I08 VOYAGES ET VOYAGEURS
blanche Les logis sont de beaucoup pires (qu'en
Allemagne). Nulles salles; les fenêtres grandes et toutes ouvertes, sauf un grand contre-vent de bois qui vous chasse le jour^ si vous en voulez chasser le soleil ou le vent. » A Rovigo, « pour les lits, on est fort espargnant de linceuls blancs ; et qui iroit seul, ou à petit train, n'en auroit point. » A Florence, il est obligé de faire « mettre des matelas et des draps sur une table, faute de pouvoir trouver un logement commode, et pour éviter les punaises dont les lits sont fort infectés. » Rome est à peu près la seule ville où il se trouve « bien accomodé de très belles chambres, salle, garde-manger, écurie, cuisine, à vingt escus par mois ; sur quoi l'hôte fournit de cuisinier et de feu à la cuisine. Les logis y sont communément meublés un peu mieux qu'à Paris, d'autant qu'ils ont grand'foison de cuir doré, de quoi les logis qui sont de quelque prix sont tapissés. »
Partout, sauf en France et en Italie, le chauffage se fait au moyen de poêles; on appelait ainsi l'appareil lui-même, aussi bien que les pièces, — chambres à coucher ou salles communes, - — qu'il était destiné à chauffer. « Nous nous appliquâmes incontinent à la chaleur de leurs poêles, et est nul des nôtres qui s'en offensât. Car depuis qu'on a avalé une certaine odeur d'air qui vous frappe en entrant, le demeurant c'est une chaleur douce et égale. M. de Montaigne qui couchait dans un poêle (dans une chambre à poêle), s'en louait fort, et de
sentir toute la nuit une tiédeur d'air plaisante et modérée. Au moins on ne s'y brûle ni le visage, ni les bottes, et est-on quitte des fumées de France. Aussi^ là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées, entrant au logis, eux au rebours se mettent en pourpoint, et se tiennent la tête découverte au poêle, et s'habillent chaudement pour se remettre à l'aire. »
Plombières est la première étape balnéaire de Montaigne. Il entre en Suisse par Bâle, et note que la plupart des maisons sont « richement vitrées, peintes par le dehors et chargées de devises qui
I, Montaigne revient sur la question des poêles et des cheminées dans les Essais III, 338 : « A la vérité, cette chaleur croupie des poêles et puis la senteur de cette matière réchauffée, de quoy ils sont composés, entête la plus part de ceux qui n'y sont expérimentés; moi non. Mais au demeurant, estant cette chaleur égale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs de quoy se comparer à la nostre. » — Voir appendice i66.
Le poêle régnait en Allemagne. Du Bellay chante les « poêles bigarrez » de la Suisse; Coryat rencontre un poêle à Padoue. A Trente, chez le cardinal Clesius, Montaigne admire un de ces appareils « de terre brunie en airain, faict à plusieurs grands personnages qui reçoivent le feu dans tous leurs membres, et un ou deux d'iceux, près d'un mur, rendent l'eau qui vient de la fontaine de la cour. C'est une belle pièce ». Voyage, p. i3.
Ces poêles étaient composés de carreaux de faïence émaillée de couleurs. Un poêle de petit modèle figurait récemment à la vente d'Yvon; d'autres échantillons de forme monumentale se trouvent encore dans plusieurs musées d'Allemagne et au Rathhaus d'Augsbourg.
rendent un très plaisant prospect. » Une des plus remarquables était celle de notre ami Félix Flatter, que de Thou avait visitée l'année précédente, et Montaigne, toujours curieux (ï interpiewer les personnes de marque, ne manqua pas d'aller voir le célèbre docteur. « Nous vîmes de singulier la maison d'un médecin nommé Félix Platerus. la plus peinte et enrichie de mignardises à la Françoise qu'il est possible de voir; laquelle le dit médecin a
bâtie fort grande, ample et somptueuse Le dit
médecin vint souper avec M. de Montaigne, le lendemain qu'il fust arrivé ^ »
Aux bains de Bade, « il y avoit grand'compaignie et bien cent septante lits, dix-sept poêles et onze cuisines» dans une seule des hôtelleries. «On y arrête ordinairement cinq ou six semaines, et quasi tout le long de l'été ils sont fréquentés. Qui aura à conduire des dames qui se veuillent baigner avec respect et délicatesse, il les peut mener là. Car elles sont aussi seules au bain qui semble un très riche cabinet clair, vitré, tout autour revêtu de lambris peints, et plancheyé très proprement; atout
I. Paul Hentzner (voir plus loin; parle ainsi de sa visite à la maison de Platter en iSgS : « Dans la maison de Félix Flatter située au Grand-Bâie, se trouvent parmi les nombreuses merveilles de la nature qu'il possède, deux squelettes humains entiers, l'un d'un pouce de long, l'autre d'une palme; un jeu d'échecs d'une telle finesse qu'il peut tenir dans une plume d'oie; des gemmes de toute espèce, des métaux, des plantes, des poissons marins desséchés, et d'autres choses innombrables. »
(avec) des sièges et des petites tables pour lire ou jouer, si l'on veut, étant au bain. » Nous aurons à rapprocher tout à l'heure cette description de celle donnée par un voyageur anglais.
A Bade, Montaigne rencontre un gentilhomme suisse qui voyageait avec son fils et sa fille, celle-ci « grande et belle, sur un cheval, avec une housse de drap et planchette à la Françoise, une malle en croupe, et un porte-bonnet à l'arçon, sans aucune femme avec elle... « Les vestemens ordinaires des femmes (suisses) me semblent aussi propres (bienséants) que les nostres, mesme l'accoustrement de teste qui est un bonnet à la coquarde, ayant un rebras (bord) par derrière et, par devant, sur le front, un petit avancement. Cela est enrichi tout autour de flocs de soye ou de bords' de fourrures. Le poil (cheveu) naturel leur pend par derrière tout cordonné. Les plus jeunes, au lieu de bonnets, portent des guirlandes seulement sur la teste. »
En passant à Augsbourg, Montaigne assiste aux fêtes données pour un mariage. On ne dansait que les allemandes : « Ils les rompent à chaque bout de champ, et ramènent seoir, les dames qui sont assises en des bancs qui sont par les côtés de la salle, à deux rangs, couverts de drap rouge ; eux ne se mêlent pas à elles. Après avoir fait une petite pause, ils les vont reprendre : ils baisent leurs mains, les dames les reçoivent sans baiser les leurs, et puis (les cavaliers) leur mettent la main sous l'aisselle, les embrassent et joignent les joues par
le côté ; et les dames leur mettent la main droite sur l'épaule. » Sauf l'article des baisers, Vallemande du xvi^ siècle ne paraît pas très éloignée de notre valse moderne.
Montaigne ne fait que traverser la Bavière et le Tyrol, et pénètre en Italie par le Trentin. Venise qu'il avait une faim extrême de voir, lui causa quelque déception : il n'y trouva pas cette fameuse beauté qu'on attribue aux dames de Venise, et si (cependant) vit les plus nobles de celles qui en font trafic. » A Florence, « il fut au dîner du Grand Duc (François de Médicis). Sa femme (Bianca Capello) étoit assise au lieu d'honneur. Elle est belle à l'opinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage gros. On porte à boire à ce duc et à sa femme dans un bassin, où il y a un verre plein de vin découvert, et une bouteille de verre pleine d'eau. Ils prennent le verre de vin et en versent dans le bassin autant qu'il leur semble^ et puis le remplissent d'eau eux-mêmes, et rassoient le verre dans le bassin que leur tient l'échanson. Il mettoit assez d'eau, elle quasi point. Le vice des Allemands de se servir de verres grands outre mesure est ici au rebours de les avoir extraordinairement petits. »
Le 3o novembre i58o, arrivée à Rome. Citons d'abord cette page superbe, la première impression du voyageur devant la ville Éternelle :
« On ne voyait, dit-il, rien de Rome que le ciel sous lequel elle avait été assise et le plan de
DE LA RENAISSAN'CE Il3
son gîte. Cette science qu'il (Montaigne) en avoit étoit une science abstraite et contemplative, de laquelle il n'y avoit rien qui tombât sous les sens. Ceux qui disoient qu'on y voyoit au moins les ruines de Rome, en disoient trop ; car les ruines d'une si épouvantable machine rapporteroient plus d'honneur et de révérence à sa mémoire : ce n'était rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avait premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et parce qu'encore tout mort, renversé, et défiguré, il lui faisoit horreur^ il en avoit enseveli la ruine même. Ces petites montres de sa ruine qui paraissent encore au-dessus de la bière, c'étoit la fortune qui les avoit conservées pour le témoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérées à tant de fois à sa ruine, n'avoient pu universellement éteindre ; mais étoit vraisemblable que ces membres dévisagés qui en restoient, c'étoient les moins dignes, et que la furie des ennemis de cette gloire immortelle, les avoit portés, premièrement, à ruiner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne. Les bâtiments de cette Rome bâtarde qu'on allait à cette heure attachant à ces masures, quoiqu'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui faisoient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les huguenots viennent d'y démolir.