I. Traduction de Benjamin Jamin, iSyS
piétons, pendant que les autres se querellent avec le charretier qui réclame le double du prix convenu. Les cavaliers vont de l'avant; on se retrouvera « au Chappeau Rouge, un cabaret à loger, auprès de la Pyramide du Roy, non loin de la maison du curé. »
A peine sortis de Paris, nos jeunes voyageurs aperçoivent à distance un groupe d'hommes : « Ils ressemblent à des gens d'armes mercenaires, à des. /Mlemands (reîtres). Que faut-il faire? Retourner de peur qu'ils nous destroussent, ou passer outre et leur échapper à course de chevaux par les champs? mais s'ils portent harquebuzes? » Heureusement les prétendus « picquiers allemands » ne sont que des paysans parisiens inoffensifs qui passent, le bâton à la main.
Cependant les gens de la charrette n'en ont pas fini avec leurs aventures. « Le charretier, estant courroucé qu'il n'a eu autant qu'il avoit demandé, les a menés par un chemin scabreux, D'autre part, comme les chevaux se travailloient de toutes les forces de retirer les roues qui tiennent dedans une boue profonde, ils ont rompu le limon du chariot, et le collier et les bandes de la roue avecques les clous sont ostés; et luy, aveuglé de colère, maugrée de maudissons exécrables ceux qu'il mène.» Il faut quitter la charrette et monter dans« un autre grand chariot voiturier, lequel sans charge s'en va à Boulogne. »
Ceux qui voulaient descendre la Seine en bateau
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ne sont pas mieux partagés. « Les bateliers disent qu'ils ne peuvent par ce vent voguer aux avirons, ni avec leurs perches, et que les chevaux de halage sont tous empeschez à je ne scay quel ouvrage. Ainsi, ils n'ont pas encore démarré. Ils n'arriveront point à Boulogne avant la nuit. »
Les cavaliers continuent leur chemin et admirent le paysage : « Voy comment ce ruysseau coule doucement; c'est une eau toute claire comme cristal entre petites pierres dorées. Entends-tu le rossignol et le chardonneret? Certainement ce territoire de Paris est fort plaisant. O que la Seine coule d'une vitesse paisible! Comme cette petite navire est menée parmy les ondes, ayant vent en pouppe ! » Plus loin le spectacle change, on traverse des terrains « pleins de curailles (déblais) de vieilles maisons ruinées » (peut-être les carrières de Passy qui, de temps immémorial, servaient de décharges publiques). Un des cavaliers se plaint que son cheval est trop dur : « Séez-vous les jambes jointes et non ouvertes^* dit son camarade, vous sentirez ainsi moins de peine. — Cela appartient aux femmes, répond l'autre, et le ferois si je ne craignois les moqueries des passants. » Finalement un cheval se déferre, il faut s'arrêter à une auberge sur la route, « afin de ne pas coucher dehors et sans souper. »
Voici une autre scène de voyage d'un caractère tout différent que j'emprunte au French Schoolejnaister, recueil de« familières confabulations non
moins plaisantes que profitables », destinées aux Anglais qui veulent apprendre le français^.
Deux voyageurs se rencontrent : « Où chevauchez-vous si bellement? — A Londres, à la foire de la Berthelemy. — Et moy aussi. Si vous voulez, nous irons ensemble pour plus grande assurance. » Une bergère vient à passer : « Mamye, où est le droit chemin d'ici au prochain village? — Tout droit devant vous, monsieur. — Quantes lieues avons-nous? Dites-moy, sans mentir. — Deux lieues et demie et un peu plus » Un des cavaliers est incommodé par la poussière « qui lui crève les yeux. — Prenez ce taffetas, dit l'autre, pour mettre devant vostre face, et il vous gardera de la pouldre et du soleil. » Plus loin, le passage est dangereux : « On destroussa l'autre jour un riche marchand au costé de cest arbre. » Il faut presser les chevaux et gagner la ville dont les portes ferment à neuf heures. Enfin, nos voyageurs arrivent à temps ; ils descendent au Cygne : « Dieu vous garde, mon amy. Logerons-nouscéans pour ceste nuit ? — Ouy dea, monsieur, fait l'aubergiste. » Et le voyageur, en bon anglais, s'inquiète tout d'abord de sa monture : « Frottez bien mon cheval, destroussez sa queue, farctes-luy bonne litière; ne l'abreuvez pas
I. Le texte est en anglais et en français. Ce petit livre fort rare, imprimé à Londres en 1612, ma été prêté par M. le baron Pichon. C'est la seconde édition; la première est, dit-on, de ibj'i.
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sitost, car il est encore trop chaud. Pourmenez-le un petit. Regardez si les sangles ne sont pas rompues. Apportez ma bougette (valise) qui pend à l'arçon de la selle. Tirez mes bottes et nettoyez-les ; puis mettez mes tricouses* et mes espérons dedans. — Il sera fait. Vous plaît-il maintenant venir souper? — Tu dis bien ; or sus, allons. »
Le cavalier se met à table ; c'est un dîner de table d'hôte. Les politesses et les toasts de rigueur commencent : « Monsieur, je boy à vous. — Je vous plegeray de bon cœur. — Il me semble que je vous ay veu d'aultres fois. — Ouy certes ; je suis de Londres. — Seray-je si hardy de demander vostre nom? — Je m'appelle Sampson. — D'où venez-vous maintenant? — De delà la mer, de France. » Et Sampson raconte les dernières nouvelles de France, reçues « hier soir par un poste (courrier). »
Après souper, il faut gagner le lit. « Jehanne, dit l'aubergiste, faites bon feu en sa chambre, et qu'il ne luy manque rien. — Mamye, mon lit est-il fait? est-il bon? — Ouy, monsieur; voyez que c'est un bon lit de plumes, les linceulx sont tout blancs, et la taye d'oreiller. — Tirez mes chausses et bassinez bien mon lit, car je suis mal disposé, )e tremble comme la feuille sur l'arbre. Chauffez mon couvre-chef, et me serrez bien la teste. Holà, vous serrez trop fort. Apportez-moy un oreiller et