‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 9 sur 66 · A Montigni, chez Mme de Trudaine. (G · texte numérisé non relu

A Montigni, chez Mme de Trudaine. (G

de moi que le Tableau parlant. Cependant la maîtresse du logis et sa sœur, qui prenaient intérêt à mes succès, en étaient affligées. Elles le furent bien davantage lorsque l'honnête signor descendit son portefeuille, où l'on trouva, en italien, les airs :

Pour tromper un pauvre vieillard. . . ciel signor Galluppi;

11 est certains barbons / delsianorPeroolèze-

Vous étiez ce que vous n'êtes plus, j " d

le duo:

Je brûlerai d'une ardeur éternelle.... ciel signor Trajetta.

Ces dames chantèrent mes airs en italien, non sans quelque chagrin, mais il fallut se rendre à l'évidence : j'étais un fripon en musique, et rien de plus. Le lendemain, en se promenant dans le parc, la conversation retomba sur moi ; ces dames se rappelaient tout ce que leur avait dit l'ambassadeur de Suède, du plaisir qu'il avait à me voir composer. « Avec quelle facilité, disait la dame du château, il fit, ces jours derniers, en noire présence, la musique sur les couplets de Metastasio,

Ëcco quel fiero instante.

Addio, rnia nice, addio1;

je crois que cet Italien nous en impose^ Pendant que tout le monde se promène, allons visiter sa chambre, peut-être découvrirons-nous quelques indices. » Elles y furent effectivement ; ces dames trouvèrent des lambeaux de papier de musique en quantité ; elles ramassèrent tout et l'emportèrent dans leur appartement avec plusieurs volumes de Metastasio, dont le signor s'était muni pour s'amuser à la campagne en me rendant ce petit service. Ces dames eurent le courage de

1. L'on a depuis parodié cet air en français dans Y Amitié à l'cpvcucc:

A quel maux il nie livre ' Nelson, Nelson, etcj

rassembler tous ces lambeaux ; elles n'y trouvèrent absolument que des brouillons des airs du Tableau parlant sur des paroles de Metastasio ; le même air se trouvait avoir été essayé sur deux ou trois sortes de vers différents. La compagnie rentra; l'on se mit à table; ces dames affectèrent de parler de moi avec peu d'estime pour mes talents ; mais au milieu de la jouissance du signor, elles firent apporter les fragments rapprochés les uns des autres... Notre Italien fut couvert de honte ; et, ne trouvant nul subterfuge pour justifier sa fourberie, il avoua que le besoin l'avait déterminé à parodier mes airs, qu'il comptait faire graver en leur prêtant des noms célèbres : celte excellente excuse n'empêcha pas qu'il ne fût chassé.

J'ai dit plus haut que je fis quatre morceaux de musique du Tableau parlant en une séance ; l'on ne peut croire combien le comte de Creutz1, par son amour pour l'art et ses bontés encourageantes pour l'artiste, excita mon zèle et multiplia mes faibles productions, pendant environ huit années qu'il voulut bien m'honorer de l'attachement le plus pur et le plus vrai.

Psé.avecun caractère tendre, distrait et mélancolique, instruit dans toutes les sciences, auteur d'excellentes poésies très estimées à Stockholm, la musique, qu'il aimait de passion, sans être musicien, faisait le bonheur de sa vie.

11 aimait surtout à me voir composer; cinq ou six heures de travail s'écoulaient en un instant pour lui comme pour moi; Si je trouvais un motif convenable, il le sentait aussitôt et marquait, par ses exclamations, combien il était satisfait; Lorsqu'il s'apercevait que je tenais la bonne veine, il s'éloignait de moi, de peur de me troubler; et il m'applaudissait de loin à voix basse. J'étais souvent étonné d'avoir passé une matinée chez moi, sans avoir été dérangé par per-

i. Gust.-Phil. comte de Creutz, littérateur, chancelier de l'université d'Upsal, né en 1726, mort en 1785.

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sonne; mes domestiques m'apprenaient que l'ambassadeur leur avait donné des ordres et de l'argent. Si j'étais peu disposé au travail, il usait de mille petites ruses pour m'y engager ; tantôt il piquait mon amourpropre, en disant que le morceau qui m'occupait était d'une difficulté horrible à mettre en musique ; tantôt il supposait que je n'avais pas pris garde à une réminiscence que j'avais laissée échapper la veille; je passais vite à mon piano pour m'en assurer, et dès qu'il m'y tenait c'était pour longtemps, et il fallait travailler. Il n'est sorte de moyen qu'il n'employât pour faire sourire mon imagination.

Si dans quelques sociétés je rencontrais en préludant quelque trait de chant qui lui plût, il disparaissait un instant, et m'apportait du papier où il avait tracé lui-même des lignes parallèles. « Écrivez vite ce trait, me disait-il, il peut vous servir. » Il assistait à toutes mes répétitions ; si l'impatience me faisait parler a quelque acteur avec trop de chaleur, mon aimable comte raccommodait tout.

L'on connaissait si bien l'intérêt qu'il prenait à ma musique, que fréquemment sur le théâtre, après quelque ouvrage nouveau, ce n'était pas moi qu'on félicitait:.de Creutz était entouré, et c'est lui qui recevait les compliments.

Parlerai-je de ses distractions? Elles m'étaient si précieuses que je ne puis résister au plaisir de m'en entretenir un instant. Un distrait ne peut être, je crois, ni méchant ni dissimulé : la crainte de se faire trop connaître le corrigerait bientôt. Les femmes, qui, par leur constitution physique et leur éducation, ont plus besoin que nous de dissimulation, me semblent en effet moins sujettes à ces sortes d'absences. D'ailleurs, les distractions du comte de Creutz ne compromirent jamais le secret de l'Etat; je crois même qu'il a pu s'en servir quelquefois pour lui être fidèle.

On lui parlait un jour en ma présence de la révolution de Suède, en le pressant de communiquer son avis sur les démarches ultérieures que devait faire la

cour de Stockholm auprès de celle de Versailles. Il écouta patiemment, et profita peut-être des avis de l'homme d'esprit qui lui parlait; puis, tout à coup, me prenant par la main : « Vous ne connaissez pas sa musique, dit-il, si vous n'avez pas entendu le morceau qu'il fit hier. »

Il gronde un de ses amis parce qu'il porte un habit de drap en automne ; il le renvoie chez lui pour en prendre un de soie, en lui assignant le rendez-vous de chasse où il va se rendre lui-même ; il y va effectivement, mais en habit de drap et en pelisse.

Il accroche et emporte, sans le savoir, avec la garde de son épée, la perruque du vieux maréchal de Richelieu, qui était assis plus bas que lui au spectacle; on a beau crier, il n'entend rien, et va gravement se promener dans les foyers, jusqu'au moment où on lui fait remarquer son nœud d'épée.

Il tire toutes ses sonnettes à trois heures du matin ; son valet de chambre accourt tout effrayé : « Allez vite chercher le baron. » Le secrétaire d'ambassade arrive ; « Ah ! mon ami, vous étiez hier chez Grétry ; ne pourriez-vous pas vous rappeler un trait que je ne puis retrouver? »

Il a l'honneur d'annoncer au roi le mariage d'un prince de Suède. Après avoir fouillé clans sa poche, il présente sa main au roi, mais les lettres de la cour sont restées chez lui.

Il entre dans la loge de Mme Laruette : « Dépêchezvous, Madame, on va commencer l'ouverture. » Il sort, ferme la porte à double tour, emporte la clef et rentre dans la salle.

Tel était cet homme rempli de candeur et d'esprit : son rang était le seul obstacle qui m'empêchât de me livrer à mon penchant pour lui. « Vous me félicitez bien froidement, mon ami, me disait-il un jour, des bontés dont mon roi vient de m'honorer. — ■ Ah ! lui dis-je, vos cordons et vos titres vous éloignent de moi ; comment voulez-vous que je les aime ? » Son roi le fit premier ministre ; il partit ; mais bientôt un violent accès

de goutte le fit périr, à l'âge d'environ cinquante ans. Il conserva jusqu'à son dernier soupir la tranquillité d'une âme aussi forte que pure.

SYLVAIN i

Comédie en un acte, en vers, mêlée d'ariettes, paroles de Marmontel; représentée par les comédiens italiens, en 1770.

Avant les répétitions de Sylvain, je fus prié de me rendre à l'assemblée des comédiens ; j'appris que les actrices chargées de l'emploi des mères mettaient opposition à la représentation de la pièce, parce que le rôle d'Hélène leur appartenait, et non à Mme Laruette, à qui nous l'avions confié. Ce délai aurait été long s'il avait fallu faire intervenir des ordres supérieurs. Je pris le parti d'approuver leur réclamation, et je donnai sur-le-champ ce rôle à la plus ancienne des mères ; elle sentit, par la manière dont le rôle était fait, que c'était une épigramme. On nous laissa faire.

Si Sylvain eût été mon premier ouvrage, il est probable que j'eusse essuyé bien d'autres difficultés, et peut-être le renvoi de la pièce.

Molière était maître de sa troupe ; combien de sacrifices n'eût-il pas été obligé de faire au préjudice de son art s'il eût, comme nous, travaillé pour des acteurs maîtres de leur théâtre et des pièces qu'on y représente?

i. Sylvain, né gentilhomme, s'est épris d'une jeune fille de basse condition, mais très digne, très vertueuse, qu'il a épousée contre le gré de son père, et celui-ci lui a signifié de ne plus chercher à le voir. Depuis son mariage il a vécu à la campagne, travaillant la terre. Il a deux filles. L'aînée est fiancée au fils d'un riche paysan. Le seigneur du pays, homme excellent pour ses vassaux, leur a laissé le droit de chasse ; Sylvain en profite à ses loisirs. Un jour il est tout étonné que des gardes l'appréhendent pour avoir tué quelque gibier. C'est que la seigneurie du pays a changé de titulaire, et le fils du nouveau seigneur veut se réserver pour lui seul le droit de chasse. Sylvain échappe aux gardes qui veulent l'emmener, mais il doit être puni. Sa femme et ses filles vont se jeter aux pieds du seigneur, qui, frappé de leur bonne grâce, leur témoigne une vive affection. Sylvain, qui revient bravement s'offrir au châtiment, reconnaît son père dans le nouveau seigneur, et la pièce s'achève sur une scène touchante de réconciliation.

La première répétition de la musique de Sylvain ne fît point d'effet; j'en sortis chagrin. Le monologue: Je puis braver les coups du sort, ne m'avait fait nulle impression ; dès le soir même j'en fis un autre. Ce travail fut pénible, car je croyais avoir saisi le sens juste de la situation et des paroles. Il fallait changer de système ; je retournais en vain mes idées de mille manières, rien ne pouvait me contenter. Cailleau vint heureusement chez moi; il jeta mon nouvel air au feu, et jamais sacrifice ne me parut plus doux.

Les répétitions suivantes tirent plus d'effet à mesure que chaque acteur se pénétra de son rôle ; ce qui prouve que plus une composition est sévère, plus il faut de temps pour bien l'apprécier. Je sais que pendant les répétitions d'Alceste de Gluck il fut question à l'Opéra d'assembler un comité pour y délibérer si l'on donnerait au public cette belle production.

Marmontel me conduisit chez Mlle Clairon1 ; j 'exécutait le duo Dans le sein d'un père, dont elle parut contente , à quelques vers près qu'elle ne trouvait pas assez déclamés. Je la priai de mêles indiquer; elle déclama; et voyant que je copiais, en chantant, ses intonations, ses intervalles et ses accents : « Comment! disait-elle, le chant a ce pouvoir? J'avoue que jusqu'à ce jour je l'avais ignoré. » Je corrigeai donc plusieurs parties de ma musique d'après la déclamation de la célèbre Clairon.

La représentation de Sylvain eut le même succès que Lucile ; le dénouement lit un grand effet; un accident qui arriva à Cailleau y contribua. En se jetant aux genoux de son père, il voulut les embrasser ; celui-ci recula maladroitement et fit perdre l'équilibre à Cail-

1. Claire-Josèphe Legris de la Tude, dite Clairon, célèbre actrice de la Comédie française, née à Condé (Flandre) en 1723, morte en 1803. Elle naquit, disent les anecdotiers de théâtre, en carnaval, dans une petite ville , ou, comme partout (en ce temps-là), on aimait à se divertir. Le curé et le vicaire étaient masqués l'un en Arlequin et l'autre en Gilles quand on apporta l'enfant, que l'on croyait morte, pour que le eurél'ondoyàt; ce qu'il fit sans changer d'habits, circonstance dans laquelle on voulut voir, si tant est qu'elle soit historique, un indice de prédestination.

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leau, qui, se sentant chanceler, sut tirer parti de l'accident en se jetant la face contre terre. L'atlilude parut naturelle, et la situation déchirante: Ce dénouement eut un succès complet ; mais l'effet n'en eût pas été senti, et des éclats de rire eussent remplacé peutêtre les applaudissements, sans la présence d'esprit de l'acteur.

Le même homme qui avait joué le rôle de père de Sylvain à Paris fut ensuite en province jouer celui de Sylvain ; pour imiter Cailleau, il se jeta par terre, mais si maladroitement qu'il fit tomber son père, qui, dans sa chute, entraîna un autre acteur. Ils s'en relevèrent tous cependant, et le père de Sylvain, continuant son rôle, dit : « De quinze ans de chagrin voilà donc la vengeance ! »

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