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JOURNAL T>E SON VOYAGE EN ITALIE

E juin i58o à novembre i58i, Montaigne a parcouru la France, la Suisse, l'Allemagne et l'Italie, s'arrêtant aux stations thermales les plus renommées, pour en essayer contre la goutte qui le faisait cruellement souffrir. Le Journal de son voyage ^ rédigé en partie par lui-même, en partie par un secrétaire, est un recueil de notes journalières et rapides, écrites pour lui seul et sa famille, où les détails médicaux se mêlent à une foule de menus renseignements sur les mœurs et les coutumes locales.

Montaigne est le voyageur par excellence : il aime « le remuement et le changement, » le voyage

I, De Querlon, 1774.

lOO VOYAGES ET VOYAGEURS

pour le voyage. S'il avait le choix, il préférerait « passer sa vie le cul en selle » à visiter les quatre coins du monde. « Je me tiens à cheval, sans démonter; tout choliqueux que je suis, et sans m'ennuyer, huit et dix heures. Nulle saison m'est ennemie, que le chaud aspre d'un soleil poignant. J'aime les pluies et les crottes comme les canes... S'il fait laid à droite, je prends à gauche. Si je me trouve malpropre à monter à cheval, je m'arrête. Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi, j'y retourne, c'est toujours mon chemin. Je ne trace aucune ligne certaine, ni droite, ni courbe... La diversité des façons d'une nation ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre; bouilli ou rôti ; beurre ou huile, de noix ou d'olive ; chaud ou froid tout m'est un ^ »

Cette belle indifférence est-elle sincère? J'en doute ; en tous cas Montaigne se réserve le bénéfice d'inventaire et, s'il vit à la mode de chaque pays, c'est à la condition de n'en prendre que ce qui lui

I . « Je ne puis souffrir longtemps, dit-il encore, et le soulfrois plus difficilement en jeunesse, ny coche, ni lictière, ny bateau, et hay toute autre voiture que le cheval, et en la ville et aux champs. Mais je puis souffrir la lictière moins

qu'un coche quand la voile, où le cours de l'eau nous

emporte esgalement, ou qu'on nous loue remorque, cette agitation ne me blesse aucunement^ c'est un remuement interrompu qui m'offense; et plus, quand il est languissant.» {Essais, III, i3i, des Coches. Voir aussi même volume, p. 216, 23i, 242.)

plaît et de laisser le reste. Le philosophe n'est pas à l'abri des petites exigences humaines, et tient à son confort comme tout le monde. « Je me passerois malaisément, dit-il, de me laver à l'issue de table et à mon lever; et de ciel et de rideaux à mon lit, comme de choses bien nécessaires. Je disnerois sans nappe; mais à l'allemande, sans serviette

blanche, très incommodément Je me laisse

aller à certaines formes de verres et ne bois pas volontiers en verre commun, non plus d'une main commune. Tout métal m'y déplait. » En voyage, ce qui le préoccupe, après la qualité des eaux minérales et l'effet qu'elles lui produisent, c'est la chambre d'hôtellerie, le lit et la table. A Châlonssur-Marne, il n'oublie pas de signaler le « beau logis à la Couron?ie: on sert en vaisselle d'argent, et la plupart des lits et couvertes sont de soie. » A Bâle, comme dans toute l'Allemagne, « il n'y a jamais de rideaux aux lits, et toujours trois ou quatre lits tous joignant l'un l'autre en une chambre. Bienheureux qui peut avoir un linceul (drap) blanc. Les lits sont élevés si haut que communément on y monte par degrés et, quasi partout, des petits lits au-dessous des grands. » A Augsbourg, « il ne se trouve guères de tables aux chambres, si ce n'est celles qu'ils attachent au pied de chaque lit, qui pendent là à tout (avec) des gonds, et se haussent et baissent comme on veut. » En Italie, Montaigne regrette les couvre-pieds allemands « de duvet fort délicat enfermé dans la futaine bien

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