histoire, et qui ne revivra plus que dans ces merveilleuses galeries du Musée national qui s'élève à Versailles.
C'est à ce point de vue qu'on s'est généralement placé à Paris pour juger M. Allard et pour lui faire fête; et la sympathie, je le répète, y a été pour beaucoup plus que la curiosité. Le roi a été des premiers à accueillir ce brave officier, et il l'a admis bien des fois à sa table, à ses entretiens, dans sa famille. Sa Majesté lui a accordé la croix de commandeur, en témoignage de sa royale satisfaction pour le caractère honorable qu'il a déployé aux Indes. Les minis^.res.
les hauts fonctionnaires, les officiers de Tarmée, tout ce que Paris renferme de personnes distinguées, s'est empressé autour de lui ; et partout, dans les promenades, dans les spectacles, et jusque dans les rues, où sa longue barbe le faisait inévitablement reconnaître, il a été l'objet d'une attention souvent incommode, jamais importune, toujours bienveillante.
11 faut pourtant tout dire : le général Allard a été, pendant son séjour à Paris, exposé à une autre sorte d'empressement à tous égards moins agréable, quoique la cause n'en fût pas moins flatteuse pour son amour-propre. Voici le fait ; 11 y a à Paris une foule de gens, et dans le nombre de fort honorables, qui voudraient aller aux Indes. Aller aux Indes avec le général Allard, qui a appris l'école de bataillon à cinquante mille Indiens ; aller aux Indes, où l'on croit trouver à chaque pas des palais de diamants, des forêts de mortes, des sacs de roupies et de joyeuses bayadères, la tentation était forte ! On s'est donc précipité chez le général Allard ; pendant plus de quinze jours, il lui a fallu essuyer le feu de plusieurs centaines de solliciteurs, avocats, hommes de lettres, militaires, juges, pharmaciens (des pharmaciens surtout) i, qui tous faisaient le siège de son domicile, armés de longues suppliques, de certificats homologués et d'apostilles respectables. Mais le général Allard a tenu ferme, et il n'emmènera personne. On croit, parce qu'un Français commande les armées de Runjet-Sing, que rien n'est plus facile pour un étranger, après avoir traversé les mers et franchi quatre cents lieues de pays dans l'Inde anglaise, que de passer le Sutledge. C'est une grande erreur. Runjet-Sing n'aime pas les étrangers; il se défie d'eux ; ce sont pour lui autant d'espions de la Russie ou de l'Angleterre ; et en conséquence personne ne peut pénétrer dans le Punjaub sans une permission du roi, qui n'en donne jamais. Ceci me rappelle cet officier qui disait à ses soldats : « Vous pourrez sortir avec des permissions, mais, de
1 Jacquemont raconte que Runjet-Sing, roi de Lahore, aime beaucoup les drogues, et qu'il en commande par centaines, qu'il s'amuse à faire prendre à ses amis et à ses domestiques.
par Dieu I ne m'en demandez pas ! » Cependant Jacquemont passa le Sutiedge; mais ce fut grâce à la recommandation du général Allard, qui eut encore beaucoup de peine à obtenir cette faveur. Et puis^ Jacquemont était déjà célèbre à Lahore; c'était Tenfant gâté de l'Inde britannique, et Runjet-Sing avait alors intérêt à caresser L. William Bentink. Mais depuis Bernier, qui visita la Pentapotamide en 1663, jusqu'à l'époque du général Allard et jusqu'au voyage de Jacquemont, pas un étranger n'avait mis le pied sur la terre de Lahore ; et c'est apparemment pour cela qu'elle était si mal jugée.
J'ai entendu accuser l'enthousiasme des premiers récits que j'ai faits, d'après les entretiens du général Allard ; et j'en suis bien aise, puisque, d'un autre côté, on m'a reproché de déprécier et le pays et le roi qu'il a si utilement servis. Cette contradiction dans les reproches qu'on m'a adressés prouve peut-être que je n'ai mérité ni l'un ni l'autre. Je ne connaissais pas du tout Lahore avant que Jacquemont eût écrit ; je le connaissais très-mal avant que le général Allard eût parlé. Aujourd'hui, je ne me crois pas très-savant pour avoir saisi au vol quelques fugitives paroles d'une conversation rapide ; mais, néanmoins, tout ce que j'ai recueilli de la bouche du général Allard, je le tiens pour vrai; car jamais voyageur, venu de si lointains pays, n'a paru moins préoccupé du besoin de se faire valoir ; jamais militaire ne fut si modeste, je dirai presque si timide en présence de la curiosité publique ; jamais destinée si remplie et si merveilleuse ne s'est racontée elle-même avec plus de naïveté, plus de bonhomie, plus de modération, plus de franchise !
Il est un seul point sur lequel j'oserais soupçonner la partialité du général Allard, si son opinion ne s'accordait d'ailleurs avec celle de Jacquemont, l'esprit le plus railleur et le plus sceptique qui ait jamais fait le voyage des Grandes-Indes. Le général Allard est un admirateur déterminé du roi de Lahore, de Runjet-Sing ; et comme il témoigne une amitié sincère pour ce prince, comme il paraît animé de la plus vive reconnaissance pour ses bontés, comme il lui doit beaucoup, il m'aurait semblé juste de rabattre quelque chose du bien qu'il en dit, si le témoignage de l'ofticier général n'était, je le
répète, de tout point confirmé par celui du naturaliste. « C'est un Bonaparte en miniature, » écrit Jacquemont ^ Et de fait, il existe de singuliers rapports, d'incroyaljles ressemblances entre le conquérant français et le prince indien. Je renonce au mérite facile de les signaler, pour en laisser le plaisir à mes lecteurs; je vais me contenter d'ajouter quelques traits au tableau que j'ai déjà tracé, et j'espère qu'il ne restera plus de doute après cela sur Timportance du personnage qui tient, en ce moment, les clefs de la grande porte par laquelle la Russie peut entrer dans linde britannique.
Runjet-Sing est avant tout un soldat; il aime la guerre, il s'est élevé par la guerre, il commande au peuple le plus belliqtieux de l'Inde. Mais ce n'est pas tout; bien différent de ces conquérants barbares qui n'ont fait que traverser leurs conquêtes, Runjet-Sing a voulu conserver les siennes ; il a conquis pour posséder; il a été soldat pour devenir roi; monté sur le trône de Lahore, il a montré de l'habileté politique, un grand esprit d'organisation, de merveilleux instincts de gouvernement, et, dans les circonstances les plus difticiles, pour la solution des questions les plus ardues, un tact véritablement admirable. Vainqueur des princes indépendants qui se partageaient avant lui le pays de Lahore, et qui composaient l'ancienne noblesse, après l'avoir détruite dans l'ordre civil, où elle était oppressive, il l'a rétablie dans l'armée, oii elle est accessible à tous. Tous ses principaux officiers sont de grands seigneurs. C'est donc une noblesse qui lui doit tout et qui lui est dévouée. Mais dans l'armée point de corps d'élite, point de garde royale; aucune trace de privilège; Runjet- Sing n'a pas voulu blesser l'esprit d'égalité da;is ses soldats. Les escadrons qui sont de garde auprès de sa personne, et qui, pendant tout le temps de leur service, sont nourris et indemnisés à ses frais, n'y restent qu'un nombre de jours limité, et il a bien soin de les faire remplacer exectement, « afin, dit-il, qu'il n'y ait pas de jaloux. )) C'est Là un axiome très-élémentaire en fait de gouvernement: ne pas favoriser un corps militaire quelconque au préjudice des outres ; et pour-
» Correspondance, t. I, P- 378.
tant il a fallu une révolution en France pour faire triompher ce principe^, avec bien d'autres. Cela semble tout naturel à Lahore.
Runjet-Sing est parvenu à créer aussi dans son armée ce que nous appelons ici le point d'honneur. Les officiers et les soldats sykes y sont très-sensibles; ils périssent pour sauver Thonneur de leur drapeau. Voici un fait que le général Allard m'a raconté. Un officier mahométan, déserteur de l'armée de Runjet-Singj s'était jeté dans l'Afghanistan, et là il prêchait une croisade contre son ancien maître. Cet homme avait le don du prosélytisme; en outre, il était brave, audacieux, entreprenant. Au bout de quelques mois, il eut pour armée plus de cent mille âmes damnées, fanatisées par ses prophéties, et persuadées d'ailleurs que les balles sykes ne les atteindraient pas : c'était une des promesses du musulman. Cependant Runjet-Sing apprend le danger qui le menace de l'autre côté de i'Indus ; mais, trompé sur le nombre des insurgés, il se contente d'envoyer cinq mille cavaliers sykes pour défendre le passage du fleuve et châtier la révolte. Ils arrivent, ils traversent le fleuve au-dessous de Pishaur, et vont se poster en lieu sur à quelque distance. La nuit se passe. Le lendemain, un déluge d'honmies et de chevaux inondait la plaine et les coteaux voisins : cent mille combattants se pressaient, dans un désordre menaçant, autour de la division syke, et tout espoir de résistance semblait perdu du premier coup. Cependant les cavaliers sykes ne renoncent pas à se défendre; ils élèvent des retranchements et repoussent vigoureusement toutes les attaques. Quelques jours s'écoulent ainsi; mais les vivres commencent à manquer ; plus d'herbe pour les chevaux ; les chevaux meurent, et les hommes se soutiennent à peine. Dans cette extrémité, ils apprennent qu'une armée de dix mille hommes, commandée par le général Allard, arrive à leur secours ; ils voient déjà, sur la rive opposée du fleuve, briller les aigrettes tricolores de leurs camarades. « A cette vue, dit le général, il sembla qu'au lieu de ressentir un mouvement de joie, ils en éprouvaient un de rage. » Ils se crurent déshonorés sans doute s'ils attendaient leur délivrance. Ils avaient des canons, ils les chargèrent à mitraille, et firent
feu de toutes pièces en même temps dans les masses profondes de l'armée ennemie. Ce coup de désespoir réussit. Les insurgés tombaient par centaines ; la terreur se mit dans leurs rangs. Ils commencèrent à fuir avec un désordre eflroyable, laissant leurs morts et leurs blessés, s'étouffant dans les défilés et dans les ravins, les plus faibles écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux, un grand nombre taillés en pièces par ce qu'il y avait encore de soldats sykes en état de monter sur les chevaux qui restaient. Le carnage fut épouvantable. Le général AUard contemplait cette scène sur l'autre rive, et disait avec un grand sang-froid : «Les Français n'ont pas mieux fait à Héliopolis ! »
Quelquefois, quand ses généraux sont en campagne, Runjet-Sing a un singulier moyen de les piquer au jeu. Il leur fait dire secrètement, par message anonyme, qu'avec moitié moins de troupes l'affaire est possible, que le roi l'a dit. Et ce moyen est presque toujours infaillible ; les généraux se piquent d'honneur, ils épargnent leur monde et battent l'ennemi.
Tous les ans, après la saison des pluies, l'armée de Runjet- Sing se rassemble dans une plaine immense pour être passée en revue par le roi. Il y a là presque toujours, tant de troupes disciplinées à la française que d'irrégulières, plus de deux cent mille hommes. Tous les officiers ont des parasols de différentes couleurs ; les uns les portent ; les autres, d'un rang plus élevé, les font porter par des coureurs qui suivent à pied tous les mouvements et toutes les allures du cheval. Ajoutez à cela les turbans de cachemire et les brillantes aigrettes qui forment la coitTure des soldats. De loin, dit le général Allard, c'est comme une prairie émaillée de fleurs. Presque toujours, après ces magnifiques champs de mai militaire, une expédition est décrétée. Heureux les généraux qui sont choisis et les régiments qui marchent en avant! Il y a de l'argent, des grades, de l'honneur, des croix à gagner, tout comme chez nous !
Le général Allard a institué, à l'instar de la Légion d'honneur, une décoration dont Runjet-Sing est fort avare : c'est la croix de Gourou-Goving-Sing, que l'on suspend à un ruban
orange. Gourou-Goving-Sing est le grand prophète des Sykes^ le fondateur de la religion du pays. Cette religion est un déisme pur, parfaitement dégagé de toute idolâtrie, de tout alliage, et qui fait du peuple syke un des plus tolérants de la terre.
Runjet-Sing aime à parler à ses soldats. Il a un beau langage, chaud de ton, d'images et de souvenirs. Il se plaît à rappeler ses victoires et à en rapporter Fhonneur à son armée. « Il y a un an, nous avons livré telle bataille, et grâce à votre courage nous avons vaincu. » C'est ainsi qu'il parle, comme les généraux les plus classiques de Tanliquité. Mais sa parole est vive, rapide, pittoresque, saccadée, tranchante ; on voit qu'il n'a pas fait sa rhétorique.
Runjet-Sing accorde sa confiance entière à ses généraux ; il leur laisse faire la guerre, remporter des victoires, et il n'est pas jaloux. 11 a donné au général Allard le commandement supérieur et absolu des soixante mille hommes dont se compose son armée régulière, et le général Allard ne lui cause pas d'ombrage. Mais, comme administrateur de son royaume, il veut être seul ; financier, percepteur, économiste, législateur, il est seul, et ne permet pas qu'on mette la main à son emploi. Et ici pourtant nous allons admirer une de ces bizarres anom.alies qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des hommes. Runjet-Sing, par goût, par tempérament, par nécessité, le roi le plus absolu des Indes, a pourtant imaginé un mode de contrôle administratif qui ressemble fort aux pratiques du gouvernement constitutionnel. Voici comment : les provinces sont affermées aux chefs de l'armée, qui en versent le revenu entre les mains du roi. Ce sont des receveurs généraux qui portent l'épaulette, et qui font leurs affaires le mieux qu'ils peuvent. Ce système avait un grave inconvénient, entre mille : il y avait à craindre que les provinces ne fussent victimes de l'avidité des fermiers, et qu'elles ne payassent un peu cher l'honneur d'être administrées par les lieutenants du roi. Runjet-Sing y a pourvu : tous les ans, les chefs civils des villages (et il faut les compter par milliers) se réunissent à Lahore, et sont admis à présenter leurs griefs au souverain du pays. C'est une assemblée imposante, et dans laquelle le
2i6 VOYAGEURS
roi fait preuve d'un esprit libéral et juste, en punissant par des amendes sévères les généraux coupables de malversation; mais ce qui est moins juste, c'est que les amendes profitent au trésor royal.
At tu, victrix provincia, ploras!
J'ai dit précédemment, je crois, que Runjet-Sing avait des ministres. C'est une erreur. Il a des secrétaires qui n'ont qu'une chose à faire : écrire sous sa dictée, lire et expédier des dépêches, ni plus ni moins; mais c'est là une grosse besogne. Tout arrive au cabinet du roi, tout en sort ; toute décision a besoin de passer par là pour être exécutoire ; la paix, la guerre, les fmances, la diplomatie, tout se fait là. Le roi a son royaume dans sa tête, on pourrait dire aussi dans sa main ; rien ne lui échappe, sa mémoire est sûre et son regard s'étend loin. La nuit, deux secrétaires veillent à sa porte. Comme il ne sait pas écrire (et que Dieu l'en garde'.), s'il lui vient une idée, s'il a besoin de prendre une note, d'arrêter au vol un souvenir, vite un secrétaire ! et il dicte. C'est bien lui qui « dicterait à quatre en styles différents. » Le général Allai d l'a vu occuper ainsi plusieurs secrétaires à la fois, sans se douter que ce tour de force le faisait ressembler à César et à Napoléon. Les lettres qu'il a dictées pour la Compagnie des Indes britanniques sont des modèles. Le premier secrétaire du cabinet, qui est un homme éclairé, n'y trouvait rien à changer, et il assurait que son style à lui, son style lettré, n'aurait fait que gâter la simple et énergique concision de l'original.
Runjet-Sing professe un souverain mépris pour les gens de sa religion et de son pays qui savent écrire. Cette espèce d'hommes r'appelle monchis. Ils sont bien payés, mais ne jouissent pas, môme ailleurs que dans le palais du roi, d'une grande considération. Runjet-Sing en a toujours une vingtaine établis en demi-cercle dans son cabinet ou sous sa tente; ils sont assis à l'orientale, une écritoire dans la main, des papiers sur leurs genoux. Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, le roi dit au général AU'ird, en montrant ses secré-
taires ; « Ce sont tous fils de...! » 11 était fort en colère. A l'instant même, les monchis se levèrent respectueusement et tirent un salut; puis reprirent leur place comme si de rien n'était. L'étiquette veut qu'ils se lèvent quand le roi parle d'eux. « Mais, à ce compte-là, reprit le général Allard, nous autres Européens, qui savons écrire, que sommes-nous donc? — Ah ! quant à vous, dit le roi, vous êtes d'honnêtes gens; mais c'est parce que vous le voulez bien ! » Runjet-Sing faisait là une cruelle satire de la peine que nous prenons de donner de l'éducation à nos enfants. Mais, je l'ai dit, il était de mauvaise humeur ce jour-là.
Parlons un peu des principes économiques de Runjet-Sing. Runjet-Sing est persuadé que le meilleur système d'économie poUtique internationale, c'est la liberté du commerce. Aussi a-t-il ouvert ses marchés à l'Angleterre et à la Perse. C'est en vain que le général Allard, très-partisan du régime prohibitif, lui a conseillé de frapper de quelques droits les marchandises anglaises, et d'établir une ligne de douanesle long du poétique Hydaspe. Runjet-Sing n'a pas voulu, et ses raisons sont excellentes : « L'Angleterre, dit-il, m'envoie ses draps et sa soie; mais elle reçoit mon coton, mes toiles blanches; elle fait bon accueil à mes cachemires ; elle est un excellent débouché pour mes mines de sel. Tout compte fait, j'y gagne. — Cela est fort bien pour le présent; mais si l'Angleterre parvient à rendre l'Indus navigable et à en remonter le cours avec ses bateaux à vapeur, elle inondera de ses produits votre royaume tout entier. — Oui, répond Runjet-Sing, mais alors je défendrai à mon peuple de les acheter. »
En France, le système de perception de l'impôt est appuyé, pour ainsi dire, sur les différents degrés de la circonscription territoriale. La commune, le canton, l'arrondissement, le département, représentent autant d'échelons par lesquels l'argent des contribuables arrive incessamment au trésor public. Le système de Runjet-Sing est beaucoup plus simple. L'impôt se paye par puits. 11 y a des miUiers de puits. Chaque puits représente une certaine étendue de terrains qu'il arrose; tous les domaines qui en dépendent payent en commun l'impôt au roi de Lahore; tant de puits, tant de revenus. Il n'y a
pas à se tromper. Aussi Riinjet-Sing ne se trompe jamais j il calcule avec ime admirable facilité , et fait de mémoire des opérations d'arithmétique à étourdir un savant. L'avantage de son système, c'est qu'il sait, à un puits près, ce que le pays lui doit; et comme il a grand besoin d'argent pour entretenir ses armées sur un pied respectable , comme il est en outre , par goût, un financier très-entreprenant et très-actif, on peut dire à la lettre, et sans métaphore, qu'il ne laisse pas dormir l'argent des contribuables au fond du puits.
Comme homme politique, tel est Runjet-Sing, tel du moins qu'il est permis de le juger d'après une si rapide et si imparfaite esquisse. Mais ce qui ressort avec éclat, tant de ces détails que de ceux que j'ai donnés précédemment, c'est que jamais roi parvenu, jamais soldat heureux, n'a été plus complètement l'artisan de sa fortune. Runjet-Sing doit beaucoup au général Allard; oui, sans doute; mais notre compatriote tenait de l'influence déjà victorieuse, déjà établie du rajah de Lahore, le pouvoir qui lui a permis de faire tant de bien. Runjet-Sing a fondé un trône et a créé une dynastie; on peut dire aussi qu'il a créé une race d'hommes nouveaux , la race des Sykes, qui sont redevenus entre ses mains le peuple belliqueux et fier qui combattait avec Porus. C'est une grande chose après tout, que d'avoir fondé un royaume dont l'alliance est recherchée par l'Angleterre, et qui, sur toutes ses frontières, peut tenir en échec une armée d'Asie, et vendre chèrement sa conquête à une invasion européenne. C'est aussi une gloire bien rare, ainsi que le remarque un historien anglais, que celle d'une pareille destinée « accomplie par les moyens les plus honorables, et sans qu'il en ait coûté à l'humanité une goutte de sang versé sur les échafauds. »
Comme homme privé, Runjet-Sing est bienveillant, miséricordieux, d'humeur joviale, incapable de ressentiment, mais non de colère. 11 est violent, mais une bonne raison l'apaise, et il tend la main en signe de pardon. Souvent, s'il s'est emporté sans motif contre un de ses officiers, le lendemain ou le jour môme, il lui envoie un cadeau, et tout est fini. Le général Allard fut témoin d'une violente bourrasque que le colonel Ventura, son chef d'état-major et Français comme lui, eut à
essuyer un jour sous la tente de Runjet-Sing. Ventura ne disait mot^ car la colère du roi était grande. Cependant M. Allard s'approcha, prit les mains du rajah, et il essayait ainsi de le calmer. Mais Torage grondait de plus belle. Ventura parti, le roi laissa parler le général, et peut-être lui fut-il prouvé qu'il avait tort. Je ne sais ; mais le lendemain le général reçut une lettre de Runjet-Sing. Le roi lui ordonnait d'amener Ventura; que voulait-il, après la scène de la veille? Il voulait réparer ses torts, lui, le roi; et il remit à Ventura un cadeau magnifique. N'est-il pas vrai que cela donne envie d'être grondé?
Le roi a une cassette pour les pauvres. Voici comment cette cassette se remplit : tous les mois, Runjet-Sing se fait peser; il y a dans un des bassins de la balance, de l'or, de l'argent, des .^Jenrées, le poids du rajah. Le tout est pour les malheureux. Il est donc fort important, dans ce pays-là, que le roi soit gras; mais, par malheur, Runjet-Sing est fort maigre.
Le roi dîne seul; mais ce n'est pas seulement un privilège de son rang, c'est une loi de sa religion. Il dine accroupi sur ses talons, dans une position qui serait horriblement gênante de ce côté-ci de Tlndus. On lui sert, sur un tapis, dans des plats d'or et d'argent, une vingtaine de mets différents; il goûte de quelques-uns. Ses domestiques sont accroupis, à l'instar de leur maître, en face de lui, et le servent sans bouger de place. Seul , son chef de cuisine , qui est un gros homme tout rond, va et vient pendant le service. Ses officiers, quand il leur permet d'assister à ses repas, sont debout, à quelque distance, et quelquefois il leur envoie (faveur insigne!) des mets de sa table dans des assiettes en feuilles; les assiettes d'or et d'argent ne sont que pour lui. Runjet-Sing est trèssobre; il n'a pas d'heure pour ses repas'; il dine quand il peut et où il peut, dans son jardin, sous sa tente, au milieu d'un pré, au coin d'un bois, rarement dans son palais, le plus souvent au milieu des fleurs, qu'il aime de passion. Son gros cuisinier passe sa vie à courir après lui, à le poursuivre avec sa batterie par monts et par vaux, et quand il l'a trouvé, Runjet-Sing lui échappe encore, car il ne tient pas en place, toujours à cheval, courant les champs, passant des revues, expé-
(liant le travail des monchis, recevant, dictant, haranguant, le tout à la fois ; en sorte qu'il oublierait bien souvent de dîner si ses fourneaux ne couraient aussi vite que lui , et si rhonnête majordome n'était là. Runjct-Sing est, en résumé, un roi très-peu avancé dans la scisnce du bien-vivre, et je le regarde comme incapable de taire jamais un menu passable et de tenir ce que nous appelons une bonne maison.
Au surplus, dans ce pays, le peuple est. Dieu me pardonne ! d'une absurdité choquante en fait de repas. Cela tient à la religion. Il y a des sectes où Ton dîne seul, d'autres où Ton dîne tout nu, hommes et femmes ; il serait horriblement inconvenant de se présenter à leur table si Ton portait le moindre vêtement, fût- il de l'étoffe la plus légère; la toile surtout est proscrite. Dans le nord, à Cachemyr, on petmet aux femmes de cette secte extravagante de porter à table, quand il fait très-froid, des chemises de laine, mais voilà tout; et les hommes religieux du pays trouvent que c'est bien assez. Voici une autre énormité : si vous passez, infidèle ou dissident, par un beau soleil, devant des gens d'une certaine secte et qu'ils soient à table , et si votre ombre vient à effleurer les mets placés devant eux, c'est là une impureté abominable ! Aussitôt ces gens se lèvent, les plats sont jetés aux chiens, et toute la famille va se laver pour faire disparaître cette souillure.
Je m'arrête, voici trop longtemps que je cause; et mes lecteurs en ont peut-être assez de Runjet-Sing et du Punjaub. Pour moi, j'aime Runjet-Sing; je lui trouve une physionomie française, un esprit français, une activité, un génie, qui ne seraient peut-être pas remarqués chez nous, où le génie court les rues, mais qui, là-bas, me paraissent briller d'un singulier éclat, à côté des habitudes si calmes, si régulières, si monotones , si médiocres de l'Inde orientale I J'aime Runjet-Sing pour la barrière qu'il oppose aux Russes, et pour la bonne garde qu'il fait sur le Sutledge du côté des Anglais. Je l'aime pour les larmes qu'il a versées quand notre brave compatriote s'est séparé de lui , et pour tous les honneurs qu'il lui a fait rendre, et pour toute l'estime qu'il a témoignée à notre pays, à nos mœurs, à notre civilisation, à notre énergie, à notre franchise, dans sa personne. E^nfin, j'aime Runjet-Sing, parce
que le général Allard^ de retour en France, accueilli par nous avec la plus flatteuse distinction , fêté par la ville et par la cour, objet d'envie pour les jeunes, de sympathie pour les vieux, d'émulation pour tous ceux qui ont le génie des grandes aventures et qui aiment à aller au-devant de leur destinée avec résolution et courage ; parce que le général Allard, ai-je dit, ainsi fêté dans sa patrie, songe pourtant à retourner à Lahore. Et savez-vous pourquoi le général Allard veut absolument reprendre -le chemin des Indes? Le motif est noble et digne de lui, digne de la France. « J'ai donné ma parole à Runjet-Sing, me disait-il, et il serait trop malheureux si je manquais à ma promesse, et s'il ne lui était plus permis de m'estimer. J'étais son confident, son ami; ne serai-je donc plus à ses yeux qu'un aventurier? »
Les seigneurs de la cour de Lahore n'ont pas cette confiance, et Runjet-Sing a parié contre eux des s-emmes considérables que son généralissime reviendrait. « Je veux qu'il gagne son pari, ajoutait M. Allard; je retournerais à Lahore rien que pour cela. »
En attendant, le général Allard se propose de passer l'hiver en France; et il ne quitte Paris que pour Saint-Tropez, où est sa femme, où sont ses enfants. Il veut goûter pendant quelques mois les douceurs de la vie de famille, dormir dans un lit chaud, lire son journal tous les matins, porter un frac, enfin vivre à la française S jusqu'à ce que le soleil de mars
* Ce bonlieur de vivre à la française, le général Allard en emportait jusqu'aux Indes le souvenir et le regret. Voici ce quMl m'écrivait le 27 juin 1837 , pendant une expédition qu'il commandait dans la
province de Pichavor : « Sachez, mon cher aml^ que je me
trouve sous la tente en face des montagnes du Thibet, les plus arides et les plus sèches de l'univers, à trente-cinq degrés de chaleur; — bien de santé pourtant, mais non d'esprit, et pensant que l'année dernière, à cette même époque, jetais douillettement assis dans ma voiture, courant la poste pour me rendre à Brest. A présent, voyez-moi comert de sueur et respirant à peine, malgré toutes les aises que les gens qui m'entourent cherchent à me donner; voyez-moi monté sur un beau chevd blanc, cadeau de S. M. Sike à mon arrivée à Lahore, suivi d'un tchoteri-berdar, domestique, qui soutient un large parasol sur ma tête, de cinquante ardelis , gardes à pied, qui courent
ait fait percer les premiers bourgeons de la Provence. Et puit^ alors le général Allard revient s'embarquer au Havre, il reprend sa course à travers l'Océan; et, à la grâce de Dieu! comme autrefois.