I. Voir la note ci-après, page log
une table sur le rivage. Comme la mer étoit basse, on leur apportoit des huitres dans des paniers ; ils choisissoient les meilleures et les avaloient sitôt qu'elles étoient ouvertes. Elles sont d'un goût si agréable et si relevé, qu'on croit respirer la violette en les mangeant ; d'ailleurs elles sont si saines, qu'un de leurs laquais en avala plus de cent, sans s'en trouver incommodé. Là, dans la liberté du repas, on s'entretint tantôt de la beauté du lieu, tantôt de ce qu'on jugeoit plus propre au bien de l'Etat, tantôt de ces grands hommes dont Cicéron se souvient en quelque endroit de ses ouvrages, qui ne croyoientpas qu'il fut indigne d'eux d'employer un repos honnête et nécessaire, pour délasser l'esprit de ses grandes préoccupations, à ramasser à Gaëte et à Laurente des coquilles et des petits cailloux sur le rivage. »
Après avoir regagné Bordeaux, de Thou en repart pour visiter Agen, Auch, Toulouse, Carcassonne et sa citadelle pleine d'armes anciennes, Narbonne et sa cathédrale où se trouvait la célèbre Résurrection de Lazare par Sébastien del Piombo*, Nîmes, Avignon, Marseille, Oranges, Lyon « où il passa la plus grande partie de son temps dans les boutiques de Tournes et de Rouilles ^ » Il rentre à Paris en i582.
1. Achetée par le Régent ; aujourd'hui à Londres dans la National Gallery.
2. Jean de Tournes et Guillaume de Roville, les célèbres imprimeurs de Lyon.
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En i588, nouveau voyage politique en Normandie. Un an après, de Thou se met en route pour l'Italie avec Gaspard de Schomberg, chargé de négocier pour le roi un emprunt et des envois de troupes. La mission était périlleuse et les ligueurs mettaient tout en œuvre pour la contrecarrer ; il fallut faire de nombreux détours afin de dépister leur surveillance. En passant à Mende, l'évêque reçut magnifiquement les envoyés du roi. « Dans le premier repas qu'il leur donna, l'on remarqua avec quelque surprise qu'on ne servoit aucune pièce de gibier ou de volaille à qui il ne manquât, ou la tète, ou l'aile, ou la cuisse, ou quelque autre partie. Ce qui lui fit dire agréablement qu'il falloit le pardonner à la gourmandise de son pourvoyeur, qui goûtoit toujours le premier de ce qu'il apportoit. » En effet, l'évêque raconta que les bergers des montagnes montaient jusque dans les aires des aigles pour enlever le gibier que le mâle et la femelle apportaient chaque jour à leurs petits, non sans en avoir mangé quelque morceau. « De Thou eut la curiosité de voir ces aigles de près ; il monta par un chemin très difficile auprès d'une aire, dont l'aiglon étoit enchaîné. La mère ne tarda pas d'y arriver, les ailes si étendues qu'elle leur déroba presque la lumière; elle apportoit un faisan à son petit, et retourna aussitôt à la chasse. De Thou et ceux qui l'accompagnoient s'étoient cachés dans une petite loge pour éviter sa furie. L'évêque les assura qu'il ne falloit que trois ou quatre de ces aires
pour entretenir sa table splendidement pendant toute l'année. »
Le voyage ne se termina pas sans encombre. Au passage des Cévennes, Schomberg qui était fort replet et supportait difficilement le cheval, fut contraint de faire le chemin à pied jusqu'à Uzès, et de se mettre au lit en arrivant. Plus loin, dans la traversée de Fréjus à Gênes, de Thou fut pris à son tour « d'une si furieuse nausée qu'il pensa se perdre l'estomac. »
En revenant de Venise, comme il descendait en Suisse par les Grisons, une nouvelle mésaventure faillit lui coûter la vie :
« Au sortir de Coire, il fut s'embarquer devant le lever du soleil sur le lac le plus prochain, avec toute sa suite. Ce lac est entouré de tous côtés de montagnes fort élevées, et sujet, comme le lac de Garde, à des vents très violents. Le temps s'étoit mis à la pluie, la barque où ils étoient n'étoit que de bois de sapin, et celui qui la conduisoit y avoit imprudemment reçu un Allemand avec son cheval. Cet animal effrayé des coups de vagues, se laissoit souvent tomber et mettoit à toute heure la barque en risque de tourner.
« Comme la pluye et le vent augmentoient toujours, et que la rive la plus proche de la terre ctoit bordée d'un grand et continuel rocher, il n'y avoit pas d'apparence de pouvoir y aborder ; ce qui jetoit tout le monde dans une grande consternation. Elle redoubla, quand on vit le pilote abandonner
le gouvernail, et qu'on l'entendit crier, que chacun songeât à se sauver comme il pourroit.
« Nicolas Rapin étoit auprès de M. de Thou ; c'étoit un jeune homme plein de courage et qui savoit fort bien nager. Il mit bas sa cuirasse et son pourpoint, se tint prêt à sauter dans le lac, et dit à de Thou de le prendre par la ceinture, de s'y tenir ferme, et de se jeter avec lui ; qu'il le mettroit à terre sitôt qu'il pourroit y aborder, ou qu'il périroit le premier.
« Dans cette extrémité, et n'espérant plus qu'en la bonté divine, ils aperçurent une caverne creusée dans le roc. Aussitôt ils commandèrent au patron de tourner de ce côté-là, et mettant tous la main à la rame, pour forcer le vent qui faisoit entrer l'eau de tous cotez dans la barque, ils gagnèrent le bord, •et sautèrent à terre tous percez de pluye... Heureusement il se trouva qu'il y avoit des espèces de marches taillées dans le roc de distance en distance ; ainsi, quoi qu'ils fussent presque tous bottez et en manteau, que le chemin fut très rude et très difficile, ils ne laissèrent pas, malgré le vent et la pluye, de monter avec plaisir plus de mille pas pour gagner la hauteur. Une hôtellerie, qui étoit à quelque distance du sommet, leur fut d'un grand secours ; les poêles servirent à sécher p-omptement leurs habits et, comme ils n'avoient pas de chevaux, il fallut marcher à pied par un chemin très fangeux et très glissant pour gagner la couchée qui •étoit éloignée de deux milles. »
DE LA RENAISSANXE I o3
De Thou revient par la Franche-Comté et, voyageant de nuit « parce qu'il n'était pas sûr de marcher de jour, » se détournant sans cesse du droit chemin, passant par le Nord pour éviter Paris, par le Perche pour éviter Chartres qui tenait pour la Ligue, après des dangers et des difficultés sans nombre, il finit par gagner Châteaudun et rejoindre son nouveau roi Henri IV.
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