‹ Voyages et voyageurs, 18371854Chapitre 10 sur 13 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

(tOTAOK DikNS L'INDB ANOLAIIS)

jQin 1884.

Le 26 août 1828> la corvette de Sa Majesté^ la Zélée, appareilla de Brest, en destination pour le Bengale^ ayant à bord H. de Meday, nommé gouverneur de Pondichéry» et Victor Jacquemont, jeune naturaliste français, envoyé par le gouvernement pour entreprendre un voyage scientifique dans les Grandes-Indes.

Noui laisserons voguer la Zélée, cap au sud et vent arrière, sans raccompagner dans le uiurs de sa longue navigation ; car la Zélée est un fort respectable bâtiment, très-sûr et trèssolide, mais lourd niai cheur, et nous perdrions bien du temps à la suivre. Nous n'avons mol à dire non plus de l'équipage, tous excellents marins qui savent parfaitement prendre la hauteur du soleil à midi; mesurer Ja distance de cet astre à la luue^ calculer méthodiquement leur point sur le chroao- * mètre, mais qui, pour le moment, ne nous apprendraient pas

Uigmzeu by CjOO^Ic

9atxe chose» si ce n'est peut-être à chanter des chansons de Béranger du matm au soir.

n 7 a un des passage» de la Zéléê que cette musique n'amuse pas : c'est Victor Jacquemont. Victor Jacquemont consacre à ses livres, à ses cahien, tout le temps qu'il ne passe pas à phi4osopher sur le pont avec M. de Meslay, le seul philosophe du bord après lui. Jacquemont travaille, écrit, compulse^ dessine, travaille sans relftchoi « mais, dit-il, je ne sais pas le faire bien sur le pouce, comme les maçons déjeunent. Un peu de tranquillité m'est nécessaire, Bérangcrpeut compter sur douze bdUes de plomb dans la tête, si, a mon retour en France, on avait la fantaisie de faire de moi un Bey netto. Figurez-vous qu ils sont ici une cinquantaine au moins, officiers ou soldats, qui, du matin au soir, chantent à la fois, chacun dans le ton qui lui plaît et sans y derriLiirer fidèle, ce que nous autres libéraux nous appelons les odes de ce grand poète. Cet abominable charivari dont Béranger fournit la matière pt emière, me le fait prendre en horreur. )» A part cette grande colère contre Béranger, Victor Jacquemont est un marin très-inoffénsif et très-commode, du moins pour ses correspondants; il leur fait grâce de toute poésie descriptive, à propos de la mer, de la lune et des étoiles; car la mer Tennuie; il est sans passion, sans poésie, sans illusions devant ce spectacle étemel d'un horizon monotone qui chaque jour recule sans se renouveler. Mais en revanche, toutes ses lettres datées de la ZéUe sont remplies d'observations positives, d'ingénieux récits, de réflexions neuves et piquantes sur tous les pays où le bâtiment relâche, Sainte-Croix de Téncrifle, le Brésil, le Cap, l'île 13ourl)nii ; Jacquemont visite ces contrées en courant, et il en parle avec savoir et profondeur ^

Nous arrivons dans linde. La Zélée vientde mouiller devant le fort William de Calcutta; c'est le 5 mai 1829, huit mois après son départ de Brest. Victor Jacquemont, habillé de noir de la tête aux pieds, et dans la plus grande tenue, saute sur le rivage, se jette dans un palanquin avec un énorme paquet de

^ Correspondance de Victor Jdcqxumvfit avec sa famUle et plusieurs de ses amis pendant wa séjour du» l'Inde. (1 vol. ia-a«. Paris, lait.)

VOYAGEUfUS 16S

letUes iôconuxiaadation, crie aux foti&m : Pinam sahèbka gkmrmét Et le voUà parti pour b inaîion de M. Peaivon» avocat général, par laquelle il commenoe la cercle de ses visitât» aux qolaUes Anglais de Calcutta^

Il nous Daut eonnaitre mainlenaat avec pUis de détails ee jeune Français ainsi jeté par un vaisseau du nA sur une terre étrangère, à quelque mille lieues de son pays, seul^ absolument seul, avec tant de dangers^ tant d'ayentures, tant de mi^ sères en perspective ; il nous faut le connaître tel qu'il est; car nous avons bien peui- qu'avec son habit noir, ses deux écus de liaute solde et son bagage épistokire, il ne soit médiocre^ meiit recommandé auprès des nobles leprésèniauts de la royale compagnie, s'il ne paye prodigieusement de sa personne, s'il n'a du cœur, de 1 e<[)i it, beaucoup de bonne humeur, beaucoup de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, Tindépendance de l'àme et du caractère. Fort Ueu» reusement Victor Jacquemont a tout cela.

Victor Jacquemont était un de ces jeunes homaies nés avec le siècle, qui n'avaient connu de TEmpire que sa gloire militaire pour ravoir mainte fois gfttée en vers latins au coUége; que la RestauratiOB^ un instant Ubdrale, avait oisuite conK primés quand ils aviuent voulu prendre leur essor, et quis'é* talent franchement associés à toutes les espérances de progrès qu'avait inspirées Kavénement du ministère Martignac. Passionné pour l'étude, avide d'émotions scientifiques, impatient de trouver une carrière à l'incroyable activité de son esprit; mais obscur, sans autres antécédents que qm Iques essais de critique et des voyages de recherches géologiques en France, en Suissf et en Amérique, où de cruels chagrins l'avaient quelque temps exilé ; sans autre fortune qu'une instruction immense, Victor Jacquemont avait acxepté avec enthousiasme la mission que lui avait coniiée le Cîonservatoire du musée d'histoire naturelle ; et il avait compris que sa destinée, en le conduisant aux Indes pour y faire collection de couches ce» quUlièrse et d'animaux rares, le chargeait aussi d'y représenter la Firance, et particulièrement cette génération si as^ dente à laquelle il appartenait. Ce qu'en appdaitalorsla jeune France (ce mot, Dieu merci, n'était pas tomhé dans le mo-

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nopole des coteries littéraires), toute cette jeunesse mimeiit studieuse, vraiment sérieuse, qui se pressait autour de la chaire illustrée par M. Villeniainet par IL Cousin, qui assiégeait le laboratoire de M. Thénard et l'amphithéâtre de M. Guvier ; qui se passionnait pour Talma, pour madame Pasta, jusqu'aux larmes; cette jeunesse si enthousiaste et si patiente, à qui le dernier siècle avait légué le scepticisme religieux et la philantln opie cosmopolite ; <]ui, chemin faisant et grâce aui écrits des grands publicistis et des grands orateurs de cette époque, M. Guizot, M. de Broglie, Roycr-Collard, se recomposait une morale; qui avait ses sages pour la délibération, ses guides pour la marche, ses héros pour le combat; que rcxpénence gagnait chaque jour, tandis que Tesprit de réaction précipitait de plus en plus les conseils du roi Charles X; cette jeunesse, dont Tinfortuné Georges Farcy est le type au 29 juillet, Victor Jacquemont fut pendant trois ans son véritable représentant, son plâiipotentiaire habile et iidèle ma Grandes-Indes* Suivons-le maintenant.

La première découverte que fit Victor Jacquemont après avoir parcouru pendant quelques jours les salons anglais de Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de sa mille francs il était effroyablement pauvre. En effet, qu'allait-il faire aux

Grandes-Indes ? Voyager. Or, k quel prix voyage-t-on dans les Indes? Telle lut la preiincre question que notre jeune compatriote se posa ; voici ce qu'il apprit : uu capitaine d'infanterie anglaise ne se met pas en route sans être accompagné de vingt-cinq domestiques pour le moiiis, savoir : un pour sa pipe, un pour sa chaisè percée, sept ou huit pour planter sa tente, trois ou quatre pour sa cuisine ; plus un relais continuel de douze hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros s'étend lorsqu'il est las d'aller à cheval. Un collecteur anglais en tournée emmène sa femme, sou enfant. 11 a un éléphant, huit chariots pour les bagages, deux cabriolets, un char pour Tenfont, six chevaux de selle et de voiture, et, pour le transporter d'un hungalow (auberge officielle où il y a les quatre murs) à l'autre, soixante à quatre-vingts porteurs, hidépcudamment d'une soixantaine de domestiques de

sa maison. 11 fait truis t(»ilettes par jour, déjeune, tiffine, dîne, et le soir prend son Ihë comme à Calcutta, sans en rien rabattre ; cristaux, porcelaines sont dépaquetés, empaquetés du matm au soir^ argenterie brillante^ linge blanc» tout le reste à proportion.

Ce train de vie coûte cher» et pourtant un Anglais ijui se respecte ne peut voyager à moins de frais. Mais « la vieille dame » (c'est la Compagnie anglaise» dans le langage des Indiens) a généreusement pourvu à ces dépenses. Un capitaine anglais a trente mille francs de traitement ; le surintendant du jardin botanique en a quatre-vingt mille ; un collecteur en a cent mille, sans compter les profits ; le ehie [-justice, deux cent mille ; l'avocat général, le respectable M. Pearson, de quatre à cinq cent mille; le gouverneur de l'Inde a plus d'uii niiUion. Lord Willi im Bentinck voyage avec trois cents éléphants, tvf^ize cents chameaux, huit cents chars à bœufs; et deux i e^iments, Tun d'infanterie» l'autre de cavalerie» lui servent d'escorte.

Victor Jacquemont fut très-émerveillé de tant de magniticence ; puis il calcula ce qu'il lui en coûterait pour voyager comme le moins magnifique de ces seigneurs; mais» s'apercevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses moyens» il résolut de solliciter du gouvernement français le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires, et d'atr tendre à Calcutta relTet de cette demande, que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés. 11 attendit, il attendit longtemps !•••

Le récit de son séjour à Calcutta pendant cette longue attente est l'histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont aucun voyageur ait jamais tait mention ; et c'est ici que nous allons commencer à nous admirer, toute inodeslie à part, dans les prodiges de cet esprit français dont Victor Jacquemont est, comme nous l'avons dit, un modèle si achevé, un représentant si fidèle. Le premier miracle qu'opéra l'esprit français de Victor Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais aimables. « Que ma fortune est bizarre avec les Anglais 1 écrit-il (à mademoiselle de Saint-Paul)* Ces hommes qui paraissent si impassibles et qui» entre eux» demeurent touyours si froids» mon

eux^ et pour la première fois dé leur rie. » Bu effets Jacque- 1 mont est admis, recherétÊé, carcssë, dtttis les phis grandes I

maisons de Calcutta : on l invitc chez le gotivêrneot, îl loge 1 chez le giuiid juge; il passe des mois entiers chez l'avocat ge- 1 néral; îl est Tami, le commensal, le confident du commandant de VRvmée; on le demande partout, et partout il rencontre ce ]uxe tovit nouveau de bienveillance britannique; partout sa gaieté spirituelle, sa noble franchise, lui ouvrent le cœur de | ses hdtes. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs Ittbitades : à table, tandis que les Anglais s'abstiennent reli- [ gteosement de tout mélange d'eau avec les vins les plus reeherchds d'Espagfte et de Portugal, il ne boit, lui, que de | Keau sw^rëe ; les Anglais font trois repas par jour, {I déjeune aree &a thé et dine avec du riz. Le dimanche. Jour d'obser- | Tance ascétique, il s'en tient joner très-déterminément aux . échecs avec sir Charles Gray, le cJiief -justice, qui n'oserait . une paieille ënormitd avec d'autres. 11 dort la nuit, ce qui j n*est pas, comme on sait, une habitude anglaise, surtout dans | l'Inde; il se lève au petit jour, quand les Anglais se couchent; \ il fait une guerre à mort aux plates conversations de leurs interminables dîners, les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, m leur administration, sur leurs revenus, sur leur marine; et, malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en est pas moins l'enfant chéri de toute cette société de sensuatistes anglais. « Toute leur glace, dit un ingénieux biographe, vient se fondre à son ardente senaibl- Hté. D On l'héberge, on te voiture; il a maison de ville et maison de plaisance, tout tin musée pour kd seid ; il entre, il sort à tout propos. « J'ai fait révolution chez eux, dit-il, y întroduisauL l'usage des visites à toute avcntm e, le soir, après dîner, à l'efTet de causer, etc. » C'est donc la causerie française importée aux Indes, la causerie selon le cœur et selon Fesprit, sceptique, enthousiaste, enjouée, sévère, mobile, universelle; cette inimitable causerie des salons parisiens, avec tout son charme, tout sou abandon, toute sa liberté. Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta i c'est par cette liberté même, c'est en portant sa pauvretd avec cetle noble

VOYAGEURS tffi

iiRlépendftaee^ e'est en Thonorant par oti st grand esprit et on fti hm oOBOi, que Victor Jacqaemont parvint à plaire à 866 noMeft liôte9> et à m eondlier cette bienteillaiice dâicate el cette haute estime qui tie le flattait si frart goepamqu'ètle rcJatlliBrait éut le nom fratiçahi

Cependant le temps s'écoulait dans ce doux eûùsmme; les supj)léments dernaiidés n'arrivaient pas. Jacqueiiwnt, hUfiÉlx iië d'atteii-îre si longtemps l'aumône législative, résolut enfin de partir. Avec 1rs économies qu'il avait apportées de France et ses épargnes depuis six uiuis, il se trouvait, comme il le dit, à la tête de douze mille franc?, et il ne lui en fallait pas davantage pour voyager un peu moins bien qu'un sous-lieute* nant de l'armée anglaise. U se mit en route.

Noi» ailiAM le Mne yÊsqa'h la premicfc étape ; car de ce fbiBÊt fl ift deu i BUt B008 mmnes dans hnde. Tout à Theuie nond èbiMM encore eu Europe $ €alcûlta> c'est une tllle anglaise. Itehiteiiant, iioUk AUons ycAt des Indiens, des indiennes; nous . jpoumns juger d'un 'n)fage indien.

iacquenîont voyage à cheral, suivi de SOU serticej de ses bagages et de ses chariolb traînés par des bœufs. H est enveloppé d'une grande robe de chambre de nankin, avec une grosse étoffe de soie bien chaude pour ceinture ; le tout sur- ^ monté de <!a fipfnre pâle, éclairée par des lunettes et coiffée d'uji énorme chapeau de paille couvert de taffetas non". Cet ,4C^trement t'ait de notre savant compatriote un objet de emijbsité tïès-vive pour les naturels du pays; lesquels, en toute r^ôontre, lui rendent avec usure Taiiention indiscrète et giiîâqùe peu niaise que nous accordons à leurs pareils dans les ruesjtle nos tilles d'Europe. Jacquemont chevauche^ en tête de sa caravane, avec deux pistolets de calibre dans ses fontes ; mais, ce qui est un grand Scandale pour les Anglais, il ne porte ni fouet ni éperons ; car son cheval, impatient de revoir les cimes de l'Himalaya, d'oii il est venu, lui fait mille tours pendables, et Jacquemont n'a pendant qucl»iue temps d'autre souci que de se maintenir en bonne intelligence avec lui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre six domestiques, dont trois pour le cheval; le premier rétrille, le second lui coupe de i'herbe, le troisième lui apporte à

boire. Viennent ensuite le grand maître de la garde-robe, préposé à la garde des bagages, le maître d'hôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquomont trouve une table), et enfin le laveui il assiettes (JacquenKjni a deux assiettes). Chacun de ces domestiques e?t armé ; les deux premiers, ceux du cheval, courent à côté de leur maître, la carabine au poing, quand il lui plait de galoper ; et ils loat avec lui^ en suivant toutes ses allures^ de six à sept lieues par jour. Le soir, tons ces pauvres diables sonpent comme ils peuvent, puis se couchent autour de la tente de leur seigneur, et dormeqjt habituellement d'un profond sommeil, pendant que d'honnêtes Si^ pahis font sentinelle à la porte.

C'est une vieille coutume indienne, entretenue par le laisser-aller de Topulence anglaise, qui a réglé, ainsi que nous • venons de le vdr, le service des hommes à gages. Chacun a sa charge, travaîUe le moins possible, est paresseux, stupide cl menteur, et refuse très-décidément tout service qui n'est pas dans son emploi. Ainsi, le cheval mourrait de faim sans le fjasayara (coupeur d'herbes), ou de soif sans le beetcheti (porteur d'eau). Les deux assietles de Jacquemont risqueraient fort de n être jamais lavées sans Tutile serviteur qui est revèf u de cette charge; ainsi des autres. Ce respect pour la spécialité du service fait partie des privilèges de la nation indienne ; et il ne serait pas prudent d'y manquer. Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque temps il se tient dans la règle avec toute rigueur. Mais un matin il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi ses gens; il appelle le beelcheti, lui ordonne de déposer son outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un tailliS voisin, avec un herbier sous le br& : « Non pas, dit Tlndien, ce n'est pas mon affaire ; i» et il prononce ces paroles d*un ton très-suffisant. «Alors, écrit Jacquemont, je n*hésitai pas à lui allonger sur-le-champ un grand coup de pied dans le derrière. y> Ce coup de pied dans le derrière iit à lui seul une révolution. La domesticité indienne capitula; le porteur d'eau mit bas son outre, apprit à sécher des plantes entre deux feuilles de papier ; et quant à Jacquemont , cette grande manière d'imposer le respect à des domestiques lui ccmcilia tout d'un coup , et au delà de

V0Yâ6£URS

tout ce qu'on pourrait croire > la considération des Indiens.

Notre intention^ comme on le pense bien, n'est pas de suivre Victor Jacquemont dans son voyage de sept cents lieues à travers Tlndoustan, non plus que dans son pénible et aventureux pèlerinage de l'Himalaya, véritable entreprise que conçoit le génie scientiflque, que dirige le bon sens, que soutient la patience, que le courage exécute et mène à terme. Signaler au lecteur les mille incidents, les infinies variétés de cette vie nomade où chaque pas est un progrès, une dëcouverte> où la plus spirituelle originalité se mêle à la plus austère constance, ce serait le priver du plaisir de les recliercher l(ii-même^ et dénaturer cette intéressante histoire en voulant Fabréger. Notre tâche, à nous, c'est de suivre à la trace toutes les manifestations de l'esprit français dans ce voyage que Victor Jacquemont lui fait entreprendre aux Indes, et elle dé* ^ passe encore de beaucoup (tant ces deux volumes sont rem- * plis) l'espace que nous pouvons lui donner. Nous laisserons donc notre infatigable compatriote cheminer lentement, entête de sa caravane, flanquée de droite et de gauche pai une imperturbable escorte de Sipahis en habit rouge, faire ses deux repas matin et soir avec l'éternel pilau, descendre de cheval cinquante fois par jour pour étudier les plantes et les cailloux du chemin, doi mir la nuit sous une tente dont les vents déchaînés lui disputent bien souvent la possession; nous le laisserons traverser Bénarcs, la sainte ville, Mirzapoor, Cal- Ihiger, et tout ce pays de sel et de salpêtre, au sol sablonneux, à Talmosphère pulvérulente^ à la végéUtion rabougrie, qui 5*ëtend depuis Agra» le long des deux rives désertes de la lumma, jusqu'à Delhi^ la ville impériale; et nous nous arrêterons un moment dans cette magniûque résidence o£i notre voyageur se repose quelques jours et où de nouveaux hon* neurs l'attendent. Nous ne parlons plus de l'hospitalité anglaise; elle est prodigieuse, là comme ailleurs. Jacquemont habite une maison somptueuse, environnée de jardins superbes. Qu'il sorte en voiture, en palanquin, ou eur un éléphant, il est suivi par une brillante escorte de cavalerie. Mais il s'agit bien des Anglais! C'est le Grand Mogol lui-même, Tilluslre descendant de ïamerlan^ le respectable Chàh-Mohammed-

Acher-Rhazi-Badchâh qui veut recevoir dans son palais impérial de Delhi notre modeste compatriote. Ce fut dans le voyage de lacquemont une mémorable circonstance..*

« Savez-vous ce qui a iaiUi m'amver ce matin? écrit Jacqoemont à son père. J'ai icanqaé d'être la lumière du monde, ou la sagem de i'ÉUU, ou Cmnemeni du payé; noais heureusement que f en ai été quitte pour la peur. Vous allez rire* Le Grand Mogol, auquel le résident anglais avait adressé une pétition pour me présenter à Sa Majesté, tint graeieusenotent un durbar pour me recevoir.

» Conduit à l'audience par le résident avec une pompe des plus passables, un régiment d'inlaiiterie, une forte escuite de cavalerie^ une armée de doiueàti([ues, d'il i lissiers, le tout terminé p'U' une troupe d'éléphants richement caparaçoniiés, le grand maître des cérémonies me proclama mislœur Mknwni sahed bahàdour, ce qui signiGe : M, Jacquemont, seigneur, victorieux à la guerre. Alors je présentai mes respects à rempereur, qui voulut bien me conférer un khélat ou vête- . ment d'honneur, lequel me fut endossé en grande cérémonie sous rinspection du premier ministre, et, affublé comme Taddéo en Kalmakan (si vous vous rappelez ritaliana in Algeri), je reparus à la cour. L'empereur alors, de ses impériales mains, attacha à mon chapeau (un chapeau gris), préalahlement déguisé en turban par son \izu, une couple d'ornements en pierreries. Je lins mon sérieux superhement devant celte farce impériale, attendu qu'il n'y avait point de glace dans la salle du trône, et que je ne voyais do !na mascarade que mes grandes jambes en pantalon noir sortant de dessous ma robe de chambre turque. L'empereur s'informa s'il y avait un roi en France, et si Ton y parlait anglais. Il n'avait jamais vu de Français, et parut faire infiniment d'attention à la burlesque figure qui résultait de mes cinq pieds huit pouces, sans beaucoup d'épaisseur, de mes grands cheveux, de mes lunettes et de mon ajustement oriental par-dessus mes habits

Digitizod by C<.jv.' .ic

YOTAGSOES

noirs. Apr^s une demi-heure, il leva sa cour, et je me retim processioanelieiueut avec le résident. Les tambours battinMii aux champs quand je passai devant les troupes aYAcma rohg de chambre de mousseline brodée. Que n'éUes*foi» là pour jouir de Totre postérité! »

Êdiappé aux honneurs du palais impérial de Pelbit Victor laoïuemeiil voulut courir le danger d*une cbim au tigre ; et il gui'^il dans les steppes désertes de Kithul de jeunes officiers anglais de la résidence, traînant après eux une armée d'hom*!' mes^ de chevaux et d éléphants, et tout un atlirail pioportionnel de comestibles, de drogues et de comforts de toute espèce. La chasse devait durer six semaines et coûter dix miii^ francs. Était-ce trop pour chasser des tigres? Mais Jacquemont ne vit pas un tigre. On eut beau battre le pays daos tous les sens, remuer tous les buissons, mettre sur les dents hommes et bêtes, et se désoler, lacqueroont et ses compa» gpons ne tuèrent que quelques centaines de lièvres et de perdriXj comme ils auraient pu faire dans la plaine de Saint* Denis» Ainsi finit la chasse aux tigres*

Bientôt après, le \% avril 1830, Jacquemont pénétra dans rintérieur de l'Himalaya, avec une suite de près de cinquante personnes, tant domestiques que porteurs et soldats d'escorte. Et c'est aluri» que coaiiiieuce pour lui cette iuiij^^ue série de fatigues, de privai ions et de misères qu'il suppoi ta pendant plus de cinq mois avec une constance si admiralilc. nu'on ouvre sa correspondance, si l'on veut se faire uue idéfi de ses souffrances et de son courage; mais nous, coinuieiit les peindre? 11 souffre de la faim, de la soif; il est assailli de violentes tempêtes, inconnues sous le ciel d'Europe : il a de longues nuits, glacées, sans sommeil; ses gens se révoltent, et il est seul pour les réduire à l'obéissance ; U y parvient, grâce à son énergie et à la solidité de son bâton. Une nui^ sous les cimes neigeuses de Kidar-Kanta, dans une foiét élevée à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, il est saisi de douleurs d'entrailles si atroces qu'il en a le délire. La froid le torture. Pour échapper à ce supplice, il est obligé de se déguiser de la tète au.v piods. « Je ressemble à un ours blanc, écrit-il, enveloppé dans de grandes couveiluie;» de

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laine, la tête enfoncée dans plusieurs bonnets de soie, les jambes cachées dans de grosses guêtres^ et le visage orné de très-loDgues moustaches, ut

Mais pamii toutes ces épreuves^ sa constance n6 Tabandonne pas ; il poursuit son asam, ees collections se complètent^ la sphère de ses idées s'agrandit^ et son esprit semble s'éleyer comme ces montagnes qu'il gravit si péniblement. Chaque jour ajoute plusieurs souyemrs à son journal, plusieurs pages à sa correspondance qu'aucune adversité n'interrompt. Si parfois son àine est triste; c'est quand il songe à sa famille, à ses amis ; c'est quand il interroge autour de lui . cette sauvage solitude, sans y trouver un être sensible, un visage bienveillant, un écho qui sache répéter des mots aflectueux, un langage sympathique ! Alors il s'écrie : « Vivre seul ! être seul à sentir î Hélas! au souvenir que je garderai de ces lieux étranges^ pas un souvenir ami ne viendra s'associer pour me les rendre chers ! )) Mais cette mélancolie ne dure pas, d'autres pensées lui succèdent ; l'esprit fj'ançais^ la gaieté française, se font jour à travers tous ses regrets, comme un rayon de soleil Tient percer les brouillards de THimalaya ; etil toitj pour rassurer ses'amis, tandis que d'orageuses rafales menacent de déraciner sa tente et de renverser la table oh il s'appuie : « Dites que je suis dans un pays aussi salubre que T Europe, mangeant des pommes et du raisin^ buvaiiL du vin du clu ((^ui e^l deleblable), et enûn^

Saches, saches Que le» Tartar»

Ne soDt barbares Qtt*afec leurs eimemisl

C'est en ofTet chez les Tartares, dans le pays de Kanawer, sur les limites de la Chine^ que Jacquemont passa l'été de i830. Étant si près du Céleste Empire, il ne put résister au désir de le visiter; et par un beau matin, sans autre passeport que cinquante montagnards bien armés, il franchit la frontière. Il avait à traverser tantôt d'interminables déserts, tantôt des populations hostiles; puis il fallait gravir des mon* tagnes plus hautes que hi mer de dix-huit mille pieds, et

jusqu'alors inaccessibles. Le seul M. Moorcroft avait pénétré dans cette partie du Thibet, et quoiqu'il eût emprunfé le déguisement d'un fakir, il avait péri victime de son zèle, empoisonné, dit-on, par Tombrageuse police de l'empereur. Jacquemont le prit de bien plus haut avec Sa Majesté chinoise, et fut aussi plus heur^x. Ayant mis U pied sur le sol thibétain, et trouvant sur son passage le fort de Bekar qui faisait mine de rarréterj il ordonna à ses gens de se former en colonne serrée^ et s'avança très-résolûmenl à leur tête. ArriTe le commandant du fort^ qui se plaint de cette Tiolation du territoire de Sa Majesté; mais comme il approchait beaucoup trop près de Jacquemont sans mettre pied à terre^ l'impertinent î notre digne compatriote se sentit tellement blessé de ce manque de respect, que, transporté de colère, il ?aisiL le drôle par sa longue queue tressée, et le précipita à bas de son cheval. Cette façon de parlenientei eut plein succès. La garnison chinoise se rangea tout aussitôt pour laisser passer le Fimncis sâheb avec sa troupe, et les portes de Bekar (si Bekar a des portes) s'ouvriieot respectueusement devant lui.

Jacquemont, avant de quitter le territoire chinois, eut encore à livrer deux ou trois grandes batailles comme celle de Bekar. Mais toujours sa présence d'esprit, sa décision silencieuse et froide^ ou violente et impétueuse^ selon leirent qui soufflait dans le désert^ le tirèrent d'embarras. Quand il ne réussit pas à frapper de stupeur ses ennemis^ il les culbute et 11 passe. Il fit tant, qu'après avoir visité avec une patience de savant tous les lieux qu'il désirait voir; et après avoir été reconnaître la source du Sutledge et celle de Tlndus^ sur les bords du lac célcbreMansarower, après avoir ajouté à ses cdleclions une quanlilé considérable de plantes nouvelles et de débris organiijues, étudié péologiquementun espace immense, à une hauteur à peine croyahle, et conduit toute cette expédition, moitié militaire, moitié scientUique, a!^^('z rapidement pour que l'empereur, auquel il était venu faire si lestement la guerre, n'eut pas le temps d'user de représailles, il quitta le Thibet, repassa la frontière, chargé de dépouilles opimes^ et redescendit dans les plaines de Tindoustan.

V0TAOBUB8

11 suivait la route de Deilii. Un soir, à Shauriinpoor, sur la On de novembre 1830, el jiai iia belle nuit, coin me il venait de se coucher et de s'endormir, après une journée d'études et de fatigue^ le galop d'un cheval le réveilla. Sa tente s'ouvrit^ un homme.y entra précipitamment. C'était \m mMsager apportant une gasaite de Calcutta^ imprimée daos uaa forme îpacooutumée, avec ce titre ; Thê nêw Frêneh rwor

Une réTolution en France! Jacquemont se jeta sur le pré* t cieux bulletin, le dévora des yeux... Oui, c'était bien une ré» yoluUon! commencée le 27 juiUet, consommée le 29! La

réaction vaincue, la loi maîtresse, Tordre dans Paris, un ordre admirable sous la prolection des baïonnetteb de l'insurrection vicloiieuse!... Telle était la nouvelle qui était venue réveiller Jaci^uemont; il ne se rendormit pas> mais il

crut rèvor.

Et qu'on nous permette de demander ici à beaucoup d'honnêtes témoins de cette grande révolution, qui Tavaient vu faire sous leurs yeux, qui avaient entendu gronder le canon et mugir le peuple soulevé, si, le lendemain de leur victoire» Us se croyaient beaucoup phis éveillés que Victor Jacquemont. Il faut bien Tavouer : Paris vainqueur fut comme étourdi de la chute du trdne qu il renversait. Mais la révolutiou de Juillet fut sauvée par sa soudaineté même; cette merveilleuse audace qui s'était si promptement mise au service d'une si bonne cuuse^ lit sa force contre ceux qui n'étaient pas enclins à respecter son principe. Pendant que les rois absolus se frottaient les yeux, et, comme Jacquemont, croyaient rêver, la révolution de Juillet s'établit; elle prit racine.

Jacquemont passa la nuit dans ces rêveries et dans cette extase ; puis, le matin, ii s'endormit, a sans crainte, écri« vait-il, d'être réveUlé par de nouveaux coups de fusil ; » réflexion jetée négligemment dans son récit, et pourtant profonde ; car elle prouve que, du fond de Tindoustan, son bon sens avait jugé de la puissance irrésistible et de Taveoir pacifique de notre révolution.

C'est ce pariki t bon sens de Victor Jacquemont qui le rai* daîl éminemment propre à représenter la France et la jeu-»

nessè française dans Tlnde, au temps de cette mémorable circonstance dont nous parlons. La position était délicate. En effet, Jacquemont vit bien auv empressements de la foule, aux félicitations qui l'accueillirent, et surtout à Tattentioii grave et respectueuse dont il devint l'objet de la part de ses hôtes la Grande-Bretagne, que la révolution de JuUlel ravait grandi de plusieui s piedi^ et que toute rimportaoea politiqui de ce prodigieux événement se résumait en quelque sorte dans sa personne : a Je défie H. de la Fayette luinnèm^ écrit-il à son père» d'avoir donné en un jour plus de poignées demain, »

Jacquemont en conçut un légitime orgueil ; mais en même

temps il eut le bon esprit de comprendre que l'i iithoubiasme, assurément très-rc<il, de ses lu îles [luiir la nom elle révolution, couvrait je ne sais quelle anxit'U' tout diiglaise qui avait be» soin d'être calmée. L'occasion s en dlTi it bientôt; les Anglais la firent naître. Victor Jacqueiiumt élait arrivé à Meerut, la plus grande station militaire de la Compagnie dans l'Inde. Les Anglais lui donnèrent une fête. En Angleterre toute fête est un banquet, tout banquet une réunion politique, toute table où Ton dine une tribune aux harangues. Jacquemont savait tout cela de longue date ; il n'en accepta pas moins avec coo^ fiance le dîner qu'on lui offrait, et auquel avaient été invités^ en nombre considérable^ les officiers civils et militaires de la résidence. Jamais séance plus diplomatique^ malgré la chaleur des protestations, ne cacha plus de difficultés et plus de pièges sous une joie plus expansive et plus bruyante ; car, il fiiut bien y songer, tous ces convives qui sont là réunis pour boire à b révolution de Juillet sont sujets de la Grande-Bretagne; et qnel est le ministre de la Grande-Bretagne? C'est lord Welliii^lon. El ce jeune homme qui va paiiei / Ccst un représent*Ant de l'éternelle rivale de 1 Angleterre, un enfant de la France, un ami de ceux qui ont reconquis la liberté de la France à coups de fusil.

C'était donc un curieux spectacle qu'une pareille fête, donnée à notre spirituel compatriote par cette foule d'Anglais impatients et inquiets de l'entendre, comme si de la bouche de ce jeune étranger^ si renommé dans i'Iade pour la maUi*

rité de son esprit, devait sortir quelque importante prophétie delà destinée de deux grands peuples. Qu'on se représente ensuite, comme un brillant accessoire de ce tableau, au fond, le ciel de llnde avec son azur éblouissant; d'un côté, les crêtes sourcilleuses et sombres de THimalaya, de l'autre Delhi, la ville impériale, avec ses toits dorés et ses pagodes étincélantes; au milieu une table immense, cbargée de bronzes, de cristaux, de magnifique argenterie; des mets exquis dans des porcelaines de la Chine, des vins de France dans les glaces du Thibet; tout autour, les offu iei s de la résidence, vêtus de leurs brillants uiiironues, avec des rubans tricolores à la boutonnière; aux quatre coins de la salle, les couleurs de la France flottant en noble pa\ oi>, coti fondues avec les drapeaux tant de lois cniiemis de la vieille Angleterre; ci sur ie premier plan, à la place d'h nneur, un jeune homme en simple frac : c'est Victor Jacquemont, le he'ros de la fête. Les santés, les vivdt, tombent sur lui de toutes parts; c'est une tempête de toasts successifii k Thonneur et à la prospérité de la France; le irin de Champagne coule par torrents, Tenthousiasme est à son comble...

Jacquemont se lève au milieu de ce tumulte étourdissant; quelle occasion pour faire un discours de propagande ! mais iacquemont ne donna pas dans le piège ; il fit on discours libéral et mesuré, tout brillant de métaphores locales qui n'excluaient pas le bon sens, préparé avec une adresse qui s'allîait à la dignité. Nous voudrions pouvoir citer tout en entier ce speech vraiment remarquable, le citer dans sa langue, avec tout ce luxe de phraséologie orientale, si éloigné de la manière habiluellement simple et précise de Jacquemont, mais qui empriiidiiit du climat, du lieu, de la circonslanee, un singuliei' éclat; nous voudrions reproduire tout i'etlet de ce curieux discours; mais il est lort long : c'est tout le progr iMinie de cette politique libérale et pacifique qu'a suivie la France depuis la révolution de Juillet, et qu'une sorte de divination révélait en ce moment à notre jeune compatriote. Voici du moins conunent l'orateur fmissail : nous citons la Torsion anglaise pour ceux qui veulent juger de sa facilité à improviser dans cette langue :

Digitizc!

« Gentlemen, believe me that those feeling:s which 1 have so feebly expressed to ^ou Ihrougb a foreîga language, but irhich Uve so warm in my heart, aie shared in by the immense majorily of tbc génération to wtiich 1 belong, and whic^ now assumes the poUtical power in my country* Believe me, that equally proud of british friendship^ equally convinced that the union of France and England, the leaders of niodom civilisatton, would prove a blessing to both, and countenance everywhere the gênerons eflbi*ts of liberty, and secure throughout Europe the steps of social improvements and promote human happinoss; believe me, gentlemen, that ail my counlrymeii svuuld rise ^viUi me and rapturously propose witii me the loabL 1 beg to oûer : France and England for the uorldH »

Ainsi parla Viclor Jacquemont. Il venait de prédire l'alliance anglaise, cette conbéqucnce Maiment grande de la révolution de Juillet^ dont nous doutions aloi*^, qui fait notre principale force aujourd'hui (1834). Il la prédisait du fond de riiidoustan, à quelque mille lieues du théâtre des événements^ et plus de trois ans avant que lord Paknerston eût fait entendre» dans le parlement anglais, ces paroles mcm<H rabies : « Les relations qui unissent la France et TAngleterre deviennent de jour en jour plus amicales. A mesure que les deux gouvernements se connaissent mieux^ ils s'apprécient

1 « Messieurs, ces sentiments que je vous ai si faiblement exprimés dans une langna étrangère» mais que mon cœur éprouve si vivement, croyes qu^ils sont partagés par l'immense majorité de la génération à laquelle j*appartiens» et qui vient de conquérir le pouvoir politique dans mon puys. Soyez persuadés que mes compatriotes, fiers comme moi de ramitié de TAnglelerrc, comme moi convaiocus que Tunion de la Fr ince et de la Grandc-nretagne, ces deux reines de la civilisalion moderne, sera pour nos deux pays une source «le prospénié, qu'elle encourag-era tous les généreux efl*or(s de la liberté, qu'elle l).\lera dans i mift' l'Kurbpe les progrès de 1 «udie social, et assurera le bonliciu- de l liuinauité; Croyez, messieurs, que tous mes conciloyeus se lèveraient comme moi^ s'uniraient ù mou enthousiasme pour soutenir le toast que je demande la permission de proposer : la Fr«Me tt l'ÀngMme ]Kmr k honhm du monde/ »

VOYÀGBUBS

davantage, et c'est pour moi, je l avuue, un véritable sujet d'orgiieil et de satistaction de songer que le? préjugés qui divisaient les deux pays sont presque entièrement effacés ^ »

Ainsi, le bon sens de Victor Jacquemont devançait les événements, et du premier coup frappait juste sur leurs résultats les plus cachés. Nous le demandons : qu'eût fait de inieuXi à sa place, le diplomate le plus consommé?

U n'eût fiût aucune prédiction^ de cniaie de se tromper..,

n est de toute nécessité maintenant que eenx de nés lecteurs qui se trouvaient fort bien dans Hnde anglaise, et qui

suivaient avec intérêt les progrès de notre compatriote dans la bienveillance de ses botes, se décident A passer le Sutledge, c'est-à-dire à laisser derrière eux ces bonnes tables, ces brillantes réceptions et toute celte vie élégante dans laquelle éclatent la politesse et le génie de l'Europe, pour courir les aventures, dans un pnys inconim, à moitié barbare, sur la foi de la jeunesse et de l'audaee de Victor Jacquemont.

Le Sutiedge descend des hauteurs inaccessibles de l'Himalaya (inaccessibles, non pas à Victor Jacquemont), et coule de l'est à Touest dans un espace de près de trois cents lieues jusqu'à son embouchure dans lindus. L'immense delta formé au nord-est par la chaîne de l'Himalaya» au midi par le Sutledge» à Touest par le rapide courant de lindus» et dont la pointe est précisément le point de jonction de ces deux fleuTes» cTest le Punjaub {PerirJaJb, Penta-Potamis), qui reçoit son nom des cinq grands cours d'eau qui le traversent et le fertilisent. Le Punjaub est divisé en deux rcyauni s (|ui portent le nom de leurs capitales, Laliure et Cachemyi;, anciennes villes, auliefois riches, commerçantes et populeuses. Tune et l'autre situées au milieu d'ime vaste campagne, et séparées par deux chaînes successives de montagnes qu'on peut considérer comme deux degrés descendant du versant méridional de TUimalaya ; de

^ Séance du 15 mars 1884«

telle sorte que, tandis que llndus et le Sutledge, au sud, entourent tu ut le pays comme avec deux bras immenses, THitnalaya semble compléter au nord le magnifique encadrement de cette contrée.

Au delà du Sutledge, je voudrais vous montrer un peuple ; mais il y a là je ne sais combien de peuples qui diffèrent par les mosuis^ par la religion^ par le costQine> les uns vivant des aotreSy les uns cruels et sauvages, les autres abâtardis, corrompus. Ce sont les Mogols^ premiers conquérants de ces belles provinces; les Afghans, qui ont dépossédé les Mogols| les S^kes, qui ont chassé les Afghans. Les Sykes gouvernent, rendent la justice, font la police et la guerre, vont en recette le sabre au côté, le pistolet au poing; le reste de la population obéit, si elle habite la plaine, ou végète, rebelle et misérable, dans la montagne. C'est ensuite une confusion de sectes religieuses à délier toule analyse. Il y a des nialioinétans en extase devant un cheveu, qu'ils appellent iSon Excellencf le poil de la barbe du Prophète; puis des brahunslu» et des liouddliistes à proportion* puis les akhalis, espèce de moines armés qui Vous détroussent sur les ciiemins, mendiants sacrés qui reçoivent Taumône du voyageur au bout de leur fusil. La population de Gachemyr se distingue dans cette foule par Téciat de son histoire et la renommée de son industrie, si chère à notre -vieille Europe. Comme chez toutes les natioûs dont la conquête et le pillage ont épuisé la sëve, ses mœurs sont douces, sa physionomie est triste. C'est comme une autre Italie : un peuple ingénieux, brillant, habitant une riche contrée, qui comptait une longue suite de rois et plusieurs siècles d'indépendance, qui avait rendu le monde entier tributaire de son industrie, succombant après de ciuelies guerres, ruiné par Taviditc de ses vainqueurs, cori ompu par leurs vict:s et s'en' dormant dans Tesdavage, comme pour en rendre le joug plus léger. « A Cachemyr, dit Jacquemont, il n'y a guère plus de chance de souper pour celui qui laboure, ûle ou rame tout le jour, que pour celui qui, en désespoir de cause, dort tout le jour à Tomhre d'un platane. » Au Cachemyr comme en Italie^ c'est donc à peu près la même cause qui condamne les peuples à dormir et ieb luià à veiller.

Ruojet-Singt le fameux roi de Lahore et de Cachemyr^ est> heureusement pour lui^ un roi très-éyeiUé; et il ne faut rien moins que son actîTité^ son génie entreprenant^ et les talents militaires de quelques-uns de nos compatriotes qui ont discipliné ses années^ pour maintenir dans -Fordre tant de populations si diverses, et donner une apparence d'unité à cette confusion. Je ne sais pourquoi un géographe d'un rare mérite^ M. Adrien Balbi, veut que Runjet-Sing soit mort en 1827; c'est une erreur. Runjet-Sing n'est pas mort; il vivait à l'époque du voyage de Jacquemont, et tout porte à croire qu'il vit encore (1834). Runjct-Sing n'est pas un roi trèslégitime; c'est un soldai heuieux. De simple gentilhomme de campagne devenu chef de bandes, de g ■iit'i al [lassé roi par la grâce de vinprt mille bandits intrépides et pillards, il est parvenu à soumettre à son joug toute la conlédération des princes sykes, jadis ses égaux, et une partie considérable de Fancien royaume de Caboul. Ceux qu'il n'a pu réduire encore lui payent tribut très-religieusement avec l'argent qu'ils volent aux voyageurs.

Runjet*Sing> même en Europe^ ne serait pas un homme ordinaire; au milieu de son peuple, c'est un grand homme. Pour Victor lacquemont, c'est tout simplement un original. Runjet-Sing a cinquante et un ans; il est de moyenne stature et porte une longue barbe blanche. Il est d'une santé chétive^ mais d'une grande vivacité d'esprit, met son âme en règle tous les ans une fois, en faisant un pèlerinage au saint temple de Gourou-Govind-Singh, à Unibrilsir; mais pour lui la dévotion n'est qu'un masque dont il ne fait pas al>us. Runjet-Sing est brave, rusé, gourmand, et d'une curiosité qui contraste singulièrem«^nt avec TapaLhie du caractère indien. 11 aime les drogues, et il en commande par centaines qu'il s'amuse à faire prendre à ses amis et à ses domestiques. 11 a pour les chevaux une passion véritablement furieuse; il a fait des guen^es meurtrières pour saisir chez un voisin un cheval qu'on lui refusait. 11 a un régiment de femmes, casernées dans un sérail, dressées à monter à cheval, et qui manœuvrent au soleil, jambe de çi, jambe de là, comme nos hussards. Voilà Hu^jei-Sing; dans le Punjaub, c'est un homme heureux, roi absolu, gé-

VOYAG£URS m

nëral habile^ exacteur effronté, ayant une armée de quarante mille hommes, un budget de cinquante millions, un cuisinier à répreure^ et les plus mauvaises mœurs du monde. Tel est le pays, peuple et roi, que va visiter Victor Jacquemont.

Deux circonstances lui procurèrent bon accueil. D'abord, il était Français, Runjet-Sing ainae passionnément les Français. C'est uu officier fi ançai-^, M. Allard^ qui commande ses armées. M. AUard est de plus un excellent receveur des finances. Voyez plutôt : « La mère d'une nichée de petits rsyalis (prince?) montagnards vient de mourir, écrit Jacquemont, en laissant neut lacs de roupies (deux millions deux cent cinquante mille francs) ; les enfants se battent pour rhéritage, et Runjet-Sing vient d'envoyer M, AUard sur les lieux, pour leur dler tout sujet de querelle, c'est-à-dire les neuf lacs. » Le compatriote d'un si habile financier est sûr d'une réception distinguée auprès du roi de Lahore; mais il a un autre titre à sa considération : Ronjet-Sing s'est mis en tète que Victor Jacquemont est un envoyé secieL de l'Angleterre. Or savozvous quelle est la gi ande préoccupation de Runjet-Sine: quand il ne fume pas le hoiika, sur le dos de son éléphant, en compagnie de quelque courtisane, au nez de son bon peuple de Lahore, ou qu'il ne court pas la campagne en quête de quelque aventure? L'unique pensée de Runjet-Sing, c'est que la Compagnie dos Indes doit^finir, tôt ou tard, par engloutir son royaume; et Runjet-Sing a bien raison* C'est ainsi que son royaume finira ^.

En effet, le Sutledge, qui borne l'empire anglo-indien du côté du Punjaub, est pour les Anglais une détestable ligne de défense militaire ; mais, en remontant l'Indos par la vapeur .depuis Bombay jusqu'à Deyra Ghazi-Khan, les bâtiments anglais feraient échec à toute armée russe venue de la Perse avec (les intentions hostiles, et (|ui oserait traverser l'Afghaïiistan. Il est donc du plus haut intérêt pour l Angielcrre d'assurer le cours de l'indus à sa navigation; et puur cela il lui faut de deux choses Tuue, ou se concilier le Punjaub ou lo

^ Ceci était écrit en iS34. On sait que la prédiction n'a pas tardé à 8 accomplir.

ISt VOYAGEURS

conquérir. Le conquérir est plus sûr, et je le lui conseille; car la civilisalion ei l'humanité n'ont qu'à gagner à celte con- ^4^le. Qu'elle attende seulement que Eanjet-Sing soit moi*t ; mais qu'elle ne s'y fie pa&!t « C'est un viûé coquin 1 » écrit quelque part Victor ^cquemoiat.

Toute la fi^itiqu^ de Rtt|]jet-SlQg se rëdkai^ dane» eu définitive h ceci : se déCèndse poutre une invasion anglaise. MaU Iç^ roi de Lahore es( au gouYerneur général de Vlude> le Pun* jaulii est 3^ VétaUiwment anglais (omme deux «tiUîons sterling sont à \lngt-cinq. La liste eitile de Runjet-Sing est donc la tri s liamble servante du gros buda^et de lord W. Bentinclc; il iaul qu'elle le caresse, qu'elle le tl ille, en attendant qu elle le trahisse. Aussi Victor JacquejuDnt fut très-luen reçu; i\unjet-Sing le prit pour un espion anglais.

il n'en était rie^. Dieu merci! Jacqueniont, à aucun titi-e, n'eût accepté une mis>i()n anglaise et secrète. Si fecqiicmont a Êait un discours politique à Meerut, c'est au grand jour, yai\s le savez^ et il n'avait reçu misiîion que de son zèle fia* triotique. Tout le redite du temps, 4Mia le Punjaub comme en Ctfine et ailleurs, il n'a été que l'envoyé du jardin dea Pian* t^ i)eaucoup plus occupé des intérêts de la science que dea querelles de la politique, et ne dressaut d'embûches ^'auK afumaux qui |içuveM entrer dans sés collections*

lacquemiwtt YQyageait donc pour k science^ ea dé^t dee apujpçons de Ruu|et-Singj[ Datais, bien qu'il ue eherebàl pa» les aventures, son voyage en fourmille : à chaque instant, l'aventure se présente et dispute le pas à la science, qui est bien souvent obligée de céder, ilcureusement Jacqueinont, qui rsL un grand savant, est aussi un hoinuie su{ érieur dan^j ravenlurc. J'en ai déjà cité quelques preuves; iix<m nulle part sa pi ésence (i'esprit ne se montre avec plus d'éclat que. sur cette mer de montaiifm. comme il Tappeile, qui sépare la province de Cacheniyr de celle de Lahore. Là, les épreuves sont de tous les jours. U y a des bandits qui vous rançonnent S^r iouteâ leâ^ |x>jg^es, de longs fusils à mèche qjkû vous couchent en joue au coin de tous les bois, des voix formidables qui vous crient : a^Oa ne panse paal » Jacquemont avait beau tirer de sa poche un firinan terrible de Ruiyet-Sin§» pav W-

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