‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 4 sur 66 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

i je dois mon existence morale à la musique, je lui dois aussi mon existence physique. Jean-Noé Grétry, mon grand-père, après avoir vendu ou substitué les biens qu'il possédait à Grétry1, épousa, sans consentement de parents, une jeune Allemande, Dieudonnée Campinado. Après quelques années, les parents de ma grand'mère lui pardonnèrent ce mariage : son oncle , le prélat Delvilette , vint la voir à Blegnez, en allant siéger au chapitre de la cathédrale de Liège, en qualité de commissaire de l'empereur ; il la trouva aussi heureuse au milieu de son ménage champêtre que si elle fût née paysanne. C'était un dimanche, après vêpres. Mon grand-père jouait du violon pour faire danser les paysans, qui venaient boire sa bière et son eau-de-vie, que des disgrâces multipliées l'avaient réduit à vendre. Mon père, âgé de sept ans, raclait à ses côtés. Le prélat, après être demeuré quelques jours chez sa nièce, qu'il aimait tendrement, fit ses efforts pour emmener mon père à Presbourg, où il voulait lui donner un bénéfice ; mais l'amour de la musique avait déjà séduit le cœur du jeune homme ; ses pleurs, ses cris, forcèrent ses parents à lui laisser suivre son penchant. La place de

1. Hameau près de Boulan, au diocèse de Liège. (G.) (Les notes suivies, comme celle-ci, de la lettre G sont de Grétry.

premier violon de Saint-Martin, à Liège, étant devenue vacante et proposée au concours, il n'hésita pas, tout jeune qu'il était, à entrer en lice, et remporta le prix à Tâge de douze ans. A vingt-trois ans, il épousa Marie- Jeanne des Fossés : elle avait peu de fortune, ainsi que mon père; et sa famille, alliée à d'excellentes maisons de Liège, s'opposa quelque temps à ce mariage; mais, sensible aux charmes de la musique qu'il lui enseignait, ma mère voulut récompenser son maître en lui donnant sa main.

Je fus le second fruit de leur union. Je suis né à Liège, le 11 février 1741.

Un accident qui m'arriva à l'âge de quatre ans, et dont j'ai conservé quelque souvenir, prouve que je puis fixer à cet âge l'époque de ma raison naissante, et que déjà j'étais sensible au mouvement ou rythme musical. La première leçon de musique que je reçus faillit me coûter la vie: j'étais seul; le bouillonnement qui se faisait dans un pot de fer fixa mon attention; je me mis à danser au bruit de ce tambour; je voulus voir ensuite comment ce roulis périodique s'opérait dans le vase; je le renversai dans un feu de charbon de terre très ardent, et l'explosion fut si forte que je restai suffoqué et brûlé presque par tout le corps. Après cet accident, qui me rendit pour toujours la vue faible, je fus atteint d'une maladie de langueur. Ma grand'mère maternelle voulut prendre soin de moi; elle m'emmena chez elle, à une demi-lieue de la ville, où son mari était contrôleur d'un bureau du prince Jean- Théodore, cardinal de Bavière. Je me rétablis en peu de temps: on m'y laissa environ deux années; elles ont été les plus belles de ma vie; c'est pourquoi j'aime à me les rappeler.

Tout était nouveau pour moi; je m'élançais vers chaque objet; je mettais les chaises sur les tables; je grimpais dessus; je touchais à tout, et on me laissait faire: car on avait remarqué que j'étais prudent, même dans mes étourderies.

Lorsque ces mouvements impétueux se développent,

il n'est pas, je crois, de contrainte plus dure pour un enfant que d'être obligé d'étouffer les premiers élans de la nature. Surveiller trop un enfant est, ce me semble, le meilleur moyen d'en faire un imbécile; car s'il est imprudent, il trouve une punition dans sa propre imprudence, et les leçons qu'on se donne valent mieux que celles qu'on reçoit. C'est une victoire que de se corriger soi-même, et l'on rougit à tout âge d'avoir été corrigé.

Le temps que je passai à la campagne fut bien employé, comme on se l'imagine : toujours courant par monts et par vaux, me faisant chérir de tous les habitants; et cela devait être : car mes caresses, l'effusion de mon âme se portaient sur tous les objets animés et inanimés de la nature.

J'aime à me retracer le souvenir de cet asile champêtre. Ma grand'mère voulait m'y retenir; mais il fallut quitter ce séjour heureux pour retourner à la ville. Mon père, qui était venu nous voir, avait annoncé qu'il voulait me donner des maîtres de musique, et, si j'avais de la voix, me faire enfant de chœur à la collégiale de Saint-Denis, où il était alors premier violon. Je frémis en apprenant ce qu'il voulait faire de moi: les maîtres de musique ne m'épouvantaient pas, au contraire ; mais être enfant de chœur me paraissait l'état le plus cruel, et je ne me trompais point.

Depuis qu'il existe des enfants malheureux sur la terre, aucun ne le fut autant que moi, dès que je fus abandonné au pouvoir du maître de musique le plus barbare qui fût jamais.

11 n'y eut donc plus de plaisir pour moi, dès que je sus les intentions de mon père; le deuil se répandit sur chaque objet qui, la veille encore, avait charmé tous mes sens. Mon âme pressentait tous les coups dont elle allait être atteinte, et cette prévoyance malheureuse porta le trouble et l'inquiétude au sein même du bonheur. Peut-on jouir du présent en redoutant l'avenir? C'est pour bien des gens un miracle de la nature, auquel je ne participai jamais.

Je partis après la visite de mon père; il s'occupa quelque temps de ma voix, qui était belle et très étendue; il me conduisit chez le maître de^musique de sa collégiale. Je ne pus former un son. « Êtes-vous sûr qu'il ait de la voix? lui dit le maître. — Oui, sans doute, reprit mon père en me regardant de travers; venez chez moi, il sera moins timide et vous l'entendrez. » Il y vint quelques jours après ; il m'entendit, et je fus reçu.

Je ne me rappelle qu'avec peine tout ce que j'ai souffert pendant le temps que j'ai été attaché à l'église de Saint-Denis; mais il est possible que quelques fragments de cet écrit passent un jour entre les mains de personnes qui confient trop légèrement la jeunesse à des mains dignes tout au plus d'exploiter les mines du pays : le désir seul d'adoucir les peines de ces innocentes victimes me fait entrer dans le détail suivant.

Quoique d'un tempérament fort délicat, les peines physiques n'ont jamais diminué mon courage; mes forces semblent s'augmenter avec le besoin qui les fait naître. Le moral, au contraire, est chez moi très susceptible, et toutes les puissances physiques sont anéanties quand mon cœur est oppressé.

Je faisais six voyages par jour, environ d'un mille, pour me rendre aux trois offices : j'eusse fait ce trajet avec joie; mais j'avais vu punir rigoureusement la moindre négligence, même involontaire, et la crainte de subir un pareil traitement me rendait mes devoirs insupportables : ce que je craignais arriva. Un jour que la pendule de mon père s'était arrêtée, j'arrivai trop tard aux matines, qui se chantaient entre cinq et six heures du matin. Je fus puni pour la première fois; on me fit tenir deux heures à genoux au milieu de la classe. Que de mauvaises nuits je passai ensuite! cent fois le sommeil fermait mes yeux, et cent fois la frayeur m'éveillait. Je prenais enfin mon parti; et, sans consulter ni l'heure ni le temps, je me mettais en route souvent dès trois heures du matin, à travers

les neiges et les frimas; j'allais m'asseoir à la porte de l'église, tenant sur mes genoux ma petite lanterne, à laquelle je réchauffais mes doigts. Je m'endormais alors plus tranquillement; j'étais sûr qu'on ne pourrait ouvrir la porte sans m'éveiller.

L'heure de la leçon offrait un champ vaste aux cruautés du maître de musique; il nous faisait chanter chacun à notre tour; et à la moindre faute, il assommait de sang-froid le plus jeune comme le plus âgé. Il inventait des tortures dont lui seul pouvait s'amuser ; tantôt il nous mettait à genoux sur un gros bâton court et rond, et au plus léger mouvement nous faisions la culbute. Je l'ai vu affubler la tête d'un enfant de six ans d'une vieille et énorme perruque, l'accrocher en cet état contre la muraille à plusieurs pieds de terre, et là il le forçait à coups de verges de chanter sa musique, qu'il tenait d'une main, et de battre la mesure de l'autre. Ce pauvre enfant, quoique très joli de figure, ressemblait à une chauve-souris clouée contre un mur, et perçant l'air de ses cris. C'était toujours en notre présence qu'il accablait de coups le premier qui avait transgressé ses lois barbares. De pareilles scènes, qui étaient journalières, nous faisaient tous frémir ; mais ce que nous redoutions le plus, c'était de voir terrasser le malheureux sous ses coups redoublés: car alors nous étions sûrs de le voir s'emparer d'une seconde, d'une troisième, d'une quatrième victime, coupables ou non, qui devenaient tour à tour la proie de sa férocité; c'était là sa manie. Il croyait nous consoler l'un par l'autre, en nous rendant tous malheureux. Et lorsqu'il n'entendait plus que soupirs et sanglots, il croyait avoir bien rempli ses devoirs.

Que l'on juge de ce que j'ai dû souffrir pendant quatre ou cinq années que j'ai passées dans cette horrible inquisition. J'ai été longtemps le plus jeune, le plus faible, le plus sensible, et cependant le moins maltraité; mais, malgré tous mes efforts pour lui plaire, malgré les progrès rapides que je faisais dans la musique, il saisissait la moindre circonstance pour

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me ranger dans la classe commune. J'étais la victime sans tache réservée pour les grandes occasions, et mes larmes avaient le droit de sécher celles du plus malheureux. J'eus beau employer la douceur, le travail, la soumission, rien ne put me mériter un traitement plus doux. La seule bienveillance que je méritai (du moins la regardais -je comme telle), ce fut d'être choisi par lui tous les deux jours pour aller chez le marchand de tabac. J'avais soin d'ajouter quelques pièces de monnaie de mes petites épargnes pour que sa tabatière fut mieux remplie; j'obtenais pour toute récompense un coup d'œil d'approbation, et je me croyais trop heureux. Croira-t-on cependant, et c'est une bizarrerie inconcevable, que jamais je n'ai dit un mot à mes parents des peines que j'ai souffertes? Mon père, qui était considéré du chapitre et craint du maître de musique, l'aurait perdu sans ressource s'il avait soupçonné ma situation.

Si, pendant ces misérables années, je n'ai pas tout à fait perdu mon temps, si j'ai fait quelques progrès dans la musique, si j'ai acquis quelques faibles connaissances, je n'obtins point cet avantage par les leçons de l'instituteur, mais malgré ses leçons; car si quelque chose avait été capable de détruire en moi ce goût inné, cet instinct qui m'entraînait vers la musique, j'ose affirmer que c'était la manière même dont on s'y prenait pour me l'enseigner.

Je dois ici parler d'un accident qui, je crois, a influé sur mes organes, relativement à la musique. Je puis être dans l'erreur; mais il est sûr que nul homme n'oserait affirmer le contraire.

Dans mon pays, c'est un usage de dire aux enfants que Dieu ne leur refuse jamais ce qu'ils lui demandent le jour de leur première communion. J'avais résolu depuis longtemps de lui demander qu'il me fit mourir le jour de cette auguste cérémonie, si je n'étais destiné à être un honnête homme, et un homme distingué dans mon état : le jour même je vis la mort de près.

Étant allé, l'après-diner, sur les tours pour voirfrap-

per les cloches de bois1, dont je n avais nulle idée, il me tomba sur la tète une solive qui pesait trois ou quatre cents livres. Je fus renversé sans connaissance.

Le marguillier courut à l'église chercher l'extrêmeonction. Je revins à moi pendant ce temps, et j'eus peine à reconnaître le lieu où j'étais; on me montra le fardeau que j'avais reçu sur la tête. « Allons, dis-je en y portant la main, puisque je ne suis pas mort, je serai donc honnête homme et bon musicien. » On crut que mes paroles étaient une suite de mon alourdissement. Je parus ne pas avoir de blessure dangereuse ; mais en revenant à moi je m'étais trouvé la bouche pleine de sang. Le lendemain je remarquai que le crâne était enfoncé, et cette cavité subsiste encore.

J'étais peut-être arrivé à l'époque où le caractère change; mais il est certain que je devins tout à coup rêveur d'habitude; ma gaieté dégénéra en mélancolie; la musique devint un baume qui charmait ma tristesse; mes idées furent plus nettes, et ma vivacité ne me reprit plus que par accès.

Lorsque je travaille pendant longtemps, il me semble que ma tête a conservé quelque chose de l'étourdissement que je sentis après le coup dont j'ai parlé.

Lorsqu'il fut question de chanter au chœur, je m'en acquittai très mal; la timidité m'en était les moyens : on prit patience quelque temps; mais, comme personne ne se chargeait de me rassurer, ma crainte ne diminua point; et après quelques essais également infructueux, il fut résolu qu'on prierait mon père de me reprendre.

Je cessai d'aller à l'école de chant et aux offices, mais je conservai. ma place. Mon père me donna un maître, nommé M. Leclerc, aujourd'hui maître de musique à Strasbourg; il était doux et bon; je profitai de ses leçons.

Il arriva dans ce temps une troupe de chanteurs

1. Espèce do bruit que l'on substitue à celui des cloches ordinaires pendant la semaine sainte, et qui n'a rien de commun avec les crécelles en usage à Paris et ailleurs. (G.)

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italiens qui s'établit à Liège : elle représentait les opéras de Pergolèze, de Buranello, etc. Mon père pria le directeur, nommé Resta, de me donner l'entrée à l'orchestre et il y consentit. J'assistai pendant un an à toutes les représentations, souvent même aux répétitions : c'est là que je pris un goût passionné pour la musique.

Mon père, qui avait suivi mes progrès, sentit qu'il était temps de reparaître à Saint-Denis. Il alla trouver le maître de musique, le pria de me laisser chanter un motet le dimanche suivant. Le maître lui représenta qu'il était dangereux de m'exposer une seconde fois, d'autant plus que les chanoines prendraient sûrement le parti de me renvoyer tout à fait, si je ne réussissais pas mieux. « J'y consens, dit mon père, s'il ne chante pas mieux que tous les musiciens de votre collégiale. » Ce ton d'assurance fit accepter la proposition, sans toutefois inspirer une grande confiance au maître de musique. Le grand jour arrive enfin, mon père me conduit à l'église. Je me rappelle qu'en chemin il me dit : « Vous voyez, mon fils, cette tabatière; c'est la plus belle que j'aie, et je vous la donne si vous chantez bien. » Ma bonne mère se rendit aussi à l'église en tremblant. L'amour-propre de toute la famille avait été humilié, et j'allais tout réparer en un moment, ou confirmer l'opinion établie dans le bas chœur que je n'étais pas né pour être musicien.

J'arrive; tout le monde me regarde avec pitié, on sourit, on ricane. Le maître de musique me dit : « Te voilà donc! mais tu n'es pas changé. » 11 n'en fallait pas davantage pour me rendre toute ma timidité; mais j'avais un soutien qui n'était connu que de moi. J'avais, depuis un an, une dévotion à la Vierge, qui allait jusqu'à l'idolâtrie1; je venais de faire une neuvaine pour implorer son secours; et la protection du

1. Les hommes qui connaissent le cœur humain ne trouveront point étrange <|ue, dans un pays ou les opinions religieuses ont conservé beaucoup d'empire, un enfant timide et très sensible prenne ainsi le change dans le premier développement des sentiments de son cœur. (G.)

Ciel me semblait plus sûre que la prédiction du maître de musique. Cette persuasion me sauva.

Le motet que je chantai était un air italien, traduit en latin, sur ces paroles à la Vierge : Non semper super prata casta florescit rosa. J'eus à peine chanté quatre mesures, que l'orchestre s'éteignit jusqu'au pianissimo, de peur de ne pas m'entendre1. Je jetai dans ce moment un coup d'œil vers mon père, qui me répondit par un sourire. Les enfants de chœur qui m'entouraient se reculèrent par respect; les moines sortirent presque tous de leurs formes, et ils n'entendirent pas la sonnette qui annonçait le lever-Dieu.

Dès que le motet fut fini, chacun félicita mon père : on parlait si haut, que l'office aurait été interrompu si le maître de musique n'eût imposé silence. J'aperçus dans ce moment ma bonne mère dans l'église; elle essuyait ses larmes, et je ne pus retenir les miennes.

Après la messe, je fus entouré par tout le chapitre. M. de Harlez surtout, qui était grand musicien, me promit ses bontés, qu'il m'a toujours conservées; j'en parlerai dans la suite. On faisait mille questions à mon père : Quel est donc ce miracle? Où a-t-il pris ce goût de chant? 11 chante aussi purement dans le goût italien, que nos meilleures chanteuses de l'Opéra. Mon père dit alors qu'il me conduisait avec lui à toutes les représentations.

Mon petit triomphe fit du bruit : les chanoines en parlèrent à la représentation du soir2. Le dimanche suivant, je chantai encore, par ordre du chapitre. J'avais un nombreux auditoire ; et ce qui me flattait le plus, c'était d'y voir toute la troupe italienne, femmes et hommes : chacun d'eux me regardait comme son élève.

1. J'ai remarqué en général que les ouvrages que j'ai composés dans la belle saison se ressentent de son influence : le Huron, le Tableau parlant, Y Ami de la maison, la Fausse Magie, la Rosière, Colinette à la Cour, la Caravane et Panurge. sont ceux qui me semblent avoir une certaine fraîcheur qui les distingue. Si les circonstances s'y prêtaient, je travaillerais pendant l'été sur un poème aimable, et l'hiver sur une pièce plus sérieuse et plus intriguée. Au reste, en tout temps, le bonheur dont l'artiste jouit influe infiniment sur ses productions. (G.)

2. Le prince-évêque assiste au spectacle, et par conséquent le clergé. (G.)

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Je chantai le même morceau, qu'on avait redemandé. J'eus l'adresse d'y ajouter quelques tournures plus italiennes; mon succès fut complet. 11 signor Resta déclara qu'il donnait les entrées de son spectacle à tons les enfants de chœur de la ville; aussi vit-on chaque jour une troupe de petits abbés qui venaient apprendre à louer Dieu à la salle de la comédie.

On est curieux peut-être de savoir ce que me dit le maître de musique dans ces circonstances ; pas grand' chose. Il changea de conduite à mon égard ; il me traita comme un grand garçon. Le jour même où je chantai mon premier motet, il me présenta la main, que je serrai, et il me dit, sans me tutoyer comme auparavant : « Quoique vous n'ayez pas réussi comme enfant de chœur, je prédis que vous serez bon musicien. » Je le remerciai, et lui pardonnai dans le fond de mon cœur toutes les cruautés dont il avait empoisonné mes premières années... Il mourut pendant mon séjour à Rome. Sa femme chercha à me voir au premier voyage que je fis à Liège : je ne pus me résoudre à aller chez elle ; je n'aurais pu lui parler que de son mari, et son souvenir aurait flétri le bonheur dont je jouissais au sein de ma patrie, qui m'accablait de bienfaits.

Après deux ou trois ans, ma voix ne tarda pas à se ressentir de l'époque dite de la mue.

Il eut fallu dans cet instant m'interdire le chant. On n'eut pas cette prudence ; chacun voulait m'entendre et jouir le plus longtemps qu'il se pourrait des restes de ma voix, que l'âge devait bientôt détruire ou changer, et moi-même je me dissimulais les efforts que j'étais obligé de faire. J'en fus puni; je vomis le sang en sortant d'un concert où j'avais chanté un air fort haut de Galuppi '. Quoiqu'il se soit passé environ vingt-

1. Balthazar Galuppi, dit Buranello, né à Venise en 1703. Très habile claveciniste et organiste, il succéda, comme maître de chapelle de l'église Saint-Marc, à Ant. Latte, dont il était l'élevé. Il mérite une mention particulière en ce que ce fut lui qui, appelé à Pétersbourg par l'impératrice Catherine II, introduisit dans l'église russe la bonne musique religieuse. Il revint en 1708 à Venise, ou il mourut, en 1785. (LaureCou.in, Histoire delà musique, éd. Delagravc.)

cinq ans depuis cet accident, je ne suis pas guéri ; il s'est renouvelé à chaque ouvrage que j'ai fait. J'en ai une si grande habitude; j'ai été traité à Liège, à Rome, à Genève, à Paris, de tant de manières différentes, que les personnes qui sont atteintes d'hémorrhagies me sauront gré sans doute si je leur fais part du régime qui m'a le mieux réussi.

Si j'avais pu renoncer à toute espèce de composition, j'aurais obtenu probablement une guérison complète ; mais rien n'a pu m'arrèter, pas même la crainte de payer de ma vie le plaisir de me livrer à mon goût pour l'étude.

Je me rappelle une conversation que j'eus à Paris avec le docteur Tronchin '. « Je vois, me disait-il, comment vous vivez ; vous êtes sobre, vous suivez le régime que je vous ai prescrit : pourquoi donc ces rechutes continuelles ? Il faut que vous me disiez comment vous faites votre musique. — Mais, comme on fait des vers... un tableau;... je lis, je relis vingt fois les paroles que je veux peindre avec des sons ; il me faut plusieurs jours pour échauffer ma tête : enfin je perds l'appétit, mes yeux s'enflamment, l'imagination se monte, alors je fais un opéra en trois semaines ou un mois. — Oh ! ciel ! dit Tronchin, laissez là votre musique, ou vous ne guérirez jamais. — Je le sens, lui dis-je ; mais aimez-vous, mieux que je meure d'ennui ou de chagrin ? »

Voici les conseils que je donnerais à ceux qui, travaillant comme moi, sont sujets à la même maladie. . Ne vous faites point saigner pendant l'hémorrliagie, sans la plus grande nécessité ; j'ai vomi jusqu'à six ou huit palettes de sang en différents accès, qui revenaient périodiquement deux fois le jour et deux fois la nuit; tout se calme à la fin, en buvant un peu d'orgeat dans

1. Tronchin, médecin célèbre né à Genève en 1709, mort en 1784, fut premier médecin du Régent et popularisa l'inoculation variolique en France. Non moins fameux par sa libéralité que par ses talents, Tronchin, au temps de sa plus grande vogue, consacrait régulièrement chaque jour plusieurs heures à consulter gratuitement les pauvres gens, que, le plus souvent, il assistait en outre de ses deniers.

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de l'eau de graine de lin : la saignée habituelle, en affaiblissant les vaisseaux, prépare de nouvelles hémorrhagies.

Après le dernier accès, je reste quarante-huit heures couché sur le dos, sans parler et sans remuer : un assez gros volume de sang grumelé, que l'on expectore d'ordinaire pendant cet intervalle, annonce que la cicatrice est formée ; il faut alors une huitaine de jours pour reprendre des forces.

La vie sédentaire d'un homme de cabinet échauffe et tient en stagnation l'humeur, qu'il faut nécessairement expulser avec précaution.

Prenez le matin une tasse d'infusion de fleurs d'ortie rouge ; faites-y fondre un petit morceau de colle de peau d'àne.

Si votre poitrine est échauffée, ce que l'on aperçoit par une petite toux sèche, prenez du sirop de vinaigre dans beaucoup d'eau. Si votre estomac est trop rafraîchi, prenez un verre de vin de Bordeaux après le repas. L'excès des rafraîchissements m'a occasionné une fois un crachement de sang.

Garantissez-vous contre l'humidité des pieds pendant l'hiver, couchez-vous de bonne heure; mettez vos jambes dans l'eau tiède, si votre tête s'échauffe trop pendant le travail ; choisissez des aliments sains et de facile digestion, et laissez les mets trop échauffants. Ne buvez pas habituellement de vin sans eau ; ne travaillez jamais après le repas: l'imagination est facile après la digestion du dîner ; mais travaillez rarement le soir, si vous voulez une bonne nuit et un bon lendemain.

Voilà ce que l'expérience m'a appris ; voilà le régime que j'ai suivi, et probablement je lui dois une existence sur laquelle on n'aurait pas dû compter beaucoup il y a vingt ans. Il est aisé à observer ; mais il y faut ajouter une règle, sans laquelle tout régime est inutile. Je dirai au jeune homme fougueux et plein d'imagination, qui s'abandonnerait à la fois à l'impulsion de son âge : « Si tu veux te livrer aux charmes de

l'étude, renonce aux plaisirs, sinon la mort est ton partage. »

Mon crachement de sang fut l'époque où j'abandonnai le chant. J'avais déjà commencé à m'occuper de la composition, sans règles ni principes; j'avais même composé un motet en chœur à quatre parties, et une fugue instrumentale, aussi à quatre parties ; je m'y étais pris d'une manière si nouvelle pour faire ces deux morceaux, qu'un habile maître n'aurait pas désavoués, que je dois la rapporter, ne fût-ce que pour prouver combien l'émulation donne de courage et rend ingénieux. J'avais commencé par la fugue, parce qu'on m'avait dit que cette composition était la plus difficile ; « or, si je débute par une fugue, me disais-je en moimême, j'étonnerai bien du monde, » et cela fut vrai. J'avais une fugue en partition et à quatre parties ; elle était très bien faite, fort claire, quoique très rigoureuse. Jel'étudiai au point que j'en savais toutes les parties par cœur. Mille fois dans mon lit je me figurais entendre exécuter ce morceau, et je l'entendais réellement.

J'eus la patience de travailler la fugue entière en faisant toujours le contraire de mon modèle ; je le suivais en tout point. On me crut un prodige, et je n'étais qu'un adroit plagiaire. Le motet que je fis ensuite ne m'appartenait pas plus que la fugue. Je suivis un autre procédé.

J'avais environ cent motets en chœur, imprimés avec les parties séparées. Je m'emparai d'abord de la basse chantante des cent motets ; et en les parcourant, je pris tantôt une phrase, tantôt une demi-phrase, selon que mes paroles l'exigeaient. Transporteries tons, ajouter ou diminuer un temps dans une mesure, n'était rien pour ma patience : j'avais soin d'écrire sur un papier à part la page et la ligne où j'avais pris cette basse, après quoi je feuilletais chaque cahier pour y prendre les parties ; si la haute-contre sortait de son diapason, je savais bien l'échanger avec la taille ; enfin le motet fut terminé; on le trouva harmonieux et il- ne fut pas reconnu. Je conviens qu'il n'était guère possible qu'il le fût.

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Ma conscience me reprochait cependant cette manière de composer en mosaïque; j'étais moins content que ceux qui m'entendaient; mais enfin j'avais pris un engagement avec les musiciens, il fallait continuer et faire mieux.

Je demandai un maître de clavecin à mon père. Il me donna M. Renekin , célèbre organiste de Saint-Pierre à Liège. Je pris de lui, pendant deux ans, des leçons dont je profitai bien ; cet homme était en tout l'opposé de mon premier maître ; il avait autant de douceur, de patience et d'aménité avec ses élèves que l'autre affectait de morgue et d'inflexibilité. On désirait ses leçons autant que l'on redoutait celles du pédant orgueilleux et barbare. Je me rappellerai toujours avec tendresse et reconnaissance ce que je lui dois, et combien je jouissais en m'instruisant avec lui dans une science que chacun trouve abstraite et ennuyeuse !

Il m'apprit la règle ordinaire de l'octave, par le renversement des trois accords primitifs, l'accord parfait, la septième de dominante et la septième de seconde : ce qui fut fait et mis en pratique en deux mois de leçons. Il me donna un livre de basses chiffrées, qu'il avait fait et écrit lui-même ; tous les écarts, toutes les surprises, toutes les ressources de l'harmonie étaient rassemblées et mises en ordre dans ce manuscrit, dont je regrette beaucoup la perte. La manière d'enseigner de mon professeur mérite peut-être quelque attention : il mettait autant d'ardeur, il prenait autant de part à la leçon que s'il avait fait pour lui-même autant de découvertes que j'en faisais pour mon propre compte. Il m'arrêtait tout à coup sur un accord dissonant de septième diminuée.... « Ne bougez pas, mon ami, ne bougez pas, me disait-il ; vous allez de cette note sensible, portant accord de septième diminuée, à l'accord parfait mineur, un demi-ton plus haut. — Oui. — Ne pourriez-vous pas me renvoyer bien loin? — Oui, Monsieur, je puis prendre une des quatre notes de l'accord pour sensible, et en prenant la tierce j'irais dans ce ton. » Il se levait alors trans-

porté de joie ; il marchait à grands pas par toute la chambre, en riant de toutes ses forces; je le suivais en riant comme lui, et nous étions souvent pendant cinq minutes dans cette espèce d'enthousiasme, sans pouvoir nous retenir : c'était par inclination qu'il enseignait, et le payement n'était qu'accessoire.

Cet homme aimable, avec lequel j'aurais voulu passer ma vie, et que la mort a trop tôt enlevé ; cet homme, dis-je, rempli d'esprit, de connaissances et de candeur, avait l'art d'entraîner son élève par l'intérêt qu'il prenait lui-même à la chose ; et je puis dire avec vérité que chaque leçon qu'il me donna pendant ces deux années fut pour moi un véritable divertissement.

Ce que je viens de dire mérite d'être considéré par les maîtres en tout genre; et je leur promets qu'ils seront recherchés, qu'ils se feront honneur de leurs élèves, et qu'enfin ils mériteront les éloges dus aux habiles maîtres, si, possédant bien clairement les principes de leur art, iis suivent les traces du célèbre Renekin.

C'est à cette époque que je dois rapporter la véritable origine de tous les progrès que j'ai pu faire dans la musique. C'est alors que des soins convenables développèrent très sensiblement un germe qu'une mauvaise culture avait failli étouffer. Mon exemple prouvera, avec cent autres, que la première qualité d'un maître, en quelque genre que ce soit, est de s'attirer d'abord la bienveillance de son élève; et que sans le talent de s'en faire aimer, tous les autres deviennent inutiles. Il est indubitable que l'aspect toujours sévère de la plupart des instituteurs, le ton despotique, les mauvais traitements, sont diamétralement contraires au but de l'institution ; car l'effet le plus commun de tels moyens est d'inspirer à presque tous les enfants un dégoût invincible pour l'étude. L'image de l'étude et celle du maître s'identifient dans leur esprit, et ils en conçoivent une sorte d'horreur.

lien était tout autrement de M. Renekin: il redoublait mon ardeur; j'étais tout occupé de mon harmonie; elle me rendait heureux, grâce à ses soins.

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Cependant mon père, qui avait été émerveillé de mes deux premiers morceaux de composition, vint me trouver un jour dans ma chambre.

« Mon fils, me dit-il, je ne sais comment vous vous y êtes pris pour faire votre fugue et votre motet.

— Je le sais bien, moi, lui dis-je en riant.

— Eh bien, ajouta-t-il, à présent que vous connaissez l'harmonie, je doute encore que vous puissiez, sans vous épuiser de fatigue, écrire correctement les choses dont vous connaissez la marche harmonique. Je vois, continua-t-il, tous les jours clans le monde des hommes instruits dont l'éloquence entraîne et persuade; s'ils s'avisaient d'écrire ce qu'ils disent si bien, peut-être ne les entendrait -on plus. Or donc (c'était son expression favorite), il en est de même d'improviser sur un clavier, ou d'écrire correctement en musique : croyez-moi, mon fils, il vous faut un maître de composition, et j'ai fait choix de notre ami Moreau, maître de musique de Saint-Paul; je lui ai parlé de vous, il vous recevra avec plaisir. »

Dès le lendemain je courus chez Moreau. Je lui portai une messe que je commençais. « Oh ! doucement, me dit-il, vous allez trop vite. » (11 me rendit ma partition sans la regarder , et il m'écrivit cinq ou six rondes sur un papier.) « Ajoutez une partie de chant à cette basse, et vous me l'apporterez; surtout ne composez plus de messes. » — Je partis un peu humilié. Je me disais en chemin : « Mon père avait bien raison. » Je lui portai sa basse ornée de trois ou quatre chants différents.

« Vous allez encore trop vite, me dit-il; je vous avais demandé note pour note sur cette basse, et par mouvement contraire. Dominus vobiscum. Séparez et rapprochez les mains; voilà ce que les parties doivent faire. » Je sortis en me disant : « Voilà deux leçons dont je n'ai guère profité. Mais allons doucement, je vois bien que mon défaut est d'aller trop vite. »

Je n'eus pas assez de patience pour m'en tenir âmes leçons de composition ; j'avais mille idées de musique

dans la tète, et le besoin d'en faire usage était trop vif pour que je pusse y résister. Je fis six symphonies; elles furent exécutées dans notre ville avec succès. M. le chanoine de Harlez me pria de les lui portera son concert; il m'encouragea beaucoup, me conseilla d'aller étudier à Rome et m'offrit sa bourse. Mon maître de composition regarda ce petit succès comme pouvant nuire à l'étude du contrepoint, qui m'était si nécessaire : il ne me parla point de mes symphonies. Il n'en fut pas de même de M. Renekin : j'arrive un jour pour prendre ma leçon d'harmonie ; il m'embrasse, me fait asseoir dans un fauteuil, se met à son clavecin, exécute un morceau de mes symphonies qu'il savait par cœur, revient à moi, en me criant : « Bravo ! bravo ! mon ami ; ah! je suis d'une joie... Je veux les jouer toutes sur mon orgue. »

Trop digne et trop aimable homme; tu sentais les défauts de mon faible ouvrage; mais au moins, en m'encourageant par ton suffrage, tu préparais les semences qui devaient un jour germer et faire naître des productions plus dignes de l'émulation que tu m'inspirais !

Le projet d'aller étudier à Rome ne me quitta plus, et, pour décider le chapitre à me laisser partir, je finis la messe dont j'ai parlé. Je la fis voir à M. Moreau, en lui disant : «. Je conviens, Monsieur, qu'un écolier de ma sorte ne doit pas entreprendre un ouvrage si considérable; mais je suis décidé à aller étudier à Rome : mes parents s'y opposent, vu ma faible santé; mais dussé-je y aller à pied et demander la charité sur les chemins, mon parti est pris, j'accomplirai mon projet. Voyez donc cette messe, je vous en prie; je veux, s'il est possible, engager le chapitre à reconnaître mes services, et ne pas priver mon père d'une somme dont sa nombreuse famille a besoin. »

Il vit ma messe en quatre ou cinq séances; il corrigea beaucoup de fautes de composition, et il n'en trouva aucune contre l'expression.

Je me rappelle qu'il était venu plusieurs fois au

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verset : Qui tollis pcccata mundi, etc. « Comment le trouvez-vous? lui dis-je.

— Je vous conseille de ne pas le laisser, me dit-il.

— Pourquoi donc?

— On ne croira pas qu'il soit de vous.

— Gela m'est égal ; j'espère que vous êtes persuadé qu'il est de moi, et cela me suffit. »

Ce que je dis prouve assez que c'est à la nature à faire les premiers dons à l'homme qui se destine aux arts d'imagination.

Quelle est, me dira-t-on, la nature que doit suivre le musicien? La déclamation juste des paroles. Je ne parle pas des effets physiques, tels que la pluie, les vents, la grêle, le chant des oiseaux, les tremblements de terre, etc. Quoiqu'il y ait du mérite à bien rendre ces différents effets, le plus souvent ils me font une sorte de pitié. C'est comme quand on voit un buste colorié ou habillé : on recule d'effroi ; c'est la nature trop servilement rendue; elle n'a plus de charmes.

Je n'aime pas davantage les récits de combats, de tempêtes mis en musique; c'est, je crois, la faute de nos poètes, qui rassemblent tant d'images dans un même morceau que le musicien devient confus pour vouloir tout rendre : le récit, dans le Huron; celui de la tempête, dans le Tableau parlant, ne me satisfont point; la chasse de Tom-Jones a les mêmes défauts, quoi qu'en dise l'auteur du mélodrame : il ne trouve rien de comparable à l'endroit qui dit, en parlant du Cerf : « Enfin tombe... » Cette expression musicale me paraît exagérée, lorsqu'il est question de peindre un cerf presque mort de fatigue avant de succomber1. Le récit que j'ai fait dans Y Amant jaloux : « Victime infortunée... », n'a pas le défaut de la surabondance, et je crois que les réflexions des deux femmes qui écoutent

1. On peut objecter qu'en pareil cas c'est le chasseur qui exagère, voilà peut-être l'excuse du musicien. Au reste, soit que j'approuve ou que je critique, l'on me permettra de prendre mes exemples chez les autres, lorsque je ne les trouve pas dans mes ouvrages. La franchise avec laquelle je me critique moi-même prouve que je n'ai en vue que l'avantage de l'art. (G )

Isabelle ne contribuent pas peu à l'effet de ce morceau, qui aurait peut-être pris une tournure gigantesque si ces réflexions n'en eussent séparé les images. L'inexpérience s'aperçoit plus dans les compositions trop surchargées et produisant peu d'effet, que dans celles où règne trop de simplicité et même un certain vide. Voyez la musique de Pergolèze1. Le chant est un dessin pur qui suit la déclamation; quelques notes d'accompagnement lui ont suffi pour compléter son tableau. On pourrait sans doute multiplier les accompagnements sans nuire à l'ensemble; c'est ce que fait le musicien qui écoute. Je n'ai jamais entendu la Servante maîtresse sans faire clans ma tête quelques parties satisfaisantes, et j'étais enchanté que l'auteur m'eût donné ce plaisir.

J'entends souvent les musiciens de la Comédie italienne ajouter quelques notes par -ci par -là à mes accompagnements; ce qu'ils ajoutent est bien, mais j'aimerais mieux qu'ils le laissassent faire aux spectateurs, qu'il faut aussi amuser. Si chaque exécutant avait la même envie, que serait-ce qu'un tel ensemble? Le musicien exécutant qui passe les bornes de son devoir, non seulement fait la leçon au compositeur, mais il se donne à l'égard de ses confrères un ton de docteur, qui, à la longue, nuit singulièrement à sa réputation.

M. le chanoine de Harlez fit part au chapitre de

1. Jean-Baptiste Pergolèze, né à Jesi en 1710, étudia à Naples, au Conservatoire des Poveri di Cristi, ou il fut élève de Durante et de Léo. A l'âge de quatorze ans il commença à composer, et ses essais furent goûtés. Il écrivit d'abord quelques opéras, mais son génie l'entraînait vers le genre religieux, et, découragé par les succès de son compétiteur Duni, dont le talent était bien inférieur au sien, il ne tarda pas à suivre son penchant. C'est alors qu'il composa deux admirables morceaux , un Dixit et un Laudate. Mais sa faible santé n'avait pu résister aux luttes et aux déceptions de la rivalité. Vainement on conduisit le pauvre malade respirer l'air vivifiant de la mer, au pied du Vésuve : il était déjà trop tard. Pénétré du pressentiment de sa fin prochaine, il eut le courage de terminer avant de mourir son sublime Stabat Mater.

On honora la mémoire de ce compositeur, mort à vingt-six ans, en lui donnant le titre de Raphaël de la musique.

Parmi les œuvres de Pergolèze, il faut citer la Serva padrona (la Servante maîtresse), opéra-comique souvent repris, et toujours avec grand succès. (L. Collix.)

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l'envie que j'avais d'aller étudier à Rome, et prit ses ordres pour faire exécuter ma messe à la prochaine fête solennelle, qui n'était pas éloignée.

« Allons, dit un chanoine, faisons ce que désire ce jeune homme; mais je vous avertis, Messieurs, que s'il nous quitte une fois, nous le perdrons pour toujours. »

On m'accorda une signification.

Je portai ma messe à l'abbé J ***, alors maître de musique, qui crut, ainsi que mon maître de composition , qu'elle n'était pas de moi ; cependant il lui fallut obéir et battre la mesure, ce qu'il fit d'assez mauvaise grâce; mais mon père, premier violon, était aimé de ses confrères ; ils remarquèrent que le maître de musique mettait peu de soin à l'exécution, et cela leur suffit pour redoubler leur zèle. Aussi jamais ouvrage ne fut exécuté avec plus de chaleur.

La messe fit plaisir; et l'on se disait dans la ville : u Nous avons entendu les adieux du jeune Grétry. »

Le printemps approchait ; mais ses douces influences n'inspiraient à ma famille qu'une sombre tristesse. On ne croyait pas que j'eusse assez de force pour supporter la fatigue d'un voyage de quatre à cinq cents lieues que j'allais faire à pied. Ma bonne mère eut le courage, en répandant des larmes, de travailler elle-même aux petites nippes qui m'étaient nécessaires. J'étais le seul de la famille qui parût avoir conservé de la gaieté; j'étais résolu, et j'avais raison de paraître tel; c'était le seul moyen d'obtenir le consentement de mes parents. Je fus passer une journée à Coronmeuse, chez ma grand'mère. Ses adieux étaient pour moi les plus cruels de tous; car son grand âge ne me laissait pas l'espérance de la revoir jamais ; sa contenance à mon égard n'est jamais sortie de ma mémoire. Elle me parla longtemps de mes devoirs envers Dieu, me recommanda le soin de ma santé. Elle remarqua sans doute avec plaisir le courage que j'affectais, et dans la crainte de l'affaiblir elle s'efforçait de me montrer une physionomie riante, dans le temps que ses pleurs la trahissaient.

L'exhortation que me fit son second mari fut d'un genre tout différent; après diner il me conduisit dans son jardin ; il commença par m'enfoncer son chapeau sur ma tète, en me disant : « Eh bien, Rodrigue, as-tu du cœur?

— Oui, vraiment, mon grand-papa.

— Tiens, me dit-il en fouillant dans ses poches, voilà le présent que je te fais. »

Il sort en même temps deux pistolets qu'il me présente : « Prends garde, dit-il, ils sont chargés; n'en abuse pas, mon fils, je t'en conjure; mais si quelqu'un t'attaque...

— Oui, oui, mon grand-papa, je saurai bien me défendre.

— Allons, voyons; je suppose que cet arbre est un voleur qui te demande la bourse ou la vie; que feras-tu?

— Je lui dirai : « Monsieur, si vous êtes dans le besoin, je peux bien vous offrir quelque secours; mais ma bourse tout entière, dans la situation où je me trouve, c'est ma vie elle-même. »

« — Non, me répond mon grand-père en me montrant l'arbre, c'est tout ce que tu possèdes que je veux avoir.

« — Pan... » Je tire un coup de pistolet contre l'arbre.

— Il met le sabre à la main, » s'écrie mon grandpère... Et je lâche mon second coup. Ma grand'mère, effrayée, accourt à la fenêtre en criant : « Au nom de Dieu, que faites-vous là?

— Je tue les voleurs, ma grand'maman, » lui répondis-je. Son mari mit les deux pistolets dans ma poche, et nous rentrâmes.

J'appris, en arrivant chez mon père, que le messager qui devait me conduire était venu à la maison, et avait fixé son départ pour Rome à huitaine. C'était à la fin de mars 1759, et j'avais par conséquent dix-huit ans. Je ne doutais pas que mon guide n'eût été bien traité, et qu'on ne lui eût promis une récompense s'il prenait soin de moi sur la route.

38 A. -M. CxRETRY

Cet homme s'appelait Remacle; et quoique âgé de soixante ans, il faisait par année deux voyages de Liège à Rome, et de Rome à Liège; il en faisait quelquefois trois. Il était très honnête homme avec les jeunes gens qu'il conduisait ou ramenait ; mais il était bien le plus fin des contrebandiers : il portait en Italie les plus belles dentelles de Flandre, et les jeunes étudiants qu'il conduisait n'étaient qu'un prétexte pour cacher son commerce. Il rapportait de Rome des reliques et de vieilles pantoufles du pape; il en fournissait tous les couvents de religieuses de la Flandre et des Pays-Ras. Il en tirait de l'argent, des dentelles, des présents de toute espèce. Cet homme était riche et avare; nous lui disions souvent: « Veux-tu donc mourir sur les grands chemins, Remacle? »

Il nous répondait de son air juif : « Hélas! je ne suis pas aussi riche que l'on croit; d'ailleurs quand je ne fais qu'un voyage par année, je fais une maladie en automne, et j'aime mieux voyager. »

Son trafic l'obligeait de faire d'immenses détours pour éviter les endroits où il était soupçonné ; de manière que pour conserver sa santé, selon lui, il faisait environ deux mille lieues par année, portant plus de cent livres sur le dos.

Le jour de mon départ arrive enfin; je le désirais impatiemment. Je ne voyais que larmes, je n'entendais que soupirs depuis huit jours. Le terrible Remacle arriva au jour fixé : il entra chez mon père sans se faire annoncer; il était une heure après dîner. Son apparition fut un coup de foudre pour ma famille. Je ne lui donne pas le temps de parler : je saute sur ma valise, que je mets sur mon dos; je me jette à genoux, les mains jointes, pour demander la bénédiction de mon père et de ma mère. « Que Dieu te bénisse, mon cher enfant! » me dirent-ils, et j'avais disparu.

Le voisinage était aux portes pour me voir partir ; je fis signe à chacun de ne point m'arrèter ; et mon vieux mentor leur disait en courant après moi : « Soyez tranquilles, j'en aurai soin. »

Que les larmes de ma mère et surtout de mon père me firent une vive impression ! Leur physionomie respectable, où était répandue la pâleur de la mort, leurs bras élevés vers le Ciel pour l'implorer en ma faveur, ce tableau pieux me fit une sensation que je ne puis rendre.

Lorsque je fus en état de me reconnaître, je sentis mes larmes couler et je dis : « 0 mon Dieu ! permets que ta pauvre créature soit un jour le soutien et la consolation de ses infortunés parents. »

L'amour paternel et l'amour filial résident sans doute dans tous les cœurs, même les plus endurcis; mais que les gens de haut parage sont loin de savoir combien ce sentiment respectable est plus vif chez les honnêtes bourgeois, surtout dans les pays où le luxe et la débauche n'ont pas mis de barrières entre les pères et leurs enfants! L'habitude de vivre ensemble, de se chauffer au même feu, de boire au même vase, de manger au même plat, répugnerait sans doute à la nature factice du beau monde ; mais cependant avec quelles délices je me rappelle ce cher et bon vieux temps ! J'ai puisé dans cette intimité l'amour éternel que je porte aux auteurs de mes jours. Eh ! qui ne se contraint, quand il vit et agit toujours sous les veux de ses enfants? Quel est l'entant qui puisse compter sur l'amour paternel au point de s'oublier souvent en sa présence? Un gouverneur, direz-vous, jouit de l'autorité d'un père : oui, mais l'enfant accorde-t-il au maître cette autorité que la nature ne lui a pas donnée? La nature ne perd pas ses droits, et à sept ans un enfant se dit : « Il faut que j'obéisse à un maître que l'on paye pour avoir soin de moi; c'est pour lui-même, c'est pour sa fortune et sa réputation qu'il lui importe que je remplisse mes devoirs; il n'a pas d'autre intérêt ; mais mon père est mon Dieu sur la terre; je suis ce qu'il aime le plus dans ce monde; ses. volontés sont pures, et je sens que sa raison doit être ma loi. »

L'obéissance naturelle fait des hommes ; l'obéissance forcée fait des esclaves ; et je n'estime guère plus

40 A.-M. GRETRY

l'homme qui n'est honnête que parce qu'il tremble à l'aspect des lois, que le coupable qui les enfreint.

Mon vieux mentor me conduisit dans son village, à trois lieues de Liège, où je trouvai deux étudiants qui nous attendaient pour faire route ensemble : l'un était abbé; il me parut faible et languissant, et je sentis un retour de courage sur moi-même à l'aspect de ce frêle voyageur; l'autre était un jeune chirurgien; il était gai, vif, sans soucis; je le jugeai un compagnon de voyage fort amusant, et je ne me trompai pas.

Je témoignai à ces jeunes gens combien j'avais été fâché de ne m'être point trouvé chez mon père lorsqu'ils y étaient venus pour faire connaissance avec moi. Nous fûmes bientôt amis, surtout le jeune chirurgien et moi. Il me dit à l'oreille que ce pauvre abbé, à la mine allongée, ne ferait que vingt-cinq lieues de son pied mignon. J'avais remarqué, ainsi que lui, que notre abbé avait le pied d'une longueur démesurée. <( Quant à vous, ajouta-t-il en souriant, vous n'en ferez que cinquante, et j'en suis fâché, car je vous aime déjà.

— Nous verrons cela, » lui dis-je.

Nous partîmes donc le lendemain à cinq heures du matin. Le vénérable Remacle, l'abbé, le chirurgien et moi, et un gros garçon champenois nommé Baptiste, associé honoraire de Remacle, voilà ce qui composait notre caravane. On nous fit faire deux lieues ce jour-là, à travers les bruyères et les forêts des Ardennes. Notre abbé ne mangea pas le soir; le petit chirurgien et moi nous dévorâmes. Tout en soupant, il me disait : « Je serais fâché que notre abbé ne fit pas ses vingt-cinq lieues, car j'ai prédit qu'il les ferait.

Le lendemain, môme promenade que la veille. Notre arrière-garde, c'est-à-dire notre pauvre abbé, arriva au gîte longtemps après nous. J'en étais inquiet : je voulus sortir pour aller à sa rencontre ; mais le petit espiègle, suppôt d'Hippocrate, me retint, en m'assurant que l'abbé aimait à marcher lentement, et qu'il n'y avait pas d'humanité à moi do vouloir presser sa marche.

11 arrive enfin, se traînant avec peine. Après qu'il se fut reposé, il nous dit, en versant des larmes, qu'il n'avait pas la force de nous suivre, qu'il resterait quelques jours dans l'auberge pour guérir les plaies qu'il avait aux pieds, et qu'il retournerait ensuite chez son père. Nous approuvâmes tous son projet, excepté le chirurgien, qui ne dit mot. Les larmes de ce pauvre abbé redoublèrent lorsqu'il parla de la surprise que son apparition causerait à son père et à ses parents, qui l'avaient tous comblé de présents et de bénédictions au moment de son départ, et devant lesquels il n'oserait se montrer sans honte. Remacle le consola, en lui apprenant qu'il n'était pas le premier jeune homme liégeois qui l'abandonnait sur la route ; et il lui en nomma plusieurs. Notre petit espiègle, qui ne parlait pas depuis longtemps, demande enfin au messager combien nous avions fait de lieues. « Hier dix, aujourd'hui autant, et, si vous comptez les trois lieues de voire ville à mon village, cela fait vingt-trois lieues. » Il s'approche de mon oreille en me disant: « 11 en manque deux; je suis furieux.

— Tais-toi, barbare, » lui dis-je.

On alla se coucher.

Croira-t-on que notre chirurgien suivit l'abbé dans sa chambre, et parvint à lui persuader qu'il devait se remettre en marche le lendemain? Il visita ses pieds, lui pansa ses plaies, et lorsque nous fûmes, le lendemain matin, dans la chambre de l'abbé, croyant le trouver au lit, nous le vîmes tout habillé, le paquet sur son dos, et le petit drôle qui lui donnait le bras pour descendre l'escalier.

« Malheureux, lui dis-je, tu veux donc voir périr ce pauvre abbé?

— Oh! que non, que non! me dit-il; il a prié Dieu cette nuit, M. l'abbé; tu es un impie, toi; tu ne crois pas aux miracles. »

Le pauvre garçon fit encore trois lieues, aidé par le petit camarade qui le soutenait; mais une fois arrivé à l'endroit où nous devions déjeuner, il perdit le reste

de ses forces avec l'espoir de nous suivre. Je me mis en colère contre le chirurgien.

<( Ne te fâche pas, me dit-il, il a fait vingt-cinq lieues, et je ne veux pas qu'il aille plus loin. » L'abbé se mit au lit, et nous le quittâmes en lui conseillant, après qu'il se serait bien reposé, de louer un cheval pour se rendre chez lui.

Nous continuâmes notre route. Je m'aperçus, vers le soir de la même journée, que notre brave lui-même restait en arrière, et qu'il faisait d'inutiles efforts pour ne pas boiter; je le guettais souvent; je lui vis porter son mouchoir à ses yeux après avoir regardé le ciel avec fureur. Je m'assis un instant pour l'attendre. Dès qu'il fut près de moi, je lui criai: « Allons, courage, Monsieur l'abbé! —Qu'appelles-tu M. l'abbé? » Il voulut me sauter aux yeux ; je levai mon gros bâton.

« Ohé! jeune homme, lui dis-je, sais-tu que tu n'es peut-être pas ici le plus fort, si ce n'est en méchanceté? » Il me regarda fixement, et puis, prenant son parti: « Allons, me dit-il, je suis un chien, j'en conviens; mais, dis-moi, comment te trouves-tu?

— Pas trop bien, je l'avoue.

— Pour moi, je souffre horriblement, continua-t-il, et je peux à peine me traîner.

— J'ai souffert autant que toi ce matin, lui dis-je; je me suis efforcé d'aller, et maintenant je me trouve mieux; suis mon exemple : efforce-toi; la même chose ne tardera pas à t'arriver; allons, marchons. » Je voulus lui donner le bras. « Jamais, jamais! » me dit-il en s'éloignant.

Le lendemain fut encore pénible pour nous; mais dès que nous fûmes arrivés à Trêves, nous nous trouvâmes aguerris, faits à la fatigue et aux injures du temps.

Un jour, en entrant dans une auberge pour la dînée, une grosse Allemande, maîtresse du logis, me témoigna une tendresse toute particulière. Mon camarade me dit : « Vois-tu, mon beau garçon, comme tu vas faire des conquêtes en chemin? » Dès que nous fûmes

à table, cette femme vint m'ôter mon couvert, pour en substituer un autre d'argent; elle m'apporta ensuite un morceau de pâtisserie très délicate, j'en offris à mes compagnons, et le suppôt d'Esculape continuait à me faire mille plaisanteries. Au dessert, elle revient avec un verre de liqueur, qu'elle me porte elle-même à la bouche. « Que signifie cela? dis-je au messager.

— Je n'en sais rien, » me dit-il.

Nous nous levons enfin pour partir. La maîtresse du logis vient à moi les bras ouverts, me presse contre son sein en fondant en larmes et me disant mille choses en allemand, que je n'entendais point.

Je sors avec mon espiègle, qui riait comme un fou; je ne riais point : cette femme m'avait attendri. Bientôt nous fûmes suivis du messager, que nous attendions avec impatience; il nous apprit que cette bonne femme était mère d'un jeune homme auquel je ressemblais, et qui était parti depuis quelques jours pour aller faire ses études à Trêves ; il nous dit aussi qu'elle avait absolument refusé le payement de notre dîner; qu'elle m'avait beaucoup recommandé à lui, et s'était informée si j'avais de l'argent pour aller jusqu'à Rome.

Quant à notre pauvre abbé, il avait suivi le conseil que nous lui avions donné. Après quelques jours de repos, il avait acheté un cheval pour se rendre chez lui. Ma mère (qui m'a conté ce détail depuis) était à la grand'messe de notre paroisse, aux fêtes de Pâques; dans l'instant où elle n'offrait des vœux au Ciel que pour un fils qu'elle aimait et qu'elle croyait trop faible pour soutenir la fatigue d'un si pénible voyage, l'imagination frappée des rêves de toute une famille alarmée qui me voyait sans cesse abîmé de fatigue, pâle, déchiré et respirant à peine dans le coin d'un cabaret; c'est dans ce moment qu'elle aperçoit l'abbé. Ses yeux cherchent partout son fils, qui doit être avec lui : la foule l'empêche d'approcher; mais elle ne le quitte pas de vue un instant : elle parvient enfin à lui faire dire qu'elle désire lui parler : « Quoi, Monsieur, c'est vous! Où est mon fils? Gomment se porte-t-il? »

A.-M. GRETRY

Il lui apprit que je continuais courageusement ma route; et il lui raconta sa déplorable histoire.

Ma mère l'entraîna à dîner chez elle, où il fut bien traité; mais la condition en était rude : il fallut entrer dans les plus petits détails d'un voyage qui blessait son amour-propre.

Cependant nous cheminions vers notre but assez péniblement; mais le chirurgien faisait souvent diversion à nos fatigues par ses espiègleries : en voici une qui me parut un peu forte.

Nous étions dans les environs de Trente. Pendant que nous nous reposions en attendant le souper, il était allé, comme à son ordinaire, fureter dans toutes les chambres. S'il n'eût fait que cela, il eût été pardonnable; cependant nous soupons et l'on nous sert des mets que le messager n'avait pas demandés, ensuite plusieurs bouteilles de très bons vins étrangers; le petit chirurgien avait l'air d'être du secret, et il plaisantait beaucoup, en disant qu'il ressemblait, trait pour trait, à un jeune mari que notre hôtesse venait de perdre.

Nous étions curieux, le messager et moi, de savoir ce que cela signifiait; et, après le souper, nous allâmes nous en informer. Nous trouvâmes l'hôtesse avec son mari, âgé de quatre-vingts ans, auquel le chirurgien avait arraché deux dents; il avait saigné la femme, qui n'était guère plus jeune; il avait saigné une jeune fille qui avait la jaunisse. « Abominable homme, lui dis-je, sais-tu assez ton métier pour oser porter la main sur un vieillard, une vieille femme près de descendre au tombeau? — C'est pour cela qu'il n'y a rien à craindre, me dit-il; ne faut-il pas que je m'exerce? — Tais-toi, bourreau, lui dis-je, et souviens-toi que si tu continues à t'exercer de la sorte, nous t'abandonnerons. »

Nous avions déjà parcouru une partie des États que possède la maison d'Autriche dans le voisinage des Alpes, lorsqu'un jour notre messager nous persuada de faire un détour de deux lieues, pour nous procurer,

disail-il, la vue d'un superbe monastère dont je ne me rappelle point le nom. Son empressement à nous donner ce plaisir me parut suspect, et je crus, non sans raison, que son intérêt marchait à côté de sa complaisance.

Arrivés dans le couvent, Remacle nous dit de voir Véglise, les édifices et les jardins, et qu'il nous rejoindrait dans une grande salle qu'il nous montra, et où j'aperçus beaucoup de personnes des deux sexes.

(( On exerce ici l'hospitalité, me dit le chirurgien, et c'est probablement ce qui y attire Remacle.

— Oui, répondis-je, et sans doute aussi quelques commissions pour ces moines, qui me semblent fort riches, mais nous pouvons nous dispenser de manger le pain des pauvres.

— Je suis de votre avis, dit mon compagnon, mais nous irons voir comment on les traite. »

Nous revînmes en effet dans cette salle, où la charité chrétienne s'exerçait d'une manière si étrange que je n'aurais pu y ajouter foi, sans en avoir été témoin oculaire. On faisait une distribution d'aliments ; un gros moine très brutal, qui y présidait, frappait les hommes, poussait rudement les femmes et les enfants, et avait l'air de vouloir exterminer son monde plutôt que de l'aider à vivre. Il venait de malmener un malheureux Français qui implorait son secours, lorsqu'il nous aperçut et nous aborda, en disant en français : « Vous avez bien l'air de n'être attirés ici que par la curiosité.

— Il est vrai, lui dis-je, mon révérend, que ce n'est pas la nécessité qui nous y amène ; mais la beauté de votre monastère, et surtout le désir de contempler l'asile où le malheureux voyageur est reçu avec tant d'humanité, nous ont fait détourner de notre route. Faites-vous chaque jour, lui dis-je, autant d'heureux que j'en aperçois dans ce moment? Votre emploi est celui de l'ange consolateur, et toutes ces victimes de la misère doivent bénir le fondateur qui vous a si richement dotés, et vous surtout, mon père, qui remplissez ses vues avec une douceur si édifiante. »

Le moine en courroux interrompit ce persillade, en nous priant de sortir de la salle. Échauffé à mon tour par ses menaces, je lui dis en élevant la voix : « 11 est évident, mon père, que la mince portion de vos richesses que vous donnez aux pauvres avec tant de regrets, est une charité forcée, et que vous êtes persuadé que secourir d'une main en souffletant de l'autre est le plus sûr moyen d'éluder Tordre du fondateur et d'écarter ces malheureux ; mais craignez que cette conduite n'attire à la fin sur vous quelques malédictions dont le pauvre se réjouira. »

Ces paroles véhémentes avaient excité l'attention des pauvres voyageurs, qui, sans doute, applaudirent à ma colère. Je m'en aperçus au silence qui se fit tout à coup dans la salle, et à la confusion du moine.

Je sortis alors avec mon compagnon, qui me dit : « Bravo ! bravo, mon ami ! je voudrais que le maître de ces moines t'eût entendu, ta prédiction ne serait peut-être pas vaine 4.

« Je gagerais bien, ajoula-t-il, que tu me permettrais d'arracher à ce drôle-là cinq ou six dents.

— Oh! tant que tu voudrais, » luidis-je.

Remacle, très mécontent de notre visite chez les" moines, se hâta de regagner la grande route.

Nous traversâmes le Tyrol. Les. avalanches (on nomme ainsi la chute des neiges amoncelées, qui s'écroulent du haut des montagnes) formaient un bruit semblable à celui du tonnerre, que vingt échos rendaient presque continuel. Tout me parut original et romantique dans ce pays montueux.

Les femmes me parurent charmantes ; elles ont les traits fins et délicats, une espèce de turban fort gros couvre leur tête, et diminue encore les plus jolies petites mines que l'on puisse voir. J'avais peine à leur pardonner leurs énormes bas de laine, qui avaient l'apparence de bottes fortes; mais cette chaussure sert à

1. J'ignore si ce monastère se trouve, au nombre des couvents supprimés, longtemps après, dans les Etats de l'empereur d'Allemagne. (G.)

garantir du froid une jambe de cerf. Leur taille est élégante; d'ailleurs, les deux extrémités du corps, le gros turban et les grosses bottes contribuent à les faire paraître si sveltes, que ce qui semble d'abord les défigurer, devient un raffinement de coquetterie... Tel est l'empire de la beauté, nul costume n'en obscurcit le charme.

Un petit événement accrut beaucoup alors dans l'esprit de notre guide la considération qu'il me témoignait. A l'approche d'un petit bourg, je m'aperçus par ses gestes et l'altération de son visage, qu'il était troublé de quelques craintes. Je lui en demandai le sujet. « Ah ! me dit-il, que je voudrais être à demain ! » Je pénétrai la cause de ses inquiétudes, et je vis qu'il avait besoin en ce moment de toute sa prudence et de la nôtre. 11 m'exhorta à répondre laconiquement aux questions qu'on pourrait me faire sur son compte dans le bourg, et à ne point parler des détours de notre route.

« Soyez tranquille, lui dis-je, si nous babillons, ce ne sera pas pour vous nuire. »

Nous arrivons cependant clans le lieu tant redouté; on nous fait entrer dans une grande salle basse, autour de laquelle beaucoup de voyageurs étaient assis sur des bancs. Leur silence, leur ennui, l'aspect du lieu rendaient la scène très lugubre. Remacle prit sa place dans un coin, posant à ses pieds son énorme bissac. Bientôt après je vois entrer quatre espèces d'alguazils de finance, que la mine de Remacle m'aurait fait juger tels, si je ne les eusse appréciés d'avance. L'un deux va droit au paquet de notre guide et le soulève en marquant qu'il le trouve bien lourd. Remacle se lève, le chapeau à la main, et lui dit en allemand qu'il était le conducteur de ces deux jeunes gens, qui allaient étudier à Rome. L'archer vient aussitôt à moi, et me dit: « Vous êtes bien jeune et bien maigre, mein Herr, pour faire un si grand voyage.

— Ah! le courage, luirépondis-je, supplée à la force, et j'ai bonne envie de m'instruire.

4S A.-M. GRETRY

— Dans quelle science?

— Je suis compositeur de musique, mein Herr, et assez connu déjà dans le pays de Liège. — Diable! » dit-il en souriant et en s'asseyant près de moi. Ses confrères s'approchèrent en môme temps, et me firent d'autres questions auxquelles je fis des réponses risibles, qui les occupèrent assez pour donner le temps à Remacle de se rassurer. Il se sentit même la force de payer d'audace et de faire un coup de maître. Il ouvre son sac aux yeux de tous, en tire des bardes, du linge , puis une moitié de bas de laine garnie d'aiguilles à tricoter, et d'une très grosse pelote de laine qu'il passe sur ses genoux, et voilà mon homme qui tricote d'un air tranquille. Ses genoux apparemment ne l'étaient point, car la pelote tombe et s'en va roulant dans les jambes des commis. Remacle fit une grimace effroyable. Je me lève très lestement, et d'un coup de pied je lui renvoie sa pelote; je présentai une bouteille de vin, dont je proposai à ces messieurs de goûter, ce qu'ils acceptèrent sans façon. Pour achever la diversion, j'appelai le petit chirurgien, que je leur présentai comme un garçon déjà très habile dans son art. Cherchant toujours à exercer ses talents, il leur offrit en effet son petit ministère pour eux, leurs femmes et leurs enfants ; mais ils n'en usèrent pas comme de mon vin. La bouteille vidée, ces messieurs sortirent sans avoir chagriné personne, et répétant dans leur baragouin, moitié allemand, moitié français, que nous étions des jeunes gens beaucoup aimables.

Remacle vint aussitôt à moi, me serra la main et me témoigna, par ses regards, combien il était reconnaissant. 11 commanda un excellent souper et du meilleur vin, et ne cessa, tout en mangeant, de vanter ma prudence. A la fin du repas, je lui dis: « Eh bien! Remacle, vous voyez que nous sommes vos amis; vous ne refuserez pas à présent de nous dire ce que c'est que cette mystérieuse pelote de laine. — Vous allez le savoir, dit-il, je n'aurai plus rien de caché pour vous. » Il déroule environ un pouce de laine qui était à la

superficie, et nous fait voir de superbes dentelles de Flandre destinées à orner les rochets des cardinaux. u Ah! mon ami, me dit-il, si j'avais vu ma pelote entre les mains des archers, je crois que je serais tombé raide mort.

— Cela étant, dis-je, je me liens fort heureux de vous avoir sauvé la vie d'un coup de pied. »

Nous nous levâmes le lendemain avec allégresse, après une bonne nuit, et nous avions déjà fait trois lieues au lever du soleil.

Peu de jours après, nous arrivâmes en l'Italie. Plus de rochers, plus de frimas ; la nature avait changé de face en un moment. Avec quel plaisir je me trouvai tout à coup dans une prairie émaillée de fleurs ! On eût dit qu'un génie bienfaisant nous avait transportés de la terre aux cieux. Je priai le messager de me laisser jouir un moment de ce délicieux aspect; mais quel fut mon ravissement lorsque j'entendis, et pour la première fois, les chants italiens! C'était une voix de femme, une voix charmante, qui me transporta par ses accents mélodieux. Ce fut la première leçon de musique que je reçus dans le pays où j'allais m'instruire.

Cette voix douce et sensible, ces accents presque toujours douloureux qu'inspire l'ardeur d'un soleil brûlant, ce charme de l'âme enfin que j'allais chercher si loin, et pour lequel j'avais tout quitté, je les trouvai clans une simple villageoise.

Il ue nous arriva rien de remarquable en traversant l'Italie. Les campagnes du Milanais me ravirent par leur richesse et leur variété. La ville de Florence me parut un séjour délicieux. La nature est animée différemment dans les pays chauds , et l'homme du Nord qui s'y transporte pour la première fois ne peut se refuser à l'admiration.

Les contrées septentrionales de l'Europe n'ont guère produit d'artiste distingué qui n'ait fait un séjour plus ou moins long en Italie. 11 semble que c'est un tribut qu'il doit payer à ce climat privilégié, qui, en récom-

pense, assure sa réputation. Ceux qui ne peuvent acquérir que de l'esprit n'ont rien à faire en Italie. La logique des pays chauds est l'action même du génie, qui dédaigne la forme et la subtilité. Que l'homme du Nord, qui s'est vu au milieu de ces têtes bouillantes, dise s'il ne s'est pas senti entraîné par elles, et s'il ne leur doit pas le foyer qu'il rapporte en sa patrie , et auquel il devra ses succès !

A trente ou quarante milles de Rome, le messager nous dit qu'il fallait nous quitter, qu'il avait beaucoup d'affaires dans les environs de cette capitale, où il n'arriverait que huit jours après nous.

« Présentez-vous le plus tôt que vous pourrez au collège, nous dit-il, car je ne vous ai pas informés que deux de vos compatriotes sont partis de Liège avant nous; on dit qu'il n'y a que deux places vacantes, et vous savez qu'elles appartiennent à ceux qui arrivent les premiers. »

Nous prîmes une voiture et nous partîmes.

Je fus ravi du spectacle qui s'offrit à nos yeux en entrant à Rome; c'était un dimanche, vers quatre heures après midi, et le printemps répandait dans l'air une chaleur douce qui invitait à la mélancolie. Ajoutez à cela l'appareil d'un nombre infini de voitures remplies de belles dames, qui chantaient sans doute l'italien bien mieux que ma petite villageoise. Mon imagination était dans un délire charmant, et souvent, pendant mon séjour à Rome, je suis retourné à la porte du Peuple, pour me rappeler le plaisir que j'avais eu en voyant cet endroit pour la première fois.

Nous fûmes admis au collège, le chirurgien et moi, et les deux jeunes gens dont le messager nous avait parlé arrivèrent deux jours après nous. Remacle avait raison : il n'y avait que deux places vacantes, mais nous avions de si bonnes recommandations qu'on nous reçut tous les quatre, en nous mettant deux dans une chambre1. Je parcourus tous les palais et les

1. Le collège de Liège, ii Rome, a été fondé par un Liégeois nommé

églises de Rome, avec l'ardeur d'un jeune homme qui voit des chefs-d'œuvre dont la renommée avait frappé depuis longtemps son imagination. J'allais chaque jour entendre les offices en musique dans les églises. Casali, Orisicchio, l'abbé Lustrini, Joanini del violoncello, étaient les maîtres de chapelle les plus en vogue.

Je trouvai à Casali beaucoup de grâce et de facilité, et surtout une figure aimable ; je conçus de l'estime pour lui, et je me promis de le prendre pour maître.

Orisicchio était plus soigné dans ses compositions, plus vrai dans l'expression; mais l'air grave et important qu'il affectait en faisant exécuter ses ouvrages me fît préférer Casali.

L'abbé Lustrini avait du mérite aussi; élève d'Orisicchio, il en avait pris le style, et avait conservé à la musique d'église l'austérité et la noblesse que l'on ne devrait jamais abandonner; mais il faut plaire, même à l'église ; on entend une rumeur sourde lorsqu'un morceau plaît; la séduction gagne les maîtres de chapelle, et ils finissent par confondre le genre de musique d'église et celui du théâtre.

A la fin du règne de Benoît XIV, les abus furent portés si loin que le pape, qui n'était rien moins que cagot, fut obligé de faire transférer le saint Sacrement dans une chapelle latérale, pour empêcher l'irrévérence des Romains, qui, tout attentifs et les yeux fixgs sur les

Durcis, et c'est à ce bon fondateur que la ville de Liège doit presque tous lés bons artistes qu'elle a possédés, et qu'elle possède encore.

Tout Liégeois a le droit d'y demeurer cinq années, pourvu qu'il se présente avant l'âge de trente ans; il faut être né à Liège ou dans un rayon de trois lieues alentour; cependant le quartier d'Outre-Meuse est exclus, parce qu'il régnait, dans le temps de la fondation, une guerre civile entre les deux quartiers de la ville... Ne pourrait-on pas abolir cette exclusion, puisque la concorde est rétablie?... Si j'étais né deux ans plus tard, j'étais compris dans l'exclusion... Les parents du testateur, s'il s'en présente, ont des prérogatives.

Le collège est situé in piazza monte d'Oro, viecino a san Carlo, al Corso... Il y a dix-huit chambres pour les étudiants en droit, en médecine, chirurgie, musique, peinture, architecture et sculpture... On y est entretenu de tout, excepté qu'il faut se procurer des maîtres en ville et s'habiller en abbé.

Les Liégeois les plus notables domiciliés à Rome en sont les proviseurs ; un prêtre liégeois en est le recteur et demeure dans le collège. (G.)

A.-M. GRETRY

musiciens, tournaient le dos au maître-autel. 11 défendit aussi les timbales et toutes sortes d'instruments à vent, et ordonna aux maîtres de chapelle, sous peine d'amende, de finir les offices de l'après-dîner avant la fin du jour. Les ordres du pontife subsistaient encore pendant mon séjour à Rome, et c'était, je crois, la seconde année du règne de Clément XIII1.

Un compositeur qui travaille pour l'église devrait être très sévère, et ne rien mêler dans ses compositions de tout ce qui appartient au théâtre.

Quelle différence, en effet, entre le sentiment qui règne dans les psaumes, les antiennes, les hymnes, etc., et la véhémence des passions de l'amour et de la jalousie? L'amour proprement dit ne doit avoir aucun rapport avec l'amour de Dieu, lors même qu'il en tient la place dans le cœur d'une jeune femme. Tous les sentiments qui s'élèvent vers la Divinité doivent avoir un caractère vague et pieux. Tout ce qui n'est pas à la portée de nos connaissances nous force au respect; les extases même qu'éprouvèrent certains personnages pieux dont parlent les légendaires, seraient indignes de la Divinité, si elles n'avaient que les caractères de l'amour profane.

Le Stabat de Pergolèze me paraît réunir tout ce qui doit caractériser la musique d'église dans le genre pathétique; la scène est trop longue cependant, et l'on sent que Pergolèze, malgré ses efforts, n'a pu trouver encore assez de couleurs pour varier son tableau sans sortir de la vérité. Si l'auteur de cet œuvre sacrée avait fait parler les larrons présents à la scène du calvaire; si Madeleine avait dit à la Mère de Dieu : « Vous pleurez votre Fils, ô Marie; mais ce Fils est un Dieu qui consent à souffrir; sa gloire est immortelle comme la vôtre; mais moi, malheureuse pécheresse, je gémis sur mes fautes passées; le remords et la crainte habitent dans mon cœur, tandis qu'une dou-

1. Clément XIII (C. Rezzonioo), né à Venise on 1603, succéda on ÎT.'JS à Benoit XIV et mourut en 1759. C'càt sous lui que le comtat d'Avignon cessa de faire partie du domaine de Saint-Pierre.

leur plus tendre fait couler vos larmes... », alors le musicien aurait fait un ouvrage parfait, qu'il n'a pu faire en voulant exprimer toujours au naturel plusieurs strophes qui ont entre elles trop de rapports. On sent bien que cette observation est pour l'auteur des paroles plus que pour celui de la musique. Il était possible sans doute de jeter plus de variété dans la musique du Stabat tel qu'il est; mais je crois que c'eût été aux dépens de la vérité.

Un musicien qui se voue à la musique d'église est heureux cependant de pouvoir se servir à son gré de toutes les richesses du contrepoint, que le théâtre permet rarement. La musique d'une expression vague a un charme plus magique peut-être que la musique déclamée; et c'est pour les paroles saintes qu'on doit l'adopter.

La musique profane peut employer quelques formes consacrées à l'église; on ne risque jamais rien en ennoblissant les passions qui tiennent à l'ordre et au bonheur des hommes.

La première se dégrade si elle sort de ses limites ; la seconde s'enrichit en s'ennoblissant des traits de sa rivale.

L'étude de l'harmonie, le beau idéal harmonique, est spécialement ce que doit chercher le compositeur dans le genre sacré. Le Stabat du divin Pergolèze a bien plus: il réunit souvent le beau idéal de l'harmonie et de la mélodie. Je dis donc encore que tout ce qui n'est point à portée de notre compréhension, soit mystère ou révélation, nous force au respect et exclut par cette raison toute expression directe.

Vouloir faire sortir la musique d'église du vague mystérieux qui lui est propre, est, je crois, une erreur.

Laissons à la musique de théâtre les avantages qui lui sont propres, et croyons que le musicien qui se destine à l'église est heureux de se servir, dans ce cas et à propos de la métaphysique, du langage musical.

Au théâtre il faut l'expression exacte de la situation

A.-M. GRETRY

et des paroles, parce qu'elles ont un sens déterminé et que l'expression vraie de la musique fortifie la situation et fait entendre les paroles mêmes à travers les accompagnements. Voici ce que j'observe, autant qu'il m'est possible, dans mes compositions théâtrales : je commence presque toujours chaque morceau par un déclamé, afin qu'ayant un rapport plus intime avec le drame, le début s'imprime dans la tête des auditeurs. Je déclame de même tout ce qui constitue le caractère du personnage; j'abandonne au chant tout ce qui n'est qu'agrément ou arrondissement de la phrase poétique; la mélodie nuirait aux mots techniques, elle embellit tout le reste . Si un mot a besoin d'être bien entendu pour l'intelligence de la phrase, que ce soit une bonne note qui le porte. Si vous établissez un forte d'une ou plusieurs mesures dans votre orchestre, que ce soit sur des paroles déjà entendues; car un mot nécessaire, perdu dans l'orchestre, peut dérober entièrement le sens d'un morceau. Si l'auteur du drame, entraîné par le besoin de rimer, vous a donné quelques vers inutiles ou nuisibles à l'expression; si vous craignez un vers de mauvais goût qui peut révolter le parterre, dans ce cas rendez service au poète en couvrant les paroles d'un forte. Il est difficile, je l'avoue, d'appliquer ces préceptes par la seule réflexion; il faut que la nature nous serve pour être simple, riche et vrai en les pratiquant. Mais si, après avoir médité une Poétique, on était poète (qui ne voudrait être un Boileau?), il ne suffit pas au théâtre de faire de la musique sur les paroles, il faut faire de la musique avec les paroles.

Il reste encore au musicien harmoniste un champ vaste pour la musique d'église, s'il n'a pas un génie actif; il reste encore à celui qui est doué d'une tournure d'esprit originale, mais qui n'a pas le goût, le tact nécessaire pour bien classer des pensées neuves et piquantes, en s'astreignant partout à l'expression et à la prosodie de la langue ; il lui reste, dis-je, le talent de faire la symphonie; et quoi qu'en ait dit Fon-

tenelle1, nous savons ce que nous vaut une bonne sonate, et surtout une symphonie de Haydn2 ou de Gossec3,

J'ai commencé un De profundis selon les idées que j'ai de la musique d'église; j'y travaille rarement et lorsque je ne suis pas pressé par mes ouvrages dramatiques. J'ai d'ailleurs, je l'espère du moins, le temps de le finir; car je ne veux pas qu'il soit exécuté de mon vivant. Quand il sera tel que je le désire, je le mettrai sous enveloppe, avec cette inscription : « Pour être exécuté à mes funérailles. » Cette idée n'est pas triste pour l'homme qui désire d'être regretté. Que celui qui a le moins d'amour-propre dise s'il ne voudrait pas l'être; et si de toute manière cette idée est sombre, j'en ai besoin pour traiter mon sujet.

Ma façon de vivre en Italie ne fut pas celle que devrait avoir tout homme du Nord qui se transporte dans les pays chauds, surtout ceux qui, comme moi, sont d'une complexion faible. Mon délire était si violent, que je me rappelle avoir écrit à ma mère, dans le mois de décembre suivant, que je couchais couvert d'un seul drap de lit. J'attribuais ce phénomène à la chaleur du climat, et toute cette chaleur était dans mon sang et dans ma tête.

La fatigue de mon voyage, les courses que je faisais dans les environs de Rome pour connaître les restes précieux de l'antiquité, m'échauffèrent au point que la fièvre me prit. A la seconde visite du médecin du collège, ce vieux hibou, nommé Pizelli, me dit d'un ton grave : « Bisogna confessarsi (il faut vous con-

i. La sonate étant devenue l'objet d'un engouement général, Fontenelle, qui ne pouvait se risquer dans un salon sans entendre exécuter un de ces morceaux, s'écria un jour : Sonate, que me veux-tu? Ce mot est resté proverbial ; on y fait encore souvent allusion.

2. Haydn, né en 1732, à Rohram (Hongrie), mort à Vienne en 1809, l'un des plus grands génies musicaux, qui fut d'ailleurs d'une fécondité presque inconcevable. Son œuvre comprend plus de 2,000 compositions de tout ordre.

3. Gossec, né à Vergnies (Belgique) en 1733, mort à Passy en 1829, dont plusieurs opéras obtinrent une grande vogue avant la venue de Gluck, et dont on ne connaît plus qu'un 0 SalvtarisJ est célèbre comme premier fondateur du Conservatoire de musique.

fesser). » Je me rais en colère, en lui soutenant que je n'étais pas malade au point de craindre la mort. Il sortit furieux en disant que les Liégeois avaient tous des têtes de fer. Le recteur vint me voir ensuite, pour me dire que les médecins de Rome étaient obligés, sous peine d'excommunication, de faire confesser leurs malades, lorsqu'ils leur trouvaient de la fièvre deux jours de suite. Cet usage est louable, en ce que le malade n'est point affecté à l'approche du confesseur, dont l'aspect produit très souvent des suites fâcheuses quand la maladie est devenue plus grave. J'eus la fièvre tierce pendant deux mois. Je brûlais de commencer mes études. Je n'avais, d'après l'institution du collège, que cinq ans à y demeurer, et deux mois de perdus me semblaient une perte irréparable.

Le jeune chirurgien qu'on m'avait donné pour camarade, était insupportable; notre chambre était un cimetière, et il me disait d'un air tendre : « Ah! mon ami, j'ai perdu mon tibia; et si tu meurs, tu voudras bien permettre... »

Je m'arrangeai pour ne pas lui rendre ce service.

Je fis la connaissance d'un organiste, qui me dit avoir fait de bons élèves pour le clavecin et pour la composition. Je le pris pour maître sans trop de réflexion; il m'enseigna pendant six ou huit mois, et je n'étais guère content de lui : son doigté n'était pas nature], sa manière de corriger mes leçons de composition me semblait pédante et sèche; il acheva de me déplaire un jour en me parlant avec dureté; je lui répondis vivement; il se leva pour aller tout conter à sa femme, qui, je ne sais pourquoi, me combla de caresses depuis ce jour. Je mis bien dans ma tète que je quitterais cet homme; « mais, me disais-je, il conservera de moi un triste souvenir, et il va croire, dans l'état où je suis, que je ne puis cesser d'être un ignorant; il faut lui donner des regrets. » Je m'avisai de lui écrire que je m'étais foulé un pied. Je restai enfermé dans ma chambre pendant six semaines, jouant du clavecin ou écrivant des fugues depuis le matin jusqu'au

soir. J'avais un recueil de fugues du célèbre Durante1, que je jouais sans cesse et que je cherchais à imiter dans celles que je faisais. Enfin, je me rendis chez mon maître!... « Oh! mon pauvre ami, me dit-il, vous avez perdu bien du temps; il nous faudra recommencer sur nouveaux frais.

— Je ne le crois pas, lui dis-je; j'ai eu mal au pied, mais ma tête était saine. Voilà un cahier de sonates de Durante, que j'ai bien étudiées, et voilà trois fugues fort longues que j'ai écrites avec soin. »

Il fit un éclat de rire : « Voyons d'abord notre clavecin. » Je jouai toutes les sonates de suite sans m'arrêter, et il s'écriait à chaque instant : « Bravo! bravo, monsiou! bravo, signor Andréa! » Il se lève sans me rien dire, il va chercher sa femme, sa fille et son fils : « Venez, leur dit-il, être témoins d'un prodige; il joue du clavecin à merveille, et il ne savait rien. Il n'y a que la Madonna santissima qui ait pu faire ce miracle. Jouez, signor Andréa ; écoutez, ma femme, mes enfants. »

Et je recommence le morceau que j'aimais le mieux. La signora me fit des révérences, son fils m'embrassa.

« Voyons, voyons, dit mon maître, voyons les fugues, c'est là le difficile.

— Oui, Monsieur, lui dis-je, mais j'ai tant étudié Durante que j'ose espérer qu'il m'en est resté quelque chose. » Il prend mon cahier; croira-t-on que mes fugues étaient sans faute? Et ce pauvre homme, les yeux pleins de larmes, disait : 0 Dio !... à Dio santissimo! questo è un prodiggio davero2.

Je sortis bien content de chez lui et bien résolu de n'y plus rentrer. On croira peut-être que mes progrès étaient une suite naturelle des leçons qu'il m'avait données; non : secondé par la nature, j'avais, au con-

1. Durante (Francesco), né àNaples en 1693, mort en 1755, est regardé comme un des plus remarquables compositeurs de musique religieuse. On cite notamment de lui un Magnificat, des Lamentations et des Litanies qui sont restés classiques.

2. « 0 Dieu! 0 Dieu très saint! c'est un prodige, en vérité! »

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traire, été obligé de faire des efforts terribles pour oublier ce qu'il m'avait appris.

Je me suis ressenti toute ma vie de ses mauvais principes sur le doigté, chose bien importante pour les élèves de clavecin. J'ai d'ailleurs contracté, depuis, l'habitude d'essayer souvent mes idées sur le clavier, en tenant une prise de tabac dans mes doigts; je n'ai donc que trois doigts de la main droite libres, et lorsque je m'en donne deux de plus, je ne sais qu'en faire. On dit cependant que j'exécute ma musique mieux que personne; c'est sans doute la vérité de l'expression qui supplée à la faiblesse de l'exécution.

On accorde à bien des gens le talent d'exécuter parfaitement à livre ouvert; je n'ai jamais rencontré ce phénomène, à moins que la musique ne soit aisée ou ressemble à d'autre musique. Je sais que l'homme qui veut soutenir la gloire d'exécuter à première vue montre toute la hardiesse de l'homme qui est sûr de son fait ; mais c'est l'auteur lui-même qu'il faudrait satisfaire dans ce cas, et non des auditeurs qui ignorent l'expression juste d'un ouvrage qu'ils ne connaissent pas, et qu'ils croient bien rendu parce qu'on le leur exécute hardiment. Je rencontrai jadis à Genève un enfant qui exécutait tout à la première vue; son père me dit en pleine assemblée :

« Pour qu'il ne reste aucun doute sur le talent de mon fils, faites-lui, pour demain, un morceau de sonate très difficile. » Je lui fis un allegro en mi bémol, difficile sans affectation; il l'exécuta, et chacun, excepté moi, cria au miracle. L'enfant ne s'était point arrêté; mais, en suivant les modulations, il avait substitué une quantité de passages à ceux que j'avais écrits.

Je ne tardai guère à me faire présenter au signor Casali. Le titre d'élève del signor *** ne fut pas bien pompeux à ses yeux. Il me fit, et pour la troisième fois, recommencer les premiers éléments de la composition.

Lorsqu'un élève change de maître, il fait bien de recommencer ses premiers principes, pour se mettre au

fait de la nouvelle manière qu'il va suivre; il marche très vite lorsqu'on lui fait faire les choses qu'il connaît, mais sur la route il rencontre des procédés qui lui sont nécessaires pour bien comprendre son nouveau maître.

J'ai souvent pensé qu'on ne doit pas garder le même maître pendant le cours d'une éducation quelconque ; nous ne savons que fort tard à quoi la nature nous a destinés; et c'est en se meublant la tête de plusieurs manières et de différents principes que le germe du talent peut se développer. Notre génie (car chacun a le sien) n'indique pas toujours ce qu'il aime; mais offrezlui des objets, fût-ce par hasard, il saisit avidement ceux qui ont le rapport le plus intime avec son organisation et sa manière d'être.

L'élève tire donc avantage de tout, même des erreurs qu'un maître ignorant veut lui inspirer. 11 est plus sûr d'ailleurs qu'il deviendra original que s'il avait suivi le faire d'un seul homme. En effet, qu'at-on gagné lorsqu'on est devenu presque aussi habile que son maître, et que de loin ou de près on lui ressemble en tout? Quelque chose sans doute pour l'individu, mais rien pour le progrès de Fart.

J'ajouterai que l'élève déjà avancé ne doit pas être étonné lorsqu'en changeant de maître, celui-ci semble faire peu de cas du savoir qu'il n'a pas communiqué; son mécontentement vient surtout de ce que l'élève n'a point sa manière; mais il a visé au même but, quoiqu'il ait pris une route différente pour y parvenir, et le maître et l'élève ne tarderont point à s'entendre et à être contents l'un de l'autre.

Ce fut pour moi une vraie jouissance que le cours de composition que je fis sous Casali, le seul maître que j'avoue, et sous lequel mes idées ont commencé à se développer.

Sa manière de composer était la même que celle dont il se servait pour m'expliquer et corriger mes leçons. Toujours des effets simples découlant naturellement du sujet de fugue qu'il m'avait donné, et me

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permettant avec tel sujet ce qu'il aurait condamné avec tout autre; il m'enseignait en homme qui raisonne et qui saisit toujours l'esprit de la chose.

Il me conduisit de fugues en fugues à deux, à trois et à quatre parties, en me défendant hien de me livrer à d'autre composition moins sévère.

« Je vois bien, me disait-il, que vous avez des idées qui vous tourmentent, et que vous brûlez d'en faire usage; mais si malheureusement vous faites une bonne scène, on vous applaudira, et vous ne pourrez plus revenir à d'ennuyeuses fugues. »

Je lui promis de ne pas faire autre chose, et lui tins parole, à un essai près qui ne me réussit pas; le fait est assez singulier pour que je le rappelle.

Je mourais d'envie de voir Piccini * , dont la réputation était bien méritée. Il avait donné depuis deux ans, au théâtre d'Aliberti, la Bonne Fille, et, chose rare dans ce pays, depuis deux ans l'on chantait sans cesse cette belle production. Un abbé de mes amis m'offrit de me conduire chez lui; il me présenta comme un jeune homme qui donnait des espérances. Piccini fit peu d'attention à moi ; et c'est, à dire vrai, ce que je méritais. Je n'avais heureusement pas besoin d'émulation ; mais que le moindre encouragement de sa part m'eût fait de plaisir ! Je contemplais ses traits avec un sentiment de respect qui aurait dû le flatter, si ma timidité naturelle avait pu lui laisser voir ce qui se passait au fond de mon cœur.

Qu'une âme sensible est à plaindre ! Elle fait faire toujours gauchement ce qu'on désire le plus; si vous ne lui donnez un lendemain, vous ne la connaîtrez jamais. 0 grands hommes ! ô hommes en réputation ! Accueillez, encouragez les jeunes gens qui cherchent à s'approcher de vous; un mot de votre bouche peut

1. Nicolas Piccini (né en 1728 à Bari, royaume de Naples, mort à Passy en 1800) est considéré comme le principal créateur de l'Opéra bu/fa. Ajins avoir acquis une grande réputation en Italie, il vint à Paris, ou il entra on lutte d'école avec Gluck. L'ardente querelle des Gluckistes et des Piccinistes qui partagea la cour et la ville dans les premières années du régne de Louis XVI, est restée fameuse.

faire éclore dix ans plutôt un grand talent. Dites-leur que vous n'êtes que des hommes, à peine le croient-ils ; dites-leur que vous avez erré longtemps avant de découvrir les secrets de votre art, et Fart de vous servir de vos idées ; mais qu'enfin il vient un instant où le chaos se débrouille, et où l'on est tout étonné de se trouver homme.

Piccini se remit au travail, qu'il avait quitté un instant pour nous recevoir. J'osai lui demander ce qu'il composait; il me répondit : « Un oratorio. » Nous demeurâmes une heure auprès de lui. Mon ami me fit signe, et nous partîmes sans être aperçus.

Je rentrai sur-le-champ dans mon collège; et, après avoir fermé ma porte, je voulus faire tout ce que j'avais vu chez Piccini. La petite table à côté du clavecin, un cahier de papier rayé, un oratorio imprimé, lire les paroles, porter les mains sur le clavier, tirer de grandes barres de partition, écrire de suite sans rature, passer lestement d'une partie à l'autre; tout cela me paraissait charmant, et mon délire dura deux ou trois heures; jamais je n'avais été plus heureux; je me croyais Piccini. Cependant mon air était fait; je le mis sur le clavecin et l'exécutai... 0 douleur! II était détestable; je me mis à pleurer à chaudes larmes, et le lendemain je repris en soupirant mon cahier de fugues.

Je continuai de prendre mes leçons pendant deux ans ; je vis enfin que mon maître ne trouvait plus tant à corriger ; il me dit que d'autres, à ma place, se contenteraient de savoir faire une bonne fugue à quatre parties ; mais qu'il me conseillait de faire quelques motets à six ou huit parties, que c'était le nec plus ultra de la composition ; il aurait dû ajouter que quatre parties sont suffisantes lorsqu'on veut les faire chanter, et même je dirai qu'il y en aura une des quatre qui ne sera que le complément de l'harmonie. Je fis cependant un Magnificat à huit parties ; mon maître eut autant de peine à le revoir que j'en avais eu pour arranger les huit parties sans unisson.

Bientôt après cet essai, Gasali jugea que je pouvais

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me passer de ses leçons, et 'm'exhorta à travailler de moi-même. Je cessai malgré moi d'être son élève, mais sans cesser de conserver pour lui la plus tendre amitié et la plus vive reconnaissance.

J'étais heureux quand je trouvais occasion de lui rendre quelque petit service, comme de le remplacer de temps à autre dans les églises de Rome où l'on exécutait sa musique ; cela fit croire aux musiciens que j'avais dessein de devenir maître de chapelle de cette ville; mais je n'eus jamais cette idée. 11 fallait, pour parvenir à ces places, subir l'examen des maîtres de chapelle, ou être reçu compositeur à l'Académie des philharmoniques de Bologne. Quelques-uns de mes camarades m'ayant fait sentir qu'il y aurait de la témérité à moi d'y prétendre, j'eus honte d'être soupçonné incapable de remplir une place dont mon maître paraissait me croire digne ; et c'est ce qui me détermina, quelques années après, à me présenter à l'Académie des philharmoniques, qui me reçut au nombre de ses membres, dans un âge où il est rare même d'oser y aspirer. Le fameux père Martini1 me donna en cette occasion des marques particulières de bonté et d'attachement. Suivant les statuts de l'Académie, le genre de composition, pour être reçu maître de chapelle et admis dans le corps, était de fuguer un verset de plain-chant pris au hasard, en quoi j'étais assurément très peu versé. Mais les bons avis du père Martini sur ce genre de composition m'en donnèrent bientôt une connaissance suffisante et furent la cause première de mon succès.

Me voilà donc livré à moi-même, la tête remplie de toutes les formes harmoniques, sachant renverser sens dessus dessous toutes les parties, trouvant toujours le moyen de leur donner une espèce de chant, et ne les faisant jamais rentrer après la moindre

1. Le pore Martini, franciscain de Bologne, célèbre théoricien musical, « qu'il ne faut pas confondre, dit MUeL. Collin, avec Jean-Paul Martini, auteur d'Annette et Lubin, opéra, et de la romance Plaisir d'amour ne dure qu'un moment... »

pause que par une imitation déjà établie, ou qui sera suivie des autres parties, si l'une d'elles présente quelque trait nouveau, d'ailleurs trop plein de la mécanique de l'art et du fond de la science harmonique pour trouver des chants aimables ; mais je suis persuadé qu'on ne peut être simple, expressif, et surtout correct, sans avoir épuisé les difficultés du contrepoint. C'est au milieu d'un magasin qu'on peut se choisir un cabinet. L'homme qui sait se reconnaît aisément : on entend dans ses compositions les plus légères quelques notes de basse que l'on sent ne pouvoir appartenir à l'harmoniste superficiel.

C'est la basse surtout qui dislingue l'homme qui a renversé longtemps l'harmonie. Que cette partie est belle et noble ! Elle donne l'àme à tout ce qui repose sur elle ; marchant gravement et par intervalles de quintes ou de quartes lorsqu'elle doit inspirer le respect, et devenant plus chantante et moins fière lorsqu'elle accompagne un chant vif et léger.

Il n'appartient pas à tout le monde de bien apprécier le charme d'une belle basse ; il faut avoir entendu longtemps la bonne musique pour savoir descendre dans son empire. Le commun des hommes n'entend d'abord que le chant; avec plus d'habitude, il entend le second dessus; enfin, s'il est organisé, il trouve dans la basse tout ce qu'il avait entendu dans les parties supérieures.

Je reprends mon récit.

J'étais donc, comme je l'ai dit, sans guide ; il fallait débrouiller le chaos énorme que mon maître avait mis dans ma tête. Ce n'était plus des fugues, des imitations, dont il était question; il fallait oublier le contrepoint et attendre que ces formes vinssent me trouver dans l'occasion pour fortifier l'expression de la parole. J'aimais par-dessus tout la musique de Pergolèze; c'était vers son genre que la nature m'appelait ; j'étais persuadé que je ne parviendrais jamais à faire de bonne musique, de théâtre surtout, si je ne prenais la déclamation pour guide.

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La musique proprement dite sera tous les dix ou quinze ans le jouet de la mode; une chanteuse douée d'une sensibilité particulière, un compositeur dont le génie s'écartera de la route commune, une espèce de fou dont les écarts réveilleront la multitude toujours avide de nouveautés ; les roulades si favorables pour certains chanteurs, et presque toujours nuisibles à

l'expression; les cadences, les points d'orgue tout

ce luxe musical périra et renaîtra peut-être dans un même siècle; mais ces changements ne font pas une révolution importante pour le fond de l'art.

La vérité est le sublime de tout ouvrage ; la mode ne peut rien contre elle. Un brillant étourdi peut éclipser un instant le mérite des habiles gens ; mais bientôt en silence on rougit d'avoir été trompé, et l'on rend un nouvel hommage à la vérité.

On objectera, sans doute, que l'accent de la langue française a changé sous les deux derniers règnes ; que la cour de Louis XIV était galante et avait un ton chevaleresque ; que sous Louis XV on imitait faiblement les manières nobles et les grâces de l'ancienne cour, qu'enfin le langage des courtisans de nos jours n'est presque point accentué, et que le bon ton consiste à n'en avoir aucun. Doit-on inférer de là que la musique a dû changer avec l'accent? Non; le cri de la nature ne change point, et c'est lui qui constitue la bonne musique.

Le roi Henri jurait d'aimer toujours la belle Gabrielle, et le jurait avec l'accent de l'homme passionné de nos jours.

On dit que la chanson Charmante Gabrielle fut composée, paroles et musique, par ce roi; je ne sais si c'est une illusion, mais j'y crois retrouver l'âme sensible de ce prince.

Je dirai donc que l'accent du langage suit les mœurs ; il doit être faux, factice, grimacier parmi les peuples corrompus ; mais que la nature se soit réservé le cœur d'un seul homme, celui-là seul trouvera les vrais accents. D'ailleurs, quelles que soient ses mœurs, l'homme est

rarement factice lorqu'il est subjugué par les passions violentes.

Je fis un travail si prodigieux et si obstiné, pour me servir à propos et avec sobriété des éléments dont ma tête était pleine, que je faillis succomber. L'expérience ne m'avait pas encore appris que l'art des sacrifices distingue le bon artiste. J'avais beau chercher à être simple et vrai, une foule d'idées venaient obscurcir mon tableau. Quand j'adoptais le tout, j'étais mécontent, et lorsque je retranchais, c'était au hasard, et j'étais plus mécontent encore. Ce combat entre le jugement et la science, c'est-à-dire entre le goût qui veut choisir et l'inexpérience qui ne sait rien rejeter, ce combat, dis-je, fut si vif que je perdis le reste de ma santé.

Je me mis au lit avec la fièvre; mon crachement de sang me reprit, je fus alité pendant six mois, et je ne songeais à la musique que pour regretter de ne pouvoir m'y livrer tout entier. Plusieurs morceaux des grands maitres me roulaient dans l'imagination. Un surtout était l'objet auquel je comparais mes idées informes : Tremate, tremate, mostri di crudeltà! ma il figlio, lo sposo, etc. Ce morceau de Terradellas me semblait renfermer tout ce qui constitue le vrai beau.

Dès que je pus marcher, j'allai me promener dans les environs de Rome. Me trouvant un jour sur la montagne de Millini, j'entrai chez un ermite, que je trouvai bon homme, quoique Italien; je lui parlai de la maladie que je venais d'essuyer: il me conseilla de m'établir dans son ermitage, pour y respirer un air pur, qui seul me rendrait des forces. J'acceptai ses offres, et je devins son compagnon de retraite pendant trois mois.

Ce petit pèlerinage ne paraîtra sans doute aux yeux des lecteurs qu'une circonstance indifférente qui ne méritait pas d'être rapportée; cependant je dois dire que ce fut chez cet ermite que j'éprouvai la plus douce satisfaction de ma vie. La révolution s'était opérée seule dans mes organes, et je l'ignorais, lorsqu'un

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jour je m'avisai de composer un air sur des paroles de Metastasio1. Quel fut mon ravissement lorsque je vis mes idées nettes et pures se classer selon mes désirs, sachant ajouter ou retrancher sans nuire à l'objet principal, que je voyais s'embellir à chaque procédé ! Non, je le répète, je n'eus jamais de moment plus délicieux.

« Ah! fra Mauro, disais-je à mon ermite, je me souviendrai de vous tant que je vivrai. »

Ne vous découragez donc pas, jeunes artistes; car en supposant même que la nature vous ait faits pour produire des chefs-d'œuvre, ce n'est qu'en cherchant longtemps des effets fugitifs dans le vague de votre imagination que vous parviendrez à les fixer au gré de vos désirs. Mais il faut auparavant que vous ayez parcouru un cercle immense d'idées bizarres et incohérentes qui, toujours renaissantes et sans cesse rejetées, vous laisseront apercevoir enfin la vérité que vous cherchez.

Il est cependant un point de perfection au delà duquel il ne vous est pas permis d'atteindre. Qu'un sentiment secret vous marque la mesure de vos facultés; sachez alors vous arrêter, car c'est à d'autres que vous qu'il est permis de faire mieux. Si cette idée est triste, il est bien consolant de sentir qu'on a su se servir de tous les ressorts de son intelligence.

Deux procédés me semblent nécessaires pour faire bien; l'un est physique, l'autre est moral. C'est l'imagination qui crée, c'est le goût qui rejette, adopte ou rectifie. Gardez-vous, en travaillant, de refroidir votre imagination par des réflexions précoces; on ne dirige point un torrent rapide, laissez-le couler avec les matières brutes qu'il entraîne, il ne vous en marque pas moins la route simple et vraie que vous devez suivre.

1. P. Bonaventurc Trapassi, dit Métastase (traduction grecque de son nom italien), né à Rome en 1008, mort à Vienne en I78i, poète lyrique, auteur tragique, reçut de l'empereur Charles VI le titre de Poeta Cesareo. Outre ses ouvrages dramatiques, on lui doit un grand nombre de cantates, oratorios, élégies.

Revenez ensuite sur vos pas, et que le goût et le discernement réparent froidement les écarts de votre imagination trop exaltée.

Il n'appartient qu'à l'artiste expérimenté de saisir, quelquefois, la vérité du premier coup. En doit-il être vain? Non, il jouit du fruit de ses premières erreurs, qu'il a longtemps combattues.

Je n'ai rien à dire à l'artiste qui, travaillant sans cesse, est toujours content de lui; il est né pour l'erreur, et l'ignorant l'applaudira.

Dès que j'eus fait entendre à Rome quelques scènes italiennes et quelques symphonies, je vis avec plaisir que l'on se promettait quelque chose de moi. Je fus, le carnaval suivant, choisi par les entrepreneurs du théâtre d'Aliberti pour mettre en musique deux intermèdes intitulés : les Vendangeuses. Les jeunes maîtres de musique du pays crièrent au scandale, en se voyant préférer un jeune abbé du collège de Liège. Mille bruits se répandirent dans les cafés, mais ils m'étaient favorables; à Rome comme ailleurs, on élève l'étranger pour humilier les nationaux.

Je commençais à m'occuper de mes intermèdes, lorsque les entrepreneurs vinrent chez moi pour me dire que, l'ouvrage qu'on répétait depuis quinze jours ne répondant point à leur attente, ils avaient engagé le musicien à retirer et corriger sa musique, et qu'il me fallait absolument prendre sa place.

« Y pensez-vous, messieurs, leur dis-je? c'est dans huit jours l'ouverture.

— Oui, dans huit jours. » Ils me firent beaucoup de compliments, vrais ou faux, sur l'impatience que le public témoignait de m'entendre; je travaillai pendant les huit jours et les huit nuits, entouré de copistes et de mes acteurs; on répétait le lendemain ce que j'avais composé la veille; on fit deux répétitions générales. Le bruit de ma témérité s'était répandu, et l'affluence fut si grande qu'on força la garde à la seconde répétition.

Ce qui me coûta le plus fut de tenir le clavecin aux

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trois premières représentations; mais je ne pus m'en dispenser. Les entrepreneurs me dirent que mon jeune âge intéresserait le public et contribuerait à mon succès.

Je me rappelle qu'étant au premier clavecin, prêt à faire commencer l'ouverture, j'entendis un hautbois qui n'était pas juste. Je le lui fis dire; il s'approcha de moi pour s'accorder, et il me dit à l'oreille : « J'ai vu à la place où vous êtes les Buranelli, les Jomelli; mais je vous assure qu'au moment d'une première représentation ils ne s'apercevaient pas si un instrument n'était pas parfaitement d'accord. Allons, courage, signor maestro, me dit-il, notre opéra réussira. »

Et en effet la prédiction fut vraie.

Le public fit, malgré moi, répéter un air.

La vérité bien saisie plaît dans tous les pays, et le peuple italien, que l'on croit n'aimer qu'une ariette, serait aussi sensible que les Français à la musique dramatique, s'il la connaissait. Voici la situation dont il s'agit :

Un seigneur aimait une vendangeuse; son fiancé en était jaloux. Il vient trouver le seigneur et lui dit: « Ce n'est pas vous qui êtes aimé de Lisette.

— Eh! qui donc? lui dit le seigneur.

— C'est un jeune homme fait pour plaire, » etc. — Et il lui fait l'énumération des qualités du jeune homme. Il quitte la scène brusquement après son ariette, et se cache pour observer. Il revient à pas de loup après un silence, et lui dit: « Ne m'entendez-vous pas? Celui dont je parle, c'est moi. Lisette est l'objet que j'adore, et Lisette est toute à moi. » Il sort brusquement une seconde fois. Cette situation parut plaisante ; le public sentit que les deux sorties de l'acteur et la seconde partie de l'air déclamée sans chant étaient des idées du jeune musicien. J'eus beau faire, il fallut recommencer ce morceau ; l'orchestre partit sans mon ordre, et l'acteur suivit.

Il faut convenir que dans les pays chauds, où les

passions sont impérieuses, on aime la musique avec bien plus d'abandon que sous un ciel tempéré, où l'on raisonne Irop ses plaisirs. Un compositeur en Italie est d'abord un homme aimé, par la raison seule qu'il se dévoue à l'art enchanteur qui nourrit les cœurs mélancoliques; et ils ne sont pas rares à Rome. Pendant les jeux du carnaval, le compositeur dont on exécute les ouvrages au théâtre est remarqué des Romains autant que celui dont aurait dépendu le bonheur public. S'il n'a pas eu de succès, on le montre comme une malheureuse victime; s'il a réussi, c'est un dieu.

Il y eut gala le lendemain dans notre collège, à l'occasion de mon succès. Les tambours de la ville vinrent m'éveiller, en m'annonçant que ce jour était un grand jour pour moi. Pendant que nous étions rassemblés clans le réfectoire pour déjeuner, je reçus ordre de me transporter sur-le-champ au palais du gouvernement. Monseigneur le gouverneur me reprocha de n'avoir pas observé la loi qui défend de recommencer aucun morceau de musique au théâtre, sous peine d'amende ', à moins que le gouverneur ou son représentant ne l'autorise, en laissant descendre un mouchoir blanc sur le bord de sa loge.

« Hélas! Monseigneur, lui dis-je, j'étais si loin de croire mériter les honneurs du mouchoir que je n'y ai pas regardé. » Il se mit à rire, et j'entendis dire aux Liégeois qui avaient voulu m 'accompagner : « Bon! nous ne payerons point l'amende. » Il me fit plusieurs questions que je reconnus appartenir aux bruits qui s'étaient répandus sur mon compte dans les cafés. J'y répondis simplement en retranchant les exagérations du public. « Observez-vous, me dit-il, depuis plusieurs années un régime aussi austère qu'on le dit? — Non, Monseigneur. — Mais l'on m'assure que vous avez une manière de vivre toute particulière. » Je l'assurai que je dînais comme les autres au réfectoire, mais

i. L'amende était, je crois, de cent sequins, ou cinquante louis. (G.)

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que depuis longtemps je soupais avec une livre de figues sèches et un verre d'eau.

« Ce régime me plaît, ajoutai-je, la nature me l'a indiqué, et j imagine que c'est un baume excellent pour une poitrine fatiguée.

— Allons, me dit-il, en secouant sa sonnette, je ne veux point qu'une amende vienne troubler vos plaisirs; soyez plus exact par la suite. »

J'aurais dû payer cher les fatigues que j'avais essuyées en composant mon opéra ; mais la joie d'un premier succès est un si puissant remède que je ne fus nullement incommodé.

Je me rappelle une aventure qui m'arriva quelques jours après, et qui aurait pu devenir tragique. En faisant, le soir, une visite à des dames voisines du collège, je fus assailli dans l'escalier de plusieurs coups d*épée, dont un perça mon habit d'abbé de part en part sur la poitrine. J'oubliai dans cet instant que j'étais à Rome ; je parlai et jurai à la française en courant après mon assassin, qui disparut.

Je retournai au collège pour conter mon aventure; mes amis étaient persuadés que le succès de ma pièce avait porté quelques ennemis à cette atrocité, et ils résolurent de ne pas me quitter. Ils me faisaient assurément trop d'honneur, et j'étais loin de me croire capable d'exciter la jalousie.

Cependant, comme les Liégeois sont reconnus braves et peu endurants, le père de l'imprudent qui m'avait attaqué arbora dès le lendemain les armes du cardinal Albani sur la porte de sa maison, qui était celle où j'avais été attaqué. Il vint trouver notre recteur, à qui il détailla l'affaire de son fils, qui m'avait pris, à ce qu'il dit, pour un abbé avec lequel il avait eu querelle. Ce petit événement n'eut pas d'autre suite.

L'abbate Nicolo, qui m'avait conduit quelque temps auparavant chez Piccini, vint me dire qu'ils avaient assisté ensemble à une de mes représentations, et que ce célèbre compositeur avait dit publiquement qu'il

était content de mon ouvrage, parce que je ne suivais pas la route commune.

Quelques jours après, j'eus une petite jouissance qui ne me flatta pas moins. Je fus suivi à la promenade par une troupe de perruquiers i qui chantaient en chœur et avec beaucoup de goût plusieurs morceaux démon opéra.

J'étais rappelé depuis longtemps par mes parents; pour réponse je leur avais envoyé le psaume Confltebor tibi, Domine, etc. (que je n'ai jamais entendu), que j'avais composé pour concourir à une place de maître de chapelle qui vaquait dans le pays de Liège. J'obtins la place, à ce qu'ils me mandèrent, mais je ne partis pas. Ce fut pour une autre circonstance que je quittai l'Italie, où je pouvais demeurer avec agrément ; car l'on m'avait proposé de faire pour le carnaval suivant des intermèdes pour les théâtres di Tordinona et délia Pace. Je fus instruit par le public que milord A..., amateur de musique et jouant fort bien de la flûte traversiez, avait demandé plusieurs fois des concertos de flûte aux compositeurs les plus distingués; mais que, ne les trouvant jamais à son gré, il leur renvoyait la partition avec un présent magnifique pour le pays. J'eus mon tour, et je fus prié de faire un concerto de flûte. Je répondis que, ne connaissant point les talents de milord, je ne pouvais rien faire qu'au hasard. Je fus invité à déjeuner; milord joua longtemps de la flûte. Quelques jours après, je lui envoyai un concerto qui était bien plus de sa composition que de la mienne : car j'avais mis en ordre presque tous les passages que je lui avais entendu faire en préludant ; il m'envoya un beau présent et m'offrit une pension annuelle si je voulais lui envoyer d'autres concertos partout où il serait. J'acceptai sa proposition.

1. Le bas peuple de Rome a une manière toute particulière de psalmodier ses chansons en s'accompagnant d'une grande guitare nommée ealachone ; mais les artisans, plus rapprochés de la bonne société, chantent avec le goût, l'expression et la précision que les autres peuples admirent dans les Italiens. (G.)

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Le maître de flûte de milord, Veiss , aussi excellent dans son art qu'aimable et honnête homme, me prit en amitié et m'engagea à venir à Genève, où il était établi.

Melon i, attaché à l'ambassade de France à Rome, m'avait montré une partition de Rose et Colas 2, qui avait fait naître en moi le désir de travailler à Paris. Je partis donc de Rome et laissai tous mes psaumes, mes messes et mes leçons de composition dans les mains des Liégeois. Mon intention était, en allant à Genève, de faire quelques épargnes pour me mettre en état d'aller à Paris chercher à me faire connaître.

Je ne dois point quitter le beau pays qui a servi de berceau à mes faibles talents sans jeter un coup d'œil sur la musique théâtrale et actuelle des Italiens. S'il en coûte à ma reconnaissance de réprouver quelquefois la mère musique, mon enthousiasme pour ses beautés devient un plus pur hommage.

L'école italienne est la meilleure qui existe, tant pour la composition que pour le chant. La mélodie des Italiens est simple et belle; jamais il n'est permis de la rendre dure et baroque. Un trait de chant n'est beau que lorsqu'il s'est placé de lui-même et sans aucun effort. Dans le genre sérieux comme dans le comique, leurs récitatifs obligés, les airs de bravoure, les finales, ont servi de modèle à toute l'Europe.

Il est inutile de leur faire un mérite de la justesse de la prosodie, car il est presque impossible d'y manquer, tant leur langue est accentuée et libre par les élisions fréquentes des voyelles. Le public, d'ailleurs, ne critique jamais le musicien sur ce point. J'ai entendu un air d'un grand maître qui commençait par le mot amor; et quoique l'a soit bref, il était soutenu pendant plusieurs mesures à quatre temps, sans que personne y fit attention. L'Italien aime trop la musique pour lui donner d'autres entraves que celles de ses rè-

1. Il s'est brûlé lacervelle à Paris pendant le règne de Robespierre. (G.)

2. Comédie en un acte mêlée d'ariettes, paroles de Sedaine, musique de Monsigny, représentée pour la première fois en 1786.

gles. 11 sacrifie volontiers sa langue aux beautés d chant.

La langue italienne est elle-même si amoureuse de la mélodie, qu'elle se prête à tout, même aux extravagances du musicien, sans que jamais ses grammairiens lui fassent le moindre reproche.

« Qu'importe , semble dire la nation , que , pour produire un trait de chant neuf, il faille estropier la prosodie et même le sens des paroles ! le chant n'en est pas moins trouvé , et d'autres paroles se prêteront à sa contexture originale. » La France un jour pourra penser de même; mais alors elle aimera passionnément la musique, et le sentiment aura remplacé la manie d'épiloguer et d'analyser ses plaisirs.

Que manque-t-il donc aux Italiens pour avoir un bon opéra sérieux? car pendant les neuf à dix années que j'ai habité Rome je n'en ai vu réussir aucun. Si quelquefois l'on s'y portait en foule, c'était pour entendre tel ou tel chanteur ; mais lorsqu'il n'était plus sur la scène, chacun se retirait dans sa loge pour jouer aux cartes et prendre des glaces, tandis que le parterre baillait.

D'anciens professeurs m'ont assuré cependant que jadis les poèmes d'Apostolo Zeno * et ceux de Metastasio avaient obtenu des succès réels ; et après les avoir interrogés sur la manière dont ils étaient traités par les musiciens de ce temps, j'ai su qu'ils faisaient les airs moins longs qu'aujourd'hui, moins de ritournelles, presque point de roulades ni de répétitions. N'allons pas chercher ailleurs d'où peut naître la langueur et le peu d'intérêt des opéras italiens ; car si en effet on s'amusait à retrancher d'une partition les répétitions, les roulades et les ritournelles inutiles, je pose en fait qu'on en retrancherait les deux tiers, et que par conséquent l'action, étant ainsi rapprochée, intéresserait davantage. Les opéras-comiques sont moins

1. Apostolo Zeno, né à Venise en 1668, mort à Vienne en 17oÛ, critique, poète dramatique, fut historiographe de l'empereur Charles VI.

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sujets à ces défauts; la langueur vient presque entièrement de la mauvaise construction du poème. Les musiciens italiens finiront cependant par être dramatiques; je sais que nos partitions françaises circulent dans les conservatoires de Naples, et qu'on les étudie sous ce point de vue...

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