‹ Voyages et voyageurs, 18371854Chapitre 5 sur 13 · S YO¥AG£S · texte numérisé non relu

S YO¥AG£S

nspomespas quitter les PjréDées sant aTOir Yisîté le Gif» qpê de Gftwnie. » Alon, 8i pressé que vous soyes^ U bonté mis prend et tous parlez.

On arrive ù (iavai nie ou plutùl à Saint-Sauveur par mille chemiDS coniinotii s que la civilisation a uuveiis dans la montagne. Si vous êtes à Bagnères de Higorre, coinine j'y étais, et que la saison ne vous permette pas de tenter le difticUe passage du Tourmalet, vous redescendez jusqu'à Lourdes. De là vous traversez dans toute sa longueur la vallée d'Argeles> bien plus belle et bien moins célèbre que celle de Gain* pan; vous grimpez sur les hauteurs de Saint-Savîn, d'où votve vue découvre trois villes et vingt-trois villages, semés dans rimmensilé de la plaioe. Depuis Pierrefitte, vous suives une corniche taillée sur le bord d'un précipice sans fond ; et après avoir vu le pont d'Enfer jeté sur rabîtne, et tous les vieui châteaux de Tordre de Malte perchés sur des amas de roches, et toutes ces délicieuses prairies, oasis de verdure, suspendues aux flancs des montagnes avec leurs troupeaux et leurs bergers, voiif^ arrivez à Saint-Sauveur par un cbenûn qui n'est plus teiiible qu'on souvenir.

Saint-Sauvenr ressemble à presque tous les établissements thermaux des Pyrénées : une longue l uo étroite et sombre, des maisons de marbre^ la montagne par-dessus, une cascade dans le fond ; — pendant quatre mois, af Auence de voyageurs, grand mouvement, table excellente, promenade le jour et jeu hinuit; tout le reste de l'année, le silence du désert; les propriétaires des maisons 8*en vont, les hôtels sont olos comme rarche de Noé pendant le déluge; seulement les ours sont dehors, seuls habitants de la haute montagne pendant Thiver. Saint-Sauveur est le dernier établissement thermal des Pyrénées du côté de l'Espagne. La renommée de ses eaux est toute moderne. Un jour, dans le dernier siècle, un évèque de Tarbes, exilé à Luz, construisit une petite chapelle fout près de ces sources, et y inscrivit ce verset : P'os haurùtis aqtiamde fontibus Snlvatoris. Saint-Sauveur doit à cette devise son nom, sa réputation et sa fortune.

En i 823, madame la duchesse d'Angoulôme visita Saint* Sauveur. Quelques années après, la duchesse de Becii y fit

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un voyage. La municipalité du temps érigea, on mémoire de ce double séjour, deux colonnes de marbre blanc d'an assez beau ii Mvail. Vint la révolution de Juillet qui gronda, voyant ces colon nos, et qui pout-étrc les eût démolies si M. le maire n'avait en riieuieuse idée d'y atlaelier une lanterne. Celte lanterne tut trcs-agréable aux habitants de Saint-Sauveur^ et mit tout le monde d'accord.

De Saint-Sauveur à Gavarnie^ il y a quatre lieues de montagnes à gravir et trois régions très-diverses à traverser. La première appartient encore à la nature cultivée; elle se termine au viUi^e et à la grotte de Gèdres. La seconde est ce qu'on nomme le Chaos. Dans la troisième, on commence ft apercevoir les neiges; la neige est sur toutes les cimes de la montagne^ au bout de tous les points de vue. Cette région est le dernier et le plus escarpé des trois immenses degrés par lesquels on monte à Gavarnie.

Nous partons, à six lieures du malin, bien empaquetés dans nn« manteaux, joyeux et chantant; le froid est vif, la brume e&t épaisse, le soleil se cache derrière la montagne.

Jusqu'à Gèdres, la route est facile ; elle court étourdiment le long du rocher; mais aux endroits dangereux, elle trouve une rampe qui l'arrête court et l'empêche de tomber de huit cents pieds de haut dans Tabime, comme ce jeune cavalier dont nos guides nous racontaient l'histoire. La rampe, il faut faYouer, 6te toute émotion, tout prestige à cette première partie du voyage. On n'a plus peur; c'est un grand ennui. 11 n'est plus possible de se rompre le cou au passage derâcbeUa; c'est un vrai malheur. Une jeune dame de notre caravane disait très-sérieusement, en voyant qu*eUe ne courait plus aucun risque sur la route de Gèdres : «Ah I les malheureux l ils nous ontgàlé leurs Pyrénées! »

Une société d'étrangers, pai lis le matin quelque temps après nous, et qui semblaient tenir à grand honneur de nous dépa:>ser, comme dans une cuncin rence de grande route, était le seul danger que nous eussions à craindre ; mais celui-là était du genre le plus prosaïque et le plus ennuyeux. Ces voyageurs lançaient leurs chevaux à bride abattue, traversaient nos rangs comme des Numides; et puis, s'arrétant à

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que peut subir encore la contrée que nous parcourons.

Au delà de Gcdres, c'est le Chaos. Plus d'arbres, plus de culture, plus de maisons sur les coteaux, plus de prairies veiw doyantes; nous entrons tout à coup dans le désert le. plua sauvage et le plus affreux. A cet ioslaat, mentieur» û irous aimiet les longues descriptions^ j'aurais beau jeu avee tous. Imaginez, en effet, sur une étendue de plus d'une Ueuei un éboulement immense de blocs de granit, des masses de dix mille pieds cubes (Hamond dit cent mille) entassées les unes sur les autres dans un désordre inexprimable, et comme si la main de Dieu lui-même eût secoué violemment le sol où elles reposent dans une coni'usiuii iiiinitîmoriale. Imaginez ensuite ce que doit être le chemin qu'il faut suivre au milieu de ces ruines convulsives, parmi ( os i ociies déchirées et tranchantes,» dans CCS cavernes suspendues, sous ces voûtes qui, suivant l'expression du chevalier Berlin (il y a un madrigal de Bortin sur Gavarnie), « de quelque côté qu'on les envisage, vous mcnacent... Mais quelle que soit l'horreur de ce spectacle^ c'est le moment de s'arrêter^ de s'isoler, si Von Teut en jouir. Ainsi ai-je fait. La caraTane continuait sa route, pressée d'arrlTer. Mol j'ai sauté sur un roc, et je me suis procuré pendant quelques instants le plaisir de me ^ir seul au milieu de oette immense scène de destruction, seul parmi ces formidables dé* combres qui doivent avoir été le champ de bataille des Titans contre le ciel : plaisir mêlé de tristesse, d'humiiilo, de jactance et d'ctîroi, le tout ensemble; car on pense vite à cette hauteur, les sentiments se succèdent avec rapidité ; et debout sur CCS masses inn»osante!î dont l'équilibre dure depuis des sièi les et peut être rompu en une seconde, on est tour à tour élira) é de la faiblesse de l'honune et de sou audace.

A la sortie du Chaos, la montagne se resserre, les défilés sont plus courts, les bassins plus étroits ; c'est la troisième période d'ascension vers les hauteurs de Gavarnie. Le drame se complique d'incidents et de difiicultés de toute espèce; TOUS touchez au dénoûment. En effet, à peine aves-*voQs dépassé la belle chute d'eau de Saousa, que déjà les glaces du Harboré se présentent à vos yeux, se détachant en créneaus aigentés sur la voûte azurée du deL Les guides pressent le

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pas, les chevaux s'animent; la caravane se rallie; on fait aitence, et le cœur bat bien fort dans toutes les poitrines $ car maintenant^ à chaque détour de la montagne^ la Tue peut changer; à chaque pas qu'on fait en avant semble réservée la surprise qu'on espàre,«. Mais enfin^ la montagne s'ouvre; une Tallée toute en pierre s'étend devant tos yeux; en face^ un amphithéâtre immense : c'est le Cirque de Gavamiel

Un mot d'abord sur la situation de Gavarnie au point de vue géographique. Gavarnie CbL ua mot complexe : il s'applique tour à loiu au \ iilage par lequel on débouche dans la vallée, au cirque qui la termine, à la cascade qui la couvre de sa |>ou?si('.f e d'argesit, et enfin au passage pratiqué au milieu des nei;4es de la niuniagtie. IMacé sur le haut de la crête longitudinale des Pyrénées qui forme la barrière entre ia France et TEspagne, le port ou passage de Gavarnie occupe à peu près le point central entre les deux extrémités de cette immense chaîne qui> d'un côté^ descend à l'Océan par une dégradation lente et successive ; de l'autre, après s'être sensiblement abaissée depuis la vallée d'Aran jusque dans l'Ariége» tout à coup se relève dans le Roussillon, se dresse avec le Ga-' nlgou jusqu'à une hauteur considérable^ et^ pressée par le voisinage de la Méditerranée^ semble sauter brusquement dans celte wqt plutôt qu'y descendre. Situé à peu près à égale distance de Bayonne et de Perpignan, parle sud Gavarnie regarde l'Espagne du haut dos tours du Marhorë; du côté du nord il domine toute la portion centrale des Pyrénées françaises, ayant à sa droite le mont Perdu, on face le \nc de liergons et Baréges ; à sa gauche le Vignetnale, le lac de Gaube^ et le délicieux plateau oil sont assis Saint-Sauveur et Gau« terets.

Descendons maintenant, et partons du village par lequel nous sommes entrés dans la vallée de Gavarnie.

Quand on a dépassé les trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau, on arrive à Tembranchement de éeui sentiers, dont l'un > à droite, conduit au poêsage pratiqué sur la crête de la montagne, tandis que Tautre suit la direction du monument qui s'élève à gauche. C'est là que le voyageur s'axi èlc iuujuui b et qu'il reçoit une preuuerc luipressioD.

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Or, voilà le spectacle qui se présente à sa \ ue : en face, un cirque naturel, formé par un mur «emi -circulaire qui a plus de douze cents pieds de hauteur et plus de dix mille en circonférence; sur le faite de ce mur^ ks gradins d'un amphithéâtre blanchi de neiges étemelles; au-dessus^ le Marhoié^ wte couronnement de roches verticales dressées comme les tours d'une forteresse ; à droite» la fameuse brèche que Roland, monté sur son cbCTal de bataille comme Bonaparte au mont Saint-Bernard, ouvrit de sa large épée; à gauche, le Gave béarnais, qTii se précipite dans l'enceinte d'une hauteur de douze ceul soixaiile-six pieds; sur loules les faces, des torrents qui ruissellent; au pied du cirque, le pont de Neige sous lequel mugit le torrent ; au-dessous du pont, une immense carrière de rochers confusément amoncelés. Et toute cette grande scène, dont je ne dessine que le trait pour éviter le reproche d'ampHtication, étinceiait pour nous sous les rayons du phisbeau jour; toutes les vives arêtes de la montagne, toutes ses sailiies, toutes ses harmonieuses lignes, se détachaient sur un ciel pur; et Tincroyable transparence de ia lumière prêtait une sorte de magie divine à tout ce tabfeaii, répandait je ne sais queUe sérénité sublime sur rimmortd monument :

largîor hic eampos selher et lamfaie veilit Pniporeo*

« Si j'étais encore au fond de l'Inde, s'écria mUord Butte, lorsqu'il fut pour ia première fois en face de cette vue imposante, et que je soupçonnasse Texistence de ce que je vois en ce inoiMcnt, je voudrais partir sur-le-champ pour en jouir et l'admirer l » Voilà un mot que j'estime et qui n'est pas trop anglais. Je vous demande pourtant la permission de vous expliquer^ monsieur, pourquoi je n'aurais pas dit ce mot-là» à la première vue du Cirque de Gavamie.

11 en est de Gavamie comme de toutes les choses vrahnent grandes et dont la grandeur n'est révélée que par Tétude» la Inflexion, et souvent même par la puissance du calcul. Je ne veux pas dire pour cela que rhomme ne doive admirer la

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nature que le compas à la main. À tout prendre^ les géomètres pourraient bien ne pas être d'aussi bons juges en cette ma* tière que les poètes. Néanmoins^ je me défie toujours un peu des enthousiasmes qui éclatent touL d'abord et a brûle-pourpoint en présence des grandes scènes de la nature. U me semble que la nature est comme Dieu lui-môme; il faut du temps et de la reflexion pour la bien coin prendre.

Je me rappelle que lorsque j'arrivai à Uome, à quelques pas de la porte du l'euple, je vis mon compagnon de voyage qu se tâtait le pouls avec une sorte de joie étrange. — Et qu'a- Tez^vous donc? lui dis-je. — l'ai la fièvre; mon pouls donne quatre-vingt-dix pulsations à la minute. Et vous? — Moi^lui répondis-je, il me semble que je suis à Tëtat normal* — En effety rentrée de Rome ne m'avait paru rien moins qu'lnn posante^ et j'attendis' Tenthonsiasme plusieurs jours; mais il vint.

Même impression quand j'eus dépassé la porte d'entrée de Saint-Pierre. La première vue me laissa froid. Mais en pénétrant plus avant, je vis que j'avais allai re à un monument admirable; je fus frappé de tant de grandeur jointe à une si merveilleuse harmonie, à une si étonnante légèreté dans les proportions; ces pilastres si élancés et si p^racielix étaient énormes, ces bénitiers étaient portés par des anges qui m'avaient paru des enfants et qui étaient des colosses; ces statues avaient cent coudées^ ces voûtes étaient dans le ciel; toute cette grandeur, ainsi étudiée, ainsi mesurée^ me subjuguait. .

Td est Teiiét que produit l'aspect de Gavamie. Vu à distanoej vous n*en aves que l'idée la plus Hausse et la plus imparfaite. Sa grandeur vous échappe. Vous pouvez vous croire à quelques pas d'un cirque bftti de main d'homme et sur un plan donné par un architecte du département. Mais avancez : le cirque vous semblait tout près de vous; eh bien! vous allez juger de sa grandeur par sa distance. U ne vous fallait, disiez-vous, qu'un quai'l d'heure de marclie du point de départ; voici une heure que vous marchez, et vous n'avez pas encore pénétré dans l'enceinte ; vous montez, vous montez toujours, vous traversez les bassins de plusieurs grands lacs ai^ourd'hui taris ; vous cheminez au milieu àcn roches aiguôSj

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SOUS un soleil ardent^ et^ à chaque pas que rtm faites^ le but que TOUS touchiez du doigt au départ semble s'éloigner daTantege et fuir devant vous. Cette déception vous irrite, l'ai vu

des voyageurs s'arrêter de fatigue et de dépit avant d'avoir franchi îa limite qui les séparait encore de renceintc, et tourner le dos à la montagne pcrlide qui les avait appelés de si loin et semblait se ] étirer à leur ap[>rocho. D'autres se couchaient sur le i l )( lier, les yeux fixés sur l'inaccessible barrière> et la contemplaient douloureusement avec le sentiment de leur petitesse et de leur impuissance. Nos intolérables concurrents de la route de Gèdres^ ces pourfendeurs de rochers qui avaient fiaiUi nous culbuter dans le Gave et qui étaient tout feu sur leurs chevaui^ n'avaient pas même essayé le voyage^ forcément pédestre, du grand cirqve* Ils s^éUilent arrêtés au village, et nous les y retrouvâmes «âublés» et dans cet état d'hébétement où jettent une fatigue récente et un grand appëtfl démesurément satisfait. Cependant, nous étions arrivés au terme de notre course. ISous touchions du pied le pont de Neige ; noua recevions sur nos fronts et sur nos iigitiits les perles que jette follement au vent du désert la gigantesque et capricieuse cascade ; nous nous ai rèl ions dans une émotion pieme de ravissement et de respect sous ces vieux murs scellëd par la main du temps à la frontière de deux empires; nous mesurions des yeux ces tours du Marboré qui dressent leurs créneaux de marbre jusqu'à une hauteur de dix mille pieds; en un mot> monsieur, car il faut finir, nous étions ravis d'enthousiasme, non cet enthousiasme fiictice qui est la monnaie courante des voyages, mais un bon et solide enthousiasme, conquis à fonce de (latience, et capable de résister à la chaileur, aux roches aiguës/à la fatigue, et même à la fahn. -

Et savez-vous l'idée qui nous vint quand nous nous trouvâmes ainsi réunis au milieu de cette formidable enceinte, tout près de ces places vides> au-dessous de ces gradins abandonnés depuis la création? L'idée nous vint de les remplir. C'était alTaire d'imagination; yii se mit en fiais. î/un convoquait un peuple. Vautre une armée, Chai lern iLine ou xNapi >liMin; celui-ci déchaînait dans l'immense bémicycic la dausc des uorti de iiolbein ^ celui-là y plaçait les assises du jugemeut

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dernier. Pour moi, j'aurais voulu y voir éclater un oiagc. Un orago si près du rit l, ce doit être un beau spectacle ! Ordinairement, on ne voit la tempête (jue dans un coin, sur une étendue bornée de toutes parts; on n'en jouit pas, on n'a qu'un fragment d'orage. 11 semble, au contraire, que le cirque de Gavaniie est assez vaste pour coutenir une tempête tout entière, qu'on y verrait se déployer dans toute sa grandeur et dans toute sa puissance, le crois vraiment, monsieur, que cette idée était la meilleure de toutes* Une tempête envoyée par DieUi c'est là le seul acteur qui soit de taille à jouer sur ce grand théâtre.

Rêvant ainsi, nous revenions au village de Gavamie...

Au village, on nous montra le cimetière, et, sous la terre fraîchement remtit e, la Unnhe de deux jeunes geiis morts de froid, le 2H auùt dernier, sur les hauteurs du Vignemale. On nous mon Ira Téglise du hameau, récemment détruite par un éboulement de la montagne; et, en un coin du sanctuaire en ruines, les têtes de douze templiers décapités dans ce désert, le jour même où les chants cessaienl à Paris sur le bûcher de Jacques Molay ; et tout près, sur un débris détaché du marbre^ le nom de celle qui fut Dauphine de France, gravé de sa main; et, dans un sentier solitaire, un pauvre prêtre catholique, triste et pleurant son église, en fiice dé cet autre temple aé* ndrable qui nous avait paru si plein de Dieu.*. A ce moment, une Jeune femme cueillaii quelques fleurs sauvages^ nées ftirtivement entre les décombres, et cachait dans son sein ces souvenirs ij*agiles et périssables d'une grande émotion et d'un grand spectacle.

1^1 je compris que tous ces contraster, cette puissance de création h coté de ces ruines, ( os cadavres sous l'abri de ces rochers indestruclililo?, ces {leurs d'un jour cueillies sur le • granit, étaient la grande leçon que donnent les hautes montagnes, quand on n'a le temps d'y étudiei* ni la géodésie, ni la géognosie, ni même la botaniqueé

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▲LGEA.

AfiiiiaiL

J'ai à rendre compte d'un excellent ouvrage sur l'Algérie mais je demande d'abord qu'on me laisse mettre une prëfoce à mon travail. J'ai séjourné deux mois à Alger; j'en ai rapporté bien des souvenirs^ et je suis heureux de pouvoir en publier quelques-uns aujourd'hui sous l'invocation d*un nom aussi justmnent honoré et aussi légitimement africain que celui de M. le général Létang. Je commence donc par mes réminiscences personnelles. J 'arriverai plus lard à son livre.

Quand on arrive à Alger par k mer, il est facile de se figurer, à la première vue, quelle pouvait être autrefois la physionomie de cette ville qui trois siècles durant, un repaire de pirates audacieux et impunis. Avant d aborder la cote, et à une certaine distance, rien ne parait changé dans son aqkect. La ville est fièrement assise sur une colline escarpée dont les degrés rapides soutiennent ses maisons sans toiture et sans fenêtres, comme autant de citadelles inaccessibles^ et elle semble de là tout à la fois observer et défier la mer qui lient se briser avec bruit sur les roches de ses rivages. Ainsi perché sur la montagne, au fond d*une immense baie dont la tranquillité souvent perfide attire les navigateurs entre deux riants promontuires^ qui semblent étendre leurs grands bras pour les protéger, Alger figure assez exactement un md de vautours sur un rocher. On dirait que la ville s'est retranchée là pour y guetter sa proie, la saisir et la dévorer, sans courir

1 Des moyens d*a8sum la âminati<m français m Algériê, par le ma<* réctial de camp baron Létang. Paris, 1S41.

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élle-mèiiie aucun risque; car elle domine la mer dana une

étendue considérable. Du côté de la terre, de hautes murailles et des lorteresses longlempâ invincibles la défendent. Adossée aux premiers mamelons de la montagne, T Atlas étend autour d'elle tout ensemble une ceinture brillante et une ligne de défense redoutable. Enfin un voit se dresser à gauche les crêtes aiguës du Jurjura qui détache sur 1 azuj du ciel son front couvert de neiges éternelles; limite imposante, muraille gigantesque, qu'on dirait élevée pour fermer l'Orient de ce côté et barrer la route aux firmans oppresseurs et aux envoyés aangumaires de Gonstantinople.

Telle était donc la physionomie extérieure de cette ville famenseï an temps où quelques corsaires intrépides r^naient • dans la Méditerranée par la terreur^ se disaient servir à Uoire par Michel Cervantes, et chasser les mouches par notre poète Regnard, bravaient la présence de Charles-Quint et les bombardes de Louis XIV, et levaient d'insolents tributs aur les rois et les républiques; et tel Alger se montre encore aujourd*hm quand on le découvre, de loin, à travers la fumée du paquebot qui vient d'entrer dans la rade. On pourrait se croire encore au temps de Kaïr-Eddin et de Barberousse. Mais» une fois à terre» le spectacle est bien différent

La mtr vous avait montré une ville mauresque; vous entres dans une ville française. C'est utie ville française qui vous reçoit, qui étend devant vous ses rues populeuses» qui vous ouvre ses bdtels» ses cafés» ses restaurants» ses boutiques étinoelantes : c'est elle qui vous béberge, qui vous babille» qui TOUS nourrit, 11 ne tient qu'à vous d y mener vie joyeuse et confortable comme à Bordeaux, à Marseille ou à Paris. Mais avancez ;voicL la colline qui vous montre ses premières assises toutes chargées de constructions étranges. Vous sortez de lu. ville française poui entier dans la ville mauresque. Ces deux villes ont chacune leur physionomie: 1 une Ogure l'Europe, l'autre rOricnt; — chacune leur destinée : Tune commence, Tautre tinit. Ici le berceau d'une colonie, là le dernier effort d'une civilisation qui s'éteint. L'une s'allonge et s'étend com* modémentsur la côte» l'autre rampe péniblement sur le flanc de la montagne; Tune est tout bruit» tout mouvement» toute

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brements successifs de FEspagne mauresque, dont la côte africaine avait été longtemps la vassale, et dont elle devint un jour le refuge. La conquête française a cliassé les Turcs; mais elle a ouvert les portes de la ville à une foule de tribus indigènes^ attirées par Tappât du gain autour de nos magasins, de DOS bazars et de nos vaisseaux, et qui, sous le nom de Biskeris^ se livrent le joui' aux travaux les plus rudes^ transportent les marchandises du port dans la viUe^ et le soir» enré^mentés, la médaille au col et le livret en poehe, four* nissent des auxiliaires aux patrouilles de sûreté qui parcourent ses rues étroites et son indéfinissable labyrinthe*

Ten passe, et des meilleurs.. « mais j'aurais beau multiplier les noms, délHX)uillerle chaos du passé, analyser subtilement les origines, faire passer les uns après les autres sous vos yeux tous les habitants de cette cité bizarre, il faut bien, tôt ou tard, que j'arrive à cette conclusion désolante, que de toutes les races qui fourmillent dans Tenceinte des murs d'Aller, la nôtre, celle des Européens, est incomparablement la plus chétive et la plus laide. On est même effrayé, au premier abords de la disproportion physique qui semble exister entre les nouveaux possesseurs du sol et les anciens : les uns taillés en Hercule, la stature haute, les épaules largès, les bras mu8culettx,le8 traits fortement caractérisés, la face mâle ^ le front sérieux; les autres (je parle surtout de la popula« non civile qui pullule dans les rues d'Alger),* les autres souffreteux, chétifs, des corps grêles, des fironts déprimés,, des traits goguenards, des bouches iniûscrètes, des yeux plombés par la fièvre ; ceux-ci enveloppés dans de moeÛeuses étoffes et portant avec noblesse même les haillons, ceux-là emprisonnés dans des justaucorps étroits, dotit la gêne, sous ce ciel brûlant, ne peut être égalée que par leur laideur. Et pourtant, de ces deux races, c'est la plus faible qui domine l'autre, c'est la moins nombreuse qui règne. «Les Européens, disent les Maures d'Alcrer, ont trois puissances qui nous manqueni ; la puissance des armes, celle de l'argent et celle de Tesprit. » Quant à la puissance de l'esprit, les Maures d'Alger nous font, ce me semble, bien de l'honneur. S'ils trouvent que nous avons dépensé beaucoup d'espht depuis dix ans

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dans l'organisation et le gouvernement de notre conquèle, c'est qu*ils y me! tout de la complaisance. La puissance de l'esprit français, qui e.4 si gran(Je sur ie continent, n*a pas encore passé la Méditerranée. Il n'y a guère que notre o^ et nos soldats qui aient fait le voyage. Mais c'est encore, malgré tout, un curieux spectacle, et qui prouve du moins la supériorité de notre organisation militaire et celle de nos finances, que la vue de cette ville où quelques soldats français, échap^ pés aux hôpitaux, tiennent dans Tobéissance une population de vingt-cinq mille sectateurs du Prophète qui appuya sur le sabre et propagea par Fexterminaiîon sa religion formir daMe. '

Ce contraste s'explique facilement. La population musulmane, qui est établie à Alger ou qui 7 séjourne est le rebut de la régenêfe. Nos mis ennemis ne sont pas là. Les Arabes

qui descendent en ville, pendant que leurs frères se battent contre nous dans la plaint' ou sui* la montagne, y sunl al tirés, comme je Tai dit plus haut, par Tappât du gain. Ils y ftuiL un métier que flétrit de noms ignominieux Tindépendance altière de leurs compatriotes enuaù és dans la ({uerelle d'Abd-el-Kader. Ce sont des bêtes de somnie ([ui tremblent devant le bâton des facteurs. J'en ai vu battre qui ne savaient que pleurer TatTront et ne songeaient pas à le venger. Ces gens-là ne sont pas à israindre. Portefaix le jour, espions le soir, sbires pendant la nuit, vivant de peu, couchant sur les places ou le long des galeries, comme les lazzaroni de Naples, ils gagnent à ce ti iple métier mi pécule qu'au bout de quelques mois ils rapportent dans leurs montagnes. L'argent est discret. 11 ne trahit pas son origine. Après s'être humiliés devant les Français, bien souvent ils se tournent contre eux, achètent un cheval et un toU, et changent en lingots de plomb Tor ramassé dans les chantiers et dans les égouts de notre capitale africaine. Ils rachètent ainsi l'opprobre de nous avoir servis. Mais tant qu'ils restent à .Uger. ils servent bien. Ces gens ont une fidélité d'une espèce particulière. Us sont lidcles tant qu'il ne leur convient pas de changer de maîtres. Ils ne disent pas connue les Français : <ï Notre eunerai, c'est notre maître. » Au contraire, ils le î»erveat, comme s'il était leui* ami. Mais déliez-vous d'eux

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le jour où ils vous quilUiiU. Les représailles sont quelquefois leri iljles. Conjbien de Français qui ont succomlxi sous les coups de CCS affranchis qui s'ahaifseut ai^ourd'hui pour se relever denain !

Reste donc la population mauresque de la ville d Alger; car pour les juifs je n'en parle pas. La conquête française les a (émancipés et gagnés. D'esclaves rampants, conspués et battus, elle a fait des siyets de la loi française» cette m^trene com* iQode et indulgente. Les juifs ne sont pas seulement deTenns les égaux des Maures» privilège inespéré il y a dix ans; ils sont les concitoyens de leurs vainqueurs, et ils les servent, il Daut le dire, avec intelligence, ardeur et dévouement. Deux cents jeunes Israélites, appartenant aux premières familles de cette race industi ietise et énergique, ont récemment offert au gouvcraeui gciicidl de former, a leurs (rais, une compagiue toul ai [liée et tout équipée pour faire la guerre aux Arabes. !l n'y a donc, de ce côte, aucun ombrage à concevoir pour ia sécurité de la doniinatioa française dans ia ville d'Alger.

Les Maures ne nous aimciii ^uère, et ils ont bien raison. D'abord, nous avons apporté avec nous sur la terre d'Afrique des manières et des façons d'être qui cboquent toutes leurs habitudes religieuses et domestiques. Nous avons donné à leurs fenunes les plus fâcheux exemples. Nous avons contribué à rendre plus étroites ces éterneUes prisons où elles vivent. Nous avons fermé pour elles les terrasses qui s'élèvent aurdessus des maisons, et où elles passaient autrefois, le soir, quelques heures privilégiées. Dans ce bienheureux temps, un homme qui osait paraître sur la plate-forme de sa maison à riieure réservée pour la promenade des feiniucs risquait sa lôte. Aujourd'hui, tous les sexes sont égaux devant ia loi, et la ( tiarte de 4830 permet de se promener à toute heure, ruènic à Alger. Aussi les femmes mauresques, celles qui se piquent d une certame éducation, ne quittent-elles plus leurs apparlements intérieurs; les terrasses, témoins discrets de tant de charmantes causeries, de tant de conlîdenees dérobées à l'oreille des maris, sont devenues silencieuses et désertes. Fremdêt grief.

Biais les Français ont des torts bien plus sérieux envers les

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Maures 4'Alger. Panni ces derniers^ les uns étaient pmpirié-> tairas, les autres vivaient d'emplois publics; la plupart faisaient le commerce. L'occupation a porté le trouble dans fa propriété, transporté aux Français l'exercice des fonctions publiques, augmenté le prfx des subsistances et des loyers; en même temps, la concurrence a diminué les produits du commerce.

ATitrerf)is le coiiiiaerce rapportait aux né^ncianls de la ville pi i .s (le quarante pour cent; aujourd'hui les bénéfices ne vont pas à quatre. « A la vérité^ nous faisons ])eaucoup plus d'affaires, me disait un jour un d'entre eux, liomme jeune, spirituel et instruit, mais nous gagnons moins. Plus de peine et moins de proQt^ tel est pour nous le résultat de la conquête, n Se donner plus de peine, travaUier, s'agiter, condanmer son intelligence à la pensée, obliger son corps à sortir de l'iromo- Mlité sacramentelle qui semble un des dogmes de leur foi re- Hgleuse; telle est, pour les Maures d'Alger, la loi du nouveau régime importé par la conquête française; lot de salut sur le continent européen, loi de fer sous le ciel d'Afrique, loi qui révolte ton» les préjugés maui c^ques, et qui dociiiic incessamment cette population paresseuse, soit par la ruine, soit par l'expatriation, soil par la mort. Beaucoup succombent à cette concuiTence que l'activité de nos comptoirs livre sans relâche à leurs échoppes endoi mies et enlumées ; quelques-uns meurent à la peine; d'autres quittent cette térre qu'a bouleversée l'industrie européenne, et qui brûle comme une fournaise ardente sous leurs pieds. Ils s'en vont à Tunis, où une hospitalité intéressée les accueille, et où, réfractaires de la domination française, ils revendiquent pourtant auprès de nos consuls le privilège de nos lois protectrices; contradiction qui, pour le dire en passant, mérite d'être sérieusement signalée.

Ceux qui restent ne sont pas redoutables. Les Maures sont doux et liiiiides, sans instruction, sans lumières, sans préjugés fanatiques ; car ils sont sans caractère et sans énergie. Ils ne savent ui manier une arme, ni guider un cheval, m présider un cunscii, ni poursuivre une résolulion; ils ne sont ni conspirateurs, ni intrigants, ni guerrieis. Ce sont, pour me

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servir du mot employé par les Arabes de la campagne pour les désigner, « des marchands d'épiccs. » Seulement, ils ne sout pas encore électeurs. Le gouvernement du pays n'a donc pas à compter avec eux. Ce sont des alliés suspecte qui ne seront jamais vos ennemis déclarés, des rivaux commodes qui vous cèdent la place partout où il faut déployer quelque énergie pour la défendre, des voisins frondeurs mais paisibles^ qui vous Toient sans enthousiasme mais sans envie^ qui ne prennent aucune part à vos fêtes > mais qui ne se réjouissent pas insolemment de vos désastres; une race, en un mot, qui est tout à fait le juste milieu entre la paix et la guerre, entre la soumission et la révolte^ et de laquelle nous ne devons attendre ni hostilité ni dévouement.

Les Maures sont donc trop faibles pour faire courir aucun risque à la conquête française au sein de leur ville; mais ils sont restés trop attachés à leur loi reliÊrieuse pour accepter nos mœurs modernes, et le contraste extreiiienieut tranché qui existe entre leurs habitudes civiles et les nôtres est une des plus réelles curiosités de cette ville, où il y en a si peu. Je n'oserais affirmer que, par opposition à nos mœurs, celles des Maures d'Alger soient irréprochables, mats elles sont assurément fort discrètes. Nous disons en France que la vie privée doit être murée; mais cela n'est vrai qu'en Afrique. En France, la liberté laissée aux femmes et Tinfatigable inquisition qui les poursui^ont enlevé tout mystère à la vie intime. Les dieux pénates ont abandonné le sanctuaire où vit la famille, et ne la protègent plus contre l'œil du public. Toute famille est à jour. Il n'y a plus de simple histoire^ comme celle de miss Inchbald ; car le public se mêle toujours plus ou moiiJS de nos airaires domestiques, et leur donne ce cachet un peu théâtral qui est celui de toute l'époque. Mais TAfrique I voilà un pays où la vie intime est matérielleiiieiit murée, et où elle défie les regards les plus curieux et les rechei'ches les plus actives! Imaginez, en effet, des maisons cachées dans les mille sinuosités d'un immense labyrinthe de pierre, pei dues et étouffées dans ses mille replis, et qui ne vous montrent que quatre murailles, pâles et silencieuses comme la face des muete du sérail. Si vous frappez, une petite porte doublée de

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fer s'ouvre timidement^ vous jette un regard effrayé, et se referme presque toujours, si vous n'êtes le maître ou le serviteur du logis. On entre dans une mosquée bien plus facilement que dans une maison mauresque. J'ai visité, tout botté, la niosquLO de Sidi-Abderaman, grande chambre blanchie à la chaux^ où sont suspendus toutes sortes de chiiTons votifs, et qui figure assez exactement une de ces boutiques où les teinturiers font sécher des étoffes sur des barres transversales. J'ai vu cette mosquée, mais je n'ai pu voir, si ce n'est par fraude, l'intérieur d'une maison mauresque. J'ai assisté ainsi, caché derrière une tapisserie, à un mariage civil. Pendant que tous les hommes, réunis dans une salle basse, se livraient à l'innocente joie d'un mauvais diner, les femmes de la famille entouraient la mariée, qui faisait mine de s'ennuyer horriblement ; car elle posait, immobile sur sa chaise, les yeux teints, les mains coloriées, empaquetée dans Tor et dans la soie, comme une sainte dans sa niche; et ses respectables parentes lui mettaient des anneaux aux mains, aux pieds, aux oreilles, lui chargeaient la poitrine d'un déluge de perles et l'abreuvaient de café froid. Le lendemain, après la nuit des noces, même immobilité. La mariée était assise, son mari couché à ses pieds comme un chien de Terre-Neuve. Il fallut partir; je n'en sus pas davantage sur la vie privée des Maures, si ce n'est que cette étrange lune de miel dure chez eux huit joui's. Pendant huit jours le maître de la communauté prélude, en cette posture, au gouvernement de la maison.

Maintenant, que se passe-t-il derrière ces murailles si discrètes? Quelle vie y niène-t*on? «On s'y ennuie, me disait mon jeune Maure. (Je dois dire, pour être exact, qu'il arri* vait de Pans.) Nos femmes passent leur vie à se teindre les mains et les yeux, et nous n "avons de refuge contre cet ennui que les bazars, où, nous voyons périr notre cormnerce, et les cafés maures, qui sont de hideux cabarets auprès des vôtres. » En eilet, cet homme, disUngué par sa naissance, possesseur d'une assez belle fortune, doué d'un esprit facile, et d'immeur tout à fait sociable, passait sa vie accroupi sur la devanture des échoppes, devisant avec les marchands d'épices ou savourant le café au fond d'estaminets obscurs et souterrains.

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-*El Yos £BiiiflM0, commaat ftupporteiiUe&ks ««ite solir* tude?

Elles y sont nées^ elles y mourront. lyaiUeiirs elles oui lei bains maures.

Les bains maures sont en effet le lieu de rendes-vous habi* tuel des femmes de la ville. On sait la différence qu'il y a entre un bain maure et im bain français. Dans le bain français, le baigneur est libre ; dans le bain maure, il est le martyr de trois baudiU (jui, après s'clic eminiiés de sa personne, lui font suhir une série de liaitemenU barbares et Ln-otesques que la phnne se refuse à décrire. C'est h ces b;uiis ([ue se rend la boiuie compagMif Je la ville, laque se rass.'iiililcnt les femmes. C/esl le salon du -rand monde. Quelqueluis les personnages y tierment leurs assises en peignoir, ou même dans un déshabillé plus simple. Toute la sociabilité mauresque gravite autour d'une étuve infecte ou d'une douzaine de poiv tefaîx, hommes ou femmes^ qui font métier de frotter les gens du matin au soir ; les hommes le matin, les femmes dans raprès-midi. Gelies^i sortent de leurs maisons, couvertes de la téle aux pieds, ridiculement emmaillottées dans une pro* fusion de voiles blancs qui les font ressembler à des paquets de linge, et elles vont au bain accompagnées de leurs escla^^ ves. Elles se réunissent ordinairement dans le vestibule d'en-» trée, et s'y li vient à un ramage qui étourdit les passants. (7est là qu'elles étalent tout le luxe de leur toilette, là qu'elles épanchent leur àme dans d'intarissables confidences, là qiiVlles se ialf)usent, se disputent^ là qu'elles aiidisent, là (ju'elles vivent, en un mot, de la vie des lemmes de l'Orient. R' ntiéeo chez elles, elles ne sont plus que les servantes d'un inari.

J'ai hâte de flnir; un mot seulement. Dans Alger, j'ai montré comment la question de souveraineté s'était naturelle» ment décidée entre la population conquise et le peuple conquérant, non que les vieux préjugés ne résistent, non que le passé accepte sans protestation l'empire du nouveau régime ; mais il se sent vaincu. Aujourd'hui, partout où l'esprit de rOrient se rencontre avec l'esprit européen, il recule aussitôt, étourdi par le bruit, ébloui pai' la luinière, cHrayé par Tas-*

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fliirance airae kMpttUe nous ptocédon» d'ordinain à nôs prisés de pcNBieBsioii politiques. L'esprit européen^ Je devrais dire rasprit français^ a péné\té dans l'Orient à la suite de Napoléon, li y est resté. 11 y restera. L'histoire de l'Égypte, celle de rempire ottoman tout entier ne sont plus^ depuis quarante ans, que l'analyse de cette Itnte décomposition du passé qui aspire à se translornier. ais cette tmnsronnation des empires lie réussit pas partout au même degré. Le dieu mauque souvent au succès de la métamorphose. Il faut que le passé ait conservé quelque vie pour (^\re habile à se transformer. Les nations décrépites sont dus^! inijMiissantes à se reconstituer que les cor|»s usés à rajeunir. Un peut les détruire ou les partager ; ou ue les renouvelle pas, même avec des chartes conatituiionneiles. Oii l'Egypte tix)uve la vie^ l'empire ottoman peut renoontrer la mort, La tille d'Alger y a trouve jusqu'à présent là source d'une Immense prospérité matérielle, mais prospérité factice^ com||e serait celle d'une hôtellerie bien achalandée dans le voisinage d'une garnison. 11 me reste à recbereher maintenant à quelles conditions cette prospérité peut être sérieuse et durable»

H y a un fait qui est plus fort et plus obstiné que touté

l'éloquence des adversaires de notre établissement d'Afrique : c'est la nécessité de le ^aider.

Si nous pouvions céder honorablement notre conquêtes aux liiai eliands d'épices d'Alger ou aux m/?iiî>rv d'Al)d-el Kader, et n'avoir de successeui'S que les indigènes, je concevrais le» partisans de l'abandon, sans être pourtant de leur avis. Mais nous n'avons pas le choix. 11 faut que l'Algérie soit à nous, ou qu'elle tombe aux mains de toute autre puissance maritime de l'Europe que notre départ y appellera. Comme sou« verains^ les Turcs ne sont plus possibles à Algei ; les iiidi* gènes y sont ridicules* Abd-ei-lîader n'a pas l'étotTe d'un Genserîc ou d'un Jugurtha. Le premier vai»«seau de guerre ' eun^éen qui entrerait^ après la refaite des Français^ dans le

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port d'Alger, y abattrait à coups de canon la bannière de l'émir et y planterait la sienne. Nous avons donné l'Algérie à l'Ëorope. Elle lui a^Nutient. Nous ou nos rivaux, choisissei. Mais c'est un pavillon européen qui doit briller sur les murs de la Casbah. Si ce n'est le coq français, c'est l'aigle russe ou le léopard britannique qui doivent se chauffer aux rayons du soleil d'A-frique.

Remarquons, en passant, qu'aussi loin que remonte l'histoire (le ce vaste littoral, dont nous occupons aujourd'hui une portion bi considérable, il ii y d p;is trace d'un conquérant du pays qui ait été supplanté par les indigènes. Les indigi nés ont reçu la loi de tout le monde, et ne l'ont faite à personne. S'ils ont quelquetois inquiété rétablissement du vainqueur, ils ne Tout jamais ni empêché ni détruit. C est toujours du dehors qu'est venue sa ruine. Les dominateurs de l'Afrique traversent tous la mer. Ce sont des vaisseaux rapides qui portent les bagages des conquérants. Le ven||^u nord les pousse avec les ilôts soulevés vers ce beau rivage. Les Romains chassent les Carthaginois, et sont chassés par les Vandales. Bélisaire détrône Gelimer. L'invasion arabe succède à la conquête gréco-romaine. Les gouverneurs espagnols remplacent les ka« lifeSj et sont vaincus par les corsaires de Gonstantinople. Nous, les derniers venus, nous avons chassé les Turcs. Nous sommes les successeurs d'Abd-el-Malek, de Gomarez et de Barberousse. Étrangers, nous avons recueilli l'héritage de la doniu ation étrangère. Nous avons succédé à ses liruiLs, à ses charges, à ses vicissitudes, à ses périls. Après nous, ce ne seront pas les Arabes qui ramasseront le sceptre de la conijuète africaine. Leur niîiin n'est plus assez iorte pour le porter. A qui donc laisserions-nous l'Afrique? A uos ennemis ou à nos rivaux du continent.

Depuis onze cents ans qu'ils habitent le sol africain, les Arabes y ont pris racine. Us en sont aujourd'hui les véritables indigènes. Us subissent à leur tour la loi d'infériorité qui a de tout temps pesé sur la population aborigène de cette terre prédestinée à l'invasion : ils sont impuissants à organiser et à gouverner. Us nous résistent; je le crois bien! Cest nous^ mêmes qui les avons^ en quelque sorte, dressés pour la résis-

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tance. Cest notre politique inconsistante qui les a encouragé à la révolte; c'est notre amitié infidèle qui les a livrés à l'influence d'Abd-el-Kader; c'est la stérile stratégie de nos expéditions périodiques qui les entretient dans cette alliance. Mais malgré les fautes de notre politique et de notre tactique, les indigènes ne prévaudront pas contre nous. Supposons un système plus habile, et ils se tourneront de notre côté. Ennemis dangereux, alliés suspects, voisins incommodes, ou partisans dt'clarés de l'occupation française, qu'importe? les Arabes ne seront jamais nos héritiers. Ce n'est pas contre eux qu'il faut garder l'Afrique. Je dis plutôt que c'est avec eux qu'il faut la conserver et la détendre contre l'étranger.

Ce point de vue est celui de M. le général Létang> et il le développe avec un talent remarquable dans l'ouvrage qui a été l'heureuse occasion de cette étude. M. le général Létang, qui a su faire en Afrique deux choses qui semblent là plus difficiles que partout ailleurs^ vaincre et gouverner, ne veut pas qu'on abuadonne cette terre inondée de sang français. 11 ne veut pas non plus qu'on ne la possède qu'en la ravageant. 11 n'accepte ni roc<5upation restreinte, qui lui semble un abandon hypocrite, ni la conquête illimitée , qui ne procède que par extermn.ati on. Que propose-t-il dune? Un système qui ne serait ni l'abandon ignnniinicu.v ni la sruerre perpétuelle, qui ne serait ni tinnde et irnjtiiissant comme la domination restreinte, ni fanfaron et rumeux comme la conquête illimitée; un systeiiK! qui unirait les mérites de la prudonce aux bénéfices de l'action, et ne sacrifierait pas l'avenir pour la plus grande gloire du présent. Ce svstème, c'est celui de l'occupation progressive. Ne conquérir que pour coloniser : n'avancer qu'en se fortifiant, et n'occuper militairement que la portion du territoire qu'on peut cultiver^ (aire concourir à la culture des terres, avant et après l'arrivée des colons civils^ la population indigène et l'armée active; concilier les indigènes à la colonisation en rétablissant les rilles musulmanes, en réformant l'administration française^ en créant des hospices pour les Arabes, en donnant à lem's milices les villes de l'intérieur à occuper et à défendie; s'ils résistent, les frapper dans leur liberté plutôt que dans leurs biens, et envoyer en

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France des prisonniers qui en rapporteraient des habitudes et des idées civilisatrices; quantà l'armée^ia cantonner dans de grands camps destinés à derenir des bourgades ou des Tîilai chrétiennes^ et d'où elle rayonnerait en eolonnes mobitoa dans un esfMice qui serait successiyement conquis^ pacifié et colonisé : tels sont les éléments principaux dn système pro* posé par le général Létang. On le y<Âi : ce plan repose mr denx ^^l iiîids principes, le respect de la nationalité crabe et son nntiation (.^radui lit' aux. intérêts et aux destinées de la co4iquéle ; en second iieu , Tapplication des troupe^ Irauyaises aux travaux de la vie coluiiiale. J*oniels dans ce résumé tout ce qui n'est qu'accesLuue et secondaire. Le système vit par ces deux principes; ce sont les deux grands moteurs qui, combinés arec un nombre infini de rouages très- compliqués^ font marcher cette savante maciiine^ avec laquelle le générai Létang veut lentement fonder un empire français dansFAlgérie* Je crois, quant à moi, que s'il eiiste des moyens de fonder un étabUsseînent durable en Algérie^ le système proposé par M. le général Létang est un des meilleurs* A Tétat de théorie^ il est irréprochable ; et on conçoit qu'un homme aussi pro* fondément pratique que l'ancien gouverneur de la province d'Oran s'anoge le droit de répondre de son exécution. 4e crois donc M. le c^^énéral l.élangsur p;iiuie. Son svsième, si exclusivement théornjue qu'il paraisse à la première vue, est en réalité applicable. L'illustre maréchal Valée Ta inauguré en partie et avec succès^ avant qtie le général Létang eût rien écrit, dans ia province do Constantine ; et tout porte à croire que ce système sera un jour la loi commune et l'évangile po* litique de la régence. 11 est si absurde, en ^et| de supposer que nous n'avons concpiis f Algérie que pour en ùilre oa vaste entrepôt de comestibles et de liqueurs fortes, un champ de manœuvres poiu* nos troupes^ ou un Botany^y pour nos forçats, qu'il faut bien lui chercher une autre destinée et un autre emploi. Oui, lorsque par la pentcc un cmbi-asse tout ce magniiitiite littoral où, sur une étendue de deux cents lieues^ le drapeau i rançais hi ille par ton l dans l'inaltérable azur du ciel africain : quand on contemple ces riches campagnes, cm immenses pàtui«i^es^ ce soi si fécond, ces cultures û vaiiées ;

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quand on songe que l'Algérie ^produit tout ce <iue la France a intérêt à rece 'oir^ le blé, le eolpâ, la cire^ Thnlle, la sc^e^ le tabac> toutes les matières premières qui coûtent à la consom^ mation et à l'indostrie française plusieurs centaines de millions payés annuellement à rétranger ; lorsque ensuite^ en ëlewit un peu son point de Tue, on songe que Mers-el-Kctir, la grande rade, est à une demi-journée de Gibraltar ; qn'ii l'autre extrémité Boue, la sainte ville , touche à la Sardai>,iie ei a la Sicile; que Constanline nou:^ lie à Tunis et à tout le coiiimerce intérieur du continent africain; quand ou voit Alger, le Iront dans l'Atlas, les pieds dans la Méditerranée, entourée d'une ceinture de forleresîies et retranchée derrière sou môle en construction^ comme une sentinelle préposée à la garde de cette mer qu'on a appelée un lac français; et lorsque enân, pénétrant plus avant dans les terres, on y reconnaît les vestiges d'une civilisation puissante, et partout, gravées sur la pierre, les glorieuses initiales de ce grand peuple qui construisait des amphithéâtres pour les oisifs de ses municipes, dans des lieux où nciUs avons peine à dresser quelques baraques pour nos soldats blessés; quand, dis-je, on évoque ainsi par riinaginalioii tous les souvenirs de cette contrée célèbre, on recule devant l'idée de réduire cette belle et noble conquête aux proportions misérables d'une occupation restreinte î On s'indigne à la iiei>feéL' de faire de toutes ces villes, acculées à lu nier, le monopole de quelques aubergistes et la prison de quelques soldats I Au lieu de cela, on se prend à rêver un vaste empire, une 'sorte de France africaine, avec ses chefs jeunes et entreprenants, son armée moitié gauloise et moitié numide, son peuplé de colons intrépides et industrieux, sa pépinière de marins infàtigables, sa civilisation libérale et cosmopolite, son gouvernement quelque peu oriental et fastueux, sa polir tique toute nationale, dônlla pensée serait à Paris, et le bras, mais un bras libre d'entraves, partout où le soleil de Mauritanie éclairerait un diapeau Irançaisl Oui, voilà l'Afrique que je rêve*, quand je vois tout ce que la nature a lait pour

1 Ce qaî était ùn rfivc eh était devenu, au niom -nt <te la chute de la moudrchie de Juillet, et sur bien des poiuts^ uae réalité.

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ce pa^s admirable, tout ce que le ciel a répandu de beauté sui' ses formes et de fécoiidilé dans sud sciai Quand la conquête est si belle, c'est du génie que l'on souhaite au conquérant I Quand le cadre est si édataut^ on veut que le tableau soit magniûque !

Aujourd'hui l'Afrique semble vouée, comme la France, à la mesquinerie et à la médiocrité qui se glissent insensiblement dans nos habitudes et dans nos affaires. Nos chefs sont vaiUants^ nos soldats intrépides. Nous avons en Afrique des noms jeunes et illustres, des drapeaux déchirés, des tombes glorieuses. Avec tout cela, notre œuvre est petite. Les acteurs sont excellents, la pièce est médiocre. Nos demi-dieux jouent le mimodrame. D'où vient ce contraste? c'est que depuis dix ans nous n'avons envoyé en Algérie que de l'argent et des hommes^ et pas une idée. Il n'est pas sorti de nos conseils^ préoccupés de divisions intestines, un plan sérieux, un système pratiial le, bon ou mauvais. On a vécu au jour le jour. On a aLlininistré l'Afrique comme une sous-pré lecture de France; on a traité Alger comme une bonne ville. On est allé y chercher des emplois, des grades, des décorations, y refaire sa fortune ou ?a renommée, et puis on est revenu sans se soucier si on y laissait la misère ou le désordre. Pendant ce temps-là nos soldats se battaient bien. Ils mouraient en héros au fond des ravins ou sur le plancher des hôpitaux. Cela nous suffisait il semble, en effet, que nous ne demandions à TAfrique que Témotion d'un spectacle terrible et lomtain. « Comment vous trouvez*vous ici? demandait-on à un fiévreux gisant sur la paille d'une ambulance. — Nous mourons I c'est Tordre. » Nous recueillons ces traits d'héroïsme et ces paroles de sublime résignation : nous les enregistrons dans les Journaux, et puis nous allons à nos affaires et à nos plaisirs. Qui a songé sérieusement depuis dix ans il féconder ce sang généreux? Qui a fait sortir de toutes ces épreuves une le<;oii proOlahle? Qu'on nous montre un système qui ail prévalu dans les conseils du gouvernement 1 Qu'on nous en montre un à qui on ait laissé le temps de s'établir dans ceux de la régence î i^endant ces dernières années, l'Afrique a été gouvernée par deux systèmes à la fois : ïun qui

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se rapprochait du plan coneilialeur du général Létang, l'autre qui employait des procédés absolument contraires. Où était la vérité ? Était-ce à Gonsiaiitiiie ? Était-ce à Alger ?

Et depuis que la guerre est partout^ comment avons^nous montré notre supériorité sur les Arabes? Ën leur faisant )a * grande guèrre, la guerre de manœuvres et d'échiquier où les masses sont tout^ où Tindividu n'est rien^ pendant qu'ils nous faisaient, eux, la guerre de tirailleursi la guerre d'escarmouches^ de surprises et de guet^apens. A cette guerre tout individuelle, en quelque sorte, nous avons répondu par la guerre des gros bdlaillons. Qu'en est-il résulté? C'est que les Arabes, vaincus dans cent coml) Us^ mais jamais entamés sé- 'rieusement, se croient aujouid Imi plus forts que nous; ils croient à leur suiumonté physique sur chacun de nous; ils nous craignent comme nation, ils ne nous redoutent pas comme individus. Quelque absurde que soit cette confiance, elle les soutient, elle les exalte; elle leur donne parfois Taudace de se commettre avec nos gros capons. Les Arabes, c'est l'avis du général Létang, du commandant Pélissier et de tous ceux qui ont bien vu l'Afrique ; les Arabes ne sont pas une race de fSumliques incorrigibles ni un peuple fortement lié par l'indestructible ciment des intérêts et des lois. Un grand nombre d'entre eux seraient encore avec nous et combattraient dans nos rangs^ si nous l'avions bien voulu. Mais ils se croient individuciiement plus forts que nous, et c'est par là qu'ils résistent. Hasseniljienient d'individus sans autre cohésion que la contrainte factice et éphémère qu'Abd-el-Kader exerce aujourd'hui sur eux, c'est, quoi qu on en dise, la seule force qu'ils nous opposent. Quelle est notre force, à nous ? le sentiment de notre puissante unité nationale. Nous savons qu'une grande nation est derrière nous ; que chacune de nos victoires retentit jusqu'au fond des entrailies de cette mère commune, que chaque désastre peut être réparé avec ses trésors; qu'dle met à notre service ses ilnances, ses dépôts, sa marine, ses états>majors, son organisation formidable. Là sont la force et la sécurité de notre établissement en Afrique. Mais chez nous, disons-le, l'individu isolé se sent chétif ; et c'est ce quL explique cormneut, à une grande distance de nos

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jrontî?»ros, quand dps désastres sont venus nous frapper, le dt'couragemént individuel a tuut à coup succédé à renfhoilsiasme collectif de nos armées et entraîné dlrréparai^les malheurs.

L'Arabe, au contraire^ est une peisodiiaUté hardie^ tin iiidiYidu 4ui ft confiattoe en soi ; c'est une puissaned qui ee compose d*un cfaeTal rapide^ d'un fusil à longue portée^ é'uo lati^afi et d'un cœur bien trempé. Atec ce bagage^ un AMlfe se met en campagne^ et il est toujours prèt^ comme les héhM d'Homère, à rallier sur leur petite taiDe nos cotisci*its à la mine chétiTe et à f âme intrépide. Abd-el-Kader hii-mêmoi quoi ({u'ii fasse en ce moment pour créer une Yéritable nation arabe, comprend la force de ce sentiment qui relève la puissauce de 1 individu. Il en est le type accompli, l'expression vivante. Qu'on se rappelle son entrevue av^ec le général iîugeaud, chef d'une année française et représentant d'un puissant eni[»ire. U'oii venait la coniiance de ce barbare à la vue de son rival, qui fut, si j'ai bon souvenir, obligé de lui donner une leçon de politesse? C'était, qu'on me pardonne de le dire et si mesquine que ma réflexion paraisse^ c'était qu'il se sentait plus habile cavalier que son adversaire. Aussi comment reçut-il le générai français ? « Abd el-Kadeo dit le nar« rateuf ofUciel de cette entrevue^ était à quelques pas en atant^ monté sur un beau cheval noir qu'il maniait avec une dextérité prodigieuse. Tantôt il renierait ded quatre pieds à la fois; tantôt il le faisait marcher sur les deux pieds de derrière* » Suivant lui^ ces tours de voltige, qui amusent les enfants chez Franconi, devaient donner à son adversaire une grande iclce de supériorité et de sa force. Tous les chefs barbares sont un peu ianf.irons. Qu'on se rappelle ces rois clieveliis si ad nu râblé ment peints dans les Martyrs. Quel est le fond de leur conOatice et le motif avoué de leur orgueil? C'est le sentiment de leur force physiqiie. 11 suffît d'ouvrir l'histoire pour y voir le rôle qu a joué partout, dans l'enfance des sociétés, ce sentiment exalté par la convoitise et entretenu par la guerre. Abd-el-Kader est un chef habile et euttéprehant « mais je crains qu'on ne Tait grandi oulre mesure. C'est trfi

|(oliiiqu6 de troisième c^rdre enté sur tiu niatamore. (Mt à cet

...... ^le

homme la croyance que vous ne pouvez rien contre lui qu'avec un attirail de guerre considérable ; enlevés aux Àx%* bes le sentiment de leur supériorité physiquei molitreB-TOUs aussi lestes, aussi infatigables, aussi tempérants, aussi patients qu'eux-mêmes. Au Meu d'entreprendre contre eui ces expéditions Tuineuses qui ressemblent à une campagne sur le Rhin et de combattre Àbd>el*Kader comme rarchiduc Gtiarlesi traînant après tous d'immenses convois qui ne devraient être que l'insti uifienl et qui semblenl ki but de toutes vos entre* piises; au lieu d'étaler devanl votre insaisissable ennemi toute cette vieille tactique dont se moquent des j^ensqui n'acceptent jamais ia bataille; au lieu de faire marcber vos ai'î/iées comme si vous deviez avoir pour étape Wagraiii ou Marengo, sacbez que vous avez aftaire à un ermemi qui ne vous résistera sérieusement que dans les délités de ses mon* tagnes^ et que vous n'atteindrei en plaine qu'en le poui-sui* Tant à outrance. Mobilisez donc, comme le conseillait si judicieusnneni le général Bugeaud, mobilises tos bataillons, au lieu de les concentrer. Soulagei leur marche; dégagea leur allui^o^ faîlet-les rayonner sur tous les points dans la campagne^ au lien de les traîner péniblement dans les ornières de vos expéditions précédentes. Qiïih apparaissent partout à la fois, imprévus et terribles; et qu au lieu de s étendre en lignes de bataille savantes et symétriques devant les Arabes, (\m ne font qu en rire, ils se divisent et se morcellent à l intini. Que les Arabes le» trouvent partotit, ravageant leurs champs^farôlant leurs silos, enlevant leurs armes et leurs chevaux ; qu'ils soient partout surpris, cbâttés, dépouillés, afi'amés> et aiors^ insensiblement, Tidée de votre force péuétrei'a dans leur esprit* Vous ks sonmettret au seul joug qu'ils accepl<mt, celui de la force ^ Aij^ourd'bul fk ne voient en tous qu'une laee iudusirieuse qui a^sur eui la supériorilé de ses finances^ et qui lut la guerre à prix d'or; ils croient plus à Totre habileté qu'à votre puissance.

* On sait que c^est le système que le maréchal Bugeaud a glorieusement pratiqué et qui a assuré la conquête défloUive de l'Algérie à laFiauce.

TOTA6BS

C'est donc cette opinion qu'il faut détruire. «11 faut, dit M. le général Létaripr, rechercher désoimais dans nos r p(î rations militaires une série d'h( iiieux coups de main phitol que des victoires qui ne proliteat qu'à notre amour-propre, mais nullement à nos intérêts. » L'année dernière nous avons pris Mëdéah. Pour notre armée, pour nos princes, pour nos généraux, c'était un brillant fait d'armes; pour notre politi-* que africaine, o'était une défiaite. On avait pris une ville; oti n'avait pas conquis un pouce de terrain. Mëdéah était une prison d'où le général Duvivier ne pouvait sortir qu'avec Tescorte d'une année. Il avait pour cinquante jours de vivres; il serait mort de faim, comme en pleine mer, avec toute sa troui>e, si on n'était venu le ravitailler deux mois après. Daiie la ville prise, il n'était pas resté un homme vivant. Abd-el- Kader n'y avait laissé qu'une folle décrépite, comme une injure et un déti à nos prélciilions de souveraineté. Et, en effet, qui est aujourd'hui le maître du pays, de hii ou do nous? N'avoiis-iiuus pas en ce moment dix mille hommes, commandés par le gouverneur général, qui font campagne uniquement poui* escorter les pourvoyeurs de Milianah? Tel est l'état des choses. Il ne m'appartient pas t'e m'en plamdre. Je n'ai mission de censurer personne, et tout honmie de guerre a droit de décliner ma compétence. Je n'ai pas pris plaisir à relever des fautes commises; je n'ai constaté que desi malheurs réparables. S'il y a un coupable, c'est tout le monde. Parmi les généraux qui ont successivement gouverné l'Afrique, les uns ont laissé des souvenirs honorables; les autres, comme le maréchal Valée, des traces glorieuses de leur passage. Tous ont légué à leurs successeurs une expérience qui ne sera pas perdue. Mais, pour que les leçons du passé profitent à l'avenir, il faut que quelqu'un les enregistre et qu'une voix respectée les pioclame. C'est dans cette inteiilion que M. le général Létang a publié sou livre. Il n'en est pas, eu effet, quijoigue à une connaissance plus profonde de la question la preuve d un patriotisme plus sincière et une plus ai*deate reciierche de la vérité.

...... ^le

VOYAGES

DE BA¥ONM£ A MADAIB,

DAoemlm 18ie.

Vous vous souvenez, monsieur S de ce conte de Boccace où figure un juii qui va se convertir h Rome. Étant arrivé, par mi temps de grande corruption, dans cette capitale du moude chrétien^ voici le raisonnement que fit ce juif : « Puisque la religion catholique a pu résister à tant de désordres, c'est qu'elle est sainte. » Et il demanda le baptême. J'ai raisonné de même* J'étais venu en Espagne la tète pleine du souyenir de ses soixante demiètes années, persuadé de n'y rencontier que le simulacre d'un gouyemement et l'ombre d'un peuple. Mai9 j'ai dû faire le même raisonnement que le juif. Puisque l'Espagne a résisté à toutes les causes de décadence sociale et politique qui la travaillent depuis plus de deux siècles, c'est qu'elle est forte et vivace. Et là-dessus je me suis mis à admirer démesurément l'Espagne et les Espagnols.

J'essayerai, monsiem-, dans la suite de cette correspondance^ de justitier ce début apologétique, qui ne sera pas, je* le prévois, du goût de tout le monde. De ce côté-ci des Pyrénées, nous jugeons sévèrement l'Espagne, comme une nation qui fiiit trop parler d'elle. De son côté, l'Espagne se cabre volontiers contre nos critiques. Elle est sur ce point d'une intolérance quelquefois excusable, trop souvent injuste. Croiriezvous^ par exemple^ que la société de Madrid n'a pas encore pardonné à M. Théophile Gautier le charmant livre dans 1er quel il a raconté son voyage tra los mantes, chef-d'œuvre accompli (l'iuoiTensive lailierie, de verve descriptive et de vérité piitoresque? Je reviendi ai quelque joui' siu* cet amu-

> Le directeur du Jimmal (iis Débati*

»0 VOYAGES

saut ouvrage^ auquel les Espagnols ne devraient pas du moins refusa le mérite de n'avair ni ciiargé ni flatté leur polirait. Mais c*est de cela peut4tre qu'ils se plaignent. L'ISspagne, comme la plupart des gens qui se font peindre, pardonne l'exagération; elle se révolte contre la ressemblance.

Et maintenant, monsieur, je me sens plu* à Taise pour donner carrière ù mes souvenirs de quinze jours dans la suite de ce rapide travail; car, si la liberté de mes jugements risque de choquer parfois la susceptibilité un peu farouche de mes lecteurs ultrapyrénéens, il est impossible cependant que r^spagnol le plus ombrageux^ en songeant à mon début, soit inquiet de ma conclusion.

J'ai traversé en très-peu de temps quatre provinces de la monarchie espagnole; je les ai vues en courant* Ce sont mw notes de Toyage que je vous adresse. Elles ne valent que par U sincérité du témoignage qu'elles contiennent, le n'ai pris conseil que de mes Impressions penonndles; et toutefois Je n'aurais pas eu Tidée de les communiqiier au public^ vieillee de deux mois^ si les nouvelles qui nous arrivent en ce mo^ ment d'L^spagne ne m'avaieul paru confirmer la plupart des observations que j'en ai rapportées, li arrive quelquefois que nous jugeons, à première vue, sur leur mine bonne ou uiauvaise, les gens à qui nous avons affaire, et nous attachons toujours une certaine importance à cette première et trop décisive impression. 11 est al)surde de s'y obstiner, si une ex- |)érience plus approfondie vient la contredire. Mais si l'évé* nement la conûrme» il est sage de s'y tenir. Je dirai donc, sans y rien changer^ l'opinion qu'une première visite m'a laissée de l'Espagne et des Espagnols. Si je déplais, c'est sans malveillance, et si je me trompe, c'est de très-bonne foi.

Et d'abord, monsieur, c'est un grand embarras, je vous l'assure, quand on se met en quête d'impressions générales, et qu'on voudrait i ésuiner dans une synthèse un peu fidèle la masse flottante de ses souvenii s, de se trouver du preiiiiel* i coup en fa:e d Une telle diversité et de pareils contrastes. Enire le (juipuscoa et TAlava d'une part, la V ieille et Ja Nouvelle-Castille de Tautre, un pourrait vraiment croire, au premier abord, qu'il n'y a de commun que ce nom générique

YOYAMi

sous le(|uel les oomeDclaimes géographique fassent inyarin^ blement loua les membres dispersés de ce grand corps qui forme l'Espagne. Ooi^ c'est TEspagne sur la carte. Ce sont en réalité plusieurs peuples* avec des physionomies^ des meBurs et des instincts différents. Ils ne se ressemblent^ à la pre^ mière vue^ que par la pku détestable institution qui puisse servir de lien à une nationalité dissoute, par la soupe à rhuile^ cet afi&eux ordinaire de toutes les auberges espagnoles depuis la Bidassoa jusqu'au Manzanarès*

Mais, en dépit de la soupe a l'huile, essayez donc^ quand vous avez paieouru ce qu'eu Espagne on nomme les provinces, et que vous entrez ensuite dans les Castilles, de placer dans le même cadre l'image de ces deux pays, le portrait do côs deux peuples. Vous allez juger de la diflicuilé. (Juatid je suis entré dans les provinces (c'était j eu d'heures avant le coucher du soleil), j'ai été trappé d'un spectacle qui a reporté mon esprit aux souvenirs les plus classiques de monenfance^ Dans la plupart des villes et des villages que je traversais^ une espèce de cirque était établi sur un 4es côtés do la routa ; au milieu^ une place libre pour le jeu de paume et les exer<» cices du corps; tout autour, la population du lieu, mais la population entière, hommes, femmes, vieillards et enfonts, en habits de fête, empressée. Joy euse, prenant part à cette lutte de la force et de l'adresse par ses applaudissements et ses cris. On eût dit une bourgade de la Gi èce héroïque au jour de quelque olympinile. (/était, pour des voyageurs, un spectacle d'une nouveauté charmante, j'arrive à Burgos, capitale de la Vioillo-Castille; c'était également lo soir. Descendu de voitur»', je cours à la place, une place immense. Un sombre portique règne alentour. Sous cette galerie, j'aperçus la foule des promeneurs, mais si serrée et si lente que je fus obligé de prendre le- pas. ie prêtai Toreillei les bouches étaient closes.

Enveloppés de manteaux bnms oU noirs, dont un des plis, rejeté sur l'épaule gauche, est également collé sur la bouche, les hommes, ainsi affublés et couverts du stmbrero qui ne laisse voir que l'étincelle de l'œil brillant dans l'obscurité de ses larges bords, avaient l'air, non de paisibles bourgeois qui

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prennent le frais^ mais de conspirateurs qui méditent un mauvais coup. Quoi! toute une ville conspirer! à ciel ouvert, en place publique ! Cela n'était guère probable^ d'autant que les princes français étaient passés quelques heures auparavant et avaient été fort honorablement reçus. Je fus donc obligé d'en convenu* : cette ronde mélancolique autour de la place de Burgos^ digne du pinceau de Holbein, c'était la promenade du soir des habitants de la Vieille-Gastille. Mais je me ressouvins des jeux de paume du Guipuscoa. Même surprime à Madrid. On m'avait prédit que je retrouverais à la Puerla del Sol une image du Forum ou de VAqora. J'y trouvai une cohue de désœuvrés, quc leurs de nouvelles, chercheurs de places, curieux avec des airs d'iiidiiléicnce, mécontents avec des attitudes de résignation, passionnés qui dissimulent, imporlants qui se perdent dans la foule; tout cela froid, immobile et ptHrifié... Que j'étais loin de Rome et d'Athènes ! Non, je ne croirai jamais que ce soit là le cœur de la lière et noble Espagne. On sentuait battre et IVénur les artères au foyer de ce sang généreux. On y verrait le mouvement^ la passion et la vie, au lieu de ce spectacle à dormir debout. Quelqu'un a-t-ii calculé le temps qu'un habitué de la Puerta del Sol, bien enveloppé de son manteau, peut rester à la même place, dans cette immobilité de fakïvs sans parole, ni geste, ni regard? Pour ma part, je ne l'essayerai pas. Je le répète, j'aime mieux les jeux de paume du Guipuscoa.

J'insiste sur ces différences, et jugez, monsieur, de celles que j'aurais pu lelever, bi, au iicu de traverser seulement quatre pro\ lucesde TEspagne, j'avais pu les parcourir toutes; si, en regard de la physionomie du Guipuscoan et du Madrilègne, j'avais pu faire poser celle de i'Audaiuus et du Valencien. Mais si j'insiste sur ces diversités du type espagnol, ce n'est pas besoin puéril de chercher des contrastLS, ni désir d'en exagérer le caractère et la portée. Je sais où ils s'arrêtent, et où se rencontrent les signes communs de cette nationalité vivace et virile dont la lutte contre tant d'invasions successives est, depuis tant de siècles, l'eutretien et le spectacle du monde. «Les Espagnols n'ont jamais fait bonne mkie à

biyilizûu by GoOgI*

VOYAGES W

leurs vainqueurs. i> Ce mot, que j'ai recueiUi de la bouche d'un amiral qui leur a Cail longtemps la guerrè, m'a semblé résumer admirablement toute leur histoire. J'essayerai d'y joindre plus tard quelques-unes de mes impressions. Je ne ireux en ce moment que signaler l'embarras du voyageur qui^ ayant franchi la t rentière et roulant sur les routes de l'Âlava et de la Castille, y cherche naïvement l'Espagne. Pour une qu*il demande, il en trouve trois sur un parcours de moins de cent lieues, s'il reizarde au langage, aux mœurs et aux habitudes extérieures de la pupulalion ; et, si c'est au paysage qu'il s arrête, c'est bien autre chose.

J'ai ï«ssé deux fois la Bidassoa pour entrer en Espagne, et des circonstances bien différentes. La première fois (c'était^ je crois, en 1837), Irun était bloquée ou à peu près par les troupes de don Carlos, dont on apercevait les avantpostes à une portée de fusil. L'intérieur de la ville présentait un aspect lamentable ; les christinos s'exerçaient sur le rempart au tir du canon, et on se demandait^ en les voyant, si ces hommes, qui maniaient des instruments de mort, étaient réellement en vie, ou si ces guenilles héroïques dont ils étaient à moitié couverts cacliaienl des fantômes de soldats- Rien n'est triste comme le spectacle de soldats qui souffrent de la misère et qui portent avec des bras atlaiblis parle besoin les armes qui sont le salut de tous. Cependant, monsieur, au moment de cette première excursion sur le sol espagnol, tels étaient la beauté de la perspective, l'éclat du ciel, le rayonnement du iour sur les coteaux verdoyants qui forment une si charmante cetature à ce délicieux pays; tel était le prestige de ce beau cadre, que j'oubUai le tableau. J'emportai d ijsnaene le sentiment et le souvenir d'une nature admirable, j cun>liai les hommes qui souillaient de lemr sang ces vertes

^Ce^ttf 'umée je suis revenu en Espagne. Les temi» étaient bien changés : la paix régnait partout dans les pwvmces. del n'était pas plus brillant ; il paraissait plus serein. Le pays, un instant agité par le mouvement et le bruit des fêtes, avait wnris son calme accoutumé. Je me Uvi ai sans reserve a î adoLitioa de cette beUe nature qui m^avait rendu moms amer,

VOYAnES

en iW, raftVtux spectacle de la gaerré ciTile. Pendant quft ks douaniers espagnob fouillaient mes malles a^ec ime politesse de marquis et que mes compagnons de voyage mangeaient un dtner à Fliuile avec un appétit digne d'un meilleur sort, je pris le chemin qni conduisait au fleuTe^ et d'où la vue s'étendait stif un paysage d^une beauté incomparable. J'étais sur la rive espagnole. Sur l'antre, c'était la France qui semblait nous la ire ses adieux en étalant devant nous une dernière fois tous ses ctiarmes, riants coteaux, vertes prairies, bois suspendus à la cime de*^ monta^mes, et Béhohie baitinnîit se< picd^ dans les eaux du fleuve, et au loin le golfe, de Gascogne perdu datis ce méln n^c ininiilable qui ne se produit qu'aux beaux jours^ quand i'azur de la mer se confond dans celui du ciel.

Tel était l'adieu que nous envoyait la France. Du côté de l'Espagne, un spectacle non moins cbarmant m'attirait. Je suivis un sentier qui conduisait à l'église^ laquelle^ discrète* ment cacbée dans l'ombre d'un petit bois dont le feuillage caressait son austère fkçade, semblait plutôt un lieu éë re* cuelllement solilaire que de prière publique. Aussi bien les portes en étaient feimées. Je me ressouvins seulement que j'y avais admiré, en i 837, au fort de la guerre et de la misère de cette triste époque, un autel resplendissant d'or massif, d'un goût médiocre, d'une richesse inouïe. Ce que j'admirais, c'était Thé roi que abnégdlion du soldat^ dont la détresse s'était arrêtée devant ce trésor confié à sa garde, et qui mourait de faim sur les Tnarch;'s de cette somptueuse église.

Iruu est une sentiueiie de TEspagne sur la Bidass' ;î. Elle n'a pas d'autre importance. Au point de vue descriptii, ^^ lle donne dès l'abord une idée exacte des villes et des villages que vous allez traverser avant de gagner les CastiUes. Elle est la très fidèle introduction de ce beau poëine pittoresqt:» qui Td se déployer sous vos yeux jusqu'à Vilioria. Jusqu'à cette capitale de i'Alava^ le pays ne cbange guère. Ce sont partout les doux aspects et les riantes perspectives que vous aves laissés dans les Basses-Pyrénées. Le sol est cuHivë, la montagne se couronne de bois, les fiibriques sont agréable* ment perchées sur le flanc des'coteaux; les vallées se suecè-

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dent étroites, sinueuses, courant le long des torrents rapides, s'arrêtant aux dëûlés que la route aborde ie {dus aouTent de fiice avec une hardiesse qui fait frissonner le voyageur suspendu au bord de Vabime* fin géaéralf la route qui conduit d'Iran à Burgos est ce qu'on ap^Ue vulgairement un casse* cou* Quand la route rencoiitie le torrent, comme aux abords de TolJsa, elle est excellente» car on sait que dans les pays de montagnes le torrent est un ingénieur admirable. Mais quand ce guide lui manque, la route fait mUle folies, parmi lesquelles je signalerai la descente de la Descarga, en avant de Villaréal, comme un des défis les plus audacieux que le génie civil ait jamais faits à rinn-épidilé des majorai^ qui n'a de ( omparable que leur adresse. Malgré tout, le voyage est un enchnntemeut continu de la frontière aux Castilles. Un péril certain pourrait arrêter le voyageur, un peu de risque raiguillonne. Et puis, comme Moniesquiiu l a dit de la libert«5 : « Si chère que soit la rançon du plaisir, il faut bien la payer aux dieux. » Quand on a parcouru les provinces, on ne trouve pas le marché mauvais : un peu de iàtigue pour beaucoup de plaisir. Partout des villes commerçantes, actives, populeuses dans une étroite enceinte, avec une allure • de uWté, de bonheur et d'aisance qui fait rêver de râge d^r, ce mensonge de la mythologie. Les moindres villages affectent un air d*élëgance et de rectitude architecturale où se remarque cette aptitude des peuples méridionaux à iguster, aux lignes harmonieuses de leurs horfsons, les plans de leurs constructions les plus simples. Bordeaux, Florence, Turin, autant d'écoles de cett(i ai clutectuie pittoresque dont il semble que les constructeurs des provinces espagnoles aient pris les leçons. Pas une église qui ne soit à sa place et pour ainsi dire dans sa lumière la plus favorable au miliru du paysage; pas un hôlel de ville qui ne puisse montrer, dans un jour parfaitement libre, les lignes régulières et nobles de sa physionomie municipale; pas une maison de curé qui n'ait choisi sa place au soleil avec autant de soin et de goût que la maison de plaisance d\in seigneur. Maintenant, groupés autour de ces villef, jetés sans ordre, mais non sans art, autour de ces masures élégantes^les grandes masses de verdure^

n yoTAOES

les champs fiuspendus, les l)ois profonds et somi)i e> , et toutes ces surprises de la montagne que vous retrouvez à chaqut> pas dans les Pyrénées, et toos aurez one idée de Taspect charmant de ces provinces, qui sont en quelque sorte le seuil de TEspagne ; degrés riants et magnifiques par lesquels on entre dans le wte pays dont l'Ëbre Bemble la vraie limite du côté de la France, et dont la capitale de la Viellle4}astille> Fantique Burgos^ est la clef.

Mais ici tout diange.

Ici tout change^ disaifrje en terminant ma lettre d'hier, au moment de franchir la limite qui sépare les provinces du nord des deux Gastilles.

Non que le changement soit brusque et soudain, monsieur,

comme celui d'une décoration d^opéra. 11 n'y a guère de ces changements à vue dans la nature. Les gorges d'Ollioules entre Marseille et Toulon, le Chaos dans les Pyrénées, le Gosier de Pancorbo, entre TÉbre et Burgos, ce sont là des exceptions dans i'ordi*e^ pittoresque. La nature y met d'ordinaire plus de façons ; et c'est par une pente douce, en ménageant les transitions comme dans le livre le mieux conçu, qu'elle vous introduit au cœur de la Vieille^Castille. Ceci est le fait de la nature. Voilà celui des honmies : ils ont placé une seconde ligne de douanes sur l'Ëbre, en sorte qu'après avoir été rançonné à Iran pour les marchandises que vous apportez de France, vous l'êtes de nouveau à Miranda pour celles qu*on vous a vendues dans les provinces. C'est ainsi que mes compagnons de route durent laisser entre les mains, d'ailleurs discrètes et polies, d'mi sergent de douaniers, d'admirables cigares de la Havane dont ils avaient l'empli leurs poches à Vittoria. Mais passons, et laissons derrière nous ces merveilleuses flèches de la catliédiaie de Burgos , cliefd'oiuvre d'un art qui semble avoir emprunté à Dieu lui-meiiie le secret de faire des miracles; car il ne s'agit pas pour nous de TEspague gothique, mais de la Castilie coustitutiouuelie,

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Étudions sur ce nouveau terrain la série des contrastes que nous cherclions.

La Vieille-Gastille se distingue des provinces par un triple aspect : le pa^s, les hommes^ les constnictioDS. Quant à ces dernières, une fois en dehors de Burgosj ce ne sont plus des habitations, mais des repaires. On entre en général dans les maisons par récurie. Les murs ont cette apparence morbide et malsaine, cet air désespéré^ décrépit^ qui se reflète sur les habitants. H n'y a sous ces toits misérables ni beauté, ni fraîcheur, ni jeunesse. L'enfance elle-même semble atteinte du poison de cette virilité précoce qui dessèche une génération dans sa fleur. Un enfant de douze ans qui avait mené, à cheval, la voiture qui nous conduisit de Yittoria au relais d'Aranda, près de cinquante lieues de France^ disait en écartant du fouet les mendiants groupés autour des voyageurs : (( Faites comuie moi, chiens! travaillez, vous ne mendierez pas ! » Cet énergique enfant avait tort. Ces mendiants étaient le seul ornement de ce paysage désolé : c'étaient de grands vieillards à la face rugueuse, illuminée par un œil profond, des Tieiiles indescriptibles, des jeunes filles aussi desséchées que la paille de mais chassée par le vent dans Tespace; le tout admirablement groupé pour Tobservateur, couvert de guenilles fidtuleuses, fièrement trouées, mais non moins fiè> rement portées. Et que ferait donc la Vieîlle-Gastille si elle perdait ses mendiants ? On voit, au musée de Madrid, une toile de Velasquez qui prouve ;i quel point la mendicité étîiit une des gloires pilloresqucs de la vieille Espagne. Yeiasquez a représente dans ce tableau des mendiants qui ont le verre à la main et qui ont l'air d'avoir diué. C'est là, il est vrai, une des variétés les plus rares du mendiant espagnol. Mais, pour que le peintre ait fait ce chef-d œuvre, il faut que le sujet l'ait puissamment inspiré. J'ai causé, pour ma part, avec plusieurs de ces mendiants ; car il en est qui parlent français : quelques-'Uns ont servi dans nos armées; nobles pauvres, ma foi ! à qui on est tenté de serrer la main en y laissant Tobole deBéysaire.

Mais quel est donc ce pays où de telles misères se |Nroduisent? Ce doit être quelque terre aride où le soc de la charrue

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M VOTAGFS

n'a jamais passé ? Ne !e croyez pas ; c'est une terre ciiUivee, fertile, oîi la vigne abonde, où poussent toutes les formes et Umies les qualités de céréales. Son aspect est triste, ses horisons sévères; une ceinture de montagnes, lointaines et sombres^ semble Tétreindre sans la borner, sous un ciel alternativement glacial ou torride. Sa physionomie générale n'est pourtant pas dépourvue d*une certaine grandeur, mais de cette grandeur, semblable à cdle de TOcéan, qui donne ridée de l'infini et qui plonge l'ftme dans toutes sortes de Mstesees mexprimables. Tel est l'aspect de la Vieille-Castille. Mais qu'importe la tristesse du paysage? celte terre peut nourrir ses hdbilaats. Elle pourrait les enrichir. J'ai entendu iaire ce calcul : \ii.fanêguê de blé moissonne dans la Castille, c*esl-<à-diie à peu près cinquante-cinq litres de nos mesures, coûte de vingt-cinq h trente léaux; à ce prix, l'hectolitre de hié vaudrait de douze a quatorze. francs de notre monnaie à quelques lieues de noire froïiticre, tandis qu'on le paye vingtsix à Bayonne... Ët U y a, disions-nous, des émeutes sur un grand nombre des marchés de France ! Et rirlande s'agite et se consume dans les convulsions de la faim ï Et les gouvernements qui maintiennent ces disproportions meurtrières entre la disette des uns et l'abondance des autres, ces gouvernements sont à la tête de la civilisation du monde! 11 est vrai que tous les Espagnols mangent du pain blanc, honnis les soldats (ce qui est une honte non iholns en Espagne qu'en France ) ; mais à quel prix ? Entrez dans la Vieille-Castille ; Il auchisscz, si vous l'osez, le seuil des ctiaumièrcs ; soulevez les haillons qui couvrent à peine les épaules de ces mangeurs de pain blanc, et demandez-vous ensuite si Tagriculture reçoit les encouragements dont elle a besoui, si le revenu de la terre suffit à ses charges, si l'usure ne ronge pas le cultivateur, si la division des héritages, ce germe fdcond d'où est sortie la France nouvelle, doit s'arrêter à la rive droite de TÈbre; enfin si ce n'est pas à l'eitension illimitée de la grande pro« priété, ce fléau de l'ancienne Italie {latifundia perdidere Jtaliafn)t qu'il faut attribuer la misère endémique de^plus riches proTinces de l'Espagne moderne 1 Toutes ces questions^ si délicates et si périlleuses qu'elles soient^ il est bon, mon-

V0YA6ES n

meox^ de les poeer de temi» en tempe» mime «ms y fépoQ» dre. Les peuples, et^ ce qui vaut mieui encore^ les gouver* nements, épirouTent quelquefois le besoin de les résoudre. Car veuillez remarquer que je ne conclus rien de ce qui

précède contre le gouvernement actuel de l'Espagne. Tout le monde cunnaît ses buuiitjï» iiitaiilions, le bien qu'il a fait, celui qu'il inédite, et la puiscance d'avenir que donne à son intelligente vulouté le récent uiai iage de la wiwv Isabi-Ue. Je n'oublierai jamais ce qu'il m'a été donné d enttndre, quelques heures avant ce nmi iage, de la bouche même de Tinfant qui devait s'asseoir, le lendemain^ sur le trône d'Ës^iagne : « Le gouverneinent constitutionnel doit être une vérité de oe o6té-ci des Pyrénées comme du vôtre. » Mot profond dit à Ma* drid en comme il le fut à Paris en 1830 ; car il était le désaveu de cette parodie stérile et sanglante que^ pendant dii ans, en Espagne^ la corruption des hommes politiques a jouée de concert avec la violence des partis. 11 serait donc injuste d'attribuer au gouvernement actuel de la monarchie espagnole le tort de ce contraste qui existe entre la pru^pénlé de certaines pr )vinceî> et la mi^ere de quelques autres. Le mal vient de plus loin. C'est rarricré de deux siècles qu'il faut rëgler ; et comme c'est le despotisme qui a creusé ce gouil're, il est naturel de penser, ainsi que tous les hommes de bon sens le croient en Espagne, que c'est la liberté seule qui peut le combler. Quant à la lacUité avec laquelle les provinces du nord ont réparé les maux de la guerre civile et repris ces habitudes de bien-être et cette physionomie de bonheur dont le souvenir me poursuivait pendant mon triste voyage à tra* vers la Vieille-Gastille, un seul mot, fâcheux à écrire, explique cette différence. Les provinces du Nord se gouvernent elles-mêmes. Aujuuid liui, comme au Icmps d'AugusIe, le Cantalii e indocile résiste aux lois de la métropole. Canlabrain induLliun juqa ferre noslra, disait Horace. Il faut le dire encore des pio .inces du nord. La capitulation de Bergara a garanti leurs franchises et régularisé leur opposition. Elicir ne payent pas d'impôt. Elles n'envoient leur contmgent à la conscription que dans le cas de guerre* Elles forment, au seuil de la monarchie espagnole^ une petite Suisse active.

m YOYAG£S

florissante et libre, qui n'a que rinconvénient, très-graTe à mon sens^ de donner raison à ceux qui rêvent une Espagne fédëralisée par la loi comme elle l'a été par la nature ; système

absurde qui, pour satisfaire à l'orgueil provincial et aux prétentions étroites de quelques cités, sacrifie le pays tout entier.

Et puisque cette question s'est présentée sous ma plume, laissez-moi, monsieur, expliquer un fait qui se rattache au 1 L'ccnt passage des princes français en Espagne; je veux parler de l'accueil qu'ils ont reçu dans les Castilles et dans les provioces. Ceci n'est plus de la politique ni de Thistoriographie, c'est de Tiiistoire. A mon point de yue, c'est une face de plus par oîi peuvent être étudiés les contrastes que je signale. Dans les Castilles^ c'est l'esprit politique^ l'esprit cen^ tral qui a fait accueil aux princes français; dans les proiônces^ c*est l'esprit local. La différence, si elle a existé^ -vient de là. Dans les Castilles, et à Madrid particulièrement, l'accueil a été grave, respectueux, solennel, contenu peut-être, comme il conTenait à une ville qui est le siège d'un gouvernement libre, le chef-lieu de la presse influente et l'arène habituelle des partis politiques. Et aucun Français, que je sache, ne s'en est ni étonné ni affligé. Nous en aurions fait autant à Paris si le meilleur de nos alliés (quand nous avions des alliés) était venu en grand équipage épouser une fille de notre roi. Dans les relations internationales , je parle des meilkurcs, il n'y a pas d'amis : il y a des alliés. Des alliés qui se rencontrent ne se jettent pas dans les bras l'un de Tautre; ils y mettent un peu de cette réserve qui ménage Tavenir, et ils n'oublient pas cette dignité qui relève la force ou protège la Ikiblesse. Madrid ne l'a pas oublié ^ris^-vis des fils de son puissant allié ^ Malgré son penchant à les fêter comme dea princes dont la jeunesse» Fintélligence et le courage font par* tie du patrimoine commun de l'Europe libérale, elle les a reçus comme les représentants glorieux d'une influence que ses Tœux secrets appellent, devant laquelle sa nationalité veut

* On voit assez, sans que j'y insiste, que ces réflexions ont déjà près (le dix ans de date; niais elles ont été vraies un jour. G*est pour cela que je les reproduis dans ce récit.

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lefter Ubre» Cest par là que Madrid s'est montrée une ville Traimait politique. Quant aux provinces^ je n'ai pas Tintention de revenir en ce moment sur des détails qui ont été racontés ailleurs; tout le monde les a lus^ et chacun sait aujourd'hui s'il était possible que la réception faite à nos princes fût plus expansive et plus cordiale. C'est que les provinces ont fèié dans leui- personne la France, non-seulement coîiime alliée, niais comme voisine immédiate, et le système français, nonseulement comme influence pnliti(j>ie, niais connue garantie de paix et de stabilité pour elles-mêmes. Il ne faut pas l'ou- JlUer^ eu elfet : la France constitutionnelle u'était pas dans le camp de don Carlos. Entre elle et les provinces^ Û s'est donc fait, par la convention de Bergara, comme une sorte de pacification morale qui avait besoin d'être cimentée. Le passage des princes a paru une occasion admirable de protester en fiaveur de cette réconciliation; les provinces Font saisie. Et pendant que le télégraphe, segnblable à la renommée de Virgile,

.... Panier faela tique iiifeeta canebat^

répandait les nouvelles les moins vraisemblables, montrant tour à tour le pont de la Bidassoa intercepté par les guérillas, les défilés de Fancorbo couronnés par les espai^téristes échappés des dépôts de France, et l'hospitalière maison du général Espeleta, minée» à Vittoria, par une nouvelle conspiration des poudres» voici en réalité ce qui se passait ; A Inu), un magnL fique banquet attendait les princes voyageurs ; à Tolosa» la viUe entière semblait piquée de la tarentule; à Pancorbo» au lieu des fusils espartéristes brillant aux sommets du défilé, le soleil» dorant les cimes, jetait sur ces rochers sinistres» au moment du passage des princes, des rayons d'une sérénité inaltérable; enfin à Vittoria... voici ce que j*ai vu : J'avais l'honneur d'accompagner M. le duc d'Auniale «[uand il revint en France, précédant de deux jours le prince son (rèro. Il comptait sur Vincugnilo; et de fuit, dans les Castiilcs, les choses se passèrent très-convenablement. Mais I Lbre franchi, la fête commeuça. On eût dit que toutes les horloges avan-

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çftittnt de quaranteJimit heures. 11 faisait nuit et il pleuvali à fkuredéboider le Mansanarès lu^mème. C'était le cas de JU[^ primer les campUments, ou tout au mou» de les dire par la fenêtre. Mais, bahl tous ces empressés étaient dehors, en habit de fète^ calotte de soie, chapeau à plume^ poussant des cris de joie, des torches dans chaque main, des flambeaux aux fenêtres, des amas de pétards et des gerbes de fusëes qui éclataient derrière chai j ne buisson. Ou eût dit le pays en feu et que les cloches, lam cws ii toute volde, au lieu de sonner une tète, appelaienL nu secours. C'était d'une joie à faire frissonner. Les voitures étaient emportées au galop des mules, peu habituées à ce vacarme ; et c'est en ce sens que la dépêche qui, de la frontière, dénonçait les amas de poudre de Vittoria, a failli s'accomplir de point en point* Ces démons de la nuit^ qui poursuivaient^ la torche à la main^ la eeum éperdue de nos attelages, avaient bien la mine de sTêtre liés par serment à nous faire sautej dans les précipiees. Quant i moi, c'était mon avis, quand, par bonheur, nous arrivàmea à Vittoria. 11 était minuit, et la ville me sembla si folle de sa joie, si enivrée de sa poudre, si obstinée à danser sous la pluie battante jiis(ju'au malin, et le diticr d'ailleurs, servi parles soins de VayuntatuientOy me parut si bon, (jue je fus bien obligé de croire à la sincérité d'un enlhousia^ine ^e traduisait par des léuiuiguai^es si sensibles. D'autant que le lendemain la felc recommença, ou, pour mieux dire, elle n'avait pas cessé, et elle accompagna M. le duc d'Aumale jusqu'à la frontière.

Un seul moment, je crus à une intermittence de la joie publique, je pourrais dire à une suspension d*hosliiités de la part des elairons, fifres, tambours et tambourins, dochea^ clochetons et musettes, et autres instruments de musique locale qui attendaient le priuce au passage ; et j'avais raison. Il était alors deux heui^es du matin; c'était à quelques lieues de la fronlfere de France, au village d'Oyarsun, et à un moment où la lempête qui a soulevé, dans la nuit du 2-} octobre, les Ilots dn golfe de Gascogne ne semblait pas moins euiuider ses rivages dont nous apj)! ochions. Les Pyrénées étaient plongées dans une nuit proibude dont les écktâ iuteiûûtteuts de la

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foudre interrompaieiit seuls Tobscurité redoutable. Naturellament le» geui d'Ojarsun s'étaient eouebés. Le vent avait éteint leurs lampions^ les redoutables munques aTaient dût retraite; et c'est ainsi que la fête continuelle résenrée au duc d'Âumale avait trouvé là» par force migeure, le premier et le seul entr'acte qu'elle ait subi. Et encore ne fut-il pas complet* Je n'oublierai jamais ce spectacle. Pourquoi M. Théophile Gautier ne ra-t-il pas vu pour l'écrire, et M. Decamps pour le peindre, avec ces pi tviU ^es de la plume ou du pinceau roMidutiques qui u'appai litiiiient pas à tout le monde? Oyarsun est un gros bourg couché au pied d'une église, laquelle se dresse fièrement sur un des contre-forts de la montagne. Le village dormait, mais l'église vcillail. Sa grosse cloche, mise en branle par une main vigoureuse et invisible^ rendait des sons éclatants. Deux flambeaux^ fixés aux ouvertures térales de son clocher, pouvaient figurer deux yeux ouverts sur cette scène de désolatiim ; et c'était un étrange speetacle pour le voyageur^ ainsi réveillé mbitement^ que la vue de celte vieille tour jetant au ciel ses cris désespérés, la tempête secouant sur son front des groupes de nuages giis conmie une chevelure de vieillard, et Tédat de ses yeux hagards perçant, sans la dissiper, la profonde obscurité de la nuit. Je ii ai jamais rien vu <pii ui ait donné de la pierre brute et insensible^ ridée de quelque cbuse de bi passionné et de si vivant.

Une létlexion me frappe au moment de terminer cette digression, c'est la facilité avec laquelle les provinces du nord de TEspagne ont secoué le manteau de ûdéhlé absolutiste sous lequel elles ont combattu dix ans à la suite de don Carlos^ et cela, sans perdre le droit d'inscrire, comme elles l'ont fait, sur tons les arcs de verdure dressés pour le passage des princes français, ces mots tracés en nuyuscules triomphantes : la irèihnobk et trMoy^ prcmnee de ! — Oui, les provinces du nord n'ont pas cessé d'être loyales eu cessant d'être carlistes, car elles n'avaient d'engagement qu'avec etteS' mêmes. Don Carlos n'était que le prête-nom de cette guerre de l'esprit local contre la centralisation, et les provincee lui ont donné des bataillons sans jamais lui iiouiMir un parti. Les

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partis sumvent aux 'années. Quel est aujourd'hui celui de doo Carlos t S'il y a une impuissance démontrée, c'est celle de son fils; Impuissance d'argent et d'opinion, deux grands défauts chez un prétendant. La plupart des adhérents de don Carlos ont accepté la conyention de Bergara qui a renversé d'un trait de plume son trône d'un jour. Le général Urbis* tondo^ qui comoiandâit une division pour le roi durant la guerre, cuiiimande aujourd'hui lu province d'Âlava pour la reine, et il n'a pas cessé de jouir de i'eslirue publique. C'est lui qui a fait les honneuis de YiLLoria aux princes français. Et à son tour il a reçu d'eux une hospitalité royale au château de Pau, dans ce berceau des Bourbons oii un traître à leur sang aurait rougi d'entrer. C'est ainsi que la trace de don Carlos s'est elîacée dans le cœur des populations et dans les souvenirs du pays. 11 n'en reste, sur le sol, que quelques maisons brûlées dont les ruines attristent encore les regards» et» dans le cœur des honunes» que quelques-uns de ces r^ets rares et solitaires que la mauYaise fortune laisse saptès elle. Un soir que f attendais des chevaux à la poste de Bergara» j't^erçus^ à la lueur d'une lanterne» un hidalgo à manteau txoaé qui ftunait stoïquement un dgafriio, par une froide nuit» appu^yé à la borne de l'écurie, et témoin impassible de mon impatience : «Vous perdez ici un quart d*heure» me dit cet homme ; dou Carlos y a perdu ï^a couronne ! »

Je reviens aux Castilles. Quand on a franchi avec toute sorte d'émotion française, mais aussi avec bon nombre de précautions iiygiéniques, que je recommande aux poitrines délicates, ces glorieuses et froides gorges de la Somma-Sierra où la brise déchaînée, qui semble murmurer à tos oreilles un nom de victoire, vous souffle en même temps et presque en toute saison les frimas de l'hiver; quand vous avez franchi ce passage, vous êtes sorti de la Vieille-Castille ; vous entres dans la Nouvelle, a C'est le commencement de l'Afrique» » me disait quelques jours plus tard» à Madrid» le commandant de B*** en me montrant un curieux bivouac de muletiei's dans un des bas-fonds abandonnés de l'orgueilleuz et impuissant Mansanarès. il. de B*^* avait raison ; mais ce n'est pas tant à Madrid que commence l'Afrique qu'à la Somma-Sierra. Tout

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ce que j'ai pu Ydr de la NouveUe-Castîlle^ Madrid eicepté> lui appartient Les deux GastiUes sont sœurs et se dispntent le privilège d'fttre laides. Seulement j'aime mieux la laideur de rainée. 11 y a là de poétiques échos qui répondent au nom du

Cid^ de majestueux reflets qui de la flèche aiguë des cathédrales descendent dans l'aride vallée, deux grands fleuves qui semblent avoir mission d'uaiiv, au criitie même de ces campagnes fertiles et désertes, la Méditerranée et l'Océan, i^ue sais-je? on peut faire des rêves de poète, d'historien et surtout d'économiste dans la Vieille-Castille. On a le cœur serré, le regard navré au sein de cette triste réalité qui, de toutes parts, vous entoure dans la Nouvelle. Un de nos princes, paillant de i'Ëscurial, disait : a C'est Philippe 11 en pierre. » On pourrait croire que cette immense thébaîde qui s'étend autour de Madrid a été également créée pour la sanctification de ce roi inquisiteur, qui employa une moitié de sa vie à tourmenter son peuple et l'autre à tourmenter son ftme. La NouYelle- CastUle est en effet un admirable lieu de pénitence. On se sent digne du paradis rien que pour Tatoir traversée au galop des mules* Un sol pelé conune la peau rugueuse des vieux ânes qui y paissent une herbe introuvable ; une culture précaire et en quelque sorte nomade comme celle de l'Afrique ; des horizons plats, des sables arides, je ne sais quoi qui dessèche le cœur et les yeux fatigués à suivre, dans l'immensité de ces aspects sans couleur et sans vie, ieur-iiionolonie dése?f>L'rante; des villages clair-semés et habités par une pcipulalion en guenilles; de distance en distance, sur la route, la triste gcUera traçant lentement son ornière, ou VarHero qui jette sur vous en passant, avec la fumée de son cigare, l'éclair si* nistre de ses yeux farouches; ou la longue ûle des mulets empanachés 8ttivant-d*un pas mélancolique la sonnette enrouée de la capHana, et étalant au milieu de ces plaines grises l'é* trange luxe et les couleurs éclatantes du harnais national : tel est, pour le voyageur qui passe^ l'aspect général de la Nouvelle- Castille* Quant à des arbres^ n'en cherchez pas; vous n'en trouvères pas un dans un parcours de cinquante lieues ; de . * l'eau, pas un mince filet ; de maisons de campagne, pas l'ombre. El ici, je ferai remai quer que, depuis Irun jusqu'à Ma-

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drid, je n'ai pas aperçu, en dehors des vi!le« et des villages que j'ai traversés, une seule habitation qui eùl ligure de iraison de plaisance, un enclos qui donnât l'idée d'un jardin. 11 faut franchir les Pyrénées pour comprendre toute la justem du proirerbe : « Bâtir oes cbâtea^jx en Espagne. » Un château en Espagne est en effet le plus ambitieux des râvesi et je ne conçois pas trop pourquoi on est attendu, à rentrée des CSastilles, par un grand lion héraldique appuyé sur un écù semé de châteaux. LlH-ce un souvenir ou une promesse ?

La Nouvelle-Castiile, c'est la campagne de Rome moins la grandeur, c'est l'Afrique moins ses chauds i ivons. Le plateau sur lequel s'étend celte province est haljituellement jmvert aux grands courants qui soufflent des hauteurs neigeuses du Guadarrama et y entretiennent, une partie de l'année^ une température âpre et froide. M. de Humboldt remarque que - Madrid est la plus élevée de toutes les capitales de TEuropei et pour ma part je n'ai pas souvenir d'avoir eu jamais pins froid que dans la Gaslille. Aussi estfKse le pays dassique des manteaux* Chose singulière 1 plus on approche de la capitale^ plus la désolation augmente. On arrive de gradation en gradation au désert pur, au Sahara africain, et il ne tient qu'à ^yous, si vous avez une vocation d'anachorète, d'y choisir une place sur la terrn nue, den ière quelque rocher frissonnant.

A peu de distance de Madrid, on trouve deux ou trois villages où la route royale Cesse tout à coup pour faire place à de véritables fondrières, la seule voie ouverte aux voitures. Est-ce un privilège de ces villages, ou une négligence du génie civile si soigneux partout ailleurs ? Je ne sais, et je ne signale au surplus ce légec désagrément qui attend le voyageur à quelques lieues d'une grande ville, que parce qu'il m'a paru se rattacher aiu moeurs de l'endroit. Ces villages, en eifet, gro»* sièrement hâtis en pisé, sans eau, sans verdure, sans routes^ habités par un^, population en apparence misérable, à la mine farottche/iiù regard menaçant; ces rares villages, ainsi jetés auï abords d'une cite riclie et po|mleuse, semblent les • avant-pustes de quelque invasion sauvage. C'est à la civiiisar lion à se défendre et à se garder.

Disons-le franchement, monsieui , un des plus grands ohsta-

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V0TA6ÏS

des qui se présentent en Espagne aux progros de cette centralisation dont le triomphe peut relever si haut sa fortune, c'est la position de Madrid au milieu d'un désert..Gette situation est unique au monde ; car Rome est \ine ruine, et Saint- Pétersbcnrg, adossé à des sables arides du côté de la terre, communique à la mer par la Néva. Le Manzanarès n'est qu'!in fleuve ridicule. Presque toutes les grandes capitales ont une raison d'être. Véritables foyers d'influences et de lumières, on sent, au rayonnement qui se fait autour d'elles, la puissance d'initiatiTe qu'elles exercent au loin. Paris, Londres, Vienne, Milan et tant d'autres s'annoncent par leurs envii'ons pupuleu.:, par le réseau do voies de tout genre dont ces villes sont le centre, par je ne sais quelle agitation contagieuse et irrésistible (jui forme autour d'elles comme une vaste Fphère de vitalité et d'action. Madrid, au milifti de snn désert mimohile et froid, est comme une planète perdue dans Tespace, un astre hi illant qui brûle sans éclairer. Placée loin de tous les centres secondaires qu'elle aspire à dominer, dépourvue en partie des moyens de communication qui lui permettraient de les atteindre; sans bois, sans eau, sans pierre^ sans population indigène, sans industrie expansive, sans autre commerce que celui qui entretient son luxe, Ma8Hd, au premier abord, donne l'idée d'un etiet sans cause, d'une sorte de défi jeté à la nature par le caprice d'un roi. C'était autrefois une bourgade fortiflée qui eut pourtant l'tionneur d'êire assiégée par le Cid. Ayant Philippe il, qui vint y établir le siège de son gouvernement, c*était, dit-on, un rendez-vous de chasse rovalc. Ou voulut cii iaire une ville; elle n'a jamais été qu'une cour. Mais aussi bieu, c'est le secret de riuduence qu'elle a exercée en dehors de toutes les conditioiis qui font naître et vivre les grandes cités. Madrid a poussp comme une plante rare dans la serre chaude d'un palais. Elle y a puise cette séve plus ardente que vigoureuse, ce tempérament irritable et lymptiatique, et ces proportions déimsin ées u.ais un peu factices qui la distinguent. Encore aujourd'hui, dans le langage officiel, Madrid est moins une ville qu'une cour, reai carte; nous lisions ces mots sur toutes les afiiches pendant les fêtes. J'ai dit que ce fut sa force dans le passé, quand

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l'Espagne tout entière graviliiit autour d'un trône absolu. Ce serait sa faiblesse J ins r'a\ eiiir.

J'ai vu , eu parcuuraiit TUalie , de petits royaumes <jui avaient de gi osscs cours. C'était en pays d'absolutisme. Il est de grandes et puissantes monarchies qui n'ont que de petites coursj ou qui n'en ont pas du tout^ comme la France; ce sont les pays libres. Soyez sûr que dès qu'une constitution s'élève et se consolide quelque part, c'est le signe que le règne des courtisans est passé. Où croissent les ministres constitutionnels, les chambellans végètent. L'influence de la tribune remplace celle de l'CEil-de-BcBuf. Les cent Toix de la presse font taire les intrigues de la camimi,. Madrid en prendra son parti. Après avoir été une ville de loisir, quand le soleil, qui ne se couchait jamais iîur les terres de son obéissance, faisait mûrir pour elle les fruits des deux mondes; après avoir été ensuite une ville de bon plaisir, quand vint le tour de la royauté, non plus chevaleresque et conquérante, mais bigote, fainéante et domestique; après avoir passé par ces deux phases, Madrid en voit arriver une troisième. Elle est devenue le chef-lieu d'un gouvernement constitutionnel. C'est un grand honneur. Elle a reçu mission de le faire aimer et de centraliser partout son action, sî»ns s'arrêter aux prétentions scissionnaires et aux préjugés fédéralistes d'une partie du royaume. C'est un grand problème à résoudre; mais l'avenir de Madrid est intérâsé à cette solution* Madrid, qui a été opulente par la conquête, brillante par la cour, peut devenir puissante par la liberté. Hoi iibi eruM attes î Cette ville, quoi qu'on fasse, ne sera jamais ni marchande ni usurière. Elle scia la tête politique du pays, sous le sceptre de sa jeune reine. C'est là son avenir. Mdib pour cela il iaut s'attacher avec une fidélité scrieust^ au gouvernement représentatif, le vouloir avec franchise, le pratiquer avec loyauté, l'asseoir sur la lri})nne et non sur le tabouret. A ces conditions, Madrid ne sera plus une cour^cela est vrai ; mais elle sera la capitale politique de l'Ëspagne^ et èUe ne perdra rien au change.

rétais à Madrid pendant les fêtes du double mariage, et j'ai trouvé le peuple très-monarchique dans ses démonstraticms. Ceci n'est-il pas de bon augure pour l'avenir que je signale?

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Le peuple de Madrid^ tout au contraire de eelui des grandes villes, paraissait sérieusement attentif au mariage de sa reine, et s'associait avec une préoccupation visible à toutes les pensées de ce grand jour. De son côté^ la cour lui montrait

«ne confiance entière, et le soir de la cérémonie qui fut célébrée au palais, on eùL dit, à l'affluence de la foule tout alentour et jusque sous les fenêtres des appartements les plus intimes de la résidence royale, tandis qu'un petit nuiiibre d'équipages stationnaient sur la place, que le peuple était le seul inTité. Cette foule ne crie pas. A Madrid, le silence du peuple n'est pas une leçon comme ailleurs. On accourt, on salue, on lève les chapeaux ; les femmes sont au balcon et agitent des mouchoirs. Les balcons se pavoisent» à grands frais, d'étoffes éclatantes; pas une maison qui ne mette ses habits de fête sur le passage de la reine : tapis précieux» soie et velours, robes de gala et robes de bal» car tout y sert. C'est ainsi que se fait une démonstration monarcbique.

Ce peuple est, du reste» médiocrement curieux. Ainsi» ia cour a voulu procurer un divertissement au peuple. Le cortège d*Atodia n*avait pas d'autre but. Quand les royautés modernes mettent sur le pavé tant de valets galonnés, tant de chevaux capaïaçonnés, tant d'cqui[iaL;es de tous les régimes (il y avait, au cortège d'Atocha, des carrosses qui avaient dû pui ter P(ulii)[ie V ou la princesse des Ursins), quand les royautés constitutiounelles se mettent ainsi en frais d'exhibition archéologique, je ne veux pas crou*e que ce soit avec le dessein de se fortifier dans Tesprit des peuples par le prestige qu'on suppose attaché à ces brillantes exhumations des coutumes antiques. Non» certes, on ne cherche pas à tromper la foule, mais à Tamuser. Toutefois, je le dirai, le peuple de Madrid» malgré les témoignages, très-vifs qu'il a prodigués aux personnes royales» n'a pas paru savoir beaucoup de gré aux ordonnateurs du cortège d'Atocha de la peine qu'ils avaient prise. Il a accueilli tous ces débris du passé avec cette curiosité froide qui vous fait aller à TArmeria ou au Musée d'artillerie. J'en dirai autant des illuminations municipales, qui élaient magnifiques, et de ces danses nationales pour lesquelles des tréteaux étaieut diessés sous les fenêtres

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ito VOVA.iES

de la relue et <iir toutes les places de la ville. Ces danses m'ont laviy comme une des eipvesskms les plus nobles, les plus charmantes et les plus originales de la nationalité e^gnole. Mais à Madrid la foule n'avait que des regards ennuyés

pour ces laer veilles : le peuple ne se réveille, il ne s'anime que devant les taureaux du cirque. Si dune vous voulez savoir la caubcde cette inditV. renée dédaierncnse qui tait parfois ressenibier le peuple rs|rj^4iol à eo .^ceiftique des satires d'Horace, dont toute la plniosophie consiste à ne rien admirer, nil admirari (excepté lui-mèine peut-être), cette cause est facile à trouver. On counait la sc^i^té proverbiale des Espagnols : elle dépasse tout ee qu'on en peut dire. Un espagnol ne boit guère de vin, un morceau de pain blanc suffit à sa journée ; mais s'il n'a pas f ivresse du vin, il a celle du drq[ue. Le cirque lui tient lieu du cabaret; un combat de taureaux l'exalte jusqu'à la démence ; il eu sort avee un profond dégoût pour des divertissements plus tranquilles.

Je ne veux pas calculer jusqu'où celte dilTerence peut s*étendie, ni faire remarquer que l'inquisition exploitait avec une habileté terrible, dans l'inlérèt de l'unité religieuse, ce goût des spectacles sanglants qui poussait la foule aux autoda-fé , et qu'aujourd'hui encore le gouvernement constitutionnel peut se permettre en Espagne des violences que des sociétés régies par le droit absolu ne supporteraient pas. Je ne répéterai pas non plus^ avec un voyageur» que taudis qu'en France on crie i AbasI les jours d'émeute, en fis-* pagne on crie : Mu/era / le jour d'un promatckLmenlo. le glisse sur ces conséquences de la tauromachie qu'on pourrait accuser d'exagération ; mais je maintiens celle-ci : le goût des distractions lauroniachiques est exclusif de tous les autres. Le cirque remplace le liiéâtre. Où règne le taureau, le comédien est condamné à mourir de faim. Les émotions qu'où va chercher à la porte (ÏAlcala expliquent pourquoi on s'ennuie au parten e del Principe, et pourquoi on bâille à TOpéra^ même en préïience de la cour, jusqu'à se décrocher la mâchoire. Aussi ne vous dirai-je rien, monsieur, des théâ* très de Madrid. Us n'iï.\i»u:nt que p^ur mémoire.

le veux seulemen termtmr par une réflexion. Le peuple

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espagnol, et c'est justice, passe encore en Europe pour celai ■ qui a le mieii.v conservé la li a litioii des qualités qui iuimaient ce qu'on a appelé leii, niœars chevaleresques d'une portion du moyen âge. Dans l'ordre des préjugés chevaleresques, louic idée d'honneur, de loyauté, de courage, d'adresse et de i'orce physique, de constance et de vigueur morale se rapporte à ridée de cheval. lA chevalier est tout; le caboMevo répond à tout. Tout ce qui ne porte pas Tépée ou Tëperon est de race iiilime. Tout ce qui ne procède pas de la chevalerio est le fiùt des traGquants^ des juifs et des usuriers. Le prêtre lui-même monte à chenal. Nous avons encore vu tout r^cemment les membres du sacré collège escorter^ dans cet équipage^ la prise de possession solennelle du nouveau pape. Cornaient donc se fait-il qu'un peuple qui, presque seul en Europe, se pique aujourd hui de chevalerie, que ce peuple se pUtise à des spectacles qui ont pour moyen l'ignominie publi*iiiedu cheval, et pour hul sa mon, iiideuse et inévitable ? Ou moue aux combats du clique, comme à l'abattoir, des chevaux qui n'ont plus à montrer que leur squelette recouvert d'une peau vendue d'avance à l'entrepreneur ; et ces fan» tômes de chevaux, on les livre ainsi aux risées du public^ on les accable de brocards et de mépris. S'ils tombent, avant d'être tout à fait morts, dans les ruisseaux de leur sang, ou s'ils se prennent les jambes dans leurs intestins, on les isiifie comme des comparses qui auraient manqué une entrée^ ou comme des coryphées qui chanteraient faux. C'est ainsi que la tauromachie, qui, chez un peuple de chevaliers, de\iuit être la gloire du cheval, en est aujourd'iiui la honte ; et, je le répète, justement parce que je ne suis j>as siîspecl d'un engouement ridicule pour les us et coutumes du moyen âge, je ne sais rien qui donne moins l'idée d'une nation ciievaleres- ^pie que la cruauté avec laquelle la foule, composée de toutes ks classes de la société, assiste k cette mort suigiante et outragée du fier animai que nous avons app^é, nous, de ce ' côté-ci des Pyrénées, la plm nf^k conquête de l'homme^ Au moins, si nous le menons à l'abattoir, nous ne livrons pas au mépris de la foule le spectacle de sa décrépitude, de son hur milialioii et de son i^uppiice 1

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On arrive à Madrid (après avoir tmversé le désert que j'ai décrit), aûamé de verdure, soupirant après Teau des fontaines^ rêvant de cascades -, et je n'oublierai jamais^ monsieur, la joie puérile que j'éprouvai à la vue des eaux factices et des ombrages proÛématiques du Prado. Je m'arrêtai bien un quart d'heure sur Tappui de marbre de la fontaine de Neptane> regardant Teau jaillir et tomber les feuUles d'automne, non (tout avec la distraction d'un philosophe préoccupé d'autres pensées, mats avec la volupté d'un sensualiste. J'en dirai autant de toutes les impressions qui signalèrcîit pour moi mua arrivée k Madrid. Toul m'y souriait. D'abord j'y retrouvai le soleil que je croyais perdu; je revis des maisons; je rencontrai des ligures humaines^ très- humaines. Je pris une tasse de chocolat au café Suisse. J'achetai une demi-douzaine d'éventails de bois doré rue San-Jeronimo... Ce sont là des actes qui vous paraissent d'une simplicité primitive. Pour moi, c'étaient des événements à inscrire sur mes tablettes. J'attachais un prix inihii à Yoir des gens aller^ venir, entrer dans les boutiques^ passer en voiture, d'où quelques-uns m'édaboussaient. Je crois vraiment que je letu: en savais gré, tant J'avais besoin de me reprendre aux souvenirs et aux habitudes de la vie parisienne. C'est dans cette préoccupation que je tiaversai la rue d'Alcala et la rue Mayor. eni\Té d'air, repu de soleil^ aspirant toutes ces brises qui avaient passé par des portes et par des fenêtres ; admirant tout, les façades des maisons badigeonmes de rose^ de jaune serin, de vert tendre (je ne sais rien de moins monumental), les balcons grillés comme des geôles, les rues qui semblent pavées avec la pointe de gros clous, les omnibus à six chevaux, et les cabinets, de lecture dans des paniers. Tout cela, monsieur, si étrange que fût parfois ce spectacle, c'était pour moi la civilisation, cette chose dont nous ne pouvons nous passer, nous autres eniants dégénérés de la sainte barbarie de nos pèreai» et à laquelle, au contrahre^ les Espagnole senn

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bien! se i tsigaer beaucoup plus par respect humain que pour la satisfaction de leurs goûts personnels. La civilisation, à Madrid, est une espèce de produit exotique ; elle n'a pas Tair d'être de la maison. On dirait une étrangère à laquelle ou a fait une place dans le logis, mais qui n'est pas de la famille. De là tous les contrastes qui se multiplient sous vos yeux.

La cité mauresque^ sHenciausement couchée sur les rampes abruptes du coteau d'Alger^ ne contraste pas plus avec la ville française qui^ enfermée dans la même enceinte^ s'étend commodément sur la plage^ qu'une moitié de Madrid avec l'autre. On dirait qu'il y a là deux villes sur le même terrain^ deux villes distinctes, non par Tépoque ou le caractère des constructions^ mais par les usages et les moeurs. Il reste trèspeu de monuments du passé dans la capitale de l'Espagne, et le style des bâtiments est uniforme, la couleur seule diffère. La plupart des édifices publics remontent à Charles lU, cet infatigable créateur de l'Espagne monumentale et routière, qui ne fut qu'un grand administrateur à une époque où, pour réparer les ruines du passé, ii aurait fallu un grand homme. Charles III disait des Espagnols de son temps : Ce sont des enfants qui crient quand on les nettoie. » Et, en effet, un jour, après beaucoup de réformes contestées, ii avait entrepris celle des chapeaux ; une violente émeute l'obligea de quitter son palais et sa capitale. Malgré tout, monsieur, son nom est resté populaire. Ce fut un homme de sens, car il se brouilla avec les jésuites ; ce fut un philosophe et un politique, car il avait compris, comme son aïeul Louis XIV, qu'une aristocratie qui consentait à s'absorber exclusivement dans les charges de cour n'était plus un pouvoir avec qui il fallût compter ; et c'est lui (jui disait d'un de ses valets de chambre à qui la grandesse refusait l'entrée de sa garde-robe : « Je le fais duc, et (^u'il vienne me mettre ma chemise. y> Charles IH aurait régénéré la vieille Espagne si elle avait pu Têtre sans révolution. Mais Madrid, rajeunie et renouvelée par ses soins, n'en a pas moins conservé, même aujourd'hui, sa double physionomie, l'une qui semble un peu forcément touniée vers le progrès, l'autre qui sourit à la routine. C'est ce con* traste qui la rend si curieuse à observer; un économiste

peut s'en efrrnyêt% un aoiateur du pittoresque s'on amuse.

Ponr moi, inoiisieur, je ravoiio, je trouvais une sorte de sérieux plaisir à observer cette iutte de l'ancien régime espagnol, qui, chassé de toutes les positions importantes qu'il occupait autrefois, le trône, TÉglise^ la municipalité, s'est maintenu dans la toilette des femmes, la tenue des posadeu, rordinaire des tables bourgeoises, les habitudes du bas peuple, le goût de certains spectacles, la tradition de certains usages. Madrid, en effet, c%i la terre classique des contradictions : c'est le royaume (passez-moi le mot) de Yineomplet, Suives cet homme; il est arroseur public; il est grand et vigoureux; voycz-lo attacher une longue ficelle à la tige d'oîi l'eau doit jaillir sur la terre desséchée, et, placé derrière à distance, secouer cette tige par uu mouvemeut de bras saccadé et monotone. L'eau jaillit : mais, (•<)inuie vous le prévoyez hien, le plus arrosé, c'est riiumnie. On arrosait niusi TEspagne avant la bataille de Xérès. Au palais de la reine, je vis des journaliei's qui transportaient de la terre dans des brouettes. Ils emplissaient successivement de petits paniers plats comme des galettes de sarrasin, et les superposaient jusqu'à ce qu'ils eussent formé à peu près la moitié d'une charge d'homme; puis ils s'attelaient à la brouette d'un air nonchalant. Les porteurs d'eau (aguadores), qui sont, à Uadrid, une corporation importante et justement estimée, portent sur une seule épaule la charge de deux avec une fàtigue et des efforts inouïs. Les portefaix des marchés sont de vrais biskerù africains. C'est ainsi (]ue dans les habitudes du peuple se trahit j^artout le souvenir et le génie du passé. La classe moyenne est plus près de nos mœurs; mais à certaines beiues de la journée, c'est encore l'Orient; l'amour du gain, qui est le nerf des professions Hulustrielles, cède le pas à cette passion du far niente, qui est le bonheur et la faiblesse des Orientaux. A ce moment-là, le boutiquier chez qui vous entrez vous reçoit comme un importun; le portier à qui vous avez affaire vous accueille par un bâillement; le garçon d'auberge à qui vous demandes un service vous ajourne au lendemain. L'incomplet est par^ tout. Vous allée che£ un des premiers i^estaurateurs de la ville; la cuisine est bonne, mais vous partez après une heure

VOTAOES

d'attente, TiTite d'une fourchette. Vous entrez au crtfi^ par un vent furieux qui vous a chassé de ia rue; vous y trouvez des rafraîchissements admirables^ et pas une cheminée pour vous chautTer. Le vin qu'on vous sert est d'un cru excellent | c'est du val de pennas de la meilleure année^ les Espagnols ne connaissent pas encore Tart de falsifier le Tin; mais 11 sent le bouc. Même à la eour^ où le service de la reine peut être dtë comme un mode d'élégance et d'urbanité^ le mautais génie de rincomfdet^ chassé de tous les coins du palais^ s'était réfugié dans le cabinet de travail de la jeune reine. On sait que c'est faute d'un cordon de sonnette que Sa Majesté fut obligée de céder h la contrainte dont le contre-conp renversa le mi* nistre qui Ta vait ixcrcce sur sa inaiii royale.

Il en est partout de même. Les hôtels de la grandesse ont partais des façades brillantes avec des vestibules suiiilîé-. Cette iernnie^ qui étale des diamants au cercle de la reine, ii a pas une paire de draps à donner à sa camériste. Tel hidalgo (|ui roule carrosse entre Neptune et Cybèle va souper avec des pois chiches. Cet autre a mis sa montre en gage pour être vu en h^e au cirque d'Âlcala. Non-seulement le luxe, comme dans toutes les grandes villes, confine à la misère^ mais 11 cohabite avec elle. L'orgueil» plus que la vanité» condamne une foule d'existences à une dispendieuse représentation» qui nulle part ne couvre plus d'embarras secrets et d'indigence noblement supportée. Je n'ai jamais vu autant d'habits hroàéi qu'à Madrid, et mieux brodés. C'est le pays du galon. Les Espagnols le portent eu uianiis seigneurs, non en viUets. Même le baise-main, si antipathique à nos mœurs, est ctiez eux une cérémonie qui a sa noblesse. L'Espagnol qui s'agenouille devant sou roi le regarde en face, et le grand d'Espagne se couvre à ses eûtes. La liertd castillane procède de cet instinct héroïque <iui inspimitau sénat romain de comnHmenter Varron après la bataille de Cannes, pour n'avoir pas désespéré de la république. L'Espagnol non plus ne désespère jamais, mais il ne se presse pas. a Nous avons mis dix siècles à chasser les Maures, i» répond-il à ceux qui sont pressés. La fierté les soutient dans les grandes crises et les grandit dans les petites; die les sauve du découragement dans la défaite, de la bas-

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VOYAGES

sesse dans î'oppr(^s<îion, du désespoir dans la ruine. Elle leur fait supporter la soutVrance; elle leur inspire une sorte de résignation fataliste à la pau\Teté. Mais le pauvre, à quelque rang de la société qu'il appartienne, veut sauver Thonneur. S'il a une maison en ruines^ il la fait peindre en rose ou en jaune pour le plaisir du passant, comme le marchand peint sa boutique pour l'achalandage ; 8*il a une charge à la cour, il vend sa vaisselle pour acheter une broderie; s'il n*a qu'un manteau troué, il le porte avec la majesté d'ïin empereur ronuun. Nulle part, en un mot, la lutte de l'homme contre les exigences de la vie positive n'est signalée par plus d'héroïsme véritable mêlé à plus d'indifférence apparente.

Ce serait peut-être ici le moment, monsieur, de justifier l'opinion que j'ai exprimée tout au début de cette correspondance. J'ai commencé en disant que j'avais rapporté d'Espagne une sincère admiratirui i iour le caractère espagnol. Je me sens d'autant plus autorisé a lo répéter aujourd'hui, que j'ai plus franchement dit la vérité î?ur tout le reste. En elTel, quelque triste que soit le spectacle qui s'est parfois otl'ert à nies yeux, nulle part ce spectacle, quand il |m'a montré l'image de la misère, ne m'a donné l'idée de la décadence. Je croyais trouver au delà des Pyrénées un de ces peuples sur lesquels l'histoire n'a plus qu'à jeter le linceul. Je me trompais. Le peui^e qui habite le territoire appauvri et dépouillé de l'Espagne a conservé, du moms en partie, les qualités qui constituent les races fortes et les populations vivaces. Pour être Juste envers l'Espagne actuelle, il faut remonter aux premiers et aux derniers siècles de son histoire, regarder ce qu'elle a souffert, et se demander si un autre peuple aurait supporté une rigueur si constante et si implacable de la fortune. Les traces, je l'avoue, en sont partout maiiifestes, dans l'ordre matériel, sur le sol espagnol; mais, au milieu de celte détresse et de ces ruitifs de la matière, l'homme e^t resté debout; et si l'i[itlnouce collective de la nation a suivi le déclin de sa destinée, 1 individu a conservé, fortement empreint dans tonte sa personne, le sceau de l'énergie, de la vitalité et de la grandeur. On a dit de l'homme que « c'est un dieu tombé qui se souvient des deux. » L'Espagnol est un dominateur déchu

qui n'a pas oublié sa puissance, le n'ai vu nuUe part plus de dignité dans les gestes^ dans les attitudes et dans les visages, plus de noblesse alliée à phis de bonne grftce dans les classes élevées^ plus de fierté avec plusde politesse dans les inférieures.

Mais si la fierté des Espagnols tient à des qualités sérieuses, elle emprunte aussi quelque eho^c ;ï leurs défauts. Je l'ai dit plus haut, l'Espagnol s'admire beaucoup lui-même. Cet amour exagéré de i>'d personne a rinconvénient de le cantonner ti'op étroitement dans ses vieux usages, dans ses préjugés rétrogrades, et de le rendre moins accessible au progrès, ce grand mot qui en Espagne ne désigne qu'une petite chose, c'est-àdire une colerie politique, quand il déviait être le mot d'ordre et de raliiement de la nation tout entière. Quoi qu'il en soit» et quand on ne cbercbe» £onune je Tai fait pendant mon rapide voyage, que les impressions extérieures» rien de plus curieux à dnerver que ces allures du caractère espagnol qui se trahit, quoi qu'il fasse, dans tous les actes de sa vie discrète et monotone. Par exemple, un Espagnol, en présence d'un étranger, n'a jamais l'air de douter que l'Espagne ne soit la première nation du monde. Ce sentiment est remarquable surtout chez les honunes de la classe inférieure, où il semble, suivant le mot d'un observateur judicieux, que la dignité de l'homme s'élève à mesure que son rancr descend. On dirait que la livrée elle-même ne couvre chez eux que des sentiments généreux et désintéressés. Notre spirituel collaborateur» M. Barrière, racontait fort plaisamment, il y a quelques jours, une aTanie qui lui fut faite, au musée de Berlin ; on youIuI retenir son chapeau comme garantie du pourboire exigé par les gardiens gabnnés. Au musée de Madrid, un homme à qui j'offrais une gratification me répondit poliment, mais avec un geste de sénateur : « Vous êtes ici, monsiem*, dans le palais de la reine ! » Je m'inclinai devaiit ce Romain. Us ont d'ailleurs uu mot qui répond à tout : Somos Espamles. Si vous les louez d'une bonne action ou d'un trait de courage, leur orgueil habile se retranche derrière le mérite de la nation ellemême. Nous sommes blspagnols 1 (j la veut dire qu'ils acceptent réloge, mais qu'ils en partagent l'honneur avec le pays. Quelles que sdent les différences, les jalousies et même les

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