‹ Voyages et voyageurs de la renaissanceChapitre 52 sur 55 · Id.^ p. 167 , « Et^ à propos de pavillon, avez-vous · texte numérisé non relu

Id.^ p. 167 , « Et^ à propos de pavillon, avez-vous

Enfin Coryat arrive à Venise, « la glorieuse par excellence, la sans-pareille. » Il en parle con ainore et cette partie du journal est de beaucoup la mieux faite et la plus intéressante. Il parcourt .la ville dans tous les sens, décrit les palais, les églises, les maisons, les boutiques, les habitants, leur costume^ les grands seigneurs avec leurs robes de drap noir doublé de taffetas noir, leurs bonnets « merveilleusement petits et sans bord ; » les Savi (les Sages) avec leurs robes rouges. « Ils ne ressemblent guère à nos Anglais et ne portent que des vêtements d'une seule couleur, là où nous en mettons plus qu'il n'y en a dans l'arc-en-ciel, et les plus voyantes, les plus bariolées, les plus disparates du monde. Car nos modes sont plus fantastiques que chez aucun peuple sous le soleil, le Français excepté. Les femmes portent le voile qui descend par derrière jusqu'aux talons; leur poitrine et leur dos sont découverts d'une façon

jamais vu ce que portent ou font porter par les champs quelques seigneurs en Hespagne et en Italie, pour se défendre non pas tant des mousches que du soleil ? cela est soutenu d'un bâton., et tellement faict qu'estant ployé et tenant bien peu de place., quand ce vient qu'on en a besoin, on l'a incontinent ouvert et estendu en rond, jusqu'à pouvoir couvrir trois ou quatre personnes. » — « Les ombrelles^ de quoy depuis les anciens romains., l'Italie se sert, chargent plus les bras qu'ils ne deschargent la teste. » (Montaigne, Essais, III, 217 . On a vu à la dernière exposition des Arts de la femme ^ l'ombrelle authentique de Diane de Poitiers, qui appartient à M. le comte de Reiset.

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inconvenante... Elles mettent sous leurs souliers des patins de bois, couverts de cuir colorié ou doré, qui atteignent la hauteur d'un demi-yard (environ o"^45) ce qui les oblige à se faire soutenir dans la rue pour ne pas tomber i... Tous les samedis, dans l'après-midi, les Vénitiennes se teignent les cheveux pour les rendre blonds. Elles mettent un chapeau à très larges bords et sans coiffe, sur lequel elles étalent leurs cheveux en plein soleil, après les avoir lavés avec certaines drogues. Une fois secs, elles les frisent au fer. Que cela soit vrai^ je le sais par ma propre expérience, ayant eu la bonne fortune, faveur rarement accordée à un étranger, d'assister à la toilette d'une Vénitienne qui était la femme d'un Anglais. »

Au théâtre, « les femmes jouent sur la scène, ce que je n'avais jamais vu auparavant, bien que le fait se soit produit à Londres, d'après ce qui m'a été dit. Les fameuses courtisanes de Venise assistent au spectacle dans une galerie; elles ont le double masque, l'un couvrant le visage depuis le sommet du front jusqu'au cou, l'autre avec des moustaches de laine ou de coton qui leur cachent le nez. » Une estampe du recueil de Boissard, les

I. Henry Estienne parle (Dialogues déjà cités « des pantoufles hautes d'un pied, voire davantage, que portent les dames de ce pays-là (Venise), » et Brantôme Recueil des Dames, p. 344) se moque des « courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liégez à semelle de liège de deux pieds. » Voir aussi p. iSg.

Habits des nations éii^anges, i58i, reproduit exactement le masque et sa moustache.

Une de ces beautés les plus à la mode était la signora E?niliana, et Coryat eut la curiosité de lui rendre visite. Elle habitait un palais superbe et digne d'un prince. En entrant, on se croyait dans « le paradis même de Vénus » : appartements éblouissants, murs décorés de tapisseries somptueuses et de cuirs dorés, « avec le portrait de la dame, peint d'une manière exquise. » Elle-même apparaissait « comme la déesse des Amours arrivant de Cithère ou de Paphos, » parée de chaînes d'or et de perles, des anneaux d'or et de pierres fines aux oreilles, la robe de damas frangée d'or, la jupe de soie rouge, les bas de soie incarnats, l'haleine et toute la personne délicieusement parfumées. Elle chantait et jouait du luth en musicienne consommée, et discourait avec l'élégance d'une rhétoricienne. La chambre à coucher était entourée de coffres richement peints; un dais de guipure blanc-crême surmontait le lit couvert d'une courtepointe de soie brodée d'or, et parfumé d'essences odoriférantes. « Près du lit, sous un verre de cristal, le portrait de Notre-Dame avec l'enfant Jésus dans ses bras. »

Après six semaines vite écoulées dans cette « vallée de Tempe, » Coryat se décide à repartir et fait ses adieux à sa chère Venise : « on m'aurait offert gratis, dit-il, quatre des plus riches manoirs du Somersetshire (où je suis né), à la condition de

ne jamais voir Venise, que j'aurais retusé. » Notre original remonte par les Grisons, traverse la Suisse et s'arrête aux bains de Bade. Tout à l'heure, Montaigne vantait l'excellente tenue de ces bains et les recommandait aux dames qui veulent « se baigner avec respect et délicatesse. » Vingt-deux ans plus tard, les choses avaient bien changé : Bade était redevenu ce qu'il était deux siècles auparavant, du temps du Pogge, qui en fait un tableau si singulier dans une de ses lettres*. Hommes et femmes dans un déshabillé des plus sommaires, se réunissaient au même bain pour jouer, boire et manger ensemble, sous les yeux des spectateurs qui, du haut des promenoirs, contemplaient leurs ébats. Et Coryat, après une description beaucoup trop vive pour être reproduite, conclut en appelant les bains de Bade « un second paradis, le séjour des Grâces, l'asile de l'Amour, le théâtre du Plaisir. »

Le reste du journal est insignifiant ; Coryat n'a plus rien à nous apprendre et, si vous le permettez, nous le laisserons, sans l'interroger davantage, descendre le Rhin et s'embarquer à Flessingue pour l'Angleterre, avec sa paire de souliers, son unique chemise et toute sa mythologie.

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