I 14 VOYAGES ET VOYAGEURS
Encore craignait-il, à voir l'espace qu'occupe ce tombeau, qu'on ne le reconnut pas tout, et que la sépulture ne fut elle-même pour la pluspart ensevelie. »
Montaigne séjourne à Rome cinq mois, reçu par le pape, visitant à pied ou à cheval les églises, les monuments antiques et modernes, la Bibliothèque Vaticane, les jardins et les palais.
« Le plus commun exercice des Romains ; c'est de se promener par les rues sans savoir où s'arrêter. A vrai dire, le plus grand fruit qui s'en retire, c'est de voir les dames aux fenêtres, et notamment les courtisanes qui se montrent à leurs jalousies avec une art si traîtresse que je me suis souvent esmerveillé comme elles picquent ainsi nostre vue K Et souvent, estant descendu de cheval sur le champ et obtenu d'estre ouvert (que l'on m'ouvrit), j'admirois cela de combien elles se monstroient plus belles qu'elles n'estoient... Chacun est là à faire des bonnetades (salut du bonnet) et inclinations profondes, et à recevoir quelque œillade en passant. » Les dames de qualité se mettent aussi aux fenêtres de leur palais, « mais d'autre façon et contenance bien aisée à discerner. » Pour mieux les voir, on monte à cheval ou en coche ; quelques-
I . Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis La Marthe ou la Victoire.. .
Voilà, mes compagnons, les passe-temps de Rome.
J. DU Bellay.
DE LA REXAISSANCE Il5
uns même, « pour avoir plus de vue contremont (par en haut), ont le dessus (le plafond) du coche entr'ouvert à clairevoie. »
Les Romaines ne portent pas le masque et « se montrent tout à descouvert. Elles ont l'endroit de la ceinture trop lâche, et le portent comme nos femmes enceintes. Leur contenance a plus de majesté, de mollesse et de douceur; il n'y a nulle comparaison de la richesse de leurs vestements aux nostres ; tout est plein de perles et de pierreries. »
De Rome, Montaigne se rend à Lorette et consacre dans la Sa?îta Casa un ex-voto « où il y a quatre figures d'argent, celle de Notre-Dame, la sienne, celle de sa femme et celle de sa fille. » Il visite Florence^ va faire une première saison aux Bagni Délia Villa^ retourne à Florence, aux Bagni, puis à Rome oùilpasse une quinzaine, et reprend enfin le chemin de la France par Turin et le Mont- Cenis.
>op
THOMAS TLATTER, TtALLINGTON, HENTZNER.
HOMAs Platter, né en 1574* d'un second mariage, avait 38 ans de moins J-^^ que Félix. Comme son frère, Thomas ^ partit de Bâle pour étudier la médecine à Montpellier-; comme lui, il a laissé un journal. Mais,' entre le voyage de l'un et celui de l'autre, trente années de guerres civiles et religieuses ont passé; une société nouvelle est sortie de terre, la société moderne. Félix est le fils de la Renaissance disparue dans la tempête ; Thomas, l'homme de la génération nouvelle. Autant le premier est candide, bon enfant, écrivant sa vie au jour le jour, ingénuement, comme il parle et comme il pense, autant l'autre est froid, compassé,