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haînes ijiii réparent entre elles les pruvinee^ de la monarchie, soyez sûr qu'il y a le principe d'une centralisation vigoureuse dans ces seuls mots : Somos Espa^oles. Ce cri, ia vanité le pousse bien souvent ; mais la politique doit le re» cueillir, et la civilisation en profiter !
Un des plus singuliers symptômes de oê patriotisme exclusif qui a cours dans les rangs inférieurs du peuple espagnol^ c'est l'apparent mépris qu'ils professent pour les gens qui ne parlent pas correctement leur langue nationale ;
Barburt» hk ego sttm qaia non Intelligor illis...
J*ai pu faire, dans l'Espagne de 4846, la même remarque que taisait, il y a dix-huit siècles, le poète Ovide relégué chez les Scythes du Pont-Euxin. Une fois les Pyrénées franchies, ne comptez plus en effet sur ces mille complaisances par lesquelles les l^nrisirtis et en général les gens du Nord attirent et séduiseul les ëti iTiprers. Une partie de Tachnlandage de Paris est l'ond'^ sur talent avec lequel h^s m u ctiands font mine de comprendre et en réalité devinent les idiomes les plus in- , grats, malgré leur incorrigible maladresse à les parler. Mais en Espagne un homme qui ne sait pas l'espagnol est naturel* lement aunlessous de celui qui le parle^ et j'ai sourent sur* pris ce sentiment^ qui se tratiissait par un sourire de supériorité satisfaite^ ches de simples posâUons ou majaralê à qui j'essayais de faire comprendre ma pensée dans le plus magnifique baragouin. Ces gens me regardaient comme un être Usiàbé de la lune.
J'ai parlé de la politesse espagnole. Ce n'est pas même chose que la prévenance, sorte de mérite qu'ils n'ont pas. Leur politesse tient à un sentinient que j'ai vu partout dominant dans le pays que j'ai parcouru, le respect au moins apparent de soi-même. Quels que soient le fond des àuics et ie secret caclîé dans les replis du cœur, l'homme extéi ioura toujoui*s les allures de la courtoisie et les dehors de Turba* nité. Mais ces dehors couvrent, on ne peut en douter, un orgueil et une personnalité inexorables. Oncomprend> à les voir> que des gens si polis doivent être des vengeurs inflexit»MMi dé
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leur honneur et de leur droit. La politesse est une sorte d'inviolabilité individuelle dont chacun s'entoure; mais sons les plis élégants du manteau il y a la pointe d'une épéc et la lame d'un poignard. Le duel, quelquefois le meurtre, sont le corollaire de cette urbanité terrible à latiuelle les gens du peuple eux-mêmes ne nianfiuriit jamais. Vous avez entendu parler quelquefois de brigands polis et même sensibles. La l aro en est espagnole. Mais d'ailleurs, polis ou non, le métier de bandit devient de joui* en jour plus rare en Espagne, par une raison etceliente : il coûte plus cher qu'il ne rapporte. Un bandit qui se respecte est obligé à une certaine tenue^ dont les mendiants paciGques sont exempts : il ^ faut le chapeau à galims^ le gilet de velours^ les boutons d'argent^ la ceinture de soie rouge, sans parler d'une bonne lame de Tolède dans sa gaine de maroquin, de Tespingole en bandoulière et du classique manteau sur Tépaule. Un pareil costume ne rend pas ce qu'il coûte, depuis que les gendarmes^ si admirablement organisés par le loyal et habile général Ahumada, couvi'ent les principales routes de l'Espagne. Aussi les brigands espagnols sont-ils passés à l'état de problème dont les amatem*s enragés du pittoresque cberchenl vainement la solution. M. Théophile Gautier a parcouru TKspagne entière, en 1840, sans avoir eu le bonheur de faire une seulc rencontre un peu épouvantable. Récemment encore, à Madrid, les gens qui aiment à plaisanter (on voit que je veux parler des Français) racontaient que M. Alexandre Dumas s'était mis en quéie d'une bande de brigands encore existant, disait-on, sur les terres du duc d'Ossuna^ et qu'il avait obtenu de cet aimable seigneur la promesse d'une belle aventure. Je ne sais si Tattaque dont H. Dumas et ses compagnons ont été l'objet^ une nuit qu'ils revenaient de Tolède^ se rattacbe à cette plaisanterie ; mais le récit que j'en ai lu m'a médiocrement convaincu que [ aventure fût sérieuse, tout ce qu'il m'a été possible d'en conclure, c'est que les brigands qui ont attaqué M. Duniiis étaient de l'espèce polie; car, voyant qu'ils dérangeaient notre spirituel compatriote, iis se so^it éloignés. Ceci, vous le voyez, monsieur, rentre dans mon sujet. Tels sont donc les principaux caractères de la phjsiono-
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mie extérieure du peuple espagnol» de celle qu'une observation lapide permet de saisir : une fierté contenue, mais réelle, une politesse générale fondée sur une personnalité jalouse et irritable, une grande confiance en soi qui s'exalte dans les circonstances extraordinaires, mais qui n'est habituellement ni fanfaronne ni bavardi^ ; l;i sobriété, la patience^ l i re>erve prudente ou iKiutiiiiitj, une sorte de mutisme oriental que Voltaire attribue a cette crainte héréditaire de Tlnquisition qui enti t'tenait le soupçon jusqu'au soin des amitiés les plus intimes; et entin, si de ces habitudes on quelque sorte morales de la physionomie espagnole nous passons à ses traits physiques, l'Espagne, quoi qu'on ait pu dire de ce dépérissement manifeste de quelques tiges détachées du vieux tronc aristocratique, l'Espagne est encore le paysdes beaux hommes. A la vérité, ce cachet de beauté sévère se rencontre surtout dans les rangs de l'armée espagnole, où le simple soldat joint à une qualité bien rare dans nos contrées septentrionales^ k la régularité des traits, une autre qui ne Test pas moins dtms le Midi, la mftle gravité du maintien. On peut étudier ce type admiraJ)le, non-seulement dans les hauts rangs de Tarraée, où il est relevé par l'éclat d'ailleurs excessif des décorations et des uniformes, mais sur le seuil de la caserne et sous la guérite (lu factionnaire. Pai-tout le soldat espagnol a ce caractère de beauté sérieuse, de t^iavité martiale et de vigueur physique qui distingue les races miliiau'cs. On comprend que ces hopimes sout nés pour la guerre, c'est-à-dire à la iois pour l'obéissance et pour l'action, capables d'élan et de discipUne, et on ne s'étonne plus que le général I^arvaez ait pu mettre sur pied, en si peu de temps, une armée d'une apparence si respectable et d'un esprit si excellent. Je voudrais toutefois que dans un pays où les simples soldats ont l'air, plus que partout ailleurs, d'avoir leur bâton de. maréchal dans la giberne, la constitution de Tannée fût plus largement démocratique; j'ai vu parfois avec surprise, à la tête d'escadrons magnifiques, j}es jeunes gens à peine sortis de l'enfance, et qui auraient pu figurer autrefois avec avantage à la tête de Royal-Bonbon, le m'empresse d'ajouter que ces anomalies sont rareb, et c'est bien au contraire parmi les officiers iuté
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rieurs de Tarmée espagnole qu'il faut chercher le pUis beau type de la race, ie veux rappeler à ce propos quelques lignes d'un récit du Quarlerly Revkew, citées dans la Remie britaiv* nique, d'où Ton conclura sans doute que je n'ai pas mis més impressions persdnnellesi dans cette circonstance plus que dans les autres, à la place de la réalité : « La première fols que j'aperçus les troupes de la reine, dit le narrateur (c'était pendant la guerre civile), leur mauirail équipement me surprit. En les observant de plus près, je reconnus que les forces physiques des soldats et l'énergie de leur nature ne demanderaient qu'à être bien guidées pour enfanter des conquêtes. Leur beauté personnelle est en général fort remarquable, chez les officiers surtout. On ne peut s'empêcher de s'arrêter devant ces physionomies expressives, ces traits fins, aux contours délicatement fermes^ ces fronts hautains qui s'élèvent pour ainsi dire à pic^ cet air impérieux et contemplatif^ ces grands yeux noirs et mélancoliques^ ces sourcils et ces moustaches d'nn ébène si éclatant, d'une forme si délicate, que TOUS les auriez crus tracés par le crayon d'un artiste. »
J'ai dit que l'Espagne est le pays de la beauté physique^ et cependant je n'ai pas parlé des femmes. Voici les motifs de cette réserve : J'ai vu à Madrid, pendant les quinze jours que j'y ai passés, des réunions brillantes, bals, concerts, festins s[ilendides^ dont j'épargne l'énumération et le détail à nos lectoias. Je n'y ai pas vu la société. Dans ces représenUitions })i esque officieiles, la ^société pose comme un régiment à la parade; elle ne livre pas son. secret. Pour le surprendre, il aurait fallu la pénétrer dans le mystère un peu orientai de ses habitudes; il aurait fallu se faire ouvrir ces portes derrière lesquelles se cache la famille, oii l'amitié elle-même se retranche, discrète et soupçonneuse. Le temps m'a manqué pour ceitt épreuve. Je m'arrête donc avec respect devant le seuil de cette vie intime que je n'ai pu franchir. Beaucoup en ont parlé, je le sais, qui ne la connaissaient pas mieux que moi. Un honnête voyageur allemand commence ainsi un chapitre Consacré aux femmes espagnoles : « Si les hommes se distinguent ici par le caractère, les femmes se /ont remarquer par le tempérament. » Ceci était écrit en 1802. Je me refuse à
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rn ire que ce soit le dernier mot de la sociabilité espagnole en 1846. Ceux qui connaissent TEspagne, et surtout Madrid^ ont eu beau me dire que rien n'était changé dans les mœurs de la société depuis quarante ans; que l'éducation des femmes était détestable^ étrangère à toute instruction sérieuse, livrée^ pour tout frein^ aux pratiques les plus minutieufles de la dévotion aisée, ce mensonge de la vraie piétés qui permet d'aocorder ensemble des devoirs faciles et d'irrésistibles inatincts^ qui mène de front la messe et ramour, le confesseur et le cortejo : voilà ce qu'on m'a dU. .\i;ii.s cuinment concilier cette opinion, qu'inspire en pendrai aux voyageurs étrangers l'élude un pen suis ie de la sucielé c?j)ag!iole, avec ce singulier ascendant que les femmes y exercent visiblenit iit ? U n'est pas de contrée au monde, ceci n'est plus en qnestion, où Tinfluence de la lemrae, autrefois plus esclave que partout ailleurs^ soit aujourd'iiui plus réelle qu'à Madrid ; et il n'est pas nécessaire d'assister aux drames plus ou moins voilés de la vie intime pour y trouver la preuve de cette domination incontestable. Il sufist de sortir de chez soi ; il suffit de voir avec quel abandon plein de dignité^ de grâce et de pudeur les femmes espagnoles livrent^ à la vue et à l'admiration du public, cette beauté proverbiale qui est le charme et l'honneur des rues de Madrid ; car les femmes y circulent en tout temps, la tête nue, le front découvtM t, avec une cuniiance et une tierté toutes castillanes, protégées par leur propre décence et par le respect public. En arrivant à Madrid, on iîroyait entrer dans le royaume des maris jaloux ; après quelque? tours de promenade, on se croirait dans le pays de la femme libre.
L'Orient^ qui a laissé tant de traces encore profondes au cceur de la vieille Espagne, s'est-il donc retiré tout à coup devant les femmes? Devenues libres, de quel prix ont-elles payé leur liberté? Devenues maîtresses de la société espagftole» est-ce leur beauté seule qui a folt les frais de rinvestiture? ou faut-il cbercher à cet empire qu'elles ont conquis un fondement plus sérieux et plus solide? Ces Espagnoles de Madrid, qui affectent une si admirable décence dans une liberté si élrangu , jouent-dkîi une comédie publique a\ec cette ineffable hypocrisie qui est le fruit des éducations mystiques; ou
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bien ces ronimes (jui ont tin si grand air a ver des ligures si charmantes, des \eux d'un éclat si imposant et si doux; ces femmes qui ne prennent le bras de personne à la promenade^ et que leurs élus n'abordent qu'avec une sorte de confusion et de respect > sont-elles yraimcnl dignes de ces hommages t Toutes questions délicates^ monsieur^ et que f ai peut-être le tort de poser, n'ayant pas le moyen de les résoudre. Aussi bien je ne irous ai pas promis des jugements, mais des impressions. De toutes celles que j'ai rapportées de ma course au delà des Pyrénées, la plus agréable est assurément la Yue des femmes de Madrid, quand elles promènent au Prado le luxe cbarmant de Icujs ujanlilies de dentelles, si ^îracieusement rattachées au peierne d'or ou d'écaillé (\n\ rassciiiliic au sommet de ces têles rilyuipiemies leur belle et abondante clievelure. La mantille est tout ce qui reste de l'ancien costume espagnol ; mais elle suffit pour assurer aux Madrilègnes, sur les lémmes de tous les pays (j'entends à la promenade), une supériorité de grâce indisputable. A Madrid, auprès de la plus simple mantille, le plus beau chapeau de Paris, sur la plus jolie tête, a toujours Tair de coiffer une laide. La mantiUe^ au contndre^ accompagne admirablement ces beaux yeux brillants comme des escarboucles, ces traits nobles et fins o& se peint Tesprlt de domination domestique, ces bouches railleuses et discrètes, ces lèvres vermeilles, ces tailles fti souples et si élégantes, ces allures si vives et « ce port de déesses , marchant sur les nues, » a dit Saiiil-Sinion; en un mot, tous ces dons naturels et tous ces ai tifices inprénieux qui forment l'ensemMe à la fois sévère et provoqua il lU la lieaulé espagnole.
Ce sci ait ici le lieu de remarquer peut-être que l'influence des tèmmes, si elle est de date assez récente dans la vie privée des Espagnols, n'a jamais été contestée dans la vie publique et dans les grandes alTaires. Le droit des lémmes à succéder à la couronne était, avant Philippe V, une loi de TÉtat, aussi vieille que la monarchie, et confirmée, si j*ai bonne mémoire^ dans les Partidas d'Aionto X, surnommé le Sage, et bien plus etacore par les faits eux-mêmes. Ët^ en effet, quel avait été le droit de la maison d'Autriche^ et plus tard^ quel fut celui qu'intôqua 1& to&lson de Bôurbon, si ce n'est le droit
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de succession féminine? Philippe Y, qui devait le trdne à cette
loi, la suspendit; et, chose singulière! le droit des femmes fut mis en question précisément sous k règne où leur influence parut le plus irrésistible. Philippe V voulait-il se venger, sur le vieux droit espagnol, de la princesse des IJrsins et d'Elisabeth de Parme? Quand les Cortès de Cadix, en fsi2, et plus tard le roi l' crdinand VU, rétablirent cette antii|ue loi que la désuétude n'avait pu atteindre, ce n\'st pas seulement à la législation fondamentale de la monarchie qu'ils rendirent hommage; ils se montrèrent vraiment politiques en faisant cette concession aux vieilles mœurs de l'Espagne. Dîsons-lc : si orageuse qu'ait été Tépreuve de ces quinze dernières années pour la royauté espagnole^ aucun prince mineur n W rait traversé avec moins d'obstacles et moins de dangers ces temps difficiles que ne Ta fait la jeune reine Isabelle^ protégée par ce respect loyal et ce dévouement chevaleresque qui sont aujourd'hui la plus solide base de son trône.
D'oîi vient maintenant, monsieur, car il faut finir, d'où vient que tant de qualités auperieures, tant de nobles instincts, tant de sou veau s de gloire et de puissance, tant de ressources et de richesses naturelles , une si admirable situation géographique, une si longue et si incroyable prospérité, une domination si vaste, n'ont abouti qu'à cette détresse des soixante dernières années, qui pour beaucoup ressemble à une décadence, et n'est pourtant, il faut le croire^ qu'une halte sur la Ihnite qui sépare l'ancien régime du nouveau? D'où vient cela?
L'£spagne a éprouvé plus de peine qu'aucune autre nation de TEurope à franchir cette limite, par beaucoup de causes. Ven veux signaler une seule. L'Espagne, à peine aflîanchie de la domination des Maures, presque tombée en barbarie poinr avoir chassé ceux qu'elle appelait barbares, a eu cette fortune insigne de découvrir un monde qui a suppléé, pendant deux siècles, aux mécomptes de son activité et de son industrie, l'ai tout ailleurs, les nations s'enrichissaient à la sueur de leur front; l'Espagne, avec une poignée de soldats et de piètres, quelques livres de poudre et d'encens, mettait la main sur les pius riches trésors du monde, et encaissail.
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avec l'avidité d'un joueur heureux^ la recette des deu\ Amériques. £Ue fit alors comme ce propriétaire imprudent qui^ ayant uoe année d'abondance, établirait sa maison sur le pied de ce produit extraordinaire. La conquête de l'Amérique a été la bonne année de l'Espagne ; elle lui a donné une confiance qu'aujourd'liui même, malgré de cruelles leçons^ l'Espagne n'a pas perdue; d'autant plus qu'à la confiance trompeuse inspirée par cette espèce de mirage du passé , toujours présent à ses regards pour les fasciner et les éblouir, se joint la présomption non moins décevante du caractère national. Il y a des riches ruinés qui deviennent fous. Leur folie consiste h se croire toujours riches. Tous les navires chargés de deru ées , qui entrent au Pirée leur appartiennent. Douce erreur l s'écrie Horace; funeste égarement, dirai-je à mon tour, quand c'est celui d'un peuple entier. On a calculé que, sous le règne de Philippe II, la domination espagnole s'étendait sur 0us de trois mille lieues de côtes> et qu'en un peu plus de deux siècles, de la fin du quinzième au commencement du dix-huitième, die avait retiré de l'Amérique la valeur de vingt-cinq milliards de notre monnaie. Et pourtant, en 1604, Philippe 111, le même qui muurut, dit-on, victime de cette folle el puérile religion de l'étiquette monarchique, doru le grand prêtre était à Madrid, Philippe III n'eut pas de quoi payer son armée des Pays-Ras , dont trois mille hommes passèrent sous les drapeaux de Maurice; et, au dernier siècle. Voltaire faisait remarquer que le revenu du gouvernement espagnol ne s'élevait pas à cent millions de piastres, et sa population à sept millions d'habitants. Le déchet était évident. L'Espagne n'a pas voulu y croire. En vain son territoire se dépeuplait; en vain ses rois firent-ils des édits extravagants^ comme d'accorder la noblesse aux cultivateurs , pour rendre aux terres incultes la valeur que leur avait donnée Tadmirable culture des Mauresques, deux fois chassés : la première par les armes, c'était la bonne, la seconde par Tintolérance. Cette seconde expulsion coûta plus à l'Espagne que la révocation de Tédil de Nantes, cette autre folie d'un despote plus scrieia, ne devait coûter ellemême à la France.
Maigre tout, l'Espagne s'obstina longtemps à croire à sa
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puissance, et même à sa richesse; et aucun peuple n'entra plus tard dans les voies qûc la bienfaisante philosophie du diihuitième siècle ouvrait partout à la science du gouvernement^ aux efforts de ^économie politique et aux réfonnes de la 8ocia« bilité. Pendant que ces docteurs admirables^ Voltaire» Rotts*^ seau, d'Alemberti agitaient et fécondaient le monde^ l'Es* pagne, accroupie entre le trésor des Indes vide et le tribunal toujours occnpé des Inquifiiteurs; l'Espagne, n'ayant pas de révolution à faire contre l'aristocratie dans un pays où les édits ro^aiiv avaient donné la noblesse aux conducteurs de
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charrue et aux valets do ferme, n'en voulant pas faire contre le clergé régulier, dont les couvents unui l issaient le bas peuple, et lui rendaient par l'aumône ce (qu'ils Ini enlevaient par la mainmorte; l'Espa^™ enfin, ainsi pétritiée dans l'admiration stérile de sa grandeur passée, que Touliez-vous qu'elle devînt, monsieur, sans la révolution française, qui encore, pour se faire entendre au delà des Pyrénées, a été obligée de tirer le canon? C'est ainsi que le dix-huitième siède est entré en Espagne. L'Espagne a combattu héroïquement les hommes qui rapportaient : elle a gardé les idées. Ces idées germent ; la moisson se fera comme elle s'est faite en France» non sans peine, en dépit des résistances du vieil esprit. J'ai vu partout en Espagne le mot de ConstituHm inscrit sur les édifices publics. C'est l'enseigne du régime nouveau. L'enseigne est beauoup, mais il laut que la marchandise soit bonne. L'ancien régime a, pendant trois siècles, trompé TEspagnc sur ses vraies ressources : le nouveau doit lui dire la vérité sur les causes réelles de sa misère. Pour l'Espagne, le vrai remède au mal, c est de se connaître. C'e:>l pour elle qu'a été dit le mot de Socrate.
Et puisque j'ai mis en présence l'ancien esprit et l'esprit nouveau, l'Espagne de l'absolutisme et celle de la liberté^ permettez-moi un souvenir par lequel je veux terminer cette longue lettre. Un jour que je passais sur la route de Bui^os à Lerma, je vis {horresco referemî) un vieux pa^san^ ac^ croupi dans un champ de maïs, et qui se faisait rendre par un enfant, debout derrière lui et les deux mains dans ses cheveux blanchis, ce genre de service que les mères seules^
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dans nos cfttnpagnes, rendent à leurs enfiints en bas âge. L'enfant faisait son office arec nne distraction visible, Deiv rière hsk, une tour en maçonnerie s'élevait sur un monticule^ etsemblait agiter de grands bras noirs qui se dessinaient sur Fasor du ciel* C'était le télcgiaphe qui fait communiquer Paris et Madrid par Rayonne, le lien visible de deux gouvernements libres, le silencieux intermédiaire de deux trii)unes; et, tout en remplissant son devoir de tils, l'enfant attachait ses yeux à la mystérieuse machine avec une sorte de curiosité inquiète, ardente et prophétique. Peut rire hk ii imaj;ination, en ce moment l)ercée par le mouvemcnl rapitie d'une chaise de poste, lit-elle les frais de ce rapprochement; mais il me sembla voir en présence deux civilisations, deux époques, presque deux peuples différents : Tun repi ésenlé par ce vieillard indolent, sale et absolu; l'autre^ qui avait pour symbole cet adolescent à l'oeil vif, au front pur, au teint fiurre et ardenty et qui, attaché à cette besogne honteuse comme à une glèbe servile, de son regard d'enfant semblait entrevoir et respirer l'avenir.
Le vieillard, monsieur, c'était l'Espagne absolutiste, Into* léraute et routinière; Tenfant, c'était TEspagne nouvelle!
LES COUASëS de taureaux A MADKID.
Madrid, le IS oetebn ISAS.
Toute TËurope s*occupe de TEspagne en ce moment,
monsieur^, et l'Europe ne sait pas que la chose dont TEspa» gne s'occupe le plus de son côté, ce sont les combats de taureaux. Le mariage de la reine a paru une excellente occasion
1 Le directeur du Jmrml tka litbati.
de jeter sur la place quelques centaines de ces terribles animaux, esccii tés de leurs quadrilles, et Madrid s'est naturellement distingué dans ce concoui-s de la tauromachie appliquée à la manifestation de la joie publique. Outre sa course (corrida) ordinaire de chaque lundi, qui réunit de douze à quime mille spectateurs au cirque de la porte d'Alcala^ Madrid donne en ce moment un série de représentations extraordinaires qui comprennent trois jouri (la course est double chaque jour) j et auxquelles assistent plus de trente mille spectateurs.
Faites le compte, monsieur, et dites-moi si im peuple qui peut fkire une pareille dépense de son loisir et de son argent est un peuple qui doive causer tant de soucis aux politiques. Mais passons. Nous sommes au milieu des fêtes. La féte dure depuis dix joiii"s presque sans interrupLiun, riièuie la nuit, si ce n'est quand ie vent d'autan se met de la partie et souliie sur les splendides illuminations de la ville. Si ce peuple cache au fond de son cœur des pensées sinisU es et des projets révolutionnaires, comme c'est l'avis dequohjues écrivains de Londres et de Paris, il fait absolument comme le tyran bien connu de nos anciens mélodrames, « il dissimule ; » mais ce n'est pas, en ce moment du moins, pour mieux feindre; c'est poui^ s'amuser. Occupons-nous donc, comme lui, de ses plaisirs.
Il n'y a, monsieur, entre un combat de taureaux tel que j'en ai vu successivement deux au cirque de la porte d'Alcala, et la représentation de ce jour, aucune espèce de rapports, du moins pour moi. L'un est une att'reuse boucherie, l'autre un magnifique coup d'œil. Le cirque d'Alcala, c'est l'abattoir à l'état de sf»ectacle. Le combat de la place May or, c'est une grande et cai icuse manifestation de |K)mpe royale et d'empressement j)u[!ulaire; c'est une arène ouverte à la force, à l'adresse et au courau^' des hommes et des chevaux. Les courses de la place Mayor s'aj>pftllent royales [fumion reale) ; elles n'ont lieu que dans un petit nombre de circonstances déterminées, Tavénement, la majorité et le mariage du roi ou de la reine, deux ou trois fois dans le cours des plus longs règnes. La cour et la ville en font les frais; mais, si j'en crois rimmense concours qu'attirent ces fêtes et le pdx que se payent lesmoîndres piaces,]a recette doit dépasserdebeaucoup
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la dépense. Tmu ces leveims de la tauromachie reçoivent du
reste remploi le plus honorable : ils servent à i'enUeticii des hôpitaux. Ce qui vient du peuple retourne au peuple; ce que son désœuvrement a donné, sa v ieillesse ou sa pauvieté le recueillent. Rien n'est plus sagement conçu et plus libéralement accompli. Mais il faut voir, monsieur, les alentours de la place Mayor et la place Mayor elle-même au moment de la fête. Imaginez d'abord qu'une ancienne tradition assure à la Tille le privilège de disposer, au profit de la course, de toutes les fenêtres des maisons qai donnent sur cette place, laquelle forme un carré long et a une étendue immense. Imagines que toutes les boutiques du rez-de-chaussée, qui sont fort nombreuses, sont condamnées, pendant tout le temps que durent les courses et leurs préliminaires, à une obscurité complète; car on élevé un amphithéâtre de gradins jusqu'à la hauteur du premier étage; et la place Mayor, qui contient plus de douze eents leîîètres se tronve ainsi tout entière en interdit, expropriée ^M ^ur caui^e de divertissement public. Mais personne ne se plaint, car tout le inonde s'amuse. Les propriétaires finissent tov^ours par obtenir une place ou deux dans leur propre maison; les boutiquiers prennent leurs vacances; les gens qu'on chasse de chez eux au profit de la Cète louent des stalles pour raller voir. On n'est pas de meilleure composition; et aussi bien, monsieur, je ne sais pas de trait plus singulier dans le caractère d'un peuple que celui-là* Il en est un autre cependant qui mérite d'être relevé : dans le plus grand empressement de œ plaisir national, au milieu de ee labyrinthe inextricable de petites rues qui enserrent la place Mayor, dans ces il ion 1 s encombrés et sous ces galeries fermées au jour par ordre, trente mille spectateurs^ niiini.s de billets, sans parler de ceux qui n'en ont pas, circulent sans désordre, s'entassent sans cris, et finissent par se placer sans confusion et sans gendarmes. On dirait le chaos qui se débrouille de lui-même et sans rinterrention d'un dieu.
Le coup d'œil que présente la place Mayor une fois qu'on est entré dans son enoeinte est un des plus imposants qui se puissent décrire. La place, comme je l'ai dit, forme un carré régulier de deux cents mètres à peu près de longueur surent
cinquante de large; sur ses qiKitre laces ro^ne un portique auquel sont appuyés les pnmi i s graduiï» de i amphithéâtre ; aiHCleaius s'élèvent le* juaisous^ construites sur un plan imiforme, dans tout le périmètre de la place^ d'uiie arcbitectufe sin^, mais éiéganta, et ornées de baicoos à ieun tioia étages. Au milieu» ei aur le même plan que les lettres oonstractions» mais avec un linguller relief d'oroments sculptéa et d'éclatantes peintuiesy le drew le bàliment réservé à la fiimâle myak, et au finmi duquel brtUe en saillie un dais de Tdlours et d'or magnifique. Ce bâtiment a été autrefois, m'a-t-on dit, le tiiege de la municipalité de Madrid et le rendez- vous de pins d'un proniinriamenio. C'est cmjoaid iiui la i ébideiice de l'Académie d'hist jin .
Au-dessus du dais royal flotte le |>a\ illon cspaj^nol. Au premier et au second étage des ui iisons, les balcons sont recouverts d'une immense tenluie d etode rouge pour le premier, jaune pour le second (on sait que ce sont les couleui*s espagnoles), laquelle, relevée d'une frange d'aigent, fait tout le tour de la place. Au troisième étage, c'est une bande bleue relsTée d'or. Tous les balcons sont chaigés de spectateurs; en arrière» et dans la largeur des fenêtres» se drrâent des grsr diDS d'un prix inférieur. L'amphithéàtire du rea-de-cbausBée est comble. Tous les assistants sont vêtus de leurs habits de fête, et rien ne peut donner une idée de la bonne temie, de k décence, du cakne admirable qui régnent, avant l'ouverture de la eoiu'se, au milieu de ces Ilots de spectateurs que contient h peine cet iiihut n^e espace. Ce calme, il est \Tai, va l)iciiLiH laire place au deciiauiemeut de toutes les passions qui ieiiju iitt»ut dans le cœur d'un véritable aficionado, et auxquelles ie grand air, la foule, l'émotion et la contagion du spectacle donnent, dans ces représentations extraordinaires, une puissance irrésistible. Mais attendons : tous les préliminaires du spectacle ne sont pas réglés. Il y laut le temps, et en Espagne on met le temps à toute cbose» et surtout au plaisir.
Entre une troupe d'arcbers delà reine» deux oenls hommes environ» qui vont se placer» sur trois rangs de profondeur, en avant des gradins qui descendent sous la loge de Sa Majesté.
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Cette il oupe remplit le Tîde «le la bâirièrs qoi parioutiilleur» pnotég» r&mi^biibéàtre contre les assuuts du taureau furieux. C'est donc une barrière vivante qui s'étend là au lieu d'une iMurière de bois, barrière hérissée de pit^ues et furmée avec les poitrines de braves soldats* La reine fient être tranquille> elle est bien gardée.
A gaiiche de la loge royale, on voit le toril. C'est l'endroit où les iaui eaux sont gardés dans des cages Bans jour et d'où ils se preci|)itent dans l'arène. Au-dessus se place rorclicstre, qui règle le combat^ sonne la mort et la victone. Kn face du balcon royal se voit le rmUadero, c'est-à-dire l'issue par laqneUe sont entraînés les cadavres attachés au (xoc ; ce sont les génoonies des animaux. L'itiûroierie destinée aux bcounes était cachée au wdoHsfaansséfl d'une maison à l'angle gaudie de la fdace.
La reine IsabeUe, accompagnée du prince son époux, venait d'arriver. Elle s'était assise dans sa loge^ formée d'un long balcon régnant sur dix fenêtres de face, la reine Christine et
l iiitant don 1 lançois de l'aule à . a droite ; à gauche le rui, la duchesse de Montpensier, le duc de Montpensier et le due d'Aïunale. Des applaudissements qu'on peut bien nppeier unaniaies accueillent l'entrée de la reine et des pinices français. L'assistance était complète; on n'aui'ait pu placer dans cette immense enceinte le moindre des enfants de la plus petite école primaire de Madrid ; on n'aurait pas remarqué une léte, un regard» un geste, dans une autre direction que t'arène, vide en ce moment, mais toute pleine d'émotiçns à venir; en« ûa l'éclat et la douceur de la température, la splendeur du soieii déjà indiné sur son couchant, les lignes si pures des oonstructions dont les toits chargés de spectateurs dessinaient de sombres et curieuses silhouettes sm' l'a/ur du ciel, la variété charmante des couleurs, la richesse des t ileltes et des uniformes qu on dislinguait aux premières loges, et^*ettu ujimeuse teinte noire formée par la foule des ampiathéàtres, et au milieu de laquelle éclataient, comme des pierres précieuses, lis yeux si expressifs, si animés et si brillants du peuple espagnol : tout cda formait un spectacle qui, je vous Tavoue, moosienr, an souvenir de ce que j'avais vu de rebutant à la
porte d^AlcalSy semblait devoir me tenir lien et me consoler de tout ce qui allait suivre. Le cadre était si riche» que je me serais volontiers passé du tableau. Mais silence I la barrière s'ouvre sur le cMé qui ûdt face à la loge royale. Un groupe
de toreadores se forme en avant. Un d'eux se détache^ court au balcon de la reine, met le genou en terre, et demande la permission de commencer la fête. Sa Majesté l'accorde d'un geste. Oh remarque que le quadrille des toreros porte cette fois, au lieu de la tnantera des courses ordinaires, le vrai chapeau espagnol, en forme de demi-luue, coiâiireau surplus fort inconunode pour des gladiateurs.
La barrière s'ouvre de nouveau, et Ton voit entrer dans la place (l'arène) quatre voitures à six chevaux, précédées de piqueurs, et sur lesquelles brillent les éclatantes livrées et les antiques armoiries des plus grands noms d'Espagne : c'est le duc d*Altamira> le duc d'Abrantès, le duc d'Ossuna, le duc d'Albe. Que viennent-ils faue? Ils ont revêhi le grand costume de cour et ceint l'épée comme pour une i eception de chevaliers; leurs chevaux, couverts de harnais magnifiques, ont la crinière tressée d'or et la tAte ornée de rubans et de roses pompadour. Lne armée d'écuyers et de valets de pied les escorte. Les ducs défilent fièrement le long des barrières, et chacun d'eux s^rête à son tour devaut la loge royale. Que demandent-ils ?
C'est ici le moment de rendre compte d'un usage qui se rattache à la grande tauromacbie espagnole. Les fumionu reaies, outre l'avantage qu'elles ont de se distinguer tout à fait des courses ordinaires^ soit par la magnificence de l'ap- ^ pareil, soit par le programme du spectacle^ ont le privilège d'enrôler des picadores de distinction, fils de famille, officiers de Tarmée, qu'attirent dan^ ce danger l'honneur et l'appât de la récompense promise au courage qui ose rafTronlei . Les cahallerm qui consentent à cuuiir le risque d'une course aux taureaux en présence de ia reine, im jour de fonction royale, reçoivent poui- leur vie, s'ils échappent, une pension de huit mille réaux et le titre d'écuyers de Sa Majesté. L'amorce est friande, et on assure que leS concurrents sont nombreux. Cela ne doit pas étonner d'un peuple aussi natureUement in-
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