LES DEUX AVARES
Comédie en deux actes, paroles de Fenoitillot de Falbaire, représentée devant la Cour, à Fontainebleau, le 18 octobre 1770, et à Paris le 6 décembre de la même année.
Cet ouvrage n'a pas eu un brillant succès dans l'origine ; cependant on l'a depuis représenté plus souvent que mes précédentes pièces : l'originalité du sujet et la facilité de l'exécution en général y ont sans doute contribué.
Cependant je dois dire que le bas comique auquel il appartient n'est pas le genre qui flatte mon imagination.
La mauvaise exécution en musique peut défigurer les meilleures choses : La marche des janissaires, que
1. Un jeune homme et une jeune fdle qui s'aiment ont l'un et l'autre pour tuteurs un oncle très avare. Les deux pupilles, s'entendant à merveille, dépouillent les avares, pendant que ceux-ci ouvrent un tombeau pour voler les richesses qu'ils croient y être enfermées. L'auteur de cette bouffonnerie un peu sinistre, Fenouillot de Falbaire, écrivain médiocre, obtint un succès retentissant avec YHonnêle Criminel, drame en vers, dont le sujet lui avait été fourni par l'anecdote véritable d'un (ils prenant la place de son père, condamné aux galères pour cause de religion.
j'ai placée clans les Deux Avares, en est un exemple frappant. Je l'avais faite depuis longtemps à la sollicitation d'un colonel qui m'en demandait une pour son régiment : je la lui envoyai, on l'exécuta ; elle parut détestable. Cette même marche, employée dans les Deux Avares, eut un plein succès, et le colonel qui l'avait rejetée ne fut pas le dernier à l'adopter.
Il est pernicieux, pour l'artiste qui cherche des succès, de se livrer aux complaisances de société ; le cercle des idées prescrit par la nature s'épuise rapidement, et il semble que l'homme qui s'occupe souvent d'objets détachés perd les facultés nécessaires pour produire un ensemble tel que l'exige un ouvrage important.
Je n'ai jamais entendu le chœur des janissaires:
Ah ! qu'il est bon. qu'il est divin !...
sans une peine extrême ; les tourments que ce morceau m'a fait souffrir en le composant en sont la cause.
J'étais conduit aux portes du tombeau par de violents accès de fièvre que j'éprouvais depuis un mois, lorsque l'auteur des Deux Avares se présenta chez moi ; on lui dit que j'étais très mal ; cependant, comme je fus le premier à lui parler de l'ouvrage que nous venions de terminer, il glissa sous mon chevet une lettre cachetée, en me recommandant de ne point l'ouvrir que ma santé ne fût rétablie. Tout le monde connaît l'inquiétude que nous donne un paquet cacheté ; je l'ouvris derrière mes rideaux, et je trouvai le chœur des janissaires, que l'auteur disait nécessaire à sa pièce, et qu'il me priait de mettre en musique le plus tôt possible. Il fut obéi ; clans l'instant j'y travaillai malgré moi. Je crus, après m'ètre débarrassé de ce fardeau, retrouver le repos qui m'était si nécessaire ; mais non, la crainte d'oublier ce que je venais de faire me poursuivit pendant quatre jours et quatre nuits. J'entendais exécuter ce chœur avec toutes ses parties ; j'avais beau me dire qu'il était impossible que je Fou-
bliasse ; j'avais beau m'occuper fortement de quelque autre objet pour me distraire ; j'entrais inutilement dans les détails d'une partition, en me disant: « Les violons feront ce trait, les bassons soutiendront cette note, les cors donneront ou ne donneront pas, etc. » Après quelques minutes, un orchestre infernal recommençait encore :
Ah ! qu'il est bon, qu'il est divin !...
Mon cerveau était comme le point central autour duquel tournait sans cesse ce morceau de musique sans que je pusse l'arrêter. Si l'enfer ne connaît pas ce genre de supplice, il pourrait l'adopter pour punir les mauvais musiciens. Pour me préserver d'un délire mortel, je crus qu'il ne me restait d'autre remède que d'écrire ce que j'avais dans la tête; j'engageai mon domestique à m'apporter quelques feuilles de papier ; ma femme, qui était sur un lit de repos à mes côtés, s'éveilla et me crut agité d'un délire semblable à celui que j'avais eu quelques jours auparavant; j'achevai la partition au milieu de ma famille muette ; après quoi je rentrai dans mon lit, où je trouvai le repos.
Après un assoupissement aussi long que salutaire, le plus beau réveil contribua sans doute à hâter ma convalescence. Une mère adorée, que j'avais quittée avec tant de regrets, fut l'objet qui frappa ma vue. Inquiète de ce qu'on lui avait écrit de ma santé, sa tendresse l'avait fait voler auprès d'un fils qui la pressait de venir s'établir à Paris. Elle fut témoin des soins touchants que prenait de moi ma jeune épouse; étonnée' de voir une jeune femme française se livrer avec plaisir aux travaux les plus durs, elle l'aimait autant que son fils, et nous promit de ne jamais nous quitter : elle est aujourd'hui âgée de quatre-vingts ans passés, et jouit de la meilleure santé.