‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 12 sur 66 · ZÉMIRE ET AZOR · texte numérisé non relu

ZÉMIRE ET AZOR

Pièce en quatre actes, en vers libres, par Murmontel; représentée à Fontainebleau le 9 novembre 1771, et à Paris le 10 décembre de la même année.

J'étais rendu à la vie, ta nature était neuve pour mes organes débarrassés, lorsque je commençai cet ouvrage. Une féerie était ce qui convenait le mieux à ma situation. Qui n'a pas éprouvé combien l'équilibre dans ce qui constitue notre existence nous rapproche du merveilleux? L'âme pure et libre, pour ainsi dire, de toute entrave semble avoir, s'il est permis de le dire, des rapports avec des êtres surnaturels, que le noir chagrin ne connut jamais.

Cet ouvrage m'occupa pendant l'hiver de 1770 ; j'eus une jouissance presque continuelle en y travaillant, parce que je sentais que cette production était à la fois d'une expression vraie et forte ; il me paraît même dif-

1. Le sujet de cet opéra féerique n'est autre que celui de la Belle et la Bête, le conte si connu et si touchant de Mmc Leprince de Beaumont, avec cette différence que la Bête du récit primitif, qui n'eût pas été admissible comme personnage chantant, est remplacée par un prince affligé d'une grande laideur, par suite d'un enchantement qui l'a privé de ses charmes naturels et qui doit cesser le jour ou il sera aimé pour luimême. Zémire est la jeune fille qui se dévoue d'abord par tendresse filiale, et ensuite par amour pour le prince, qui aussitôt retrouve sa beauté.

ficile de réunir plus de vérité d'expression, de mélodie et d'harmonie *.

Je ne dis pas que ces trois agents, qui constituent tous les genres de musique, soient portés au même degré dans cet ouvrage ; cette réunion est peut-être ce qu'on ne verra jamais, car ce sera toujours aux dépens desdeux autresqu'on en fera valoir un. Si vous saisissez la vérité de l'expression, la mélodie et l'harmonie lui seront subordonnées; voilà, je crois, la musique dramatique. Si cette vérité d'expression vous est refusée par la nature, si les chants heureux se présentent rarement à votre imagination, c'est sans doute dans les modulations des accords que vous trouverez encore de quoi faire une composition estimable; voilà la musique d'église, celle des chœurs qui conviennent au théâtre tragique, et la clef pour faire la symphonie.

Si l'on voulait mettre en musique la haute poésie, qui porte avec elle toute son harmonie et nous présente des tableaux achevés, ce serait encore l'harmonie musicale seule qu'il faudrait adopter; car, lorsque le poète a tout dit et tout fait sentir, tout se détruirait en y ajoutant encore.

Si vous donnez trop à la mélodie, la vérité d'expression se perdra dans le vague charmant de son empire idéal, et l'harmonie ne sera plus que son piédestal; voilà la musique de concert. Celle qui plait à l'imagination exaltée qui veut créer elle-même ses fantômes, voilà la musique des anges, et peut-être celle de la nature.

Je dis donc que la nature seule donne le sentiment et le goût qui nous rendent maîtres de l'expresion jointe à plus ou moins de mélodie ou d'harmonie ;

1. II est nécessaire de m'expliquer : lorsque je parle ainsi de mes propres ouvrages, je n'entends pas que d'autres musiciens ne puissent faire, n'aient déjà fait, ou ne fassent mieux que moi; mais, je l'ai dit ailleurs, l'artiste le plus consommé est celui qui sent qu'il a tiré tout le parti possible de ses facultés : chaque maître a sa manière, qu'il n'adopte qu'après avoir essayé toutes ses forces ; dès qu'il est arrivé à ce point, il ne dépend plus de lui de changer de style ; s'il quittait sa manière pour adopter celle de ses rivaux, même supérieurs, il aurait tort, car il cesserait d'être original. (G.)

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c'est elle encore qui favorise certains individus, en leur prodiguant les chants les plus simples et les plus suaves.

Une étude profonde des modulations fait le bon harmoniste ; il n'est cependant point, comme les autres, enfant de la nature, mais enfant d'adoption.

L'idée de faire bâiller Ali dans le duo

Le temps est beau, etc.

m'était venue en faisant la première ritournelle, où le bâillement est indiqué parles notes tenues du basson. Le bâillement d'un esclave qui s'endort dans les fumées du vin a son caractère, comme un oui ou un non articulé dans différentes situations et par différents personnages a le sien.

En cherchant le bâillement convenable, je m'aperçus que je faisais bâiller réellement toute ma famille, qui m'environnait. Je lui fis entendre mon duo pour la rassurer sur l'ennui qu'elle me supposait. J'ai souvent vu bâiller au théâtre pendant l'exécution de ce morceau, et j'ai osé espérer que ce n'était pas d'ennui.

Je fis de trois manières le trio

Ah ! laissez-moi la pleurer.

J'avais fait ce morceau deux fois, lorsque Diderot1 vint chez moi; il ne fut pas content, sans doute, car, sans approuver ni blâmer, il se mit à déclamer :

Ah ! laissez-moi, laissez-moi la pleurer.

Je substituai des sons au bruit déclamé de ce début, et le reste du morceau alla de suite.

Il ne fallait pas toujours écouter ni Diderot ni l'abbé Arnaud, lorsqu'ils donnaient carrière à leur imagina-

1. Diderot, né en 1713 à Langrcs, mort à Paris en 1784, fut, chacun le sait, un des plus brillants esprits et l'un des écrivains les plus originaux du dix-huitième siècle.

tion ; mais le premier élan de ces deux hommes brûlants était d'inspiration divine.

Zémire et Azor fut donné à Fontainebleau pendant l'automne de 1770. Le succès fut extraordinaire.

Cette pièce eut autant de succès dans les provinces de la France qu'à la cour et à Paris; elle rétablit les finances de plusieurs directions prêtes à échouer; elle fut traduite dans presque toutes les langues. Un Français nous dit avoir assisté à trois spectacles où l'on jouait, le même jour, Zémire et Azor en flamand, en allemand et en français; c'était à une foire d'Allemagne. A Londres, on la traduisit en italien ; on y ajouta un seul rondeau qui n'était pas des auteurs. Le public, après l'avoir entendu, cria: « Plus de rondeau, il n'est pas de la pièce. »

Lorsque les auteurs d'un ouvrage ont su faire naître l'unité de la variété même, on a tort de croire que l'on peut encore enrichir l'ensemble par de nouvelles beautés. En rassemblant les traits de trois jolies femmes, croirait-on faire une beauté parfaite? Non; l'artiste, il est vrai, réunit souvent de beaux traits épars pour faire une belle tête; mais il diminue ou augmente chaque chose en détail pour les approprier à son sujet et pour faire un tout.

Une beauté inutile est donc une beauté nuisible. La place que doit occuper chaque chose est le grand procédé des arts; la nature seule, en se jouant, opère partout ce prodige.

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