‹ Voyages et voyageurs de la renaissanceChapitre 27 sur 55 · I. Voir appendice B · texte numérisé non relu

I. Voir appendice B

vais gîtes, plus de pirates ni de détrousseurs de grands chemins. « Les provinces sont opulentes, remplies de villes et de places-fortes; sur les îles de la côte s'élèvent des châteaux et de riches monastères. » La troupe traverse rapidement Narbonne, Montpellier, Avignon, s'engage dans les Alpes, passe le Mont-Cenis et descend en Italie, où l'enchantement continue de plus belle. Campagnes plantureuses, vignobles curieusement travaillés, jardins délicieux, villages et châteaux qui se succèdent^ et quelles femmes, quelles filles ! « si belles que c'est à peine si nous en avons rencontré de pareilles dans aucun des pays que nous avons parcourus. » Partout des écoles florissantes, des ateliers en pleine activité, des villes superbes, des églises et les palais magnifiquement décorés, des constructions nouvelles d'une rare élégance; c'est la Renaissance qui bat son plein.

Galéas Maria, fils de François Sforza, était alors duc de Milan. Dès qu'il fut avisé de la prochaine arrivée de Rozmital, il envoya au-devant de lui son frère Filippo Maria, «avec une suite de seigneurs et des trompettes ; il était chargé par le duc de nous recevoir avec honneur, et de nous conduire jusqu'au logis qu'il avait arrêté pour Monseigneur, et qui s'appelle La Fontaine. Aussitôt, le duc dépêcha ses cuisiniers et ses pourvoyeurs pour demander à notre maître-queux quelles boissons et quelle nourriture son maître désirait, afin de les préparer eux-mêmes, le duc ayant ordonné que

nous n'achèterions rien et que tout nous serait fourni par la cour, ce qui eût lieu en effet. » Le duc fournit encore, dit Tetzel, « des tailleurs, des cordonniers, et tout ce qui était nécessaire pour ferrer les chevaux. »

La réception officielle eut lieu le sixième jour : « le duc envoya prier Monseigneur de le venir voir. Quand nous arrivâmes, il vint au-devant de nous avec sa mère (Bianca Visconti) et son frère, et nous mena dans un palais magnifique, où lui et toute la noblesse nous reçurent avec la plus grande bienveillance. Puis, il conduisit Monseigneur dans une des salles, le plaça entre lui et sa mère, et l'appela son très cher ami, amtce charissime, l'assurant qu'il était très flatté de sa visite, et le priant •de lui demander ce qu'il voudrait. » Tout cela débité avec les compliments, l'insistance et les caresses habituelles de la courtoisie italienne. L'audience achevée, le duc chargea son frère de reconduire Rozmital jusqu'à son logis.

« La mère du duc, ajoute ici Tetzel, gouvernait alors le pays; c'est une grande vieille femme, qui a des dames d'honneur nombreuses et fort jolies. Le duc est grand, bien fait, excellent latiniste. Il tient une cour fort brillante. Il aime les Allemands, En face de son palais, qui est fort beau, se trouvent les églises les plus merveilleuses; elles sont en marbre, couvertes de sculptures, et je ne crois pas qu'il s'en trouve une seule pareille dans toute la ■chrétienté. La ville est particulièrement belle, très-

peuplée et bien bâtie; elle possède un .^rand nombre de commerçants, d'orfèvres et d'ouvriers excellents qui font des oeuvres de toute beauté. Le château est le plus beau que je connaisse et il est bien gardé; car qui a le château est maître de la ville. Nous vîmes également un beau palais qui appartenait à Cosme de Médicis. »

A Vérone, nos Bohèmes paraissent s'intéresser surtout aux restes du Palais de Théodoric qui subsistaient encore. Les bâtiments à demi-ruinés servaient d'habitation à des dames de la noblesse véronaise, habitation intermittente, car «ces dames ne s'y tenaient que le jour ; la nuit elles étaient chassées par des spectres et obligées d'aller demeurer dans le voisinage. » Ce n'est pas Tetzel, comme on pourrait le croire, mais Schaschek luimême, le narrateur officiel, qui raconte sérieusement cette historiette.

Enfin on arrive à Venise en décembre 1466. La Seigneurie préparait à Rozmital une brillante réception ; mais, s'il faut en croire Tetzel, les Vénitiens furent froissés de je ne sais quelle infraction à l'étiquette et, pour témoigner leur mécontentement, ils se bornèrent à donner en présents de bienvenue «du sucre, du gingembre, du vin et de la cire, » cadeau modeste pour une République aussi riche et aussi hospitalière. Heureusement on ne tarda pas à se raccommoder, car nous voyons le Doge, Christoforo Moro, inviter Rozmital à une séance du Conseil et le faire asseoir à sa droite

« honneur tout à fait exceptionnel et que l'on n'avait accordé à personne depuis longtemps. »

Saint-Marc et son incomparable trésor, les chantiers de construction de la marine, et surtout l'arsenal avec ses immenses approvisionnements, sont pour nos étrangers l'objet d'une admiration sans bornes. Une autre merveille qui paraît les avoir beaucoup frappés, est le palais d'un certain marchand dont le nom n'est pas indiqué, et qui avait émigré d'Alexandrie à Venise. On jugera, par cet échantillon, quels étaient, au xv^ siècle, le luxe et le train d'un grand marchand de Venise. Le bâtiment, qui appartenait dans l'origine au duc de Milan, était inachevé et ne s'élevait guère au-dessus des eaux, quand notre marchand l'acheta pour la belle somme de soixante et quatorze mille écus d'or, et le fit achever de la façon la plus somptueuse. « Tous les promenoirs soiit en albâtre. Dans la chambre à coucher, le sol est garni d'albâtre, et les plafonds sont d'argent doré. Sur le lit, garni de draps tissés d'argent, sont placés deux coussins et un oreiller décorés de perles et de pierres fines; au-dessus pend une grande tapisserie dont le travail, non compris la matière, est estimé vingtquatre mille ducats. Une des salles possède une cheminée dont la construction aurait coûté, dit-on,

trente mille ducats Comme nous sortions du

palais, le marchand rentrait en gondole d'une promenade qu'il venait de faire avec sa femme et ses enfants. Sur ses instances, nous revînmes sur nos

pas ; il fit apporter des succades sur trois plateaux d'argent, avec du vin et d'autres boissons variées dans trois coupes d'or et les autres d'argent, et nous traita comme les rois et les princes que. nous avions visités. Sa femme était de la plus grande beauté ; elle avait pour escorte douze jeunes suivantes. A notre départ, il nous ramena lui-même jusqu'à notre logis. »

« On nous conduisit dans ce qu'on appelle le logis des Allemands!, où descendent les marchands étrangers de toutes les principales villes de la chrétienté. Chacun peut y avoir sa table à part, boire et manger ce qu'il lui plaît, car l'hôtellerie est abondamment approvisionnée de tout ce qui est nécessaire, »

« De là, nous fûmes voir les ateliers des tisseurs de drap d'or, de damas et de soie, ensuite les boutiques des marchands où l'on nous montra des richesses inestimables. »

En quittant Venise, Rozmital et les siens prennent la route du Nord. On renonce au voyage du Saint-Sépulcre; pour quel motif? nous n'en saurions rien, si ce bavard de Tetzel n'était pas là pour nous l'apprendre. Le voyage avait déjà coûté fort cher, et le noble seigneur, à bout de ressources, n ayant plus même assez d'argent pour rentrer chez lui, cherchait à négocier un emprunt : « Monseigneur fit une demande d'argent aux Véni-

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