‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 29 sur 66 · RICHARD COEUR DE LION · texte numérisé non relu

RICHARD COEUR DE LION

Comédie en trois actes, par Sedaine; représentée par les comédiens italiens, le 25 octobre 1785.

Jamais sujet ne fut plus propre à la musique, a-t-on dit, que celui de Richard Cœur de lion. Je suis de cet avis quant à la situation principale de la pièce, je veux dire celle où Blondel chante la romance

Une fièvre brûlante...

mais il faut convenir que le sujet en général n'appelle pas davantage la musique qu'aucun autre; je dis plus : la pièce devait n'être que déclamée; car alors, la romance devant être essentiellement chantée, rien ne devait l'être que ce seul morceau, qui eût produit encore plus d'effet. Je me rappelle que j'ai été tenté de

1. Richard Ior d'Angleterre, dit Cœur de lion, revenant de la croisade, et traversant les Etats de l'empereur Henri VI , avec qui il a eu quelque démêlé en Terre sainte, est arrêté et enfermé dans un château fort. Blondel le troubadour, qui a accompagné Richard à la croisade, et Marguerite de Flandre, aimée du vaillant roi, sont tous deux à sa recherche, et se rencontrent tout près du château ou il est enfermé. Blondel, qui feint d'être aveugle pour inspirer moins de défiance, chante au pied des tours le premier couplet d'une romance que le roi a jadis composée pour Marguerite « sa belle ». Richard, qui reconnaît la voix du chanteur, implique par le second couplet. Certain que son maître est là, Blondel intrigue pour le délivrer. Le hasard fait que l'hôtellerie du pays est tenue par un Anglais proscrit, dont la fille est aimée du gouverneur de la forteresse. Le gouverneur, attiré chez l'Anglais, est saisi par quelques-uns des chevaliers qui accompagnent la princesse, pendant que les autres, conduits par Blondel, donnent l'assaut à la prison et délivrent le royal captif, qui regagne l'Angleterre avec la belle Marguerite,

ne faire précéder la romance au second acte par aucun morceau de musique, uniquement pour cette raison; mais, faisant réflexion qu'on avait chanté dans chaque situation du premier acte, j'abandonnai cette première idée, ne doutant point d'ailleurs que les spectateurs, se faisant illusion, n'écoutassent cette romance comme si elle eût été le seul morceau en musique dans l'ouvrage. Ces mêmes réflexions m'engagèrent à la faire dans le vieux style, pour qu'elle tranchât, sur tout le reste. Y ai-je réussi? Il faut le croire, puisque cent fois l'on m'a demandé si j'avais trouvé cet air dans le fabliau qui a procuré le sujet.

Sedaine, en me communiquant son manuscrit, me disait : « J'ai déjà confié ce poème à un musicien; il ne l'a point accepté, parce qu'il croit ne pouvoir pas faire assez bien une romance qui s'y trouve. Lisez, décidez-vous, et point de complaisance de votre part. »

Si j'acceptai sans hésiter ce bel œuvre dramatique, j'avoue que la romance m'inquiétait de même que mon confrère ; je la fis de plusieurs manières, sans trouver ce que je cherchais, c'est-à-dire le vieux style capable de plaire aux modernes. La recherche que je fis pour choisir, parmi toutes mes idées, le chant qui existe, se prolongea depuis onze heures du soir jusqu'au lendemain à quatre heures du matin1. Nous confiâmes le rôle de Richard à Philippe, qui n'en avait pas encore créé, et qui, depuis ce succès, a mérité de plus en plus les applaudissements du public. A plusieurs répétitions, la beauté de la situation, la sensibilité de l'acteur, jointes au désir de bien remplir son rôle, exaltaient son imagination, au point que ses larmes l'étoufïaient lorsqu'il voulait répondre à Blondel.

Le jour de la première représentation, cet acteur, plein d'ardeur et de zèle, fut attaqué subitement d'une extinction de voix; il n'était plus temps de changer le spectacle : la salle était pleine ; il me fit appeler dans

1. Je me rappelle qu'ayant sonné pendant la nuit pour demander du feu. « Vous devez avoir froid, me dit mon domestique ; vous êtes toujours là à ne rien faire. » (G.)

HO A.-M. GRETRY

sa loge. « Voyons, chantez-moi votre romance. » Il articula quelques sons avec peine. « C'est bien là, lui dis-je, la voix d'un prisonnier; vous produirez l'effet que je désire; chantez, et soyez sans inquiétude. »

Glairval remplit le rôle de Blondel d'une manière inimitable. La noblesse d'un chevalier, la finesse d'un clairvoyant qui conduit une grande intrigue, il sut employer tour à tour toutes ces nuances délicates, avec un goût exquis. Jamais un rôle ne périclite dans les mains de cet acteur ; il sait se retenir dans les endroits douteux ou trop neufs pour le public ; mais à mesure qu'on s'y accoutume, l'acteur déploie toute l'énergie dont son rôle est susceptible. Le comédien machine est le même chaque jour; il ne redoute que l'enrouement ; mais Clairval n'a pas le malheur d'être le même à chaque représentation ; la perfection de son jeu dépend de la situation de son âme, et il sait encore nous plaire lorsqu'il n'est pas content de lui.

La musique de Richard, sans avoir à la rigueur le coloris ancien à'Aucassin et Nicolette, en conserve des réminiscences. L'ouverture indique, je crois, assez bien que l'action n'est pas moderne. Les personnages nobles prennent à leur tour un ton moins suranné, parce que les mœurs des villes n'arrivent que plus tard dans les campagnes. Le musicien, par ce moyen, peut employer divers tons, qui concourent à la variété générale.

L'air

0 Richard ! ô mon roi I

est dans le style moderne, parce qu'il est aisé de croire que le poète Blondel anticipait sur son siècle par le goût et les connaissances.

Le trio

Quoi! de la part du gouverneur?

reprend une forme de contrepoint convenable à sir

Williams. Blondel, toujours attentif à saisir le ton de chacun, se vieillit dans les traits de musique où il dit :

La paix, la paix, mes bons amis.

Ces traits, qui ne sont rien en eux-mêmes, et que Duni avait employés si souvent, attirent l'applaudissement, parce qu'ils sont vrais; je répéterai donc que rien ne doit être exclu de la musique, et que tout dépend de mettre un trait de chant dans sa véritable place.

On n'a peut-être pas remarqué combien de fois l'air de la romance est entendu dans le ccrurant de la pièce, soit en entier ou en partie. 11 l'est dans les endroits suivants :

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