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L'AMI DE LA MAISON V

Comédie en trois actes et en vers, par Marmontel; représentée à Fontainebleau le 26 octobre 1711, et à Paris le 14 mars 1772.

On pourrait croire, avec quelque raison, qu'une comédie proprement dite, d'un genre où le comique

1. Célicour, jeune militaire, aime sa cousine Agathe, qu'il voudrait épouser, et qui d'ailleurs le paye de retour. Il ne voit donc qu'avec peine intronisé chez sa tante Orphise un certain M. Cliton, pédant qui, en

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ne domine point, qui n'est pas ce qu'on appelle une comédie d'intrigue, était peu faite pour la musique. C'était l'opinion de plusieurs gens de lettres que je pourrais citer. Le succès qu'eut cette pièce à Fontainebleau fut au moins équivoque. De retour à Paris, nous débarrassâmes l'action de plusieurs morceaux, et le succès alla grandissant de représentation en représentation.

J'eus, cette fois, comme en beaucoup d'autres occasions, le courage de retrancher les morceaux qui, en société et aux répétitions particulières, avaient produit le plus d'effet.

Telle musique enchante lorsqu'elle est exécutée au piano parle compositeur; elle subit une première métamorphose lorsqu'on entend l'orchestre et les chanteurs, qui ne peuvent être tous pénétrés de l'esprit de l'ouvrage, et qui ne le seront jamais. Lorsque l'on joint l'action du drame à la musique, c'est là qu'on est étonné de voir se dégrader les morceaux qu'on avait le plus admirés. Chaque morceau devait trouver une place favorable et embellir la situation qui l'amène; mais si le drame est mal conçu, si l'acteur devait se taire lorsqu'il chante, ah ! pauvre musique, le charme de ton éloquence doublera les fautes du poète, en prolongeant ou en exagérant ce qui aurait dû être supprimé! L'artiste le plus consommé ne peut pas, dans le fond de son cabinet, se faire une image parfaite de la scène : en voici quelques raisons. D'abord il peut exister dans le poème des invraisemblances qui ne paraissent qu'à la scène; secondement, l'auteurlisant sapièce, le musicien chantant sa musique, exécutent également bien tous les rôles; cependant les

donnant des leçons de géographie à la jeune Agathe, s'avise de vouloir donner des leçons de morale à Célieour. Orphisc, entichée de l'intrus, n'est nullement favorable à l'inclination de sa fille pour son neveu. Klle rcve pour Agathe l'union d'un homme de sens comme Cliton ; celui-ci, bien que très apprécié par ta mère, a l'imprudence de déclarer ses sentiments à la jeune fille dans une lettre dont le cousin et la cousine se servent pour |(> perdre dans l'esprit d'Orphise, et ils se marient après l'élimination du pédant, qui. bien entendu, n'agissait que sous l'empire de vues intéressées.

rôles moins transcendants sont toujours confiés aux acteurs qui ont le moins de talent. De là nais-en! les longueurs insupportables ; on les retranche; alors les situations capitales ne sont pas assez préparées. Voilà, je crois, une partie des difficultés qui rendent l'art dramatique si arbitraire; il faut réunir tous les arts dans un seul cadre; ils doivent se faire des sacrifices mutuels et concourir à un ensemble que l'expérience la plus consommée ne saisit que faiblement.

Malgré le succès de Zémire et Azor, qui se soutenait toujours, celui de Y Ami de la maison augmenta avec les représentations.

Deux airs de Y Ami de la maison : Je mis de vous très mécontente et Rien ne plait tant aux yeux des belles, ont démontré que les accents de la parole peuvent être copiés par les sons de la gamme. Je sais, néanmoins, que ce que j'ai cru prouver sera dédaigné par bien des gens; mais je ne m'en afflige pas, ou, si je m'en affligeais, ce serait pour les plaindre.

Un homme de lettres qui m'avait entendu parler sur la possibilité de noter toutes les inflexions de la parole et qui niait cette possibilité me pria, en souriant, de le recevoir chez moi, pour parler plus à fond sur celte matière.

En entrant dans mon cabinet, il me dit en me saluant, avec un petit ton de protection : « Bonjour, monsieur. »

Je notai ses inflexions, et lui chantai à l'instant, sur le même ton : ut sol, sol ut, et il fut à moitié converti.

Il serait assez plaisant de faire une nomenclature de ' tous les bonjour, monsieur, ou bonjour, mon cher, mis en musique avec l'intonation juste; l'on verrait combien l' amour-propre est un puissant maître de musique, et comme la gamme change lorsque l'homme en place cesse d'y être.

Un bonjour, monsieur, me suffit, presque toujours, pour apprécier en gros les prétentions ou la simplicité d'un homme : la politesse ou la fausseté nous cache l'homme dans ses discours; mais il n'a pas encore

appris à se cacher tout à fait clans ses intonations. Je crois faire ici l'éloge de l'humanité.

La même phrase prononcée par différents personnages et dans des circonstances différentes reçoit donc toujours de nouvelles inflexions, et la vérité de déclamation peut seule faire de la musique un art qui a ses principes dans la nature.

Il faut surtout soigner la ponctuation musicale, de laquelle ressortira cette vérité de déclamation. Les rapports mathématiques qui existent entre les sons sont bien aussi dans la nature, comme les proportions physiques du corps humain; mais c'est l'attitude, l'expression, la passion, qui animent une statue, de même que la déclamation anime les sons. Quel champ vaste pour le musicien !

J'ai dit que la musique est un discours; elle a donc, comme les vers et la prose , le repos et les inflexions de la virgule, des deux points, du point d'exclamation, d'interrogation et du point final.

On aura beau dire et beau faire , la musique vocale ne sera jamais bonne si elle ne copie les vrais accents de la parole; sans cette qualité, elle n'est qu'une pure symphonie.

Lorsque j'entends un opéra qui ne me satisfait pas entièrement, je me dis que le compositeur ne comprend pas sa langue, je veux dire la langue musicale. L'harmonie, ou le trait de chant dont il s'est servi pour rendre un sentiment, me semble propre à une autre expression. Si l'on ne me chantait point de paroles, j'en substituerais qui rendraient le morceau de musique excellent à mon gré. Il faut donc que le compositeur sache bien sa langue musicale, pour qu'il puisse y adapter des paroles, qu'il doit aussi entendre parfaitement : c'est de l'union de ces deux idiomes que résulte la bonne musique vocale.

On peut exprimer juste, avec beaucoup d'harmonie, un grand travail d'orchestre et un chant souvent accessoire, ou une déclamation peu chantante; c'est ce qu'en général a fait Gluck.

On peut exprimer juste en faisant sortir de la déclamation un chant pur et aisé dont l'orchestre ne sera qu'un accompagnement accessoire ; c'est généralement ce que j'ai cherché à faire.

La musique de Haydn peut être regardée comme un modèle dans le genre instrumental, soit pour la fécondité des motifs de chant ou celle des modulations. L'abondance des moyens le rendrait peut-être abstrait, s'il ne semblait observer une espèce de régime, qui consiste à conserver longtemps le même trait de chant, s'il module beaucoup ; mais il est riche en mélodie lorsqu'il module moins.

Il me semble que le compositeur dramatique peut regarder les œuvres innombrables de Haydn comme un vaste dictionnaire où il peut sans scrupule puiser des matériaux, qu'il ne doit reproduire cependant qu'accompagnés de l'expression intime des paroles. Le compositeur de la symphonie est, dans ce cas , comme le botaniste qui fait la découverte d'une plante en attendant que le médecin en découvre la propriété.

S'il est vrai, commejel'ai dit, que le compositeur vocal doive sentir les différentes nuances qui constituent un discours dans toutes ses parties, pour pouvoir ensuite faire un rapprochement tel qu'il unisse son idiome musical au langage ordinaire, combien est-il absurde d'ajouter foi à un vain préjugé qui voudrait nous faire accroire que l'on peut j oindre un grand talent à l'ineptie !

Qu'on ne dise pas que mille fois les bons musiciens ont commis des fautes d'ignorance ; l'homme ignorant ne peut être qu'un détestable musicien, et c'était l'avis de Voltaire lorsqu'on lui parlait des prétendues inepties des hommes distingués par un talent quelconque.

On rapporte que Carie Vanloo, le peintre célèbre, ne voulait pas recevoir douze cents francs pour un tableau qu'il venait d'achever, parce qu'il était convenu qu'on le lui payerait cinquante louis1. Cette ignorance me

1. Le louis, pièce d'or de cette époque, étant de vingt-quatre francs, cinquante louis équivalaient donc à douze cents francs.

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paraît sublime dans un grand artiste. Elle prouve que plus l'homnie porte tontes ses facultés vers une seule chose, moins il doit être instruit de toutes les autres. On ignore combien de grandes choses pour le commun des hommes paraissent minutieuses pour l'artiste qui, tout entier à son objet, vit pour ainsi dire avec la nature.

Mille petites facultés nécessaires pour avoir seulement le sens commun se détruisent pour fortifier une faculté majeure. Aussi l'homme occupé d'un grand objet avec tous ses rapports devient indifférent sur beaucoup d'autres, pour se livrer à celui qui l'occupe fortement.

La nature, ne nous ayant donné qu'une certaine portion de force répandue dans l'individu, nous laisse les maîtres, par un exercice habituel, de fortifier un de nos organes aux dépens des autres. Telles sont les jambes du danseur et du maître en fait d'armes; la main gauche du joueur de violon; la poitrine du chanteur; la tête du savant; les organes du sentiment pour le poète, le peintre, le musicien et tout homme de génie. Ne jugeons donc point légèrement l'homme qui fait une chose mieux que tout autre ; et souvenonsnous qu'un jeune étourdi avait répondu dix fois à une question, pendant que J.-J. Rousseau restait taciturne en y cherchant une réponse.

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