I. Triquehouses, gros bas de voyage
me couvrez bien. Tirez mes courtines (rideaux) et les attachez d'une épingle. Où est l'urinai? où sont les privez? montrez-les au garçon. — Montez lahaut, dit la fille au laquais ; si vous ne les voyez,, vous les sentirez bien. Monsieur, ne vous faut-il autre chose? Etes-vous bien? — Ouy, mamye. Esteignez la chandelle et approchez-vous un peu de moy. — Je l'estaindrai quand je seray hors la chambre. Que vous plaît-il? n'estes-vous pas encore bien? — J'ay la teste trop basse, haussez un peu le traversin, je ne sçauroy coucher si bas. Mamye, baisez-moy une fois et j'en dormiray mieux. — Dormez, dormez, dit l'autre en s'en allant. Dreu vous doint bonne nuict et bon repos. — Grand mercy, la belle fille. »
LEO T>E T\pZM[TAL
LES T>EUX TiELATIONS DE SON VOYAGE
E premier voyageur que nous rencontrons, au début de la Renaissance, est un noble seigneur bohème, Léo de Rozmital et Blatna, beau-frère de George Podiebrad, roi de Bohême. En 1465, avec quelques amis, il visite l'Allemagne, les Flandres, l'Angleterre, la France, l'Espagne et l'Italie. En route, il accomplit le pèlerinage traditionnel de Saint-Jacques de Compostelle; il comptait même terminer par le Saint-Sèpulcre, mais des circonstances^ dont nous parlerons plus loin, l'empêchèrent de donner suite à ce projet. Rozmital paraît avoir été chargé de quelques missions diplomatiques, sur lesquelles d'ailleurs il garde le silence; officiellement, il voyage pour étudier les mœurs et l'organisation militaire de chaque pays.
Ce voyage est intéressant à plus d'un titre : par sa rareté, par la qualité des voyageurs, par l'itinéraire qu'ils ont suivi, par l'époque où ils l'ont entrepris,et par ce fait exceptionnel qu'il nous en reste deux relations différentes, bien que toutes les deux soient écrites par des personnes qui faisaient partie de la même expédition. L'une a pour auteur un nommé Schaschek, attaché sans doute à la haute domesticité de Rozmital, peut-être son secrétaire. Le texte original n'existe plus^ mais on conserve la traduction latine faite par Stanislas Paulowski, chanoine de la cathédrale d'Olmutz, et imprimée en iSyy. L'autre relation, écrite en haut allemand, est l'oeuvre de Gabriel Tetzcl, patricien de Nuremberg ^ qui fit le voyage avec Rozmital. Le manuscrit original, in-40 de 90 feuilles appartient à la Bibliothèque de Munich {Cod. Germ. 1279). Ces deux relations ont été publiées en 1844 par la Société Littéraire de Stuttgart.
Le récit de Schaschek paraît une sorte d'itinéraire officiel, rédigé par l'ordre ou sous la surveillance de son maître, comme semblent l'indiquer le grand nombre des villes et des villages dont il parle, la mention régulière des distances et des
1. Tetzel fut bourgmestre de Nuremberg en 1469; il est mort en 1479. Nous devons la traduction de sa relation, en allemand d'une lecture difficile, à M. le D' Wickersheimer, que nous tenons à remercier ici de son extrême obligeance.
étapes^ la transcription intégrale des saufs-conduits ou lettres de recommandations de chaque souverain. La version de Tetzel, beaucoup moins complète, est remplie d'erreurs ; la plupart des noms de lieux sont défigurés au point d'être méconnaissables. Le Nurembergeois écrit à bâtons rompus, sans préoccupation de style, mais avec plus de liberté, d'abandon, d'intimité; il n'est pas gêné, comme son confrère Schaschek, par une situation officielle. L'un semble écrire une suite de lettres à des parents et à des amis ; l'autre rédige un rapport.
Nous suivrons Rozmital, les deux relations à la main, en essayant de compléter l'une par l'autre. Sans doute elles ont de grandes lacunes ; elles s'attardent à des anecdotes enfantines et ne nous disent rien ou à peu près des monuments de l'art. Ce qui passionne ces rudes enfants du Moyen-Age sortis du fond de la Bohême, ce qu'ils regardent de tous leurs yeux, ce sont les belles joutes où ils sont passés maîtres, les luttes d'homme à homme, les courses dangereuses de taureaux. Ce qui touche leur âme naïve, ce sont les vieilles légendes, et les reliques sans nombre entassées dans les trésors des églises.
Et puis, ils ont vu Louis XI, Philippe le Bon et Charles le Téméraire, Edouard IV d'Angleterre et le roi René, Alphonse de Portugal et Henri IV de Castille, le duc de Milan et l'Empereur d'x\llemagne, que sais-je encore ? tous ces grands per-
sonnages dont les noms remplissent l'histoire contemporaine ; ils leur ont parlé, ils se sont assis à leur table. Ils ont admiré leurs cours, leurs fètes^ l'opulence de leurs trésors.
En chemin, ils nous montrent les grandes et les petites misères du voyage, la physionomie de telle ou telle province, le désordre et les ruines des guerres civiles, tout cela au jour le jour, sans méthode et en passant. Si bien que, tout compte fait, malgré ses imperfections, ses anecdotes puériles et ses lacunes, le double journal donne à peu près l'image de cette Europe troublée, incertaine et confuse, où l'Allemagne et l'Angleterre s'entêtent dans le Moyen-Age, la France et les Flandres préparent leur transformation, l'Espagne reste encore moresque, et l'Italie s'épanouit au souffle de la Renaissance.
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LEO T>E TipZMlTAL EN 2.1LLEMAGNE ET EN EEANDRES
^)PoNc, en l'an de grâce 1465, le lendemain de la fête de Sainte-Catherine (26novembre), partait de Prague Monseigneur Léo de Rozmital et Blatna avec plusieurs gentilhommes de ses amis, nobles et bannerets, son maître d'hôtel, son argentier, des pages, le personnel de sa maison en livrée de velours rouge et or, en tout quarante personnes,, cinquante-deux chevaux et un chariot.
De Prague, on se rend d'abord à Pilsen, où tous, maîtres et gens, vont « confesser leurs péchés », avant d'entreprendre une expédition si longue et si loin du pays. Par le fait, les débuts ne laissent pas d'être inquiétants : deux attaques à main armée, pour commencer, et partout la nécessité de demander des escortes. Heureusement, dans les^ villes, Rozmital est reçu comme le frère de la reine de
2b VOYAGES ET VOYAGEIRS
Bohême ; on lui rend les honneurs dûs à sa situation ; on lui envoie des présents, « des sangliers, du vin délicieux, de l'avoine pour ses chevaux. » Le Margrave d'Anspach donne des joutes à son arrivée, et nos vaillants bohèmes ne manquent pas cette première occasion de montrer leurs talents.
A Nuremberg, on leur fait voir « le glaive de Saint-Maurice et l'épée de Charlemagne » ; à Cologne, le tombeau des Trois-Rois et l'Eglise où « la sainte Vierge Ursule est ensevelie avec onze mille vierges. » Ils joutent une seconde fois en présence de l'archevêque de Cologne, et le soir, Rozmital donne un bal à l'Hôtel de Ville, où il invite « beaucoup de jolies femmes » dit Tetzel, toujours plus indiscret que son confrère. C'est encore Tetzel qui parle de ce singulier couvent de Neuss « où demeurent les plus jolies religieuses que j'aie jamais vues ; chacune a, dans le cloître, un valet pour la servir. La Supérieure invita Monseigneur (Rozmital) et lui offrit un bal ; car les religieuses connaissaient les danses les plus gracieuses, et elles avaient des toilettes fort élégantes. De ma vie, je n'ai vu d'aussi belles femmes dans un couvent! »
En janvier 1466, arrivée à Bruxelles, où se trouvait le duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Aussitôt ce prince envoya « le maître d'hôtel de la Cour auprès de Monseigneur pour l'inviter à demander du vin tous les jours : ce qui signifie que, lorsqu'on donnait le vin, on défravait son hôte de tout le reste. »
Huit jours après, Rozmital fut officiellement reçu et invité à un repas superbe *, « tel que je n'ai jamais mangé rien de semblable. Monseigneur et sa suite dînèrent seuls dans la salle du duc. Il y avait de tout en abondance, et la table était magnifiquement décorée. On servit trente-deux plats; chaque fois, on apportait huit plats à la fois, et toutes sortes de boissons en profusion. » (Tetzel).
« Après le repas, on conduisit Monseigneur auprès du duc de Bourgogne et le prince lui demanda de rester à Bruxelles jusqu'au retour de son fils (Charles le Téméraire) qui revenait victorieux d'une expédition contre les Liégeois : « Quand notre fils sera rentré au palais, lui dit-il, nous aurons soin d'organiser des joutes à la mode de notre pays. — Si le duc le permet, dit Monseigneur, j'y prendrai part avec ma suite, suivant la coutume de ma patrie. — Le duc répondit que cela lui serait très agréable, et qu'il fallait le faire pour lui apprendre quels étaient les usages de la Bohème. »
« Quelques jours après, le vieux duc (Philippe le Bon) envoya vers Monseigneur pour lui demander
I. « Le 3o janvier 1466, le Duc estant à Bruxelles, fist faire de creux en supplément) quatre platz de viande, pour festoyer en son hostel le seigneur de Rocendale {sic), du royaume de Behaigne iBohême), et frère de la reine dudict Behaigne, le comte de Zecharowyt et plusieurs autres nobles gens dudit royaulme de leur compaignie. » (Itinéraire de Philippe le Bon, mémoires inédits dé]k cités . Dans le saufconduit délivré par Philippe le Bon à Rozmital, on l'appelle également Léo de Rosenthal (p. 29 de l'éd. de Stuttgart^
s'il voulait aller à la rencontre du duc son fils, qui n'était qu'à deux milles de distance. Aussitôt Monseigneur fit accoutrer les siens avec la plus grande magnificence et se mit en route. Nous rencontrâmes l'armée^ et nous vîmes les troupes, les chars, les armes et les autres engins de guerre dont ils se servaient. Le prince était alors à chasser avec ses faucons; mais, aussitôt qu'il fut prévenu de notre arrivée, il abandonna tout pour venir, avec son escorte et ses trompettes, à la rencontre de Monseigneur, l'empêchant de descendre de cheval comme il voulait le faire, lui prenant la main, et chevauchant côte à côte avec lui jusqu'à la ville. La nuit arrivait déjà ; une foule immense, tenant des torches allumées, s'était répandue hors les murs, à une assez grande distance, en sorte que la route formait une suite ininterrompue de lumières. Quand nous traversâmes les rues, on voyait partout des quantités de jeux et de spectacles variés, et je puis affirmer qu'il y avait là plusieurs milliers de lumières. »
« Le lendemain, le jeune duc ^ fit annoncer des. joutes, invitant ceux qui voudraient y participer, à se rendre à l'endroit qui leur serait désigné. Voici quelle est la coutume du pays : les combattants,, séparés par une barrière, courent l'un sur l'autre^ les chevaux lancés à toute vitesse. Ils sont armés
(i) Charles le Téméraire qui avait alors 33 ans; Philippe le Bon en avait 70.
de lances très légères ; celui qui en a brisé le plus est le vainqueur, et la foule, poussant des cris et répétant son nom, le reconduit à son logis. »^
La veille du jour où devaient avoir lieu les joutes, « le duc envoya vers JanZerobky(un des seigneurs de la suite de Rozmital), pour le prier de venir le trouver avec ceux de ses compagnons qui voudraient organiser une lutte. Nous entrâmes dans la cour où se tenait le duc avec les trois duchesses de Bourgogne, de Clèves et de Gueldres, ainsi que d'autres damoiselles nobles. Les officiers du duc invitèrent le seigneur Jan à se préparer pour le combat, et celui-ci ayant demandé si on luttait nu, ou en cotte-. — En cotte, lui dit-on, à la mode du pays ; avec cette condition qu'il est interdit de saisir son adversaire au-dessous de la ceinture^ aux pieds, par exemple. Chez nous, il n'y a point de honte à lutter avec ses vêtements de dessous, c'està-dire avec la cotte et les chausses, même en présence d'une foule de femmes et de jeunes filles. »
« L'adversaire du seigneur Jan n'était pas de taille à lui être opposé ; trois fois il fut jeté par terre, ce qui parut un grand miracle ; car ce lutteur passait pour être sans rival dans toutes les provinces de Bourgogne et recevait, en outre de la
(i) Voir Appendice D.
(2) Thoracibus, Thorax signifie ici la cotte « tunique à manches, portée immédiatement sur la peau, ou sur la chemise dont elle représentait d'ailleurs à peu près la forme. » V. Gay, Dictionnaire archéologique.
solde ordinaire, cinquante écus d'or tous les ans. Le duc fit venir le seigneur Jan en cotte, comme il avait lutté et, maniant tous ses membres, ses pieds, ses mains, il lui examinait tout le corps, s'étonnant que son lutteur ait été vaincu. »
Après une nouvelle lutte, où la victoire reste encore au champion de Bohême, un troisième combattant se présente, c'est Schaschek lui-même. « Prince très illustre, dit-il, que votre Altesse me désigne un adversaire qui me vaille ». Le duc avant donné l'ordre de faire venir un lutteur, nous engageâmes le combat, et d'abord je le renversai à terre. Mais à la seconde reprise effectuée sur l'ordre du duc, je fus complètement projeté sur le sol comme un possédé qui rend un démon. La lutte terminée, le duc fit apporter le vin, avec les succades en abondance, et ce qu'on en gaspilla sur le plancher valait bien plusieurs écus d'or. Quanta moi, les duchesses me servirent si copieusement, que j'eus de la peine à rentrer au logis; jetais ivre. »
« Le jour suivant, dans la cour du Palais Ducal, Monseigneur jouta contre Jan Zerobky, tous deux avec une telle impétuosité que Monseigneur brisa sa lance contre la poitrine de son adversaire ; mais aucun ne fut démonté. Alors le seigneur Jan, ayant prié Monseigneur de lui laisser briser sa lance sous les yeux des nobles dames et damoiselles qui assistaient au spectacle, lança son cheval à coups d'éperons, en dirigeant sa lance sous la fenêtre même
DE LA RENAISSANCE 3r
OÙ se tenait le duc avec sa femme et les autres duchesses. Il frappa le mur si vigoureusement que, du coup, son cheval resta assis sur sa croupe, au grand étonnement des courtisans qui regardaient curieusement si le seigneur Jan n "était pas attaché à la selle, car malgré la violence du choc, il n'était pas tombé de cheval. »
Nous passons d'autres tours de force qui font honneur à l'habileté des cavaliers bohèmes, et dans lesquels le seigneur Jan paraît s'être distingué particulièrement.L'admiration des honnêtes flamands ne connaissait plus de bornes : « Un tel homme, disaient-ils avec enthousiasme, n'est pas de la race qui peuple aujourd'hui la terre, mais de la race des anciens géants. » Et tous les jours on allait, comme en pèlerinage, visiter le théâtre de ses exploits.
Comme on le pense bien, Philippe le Bon prit soin de faire conduire Rozmital dans son trésor. « D'après son ordre, on exposa sur une table toutes ses pierres précieuses et ses habits garnis de perles et de pierres fines. Son conseiller pria Monseigneur, pour faire honneur au duc, d'emporter ce qui lui plairait. » Formule de pure politesse bien entendu, et Rozmital n'était pas homme à s'y méprendre.
Un autre jour, le duc lui fit admirer son parc rempli d'animaux de .toute espèce, — un véritable jardin zoologique, — et comme la piscine était gelée, « il lit monter sur la glace vingt-huit officiers
de sa maison qui combattirent avec une merveilleuse agilité ; ils couraient et se retournaient plus vite qu'aucun cheval n'aurait pu le faire... J'étais curieux de voir ce qu'ils avaient sous les pieds, mais je n'ai pu quitter Monseigneur, qui regardait du château le spectacle avec le duc. »
Avant de partir^ « Monseigneur invita beaucoup de puissants seigneurs et de belles femmes, et leur offrit à son hôtel un repas bohème qui leur arracha l'admiration. Ainsi, en toutes choses. Monseigneur menait joyeuse vie, ce qui coûtait énormément d'argent ; mais le duc le défrayait de tout. » Et Tetzel, continuant ses confidences, nous apprend que Rozmital fit cadeau à Charles le Téméraire d'un joli cheval, « dans l'espoir de recevoir mieux encore ; mais Charles donna trente couronnes de pourboire au valet, et fit cadeau à Achatz Frodner (un des voyageurs) d'une belle haquenée blanche meilleure que le cheval de Monseigneur. »
A Bruges, nouvelles fêtes pendant le carnaval : « On se déguisait, on se masquait^ et on allait dans les maisons où se donnaient des bals, au bruit des trompettes et des tambourins. Celui qui rencontrait sa maîtresse, inscrivait son nom sur un billet qu'il lui remettait, sans lui adresser la parole et dansait avec elle. »
Le départ pour l'Angleterre s'effectue par Calais.
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LEO "DE T\OZMITAL