TROISIEME ACTE
7° Lorsqu'il chante dans la coulisse pour être introduit devant Marguerite ; 8° Dans le morceau d'ensemble
Oui, chevaliers...
9° Dans le dernier chœur.
Il était aisé de fatiguer les spectateurs , en répétant
si souvent le même air; mais il faut remarquer que la première fois il est joué sans accompagnement; la seconde fois, avec variation; la troisième, avec accompagnement; les quatrième et cinquième, avec les paroles; la sixième, joué seulement avec variation à doubles cordes, pour indiquer qu'il veut faire beaucoup de bruit ; la septième , il chante , sans accompagnement, la moitié du refrain seulement; la huitième, dans le morceau d'ensemble
Oui, chevaliers...,
il chante son air sur une mesure différente ; la neuvième fois, enfin, dans le dernier chœur, où cet air est chanté en trio.
Sans doute il fallait présenter cet air sous autant de formes différentes, pour oser le répéter si souvent : cependant je n'ai pas entendu dire qu'il fût trop répété, parce que le public a senti que cet air était le pivot sur lequel tournait toute la pièce.
L'air
Si l'univers entier m'oublie...
qui précède la romance, a montré une chose neuve. Les trompettes et timbales voilées ont semblé rappeler avec douleur la gloire du héros ; cet effet a paru bien senti. Le chœur qui termine le second acte,
Sais-tu? connais-tu?...
est dans le ton du vieux contrepoint; les soldats de ce temps revenant de la Terre sainte, les idées qu'on se fait de ce temps religieux, m'ont suggéré ce genre de musique.
Richard parut d'abord en trois actes , mais le troisième n'était pas celui qu'on joue actuellement : l'on engageait le gouverneur à rendre Richard ; il cédait par raison, et, quoiqu'il dît à Laurette que son amour pour elle n'y avait point de part, les spectateurs le croyaient et blâmaient le gouverneur, qui manquait à
son devoir. Sedaine, en abrégeant le troisième acte, en fit un quatrième. Le gouverneur, ayant refusé de rendre Richard, était retenu prisonnier chez Williams; Blondel se trouvait dans le môme souterrain, sous prétexte que le père de Lauretle avait découvert qu'il servait le gouverneur et sa fille dans leurs amours.
Blondel se faisait donner un écrit assez équivoque du gouverneur pour qu'on lui remît Richard ; quoique le gouverneur n'eût pensé qu'à sa propre délivrance, Richard paraissait dans la prison, au grand étonnement du gouverneur.
Cette manière déplut encore plus que la première ; cependant les représentations se continuaient toujours avec la même affluence, grâce au second acte.
Les habitants de Paris avaient une telle envie de voir terminer cet ouvrage d'une manière agréable, que chaque société m'envoyait un dénouement pour Richard. Enfin Sedaine adopta le siège, qui concilie tout, qui laisse intacte la conduite du gouverneur, et qui présente un beau spectacle, seule ressource qui restait après avoir intéressé aussi vivement dans le second acte. 11 est inutile de parler du succès de cette pièce ; il paraît que cent représentations, toujours extrêmement nombreuses, suffiront à peine à l'empressement du public.
PAÏNURGE
DANS L'iLE DES LANTERNES
Poème en trois actes, en vers, par Morel de Chedeville; représenté à l'Opéra le 25 janvier 17S5.
Panurge est le premier ouvrage entièrement comique qui ait paru avec succès sur le théâtre de l'Opéra, et j'ose croire qu'il y servira de modèle. Le sujet en est simple, la pompe y est inhérente, et les divertissements sont nécessaires. La tempête du premier acte, qui amène le héros de la pièce sur le théâtre, est une idée neuve :
174 A. -M. GRETRY
Oui, vous serez heureux, Si par un orage Un étranger jeté sur ce rivage...
Après l'accomplissement de cette prédiction du grand prêtre, la joie du peuple, les fanfares, en contraste avec le bruit du tonnerre, sont d'un bon effet. Ce comique, tiré de la chose même, me semble digne de Molière :
Panurge et Arlequin sont des caractères dont l'effet est certain sur l'esprit du peuple et de tous ceux qui se permettent de rire. En effet, le moral d'un être qui ne réfléchit ni sur le passé ni sur l'avenir :
Ne te souvient-il plus que tu fus marié ? — 0 ciel! en voyageant je l'avais oublié;
un être que le présent seul occupe, qui, toujours prévenu de son petit mérite, jouit même des plaisanteries qu'on lui adresse ; ce caractère est immanquable au théâtre, et peut-être chaque homme dans la société devrait désirer le moral de Panurge, si l'amourpropre n'était révolté par l'idée d'être dupe pour être heureux.
Si le disciple de Socrate eût composé sa république de sujets du caractère de Panurge, le bonheur général n'eut pas été douteux avec un chef tel que Platon.
Les morceaux de chant de cet opéra peuvent presque tous se détacher pour être exécutés dans les concerts ; cet avantage n'est pas à négliger, quand on le peut sans nuire à l'intérêt dramatique. (Voyez l'article Andromaque.) Laïs, qui nous parut doué de toutes les qualités nécessaires au rôle de Panurge, y a établi sa réputation. S'il a perdu par ce succès l'espoir d'être cité comme le premier acteur tragique de l'Opéra, il ne doit point en être fâché; c'est le public qui lui a assigné sa véritable place ; trop heureux l'acteur qu'il prend sous son aile1. Quand ce même public se rappelle
1. Un contemporain (Bauault, Annales dramatiques, 1810) s'exprime ainsi sur ce chanteur, qui fut une des plus grandes célébrités lyriques de
les talents de Lekain et de Préville1, on ne voit guère de quel côté ses regrets font pencher la balance.