LA FAUSSE MAGIE
Comédie en deux actes, en vers, mêlée d'ariettes, par Marmontel; représentée par les comédiens italiens, le 1er février 1775.
On m'a souvent demandé auquel de mes ouvrages je donnais la préférence; j'ai toujours été embarrassé dans ma réponse. Je n'en quitte aucun sans en être content, sans y avoir mis tout ce qui dépend de moi, sentant bien en même temps ce qu'il faudrait pour
la jeune Cécile vient d'être désignée pour recevoir la couronne. Elle aime Colin , dont elle est aimée. Le bailli, qui est épris d'elle et qui veut l'épouser, mais qu'elle rebute, dirige contre elle une accusation qui doit la perdre dans l'estime publique;' mais il ne réussit qu'à se déconsidérer lui-même auprès du seigneur, qui marie les deux jeunes gens.
1. Un vieillard est amoureux d'une jeune fille. Comme il croit à la magie, en feignant de n'y pas croire, on profite de sa faiblesse pour lui faire signer le mariage de celle qu'il voulait épouser.
faire mieux; mais ce que j'ajouterais de plus ne s'accorderait pas avec ce qui est fait; cette raison suffit pour avertir l'artiste qu'il doit s'arrêter. L'ouvrage qui coûte peu d'étude et de peine est un enfant gâté qui semble plus, appartenir à l'heureux élan qui l'a produit qu'à l'homme même. 11 chérit son enfant, il lui sourit, et n'ose presque s'en croire le père. L'ouvrage, au contraire, qui a sollicité vivement tous les ressorts de l'imagination, est le véritable fruit du travail; jamais on ne le revoit qu'en songeant aux peines qu'il a coûtées; c'est celui qu'on défend avec plus de chaleur, parce qu'il nous appartient de plus près ; si le premier nous flatte, le second nous attendrit. La mère de plusieurs enfants pourrait mieux que nous expliquer les divers sentiments que nous font éprouver nos productions, selon qu'elles sont plus ou moins heureuses.
Les anciens ont beaucoup parlé de l'empire du rythme ou du mouvement; il opère plus puissamment que la mélodie et l'harmonie ; mais lorsqu'il y est réuni, son empire est irrésistible. Lorsqu'un air marqué et symétrique s'empare d'un auditoire, on entend les pieds; les cannes, frapper la mesure; tout est subjugué et contraint de suivre le mouvement donné. J'ai usé souvent d'un stratagème singulier pour ralentir ou accélérer la marche de la personne que j'accompagnais à la promenade; dire à quelqu'un : « Vous marchez trop vite, » ou « trop lentement, » est une espèce de despotisme peu décent, excepté avec son ami; mais chanter sourdement un air en forme de marche, d'abord à la mesure de la marche, ensuite la lui ralentir ou l'accélérer, en changeant insensiblement le mouvement de l'air, est un stratagème aussi innocent que commode.
Peu de musiciens entendent moins de musique que moi. Si j'allais aux spectacles lyriques tous les jours, si j'assistais à tous les concerts où je serais admis, si enfin je ne fuyais la plupart des occasions d'entendre de la musique, la satiété m'aurait souvent donné un
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dégoût que je n'ai jamais éprouvé. Tout est limité clans la nature; le matin, je ne touche mon piano avec plaisir que parce que la veille je n'ai pas entendu de la musique pendant quatre heures; dès que le plaisir se tourne en habitude ou en manie, il cesse d'être piquant. Un amateur peut ainsi occuper son temps, mais l'homme qui veut produire doit l'éviter.
Le compositeur qui se repaît trop de ses ouvrages doit se répéter aisément; il doit craindre aussi l'impression que lui laissera un de ses morceaux qui aura réussi généralement : il peut, s'il n'est pas sur ses gardes, le répéter toute sa vie par des réminiscences imperceptibles pour lui seul.
Je vais peu aux premières, représentations qui ne m'intéressent pas personnellement; je préfère laisser fixer l'opinion publique, que je compare alors avec plaisir à la mienne.
Je sens un mouvement de reconnaissance pour les musiciens qui exécutent au théâtre celles de mes pièces qui ont été le plus souvent représentées ; l'attention, la chaleur qu'ils mettent à exécuter ce qu'ils savent par cœur depuis longtemps, me semble une grâce d'état. Je ne pense pas de même de l'acteur, parce qu'il est immédiatement sous les regards du public, qui lui impose la loi d'être toujours attentif, et lui donne chaque jour une émulation nouvelle.
Lorsque j'entends mes ouvrages bien rendus, ils me rappellent les sensations agréables que j'ai éprouvées en les composant.
J'aime aussi à me rappeler que ce fut à une représentation de la Fausse Magie que l'on me présenta à J.-J. Rousseau. J'entendis quelqu'un qui disait : (( Monsieur Rousseau, voilà Grétry, que vous nous demandiez tout à l'heure. » Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
« Que je suis aise de vous voir, me dit-il; depuis longtemps je croyais que mon cœur s'était fermé aux douces sensations que votre musique me fait encore éprouver. Je veux vous connaître, Monsieur, ou, pour
mieux dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre ami.
— Ah! Monsieur! lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire par mes talents.
— Êtes- vous marié?
— Oui.
— Avez-vous épousé ce qu'on appelle une femme d'esprit?
— Non.
— Je m'en doutais!
— C'est une fille d'artiste; elle ne dit jamais que ce qu'elle sent, et la simple nature est son guide.
— Je m'en doutais : oh! j'aime les artistes, ils sont enfants de la nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent. » Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle ; il me serra deux ou trois fois la main pendant la Fausse Magie; nous sortîmes ensemble : j'étais loin de penser que c'était la première et la dernière fois que je lui parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui dis :
« Prenez garde, Monsieur Rousseau. » Il le relira brusquement, en disant :
« Laissez-moi me servir de mes propres forces. » Je fus anéanti par ces paroles ; les voitures nous séparèrent, il prit son chemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.
Si j'avais moins aimé Rousseau, dès le lendemain je l'aurais visité ; mais la timidité, compagne fidèle de mes désirs les plus vifs, m'en empêcha. Toujours la crainte d'être trompé dans mes espérances m'a fait renoncer à ce que je souhaite le plus; si cette manière d'être expose à moins de regrets, elle contrarie sans cesse l'espérance, cette douce illusion des mortels.
J'étais, un jour, dans la voiture de l'ambassadeur de Suède avec un homme de lettres; je vis Rousseau qui cheminait avec sa grosse canne sur les trottoirs du Pont-Royal, résistant avec peine aux secousses du vent
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et de la pluie; je fis un mouvement involontaire, en m'enfonçant dans la voiture comme pour me cacher. « Qu'avez-vous? me dit mon compagnon.
— Voilà Jean-Jacques, lui dis-je.
— Bon, me dit le philosophe, il est plus fier que nous. » Il disait vrai; mais il avait la fierté que donne le talent naturel, et non cette morgue insolente que l'on remarque dans ceux qui, par un travail pénible ou un hasard heureux, ont su prendre une place que la nature ne leur destinait pas. Un enfant, le plus petit insecte, la feuille d'un arbre, auraient suffi pour amuser et arrêter les idées de Rousseau, parce que toutes ces choses sont vraies; mais tout ce qui tenait aux conventions morales, tout ce qui avait l'empreinte de la main des hommes lui était suspect. Il se chagrinait du bien qu'on lui voulait faire, parce que, né libre et sensible, il devait s'élever en lui un combat entre l'homme naturel et l'homme social, dont le premier sortait toujours vainqueur. Un tel être, sans doute, devait exciter l'envie des hommes riches et puissants; l'on courait après la reconnaissance de Rousseau avec la même ardeur que l'on veut moissonner la fleur qui se cache sous le voile de la pudeur; mais son unique bien était l'indépendance; si elle eût été l'effet de la vanité, on la lui eût ravie, et nous l'eussions vu esclave : c'était par sentiment qu'il était libre ; toutes les ruses des hommes ont échoué.
D'ailleurs Rousseau repoussait peut-être le bien qu'on voulait lui faire, dans la crainte d'être ingrat; et il aurait dû l'être par la faute même de ceux qui cherchaient à l'obliger avec trop de chaleur. Pour ne pas courir les risques de l'ingratitude, il faudrait apprendre à obliger noblement, mais froidement, et ne jamais trop se lier avec ceux qu'on oblige. J'ai toujours remarqué que j'avais obtenu la reconnaissance de ceux que je n'avais obligés qu'indirectement, et que tous ceux qui ont été à portée de voir combien j'avais de joie à leur rendre quelques services, se sont presque toujours dispensés d'être reconnaissants, sans doute parce qu'ils
jugeaient trop clairement que j'étais assez récompensé par la jouissance même du bien que je leur avais fait.
J'entends souvent dire que le cœur de l'homme est un labyrinthe impénétrable. C'est peut-être à la faveur de mon ignorance que je ne suis pas de cet avis. Je n'ai jamais va que deux hommes : celui qui se conduit d'après ses sensations et celui qui n'agit que d'après les autres; le premier est toujours vrai, même dans ses erreurs; l'autre n'est que le miroir où se réfléchissent les objets de la scène du monde. Voilà l'homme de la nature, l'homme estimable, et l'homme de la société.
Lorsque Rousseau eut écarté la foule qui cherchait à l'obliger et qui, selon lui, cherchait à lui nuire parce qu'on voulait le forcer à renoncer à son indépendance (car un bienfait oblige celui qui le reçoit, quoique le donateur ne l'exige pas); lorsque Rousseau, dis-je, eut lui-même élevé la barrière qui le séparait du reste des hommes, il dut se trouver encore plus malheureux que lorsqu'il combattait, car alors il vivait de ses triomphes; mais livré à lui-même, accablé d'infirmités et de vieillesse, ayant usé les ressorts puissants de son àme altière, il redevint homme ordinaire; il reçut enfin l'asile que lui offrit Girardin, et mourut peut-être de regret de l'avoir accepté. Un tel homme est rare, mais il est dans la nature. On dit qu'il se contredit sans cesse dans ses écrits : je croirai à cette accusation lorsqu'on m'aura prouvé qu'une même cause, surtout au moral, peut se montrer deux fois sans être accompagnée de circonstances et d'effets différents.
On n'a pu ravir à Rousseau ni sa liberté ni ses ouvrages littéraires ; la première était son apanage : vitam impendere vero1. Ses ouvrages étaient à lui, parce que nul homme n'a pu être mis à sa place ; mais on voulut lui contester son Devin du village 2 ; s'il eût menti une seule fois en face du public, l'apôtre
1. Consacrer sa vie à la vérité : devise qu'avait prise J.-J. Rousseau.
2. Le Devin du village, paroles et musique de J.-J. Rousseau, joué
en 1752.
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de la vérité n'était en tout qu'un imposteur, et il perdait son premier droit à l'immortalité. Comment un tel homme eût-il pu forger et soutenir un tel mensonge ? J'ai examiné la musique du Devin du village avec la plus scrupuleuse attention ; partout j'ai vu l'artiste peu expérimenté auquel le sentiment révèle les règles de l'art.
Si Rousseau eût choisi un sujet plus compliqué, avec des caractères passionnés et moraux, ce qu'il n'avait garde de faire, il n'aurait pu le mettre en musique ; car en ce cas toutes les ressources de l'art suffisent à peine pour rendre ce qu'on sent. Mais, en homme d'esprit, il a voulu assimiler à sa muse novice de jeunes amants qui cherchent à développer le sentiment de l'amour. Souvent gêné par la prosodie, il l'a sacrifiée au chant, comme dans
J'ai perdu mon serviteur.
L'avant-dernière syllabe du vers est brève, et il est impossible de la faire telle sans nuire au chant.
C'est sans doute après avoir éprouvé les difficultés infinies que présente la langue française, et avoir bien senti qu'il ne les avait pas toutes vaincues, qu'il a dit : « Les Français n'auront jamais de musique. » Si j'eusse pu devenir l'ami de Rousseau ; si nous n'eussions pas trouvé des pierres dans notre chemin; si Rousseau, en me voyant au travail, voyant avec quelle promptitude j'essaye tour à tour la mélodie, l'harmonie et la déclamation, pour rendre ce que je sens (je dis avec promptitude, car il ne faut qu'un instant pour perdre l'unité en s'appesantissant sur un détail), peut-être il eût dit alors : « Je vois qu'il faut être nourri d'harmonie et de chants musicaux, autant que je le suis des écrits des anciens, pour peindre en grand et avec facilité. »
Homme sublime, ne dédaigne pas l'hommage d'un artiste qui, comme toi, occupe ses loisirs en s'essayant, par cet ouvrage, dans une carrière étrangère à ses vrais talents. Tu fus bien malheureux, mais ton âme
TRAVAUX m
sensible ne devait-elle pas pressentir, à l'instant même de tes malheurs, que des larmes éternelles couleraient de tous les yeux pour te plaindre? Que ne m'est-il permis de te dire : « 0 mon illustre confrère, tu reçus jadis un outrage des musiciens que tu honorais, outrage que leurs successeurs désavouent avec indignation ; puissent mon respect et mon admiration pour tes vertus et tes talents expier un crime qui n'était que celui du temps i ! »
CÉPHALE ET PROGRIS
Tragédie en trois actes, en vers, par Marmontel; représentée à Versailles en 1773, et à Paris le 2 mai 1775.
Cet opéra fut donné l'année du mariage du comte d'Artois; il n'eut qu'un médiocre succès, tant à Versailles qu'à Paris...
Gluck assista à deux de mes répétitions, à Versailles. La musique du troisième acte dut lui paraître aussi dramatique qu'elle l'est en effet. Si Gluck n'eût été qu'amateur désintéressé, il m'eût dit sans doute ce qu'un artiste consommé a le droit de dire à un jeune homme de trente ans :
« Le chant mesuré, tel que vous l'avez fait, ne convient pas à vos acteurs; il faut que votre poète vous mette à même de jeter plus de chaleur et d'intérêt dans vos deux premiers actes ; il faut qu'il retranche les airs auxquels il vous a trop assujetti, et qu'il vous laisse le maître de faire du chant mesuré quand il vous plaira ; alors vous choisirez les endroits qui sont susceptibles d'une musique telle qu'elle puisse convenir à vos chanteurs. »
Mais Gluck préparait IpMgénie en Aulide, et il était plus naturel qu'il profitât de mes erreurs que de m'en tirer.
1. Lorsque Rousseau fit répéter son Devin de village, il témoigna son mécontentement aux exécutants ; ceux-ci, pour se venger, le pendirent en efGgie. Rousseau en fut instruit et dit à ce sujet : « Je ne suis pas surpris qu'on me pende, après m'avoir mis si longtemps à la question. »
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Je suis loin de croire que j'eusse fait une tragédie comme Gluck ; je suis entraîné vers le chant auquel l'harmonie sert de base, autant qu'il est lui-même commandé par l'harmonte expressive de son orchestre, à laquelle il joint un chant souvent accessoire, ou ne faisant que la seconde moitié du tout.
Tel est l'empire de la nature : l'Italie fournit cent mélodistes et harmonistes ; l'Allemagne tout le contraire.
Tous les génies italiens n'ont pu produire une ouverture telle que celle d'Iphigénie en Aulide. Toute la force du génie allemand ne nous présente pas un air pathétique aussi délectable que ceux de Sacchini. La France, offrant une température mixte entre l'Italie et l'Allemagne, semble devoir un jour produire les meilleurs musiciens, c'est-à-dire ceux qui sauront se servir le plus à propos de la mélodie unie à l'harmonie, pour faire un tout parfait. Ils auront, il est vrai, tout emprunté de leurs voisins : ils ne pourront prétendre au titre de créateurs ; mais le pays auquel la nature accorde le droit de tout perfectionner peut être fier de son partage.
Le Français n'en est pas moins celui de tous les peuples qui a reçu de la nature le moins de dispositions pour la musique. Né dans un climat tempéré, il doit avoir les passions douces; né vif, spirituel et galant, la danse et les disputes de l'esprit doivent lui plaire; tout ce qui l'occupe profondément le rebute.
Lorsque les gens de lettres, surtout les demi-savants, se disputent sur quelque objet, ne croyons pas que la cour, les jolies femmes, les petits -maîtres, soient sérieusement de la partie. Ce qu'on peut appeler le beau monde s'amuse de tout. Le sujet le plus grave est' un motif de plaisanterie ou le sujet d'une chanson1.
Dès que Paris est resté trois mois sans révolution,
1. « Madame, disait un jour d'Alembert, nous avons abattu une forêt de projugés. — Je ne suis plus étonnée, reprend la dame, si vous nous débitez tant de fagots. » Par la suite, il faut en convenir, ces fagots ont produit un terrible incendie. (G.)
n'importe alors ou Lekain ou Jeannot J ; il court où la nouveauté l'appelle ; et l'on ne sait distinguer s'il s'amuse davantage d'une chose ridicule ou d'une chose digne d'admiration. Cependant, au milieu des mille frivolités, le temps met tout à sa place ; et si le Français actuel croit à peine qu'on ait eu la fureur des pantins, il aime à jamais les chefs-d'œuvre de Racine.
L'Italie, depuis longtemps, veut en vain le séduire par ses chants toujours tendres et mélodieux; l'Allemagne veut en vain le subjuguer par ses accords nerveux; trop énergique encore pour craindre la séduction de l'Italie, trop faible pour adopter des accords qui le blessent , le Français danse , en attendant qu'il ait adopté de l'un et de l'autre de ses voisins la portion qui lui est propre , et qu'il ne veut recevoir que de la main des grâces, du plaisir et du bon goût.
L'on verra dans la suite de cet ouvrage combien la musique du jour, la musique bruyante, qu'on peut appeler révolutionnaire , est celle qui est propre au caractère du Français, preuve incontestable qu'en tout pays la musique suit les mœurs.