I. Versailles
120 VOYAGES ET VOYAGEl'RS
parti. ^> Dallington est même « persuadé que, si les catholiques français ne se convertissent plus depuis longtemps, cela vient de ce qu'ils tiennent passionnément à la danse que les ministres huguenots interdisent à leurs coreligionnaires. »
Le sport favori des Français est le tennis, dont Lippomano nous parlait tout à l'heure, et que nous venons d'emprunter à nos voisins comme une invention anglaise, sans nous douter qu'il y a trois siècles ce jeu faisait les délices de nos aïeux-. « Le
1. « Et je vous assure, dit-elle, que si j'estois morte et j'ouysse un violon, je me leverois pour baller. » Des Périers,. nou'v. XXXVIII.
2. Vives, dans un de ses Dialogues, décrit dans tous ses détails le jeu de paume français, qui est identique au tennis actuel : « J'ay bien veu à Paris d'autres jeux de paulme qu'icy (a Valence'. — Jouë-on là à la manière d'icy? — Tout de mesme sinon que le maistre du jeu de paulme leur donne des souliers et des chapeaux propres à jouer. — Comment sont-ils? — Les souliers sont de gros drap, ou de cuir souple et mol; car en France et en Belges, on joue sur le pavé fait de carreaux pfain et esgal. Les bonnets sont légers en été, en hyver gros et profonds, avec une bride sous le menton, de peur qu'en ce mouvement soudain, ils ne tombent de la teste, ou ne chéent sur les yeux. — Quels esteufs (balles) ont-ils? — Ils n'ont quasi point de grosses balles comme icy, mais petits esteufs moindres que les vostres et beaucoup plus durs, de cuir blanc. La bourre n'est pas, comme dedans les vostres, de tonsure de drap, mais presque de poil de chien, et pour cette cause, ils jouent bien peu souvent de la main. — Comment donc frappent-ils l'esteuf? — D'une raquette, faite d'assez grosses cordes de boyaux, quasi comme la sixième corde ou bassecontre d'un luth. Ils ont la corde tendue, et les autres choses comme icy. D'envoyer l'esteuf sous la corde, c'est
DE L\ RENAISSAN'CE 12 1
tennis est plus en usage ici (en France) que dans toute ia chrétienté réunie et les places de tennis si nombreuses, que vous ne pouvez trouver la plus petite bourgade en France qui n'en ait une ou plusieurs. Il y en a soixante à Orléans, et je ne sais combien de centaines à Paris. On dirait que les Français sont tous nés une raquette à la main. Les enfants mêmes et les femmes jouent très bien. Nous avons vu jouer au tennis au cœur de l'été et de la chaleur du jour, lorsque l'on était à peine en état de sortir de chez soi. Ce jeu immodéré en un temps hors de saison, réuni au boire et manger intempérés, est la seule cause qui fait que vous, voyez les Français généralement galeux et lépreux ; quelques-uns même à tel point, qu'ils ne peuvent se tenir à une table honorable ^ » Tout à l'heure
une faute. Les signes ,ou chasses) sont deux, et il y a quatre comptes, à savoir : quinze, trente, quarante-cinq, ou l'advantage, à deux de jeu, et le jeu qui est double, comme quand on dit, nous avo'ns gaigné le jeu. Or l'esteut est renvoyé, ou pris de vole'e, ou du premier bond ; car du second le coup est mort, et là on fait une chasse où l'esteuf a esté touché. » [Dialogues de Vives, Les loix du jeu, Trad. de Benjamin Jamin iSjB, — Cotgrave Dictionnaire français-anglais, i6if : Paulme : Tennis play. — Chasse : a chase at Tennis, — Esteuf : Tennis bail.
I. D'après le grave Hentzner, ce seraient les Anglais, au contraire, qui souflfriraient de la lèpre; Angli laborant fréquenter lepra, alba vulgo dicta, dit-il expressément (/^fnerarium, p. i56. On peut du reste comparer le jugement de Dallington avec celui de l'allemand Zinzerling, qui visita la France peu d'années après lui. Voir appendice I.
c'était l'amour de la danse qui empêchait les catholiques de se faire protestants; maintenant la France est un pays de lépreux et de galeux. En lisant de pareilles inepties, on se demande si le Secrétaire d'ambassade de S. M. la Reine Elisabeth d'Angleterre est un personnage sérieux, et s'il ne se moque pas du lecteur.
Paul Hentzner est un autre homme. Ni académique comme Thomas Flatter, ni sentimental comme Félix, encore moins philosophe comme Montaigne, il tient son journal de voyage comme un registre de comptabilité : colonne de gauche, les dates, les étapes et les repas; colonne de droite les distances; entre les deux, un précis historique suivi des « choses à voir » disposées par numéro d'ordre. Peu de commentaires et d'appréciations,' en somme un Guide du voyageur, aride, mais précis et minutieux.
Hentzner était un jurisconsulte silésien, qui fut chargé de faire voir le monde à un jeune seigneur de son pays, le comte Rehdiger. Le voyage, coupé par de longs séjours dans les villes principales de Suisse, de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie^ dura quatre ans, de iSgô à 1600. Ultiiierarium est en latin; il a eu plusieurs éditions, la première est de Nuremberg, 1612.
En quittant Breslau, Hentzner conduit son élève d'abord à Strasbourg, pour achever ses études. De là, tous les deux traversent la Suisse,
passent de Genève à Lyon, et entreprennent un voyage circulaire en France par Avignon, Montpellier, Bordeaux, Poitiers, Orléans, où l'accent français est si pur <v qu'on dit Voriéanisme, comme chez les Grecs Vatticisme: » finalement ils arrivent à Paris.
Hentzner donne quelques détails sur les principaux monuments de la capitale, les églises, les portes, les ponts, la Bastille, le Louvre où se trouvait Henri IV, l'hôtel de la Reine, ancienne résidence de Catherine de Médicis devenue la propriété de Catherine de Bourbon, sœur du Roi K II assiste au diner de cette princesse : « Chaque fois qu'elle buvait, l'échanson mettait un bassin de vermeil sous son verre pour la garantir des gouttes qui pourraient tomber. Après le diner, un autre échanson lui donna un verre et du vin, en lui présentant un bassin d'argent fermé par un couvercle à claire-voie, où elle rejetait le vin qui lui avait servi à se nettoyer les dents. »
De Paris, les voyageurs descendent la Seine jusqu'à Rouen, et s'embarquent à Dieppe pour l'Angleterre.
Hentzner juge les Anglais à sa façon : « Ils sont graves, magnifiques, excellents dans la danse et la musique, prompts et agiles bien que plus gros que les Français, bons marins, pirates insignes, rusés
I . Voir V Inventaire de Catherine de Médicis, Paris, Quantin, 1874.
et enclins au vol K A Londres, chaque année, on en pend plus de trois cents. Ils mangent moins de pain et plus de viande que les Français, et sont plus modérés dans la nourriture. Leur viande est parfaitement rôtie. Ils mélangent abondamment le sucre à leur boisson. Les maisons sont construites en bois ou en briques, et généralement à deux étages, sauf à Londres... Ils affectionnent les bruits qui leur emplissent les oreilles, l'explosion de l'artillerie, le roulement des tambours, le carillon des
cloches Au théâtre et partout ailleurs, ils usent
de l'herbe Nicotiane, qu'ils appellent de son nom américain Tabaca ou Petun ; ils la font dessécher, l'allument et aspirent, au moyen de tuyaux de terre faits exprès, la fumée qui, sortant par le nez comme par un entonnoir, entraîne avec elle les mucosités du cerveau.»
« Dans les faubourgs de Londres il y a des théâtres où des acteurs anglais, liistriones angli, jouent presque tous les jours, devant un nombreux public, des comédies et des tragédies, qu'ils terminent par des ballets accompagnés d'une musique délicieuse. » Voilà tout ce que le voyageur silésien nous apprend sur le théâtre de Southwark où Shakespeare jouait alors ses immortels chefs-d'œuvre, Roméo et Juliette (i SgS), Hamlet ( 1 596), Henri IV {i 597-98), etc.
Hehtzner parle encore de la foire de Saint-Bar-
I. Comparer cette opinion avec celle cmise par Léo de Rozmital pai^e 38.
thélemy, des combats de chiens contre des ours et des taureaux S du Lord-maire et de ses dîners somptueux, de sa procession annuelle, des lutteurs et des boxeurs, et d'une foule de petits usages immémoriaux que nos voisins conservent encore fidèlement. Le pickpocket lui-même, l'artiste traditionnel, florissait déjà au xvi^ siècle et le docteur Thobias Salander, un ami de nos voyageurs, en fit l'expérience à ses dépens : dans la foule, on lui subtilisa, sans qu'il ait rien senti, son escarcelle et les neuf couronnes qu'elle contenait.
Au palais de Greenwich, Hentzner assiste à une audience de la reine Elisabeth qui paraît l'avoir singulièrement frappé; il la raconte avec un luxe de détails auxquels il ne nous a pas habitués. « La salle était garnie de tapisseries précieuses et le sol jonché de foin suivant la coutume anglaise... La Reine, précédée d'un cortège magnifique de Barons, de Comtes, de Chevaliers de la Jarretière, de deux seigneurs portant l'un le sceptre, l'autre l'épée, et du Grand-Chancelier avec le sceau royal, s'avançait majestueusement. Elle avait 65 ans, la figure assez longue et ridée, le teint clair, les yeux petits mais noirs et bienveillants, le nez légèrement busqué, les lèvres serrées, les dents noires (défaut que
I. Quelques années plus tard, Zinzerling mentionne les théâtres de Londres, les combats de chiens et les combats de coqs : theatra comœdorum, in quibus tirsi et tauri cum ^anibus committuntur, tum in quibus certamina gdllorum gallinaceorum exhibentur.
les Anglais contractent par l'abus du sucre). Deuxperles admirables pendaient à ses oreilles; la chevelure était rousse, mais fausse. Sur la tête une petite couronne d'or; la gorge nue, ce qui dans la noblesse anglaise est l'attribut de la virginité, car les femmes mariées ont la poitrine couverte. Un collier de pierreries incomparables entourait le cou. Les mains étaient fines, les doigts assez longs, la taille moyenne, la démarche superbe, la parole douce et gracieuse. Elle portait une robe de soie blanche, bordée de perles grosses comme une fève, et un manteau de soie noire mêlée de fils d'argent, avec une très longue queue soutenue par une de ses dames. Le carcan en forme de chaîne étincelait d'or et de pierreries. Quand elle passait, du côté où elle tournait les yeux, tous se jetaient à genoux. Derrière suivaient les dames de la cour, toutes fort belles et vêtues de blanc. Cinquante gardes-nobles portant des lances dorées faisaient la haie. » Le tableau n'est-il pas excellent? Il fait regretter que l'écrivain n'en ait pas donné d'autres.
La scène qui suit est encore curieuse : « Pendant que la Reine était à la chapelle, nous avons vu préparer la table avec le cérémonial d'usage. Un premier seigneur entre dans la salle, le sceptre en main, suivi d'un autre seigneur tenant une nappe, et tous les deux, après s'être agenouillés trois fois le plus respectueusement du monde, couvrent la table, s'agenouillent de nouveau et se retirent. Deux autres apparaissent, l'un portant le
sceptre, l'autre la salière, l'assiette et le pain qu'ils posent sur la table, après s'être agenouillés trois fois comme les précédents. Vient ensuite une jeune damoiselle, une comtesse, disait-on, d'une extrême beauté, en robe de soie blanche, accompagnée d'une dame noble, et portant le couteau pour faire l'essai; après s'être jetée trois fois à genoux, elle s'approche de la table et nettoie les assiettes et le pain avec autant de vénération que si la Reine ellemême était présente. Arrivent les Gardes royales, tête nue, en saye rouge, portant à tour de rôle vingt-quatre entrées sur des plats d'argent et de vermeil, qu'un seigneur reçoit et place sur la table. La dame chargée de l'essai coupe et donne à l'un des gardes une bouchée à goûter, pour éviter le moindre soupçon de poison. Cependant douze trompettes et deux timbaliers mènent grand bruit et font retentir leurs instruments dans le vestibule du palais. Toutes ces cérémonies achevées, des nobles damoiselles enlèvent les plats de la table et les apportent dans la chambre privée de la Reine qui choisit là ce qu'elle veut, laissant le reste à ses femmes; car elle dîne et soupe seule. »
Le retour en France s'effectue par Douvres et Calais. Ici se place un léger incident : Hentzner, au moment de quitter Calais, ne retrouve plus des « bombardes qu'il avait achetées fort cher à Genève, » et il accuse l'hôtelier de les avoir soustraites. Malgré ses réclamations auprès du Gouverneur de la ville, l'infortuné jurisconsulte ne peut recouvrer
son artillerie. Mais à quel propos promenait-il depuis Genève des bombardes, c'est-à-dire des petits mortiers de siège? Apparemment, ce n'était pas pour se défendre contre les voleurs de grand chemin.
L'année suivante, en iSgg, nos voyageurs se mettent en route pour Tltalie, visitent Venise, Rome, poussent jusqu'à Naples, et reviennent à Breslau par Florence, Milan et le Tyrol. De toute cette partie du voyage nous n'avons malheureusement rien à recueillir. Les étapes, les distances parcourues, les « choses à voir » sont aussi ponctuellement consignées, le Guide du voyageur est aussi correct et bien tenu ; mais pas une impression, pas un détail de mœurs, pas une anecdote de voyage. Hentzner était huguenot, et l'Italie catholique ne l'inspire pas aussi bien que la protestante Angleterre K
I . Citons ici pour mémoire V Itinerariiim Galliœ Narbonensis, Authore Johaïine Isacio Pontano, Lugduni Batavorum 1606. Jean Isaac Pontanus (iSyi-iôSg;, historien, médecin et poète danois, visita les provinces méridionales de la France. Le récit de son voyage est en vers latins. Voir page 82.
«Qjcr
THOMAS CORYAT