‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 3 sur 66 · PEIN · texte numérisé non relu

PEIN

Quelques jours plus tard, le 1er vendémiaire de l'an III (22 septembre 1794), le représentant du peuple Lakanal adressait à la Convention le rapport suivant :

Citoyens, un artiste musicien dont les divers travaux ont enrichi la scène, Grétry, vient de terminer un ouvrage sur les rapports de l'art musical avec l'instruction publique.

La musique, vous le savez eut chez les anciens une

AVANT-PROPOS

grande influence sur les mœurs publiques; elle fut toujours Fart favori des cœurs sensibles. J'ai lu l'ouvrage de Grétry avec d'autant moins d'indulgence que je suis son ami; car c'est à l'amitié surtout qu'il appartient d'être sévère.

Je ne doute pas que cet ouvrage intéressant ne concoure à la grande amélioration sociale, objet de tous nos travaux.

Je demande donc l'envoi de cet important écrit au comité d'instruction publique, qui le fera imprimer, si, comme moi, il le juge essentiellement utile, et qui comprendra, s'il y a lieu, le nom de l'auteur dans la liste des citoyens qui ont droit à la munificence nationale, parles services qu'ils ont rendus aux arts utiles et à la société.

Cette proposition ayant été adoptée, le comité d'instruction publique, par un arrêté en date du 28 vendémiaire an IV (20 octobre 1795), décida que le travail de Grétry, formant trois volumes (en y comprenant la réimpression du volume précédemment publié par l'auteur), serait imprimé à l'imprimerie de la République.

L'ouvrage ainsi amplifié et complété n'obtint pas moins de succès que sous sa première forme. On fut étonné de voir dans le musicien aux charmantes inspirations un physiologiste très original, un subtil observateur, exposant, le pins souvent avec une grande habileté de plume, ses fins aperçus, ses théories ingénieuses.

10 AVANT-PROPOS

C'est à ce livre, paru avec la date de pluviôse an V (commencement de 1797), que nous empruntons le texte du présent volume, qui comprend, outre la presque totalité du premier volume (à savoir surtout l'histoire de la jeunessedeGrétryetdeses travaux jusqu'en 1789, moins les passages trop absolument professionnels), un choix très étendu des curieuses notices physiologiques qui composent les deuxième et troisième volumes de l'édition originale.

Pour une publication destinée à tous, nous avons dû, notamment dans cette dernière partie, nous abstenir de reproduire les pages exclusivement destinées à l'enseignement d'une classe particulière de lecteurs ; mais nous n'avons pas voulu oublier qu'aujourd'hui, où le goût et la pratique des œuvres musicales vont se popularisant de plus en plus, chacun peut s'intéresser aux idées spéciales d'un artiste qui fut une des plus pures gloires de l'école musicale française, et dont quelques œuvres capitales sont encore, à bon droit, tenues en haute estime par tous les amis de l'art qui savent échapper aux aveuglements du parti pris.

Nous avons donc soigneusement conservé dans la longue profession de foi du musicien célèbre tous les passages caractérisant nette-

AVANT-PROPOS

ment le sympathique artiste, qui se définissait en quelque façon lui-même quand il écrivait : « La vérité des arts est un mensonge charmant qui entretient l'espoir du mieux dans le cœur de l'homme,

Et de ce doux espoir l'homme eut toujours besoin.

« L'art consiste dans les moyens de présenter agréablement la nature. »

« Grétry, ayant renoncé à la production musicale dans les derniers temps de sa vie, ne s'en occupait plus que d'une manière spéculative et avait consigné ses nouvelles remarques sur cet art, ainsi que sur beaucoup d'autres sujets, dans un ouvrage auquel il donnait le titre de Réflexions d'un solitaire. Deux ans avant sa mort, il en avait annoncé la publication prochaine ; mais, soit qu'on n'ait pas trouvé le manuscrit, soit que ses amis, ne le jugeant pas digne de lui, l'aient condamné à l'oubli, ce livre n'a point paru.

« Des honneurs de tout genre ont été accordés à Grétry même pendant sa vie. Dès Tannée 1785, la ville de Paris avait donné son nom à l'une de ses rues, qui le porte encore. Son buste fut placé en même temps au foyer de l'Opéra. En 1809, une statue en marbre blanc lui fut érigée au foyer de

12 AVANT-PROPOS

rOpéra-Comique. Lors de la formation de l'Institut, en 1796, on le choisit pour remplir une des trois places de compositeur dans la section de musique de la classe des beaux-arts. Il fut nommé en 1795 inspecteur de l'enseignement au Conservatoire de musique. Napoléon, lors de la création de la Légion d'honneur, le comprit parmi les premiers titulaires de l'ordre...

«... Grétry eut le malheur de survivre à toute sa famille. L'acquisition qu'il avait faite de l'ancien ermitage de J.-J. Rousseau, à Montmorency, le décida à se retirer à la campagne et à y passer la plus grande partie de ses dernières années. Il s'y plaisait et y retrouvait une gaieté qui l'abandonnait dès qu'il retournait à Paris. Un événement funeste lui fit brusquement quitter ce séjour. Un de ses voisins et ami, meunier de profession et au-dessus de son état par son éducation, fut assassiné dans son moulin. Dès ce moment Grétry ne fut plus tranquille chez lui. De retour à Paris, il eut recours à la Faculté pour rétablir sa santé; mais les soins qu'on lui donna ne firent que prolonger ses souffrances. Il ne se dissimulait pas que sa fin approchait. Il voulut au moins qu'elle fût douce, et demanda qu'on le ramenât à l'ermitage. Ses forces s'affaiblirent insensiblement; et il cessa de vivre le 24 septembre 1813, âgé de soixantedouze ans.

« Les poètes et les compositeurs, les profes-

AVANT-PROPOS 13

seurs du Conservatoire de musique et les acteurs des principaux théâtres de Paris se joignirent aux membres de l'Institut pour honorer ses funérailles. Elles furent dignes de la renommée d'un tel artiste. Le 6 octobre, sa messe de Requiem fut exécutée à grand orchestre à Saint-Roch. Le convoi parcourut une partie des rues de Paris et s'arrêta devant les deux premiers théâtres lyriques avant de se rendre au cimetière de l'Est. Plusieurs discours furent prononcés sur sa tombe; son éloge par Méhul fut remarquable. Le soir même, on exécuta à TOpéra-Comique une sorte d'apothéose, qui excita une vive émotion parmi les spectateurs. Pendant plusieurs jours on ne joua, à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, que des ouvrages composés par Grétry; enfin rien ne manqua aux honneurs qui lui furent accordés... » (Fétis, Biographie générale des musiciens .)

Page 1