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trépide que le peuple espagnol. Hais les conditîoiis d'adnibsion sont sëTères ; il y faut im renom de ligueur et de courage incontesté, peut-être aussi un peu de faveur. Quoi qu'il en soit y chaque cabaUero de plaza^ comme on les appelle, je crois, est obligé de trouver un parrain qui le présente à la reine à l'entrée de la carrière, et qui se fait le répondant de sa loyauté et chevalerie. Les plus grands seigneurs se prêtent volontiers à la dépense et à la fatigue qui résulte pour eux de Texercice de ce patronage, et font des irais considérables pour donner de l'éclat à leur apparition sui* la place. C'est ce qui explique et la somptuosité du cortège dont je viens de donner une description affaiblie, et cette halte oii nous avons laissé les voitures devant la loge de Sa Majesté.
Le duc-parrain en descend le premier et il offre la main au caballero qui l'accompagne. Tous deux sMnclinenl devant la reine qui folt signe qu'elle consent^ et fls remontent en voiture. Chaque voiture est suivie par un quadrille de gens du métier, pieadores, ehuhs^banderUkrosei espadoMy vêtus de leurs plus beaux costumes, et, après avoir accompli la cérémonie (lu :;alut et de la présentation, défile le long des tablas (barrières), saluée elle-même [uir les applaudissements de la foule et les joyeuses farifares de la musique officielle. Après le détilé des voitures, il y a celui des chevaux de selle, de ceux qui doivent courii* sous le cabaUero, et affronter pour lui les redoutables ci rncs du taureau. Tous ces chevaux, au nombre de trente, viennent des écuries de la reine. Au lieu de ces tristes rossinantes, vouées (passez-moi le mot, il rend à peine la chose) à un étripaillement systématique et inévitable, qui figurent dans les courses ordinaires et en sont la honte et le dégoût^ ce sont de nobles coursiers qui sauront se défendre» évSer le taureau^ Tattaquer vigoureusement^ affronter le dan^ ger ou le tourner» suivant les vicissitudes de la lutte» et qui mourront» s'il faut mourir» d'un tout autre air» au grand jour de cette urène triomphante, que sous le couteau du charnier * ou sur la paille de rabattmr.
Les chevaux de la reine, couverts de selles bleues et vertes, la crinière tressée aux couleurs du harnais, conduits par des paleireuiei d eu livrées d'or, après avoir parcouru fièrement
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la carrière, *sont ramenés dans leurs écuries, moins les quatre qui doivent figurer les premiers; et alors commence la course par le défilé des ( oriibattants. En tète, un peloton de haîlebardiers en costume du seizième siècle j derrière, les ca6allero8 4e plaza, à cheval, lance à la main. Le premier porte un manteau de velours bleu et des plumes blanches et jaunes à son chapeau; le second^ un manteau vert, plumes Tartes et blanches; le troisième^ up manteau rouge^ plumes de même couieuri le ^trième^ un inanteau yert et des plumies noires. Chacun d'eux a une épée suspendue à sa peinture et qjû bat les flancs du cheval. Les culottes et les bottines de peau^ armées de longs éperons^ complètent te costume. Entre chaque cavalier, marche à pied une sorte de eomitim, composée d'écuyers revêtus de manteaux bleus avec des capes ruuges, portant sur une espèce de plastron les armoiries des seigneursducs, et suivis par un quadrille de toréador de profession, lesquels ont chacun le costume de leur emploi. < hi que rien n*est plus t'iégant, plus brodé, plus pimpant et plus leste que raccoulrement de ces hommes dont le métier est d'affronter une mort horrible, quatre lois par mois pour le moios^ pendant les deux tiers de l'année.. .
A la queue du cortège marchent 4es alguazils à cheval» couverts du manteau noir traditionnel, le chapeau à plumes sur la tête» la baguette de police 4 la main; au lieu de saluer seulement la loge royale comme tous ceux qui les ont précédés, ils s*y aiTétent, forment une ligne de bataille en face des balleb^rdiers, les yeux fixés sur les personnes royales, inuno* biles et imperturbables, autant que le permet la fortune du , combat; car il arrive vingt fois, pendant le cours de la joute, que le tauieau se dirige avec des intentions perfides du coté de .ces respectables surveillants de l'ordre public, qui alors sont bien obligés de quitter la place avec toute sorte de confusion et de péripéties divertissantes; l'un est emporté par son cheval et perd son chapeau; l'autre perd la tA(e, ce qui est plus grave, et vide les arçons. Un d'eux, eutraiué par une course rapide et effrénée, lit trois fois le tour de l'arène, suspendu de!) deux mains à sa selle, et ne s'arrêta que pour tomber sous la corae du taureau. Par bonheur^ un toréador
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le sauva. Tous ces incidents excitent dans la foule un rire homdrique^ une hilarité foudroyante et des ap^audissemaots furieux. Les alguazils^ qui ont Tair d'être là pour Tordre pu* blic, n'y sont en réalité que pour le plaisir de la multitude. Ce sont les niais et les paillasses du drame^ ayec cette différence qae> faisant ce métier sans yocation décidée comme les paillasses ordinaires. Ils n'en sont que plus amusants pour la foule. « Cet âge est sans pitié! )» Gela peut se dire des peuples comme des enfants.
Apres les alguaziis viennent les attelages de iimles destinés à l'enlèvement des cadavres* des muletiers en veste de velours Isîeu relevé par deux rangs de bouloiis d'argent, conduiseui comme pour une fête ces indociles pourvoyeurs du charnier, qui marchent trois par trois, riciiement cnliaimchés et agitant des colliers de sonnettes retentissantes.
Alors un des alguazils sort des rangs et met le genou en terre. Le président de la funzion reale jette, du haut de la loge de Sa Majesté, les clefs du têril entourées de rubans roses. L'alguazil remonte à cheval^ court au toril et remet les clefs au gardien. Au même instant sonne une fanfare; une nuée de pigeons de toutes coiifeurs s'échappe d'une volière et fuit à tire-d'aile par-dessus la tête des spectateurs^ pendant que la porie du toril s^ouvre, et que, furieux d'une longue réclusion, l'œil hagard, la tête au vent^ à la fois étonné et excité par le ciel éclatant, les cris de la fuulc et les couleurs ennemies qui étincellent au loin sur la place, le taureau se précipite, comme avide de livrer sou dernier combat et, de hâter sa dernière heui'e.
Le combat commence...
Les quatre premiers taureaux appartiennent de droit aux cabaUero» (UploM. Aussi sont-ils là tous les quatre, la lance au poing, le corps en avant, le genou rivé à la selle, Toeil fixé sur le redoutable ennemi qui s'avance. Quant à lui, du premier bond il a mis le désordre dans la place; lès alguazils sont en fuite, les hallébardiers ont baissé leurs piques, les toreodoreê ont sauté la barrière ou se sont couchés à terre sous la protection des hallebardes ; la terreur est pailout... D'un second bond, le taureau aborde un des eabaUvro% et le
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renyme; d'un troisième coup de corne il blease grièTement un cbeTal quiv'écliappe emportant avec lui son cayalier. Jamais combat n'avait commencé avec des apparences plus terribles, et sans la retraite éperdue des algnazils (jui entretenait la bonne humeur dans l'assistance, le diaiiie semblait tourner au tragique. Le taureau poursuivait ^ victoire; mais il avait compté sans micro.
Don Komero est un des officiers du régiment de la reine Christine. 11 est jeune, hardi^ d'une lorco et d'une adresse qu'on va juger a l'œuvre. Il portait le manteau vert à la Henri 111 avec la toque aux plumes de même couleur. U montait un cheval ardent et souple, qu'il maniait avec mie grftce admirable en présence d'un si grand danger. Don Romero^ voyant le taureau maître du -ierrainy pousse au monstre, comme THippolyte de Racine, mais avec plus de succès. Du premier coup de lance sa défiidte est assurée. Le fer est resté dans la plaie; Fanimal pousse un mugissement affreux, et bientôt harcelé, tourmenté par la troupe des tareadores, livré à une rage impuissante/ il succombe. Un coup de couteau l'achève. Les fanfares sonnent la victoire de don Romero, qui vient saluer la lo^e royale au milieu des applaudissements de la foule. Les afkionados vont remarquer en ce moment aux spectateurs novices, comme moi, que toutes les règles de la tauromachie sont suspendues en l'honneur du cabaUero, C'est lui qui I emplit, à cheval, le rôle du matador. Tout le reste est sacrifié à son succès; et les plus renommés champions de la place, iMontès lui-même, ne semblent en ce moment que des comparses chargés de l'escorter^ de le foire valoir^ de lui ménager des coups décisifs, et de célébrer ses vertus et son triomphe, comme un chœur de tragédie grecque.
Le taureau qui entre dans l'arène après ce premier combat avait la vie dure. Le cabaUero le frappe cinq fois de salance; l'animal ne tombe qu'au cinquième coup.
Le troisième taureau se précipite avec une telle fureur sur l'intrépide Romero qu'il renverse son cheval ; mais don Romero lui fait, en tombant et sans vider les arçons^ une blessure mortelle. Le cheval se relève et le cavalier avec lui. Le taureau va tomber à quelques pas. Des applaudissements fré-
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nétîques accueillent ce coup extraordinaiie et presque unique dans les amiales de la taui oinachie.
Enûn le même vainqueur mit fin à la lutte des caballpros en tuant de dcu\ coups de sa lance le quatrième et dernier ennemi qui se pre'sente. Ses compagnons, blessés et désarçonné»» ont successivement J quitté la place. Lui seul a soutenu le combat jusqu'au bout, sans avoir ni souillé son manteau, ni laissé tomber sa toque^ ni dérangé sa coiffure. 11 ramène son cheval blessé, mais vainqueur, et, après avoir fait la tour de Tamphithéâtre au milieu des témoignages d'un enthou^ siasme universel, il se retire enûn sur un ordre gracieux de la reine, non sans avoir exécuté quelques vdtes hardies avec l'adresse d'un cavalier accompli.
J'ai vu bien des ovations dramatiques dans ma vie, monsieur; je n'ai rien vu de paieil au triomphe de Romero. 11 y a des capitaifies qui ont gagné des batailles rangées^ et qui n'ont pas reçu un tel accueil en rentrant dans leur patrie. Combien de héros qui ont contribué par leur courage et au prix de leur sang à llndépendance de TEspagne, et qui auraient pu être jaloux en ce moment de la gloire de Romero ! Pour moi, je savais un gré infini à ce caballero de m'avoir sauvé l'horreur de ces boucheries ofQcielles, en y transport tant un genre d'intrépidité inattendue et chevaleresque qui se fait désirer dans ces fêtes sanglantes. La tauromachie venait d'avoir son carrousel héroïque. Ces scènes me reportaient par l'imagination aux plus vailliantes passes d'armes et aux • plus nobles coups d'épée de nos aïeux. Mais ce n'était que le premier acte du drame ; il en avait deux...
Madrid, 17 oetolira 1846.
Je vous ai donné, diuis ma lettre d'iiier, le récit
du premier acte de la course royale du iO. C'était l'acte héroïque. Ma tâche était facUe. Elle est moins agréable aujourd'hui. Nous sortons de ia tauromachie d'amateurs pour entrer
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dans la tauromachie classique. Nous échappons à la fantaisie. La tradition et la routine nous saisissent. 11 n'^ a plus à capituler avec ( lies. Bien qu'une course royale soit» en général^ Fimage très-eiTacëe des combats ordinaires» dé ceux oit se plaît la foule et où triomphent les aficionados (dilettanti)^ tout s'y passe cependant arec ce respect de la règle et ébB précédents^ qui est une des prétentions de la foule quand 0 s'agit de spectacles; et je n'oublierai jamais pai* quelle brutale explosion de sifflets fut accueîlHe l'entrée de la cour à une des dernières représentations de la porte d'Alcala, parce que cette entrc^e tardive avaii ohlii^é le quadrille des toreros à faire une seconde fois sa procession par-tlevant la loge royale, en interrompant la course : ce qui est contraire à la règle. Le peuple espnj^nol o^f formaliste par essence, et les amateurs de taureaux sont d'un purisme impitoyable. Chaque assemblée du. cirque a son tribunal ofûcieux qui juge les incideats de la lutte avec la dernière rigueur; et malheur à ceux qui tombent sous le coup de cette juridiction improvisée ët inflexible!
Une fois rentrés dans la routine d'une course de taureaux ordinaire^ rien de plus monotone, monsieur^ pour les assistants étranger?, qu'un pareil spectacle. Voici, invariablement^
les trois péripéties par lesquelles le drame est oblige de passer. On lâche un taureau qui, d'ordinaire, et après le coup de corne donné au .sombrero de son gardien, marche droit aux picador en rangés à cheval, la lance au j) lin^, le long de la ba' liei e et presque appuyés sur elle. Ces hommes sont hourrés de coton comme des mannequins et bardés de fer comme des croisés. L'animal décroche un, deux, quelquefois trois chevaux , suivant la force ou la fureur dont il est doué. Comme les picadores ne montent que des chevaux échappés à Tabat* toir^ aucun ne résiste; ils sont à peu près infaiUiblement éventrés. Mais s'ils ne sont pas tués sur le coup, le picador remonte à cheval> et le voila chevauchant de nouveau à Fen*' contre de la bête furieuse , et la provoquant de la lance peu* dant que sa monture traîne entre ses jambes ses entrailles ensanglantées. Un picador ne renonce à son cheval que quand il est tout à fait mort. C'est la règle, fondée sur l'exi-
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gence du fournisseur. Soayent un cheval laissé pour mort sur la place est de nouveau attaqué et fouillé par le taureau. Ten VIS m, au cirque de la porte d'Alcala, que le taureau^ d'un ^rigoureux coup de comesj remit sur ses jambes. Le pauvre animal y resta quelques instants , jetant autour de lui et sur la foiile indifférente son triste et morne regard. Il fit ainsi le tour de l'arène de l'air d*un ressuscité^ marquant son passage par une rivière de sarig^ et puis on le vit tomber tout d'un coup pour ne plus se relever. Ces épisodes sont fréquents, lis sauvent^ mais d'une façon bien liornble^ la monotonie du spectacle.
Mais voici le tour des banderilleros; c'est la seconde période de la coui'se. Les banderillas sont des flèches aiguës, garnies de papier de couleur, que des hommes résolus enfoncent dans le cou du taureau pour l'exaspérer, le pousser à bout, et lasser sa fureur en Texcitant. Cette opération, qui semble périlleuse au premier abord, n'est cependant qu'un jeu pour ces couréurs agiles qui ne se font jamais fkute d'une retraite rapide par-dessus la barrière, quand le taureau ne s'y prête pas. Il y a plusieurs espèces de banderUlas, A la course d'hier, les flèches étaient garnies de rubans^ de fleurs ou de filets d'oii s'échappaient des oiseaux; d'autres fois, quand le taureau est trop lâche, on lui met les banderUtas de fuego : ce sont des arlitices qui éclatent sur sa tète en fusées retentîsh santés, et qui jettent ddiis une colcie inexprimable l'animal le plus résigné.
Ainsi livré au supplice d'une fatigue sans relâche, d'une excitation sans pitié et d'une agonie sans rémission ; harcelé par les chulos, qui viennent incessamment secouer devant ses yeux leurs manteaux de toutes couleurs, pai* les cris de la foule, qui tour à tour le poursuit d'imprécations formidables s'il lait mine de se retirer^ ou d'applaudissements frénétiques s'il défend son terrain avec vigueur; arrivé entin à la troi* • sième phase de cette lutte inégale^ le taureau se trouve en face de son bomTeau^ celui qui est chargé du dénoûment de la pièce, qui autrefois se nommait imtador, et qui aujourd'hui s'appelle espada (ëpée). C'est en effet Tépée d'une mam et la mul^ (drap rouge) de l'autre, que le matador s'attaque
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an taureaiL II n'y a pas deax manières de tatr un taureau : il &ut le firapper en face, loyalement, noblement, d'une main ferme et d*un coup assuré. Il faut que l'épée aille droit au cceur, et qu'elle s'y enfonce jusqu'à la garde. C'est encore ia iL^le, mais tous ne la suivent pas. C'est le nœud du drame. Un bras vigoureux et exercé peut seul le trancher. Car, d'une part, ranimai n'y met pas de bonne volonté, de l'autre les bons matadoreH stml rares. Le grand intérêt de la course se résume donc, dans ce moment suprême, la mort du taureau. Cette mort est quelquelois une boucherie, comme il est arrivé à la course royale d'hier, ou un f^pada maladroit a donné plus de dix coups d'épée impuissants ; alors la fouie s'impatiente, elle siffle outrageusement, elle appelle à grands cris une lutte plus loyale et une tin plus prompte, mais le mak»dOT ne peut être remplacé devant son taureau; il tient au bout de son épëe, comme sa propriété, ce dénoûment Insaisissable, et c'est un grand ennui, je Tayoue, quand cette péripétie se prolonge; mais le cas est rare.
A la course d'hier, trois espaàa» d'un haut renom se disputaient la faveur de la foule, et les dénoûments marchaient grand train. C'étaient tour à tour le célèbre Montés, le Ciclanero cL le Cucharès. Ce dernier a tué son taureau d'un coup foudroyant derrière la tête. L'épée avait à peine touché, mais elle avait coupé la moelle épiniere. L animal est tombé comme frappé de la loudre; ce n'était qu'un coup d'épingle. Montes y a mis de façons. Après avoir salué la reine, il s'est avance lente.nicnt vei's le tam'eau avec le calme et l'aploml) d'un homme qui a gagné quatre millions de rcaux à ce métier; et une fois en face de son redoutable ennemi, il l'a amusé quelque temps, puis tout à coup, par un mouvement horizontal de la main, d'une sûreté et d'une justesse remarquables, il lui a plongé l'épée tout entière dans la poitrine. Le taureau était mort. .
Ce coup de Montés est fort estimé des amateurs. Rien ne peut d'ailleurs donner une idée de la sérénité parfaite avec laquelle cet habile matador accomplit son pérûleux office. On comprend, à le voir, l'enthousiasme de la foule, même si on ne le partage pas. Mais il fàut savoir que le matador est pour
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la foule espagnole une espèce de dem ex maehinâf celui qui tient dans sa main tout Tintérct de la pièce, et auquel s'attachent toutes les passions engagées dans la lutte. Ciiacun a son matador préférë. Montés a un grand parti; le Ciclanero a le sien qui n'est pas moindre; le Cucharès commence à les balancer* tous les deux. Les jeunes e'pées font pâlir les vieilles. Encore une fois, monsieur^ si on veut se rendre compte de l'intérêt, d'abord inexplicable, qu'un peuple intelligent, poli, loyal, qui a une littérature dramatique célèbre dans le monde entier^ prend à ces scènes de carnage qui durent des jours entiers, au gi'and détriment de plaisirs plu^ivilisés et dWfaires plus sérieuses ; si on veut avoir le mot de cette énigme^ il ikut se figurer qae le public espagnol est partagé, comme autrefois les spectateurs du cirque à Gonstantiiiople,enfaction8 qui 86 disputent sur la prééminence des fnaUuîores et sur celle des taureaux, qui se prononcent avec passion pour ou contre tel pâturage, pour ou contre tel coup d'épée, et qui attachent au maintien des règles de la tauromachie ce respect jaloux qui semble en faire une des institutions du pays. C'est là peut-être qu'est le secret de cette insigne faveur dont jouissent encore, dans FEspai^ne moderne et constitutionnelle, ces traditions d'une époque barbare, A Epsoîn et à Chantilly, cherchez (sans comparaison) ce qui passionne les spurlstneriy vous verrez que ce n'est pas toujours la noble prétention de pousser au développement de la race chevaline. De mèrne, à Madrid, demandez-vous pourquoi toutes les classes de la société, depuis les plus humbles jusqu'aux plus illustres, riva^ lisent d'entraînement pour les combats de taureaux. Vous trouverez qu'il entre dans cette passion beaucoup moins d'in- ^[lirations héroïques et de goûts sanguinaires que les flatteurs ou les enyieux de la nation espagnole ne le supposent. Gomment! le peuple espagnol aurait besoin du retour périodique de ces boucheries pour rester brave I Gela est absurde. Et^ d'un autre côté, ce serait le goût du sang qui seul donnerait raison de ces spectacles ; et le gouvernement d'un grand pays consentirait à les encourager et à les perpétuer pour cette fin î Cela n'est pas moins impossible. Non, les combats de tauicaux, jugés avec nos mœm s et nos iiabitudes françaises.
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sont \in spectacle horrible, rebutant, et, qui pis est, ennuyeux (quand ce n'est pas la rriiie qui les (lionne, comnie celui d'hier). Mais le génie espagnol, inspire par une longue tradition, y met ce qui nous échappe. Inclinons-nous derant cô mystère, ne cherchons pas à Texpliquer au détriment d'un peuple ami. Lais^s-le rester Espagnol dans la mesure où il lui plaît de Fêtre, avec ce mélange de fierté, de poUtesde, d^meiir jalouse et d'instincts tlolents qui le caractérisent à uii û haut point. De notre côté, restons français, et ne nûisi etigouons psa follement, comme on nous y pousse aii^ootd'hui, de mœiir#dé ridicules et de spectâcles étrangers! Ne laissons déteindre sur nous ni le jargon du sport anglais, ni la métaphysique du club allemand, ni le sang versé dans les corridas, môme royales!
J'achève mon récit. J'ai vu tuer hier, dans la seconde partie de la course ro)&ale , sept taureaux avec les circonstances que j'ai racontées. J'ai vu blesser quelques cavaliers, éventrer une demi-douzaine de chevaux; la chose s*est faite, et bien faite, en moins d'une heure. Un taureau qui refusait le combat a été livré aux pétards ; la foule demandait les chiens : Perros! perrosl c'est une des variétés de ce terrible plaisir. Être livré aux chiens est pour le taureau le comble de Figno* minie. Quand la douzième tictime allait être lancée dans l'a* rêne, il faisait nuit ; la reine s'est levée, et le spectacle a été renvoyé au lendemain. Le spectacle d'aiyourd'hui a duré dix heures, comme celui de la veille; même fête demain. En tout, trente heures et cent taureaux. Malgré cela, l'enthousiasme de la population ne s'est pas affaibli. Chaque jour d'ailleurs, dans cette trilogie meurtrière, a son cachet particulier. Hier, c'était la reine qui donnait la fête avec les pompes que j'ai décrites; aujourd hui, c'est Yayuntamiento. La fête est municipale au plus haut degré. Les raballerns de plaza ont pour pan'ain le corrégidor. Tout s'y passe comme dans la journée du 16, moins la magniflcence et le chevaleresque dans le spectacle. Demain, c'est la fête du peuple. Plus de cavaliers à blason, plus de patrons à parchemins; une bonne et vigoureuse course, classique à faire frémir; de bons coups de lance à renverser des tours, d'épouvantables coups de corne à en-
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foncer des bataillons! Et pour que tout le monde jouisse à son aise du spectacle dans c ettc immense enceinte , la plaza sera divisée en deiiv par une barrière. Deux taureaux combattront à la fois; la barrière étaiil niL^iocrement haute, il arrivera souvent qu'un des doux taureaux la fraachira d'un seul bond^ et alors le conflit sera terrible. Dans un espace aussi restreint, deux animaux furieux se disputeront les hommes et les chevaux> jusqu'à ce qu^ tous deux meurent presque à la même place^
Aitemm in aHerios lapsantem sangvûie...
Tel est le spectacle qui terminera les fêtes de Madrid.
Ohl monsieui'^ pour qui a vu, ces jours derniers, pendant la première période de cetlc allégresse populaire, les éclatantes illuminai ion s du IM ado, et tous les balcons tendus de somptueuses étui]( et les maisons des j iches habillées de velours rouge et brut bées d'or comme des docl iesses un jour de gala; pour qui a vu ces niewcillos de Téclairage en verres de couleur qui semblaient roccupation et la rivalité de la ville entière, et ce pompeux cortège qui conduisait la famille royale et nos princes à l'église d'Atocba^ curieuse et brillante page de l'histoire d'un autre âge conservée par la piété monarchique du temps présent; pour qui a été témoin de ces manifeslatloDS irrécusables de l'esprit civilisé et du goût excellent qui camtérisent la nation espagnole, qu'il est triste d'aboutir aux boucheries de la plaza Mayor! Vous savez que j'ai fait mes réserves pour la beauté du coup d'œil que la place elle^ même présentait, mdépendamraent du spectacle. Je n'ai pas tout dit. C'est un des plus magnifiques que j'aie vus. Le soleil était de la fête, et à uiesure qu li clcciinail davantage sur rhorizon, on eût dit qu'il voulait lutter par l'éclat, inème affaibU, de - laJull^ et par le jeu de sa lumière expii aille contre les émulions de ranii)iuthéàtre. Pour inoi, monsieur, le vrai spectacle était là. i'ai rarement vu une scène d'un plus imposant cHet, et je compris alors ce que m'avait dit, quelques jours aupaiavant, un des plus spirituiels iiistoriens de la tauromachie qui en est en même temps un admiiaieui-
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passionné, M. Théophile Gautier : « H n'y a pas ^ me disaitil, de véiitahle combat de taureaux sans soleil. » Vous savez^ monsieur^ que l'institution des courses royales remonte à Philippe II. La fête d'hier a été une représentation rigooreusement exacte de celle du seizième siècle. Depob cette ëpoque> il est d'étiquette que la course royale n'ait pas lieu si le soleU, qui est le premier invité de toute féte espagnole » ne répond pas à l'invitation du monarque. En d'autres termes^ les taureaux ne sortent pas par le mauvais temps.
Je ne finirais pas, monsieur, si je vonlais rassembler dans cette lettre, écrite à la hâte, tous les épisodes qui, en dehors de la place elle-même , où la monotonie règne trop souvent, ont signalé ces jouis consacrés à la tauromachie nliicielle. On raconte que M. le dut de Moulpeubier a lait remettre à Tintrépide don Romero, le héros de ma lettre d'hier, une magnifique épée en témoignage de son estime. M. Alexandre Dumas, qui est arrivé ici à la tête d'une sorte de colonie littéraire composée d'écrivains distingués, tels que M. Maquet^ et de peintres célèbres, tels que M. Louis Boulanger; l'auteur de Monte-Cristo assistait dernièrement à une course au cirque de la place d'Alcala. Dans un moment d'enthousiasme, aprèsun magnifique coup d'^e du Gidanero^ M. Alexandre Dumas lui jette son étui à cigares» que le matador a ramassé (l'usage le permet) au milieu d'un tonnerre d'applaudissements qui s'adressaient autant à Ya/icionado français qu'à Yespada espagnol. A la course royale, M. Dumas a offert une place dans sa loge au brave Romero, duut il racontera sans doute la biographie quand viendra pour lui le moment de résumer ses impressions de voya^^e. Lps œuvres de M. Dumas sont alhcliées à Madrid avec des lettres lungues de deux mètres. On le traduit et on le recherche. Il s est placé du premier coup au nombre des partisans les plus passionnés des combats de taureaux. Je lui ai entendu dire, conune il sortait d'une course : » Faites donc des drames après cela! » Hier^ l'auteur des Mousquetaires dinait chez la reine. Après diner, je le vis» dans le salon de Sa Majesté, faisant éclipse avec sa haute stature à deux ou trois grands d'Espagne, et racontant ses émotions de spectateur et de touriste. Je me r^ouis, mon-
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sieur ^ pour l'honneur des lettres françaises^ que notre célèbre romancier ait été l'objet de ces attentions à Madrid. Qui sait? il y a peut-être encore des pays en ce monde où M. le marquis de la Pailletterie aurait eu plus de succès a\ec ses plaques d'or et d'argent que M. Alexandre Dumas avec ses livres. •
Et maintenant^ adieu, monsieur; vous excuserez la longueur de cette lettre ; car, vuus le savez, aux gens qui voyagent le temps manque pour bien écrire et surtout pour abréger.