ALGER
Avril 1841.
J'ai à rendre compte d'un excellent ouvrage sur rAlgérie*; mais je demande d'abord qu'on me laisse mettre une préface à mon travail. J'ai séjourné deux mois à Alger; j'en ai rapporté bien des souvenirs, et je suis heureux de pouvoir en publier quelques-uns aujourd'hui sous l'invocation d'un nom aussi justement honoré et aussi légitimement africain que celui de M. le général Létang. Je commence donc par mes réminiscences personnelles. J'arriverai plus tard à son livre.
Quand on arrive à Alger par la mer, il est facile de se jBgurer, à la première vue, quelle pouvait être autrefois la physionomie de cette ville qui fut, trois siècles durant, un repaire de pirates audacieux et impunis. Avant d'aborder la côte, et à une certaine distance, rien ne paraît changé dans son aspect. La ville est fièrement assise sur une colline escarpée dont les degrés rapides soutiennent ses maisons sans toiture et sans fenêtres, comme autant de citadelles inaccessibles; et elle semble de là tout à la fois observer et défier la mer qui vient se briser avec bruit sur les roches de ses rivages. Ainsi perché sur la montagne, au fond d'une immense baie dont la tranquillité souvent perfide attire les navigateurs entre deux riants promontoires, qui semblent étendre leurs grands bras pour les protéger, Alger figure assez exactement un nid de vautours sur un rocher. On dirait que la ville s'est retranchée là pour y guetter sa proie, la saisir et la dévorer, sans courir
* Des moyens d'assurer h dominotion française en Algérie, par le maréchal de camp baron Létang. Paris, 1841.
elle-même aucun risque; car elle domine la mer dans une étendue considérable. Du côté de la terre, de hautes murailles et des forteresses longtemps invincibles la défendent. Adossée aux premiers mamelons de la montagne, l'Atlas étend autour d'elle tout ensemble une ceinture brillante et une ligne de défense redoutable. Enfin on voit se dresser à gauche les crêtes aiguës du Jurjura qui détache sur l'azur du ciel son front couvert de neiges éternelles; limite imposante, muraille gigantesque, qu'on dirait élevée pour fermer l'Orient de ce côté et barrer la route aux firmans oppresseurs et aux envoyés sanguinaires de Constantinople.
Telle était donc la physionomie extérieure de cette ville fameuse, au temps où quelques corsaires intrépides régnaient dans la Méditerranée par la terreur, se faisaient servir à boire par Michel Cervantes, et chasser les mouches par notre poëtc Regnard, bravaient la présence de Charles-Quint et les bombardes de Louis XIV, et levaient d'insolents tributs sur les rois et les républiques; et tel Alger se montre encore aujourd'hui quand on le découvre, de loin, à travers la fumée du paquebot qui vient d'entrer dans la rade. On pourrait se croire encore au temps de Kaïr-Eddin et de Barberousse. Mais, une fois à terre, le spectacle est bien différent.
La mer vous avait montré une ville mauresque ; vous entrez dans une ville française. C'est une ville française qui vous reçoit, qui étend devant vous ses rues populeuses, qui vous ouvre ses hôtels, ses cafés, ses restaurants, ses boutiques étincelantes : c'est elle qui vous héberge, qui vous habille, qui vous nourrit. 11 ne tient qu'à vous d'y mener vie joyeuse et confortable comme à Bordeaux, à Marseille ou à Paris. Mais avancez; voici la colline qui vous montre ses premières assises toutes chargées de constructions étranges. Vous sortez de la ville française pour entrer dans la ville mauresque. Ces deux villes ont chacune leur physionomie : l'une figure l'Europe, l'autre l'Orient; — chacune leur destinée ; l'une commence, l'autre finit. Ici le berceau d'une colonie, là le dernier effort d'une civilisation qui s'éteint. L'une s'allonge et s'étend commodément sur la côte, l'autre rampe péniblement sur le flanc de la montagne; l'une est tout bruit, tout mouvement, toute
confusion, toute poussière; l'autre est toute immobilité, tout silence. Il y a donc lutte entre ces deux villes^ une lutte dont l'issue n'est pas douteuse. La ville européenne tend à supplanter peu à peu la ville africaine; la ville qui s'agite et qui l'ait du bruit gagne insensiblement du terrain sur celle qui reste immobile et silencieuse. Cela est dans Tordre. Le siècle le veut ainsi; et n'est-il pas juste après tout que les gens qui Yeiller.t prennent la place de ceux qui ne savent que dormir, que le travail se porte hardiment riiéritier de la paresse? Voici pourtant une prière que j'adresse aux Français établis en Algérie : qu'ils ne se pressent pas trop de détruire ce qui reste encore du vieil Alger; qu'ils repeclent la ville haute comme le monument d'une histoire qui a duré trois siècles, et qui n'a pas été sans enseignements et sans éclat. On a eu raison de démolir, entre le port et la colline, toutes les constructions mauresques qui entravaient l'essor de la ville neuve. Mais la ville neuve doit s'arrêter au pied de la montagne, qu'elle ne peut gravir sans des frais énormes, et où elle ne saurait vivre à l'aise. La ville française doit s'étendre sur la côte, en reculant à droite et à gauche l'enceinte où le génie renlèrnie aujourd'hui. Ainsi, tandis que la civilisation moderne se donnera carrière sur le rivage de la mer étendu et assaini, la vieille Afrique conservera du moins un asile sur la montagne. 11 y a quelques maisons mauresques qui méritent d'ailleurs, comme monuments d'un art ingénieux et charmant, que le marteau des démolisseurs s'arrête devant elles. L'hôtel du Gouverneur, où j'ai trouvé pendant deux mois une élégante hospitalité, est une habitation pleine d'enchantemenls. Le palais de i'Éveque est, en abrégé, un des modèles les plus raftinés et les plus riches de cet art délicat qui couvrit de broderies sculptées les poétiques murailles de l'Alhambra. Conservez donc la ville mauresque. Respectez le peu de monuments qu'elle renferme; et quand vous voudrez les approprier à nos habitudes, ne défigurez pas, comme je l'ai vu faire, le style de l'architecture originale; n'introduisez pas, dans ces maisons bâties pour les réiugiés de Sévilleetue Grenade, les procédés en usage dans la rue Quineampoix et la rue aux Ours. J'ai vu de bien affreuses mutilations auxquelles je
pourrais donner un nom propre et une date. J'ai vu d'élégantes murailles, qui soutenaient des plafonds d'un travail exquis et d'une incroyable richesse, dépouillées de leurs revêtements de faïence dorée et badigeonnées comme les murs d'un cabaret. J'ai vu l'indiscrète fenêtre s'ouvrant sans pitié et sans grâce au fond de ces réduits charmants consacrés par le silence, le mystère et la solitude. Mais je ne veux pas dire tout ce que j'ai vu; l'espace me manquerait. La concurrence de deux civilisations, forcément rapprochées par la conquête, présente d'ailleurs bien d'autres spectacles curieux à voir, bien d'autres contrastes utiks à étudier.
Le premier et le plus singulier de ces contrastes est celui des races qui se pressent, en nombre infini, dans l'enceinte étroite de la ville. Au premier abord, ce mélange donne l'idée d'une confusion inextricable. On dirait une Babel touchée par le doigt de Dieu. Les langues, les costumes, les gestes, les visages, les couleurs se mêlent, se confondent, se groupent, se détachent, se heurtent, se combattent avec l'infatigable activité du mouvement perpétuel. Toutes les contrées du monde y ont des représentants. Tous les types primitifs de la race africaine, tous ceux qu'a transplantés sur ce vieux sol l'émigration ou la conquête, s'y retrouvent, les uns altérés par le croisement, les autres préservés par l'invariable coutume et l'immémoriale pratique de la vie nomade. A côié des Mozabites, originaires de Sodome, et qui ont l'étrange prétention de descendre d'un inceste, on retrouve les Juifs, jetés sur cette côte par le coup de vent qui les a dispersés dans le monde entier; les Kabyles indomptés, que les enfants d'Israël désignent sous le nom de Philistins pour attester leur commune origine; les Coulouglis ou fils de Turcs, qui, après avoir quitté la milice, avaient fini par s'incorporer à la population mauresque et occupaient, sous la domination du dey, une partie des emplois civils; les Maures, qui représentent soit la première et antique invasion des Arabes, postérieure à l'émigration juive; soit la grande conquête qui vint, des bords de la mer Rouge et du golfe Persique, supplanter, au septième siècle, dans l'ancien Ct éphémère empire des Vandales, le règne des empereurs de Constantinople; soit enfin les démem-
brements successifs de l'Espagne mauresque, dont la côte africaine' avait été longtemps la vassale, et dont elle devint un jour le refuge. La conquête française a chassé les Turcs; mais elle a ouvert les portes de la ville à une foule de tribus indigènes, attirées par Tappât du gain autour de nos magasins, de nos bazars et de nos vaisseaux, et qui, sous le nom de Biskeris, se livrent le jour aux travaux les plus rudes, transportent les marchandises du port dans la ville^ et le soir, enrégimentés, la médaille au col et le livret en poche, fournissent des auxiliaires aux patrouilles de sûreté qui parcourent ses rues étroites et son indéfinissable labyrinthe.
J'en passe, et des meilleurs... mais j'aurais beau multiplier les noms, débrouiller le chaos du passé, analyser subtilement les origines, faire passer les uns après les autres sous vos yeux tous les habitants de cette cité bizarre, il faut bien, tôt ou tard, que j'arrive à cette conclusion désolante, que de toutes les races qui fourmillent dans Tenceinte des murs d'Alger, la nôtre, celle des Européens, est incomparablement la plus chétive et la plus laide. On est même effrayé, au premier abord, de la disproportion physique qui semble exister entre les nouveaux possesseurs du sol et les anciens : les uns taillés en Hercule, la stature haute, les épaules larges, les bras musculeux, les traits fortement caractérisés, la face mâle et le front sérieux; les autres (je parle surtout de la population civile qui pullule dans les rues d'Alger), les autres souffreteux, chétifs, des corps grêles, des fronts déprimés, des traits goguenards, des bouches indiscrètes, des yeux plombés par la fièvre; ceux-ci enveloppés dans de moelleuses étoffes et portant avec noblesse même les haillons, ceux-là emprisonnés dans des justaucorps étroits, dont la gêne, sous ce ciel brûlant, ne peut être égalée que par leur laideur. Et pourtant, de ces deux races, c'est la plus faible qui domine l'autre, c'est la moins nombreuse qui règne. «Les Européens, disent les Maures d'Alger, ont trois puissances qui nous manquent : la puissance des armes, celle de l'argent et celle de l'esprit. » Quant à la puissance de l'esprit, les Maures d'Alger nous font, ce me semble, bien de l'honneur. S'ils trouvent que nous avons dépensé beaucoup d'esprit depuis dix ans
dans Torganisation et le gouvernement de notre conquête, c'est qu'ils y meitent de la complaisance. La puissance de Tesprit français, qui est si grande sur le continent, n'a pas encore passé la Méditeiranée. 11 n'y a guère que notre or et nos soldats qui aient fait le voyage. Mais c'est encore, malgré tout, un curieux spectacle, et qui prouve du moins la supériorité de notre organisation militaire et celle de nos finances, que la vue de cette ville où quelques soldats français, échippés aux hôpitaux, tiennent dans l'obéissance une population de vingt-cinq mille sectateurs du Prophète qui appuya sur le sabre et propagea par l'extermination sa rehgion formidable.
Ce contraste s'explique facilement. La population musulmane, qui est établie à Alger ou qui y séjourne est le rebut de la régence. Nos vrais ennemis ne sont pas là. Les Arabes qui descendent en ville, pendant que leurs frères se battent contre nous dans la plaine ou sur la montagne, y sont attirés, comme je l'ai dit plus haut, par l'appât du gain. Ils y font un métier que flétrit de noms ignominieux Tindépendance altière de leurs compatriotes engagés dans la querelle d'Abd-el-Kader. Ce sont des bètes de somme qui tremblent devant le bâton des facteurs. J'en ai vu battre qui ne savaient que pleurer l'affront et ne songeaient pas à le venger. Ces gens-là ne sont pas à craindre. Portefaix le jour, espions le soir, sbires pendant la nuit, vivant de peu, couchant sur les places ou le long des galeries, comme les lazzaroni de Naples, ils gaguent à ce. triple métier un pécule qu'au bout de quelques mois ils rapportent dans leurs montagnes. L'argent est discret. Il ne trahit pas son origine. Après s'être humiliés devant les Français , bien souvent ils se tournent contre eux, achètent un cheval et un fusil, et changent en lingots de plomb l'or ramassé dans les chantiers et dans les égouts de notre capitale africaine. Ils rachètent ainsi l'opprobre de nous avoir servis. Mais tant qu'ils restent à Alger, ils servent bien. Ces gens ont une fidélité d'une espèce particulière. Us sont fidèles tant qu'il ne leur convient pas de changer de maîtres. Ils ne disent pas comme les Français : (f Notre ennemi, c'est notre maître. » Au contraire, ils le servent, comme s'il était leur ami. Mais défiez-vous d'eux
e jour où ils vous quittent. Les représailles sont quelquefois terribles. Combien de Français qui ont succombé sous les coups de ces affranchis qui s'abaissent aujourd'hui pour se relever demain !
Reste donc la population mauresque de la ville d'Alger; car pour les juifs je n'en parle, pas. La conquête française les a émancipés et gagnés. D'esclaves rampants, conspués et battus,, elle a fait des sujets de la loi française, cette maîtresse commode et indulgente. Les juifs ne sont pas seulement devenus les ég^ux des Maures, privilège inespéré il y a dix ans; ils sont les concitoyens de leurs vainqueurs, et ils les servent, il faut le dire, avec intelligence, ardeur et dévouement. Deux cents jeunes Israélites, appartenant aux premières familles de cette race industrieuse et énergique, ont récemment offert au gouverneur général de former, à leurs frais, une compagnie tout armée et tout équipée pour faire la guerre aux Arabes. Il n'y a donc, de ce côté, aucun- ombrage à concevoir pour la sécurité de la domination française dans la ville d'Alger.
Les Maures ne nous aiment guère, et ils ont bien raison. D'abord, nous avons apporté avec nous sur la terre d'Afrique des manières et des façons d'être qui choquent toutes leurs habitudes religieuses et domestiques. Nous avons donné à leurs femmes les plus fâcheux exemples. Nous avons contribué à rendre plus étroites ces éternelles prisons oii elles vivent. Nous avons fermé pour elles les terrasses qui s'élèvent au-dessus des maisons, et où elles passaient autrefois, le soir, quelques heures privilégiées. Dans ce bienheureux temps, un homme qui osait paraître sur la plate-forme de sa maison à l'heure réservée pour la promenade des femmes risquait sa tête. Aujourd'hui, tous les sexes sont égaux devant la loi, et la charte de 1830 permet de se promener à toute heure, même à Alger. Aussi les femmes mauresques, celles qui se piquent d'une certaine éducation, ne quittent-elles plus leurs appartements intérieurs; les terrasses, témoins discrets de tant de charmantes causeries, de tant de coniidences dérobées à l'oreille des maris, sont devenues silencieuses et désertes. Premier grief.
Mais les Français ont des torts bien plus sérieux envers les
Maures d'Alger. Parmi ces derniers, les uns étaient propriétaires, les autres vivaient d'emplois publics; la plupart faisaient le commerce. L'occupation a porté le trouble dans la propriété, transporté aux Français l'exercice d(^s fonctions publiques, augmenté le prix des subsistances et des loyers; en même temps, la concurrence a diminué les produits du commerce.
Autrefois le commerce rapportait aux négociants de la ville près de quarante pour cent; aujourd'iiui les bénéfices ne vont pas à quatre. « A la vérité, nous faisons beaucoup plus d'affaires, me disait un jour un d'entre eux, homme jeune, spirituel et instruit, mais nous gagnons moins. Plus de peine et moins de profit, tel est pour nous le résultat de la conquête. » Se donner plus de peine, travailler, s'agiter, condamner son intelligence à la pensée, obliger son corps à sortir de l'immobilité sacramentelle qui semble un des dogmes de leur foi religieuse; telle est, pour les Maures d'Alger, la loi du nouveau régime importé par la conquête française; loi de salut sur le continent européen , loi de fer sous le ciel d'Afrique , loi qui révolte tous les préjugés mauresques, et qui décime incessamment cette population paresseuse, soit par la ruine, ?oit par l'expatriation, soit par la mort. Beaucoup succombent à cette concuiTence que l'activité de nos comptoirs livre sans relâche à leurs échoppes endormies et enfumées ; quelques-uns meurent à la peine; d'autres quittent cette terre qu'a bouleversée l'industrie européenne, et qui brûle comme une fournaise ardente sous leurs pieds, lis s'en vont à Tunis, où une hospitalité intéressée les accueille, et où, réfractaires de la domination française, ils revendiquent pourtant auprès de nos consuls le privilège de nos lois protectrices; contradiction qui, pour le dire en passant, mérite d'être sérieusement signalée.
Ceux qui restent ne sont pas redoutables. Les Maures sont doux et timides, sans instruction, sans lumières, sans préjugés fanatiques ; car ils sont sans caractère et sans énergie. Ils ne savent ni manier une arme, ni guider un cheval, ni présider un conseil, ni poursuivre une résolution; ils ne sont ni conspirateurs, ni intrigants, ni guerriers. Ce sont, pour me
servir du mot employé par les Arabes de la campagne pomles désigner, « des marchands d'épices. » Seulement, ils ne sont pas encore électeurs. Le gouvernement du pays n'a donc pas à compter avec eux. Ce sont des alliés suspects qui ne seront jamais vos ennemis déclarés, des rivaux commodes qui vous cèdent la place partout où il faut déployer quelque énergie pour la défendre, des voisins frondeurs mais paisibles^ qui vous voient sans enthousiasme mais sans envie, qui ne prennent aucune part à vos fêtes, mais qui ne se réjouissent pas insolemment de vos désastres; une race, en un mot, qui est tout à fait le juste milieu entre la paix et la guerre, entre la soumission et la révolte, et de laquelle nous ne devons attendre ni hostilité ni dévouement.
Les Maures sont donc trop faibles pour faire courir aucun risque à la conquête française au sein de leur ville; mais ils sont restés trop attachés à leur loi religieuse pour accepter nos mœurs modernes, et le contraste extrêmement tranché qui existe entre leurs habitudes civiles et les nôtres est une des plus réelles curiosités de cette ville, où il y en a si peu. Je n'oserais affirmer que, par opposition à nos mœurs, celles des MaTires d'Alger soient irréprochables, mais elles sont assurément fort discrètes. Nous disons en France que la vie privée doit être murée; mais cela n'est vrai qu'en Afrique. En France , la liberté laissée aux femmes et l'infatigable inquisition qui les poursuit ont enlevé tout mystère à la vie intime. Les dieux pénates ont abandonné le sanctuaire où vit la famille, et ne la protègent plus contre Fœil du public. Toute famille est à jour. Il n'y a plus de simple histoire, comme celle de miss Inchbald; car le public se mêle toujours plus ou moiijs de nos affaires domestiques, et leur donne ce cachet un peu théâtral qui est celui de toute Fépoque. Mais l'Afrique ! voilà un pays où la vie intime est matériellement murée, et où elle défie les regards les plus curieux et les recherches les plus actives ! Imaginez, en effet, des maisons cachées dans les mille sinuosités d'un immense labyrinthe de pierre, perdues et étouffées dans ses mille replis, et qui ne vous montrent que quatre murailles, pâles et silencieuses comme la face des muets du sérail. Si vous frappez, une petite porte doublée de
fer s'ouvre timidement, vous jette un regard effrayé, et se referme presque toujours, si vous n'êtes le maître ou le serviteur du logis. On entre dans une mosquée bien plus facilement que dans une maison mauresque. J'ai visité, tout botté, la mosquée de Sidi-Abderaman, grande chambre blanchie à la chaux, où sont suspendus toutes sortes de chiffons votifs, et qui figure assez exactement une de ces boutiques où les teinturiers font sécher des étoffes sur des barres transversales. J'ai vu cette mosquée, mais je n'ai pu voir, si ce n'est par fraude, l'intérieur d'une maison mauresque. J'ai assisté ainsi, caché derrière une tapisserie, à un mariage civil. Pendant que tous les hommes, réunis dans une salle basse, se livraient à l'innocente joie d'un mauvais dîner, les femmes de la famille entouraient la mariée, qui faisait mine de s'ennuyer horriblement ; car elle posait, immobile sur sa chaise, les yeux teints, les mains coloriées, empaquetée dans l'or et dans la soie, comme une sainte dans sa niche ; et ses respectables parentes lui mettaient des anneaux aux mains, aux pieds, aux oreilles, lui chargeaient la poitrine d'un déluge de perles et l'abreuvaient de café froid. Le lendemain, après la nuit des noces, même immobilité. La mariée était assise, son mari couché à ses pieds comme un chien de Terre-Neuve. Il fahut partir; je n'en sus pas davantage sur la vie privée des Maures, si ce n'est que cette étrange lune de miel dure chez eux huit jours. Pendant huit jours le maître de la communauté prélude, en cette posture, au gouvernement de la maison.
Maintenant, que se passe-t-il derrière- ces murailles si discrètes? Quelle vie y mène-t-on? a On s'y ennuie, me disait mon jeune Maure. (Je dois dire, pour être exact, qu'il arrivait de Paris.) Nos femmes passent leur vie à se teindre les mains et les yeux, et nous n'avons de refuge contre cet ennui que les bazars, où nous voyons périr notre commerce, et les cafés maures, qui sont de hideux cabarets auprès des vôtres. » En effet, cet homme, distingué par sa naissance, possesseur d'une assez belle fortune, doué d'un esprit facile, et d'humeur tout à fait sociable, passait sa vie accroupi sur la devanture des échoppeS;, devisant avec les marchands d'épices ou savourant le café au fond d'estaminets obscurs et souterrains.
— Et vos femmes, comment supportent-elles cette solitude ?
— Elles y sont nées^, elles y mourront. D'ailleurs elles ont les bains maures.
Les bains maures sont en effet le lieu de rendez-vous habituel des femmes de la ville. On sait la différence qu'il y a entre un bain maure et un bain français. Dans Je bain français, le baigneur est libre ; dans le bain maure, il est le martyr de trois bandits qui, après s'être emparés de sa personne, lui font subir une série de traitements barbares et grotesques que la plume se refuse à décrire. C'est à ces bains que se rend la bonne compagnie de la ville, là que se rassemblent les femmes. C'est le salon du grand monde. Quelquefois les personnages y tiennent leurs assises en peignoir, ou même dans un déshabillé plus simple. Toute la sociabilité mauresque gravite autour d'une étuve infecte ou d'une douzaine de portefaix, hommes ou femmes, qui font métier de frotter les gens du matin au soir ; les hommes le matin, les femmes dans l'après-midi. Celles-ci sortent de leurs maisons, couvertes de la têie aux pieds, ridiculement emmail^ottées dans une profusion de voiles blancs qui les font ressembler à des paquets de linge, et elles vont au bain accompagnées de leurs esclaves. Elles se réunissent ordinairement dans le vestibule d'entrée, et s'y Uvrent à un ramage qui étourdit les passants. C'est là qu'elles étalent tout le luxe de leur toilette, là qu'elles épanchent leur âme dans d'intarissables confidences, là qu'elles se jalousent, se disputent, là qu'elles médisent, là qu'elles vivent, en un mot, de la vie des femmes de l'Orient. Rentrées chez elles, elles ne sont plus que les servantes d'un mari.
J'ai hâte de finir ; un mot seulement. Dans Alger, j'ai montré comment la question de souveraineté s'était naturellement décidée entre la population conquise et le peuple conquérant, non que les vieux préjugés ne résistent, non que le passé accepte sans protestation l'empire du nouveau régime; mais il se sent vaincu. Aujourd'hui, partout où l'esprit de l'Orient se rencontre avec l'esprit européen, il recule aussitôt, étourdi par le bruit, ébloui pai' la lumière> effrayé par l'as-
surance avec laquelle nous procédons d'ordinaire à nOs prises de possession politiques. L'esprit européen, je devrais dire Tesprit français, a pénétré dans l'Orient à la suite de Napoléon. Il y est resté. 11 y restera. L'histoire de l'Egypte, celle de l'empire ottoman tout entier ne sont plus, depuis quarante ans, que l'analyse de cette loute décomposition du passé qui aspire à se transformer. Vais cette transf^ormation des empireâ ne réussit pas partout au même degré. Le dieu manque souvent au succès de la métamorphose. Il faut que le passé ait conservé quelque vie pour être habile à se transformer. Les nations décrépites sont aussi impuissantes à se reconstituer que les corps usés à rajeunir. On peut les détruire ou les partager; on ne les renouvelle pas, môme avec des chartes constitutionnelles. Où l'Egypte trouve la vie, l'empire ottoman peut rencontrer la mort. La ville d'Alger y a trouvé jusqu'à 'présent la source d'une immense prospérité matérielle, mais prospérité factice, comme serait celle d'une hôtellerie bien achalandée dans le voisinage d'une garnison. 11 me reste à rechercher maintenant à quelles conditions cette prospérité peut être sérieuse et durable.
Il y a un fait qui est plus fort et plus obstiné que toute l'éloquence des adversaires de notre établissement d'Afrique : c'est la nécessité de le garder.
Si nous pouvions céder honorablement notre conquêtes aux marchands d'épices d'Alger ou auxmy?t/z>rsd'Abd-el-Kader, et n'avoir de successeurs que les indigènes, je concevrais les partisans de l'abandon, sans être pourtant de leur avis. Mais nous n'avons pas le choix. 11 faut que l'Algérie soit à nous,, ou qu'elle tombe aux naains de toute autre puissance maritime de l'Europe que notre départ y appellera. Com^ne souverains, les Turcs ne sont plus possibles à Alger; les indigènes y sont ridicules, Abd-el-Kader n'a pas l'étoffe d'un Genseric ou d'un Jugurtha. Le premier vaisseau de guerre européen qui entrerait, après la retraite des Français, dans le
port d'Alger, y abattrait à coups de canon la bannière de l'émir et y planterait la sienne. Nous avons donné l'Algérie à l'Europe. Elle lui appartient. Nous ou nos rivaux, choisissez. Mais c'est un pavillon européen qui doit briller sur les murs de la Casbah. Si ce n'est le coq français, c'est l'aigle russe ou le léopard britannique qui doivent se chauffer aux rayons du soleil d'Afrique.
Remarquons, en passant, qu'aussi lom que remonte l'histoire de ce vaste littoral, dont nous occupons aujourd'hui une portion si considérable, il n'y a pas trace d'un conquérant du pays qui ait été supplanté par les indigènes. Les indigènes ont reçu la loi de tout le monde, et ne l'ont faite à personne. S'ils ont quelquefois inquiété l'établissement du vainqueur, ils ne l'ont jamais ni empêché ni détruit. C'est toujours du dehors qu'est venue sa ruine. Les dominateurs de l'Afrique traversent tous la mer. Ce sont des vaisseaux rapides qui portent • les bagages des conquérants. Le vent du nord les pousse avec les flots soulevés vers ce beau rivage. Les Romains chassent les Carthaginois, et sont chassés par les Vandales. Bélisaire détrône Gelimer. L'invasion arabe succède à la conquête gréco-romaine. Les gouverneurs espagnols remplacent les kalifes, et sont vaincus par les corsaires de Constantinople. Nous, les derniers venus, nous avons chassé les Turcs. Nous sommes les successeurs d'Abd-el-Malek, de Gomarez et de Barberousse. Étrangers, nous avons recueilli l'héritage de la domination étrangère. Nous avons succédé à ses droits, à ses charges, à ses vicissitudes, à ses périls. Après nous, ce ne seront pas les Arabes qui ramasseront le sceptre de la conquête africaine. Leur main n'est plus assez forte pour le porter. A qui donc laisserions-nous l'Afrique? A nos ennemis ou à nos rivaux du continent.
Depuis onze cents ans qu'ils habitent le sol africain, les Arabes y ont pris racine. Us en sont aujourd'hui les véritables indigènes. Ils subissent à leur tour la loi d'infériorité qui a de tout temps pesé sur la population aborigène de cette terre prédestinée à l'invasifin : ils sont impuissants à organiser et à gouverner. Us nous résistent; je le crois bien! C'est nousmêmes qui les avons, en quelque sorte, dressés pour la résis-
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tance. C'est notre politique inconsistante qui les a encouragés à la révolte; c'est notre amitié infidèlTe qui les a livrés à Finfluence d' Abd-el-Kader ; c'est la stérile stratégie de nos expéditions périodiques qui les entretient dans cette alliance. Mais malgré les fautes de notre politique et de notre tactique, les indigènes ne prévaudront pas contre nous. Supposons un système plus habile, et ils se tourneront de tiotre côté. Ennemis dangereux, alliés suspects, voisins incommodes, ou partisans déclarés de l'occupation française, qu'importe? les Arabes ne seront jamais nos héritiers. Ce n'est pas contre eux qu'il faut garder l'Afrique. Je dis plutôt que c'est avec eux qu'il faut la conserver et la défendre contre l'étranger.
Ce point de vue est celui de M. le général Létang, et il le développe avec un talent remarquable dans l'ouvrage qui a été l'heureuse occasion de cette étude. M. le général Létang, qui a su faire en Afrique deux choses qui semblent là plus difficiles que partout ailleurs, vaincre et gouverner, ne veut pas qu'on abandonne cette terre inondée de sang français. 11 ne veut pas non plus qu'on ne la possède qu'en la ravageant. 11 n'accepte ni l'occupation restreinte, qui lui semble un abandon hypocrite, ni la conquête illimitée , qui ne procède que par extermination. Que propose-t-il donc? Un système qui ne serait ni l'abandon ignominieux ni la guerre perpétuelle, qui • ne serait ni timide et impuissant comme la domination restreinte, ni fanfaron et ruineux comme la conquête illimitée; un système qui unirait les mérites de la prudence aux bénéfices de l'action, et ne sacrifierait pas l'avenir pour la plus grande gloire du présent. Ce système, c'est celui de l'occupation progressive. Ne conquérir que pour coloniser ; n'avancer qu'en se fortifiant, et n'occuper militairement que la portion du territoire qu'on peut cultiver; faire concourir à ia culture des terres, avant et après l'arrivée des colons civils, la population indigène et l'armée active; concilier les indigènes à la colonisation en rétabUssant les villes musulmanes, en réformant l'administration française, en créant des hospices pour les Arabes, en donnant à leurs milices les villes de l'intérieur à occuper et à défendre; s'ils résistent, les frapper dans leur liberté plutôt que dans leurs biens, et envoyer en
France des prisonniers qui en rapporteraient des habitudes et des idées civilisatrices; quant à Tarmée, la cantonner dans de grands camps destinés à devenir des bourgades ou des villes chrétiennes, et d'où elle rayonnerait en colonnes mobiles dans un espace qui serait successivement conquis^ pacifié et colonisé : tels sont les éléments principaux du système proposé par le général Létang. On le voit : ce plan repose sur deux grands principes, le respect de la nationalité arabe et son initiation graduelle aux intérêts et aux destinées de la co-nquête ; en second lieu , l'application des troupes françaises aux travaux de la vie coloniale. J'omets dans ce résumé tout ce qui n'est qu'accessoire et secondaire. Le système vit par ces deux principes ; ce sont les deux grands moteurs qui, combinés avec un nombre infini de rouages très- compliqués, font marcher cette savante machine, avec laquelle le général Lé»tang veut lentement fonder un empire français dans l'Algérie. Je crois, quant à moi, que s'il existe des moyens de fonder un établissement durable en Algérie, le système proposé par M. le général Létang est un des meilleurs. A l'état de théorie, il est irréprochable ; et on conçoit qu'un homme aussi profondément pratique que l'ancien gouverneur de la province d'Oran s'arroge le droit de répondre de son exécution. Je crois * donc M. le général Létang sur parole. Son système, si exclusivement théorique qu'il paraisse à la première vue, est en réalité applicable. L'illustre maréchal Valée la inauguré en partie et avec succès, avant qne le général Létang eût rien écrit, dans la province de Constantine; et tout porte à croire que ce système sera un jour la loi commune et l'évangile politique de la régence. 11 egt si absurde, en effet, de supposer que nous n'avons conquis l'Algérie que pour en faire un vaste entrepôt de comestibles et de liqueurs fortes, un champ de manœuvres pour nos troupes, ou un Botany-Bey pour nos forçats, qu'il faut bien lui chercher une autre destinée et un autre emploi. Oui, lorsque par la pensée on embrasse tout ce magnilique littoral oii, sur une étendue de deux cents lieues, le diapeaii français brille partout dans l'inaltérable azur du ciel africain ; quand on contemple ces riches campagnes, ces immenses pâturages, ce sol si fécond, ces cultures si variées ;
quand on songe que TAlgérie produit tout ce que la France a intérêt à recevoir, le blé^ le coton, la cire^ Thuile, la soie, le tabac, toutes les matières premières qui coûtent à la consommation et à l'industrie française plusieurs centaines de millions payés annuellement à Tétranger; lorsque ensuite, en élevant un peu son point de vue, on songe que Mers-el-Kebir, la grande racle, est à une demi-journée de Gibraltar; qu'à l'autre extrémité Bone, la sainte ville, touche à la Sardaigne et à la Sicile ; que Constantine nous lie à Tunis et à tout le commerce intérieur du continent africain; quand on voit Alger, le front dans l'Atlas, les pieds dans la Méditerranée, entourée d'ime ceinture de forteresses et retranchée derrière son môle en construction, comme une sentinelle préposée à la garde de cette mer qu'on a appelée un lac français; et lorsque enfin, pénétrant plus avant dans les terres, on y reconnaît les vestiges d'une civilisation puissante, et partout, gravées sur la pierre, les glorieuses initiales de ce grand peuple qui construisait des amphithéâtres pour les oisifs de ses municipes, dans des lieux où nous avons peine à dresser quelques baraques pour nos soldats blessés; quand, dis-je, on évoque ainsi par l'imagination tous les souvenirs de cette contrée célèbre, on recule devant l'idée de réduire cette belle et noble conquête aux proportions misérables d'une occupation restreinte î On s'indigne à la pensée de faire de toutes ces villes, acculées à la mer, le monopole de quelques aubergistes et la prison de quelques soldats ! Au lieu de cela, un se prend à rêver un vaste empire, une sorte de France africaiue, avec ses chefs jeunes et entreprenants, son armée moitié gauloise et moitié riumide, son peuple de colons intrépides et industrieux, sa pépinière de marias infatigables, sa civilisation libérale et cosmopolite, son gouvernement quelque peu oriental et fastueux, sa politique toute nationale, dont la pensée serait à Paris, et le bras, mais un bras libre d'entraves, partout où le soleil de Mauritanie éclairerait un drapeau français! Oui, voilà l'Afrique que je rêve S quand je vois tout ce que la nature a fait pour
1 Ce (Jui était un rêvé en 1841 était devenu, au moment de la clmte de la monarchie de Juillet, et sur bien des points, une réalité.
ce pays admirable, tout ce que le ciel a répandu de beauté sur ses formes et de fécondité dans son sein ! Quand la conquête est si belle, c'est du génie que Ton souhaite au conquérant ! Quand le cadre est si éclatant, on veut que le tableau soit magnifique !
Aujourd'hui l'Afrique semble vouée, comme la France, à la mesquinerie et à la médiocrité qui se glissent insensiblement dans nos habitudes et dans nos affaires. Nos chefs sont vaillants, nos soldats intrépides. Nous avons en Afrique des noms jeunes et illustres, des drapeaux déchirés, des tombes glorieuses. Avec tout cela, notre œuvre est petite. Les acteurs sont excellents, la pièce est médiocre. Nos demi-dieux jouent le mimodrame. D'oii vient ce contraste? c'est que depuis dix ans nous n'avons envoyé en Algérie que de l'argent et des hommes, et pas une idée. 11 n'est pas sorti de nos conseils, préoccupés de divisions intestines, un plan sérieux, un système praticable, bon ou mauvais. On a vécu au jour le jour. On a administré l'Afrique comme une sous-préfecture de France; on a traité Alger comme une bonne ville. On est allé y chercher des emplois, des grades, des décorations, y refaire sa fortune ou sa renommée, et puis on est revenu sans se soucier si on y laissait la misère ou le désordre. Pendant ce temps-îà nos soldats se battaient bien. Ils mouraient en héros au fond des ravins ou sur le plancher des hôpitaux. Cela nous suffisait. 11 semble, en effet, que nous ne demandions à l'Afrique que l'émotion d'un spectacle terrible et lointain. « Comment vous trouvez-vous ici? demandait-on à un fiévreux gisant sur la paille d'une ambulance. — Nous moin-ons ! c'est l'ordre. » Nous recueillons ces traits d'héroïsme et ces paroles de sublime résignation : nous les enregistrons dans les journaux, et puis nous allons à nos affaires et à nos plaisirs. Qui a songé sérieusement depuis dix ans à féconder ce sang généreux ? Qui a fait sortir de toutes ces épreuves une leçon profitable? Qu'on nous montre un système qui ait prévalu dans les conseils du gouvernement ! Qu'on nous en montre un à qui on ait laissé le temps de s'établir dans ceux de la régence ! Pendant ces dernières années, l'Afrique a été gouvernée par deux systèmes à la fois : l'un qui
se rapprochait du plan conciliateur du général Létang, Tautre qui employait des procédés absolument contraires. Où était la vérité ? Était-ce à Constantine ? Était-ce à Alger ?
Et depuis que la guerre est partout, comment avons-nous montré notre supériorité sur les Arabes ? En leur faisant la grande guerre, la guerre de manœuvres et d'échiquier où les masses sont tout, où Tindividu n'est rien, pendant qu'ils nous faisaient, eux, la guerre de tirailleurs, la guerre d'escarmouches, de surprises et de guet-apens. A cette guerre tout individuelle, en quelque sorte, nous avons répondu par la guerre des gros bataillons. Qu'en est-il résulté ? C'est que les Arabes, vaincus dans cent combats, mais jamais entamés sérieusement, se croient aujourd'hui plus forts que nous ; ils croient à leur supériorité physique sur chacun de nous; ils nous craignent comme nation, ils ne nous redoutent pas comme individus. Quelque absurde que soit cette confiance, elle les soutient, elle les exalte; elle leur donne parfois l'audace de se commettre avec nos gros canons. Les Arabes, c'est l'avis du général Létang, du commandant Pélissier et de tous ceux qui ont bien vu l'Africiue ; les Arabes ne sont pas une race de fanatiques incorrigibles ni un peuple fortement lié par l'indestructible ciment des intérêts et des lois. Un grand nombre d'entre eux seraient encore avec nous et combattraient dans nos rangs, si nous l'avions bien voulu. Mais ils se croient individuellement plus forts que nous, et c'est par là qu'ils résistent. Rassemblement d'individus sans autre cohésion que la contrainte factice et éphémère qu'Abd-el-Kader exerce aujourd'hui sur eux, c'est, quoi qu'on en dise, la seule force qu'ils nous opposent. Quelle est notre force, à nous ? le sentiment de notre puissante unité nationale. Nous savons qu'une grande nation est derrière nous ; que chacune de nos victoires retentit jusqu'au fond des entrailles de cette mère commune, que chaque désastre peut être réparé avec ses trésors; qu'elle met à notre service ses finances, ses dépôts, sa marine, ses états-majors, son organisation formidable. Là sont la force et la sécurité de noire établissement en Afrique. Mais chez nous, disons-le, rindividu isolé se sent chétif ; et c'est ce qui explique comment, à une grande distance de nos
Irontières, quand des désastres sont venus nous frapper, le découiagement individuel a tout à, coup succédé à Tenlhousiasnae collectif de nos armées et entraîné d'irréparables malheurs.
L'Arabe, au contraire, est une personnalité hardie, un individu qui a confiaTice en soi; c'est une puissance qui se compose d'un cheval rapide, d'un fusil à longue portée, d'un yatagan et d'un cœur bien trempé. Avec ce bagage, un Arabe se met en campagne, et il est toujours prêt, comme les héros d'Homère, à railler sur leur petite taille nos conscrits à la mine chétive et à l'àme intrépide. Abd-el-Kader lui-même, quoi qu'il fasse en ce moment pour créer une véritable nation arabe, comprend la force de ce sentiment qui relève la puissance de l'individu. Il en est le type accompli, l'expression vivante. Qu'on se rappelle son entrevue avec le général Bugeaud, chef d'une armée française et représentant d'un puissant empire. D'où venait la contiance de ce barbare à la vue de son rival, qui fut, si j'ai bon souvenir, obligé de lui donner une leçon de politesse? C'était, qu'on me pardonne de le dire et si m^esquine que ma réflexion paraisse, c'était qu'il se sentait plus habile cavaher que son adversaire. Aussi comment reçut-il le général français? a Abd-el-Kader, dit le narrateur ofiiciel de cette entrevue, était à quelques pas en avant, monté sur un beau cheval noir qu'il maniait avec une dextérité prodigieuse. Tantôt il l'enlevait des quatre pieds à la fois; tantôt il le faisait marcher sur les deux pieds de derrière. » Suivant lui, ces tours de voltige, qui amusent les enfants chez Franconi, devaient donner à son adversaire une grande idée de sa supériorité et de sa force. Tous les chefs barbares sont un peu fanfarons. Ou'on se rappelle ces rois chevelus si admirablement peints dans les Martyrs. Quel est le fond de leur confiance et le motif avoué de leur orgueil? C'est le sentiment de leur force physique. Il suffit d'ouvrir l'histoire pour y voir le rôle qu'a joué partout, dans i'enCance des sociétés, ce sentiment exalté par la convoitise et entretenu par la guerre. Abd-el-Kader est un chef habile et entreprenant; mais je crains qu'on ne l'ait grandi outre mesure. C'est un politique de troisième ordre enté sur un matamore. Otez à cet
homme la croyance que vous ne pouvez rien contre lui qu'avec un attirail de guerre considérable ; enlevez aux Arabes le sentiment de leur supériorité physique; montrez-vous aussi lestes, aussi infatigables, aussi tempérants^ aussi patients qu'eux-mêmes. Au lieu d'entreprendre contre eux ces expéditions ruineuses qui ressemblent à une campagne sur le Rhin et de combattre Abd-el-Kader comme Tarchiduc Charles, traînant après vous d'immenses convois qui ne devraient être que l'instrument et qui semblent le but de toutes vos entreprises; au lieu d'étaler devant voire insaisissable ennemi toute cette vieille tactique dont se moquent des gens qui n'acceptent jamais la bataille ; au lieu de faire marcher vos armées comme si vous deviez avoir pour étape Wagram ou Marengo, sachez que vous avez affaire à un ennemi qui ne vouis résistera sérieusement que dans les défilés de ses montagnes, et que vous n'atteindrez en plaine qu'en le poursuivant à outrance. Mobilisez donc, comme le conseillait si judicieusement le général Bugeaud, mobilisez vos bataillons, au lieu de les concentrer Soulagez leur marche; dégagez leur allure; faites-les rayonner sur tous les points dans la cauipagno, au lieu de les traîner péniblement dan? les ornières de vos expéditions précédentes. Qu'ils apparaissent partout à la fois, imprévus et terribles; et qu'au lieu de s'étendre en lignes de bataille savantes et symétriques devant les Arabes, qui ne font qu'en rire, ils se divisent et se morcellent à l'infini. Que les Arabes les trouvent partout, ravageant leurs champs, brûlant leurs silos, enlevant leurs ariues et leurs chevaux; qu'ils soient partout surpris, châtiés, dépouillés, affamés, et alors, insensiblement, l'idée de votre force pénétrera dans leur esprit. Vous les soumettrez au seul juug qu'ils acceptent, celui delà forcée Aujourd'hui ils ne voient en vous qu'une race industrieuse qui a sur eux la supériorité de ses finances, et qui fait la guerre à prix d'or ; ils croient plus à votre habileté qu'à votre puissance.
1 On sait que c'est le système que le maréchal Bugeaud a glorieusement pratiqué et qui a assuré la conquête définitive de l'Algérie à la France.
C'est donc cette opinion qu'il faut détruire. « Il faut, dit M. le général Létang, rechercher désormais dans nos opérations militaires une série d'heureux coups de main plutôt que des victoires qui ne profitent qu'à noire amour-propre, mais nullement à nos intérêts. » L'année dernière nous avons pris Médéah. Pour notre armée, pour nos princes, pour nos généraux, c'était un brillant fait d'armes; ponr notre politique africaine, c'était une défaite. On avait pris une ville; on n'avait pas conquis un pouce de terrain. Médéah était une prison d'oîj le général Duvivier ne pouvait sortir qu'avec l'escorte d'une armée. Il avait pour cinquante jours de vivres; il serait mort de faim, comme en pleine mer, avec toute sa troupe, si on n'était venu le ravitailler deux mois après. Dans la ville prise, il n'était pas resté un homme vivant. Abd-el- Kader n'y avait laissé qu'une folle décrépite, comme une injure et un défi à nos prétentions de souveraineté. Et, en effet, qui est aujourd'hui le maître du pays, de lui ou de nous? N'avons-nous pas en ce moment dix mille hommes, commandés par le gouverneur général, qui font campagne uniquement pour escorter les pourvoyeurs de Milianah? Tel est l'état des choses. 11 ne m'appartient pas de m'en plaindre. Je n'ai mission de censurer personne, et tout homme de guerre a droit de décliner ma compétence. Je n'ai pas pris plaisir à relever des fautes commises; je n'ai constaté que des malheurs réparables. S'il y a un coupable, c'est tout le monde. Parmi les généraux qui ont successivement gouverné l'Afrique, les uns ont laissé des souvenirs honorables; les autres, comme le maréchal Yalée, des traces glorieuses de leur passage. Tous ont légué à leurs successeurs une expérience qui ne sera pas perdue. Mais, pour que les leçons du passé profitent à l'avenir, il faut que quelqu'un les enregistre et qu'une voix respectée les proclame. C'est dans cette intention que M. le général Létang a publié son livre. Il n'en est pas, en effet, qui joigne à une connaissance plus profonde de la question la preuve d'un patriotisme plus sincère et une plus ardente recherche de la vérité.
DE BAYOIVNE A MADRID.
Décembre 1846.
Vous vous souvenez, monsieur *, de ce conte de Boccace où figure un juif qui va se convertir à Rome. Étant arrivé, par un temps de grande corruption, dans cette capitale du monde chrétien, voici le raisonnement que fit ce juif : « Puisque la religion catholique a pu résister à tant de désordres, c'est qu'elle est sainte.» Et il demanda le baptême. J'ai raisonné de même. J'étais venu en Espagne la tête pleine du souvenir de ses soixante dernières aimées, persuadé de n'y rencontrer que le simulacre d'un gouvernement et l'ombre d'un peuple. Mais j'ai dû faire le même raisonnement que le juif. Puisque l'Espagne a résisté à toutes les causes de décadence sociale et politique qui la travaillent depuis plus de deux siècles, c'est qu'ejle est forte et vivace. Et là-dessus je me suis mis à admirer démesurément l'Espagne et les Espagnols.
J'essayerai, monsieur, dans la suite de cette correspondance, de justifier ce début apologétique, qui ne sera pas, je le prévois, du goût de tout le monde. De ce côté-ci des Pyrénées, nous jugeons sévèrement l'Espagne, comme une nation qui fait trop parler d'elle. De son côté, l'Espagne se cabre volontiers contre nos critiques. Elle est sur ce point d'une intolérance quelquefois excusable, trop souvent injuste. Croiriezyous, par exemple, que la société de Madrid n'a pas encore pardonné à M. Théophile Gautier le charmant livre dans lequel il a raconté son voyage tra los montes, chef-d'œuvre accompli d'inoffensive raillerie, de verve descriptive et de vérité pittoresque ? Je reviendrai quelque jour sur cet amu-
1 Le directeur du Journal des débats.
sant ouvrage, auquel les Espagnols ne devraient pas du moins refuser le mérite de n'avoir ni chargé ni flatté leur portrait. Mais c'est de cela peut-être qu'ils se plaignent. L'Kspagne, comme la plupart des gens qui se font peindre, pardonne Texagération ; elle se révolte contre la ressemblance.
Et maintenant, monsieur, je me sens plus à Taise pour donner carrière à mes souvenirs de quinze jours dans la suite de ce rapide travail; car, si la liberté de mes jugements risque de choquer parfois la susceptibilité un peu farouche de mes lecteurs ultrapyrénéens, il est impossible cependant que l'Espagnol le plus ombrageux, en songeant à mon début, soit inquiet de ma conclusion.
J'ai traversé en très- peu de temps quatre provinces de la monarchie espagnole ; je les ai vues en courant. Ce sont mes notes de voyage que je vous adresse. Elles ne valent que par la sincérité du témoignage qu'elles contiennent. Je n'ai pris conseil que de mes impressions personnelles; et toutefois je n'aurais pas eu l'idée de les communiquer au public, vieilles de deux mois, si les nouvelles qui nous arrivent en ce moment d'Espagne ne m'avaient paru confirmer la plupart des observations que j'en ai rapportées. Il arrive quelquefois que nous jugeons, à première vue, sur leur mine bonne ou mauvaise, les gens à qui nous avons affaire, et nous attachons toujours une certaine importance à cette première et trop décisive impression. Il est absurde de s'y obstiner, si une expérience plus approfondie vient la contredire. Mais si l'événement la confirme, il est sage de s'y tenir. Je dirai donc, sans y rien changer, l'opinion qu'une première visite m'a laissée de l'Espagne et des Espagnols. Si je déplais, c'est sans malveillance, et si je me trompe, c'est de très-bonne foi.
Et d'abord, monsieur, c'est un grand embarras, je vous l'assure, quand on se met en quête d'impressions générales, et qu'on voudrait résumer dans une synthèse un peu fidèle la masse flottante de ses souvenirs, de se trouver du premier coup en fa^e d'une telle diversité et de pareils contrastes. Entre le Guipuscoa et l'Alava d'une part, la Vieille et la Nouvelle-Castille de l'autre, on pourrait vraiment croire, au premier abord, qu'il n'y a de commun que ce nom générique
SOUS lequel les nomenclatures géographiques classent invaiiablement tous les membres dispersés de ce grand corps qui forme TEspagne. Oui, c'est l'Espagne sur la carte. Ce sont en réalité plusieurs peuples avec des physionomies, des mœurs et des insiincls différents. Us ne se ressemblent, à la première vue, que par la plus détcsiabie institution qui puisse servir de lien à une nationalité dissoute, par la soupe à rhuile, cet affreux ordinaire de toutes les auberges espagnoles depuis la Bidassoa jusqu'au Manzanarès.
Mais, en dépit de la soupe à Thuile, essayez donc, quand vous avez parcouru ce qu'en Espagne on nomme les provinces, et que vous entrez ensuite dans les Castilles, de placer dans le même cadre l'image de ces deux pays, le portrait do ces deux peuples. Vous allez juger de la diflicuUé. Quand je suis entré dans les provinces (c'était jeu d'heures avant le coucher du soleil), j'ai été frappé d'un spectacle qui a reporté mon esprit aux souvenirs les plus classiques de mon enfance. Dans la plupart des villes et des villages que je traversais, une espèce de cirque était établi sur un des côtés de la route; au milieu, une place libre pour le jeu de paume et les exercices du corps ; tout autour, la population du lieu, mais la population entière, hommes, femmes, vieillards et enfants, en habits de fête, em.pressée, joyeuse, prenant part à cette lutte de la force et de l'adresse par ses applaudissements et ses cris. On eût dit une bourgade de la Grèce héroïque au jour de quelque olympiade. C'était, pour des voyageurs, un spectacle d'une nouveauté charmante. J'arrive à Burgos, capitale de la Vieille-Castille; c'était également le soir. Descendu de voiture, je cours à la place, une place immense. Un sombre portique règne alentour. Sous cette galerie, j'aperçus la foule des promeneurs, mais si serrée et si lente que je fus obligé de prendre le pas. Je prêtai l'oreille; les bouches étaient closes.
Enveloppés de manteaux bruns ou noirs, dont un des plis, rejeté sur l'épaule gauche, est également collé sur la bouche, les hommes, ainsi affublés et couverts du sombrero qui ne laisse voir que l'étincelle de l'œil brillant dans l'obscurité de ses larges bords, avaient l'air, non de paisibles bourgeois qui
prennent le frais, mais de conspirateurs qui méditent un mauvais coup. Quoi! toute une ville conspirer! à ciel ouvert, en place publique ! Cela n'était guère probable, d'autant que les princes français étaient passés quelques heures auparavant et avaient été fort honorablement reçus. Je fus donc obligé d'en convenir : cette ronde mélancolique autour de la place de Burgos, digne du pinceau de Holbein, c'était la promenade du soir des habitants de la Vieille-Castille. Mais je me ressouvins des jeux de paume du Guipuscoa. Même surprise à Madrid. On m'avait prédit que je retrouverais à la Puerta del Sol une image du Forum ou de V Agora. J'y trouvai une cohue de désœuvrés, quêteurs de nouvelles, chercheurs de places, curieux avec des airs d'indifférence, mécontents avec des attitudes de résignation, passionnés qui dissimulent, importants qui se perdent dans la foule; tout cela froid, immobile et pétrifié... Que j'étais loin de Rome et d'Athènes ! Non, je ne croirai jamais que ce soit là le cœur de la fière et noble Espagne. On sentirait battre et fiémir les artères au foyer de ce sang généreux. On y verrait le mouvement, la passion et la vie, au lieu de ce spectacle à dormir debout. Quelqu'un a-t-il calculé le temps qu'un habitué de la Puerta del Sol, bien enveloppé de son manteau, peut rester à la même place, clans cette immobilité de fakirs sans parole, ni geste, ni regard? Pour ma part, je ne l'essayerai pas. Je le répète, j'aime mieux les jeux de paume du Guipuscoa.
J'insiste sur ces différences, et jugoz, monsieur, de celles que j'aurais pu relever, si, au lieu de traverser seulement quatre provinces de l'Espagne, j'avais pu les parcourir toutes; si, en regard de la physionomie du Guipuscoan et du Madrilègne, j'avais pu faire poser celle de l'Andalous et du Valencien. Mais si j'insiste sur ces diversités du type espagnol, ce n'est pas besoin puéril de chercher des contrastes, ni désir d'en exagérer le caractère et la portée. Je sais où ils s'arrêtent, et où se rencontrent les signes communs de cette nationalité vivace et virile dont la lutte contre tant d'invasions successives est, depuis tant de siècles, l'entretien et le spectacle du monde. «Les Espagnols n'ont jamais fait bonne mine à
leurs vainqueurs.» Ce mot, que j'ai recueilli de la bouche d'un amiral qui leur a fait longtemps la guerre, m'a semblé résumer admirablement toute leur histoire. J'essayerai d'y joindre plus tard quelques-unes de mes impressions. Je ne veux en ce moment que signaler rembarras du voyageur qui, ayant franchi la fi'ontière et roulant sur les routes de l'Alava et de la Castille, y cherche naïvement l'Espagne. Pour une qu'il demande, il en trouve trois sur un parcours de moins de cent lieues, s'il regarde au langage, aux mœurs et aux habitudes extéjieures de la population ; et, si c'est au paysage qu'il s arrête, c'est bien autre chose.
J'ai passé deux fois la Bidassoa pour entrer en Espagne, et dans des circonstances bien différentes. La première fois (c'était, je crois, en 1837), Irun était bloquée ou à peu près par les troupes de don Carlos, dont on apercevait les avantpostes à une portée de fusil. L'intérieur de la ville présentait un aspect lamentable; les christinos s'exerçaient sur lé rempart au tir du canon, et on se demandait, en les voyant, si ces hommes, qui maniaient des instruments de rnort, étaient réellement en vie, ou si ces guenilles héroïques dont ils étaient à moitié couverts cachaient des fantômes de soldats. Rien n'est triste comme le spectacle de soldats qui soufl'rent de la misère, et qui portent avec des bras affaiblis par le besoin les armes qui sont le salut de tous. Cependant, monsieur, au moment de cette première excursion sur le sol espagnol, tels étaient la beauté delà perspective, l'éclat du ciel, le rayonnement du jour sur les coteaux verdoyants qui forment une si charmante ceinture à ce délicieux pays; tel était le prestige de ce beau cadre, que j'oubliai le tableau. J'emportai d'Espagne le sentiment et le souvenir d'une nature admirable. J'oubhai les hommes qui souillaient de leur sang ces vertes campagnes.
Cette année je suis revenu en Espagne. Les temps étaient bien changés : la paix régnait partout dans les provinces. Le ciel n'était pas plus brillant ; il paraissait plus serein. Le pays, un instant agité par le mouvement et ie bruit des fêtes, avait repris son calme accoutumé. Je me livrai sans réserve à l'admiration de cette belle nature qui m'avait rendu moins amer,
en 1837, l'affreux: spectacle de la guerre civile. Pendant que les douaniers espagnols fouillaient mes malles avec une poli tesse de marquis et que mes compagnons de voyage mangeaient un dîner à l'huile avec un appétit digne d'un rneilleiu' sort, je pris le chemin qui conduisait au fleuve, et d'où la vue s'étendait sur un paysage d'une beauté incomparable. J'étais sur la rive espagnole. Sur l'autre, c'était la France qui semblait nous faire ses adieux en étalant devant nous une dernière fuis tous ses charmes, riants coteaux, vertes prairies, bois suspendus à la cime des montagnes, et Béhobie baignant ses pieds dans les eaux du fleuve, et au loin le golfi' de Gascogne perdu dans ce mélange inimitable qui ne se produit qu'aux beaux jours, quand l'azur de la mer se confond dans celui du ciel.
Tel était l'adieu que nous envoyait la France. Du côté de l'Espagne, un spectacle non moins charmant m'attirait. Je suivis un sentier qui conduisait à l'église, laquelle, discrètement cachée dans l'ombre d'un petit bois dont le feuillage caressait son austère façade, semblait plutôt un lieu de recueiUement solitaire que de prière publique. Aussi bien les portes en étaient fermées. Je me ressouvins seulement que j'y avais admiré, en 1837, au fort de la guerre et de la misère de cette triste époque, un autel resplendissant d'or massif, d'un goût médiocre, d'une richesse inouïe. Ce que j'admirais, c'était l'héroïque abnégation du soldat, dont la détresse s'était arrêtée devant ce trésor confié à sa garde, et qui mourait de faim sur les marchés de cette somptueuse église.
Irun est une sentinelle de l'Espagne sur la Bidassoa. Elle n'a pas d'autre importance. Au point de vue descriptif, elle donne dès l'abord une idée exacte des villes et des villages que vous aUez traverser avant de gagner les Castilles. EUe est la très fidèle introduction de ce beau poëme pittoresque qui va se déployer sous vos yeux jusqu'à Yiltoria. Jusqu'à cette capitale de l'Alava, le pays ne change guère. Ce sont partout les doux aspects et les riantes perspectives que vous avez laissés dans les Basses-Pyrénées. Le sol est cultivé, la montagne se couronne de bois, les fabriques sont agréablement perchées sur le flanc des coteaux; les vallées se succè-
dent étroites, sinueuses, courant le long des torrents rapides, s'arrêtant aux défile's que la route aborde le plus souvent de face avec une hardiesse qui fait frissonner le voyageur suspendu au bord de l^abime. En général, la route qui conduit d'Irun à Burgos est ce qu'on appelle vulgairement un cassecou. Quand la route ren.contre le torrent, comme aux abords de Toljsa, elle est excellente, car on sait que dans les pays de montagnes le torrent est un ingénieur admirable. Mais quand ce guide lui manque, la route tait mille folies, parmi lesquelles je signalerai la descente de la Descarga, en avant de Yillaréal, comme un des défis les plus audacieux que le génie civil ait jamais faits à l'intrépidité des majorai, qui n'a de comparable que leur adresse. Malgré tout, le voyage est un enchantement continu de la frontière aux Castilles. Un péril certain pourrait arrêter le voyageur, un peu de risque l'aiguillonne. Et puis, comme Montesquieu l'a dit de la liberté : « Si chère que soit la rançon du plaisir, il faut bien la payer aux dieux. » Quand on a parcouru les provinces, on ne trouve pas le marché mauvais : un peu de fatigue pour beaucoup de plaisir. Partout des villes commerçantes, actives, populeuses dans une étroite enceinte, avec une allure de liberté, de bonheur et d'aisance qui fait rêver de l'âge d'or, ce mensonge de la mythologie. Les moindres villages affectent un air d'élégance et de rectitude architecturale où se remarque cette aptitude des peuples méridionaux à ajuster, aux lignes harmonieuses de leurs horizons, les plans de leurs constructions les plus simples. Bordeaux, Florence, Turin, autant d'écoles de cette architecture pittoresque dotit il semble que les constructeurs des provinces espagnoles aient prit les leçons. Pas une église qui ne soit à sa place et pour ainsi dire dans sa lumière la plus favorable au milieu du paysage; pas un hôtel de ville qui. ne puisse montrer, dans un jour parfaitement libre, les lignes régulières et nobles de sa physionomie municipale; pas une maison de curé qui n'ait choisi sa place au soleil avec autant de soin et de goût que la maison de plaisance d'un seigneur. Maintenant, groupez autour de ces villes, jetez sans ordre, mais non sans art, autour de ces masures élégantes, les grandes masses de verdure^
les champs suspendus, les bois profonds et sombres, et toutes ces surprises de la montagne que tous retrouvez à chaque pas dans les Pyrénées, et vous aurez une idée de Taspect charmant de ces provinces, qui sont en quelque sorte le seuil de l'Espagne; degrés riants et magnifiques par lesquels on entre dans le vaste pays dont FÉbre semble la vraie limite du côté de la France, et dont la capitale de la Vieille-Castille, l'antique Burgos, est la clef.
Mais ici tout change.
Ici tout change, disais-je en terminant ma lettre d'hier, au moment de franchir la limite qui sépare les provinces du nord des deux Castilles.
Non que le changement soit brusque et soudain, monsieur, comme celui d'une décoration d'opéra. 11 n'y a guère de ces changements à vue dans la nature. Les gorges d'Ollioules entre Marseille et Toulon, le Chaos dans les Pyrénées, le Gosier de Pancorbo, entre TÉbre et Burgos, ce sont là des exceptions dans Tordre pittoresque. La nature y met d'ordinaire plus de façons,; et c'est par une pente douce, en ménageant les transitions comme dans le livre le mieux conçu, qu'elle vous introduit au cœur de la Vieille-Castille. Ceci est le fait de la nature. Voilà celui des hommes : ils ont placé une seconde ligne de douanes sur l'Èbre, en sorte qu'après avoir été rançonné à Irun pour les marchandises que vous apportez de France, vous Têtes de nouveau à Miranda pour celles qu'on vous a vendues dans les provinces. C'est ainsi que mes compagnons de route durent laisser entre les mains, d'ailleurs discrètes et polies, d'un sergent de douaniers, d'admirables cigares de la Havane dont ils avaient rempli leurs poches à Vittoria. Mais passons, et laissons deriière nous ces merveilleuses flèches de la cathédrale de Burgos , chefd'œuvre d'un art qui semble avoir emprunté à Dieu lui-même le secret de faire de^ miracles; car il ne s'agit pas pour nous de TEspagne gothique, mais de la Castille constitutionnelle.
Étudions sur ce nouveau terrain la série des contrastes que nous cherchons.
La Yieille-Castille se distingue des provinces par un triple aspect : le pays, les hommes, les constructions. Quant à ces dernières, une fois en dehors de Burgos, ce ne sont plus des hahitations, mais des repaires. On entre en général dans les maisons par l'écurie. Les murs ont cette apparence morbide et malsaine, cet air désespéré, décrépit, qui se reflète sur les habitants. Il n'y a sous ces toits misérables ni beauté, ni fraîcheur, ni jeunesse. L'enfance elle-même semble atteinte du poison de cette virihté précoce qui dessèche une génération dans sa fleur. Un enfant de douze ans qui avait mené, à cheval, la voiture qui nous conduisit de Vittoria au relais d'Aranda, près de cinquante lieues de France, disait en écartant du fouet les mendiants groupés autour des voyageurs : « Faites comme moi, chiens! travaillez, vous ne mendierez pas ! » Cet énergique enfant avait tort. Ces mendiants étaient le seul ornement de ce paysage désolé : c'étaient de grands vieillards à la face rugueuse, illuminée par un œil profond, des vieilles indescriptibles, des jeunes filles aussi desséchées que la paille de maïs chassée par le vent dans l'espace; le tout admirablement groupé pour l'observateur, couvert de guenilles fabuleuses, fièrement trouées, mais non moins fièrement portées. Et que ferait donc la Vieille- Castille si elle perdait ses mendiants? On voit, au musée de Madrid, une toile de Velasquez qui prouve à quel point la mendicité était une des gloires pittoresques de la vieille Espagne. Velasquez a représenté dans ce tableau des mendiants qui ont le verre à la main et qui ont l'air d'avoir dîné. C'est là, il est vrai, une des variétés les plus rares du mendiant espagnol. Mais, pour que le peintre ait fait ce chef-d'œuvre, il faut que le sujet l'ait puissamment inspiré. J'ai causé, pour ma part, avec plusieurs de ces mendiants ; car il en est qui parlent français : quelques-uns ont servi dans nos armées; nobles pauvres, ma foi ! à qui on est tenté de serrer la main en y laissant l'obole de Bélisaire.
Mais quel est donc ce pays où de telles misères se produisent? Ce doit être quelque terre aride où le soc de la charrue
n'a jamais passé? Ne le croyez pas ; c'est une terre cultivée, ferlilc. où la vigne abonde, où poussent toutes les formes et toutes les qualités de céréales. Son aspect est triste, ses iîorizons sévères; une ceinture de montagnes, lointaines et sombres, semble l'étreindre sans la borner, sous un ciel alternativement glacial ou torride. Sa physionomie générale n'est pourtant pas dépourvue d'une certaine grandeur, mais de cette grandeur, semblable à celle de TOcéan, qui donne ridée de Tinfini et qui plonge Tâme dans toutes sortes de tristesses inexprimables. Tel est l'aspect de la Vieille-Castille. Mais qu'importe la tristesse du paysage? cette terre peut nourrir ses habitants. Elle pourrait les enrichir. J'ai entendu laire ce calcul : la fanègue de blé moissonné dans la Castille, c'est-à-dire à peu près cinquante-cinq litres de nos mesures, coûte de vingt- cinq à trente réaux; à ce prix, l'hectolitre de blé vaudrait de douze à quatorze francs de notre monnaie à quelques lieues de notre frontière, tandis qu'on le paye vingtsix à Bayonne... Et il y a, disions-nous, des émeutes sur un grand nombre des marchés de France ! Et l'Irlande s'agite et se consume dans les convulsions de la faim ! Et les gouvernements qui maintiennent ces disproportions meurtrières entre la disette des uns et l'abondance des autres, ces gouvernements sont à la tète de la civilisation du monde! 11 est vrai que tous les Espagnols mangent du pain blanc, hormis les soldats (ce qui est une honte non moins en Espagne qu'en France) ; mais à quel prix? Entrez dans la Vieille-Castille; franchissez, si vous l'osez, le seuil des chaumières ; soulevez les haillons qui couvrent à peine les épaules de ces mangeurs de pain blanc, et demandez-vous ensuite si l'agriculture reçoit les encouragements dont elle a besoin, si le revenu de la terre suffit à ses charges, si l'usure ne ronge pas le cultivateur, si la division des héritages, ce germe fécond d'où est sortie la France nouvelle, doit s'arrêter à la rive droite de l'Èbre; enfin si ce n'est pas à l'extension illltnitée de la grande propriété, ce fléau de l'ancienne Italie [latifundia perdidere Italiam), qu'il faut atlriburr la misère endémique des plus riches provinces de l'Espagne moderne ! Toutes ces questions, si délicates et si périlleuses qu'elles soient, il est bon, mon-
sieur, de les poser de temps en temps, même sans y répondre. Les peuples, et, ce qui vaut mieux encore , lei gouvernements, éprouvent quelquefois le besoin de les résoudre.
Car veuillez remarquer que je ne conclus rien de ce qui précède contre le gouvernement actuel de TEspagne. Tout le monde connaît ses bonnes intentions, le bien qu'il a fait, celui qu'il médite, et la puiscance d'avenir que donne à son intelligente volonté le récent mariage de la reine Isabelle. Je n'oublierai jamais ce qu'il m'a été donné d'entendre, quelques heures avant ce mariage, de la bouche même de l'infant qui devait s'asseoir, le lendemain, sur le trône d'Espagne : a Le gouvernement constitutionnel doit être une vérité de ce côté-ci des Pyrénées comme du vôtre. » Mot profond dit à Madrid en 1846, comme il le fut à Pans en 1830 ; car il était le désaveu de cette parodie stérile et sanglante que, pendant dix ans, en Espagne, la corruption des hommes politiques a jouée de concert avec la violence des partis. 11 serait donc injuste d'attribuer au gouvernement actuel de la monarchie espagnole le tort de ce contraste qui existe entre la prospérité de certaines provinces et la misère de quelques autres. Le mal vient de plus loin. C'est l'arriéré de deux siècles qu'il faut régler; et comme c'est le despotisme qui a creusé ce gouffre, il est naturel de penser, ainsi que tous les hommes de bon sens le croient en Espagne, que c'est la liberté seule qui peut le combler. Quant à la facilité avec laquelle les provinces du nord ont réparé les maux de la guerre civile et repris ces habitudes de bien-être et cette ph\siononiie de bonheur dont le souvenir me poursuivait pendant mon triste voyage à travers la Vieille-Castille, un sei.il mot, fâcheux à écrire, explique cette différence. Les provinces du Nord se gouvernent elles-mêmes. Aujourd'hui, comme au temps d'Auguste, le Cantabre indocile résiste aux lois de la métropole. Cantabrum indoctum juga ferre nostra, disait Horace. Il faut le dire encore des provinces du nord. La capitulation de Bergara a garanti leurs franchises et légularisé leur opposition. Elles ne payent pas d'impôî. Elles n'envoient leur contingent à la conscription que dans le cas de guerre. Elles forment, au seuil de la monarchie espagnole, une petite Suisse active,
florissante et libre, qui n'a que l'inconvénient, très-grave à mon sens, de donner raison à ceux qui rêvent une Espagne féde'ralisée par la loi comme elle l'a été par la nature; système absurde qui, pour satisfaire à l'orgueil provincial et aux prétentions étroites de quelques cités, sacrifie le pays tout entier. Et puisque cette question s'est présentée sous ma plume, laissez-moi, monsieur, expliquer un fait qui se lattache au récent passage des princes français en Espagne; je veux parler de l'accueil qu'ils ont reçu dans les Castilles et dans les provinces. Ceci n'est plus de la politique ni de l'historiographie, c'est de l'histoire. A mon point de vue, c'est une face de plus par où peuvent être étudiés les contrastes que je signale. Dans les Castilles, c'est l'esprit politique, l'esprit central qui a fait accueil aux princes français; dans les provinces, c'est l'esprit local. La différence, si elle a existé, vient de là. Dans les Castilles, et à Madrid particulièrement, l'accueil a été gi'ave, respectueux, solennel, contenu peut-être, comme il convenait à une ville qui est le siège d'un gouvernement libre, le chef-lieu de la presse influente et l'arène habituelle des partis politiques. Et aucun Français, que je sache, ne s'en est ni étonné ni affligé. Nous en aurions fait autant à Paris si le meilleur de nos alliés (quand nous avions des alliés) était venu en grand équipage épouser une fille de notre roi. Dans les relations internationales , je parle des meilleures, il n'y a pas d'amis : il y a des alliés. Des alliés qui se rencontrent ne se jettent pas dans les bras l'un de l'autre; ils y mettent un peu de cette réserve qui ménage l'avenir, et ils n'oublient pas cette dignité qui relève la force ou protège la faiblesse. Madrid ne l'a pas oublié vis-à-vis des fils de son puissant allié * . Malgré son penchant à les fêter comme des princes dont la jeunesse, l'intelligence et le courage font partie du patrimoine commun de l'Europe libérale, elle les a reçus comme les représentants glorieux d'une influence que ses vœux secrets appellent, devant laquelle sa nationalité veut
* On voit assez, sans que j'y in^sle, que ces réflexions ont déjà près de dix ans de date; mais elles ont été vraies un jour. C'est pour cela que je les reproduis dans ce récit.
rester libre. C'est par là que Madrid s'est montrée une ville vraiment politique. Quant aux provinces, je n'ai pas l'intention de revenir en ce moment sur des détails qui ont été racontés ailleurs ; tout le monde les a lus, et chacun sait aujourd'hui s'il était possible que la réception faite à nos princes fut plus expansive et plus cordiale. C'est que les provinces ont fêté dans leur personne la France, non-seulement comme alliée, mais comme voisine immédiate, et le système français, nonseulement comme influence politique, mais comme garantie de paix et de stabilité pour elles-mêmes. 11 ne faut pas l'oublier, en effet : la France constitutionnelle n'était pas dans le camp de don Carlos. Entie elle et les provinces, il s'est donc fait, par la convention de Bergara, comme une sorte de pacification morale qui avait besoin d'être cimentée. Le passage des princes a paru une occasion admirable de protester en faveur de cette réconciliation; les provinces l'ont saisie. Et pendant que le télégraphe, semblable à la renommée de Virgile,
• .... Pariter facta atque infecta canebat,
répandait les nouvelles les moins vraisemblables, montrant tour à tour le pont de la Bidassoa intercepté par les guérillas, les défilés de Pancorbo couronnés par les espartéristes échappés des dépôts de France, et l'hospitalière maison du général Espeleta, minée, à Vittoria, par une nouvelle conspiration des poudres, voici en réalité ce qui se passait : A Irun, un niagni fique banquet attendait les princes voyageurs ; à Tolusa, la ville entière semblait piquée de la tarentule ; à Pancorbo, au lieu des fusils espartéristes brillant aux sommets du défilé, le soleil, dorant les cimes, jetait sur ces rochers sinistres, au moment du passage des princes, des rayons d'une sérénité inaltérable; enfin à Vittoria... voici ce que j'ai vu : J'avais l'honneur d'accompagner M. le duc d'Aumale quand il revint en France, précédant de deux jours le prince son frère. Il comptait sur Yincognilo; et de fait, dans les Castilles, les choses se passèrent très-convenablement. Mais l'Èbre franchi, 1 a fête commença. On eût dit que toutes les horloges avan-
çaient de quarante-huit heures. Il faisait nuit et il pleuvait à faire déboider le Manzanarès lui-môme. C'était le cas de Jupprimer les compliments, ou tout au moins de les dire par la fenêtre. Mais, bah! tous ces empressés étaient dehors, en habit de fête, culotte de soie, chapeau à plume, poussant des cris de joie, des torches dans chaque main, des flambeaux aux fenêtres, des amas de pétards et des gerbes de fusées qui éclataient derrière chaque buisson. On eût dit le pays en feu et que les cloches, lancées à toute volée, au lieu de sonner une fête, appelaient au secours. C'était d'une joie à faire frissonner. Les voitures étaient emportées au galop des mules, peu habituées à ce vacarme ; et c'est en ce sens que la dépêche qui, de la frontière, dénonçait les amas de poudre de Vittoria, a failh s'accomplir de point en point. Ces démons (le la nuit, qui poursuivaient, la torche à la main, la course éperdue de nos attelages, avaient bien la mine de s'être liés par serment à nous faire sauter dans les précipices. Quant à moi, c'était mon avis, quand, par bonheur, nous arrivâmes à Yittoria. 11 était minuit, et la viile me sembla si fejlle de sa joie, si enivrée de sa poudre, si obstinée à danser sous la pluie battante jusqu'au matin, et le diiier d'ailleurs, servi par les soins de Yayuntainiento, me parut si bon, que je fus bien obligé de croire à la sincérité d'un enthousiasme qui se traduisait par des témoignages si sensibles. D'autant que le lendemain la fête recommença, ou, pour mieux dire, elle n'avait pas cessé, et elle accompagna M. le duc d'Aumale jusqu'à la fiontière.
Un seul moment, je crus à une intermittence de la joie publique, je pourrais dire à une suspension d'hostilités de la {);!.rt de; clairons, fifres, tambours et tambourins, cloches, clochetons et musettes, et autres instruments de musique locale qui attendaient le prince au passage; et j'avais raison. 11 était alors deux heures du matin; c'était à quelques heues de la froidifère de France, au village d'Oyarsun, et à un momen.t où la tempête qui a soulevé, dans la nuit du 22 octobre, les Ilots du golfe de Gascogne ne semblait pan moins ébranler ses rivages dont nous approchions. Les Pyrénées étaient plongées dans une nuit profonde dont les éclats intermittents de la
foudre interrompaient seuls Tobscurité redoutable. Naturellement les. gens d'Oyarsun s'étaient couchés. Le vent avait éteint leurs lampions, les redoutables musiques avaient fait retraite; et c'est ainsi que la fête continuelle réservée au duc d'Aumale avait trouvé là, par force majeure, le premier et le seul entr'acte qu'elle ait subi. Et encore ne fut-il pas complet. Je n'oublierai jamais ce spectacle. Pourquoi M. Théophile Gautier ne Fa-t-il pas vu pour l'écrire, et M. Decamps pour le peindre, avec ces privilèges de la plume ou du pinceau romantiques qui n'appartiennent pas à tout le monde? Oyarsun est un gros bourg couché au pied d'une église, laquelle se dresse fièrement sur un des conlre-forts de la montagne. Le village dormait, mais l'église veillait. Sa grosse cloche, mise en branle par une main vigoureuse et invisible, rendait des sons éclalants. Deux flambeaux, fixés aux ouvertures latérales de son clocher, pauvaient figurer deux yeux ouverts sur cette scène de désolation; et c'était un étrange spectacle pour le voyageur, ainsi réveillé subitement, que la vue de cette vieille tour jetant au ciel ses cris désespérés, la tempête secouant sur son front des groupes de nuages gris comme une chevelure de vieillard, et l'éclat de ses yeux hagards perçant, sans la dissiper, la profonde obscurité de la nuit. Je n'ai jamais rien vu qui m'ait donné de la pierre brute et insensible, l'idée de quelque chose de si passionné et de si vivant.
Une réflexion me frappe au moment de terminer cette digression, c'est la facihté avec laquelle les provinces du nord de l'Espagne ont secoué le manteau de fidélité absolutiste sous lequel elles ont combattu dix ans à la suite de don Carlos, et cela, sans perdre le droit d'inscrire, comme elles l'ont fait, sur tous les arcs de verdure dressés pour le passage des princes français, ces mots tracés en majuscules triomphantes : La très-noble et très-loyale province de *'"" ! — Oui, les provinces du nord n'ont pas cessé d'être loyales en cessant d'être carlistes, car elles n'avaient d'engagement qu'avec ellesmêmes. Don Carlos n'était que le prête-nom de cette guerre de i'esprit local contre la centralisation, et les provinces lui ont donné des bataillons sans jamais lui donner tm parti. Les
partis survivent aux armées. Quel est aujourd'hui celui de don Carlos ? S'il y a une impuissance démontrée, c'est celle de son tils ; impuissance d'argent et d'opinion, deux grands défauts chez un prétendant. La plupart des adhérents de don Carlos ont accepté la convention de Bergara qui a renversé d'un trait de plume son trône d'un jour. Le général Urbistondo, qui commandait une division pour le roi durant la guerre, commande aujourd'hui la province d'Alava pour la reine, et il n'a pas cessé de jouir de l'estime publique. C'est lui qui a fait les honneurs de Vittoria aux princes français. Et à son tour il a reçu d'eux une hospitalité royale au château de Pau, dans ce berceau des Bourbons où un traître à leur sang aurait rougi d'entrer. C'est ainsi que la trace de don Carlos s'est eflacée dans le cœur des populations et dans les souvenirs du pays. 11 n'en reste, sur le sol, que quelques maisons brûlées dont les ruines attristent encore les regards, et, dans le cœur des hommes, que quelques-uns de ces regrets rares et solitaires que la mauvaise fortune laisse après elle. Un soir que j'attendais des chevaux à la poste de Bergara, j'aperçus, à la lueur d'une lanterne, un hidalgo à manteau troué qui fumait stoïquement un cigarito, par une froide nuit, appuyé à la borne de l'écurie, et témoin impassible de mon impatience : «Vous perdez ici un quart d'heure, me dit cet homme ; don Carlos y a perdu sa couronne ! »
Je reviens aux Castilles. Quand on a franchi avec toute sorte d'émotion française, mais aussi avec bon nombre de précautions hygiéniques, que je recommande aux poitrines délicates, ces glorieuses et froidesgorges.de la Somma-Sierra où la brise déchaînée, qui semble murmurer à vos oreilles un nom de victoire, vous souffle en même temps et presque en toute saison les frimas de l'hiver; quand vous avez franchi ce passage, vous êtes sorti de la Vieille-Castille ; vous entrez dans la Nouvelle. « C'est le commencement de l'Afrique, » me disait quelques jours plus tard, à Madrid, le commandant de B*** en me montrant un curieux bivouac de muletiers dans un des bas-fonds abandonnés de l'orgueilleux et impuissant Manzanarès. M. de B*** avait raison ; mais ce n'est pas tant à Madrid que commence l'Afrique qu'à la Somma-Sierra. Tout
ce que j'ai pu voir de la Nouvelle-Castille, Madrid excepté, lui appartient. Les deux Castilles sont sœurs et se disputent le privilège d'être laides. Seulement j'aime mieux la laideur de Taînée. 11 y a là de poétiques échos qui répondent au nom du Cid, de majestueux reflets qui de la flèche aiguë des cathédrales descendent dans l'aride vallée, deux grands fleuves qui semblent avoir mission d'unir, au centre même de ces campagnes fertiles et désertes, la Méditerranée et l'Océan. Que sais-je ? on peut faire des rêves de poëte, d'historien et surtout d'économiste dans la Vieille-Castille. On a le cœur serré, le regard navré au sein de cette triste réalité qui, de toutes parts, vous entoure dans la Nouvelle. Un de nos princes, parlant de l'Escurial, disait : « C'est Philippe II en pierre. » On pourrait croire que cette immense thébaïde qui s'étend autour de Madrid a été également créée pour la sanctification de ce roi inquisiteur, qui employa une moitié de sa vie à tourmenter son peuple et l'autre à tourmenter son âme. La Nouvelle- Castille est en effet un admirable lieu de pénitence. On se sent digne du paradis rien que pour l'avoir traversée au galop des mules. Un sol pelé comme la peau rugueuse des vieux ânes qui y paissent une herbe introuvable; une culture précaire et en quelque sorte nomade comme celle de l'Afrique ; des horizons plats, des sables arides, je ne sais quoi qui dessèche le cœur et les yeux fatigués à suivre, dans l'immeiisité de ces aspects sans couleur et sans vie, leur monotonie désespérante; des villages clair-semés et habités par une population en guenilles; de distance en distance, sur la route, la triste galera traçant lentement son ornière, ou Varriero qui jette sur vous en passant, avec la fumée de son cigare, l'éclair sinistre de ses yeux farouches; ou la longue file des mulets empanachés suivant d'un pas mélancolique la sonnette enrouée de la capitana, et étalant au milieu de ces plaines grises l'étrange luxe et les couleurs éclatantes du harnais national : tel est, pour le voyageur qui passe, l'aspect général de la Nouvelle- Castille. Quant à des arbres, n'en cherchez pas; vous n'en trouverez pas un dans un parcours de cinquante lieues ; de l'eau, pas un mince filet ; de maisons de campagne, pas l'ombre. Et ici, je ferai remarquer que, depuis Irun jusqu'à Ma-
drid, je n'ai pas aperçu, en dehors des villes et des villages que j'ai traversés, une seule habitation qui eût figure de n^aison de plaisance, un enclos qui donnât l'idée d'un jard-n. Il faut franchir les Pyrénées pour comprendre toute la justesse 'du proverbe : « Bâtir des châteaux en Espagne. » Un château en Espagne est en effet \e plus ambitieux des rêves, et je ne conçois pas trop pourquoi on est attendu, à rentrée des Gastilles, par un grand U#n héraldique appuyé sur un écu semé de châteaux. E.'t-ce un souvenir ou une promesse ?
La Nouvelle-Castille, c'est la campagne de Rome moins la grandeur, c'est l'Afrique moins ses chauds rayons. Le plateau sur lequel s'étend cette province est habituellement ouvert aux grands courants qui soufflent des hauteurs neigeuses du Guadarrama et y entretiennent, une partie de l'année, une température âpre et froide. M. de Humboldt remarque que Madrid est la plus élevée de toutes les capitales de l'Europe, et pour ma part je n'ai pas souvenir d'avoir eu jamais plus froid que dans la Gastille. Aussi est-ce le pays classique' des manteaux. Chose singuhère! plus oti approche de la capitale, plus la désolation augmente. On arrive de gradation en gradation au désert pur, au Sahara africain, et il ne tient qu'à vous, si vous avez une vocation d'anachorète, d'y choisir une place sur la terre nue, derrière quelque rocher frissonnant.
A peu de distance de Madrid, on trouve deux ou trois villages où la route royale cesse tout à coup pour faire place à de véritables fondrières, la seule voie ouverte aux voitures. Est-ce un privilège de ces villages, ou une négligence du génie civil, si soigneux partout ailleurs? Je ne sais, et je ne signale au surplus ce léger désagrément qui attend le voyageur à quelques lieues d'une grande ville, que parce qu'il m'a paru se rattacher aux mœurs de l'endroit. Ces villages, en effet, grossièrement bâtis en pisé, sans eau, sans verdure, sans routes, habités par une population en apparence misérable, à la mine farouche, au regard menaçant; ces rares villages, ainsi jetés aux abords d'une cité riche et pop^uleuse, semblent les avant-postes de quelque invasion sauvage. C'est à la civilisation à se défendre et à se garder.
Disons-le franchement, monsieur, un des plus grands o))sta-
clés qui se présentent en Espagne aux progrès de cette centralisation dont le triomphe peut relever si haut sa fortune^ c'est la position de Madrid au milieu d'un désert. Celte situation est unique au monde ; car Rome est une ruine, et Saint- Pe'tersbourg, adossé à des sables arides du côté de la terre, communique à la mer par la Neva. Le Manzanarès n'est qu'un fleuve ridicule. Presque toutes les grandes capitales ont une raison d'être. A'éritables foyers d'influences et de lumières, on sent, au rayonnement qui se fait autour d'elles, la puissance d'initiative qu'elles exercent au loin. Paris, Londres, Vienne, Milan et tant d'autres s'annoncent par leurs environs populeux, par le réseau de voies de tout genre dont ces villes sont le centre, par je ne sais quelle agitation contagieuse et irrésistible qui forme autour d'elles comme une vaste sphère de vitalité et d'action. Madrid, au milieu de son désert immobile et froid, est comme une planète perdue dans l'espace, un astre brillant qui brûle sans éclairer. Placée loin de tous les centies secondaires qu'elle aspire à dominer, dépourvue en partie des moyens de commuiiication qui lui permettraient de les atteindre; sans bois, sans eau, sans pierre, sans population indigène, sans industrie expansive, sans autre commerce que celui qui. entretient son luxe, Madrid, au premier abord, donne l'idée d'un eflet sans cause, d'une sorte de défi jeté à la nature par le caprice d'un roi. C'était autrefois une bourgade fortifiée qui eut pourtant l'honneur d'être assiégée par le Cid. Avant Philippe II, qui vint y établir le siège de son gouvernement, c'était, dit-on, un rendez-vous de chasse royale. On voulut en faire une ville; elle n'a jamais été qu'une cour. Mais aussi bien, c'est le secret de l'influence qu'elle a exercée en dehors de toutes les conditions qui font naître et vivre les grandes cités. Madrid a poussé comme une plante rare dans la serre chaude d'un palais. Elle y a puisé cette sève plus ardente que vigoureuse, ce tempérament irritable et lymphatique, et ces proportions démesurées mais un peu factices qui la disthiguent. Encore aujourd'hui, dans le langage officiel, Madrid est moins une ville qu'une cour, real corte; nous lisions ces mots sur toutes les affiches pendant les fêles. J'ai dit que ce -fut sa force dans le passé, quand
l'Espagne tout entière gravitait autour d'un trône absolu. Ce serait sa faiblesse dans l'avenir.
J'ai VU;, en parcourant l'Italie, de petits royaumes qui avaient de grosses cours. C'était en pays d'absolutisme. Il est de grandes et puissantes monarchies qui n'ont que de petites cours, ou qui n'en ont pas du tout, comme la France; ce sont les pays libres. Soyez sûr que dès qu'une constitution s'élève et se consolide quelque part, c'est le signe que le règne des courtisans est passé. Où croissent les ministres constitutionnels, les chambellans végètent. L'influence de la tribune remplace celle de TCEil-de-Bœuf. Les cent voix de la presse font taire les intrigues de la camara. Madrid en prendra son parti. Après avoir été une ville de loisir, quand le soleil, qui ne se couchait jamais sur les terres de son obéissance, faisait mûrir pour elle les fruits des deux mondes; après avoir été ensuite une ville de bon plaisir, quand vint le tour de la royauté, non plus chevaleresque et conquérante, mais bigote, fainéante et domestique; après avoir passé par ces deux phases, Madrid en voit arriver une troisième. Elle est devenue le chef-heu d'un gouvernement constitutionnel. C'est un grand honneur. Elle a reçu mission de le fah'e aimer et de centraliser partout son action, sans s'arrêter aux prétentions scissionnaires et aux préjugés fédéralistes d'une partie du royaume. C'est un grand problème à résoudre ; mais l'avenir de Madrid est intéressé à .cette solution. Madrid, qui a été opulente par la conquête, brillante par la cour, peut devenir puissante par la liberté. Hœ tibi erunt artes! Cette ville, quoi qu'on fasse, ne sera jamais ni marchande ni usurière. Elle sera la tête politique du pays, sous le sceptre de sa jeune reine. C'est là son avenir. Mais pour cela il faut s'attacher avec une fidélité sérieuse au gouveriiement représentatif, le vouloir avec franchise, le pratiquer avec loyauté, l'asseoir sur la tribune et non sur le tabouret. A ces conditions, Madrid ne sera plus une cour, cela est vrai ; mais elle sera la capitale politique de l'Espagne, et elle ne perdra rien au change.
J'étais à Madrid pendant les fêtes du double mariage, et j'ai trouvé le peuple très-monarchique dans ses démonstrations. Ceci n'est-il pas de bon augure pour l'avenir que je signale?
Le peuple de Madiid^ tout au contraire de celui des grandes villes , paraissait sérieusement attentif au mariage de sa reine, et s'associait avec une préoccupation visible à toutes les pensées de ce grand jour. De son côté, la cour lui montrait une confiance entière, et le soir de la cérémonie qui fut célébrée au palais, on eût dit, à Taffluence de la foule tout alentour et jusque sous les fenêtres des appartements les plus intimes de la résidence royale, tandis qu'un petit nombre d'équipages stationnaient sur la place, que le peuple était le seul invité. Cette foule ne crie pas. A Madrid, le silence du peuple n'est pas une leçon comme ailleurs. On accourt, on salue, on lève les chapeaux; les femmes sont au balcon et agitent des mouchoirs. Les balcons se pavoisent, à grands frais, d'étoffes éclatantes; pas une maison qui ne mette ses habits de fête sur le passage de la reine : tapis précieux, soie et velours, robes de gala et robes de bal, car tout y sert. C'est ainsi que se fait une démonstration monarchique.»
Ce peuple est, du reste, médiocrement curieux. Ainsi, la cour a voulu procurer un divertissement au peuple. Le cortège d'Atocha n'avait pas d'autre but. Quand les royautés modernes mettent sur le pavé tant de valets galonnés, tant de chevaux caparaçonnés, tant d'équipages de tous les régimes (il y avait, au cortège d'Atocha, des carrosses qui avaient dû porter Philippe V ou la princesse des Ursins), quand les royautés constitutionnelles se mettent ainsi en frais d'exhibition archéologique, je ne veux pas croire que ce soit avec le dessein de se fortifier dans l'esprit des peuples par le prestige qu'on suppose attaché à ces brillantes exhumations des coutumes antiques. Non, certes, on ne cherche pas à tromper la foule, mais à l'amuser. Toutefois, je le dirai, le peuple de Madrid, malgré les témoignages très-vifs qu'il a prodigués aux personnes royales, n'a pas paru savoir beaucoup de gré aux ordonnateurs du cortège d'Atocha de la peine qu'ils avaient prise. 11 a accueilli tous ces débris du passé avec cette curiosité froide qui vous fait aller à l'Armeria ou au Musée d'artillerie. J'en dirai autant des illuminations municipales, qui étaient magnifiques, et de ces danses nationales pour lesquelles des tréteaux étaient dressés sous les fenêtres
lU VOYAGES
de la reine et sur toutes les places de la ville. Ces danses m'ont ravi, comme une des expressions les plus nobles, les plus charmantes et les plus originales de la nationalité espagnole. Mais à Madrid la foule n'avait que des regards ennuye's pour ces merveilles : le peuple ne se réveille^ il ne s'anime que devant les taureaux du cirque. Si donc vous voulez savoir la cause de cette indifférence dédaigneuse qui fait parfois ressembler le peuple espagnol à ce sceptique des satires d'Horace, dont tout-e la philosophie consiste à ne rien admirer, nil admirari (excepté lui-même peut-être), cette cause est facile à trouver. On connaît la sobriété proverbiale des Espagnols : elle dépasse tout ce qu'on en peut dire. Un espagnol ne boit guère de vin, un morceau de pain blanc suffit à sa journée; mais s'il n'a pas l'ivresse du vin, il a celle du cirque. Le cirque lui tient lieu du cabaret; un combat de taureaux l'exalte jusqu'à la démence ; il en sort avec un profond dégoût poui' des divertissements plus tranquilles.
Je ne veux pas calculer jusqu'où cette différence peut s'étendre, ni faire remarquer que l'inquisition exploitait avec une habileté terrible, dans l'intérêt de l'unité religieuse, ce goût des spectacles sanglants qui poussait la foule aux autoda-fé , et qu'aujourd'hui encore le gouvernement constitutionnel peut se permettre en Espagne des violences que des sociétés régies par le droit absolu ne supporteraient pas. Je ne répéterai pas non plus, avec un voyageur, que tandis qu'en France on crie : A bas I les jours d'émeute, en Espagne on crie : Muera ! le jour d'un proiiunciamento. Je glisse sur ces conséquences de la tauromachie qu'on pourrait accuser d'exagération ; mais je maintiens celle-ci : le goût des distractions tauromachiques est exclusif de tous les autres. Le cirque remplace le théâtre. Où règne le taureau, le comédien est condamné à mourir de faim. Les émotions qu'on va chercher à la porte à'Alcala expliquent pourquoi on s'ennuie au parterre del Principe, et pourquoi on bâille à l'Opéra, même eh présence de la cour, jusqu'à se décrocher la mâchoire. Aussi ne vous dirai-je rien, monsieur, des théâtres de Madrid. Ils n'existent que pour mémoire.
Je veux seulement terminer par une réflexion. Le peuple
espagnol, et c'est justice, passe encore en Europe pour celui qui a !e mieux conservé la tradition des qualités qui formaient ce qu'on a appelé les n:œuis chevaleresques d'une portion du moyen âge. Dans l'ordre des préjugés chevaleresques, toute idée d'honneur, de loyauté, de courage, d'adresse et de force physique, de constance et de vigueur morale se rapporte à l'idée de cheval. Le chevalier est tout ; le caballero répond à tout. Tout ce qui ne porte pas l'épée ou l'éperon est de race intime. Tout ce qui ne procède pas de la chevalerie est le fait des trafiquants, des juifs et des usuriers. Le prêtre lui-même monte à cheval. Nous avons encore vu tout récemment les membres du sacré collège escorter, dans cet équipage, la prise de possession sojennelle du nouveau pape. Comment donc se fait-il qu'un peuple qui, presque seul en Europe, se pique aujourd'hui de chevalerie, que ce peuple se plaise à des spectacles qui ont pour moyen l'ignominie publique du cheval, et pour but sa mort hideuse et inévitable ? On mène aux combats du cirque, comme à l'abattoir, des chevaux qui n'ont plus à montrer que leur squelette recouvert d'une peau vendue d'avance à l'entrepreneur ; et jc^ fantômes de chevaux, on les livre ainsi aux risées du public, on les accable de brocards, et de mépris. S'ils tombent, avant d'être tout à fait morts, dans les ruisseaux de leur sang, ou s'ils se prennent les jambes dans leurs intestins, on les silfle comme des comparses qui auraient manqué une entrée, ou comme des coryphées qui chanteraient faux. C'est ainsi que la tauromachie, qui, chez un peuple de chevaliers, devrait être la gloire du cheval, en est aujourd'hui la honte ; et, je le répète, justement parce que je ne suis pas suspect d'un engouement ridicule pour les us et coutumes du moyen âge, je ne sais rien qui donne moins l'idée d'une nation chevaleresque que la cruauté avec laquelle la foule, composée de toutes les classes de la société, assiste à cette mort sanglante et outragée du fier animal que nous avons appelé, nous, de ce côté-ci des Pyrénées, la plus noble conquête de l'homme. Au moins, si nous le menons à l'abattoir, nous ne livrons pas au mépris de la foule le spectacle de sa décrépitude, de son humiliation et de son supplice !
On arrive à Madrid (après avoir traversé le de'sert que j'ai décrit), affamé de verdure, soupirant après l'eau des fontaines, rêvant de cascades; et je n'oublierai jamais, monsieur, la joie puérile que j'éprouvai à la vue des eaux factices et des ombrages problématiques du Prado. Je m'arrêtai bien un quart d'iieure sur l'appui de marbre de la fontaine de Neptune, regardant Teau jaillir et tomber les feuilles d'autom.ne, non pas avec la distraction d'un philosophe préoccupé d'autres pensées, mais avec la volupté d'un sensualiste. J'en dirai autant de toutes les impressions qui signalèrent pour moi mon arrivée à Madrid. Tout m'y souriait. D'abord j'y retrouvai le soleil que je croyais perdu; je revis des maisons; je rencontrai des figures humaines, très-humaines. Je pris une tasse de chocolat au café Suisse. J'achetai une demi-douzaine d'éventails de bois doré rue San-Jeronimo... Ce sont là des actes, qjui vous paraissent d'une simplicité primitive. Pour moi, c'étaient des événements à inscrire sur mes tablettes. J'attachais un prix infini à voir des gens aller, venir, entrer dans les boutiques, passer en voiture, d'où quelques-uns m'éclaboussaient. Je crois vraiment que je leur en savais gré, lant j'avais besoin de me reprendre aux souvenirs et aux habitudes de la vie parisienne. C'est dans cette préoccupation que je traversai la rue A'Alcala et la rue Mayor, enivré d'air, rei)u de soleil, aspirant toutes ces brises qui avaient passé par des portes et par des fenêtres ; admirant tout, les façades des maisons badigeonnées de rose, de jaune serin, de vert tendre (je ne sais rien de moins monumental), les balcons grillés comme des geôles, les rues qui semblent pavées avec la pointe de gros clous, les omnibus à six chevaux, et les cabinets de lecture dans des paniers. Tout cela, monsieur, si étrange que fût parfois ce spectacle, c'était pour moi la civilisation, cette chose dont nous ne pouvons nouti passer, nous autres enfants dégénérés de la sainte barbarie de n(js pères, et à laquelle, au contraire, les Espagnols sem-
blent se résigner beaucoup plus par respect humain que pour la satisfaction de leurs goûts personnels. La civilisation, à Madrid^ est une espèce de produit exotique ; elle n'a pas Tair d'être de la maison. On dirait une étrangère à laquelle on a fait une place dans le logis, mais qui n'est pas de la famille. De là tous les contrastes qui se multiplient sous vos yeux.
La cité mauresque, silencieusement couchée sur les rampes abruptes du coteau d'Alger, ne contraste pas plus avec la ville française qui, enfermée dans la même enceinte, s'étend commodément sur la plage, qu'une moitié de Madrid avec l'autre. On dirait qu'il y a là deux villes sur le même terrain, deux villes distinctes, non par l'époque ou le caractère des constructions, mais par les usages et les mœurs. Il reste trèspeu de monuments du passé dans la capitale de l'Espagne, et le style des bâtiments est uniforme, la couleur seule diffère. La plupart des édifices publics remontent à Charles 111, cet infatigable créateur de l'Espagne monumentale et routière, qui ne fut qu'un grand administrateur à une époque où, pour réparer les ruines du passé, il aurait fallu un grand homme. Charles III disait des Espagnols de son temps : (c Ce sont des enfants qui crient quand on les nettoie. » Et, en effet, un jour, après beaucoup de réformes contestées, il avait entrepris celle des chapeaux ; une violente émeute l'obligea de quitter son palais et sa capitale. Malgré tout, monsieur, son nom est resté populaire. Ce fut un homme de sens, car il se brouilla avec les jésuites ; ce fut un philosophe et un politique, car il avait compris, comme son aïeul Louis XIV, qu'une aristocratie qui consentait à s'absorber exclusivement dans les charges de cour n'était plus un pouvoir avec qui il fallût compter ; et c'est lui qui disait d'un de ses valets de chambre à qui la grandesse refusait l'entrée de sa garde-robe : « Je le fais duc, et qu'il vienne me mettre ma chemise. » Charles 111 aurait régénéré la vieille Espagne si elle avait pu l'être sans révolution. Mais Madrid, rajeunie et renouvelée par ses soins, n'en a pas moins conservé, même aujourd'hui, sa double physionomie, l'une qui semble un peu forcément tournée vers le progrès, l'autre qui sourit à la routine. C'est ce contraste qui la rend si curieuse à observer; un économiste
peut s'en effrayer, un amateur du pittoresque s'en amuse. Pour moi, monsieur, je l'avoue, je trouvais une sorte de sérieux plaisir à observer cette lutte de Tancien régime espagnol, qui, chassé de toutes les positions importantes qu'il occupait autrefois, le trône, TÉglise, la municipalité, s'est maintenu dans la toilette des femmes, la tenue des posadaSy rordinaire des tables bourgeoises^ les habitudes du bas peuple, le goût de certains spectacles, la tradition de certains usages. Madrid, en effet, est la terre classique des contradictions : c'est le royaume (passez-moi le mot) de Y incomplet. Suivez cet homme; il est arroseur public; il est grand et vigoureux; voyez-le attacher une longue ficelle à la tige d'où l'eau doit jaillir sur la terre desséchée, et, placé derrière à distance, secouer cette tige- par un mouvement de bras saccadé et monotone. L'eau jaillit : mais, comme vous le prévoyez bien, le plus arrosé, c'est l'homme. On arrosait ainsi l'Espagne avant la bataille de Xérès. Au palais de la reine, je vis des journaliers qui transportaient de la terre dans des brouettes. Us emplissaient successivement de petits paniers plats comme des galettes de sarrasin, et les superposaient jusqu'à ce qu'ils eussent formé à peu près la moitié d'une charge d'homme; puis ils s'attelaient à la brouette d'un air nonchalant. Les porteurs d'eau {aguadores), qui sont, à Madrid, une corporation importante et justement estimée, portent sur une seule épaule la charge de deux avec une fatigue et des efforts inouïs. Les portefaix des marchés sont de vrais biskeris africain?. C'est ainsi que dans les habitudes du peuple se trahit partout le souvenir et le génie du passé. La classe moyenne est plus près de nos mœurs; mais à certaines heures de la journée, c'est encore l'Orient; l'amour du gain, qui est le nerf des professions industrielles, cède le pas à cette passion du far niente, qui est le bonheur et la faiblesse des Orientaux. A ce moment-là, le boutiquier chez qui vous entrez vous reçoit comme un importun ; le portier à qui vous avez affaire vous accueille par un bâillement; le garçon d'auberge à qui vous demandez un service vous ajom-ne au lendemain. L'incomplet est partout. Vous allez chez un des premiers restaurateurs de la ville ; la cuisine est bonne, mais vous partez après une heure
d'attente, faute d'une fourchette. Vous entrez au café par un vent furieux qui vous a chassé de la rue; vous y trouvez des rafraîchissements aclmirahles, et [>as une cheminée pour vous chauffer. Le vin qu'on vous sert est d'un cru excellent; c'est du val de pennas de la meilleure année, les Espagnols ne connaissent pas encore Tart de falsifier le vin; mais il sent le bouc. Même à la cour, où le service de la reine peut être cité comme un mode d'élégance et d'urbanité, le mauvais génie de l'incomplet, chassé de tous les coins du palais, s'était réfugié dans le cabinet de travail de la jeune reine. On sait que c'est faute d'un cordon de sonnette que Sa Majesté fut obligée de céder à la contrainte dont le contre-conp renversa le ministre qui l'avait exercée sur sa main royale.
Il en est partout de même. Les hôtels de la grandesse ont parfois des façades brillantes avec des vestibules souillés. Cette femme, qui étale des diamants au cercle de la reine, n'a pas une paire de draps à donner à sa camériste. Tel hidalgo qui roule carrosse entre Neptune et Cybèle va souper avec des pois chiches. Cet autre a mis sa montre en gage pour être vu en loge au cirque d'Àlcala. Non-seulement le luxe, comme dans toutes les grandes villes, confine à la misère, mais il cohabite avec elle. L'orgueil, plus que la vanité, condamne une foule d'existences à une dispendieuse représentation, qui nulle part ne couvre plus d'embarras secrets et d'indigence noblement supportée. Je n'ai jamais vu autant d'habits brodés qu'à Madrid, et mieux brodés. C'est le pays du galon. Les Espagnols le portent en grands seigneurs, non en valets. Même le baise-main, si antipathique à nos mœurs, est chez eux une cérémonie qui a sa noblesse. L'Espagnol qui s'agenouille devant son roi le regarde en face, et le grand d'Espagne se couvre à ses côtés. La fierté castillane procède de cet instinct héroïque qui inspirait au sénat romain de complimenter Varron après la bataille de Cannes, pour n'avoir pas désespéré de la république. L'Espagnol non plus ne désespère jamais, mais il ne se presse pas. « Nous avons mis dix siècles à chasser les Maures, » répond-il à ceux qui sont pressés. La fierté les soutient dans les grandes crises et les grandit dans les petites; elle les sauve du décoiu'agement dans la défaite, de la bas-
sesse dans Toppression, du désespoir dans la ruine. Elle leur fait supporter la souffrance; elle leur inspire une sorte de résignation fataliste à la pauvreté. Mais le pauvre, à quelque rang de la société qu^il appartienne, veut sauver l'honneur. S'il a une maison en ruines, il la fait peindre en rose ou en jaune pour le plaisir du passant, comme le marchand peint sa boutique pour Tachalandage ; s'il a une charge à la cour, il vend sa vaisselle pour acheter une broderie ; s'il n'a qu'un manteau troué, il le porte avec la majesté d'un empereur romain. Nulle part, en un mot, la lutte de l'homme contre les exigences de la vie positive n'est signalée par plus d'héroïsme véritable mêlé à plus d'indifférence apparente;
Ce serait peut-être ici le moment, monsieur, de justifier l'opinion que j'ai exprimée tout au début de cette correspondance. J'ai commencé en disant que j'avais rapporté d'Espagne une sincère admiration pour le caractère espagnol. Je me sens d'autant plus autorisé à le répéter aujourd'hui, que j'ai plus franchement dit la vérité sur tout le reste. En effet, quelque triste que soit le spectacle qui s'est parfois offert à mes yeux, nulle part ce spectacle, quand il m'a montré l'image de la misère, ne m'a donné l'idée de la décadence. Je croyais trouver au delà des Pyrénées un de ces peuples sur lesquels l'histoire n'a plus qu'à jeter le linceul. Je me trompais. Le peuple qui habite le territoire appauvri et dépouillé de l'Espagne a conservé, du moins en partie, les qualités qui constituent les races fortes et les populations vivaces. Pour être juste envers l'Espagne actuelle, il faut remonter aux premiers et aux derniers siècles de son histoire, regarder ce qu'elle a souffert, et se demander si un autre peuple aurait supporté une rigueur si constante et si implacable de la fortune. Les traces, je l'avoue, en sont partout manifestes, dans l'ordre matériel, sur le sol espagnol; mais, au milieu de cette détresse et de ces ruines de la matière, l'homme est resté debout ; et si l'influence collective de la nation a suivi le déclin de sa destinée, l'individu a conservé, fortement empreint dans toute sa personne, le sceau de l'énergie, de la vitalité et de la grandeur. On a dit de l'homme que « c'est un dieu tombé qui se souvient des cieux. » L'Espagnol est un dominateur déchu
qui n'a pas oublié sa puissance. Je n'ai vu nulle part plus do dignité dans les gestes, dans les attitudes et dans les visages, plus de noblesse alliée à plus de bonne grâce dans les classes élevées, plus de fierté avec plusde politesse dans les inférieures. Mais si la fierté des Espagnols tient à des qualités sérieuses, elle emprunte aussi quelque chose à leurs défauts. Je l'ai dit plus haut, l'Espagnol s'admire beaucoup lui-même. Cet amour exagéré de sa personne a l'inconvénient de le cantonner trop étroitement dans ses vieux usages, dans ses préjugés rétrogrades, et de le rendre moins accessible au progrès, ce grand mot qui en Espagne ne désigne qu'une petite chose, c'est-àdire une coterie politique, quand il devrait être le mot d'ordre et de ralliement de la nation tout entière. Quoi qu'il en soit, et quand on ne cherche, comme je l'ai fait pendant mon rapide voyage, que les impressions extérieures, rien de plus curieux à observer que ces allures du caractère espagnol qui se trahit, quoi qu'il fasse, dans tous les actes de sa vie discrète et monotone. Par exemple, un Espagnol, en présence d'un étranger, n'a jamais l'air de douter que l'Espagne ne soit la première nation du monde. Ce sentiment est remarquable surtout chez les hommes de la classe inférieure, où il semble suivant le mot d'un observateur judicieux, que la dignité de l'homme s'élève à mesure que son rang descend. On dirait que la livrée elle-même ne couvre chez eux que des sentiments généreux et désintéressés. Notre spirituel collaborateur M. Barrière, racontait fort plaisamment, il y a quelques jours, une avanie qui lui fut faite au musée de Berlin ; on voulut retenir son chapeau comme garantie du pourboire exigé par les gardiens galonnés. Au musée de Madrid, un homme à qui j'offrais une gratification me répondit poliment, mais avec un geste de sénateur : « Vous êtes ici, monsieur, dans le palais de la reine ! » Je m'inclinai devant ce Romain. Us ont d'ailleurs un mot qui répond à tout ; Somos Espanoles. Si vous les louez d'une bonne action ou d'un trait de courage, leur orgueil habile se retranche derrière le mérite de la nation eUemême. Nous sommes Espagnols ! Cela veut dire qu'ils acceptent l'éloge, mais qu'ils en partagent l'honneur avec le pays. Quelles que soient les différences, les jalousies et même les
haines qui séparent entre elles les provinces de la monarchie, soyez sûr qu'il y a le principe d'une centralisation vigoureuse dans ces seuls mots : Somos Espanoles. Ce ci-i, la vanité le pousse bien souvent ; mais la politique doit le recueillir, et la civilisation en profiter !
Un des plus singuliers symptômes de ce patriotisme exclusif qui a cours dans les rangs inférieurs du peuple espagnol, c'est Tapparent mépris qu'ils professent pour les gens qui ne parlent pas correctement leur langue nationale ;
Barbarus hic ego sum quia non intelligor ilHis...
J'ai pu faire, dans l'Espagne de 1846, la même remarque que faisait, il y a dix-huit siècles, le poète Ovide relégué chez les Scythes du Pont-Euxin. Une fois les Pyrénées franchies, ne comptez plus en effet sur ces mille complaisances par lesquelles les Parisiens et en général les gens du Nord attirent et séduisent les étrangers. Une partie de l'achalandage de Paris est fondé sur le talent avec lequel les marchands font mine de comprendre et en réalité devinent les idiomes les plus ingi'àts, malgré leur incorrigible maladresse à les parler. Mais en Espagne un homme qui ne sait pas l'espagnol est naturellement au-dessous de celui qui le parle, et j'ai souvent surpris ce sentiment, qui se trahissait par un sourire de supériorité satisfaite, chez de simples postillons ou majorais à qui j'essayais de faiie comprendre ma pensée dans Je plus magnifique baragouin. Ces gens me regardaient comme un être tombé de la lune.
J'ai parlé de la politesse espagnole. Ce n'est pas même chose que la prévenance, sorte de mérite qu'ils n'ont pas. Leur politesse tient à un sentiment que j'ai vu partout dominant dans le pays que j'ai parcouru, le respect au moins apparent de soi-même. Quels que soient le fond des âmes et le secret caché dans les replis du cœur, l'homme extérieur a toujours les allures de la courtoisie et les dehors de l'urbanité. Mais ces dehors couvrent, on ne peut en douter, un orguei' et une personnalité inexorables. On comprend, à les voir, que des gens si polis doivent être des vengeurs inflexibles de
leur honneur et de leur droit. La politesse est une sorte d'inviolabilité individuelle dont chacun s'entoure; mais sous les plis élégants du manteau il y a la pointe d'une épée et la lame d'un poignard. Le duel, quelquefois le meurtre, sont le corollaire de cette urbanité terrible à laquelle les gens du peuple eux-mêmes ne manquent jamais. Vous avez entendu parler quelquefois de brigands polis et même sensibles. La lace en est espagnole. Mais d'ailleurs, polis ou non, le métier de bandit devient de jour en jour plus rare en Espagne, par une raison excellente -• il coûte plus cher qu'il ne rapporte. Un bandit qui se respecte est obligé à une certaine tenue, dont les mendiants pacifiques sont exempts ; il y faut le chapeau à galons, le gilet de velours, les boutons d'argent, la ceinture de soie ronge, sans parler d'une bonne lame de Tolède dans sa gaine de maroquin, de l'espingole en bandoulière et du classique manteau sur l'épaule. Un pareil costume ne rend pas ce qu'il coûte, depuis que les gendarmes, si admirablement organisés par le loyal et habile général Ahumada, couvrent les principales roules de l'Espagne. Aussi les brigands espagnols sont-ils passés à l'état de problème dont les amateurs enrages du pittoresque cherchent vainement la solution. M. Théophile Gautier a parcouru l'Espagne entière, en 1840, sans avoir eu le bonheur de faire une seule rencontre un peu épouvantable. Récemment encore, à Madrid, les gens qui aiment à plaisanter (on voit que je veux parler des Français) racontaient que M. Alexandre Dumas s'était mis en quête d'une bande de brigands encore existant, disait-on, sur les terres du duc dOssuna, et qu'il avait obtenu de cet aimable seigpeur la promesse d'une belle aventure. Je ne sais si l'attaque dont M. Dumas et ses compagnons ont été l'objet, une nuit qu'ils revenaient de Tolède, se rattache à celte plaisanterie ; mais le récit que j'en ai lu m'a médiocrement convaincu que l'aventure fût sérieuse. Tout ce qu'il m'a été possible d'en conclure, c'est que les brigands qui ont attaqué M. Dumas étaient de l'espèce polie; car, voyant qu'ils dérangeaient notre spiriluel compatriote, ils se sont éloigut's. Ceci, vous le voyez, monsieur, rentre dans mon sujet. Tels sont donc les principaux caractères de la physi.mo-
mie extérieure du peuple espagnol, de celle qu'une observation rapide permet de saisir ; une lierté contenue, mais réelle, une politesse générale fondée sur une personnalité jalouse et irritable, une grande confiance en soi qui s'exalte dans les circonstances extraordinaires, mais qui n'est habituellement ni fanfaronne ni bavarde; la sobriété, la patience, la réserve prudente ou hautaine, une sorte de mutisme oriental que Voltaire attribue à cette crainte héréditaire de l'Inquisition qui entretenait le soupçon jusqu'au sein des amitiés les plus intimes; et enfin, si de ces habitudes en quelque sorte morales de la physionomie espagnole nous passons à ses traits physiques, l'Espagne, quoi qu'on ait pu dire de ce dépérissement manifeste de quelques tiges détachées du vieux tronc aristocratique, l'Espagne est encore le pays des beaux hommes. A la vérité, ce cachet de beauté sévère se rencontre surtout dans les rangs de l'armée espagnole, où le simple soldat joint à une qualité bien rare dans nos contrées septentrionales, à la régularité des traits, une autre qui ne l'est pas moins dans le Midi, la mâle gravité du maintien. On peut étudier ce type admirable, non-seulement dans les hauts rangs de l'armée, où il est relevé par 1 "éclat d'ailleurs excessif des décorations et des uniformes, mais sur le seuil de la caserne et sous la guérite du factionnaire. Partout le soldat espagnol a ce caractère de beauté sérieuse, de gravité martiale et de vigueur physique qui distingue les races militaires. On comprend que ces hommes sont nés pour la guerre, c'est-à-dire à la fois pour l'obéissance et pour l'action, capables d'élan et de discipline, et on ne s'étonne plus que le général Narvaez ait pu mettre sur ^ed, en si peu de temps, une armée d'une apparence si respectable et d'un esprit si excellent. Je voudrais toutefois que dans un pays où les simples soldats ont l'air, plus que partout ailleurs, d'avoir leur bâton de maréchal dans la giberne, la constitution de l'armée fût plus largement démocratique; j'ai vu parfois avec surprise, à la tète d'escadrons magnifiques, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance, et qui auraient pu figurer autrefois avec avantage à la tète de Royal-Bonhon. Je m'empresse d'ajouter que ces anomalies sont rares, et c'est bien au contraire parmi les officiers infe'-
rieurs de l'armée espagnole qu'il faut chercher le plus beau type de la race. Je veux rappeler à ce propos quelques lignes d'un récit du Quarterly Revieîv , ciiées dans la Revue britannique, d'où l'on conclura sans doute que je n'ai pas mis mes impressions personnelles, dans cette circonstance plus que dans les autres, à la place de la réalité : « La première fois que j'aperçus les troupes de la reine, dit le narrateur (c'était pendant laguerre civile), leur mauvais équipement me surprit. En les observant de plus près, je reconnus que les forces physiques des soldats et l'énergie de leur nature ne demanderaient qu'à être bien guidées pour enfanter des conquêtes. Leur beauté personnelle est en général fort remarquable, chez les officiers surtout. On ne peut s'empêcher de s'arrêter devant ces physionomies expressives, ces traits fins, aux contours délicatement fermes, ces fronts hautaius qui s'élèvent pour ainsi dire à pic, cet air impérieux et contemplatif, ces grands yeux noirs et mélancoliques, ces sourcils et ces moustaches d'un ébène si éclatant, d'une forme si délicate, que vous les auriez crus tracés par le crayon d'un artiste. »
J'ai dit que l'Espagne est le pays de la beauté physique, et cependant je n'ai pas parlé des femmes. Yoici les motifs de cette réserve : J'ai vu à Madrid, pendant les quinze jours que j'y ai passés, des réunions brillantes, bals, concerts, festins splendides, dont j'épargne l'énumération et le détail à nos lecteurs. Je n'y ai pas vu la société. Dans ces représentations presque officielles, la société pose comme un régiment à la parade ; elle ne livre pas son secret. Pour le surprendre, il aurait fallu la pénétrer dans le mystère un peu oriental de ses habitudes; il aurait fallu se faire ouvrir ces portes derrière lesquelles se cache la famille, où l'amitié elle-même se retranche, discrète et soupçonneuse. Le temps m'a manqué pour cette épreuve. Je m'arrête donc avec respect devant le seuil de cette vie intime que je n'ai pu franchir. Beaucoup en ont parlé, je le sais, qui ne la connaissaient pas mieux que moi. Un honnête voyageur allemand commence ainsi un chapitre consacré aux femmes espagnoles : « Si les hommes se distinguent ici par le caractère, les femmes se font remarquer par le tempérament. » Ceci était écrit eh 1802. Je me refuse à
croire que ce soit le dernier mot de la sociabilité espagnole en 1846. Ceux qui connaissent l'Espagne^ et surtout Madrid, ont eu beau me dire que rien n'était changé dans les mœurs de la société depuis quarante ans; que l'éducation des femmes était détestable, étrangère à toute instruction sérieuse, livrée, pour tout fi ein, aux pratiques les plus minutieuses de la dévotion aisée, ce mensonge de la vraie piété, qui permet d'accorder ensemble des devoirs faciles et d'irrésistibles instincts, qui mène de front la messe et l'amour, le confesseur et le cortpjo : voilà ce qu'on m'a dit. Mais comment concilier cette opinion, qu'inspire en général aux voyageurs étrangers l'étude un peu suivie de la société espagnole, avec ce singulier ascendant que les femmes y exercent visiblement? 11 n'est pas de contrée au monde, ceci n'est plus en question, où l'influence de la femme, autrefois plus esclave que partout ailleurs, soit aujourd'hui plus réelle qu'à Madrid ; et il n'est pas nécessaire d'assister aux drames plus ou moins voilés de la vie intime poui" y trouver la [ireuve de cette domination incontestable. 11 suffit de sortir de chez soi ; il suffit de voir avec quel abandon plein de dignité, de grâce et de pudeur les femmes espagnoles livrent, à la vue et à l'admiration du public, cette beauté proverbiale qui est le charme et l'honneur des rues de Madrid ; car les femmes y circulent en tout temps, la tête nue, le front découvert, avec une confiance et une fierté toutes castillanes, protégées par leur propre décence et par le respect public. En arrivant à Madrid, on croyait entrer dans le royaume des maris jaloux ; après quelques tours de promenade, on ?e croirait dans le pays de la femme libre.
L'Orient, qui a laissé tant de traces encore profondes au cœur de la vieille Espagne, s'est-il donc retiré tout à coup devant les femmes? Devenues libres, de quel prix ont-elles payé leur liberté? Devenues maîtresses de la société espagnole, est-ce leur beauté seule qui a fait les frais de l'investiture? ou faut-il chercher à cet empire qu'elles ont conquis un fondement plus sérieux et plus solide? Ces Espagnoles de Madrid, qui affectent une si admirable décence dans une liberté si étrange , jouent-elles laie comédie publique avec cette ineffable hypocrisie qui est le fi'uit des éducations mystiques; ou
bien ces femmes qui ont un si grand air avec des figures si charmantes, des yeux d'un éclat si imposant et si doux; ces femmes qui ne prennent le bras de personne à la promenade, et que leurs élus n'abordent qu'avec une sorte de confusion et de respect, sont-elles vraiment dignes de ces hommages? Toutes questions déhcates, monsieur, et que j'ai peut-être le tort de poser, n'ayant pas le moyen de les résoudre. Aussi bien je ne vous ai pas promis des jugements, mais des impressions. De toutes celles que j'ai rapportées de ma course au delà des Pyrénées, la plus agréable est assurément la vue des femmes de Madrid, quand elles promènent au Prado le luxe charmant de leurs mantilles de dentelles, si gracieusenicnt rattachées au peigne d'or ou d'écaillé qui rassemble au sommet de ces têtes olympiennes leur belle et abondante chevelure. La mantille est tout ce qui reste de l'ancien costume espagnol ; mais elle suffit pour assurer aux Madrilègnes, sur les femmes de tous les pays (j'entends à la promenade), une supériorité de grâce indisputable. A Madrid, auprès de la plus simple mantille, le plus beau chapeau de Paris, sur la plus jolie tête, a toujours l'air de coiffer une laide. La mantille, au contraire, accompagne admirablement ces beaux yeux brillants comme des escarboucles, ces traits nobles et fins où se peint l'esprit de domination domestique, ces bouches railleuses et discrètes, ces lèvres vermeilles, ces tailles si souples et si élégantes, ces allures si vives et « ce port de déesses , marchant sur les nues, » a dit Saint-Simon; en un mot, tous ces dons naturels et tous ces artifices ingénieux qui forment l'ensemble à la fois sévère et provoquant de la beauté espagnole. Ce serait ici le lieu de remarquer peut-être que l'influence des femmes, si elle est de date assez récente dans la vie privée des Espagnols, n'a jamais été contestée dans la vie publique et dans les grandes affaires. Le droit des femmes à succéder à la couronne était, avant Philippe V, une loi de l'État, aussi vieille que la monarchie, et confirmée, si j'ai bonne mémoire, dans les Parlidas d'Alonzo X, surnommé le Sage, et bien plus encore par les faits eux-mêmes. Et, en effet, quel avait été le droit de la maison d'Autriche, et plus tard, quel fut celui qu'invoqua la maison de Bourbon, si ce n'est le droit
de succession féminine? Philippe Y, qui devait le trône à cette loi, la suspendit; et, chose singulière! le droit des femmes fut mis en question précisément sous le règne où leur influence parut le plus irrésistible. Philippe V voulait-il se venger, sur le vieux droit espagnol, de la princesse des Ursins et d'Elisabeth de Parme? Quand les Cor tes de Cadix, en 4812, et plus tard le roi Ferdinand VII, rétablirent cette antique loi que la désuétude n'avait pu atteindre, ce n'est pas seulement à la législation fondamentale de la monarchie qu'ils rendirent hommage; ils se montrèrent vraiment politiques en faisant cette concession aux vieilles mœurs de l'Espagne. Disons-le : si orageuse qu'ait été l'épreuve de ces quinze dernières années pour la royauté espagnole, aucun prince mineur n'aurait traversé avec moins d'obstacles et moins de dangers ces temps difficiles que ne Ta fait la jeune reine Isabelle, protégée par ce respect loyal et ce dévouement chevaleresque qui sont aujourd'hui la plus solide base de son trône.
D'où vient maintenant, monsieur, car il faut finir, d'où vient que tant de qualités supérieures, tant de nobles instincts, tant de souvenirs de gloire et de puissance, tant de ressources et de richesses naturelles, une si admirable situation géographique, une si longue et si incroyable prospérité, une domination si vaste, n'ont abouti qu'à cette détresse des soixante dernières années, qui pour beaucoup ressemble à une décadence, et n'est pourtant, il faut le croire, qu'une halte sur la hmite qui sépare l'ancien régime du nouveau? D'où vient cela?
L'Espagne a éprouvé plus de peine qu'aucune autre nation de l'Europe à franchir cette hmite, par beaucoup de causes. J'en veux signaler une seule. L'Espagne, à peine affranchie de la domination des Maures, presque tombée en barbarie pour avoir chassé ceux qu'eUe appelait barbares, a eu cette fortune insigne de découvrir un monde qui a suppléé, pendant deux siècles, aux mécomptes de son activité et de son industrie. Partout ailleurs, les nations s'enrichissaient à la sueur de leur front; l'Espagne, avec une poignée de soldats et de prêtres, quelques livres de poudre et d'encens, mettait la main sur les plus riches trésors du monde, et encaissait.
avec Tavidité d'un joueur heureux, la recette des deux Amériques. Elle fit alors comme ce propriétaire imprudent qui, ayant une année d'abondance, établirait sa maison sur le pied de ce produit extraordinaire. La conquête de l'Amérique a été la bonne année de TEspagne ; elle lui a donné une confiance qu'aujourd'iiui même, malgré de cruelles leçons, l'Espagne n'a pas perdue ; d'autant plus qu'à la confiance trompeuse inspirée par cette espèce de mirage du passé, toujours présent à ses regards pour les fasciner et les éblouir, se joint la présomption non moins décevante du caractère national. 11 y a des riches ruinés qui deviennent fous. Leur folie consiste à se croire toujours riches. Tous les navires chargés de denrées qui entrent au Pirée leur appartiennent. Douce erreur ! s'écrie Horace; funeste égarement, dirai-je à mon tour, quand c'est celui d'un peuple entier. On a calculé que, sous le règne de Philippe 11, la domination espagnole s'étendait sur plus de trois mille lieues de côtes, et qu'en un peu plus de deux siècles, de la fin du quinzième au commencement du dix-huitième, elle avait retiré de l'Amérique la valeur de vingt-cinq milliards de notre monnaie. Et pourtant, en 1604, Philippe 111, le même qui mourut, dit-on, victime de cette folle et puérile religion de l'étiquette monarchique, dont le grand prêtre était à Madrid, Philippe III n'eut pas de quoi payer son armée des Pays-Bas, dont trois mille hommes passèrent sous les drapeaux de Maurice; et, au dernier siècle. Voltaire faisait remarquer que le revenu du gouvernement espagnol ne s'élevait pas à cent millions de piastres, et sa population à sept millions d'habitants. Le déchet était évident. L'Espagne n'a pas voulu y croire. En vain son territoire se dépeuplait; en vain ses rois firent-ils des édits extravagants, comme d'accorder la noblesse aux cultivateurs, pour rendre aux terres incultes la valeur que leur avait donnée l'admirable culture des Mauresques, deux fois chassés : la première par les armes, c'était la bonne, la seconde par l'intolérance. Cette seconde expulsion coûta plus à l'Espagne que la révocation de l'édit de Nantes, cette autre folie d'un despote plus sérieux, ne devait coûter ellemême à la France.
Malgré tout, l'Espagne s'obstina longtemps à croire à sa
puissance, et même à sa richesse; et aucun peuple n'entra plus tard dans les voies que la bienfaisante philosophie du dixhuitième siècle ouvrait partout à la science du gouvernement, aux efforts de l'économie politique et aux réformes de la sociabihté. Pendant que ces docteurs admirables, Vollaire, Rousseau, d'Alembert, agitaient et fécondaient le monde, l'Espagne, accroupie entre le trésor des Indes vide et le tribunal toujours occupé des inquisiteurs; l'Espagne, n'ayant pas de révolution à faire contie l'aristocratie dans un pays où les édits royaux avaient donné la noblesse aux conducteurs de charrue et aux valets de ferme, n'en voulant pù,s faire contre le clergé régulier, dont les couvents nourrissaient le bas peuple, et lui rendaient par l'aumône ce qu'ils lui enlevaient par la mainmorte; l'Espagne enfin, ainsi pétritiée dans l'admiration stérile de sa grandeur passée, que vouliez-vous qu'elle devînt, monsieur, sans la révolution française, qui encore, pour se faire entendre au delà des Pyrénées, a été obligée de tirer le canon? C'est ainsi que le dix-huitième siècle est entré en Espagne. L'Espagne a combattu héroïquement les hommes qui l'apportaient : elle a gardé les idées. Ces idées germent ; la moisson se fera comme elle s'est faite en France, non sans peine, en dépit des résistances du vieil esprit. .l'ai vu partout en Espagne le mot de Constitution inscrit sur les édifices publics. C'est l'enseigne du régime nouveau. L'enseigne est beaucoup, mais il faut que la marchandise soit bonne. L'ancien régime a, pendant trois siècles, trompé l'Espagne sur ses vraies ressources : le nouveau doit lui dire la vérité sur les causes réelles de sa misère. Pour l'Espagne, le vrai remède au mal, c'est de se connaître. C'est pour elle qu'a été dit le mot de Socrate.
Et puisque j'ai mis en présence l'ancien esprit et l'esprit nouveau, l'Espagne de l'absolutisme et celle de la liberté, permettez-moi un souvenir par lequel je veux terminer cette longue lettre. Un jour que je passais sur la route de Burgos à Lerma, je vis [horresco referens!) un vieux paysan, accroupi dans un champ de maïs, et qui se faisait rendre par un enfant, debout derrière lui et les deux mains dans ses cheveux blanchis, ce genre de service que les mères seules.
VOYAGES !i27
dans nos campagnes, rendent à leurs enfants en bas âge. L'enfant faisait son office avec une distraction visible. Derrière lui, une tour en maçonnerie s'élevait sur un monticule, et semblait agiter de grands bras noirs qui se dessinaient sur Tazur du ciel. C'était le télégraphe qui fait commimiquer Paris et Madrid par Bayonne, le lien visible de deux gouvernements libres, le silencieux intermédiaire de deux tribunes; et, tout en remplissant son devoir de fils. Tentant attachait ses yeux à la mystérieuse machine avec une sorte de curiosité inquiète , ardente et prophétique. Peut-être mon imagination , en ce moment bercée par le mouvement rapide d'une chaise de poste, fit-elle les frais de ce rapprochement; mais il me sembla voir en présence deux civilisations, deux époques, presque deux peuples différents : Tun représenté par ce vieillard indolent, sale et absolu; l'autre, qui avait pour symbole cet adolescent à l'œil vif, au front pur, au teint faiive et ardent, et qui, attaché à cette besogne honteuse comme à une glèbe servile, de son regard d'enfant semblait entrevoir et respirer Tavenir.
Le vieillard, monsieur, c'était l'Espagne absolutiste, intolérante et routinière; l'entant, c'était l'Espagne nouvelle!