LE MARIAGE D'ANTONIO
Comédie en un acte, représentée aux Italiens le 29 juillet 17S6.
Je commencerai cet article en rapportant la lettre que j'écrivis aux auteurs du Journal de Paiis, le samedi 20 juillet 1787.
« Messieurs,
« Prétendre garder l'anonyme en donnant au public une pièce de théâtre, m'a toujours paru une inconséquence, d'autant qu'on doit être sûr que le secret ne sera point gardé. Peut-être même serait-il difficile de prouver que c'est par une véritable modestie qu'en pareil cas on cherche à se cacher.
« J'ai donc l'honneur de vous annoncer que la petite pièce en un acte intitulée le Mariage d'Antonio, qu'on
l'époque. « On n'a jamais peut-être entendu à l'Opéra Une vois plus belle, plus fraîche, plus sonore que celle de Lais. A cet inestimable avantage il joint tout ce que l'art et le goût peuvent créer de plus exquis : une méthode sage, un chant pur, expressif, brillant et moelleux, Eniin il rassemble en lui seul toutes les qualités des plus grands virtuoses. Il tient le juste milieu entre la manière italienne, qui étouffe le chant sous ses roulades, et la manière française, qui semble trop interdire les ornements. Mais lorsqu'il lui plaît d'adopter momentanément l'un ou l'autre des deux genres, il s'y montre encore supérieur à ceux mêmes qui s'en croient possesseurs exclusifs. Comme acteur, il n'est pas exempt de critique ; mais s'il n'a pas toujours la noblesse qui convient à certains de ses rôles, on doit moins attribuer ce défaut à son talent qu'à son physique. D'ailleurs, il est fort bien placé dans le genre comique, ou il fait toujours preuve de gaieté franche, de vive intelligence et de sympathique candeur. »
1. Préville, né en 1721, mort en 1800, cet auteur comique que Grétry cite ici, par opposition de genres, en même temps que le grand tragique Lekain. fit pendant trente ans les plus beaux jours de la Comédie française. Picard, le célèbre auteur comique, a dit de lui : « Quand je rencontre des amateurs de la bonne et vieille comédie qui n'ont pas vu Préville, je ne puis m'empècher de les plaindre. J'ai vu des acteurs naturels mais froids, d'autres pleins de chaleur mais outrés. Préville joignait au ûaturel la chaleur, la grâce, l'esprit et la verve. Il faudrait, pour se faire une idée de son talent, réunir par la pensée tout ce qu'on a vu de meilleur dans les divers genres et dire encore : « Préville fut supérieur à « chacun de ces talents réunis. »
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donne aujourd'hui aux Italiens, a été mise en musique par une de mes filles, âgée de treize ans. Mais comme je ne veux point altérer la candeur de son âge, en excitant en elle une présomption mensongère, je dois dire qu'ayant elle-même composé tous les chants avec leur basse et un léger accompagnement de harpe, j'ai écrit la partition, qu'elle n'était pas en état de faire- Les morceaux d'ensemble ont été rectifiés par moi, cette composition exigeant une connaissance du théâtre que je serais bien fâché qu'elle eût acquise.
« Si ses chants sont quelquefois déclamés avec vérité, cela provient sans doute de la manière dont je l'instruis, et qu'il n'est pas inutile, peut-être, de faire connaître.
« Lorsqu'elle m'apporte un morceau que je juge n'être pas saisi musicalement dans le sens des paroles, je ne lui dis pas : « Votre chant est mauvais; » mais : « Voici, lui dis-je, ce que vous avez exprimé. » Alors je chante son air sur des paroles que j'y crois analogues, et je donne une vérité d'expression à ce qui n'était que vague ou à contresens.
« Cette méthode d'éducation m'a paru la meilleure; car pourquoi rejeter comme mauvais ce qui en certains cas aurait pu être bon? En se perfectionnant dans l'art des modulations avec un excellent maître, en apprenant avec moi l'art d'écrire le contrepoint, je ne juge pas inutile de l'accoutumer à se servir de l'expression juste. Cette habitude doit être prise de bonne heure; car le langage musical, énigmatique pour bien des gens, est en effet aussi vrai, aussi varié que la déclamation : je lui enseigne des vérités dont je suis persuadé.
« L'étude d'un compositeur est celle de la déclamation, comme le dessin d'après nature est celle d'un peintre. Il faut consulter l'âge, l'état, les mœurs, la situation du personnage qu'on veut faire chanter. Quand on a saisi ces rapports et cet ensemble, c'est à la nature à faire le reste, c'est-à-dire que c'est à elle à former un chant agréable, né de la déclamation. Si, au
contraire, vous ne faites qu'un chant vague, vous ne contentez que l'oreille; si vous déclamez seulement, vous ne contentez que le bon sens ; mais chanter et déclamer sont les secrets du génie et de la raison.
« Je dis à m'a fille ce que je voudrais qu'elle fit un jour, et ce que je voudrais faire moi-même.
« C'est à titre d'encouragement que je lui ai permis cet essai; mais le public seul peut permettre de continuer. C'est à lui d'encourager un sexe qui, né pour démêler peut-être mieux que nous les nuances du sentiment et les finesses de la comédie , pourrait trouver à la fois la gloire et l'aisance honnête, dont les chemins lui sont partout fermés. La peinture se glorifie des talents supérieurs de Mmo Lebrun et de Mmc Guiard ; pourquoi la musique n'aurait-elle pas un jour des maîtres du même sexe, dans l'art de nous charmer par des compositions musicales? »
J'ajouterai à cette lettre que pour former un élève il est essentiel de lui faire comprendre avec précision l'exacte ponctuation de la musique.
On pourrait sans doute assigner quelle doit être à la rigueur la note de la gamme qui doit se rapporter à tel signe de la ponctuatiou du discours; marquer une différence entre le point d'exclamation et d'interrogation; une entre les deux points ouïe point et virgule ; mais ce serait mettre des entraves au sentiment, dont il s'écarterait sans cesse. Le meilleur lecteur ou déclamateur est celui qui fait le mieux sentir ce qu'il dit ; il en est de même du musicien ; une sorte de liberté doit de toute nécessité exister dans les arts; l'ignorant en abuse, mais l'homme de génie en profite.
Voici encore un moyen peu usité qui m'a réussi. Nous prenons de la bonne musique instrumentale, et en jouant ou en solfiant la partie chantante nous cherchons tous les signes connus de la ponctuation; cependant, comme je l'ai dit, l'exclamation et l'interrogation se prennent aisément l'une pour l'autre, de même que le point-et-virgule et le deux-points ; la différence
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n'existe guère que dans le signe, et peu dans l'accent de la voix.
Cet exercice accoutume l'élève à être précis et à rejeter les phrases équivoques relativement aux paroles. La musique vocale qui ennuie est presque toujours phrasée et ponctuée à contresens, et c'est le plus grand tourment que puisse éprouver une oreille sensible.
J'ai donné plusieurs maîtres de musique à ma fille, et j'en changerai encore. Je sais qu'elle n'en tirera aucun parti, si elle n'est destinée qu'à être un compositeur du commun. Je sais qu'elle s'embrouillera clans les différents systèmes que ses maîtres lui présenteront ; que m'importe ? J'aime mieux qu'elle s'égare et reste ensevelie dans cette surabondance que si elle devenait la copie d'un seul homme. Mais si la nature l'a destinée à être quelque chose par elle-même, elle aura de quoi choisir, et saura mettre à profit jusqu'aux contradictions qui existent entre tel et tel système.
L'élève doit tout voir, et tout connaître, tout comparer; c'est de ce chaos qu'il se forme un genre et un style. C'est ainsi que, tenant tout de ses maîtres, la nature doit tout rectifier en lui pour le rendre original.
Les maîtres d'harmonie n'enseignent à ma fille que des phrases harmoniques; moi seul je lui dis où et comment elles doivent être employées.
Je lui répète souvent les principes répandus dans ces essais; je l'encourage en lui disant qu'il est une mélodie vers laquelle elle est appelée; que la jeunesse a mille sensations à nous révéler par la mélodie, tandis crue l'artiste, quoique expérimenté, mais fatigué ou glacé par l'âge, n'a presque plus rien à nous dire dans ce charmant langage.
« Il est, lui dis-je, deux sortes de mélodie : la première est celle que donne la sensibilité, qui ne subsiste qu'avec elle et comme elle; je veux dire que la sensibilité puérile du vieillard n'aura plus aucun des charmes de celle du bel âge.
« Cependant cette tleur si belle a besoin d'une tige
pour la soutenir; cette tige est l'harmonie, qu'on n'acquiert que par l'étude de la combinaison des sons.
« La seconde est une sorte de mélodie scolastique, que l'on apprend à faire par l'étude du contrepoint et de l'harmonie. Celle-ci, toujours correcte, est ce qu'on appelle la musique bien faite, qui n'a qu'un certain nombre de partisans; mais la première piait à tout le monde, quoiqu'elle rejette souvent les entraves d'une règle trop sévère. »
On pourrait aussi regarder l'harmonie sous deux rapports. Il est, en effet, une harmonie qui charme notre àme ; mais n'est-ce pas parce qu'elle est produite par la mélodie qu'elle renferme? L'autre n'est qu'une suite de sons placés méthodiquement, dont l'artiste se sert cependant quelquefois pour ombrer son tableau, en ménageant des repos à la sensibilité des auditeurs, qu'il faut se garder d'épuiser.
J'ai dit quelque part qu'un accord se trouve par un procédé de l'art, mais que nous ne connaissions pas de procédé pour créer un trait de chant. L'homme qui possède le talent de faire des chants heureux pourrait cependant former, dans cet art enchanteur, un élève déjà favorisé de la nature.
Examinons un instant cette partie, la plus délicate de l'art musical, et qu'on n'a jusqu'à présent enseignée que respectivement à l'harmonie; car on apprend bien à l'élève à. faire chanter entre elles les parties qui constituent le contrepoint ou la fugue, mais ici il n'est point question d'harmonie : il s'agit d'accoutumer l'élève à choisir dans quelques notes de la gamme celles qui auront le plus de charmes clans leurs conbinaisons pour former un chant à voix seule. Ce chant heureux sera sans doute susceptible d'une basse, ou de plus ou moins d'harmonie de remplissage ; mais c'est d'abord à ce chant seul qu'il faut tout sacrifier.
N'avons-nous pas remarqué que les airs les plus courus sont ceux qui embrassent le moins d'espace, le moins de notes, le plus court diapason? Voyez presque tous les airs que le temps a respectés; ils sont
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dans ce cas. Il faudrait donc prescrire à l'élève, en le laissant maître du mouvement, de faire des chants avec quatre, cinq ou six notes.
Avec un maître sensible à la mélodie, je ne doute pas qu'un élève bien choisi ne s'accoutume à faire de ces chants heureux dont on ne peut se rendre raison, mais qui cependant nous ravissent. Qu'on ne croie pas cette occupation sèche et minutieuse; il est si flatteur de faire beaucoup avec peu de chose ! Racine, en rassemblant quelques mots communs pour tout le monde, jouissait sans doute en faisant un vers immortel. Au reste, un trait de chant heureux est presque toujours un élan de l'âme qu'il faut savoir saisir, en se donnant néanmoins la peine de le chercher. Le compositeur qui sait son métier peut faire dans une matinée douze ou quinze mesures d'harmonie à l'abri de toute critique ; mais je ne conseille à personne de promettre en huit jours un air assez heureux pour qu'il soit saisi par tout le monde et chanté dans les rues.
Un habile instituteur, je veux dire celui qui suit la nature et n'a point de routine, doit étudier chaque élève qu'il veut former. S'il est vif, s'il a la mémoire aisée, il retiendra mieux les choses que les mots qui les représentent. Gardez-vous, dans ce cas, de faire de vains efforts pour classer méthodiquement dans son cerveau les règles que vous prescrivez. Gardez-vous de le comprimer dans une sphère trop bornée, en voulant lui inculquer une seule chose. Les impulsions doivent être légères, toujours différentes et proportionnées à la faiblesse de l'organe qui les reçoit. Présentez-lui des idées toujours à sa portée; faites disparaître les mots techniques. Quand vous lui aurez montré souvent les éléments de la partie de l'art que vous traitez, c'est lui-même qui leur donnera l'ordre qu'ils doivent avoir; il y parviendra tôt ou tard, et ne l'oubliera jamais. La première idée appellera la seconde, celle-ci la troisième, etc.
Un jour je vis une jeune demoiselle qui pleurait; sa mère me dit avec chagrin que le maître de musique
de sa fille ne pouvait, depuis trois mois, lui apprendre la valeur des notes. « Cela est cependant bien aisé, dis-je à la demoiselle. Avez-vousde l'argent dans votre bourse? — Oui, monsieur. — Donnez-le-moi. Comment appelez-vous cela? — C'est un sou. — Bon. » Je le mis sur la table. « Donnez-moi à présent un sou en deux pièces de monnaie. » Elle me regarde et dit : « Ce sont deux demi-sous que vous demandez? — Oui. — Les voilà. » Je les mis sous la pièce d'un sou. « Qui a le plus de valeur, lui dis-je, de ce sou, ou de ces deux demi-sous? — Ah! quelle plaisanterie! me dit-elle; mais c'est la même chose. — Il est vrai, lui dis-je. Donnez-moi à présent un sou que je veux donner à quatre petits enfants bien pauvres. — Un sou pour quatre petits enfants ! Quatre liards vaudraient mieux ; ils en auraient chacun un. — Vous avez raison. Je les pose sous les autres pièces de monnaie. Il y a bien encore huit petits enfants dans une autre maison, mais je ne veux leur donner qu'un sou à partager entre eux, et cela me paraît difficile. — Oui, très difficile, me dit-elle; car cela ne se peut pas... » Et voilà sa tête qui travaille. « Eh bien, donnons un liard pour deux enfants. — Oui, lui dis-je; mais chacun voudra le garder dans sa poche : ils se querelleront. — Cela est vrai; pourquoi n'a-t-on pas fait des demi-liards aussi? — Il y en a dans mon pays, lui dis-je. — Eh bien, faites-en venir. — Oui, et en attendant mettons sur la table des petits morceaux de papier pour les remplacer. » La bonne mère souriait pendant la leçon. « Allons, mademoiselle, dis-je à sa fille, vous savez la valeur des notes aussi bien que votre maître; j'ai changé leurs noms, parce qu'ils étaient trop difficiles à retenir; prenez du papier, et écrivez ce que je vais vous dicter.
« La ronde s'appelle un sou, la blanche un demi-sou et il faut deux demi-sous pour faire un sou. La noire s'appelle un liard ; il en faut deux pour faire un demisou et quatre pour faire un sou. La croche s'appelle un demi-liard; il faut deux demi-liards pour faire un liard, et huit demi-liards pour quatre liards. »
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Ce détail est puéril, mais il faut qu'il le soit pour l'enfant de quatre à cinq ans.
Avant d'assujettir les sons à des valeurs quelconques, on exerce les élèves sur l'intonation seulement, c'est-àdire qu'on leur fait chanter des notes avant de battre la mesure. Je demande s'il ne serait pas très utile de leur apprendre ce qu'ils ne savent pas par une chose qu'ils savent déjà, c'est-à-dire de leur faire solfier les petits airs qu'ils savent par cœur? Je connais une jeune demoiselle qui, étant obligée de partir pour la campagne, après avoir pris quelques mois de leçons, et ne sachant guère plus que sa gamme, s'avisa, sans que personne le lui eût inspiré, de solfier les contredanses qu'elle dansait les dimanches et fêtes. De retour à Paris, son maître, très étonné, fut loin de croire qu'elle eût perdu son temps. Remarquons que les premiers solfèges qu'on donne aux enfants ne sont que des notes prises presque au hasard : on leur donne, même exprès, des chants insignifiants, de peur que leur oreille ne les guide plutôt que leur intelligence; mais ce moyen les ennuie, et au contraire, en leur faisant noter et solfier d'eux-mêmes l'air qu'ils savent par cœur et qui leur rappelle le plaisir de la danse, c'est un moyen bien plus sûr de les instruire en les amusant1.
DES TALENTS PRECOCES
Il n'est pas difficile de prouver que les talents précoces ne sont utiles ni à l'art ni à l'individu qui les possède, mais au contraire qu'ils sont nuisibles à l'un et à l'autre. Dans les sciences, comme dans les arts d'imagination, c'est en perfectionnant ce que les autres ont fait, c'est en ajoutant de nouvelles combinaisons à celles qui ont échappé aux premiers inventeurs d'une
1. Nous croyons devoir placer immédiatement après cet article sur l'céuvre de sa première fille, les pages touchantes que Grétry consacre à ses trois enfants dans la partie de son livre où il analyse les sentiments et les diverses situations de la vie.
chose, que l'on approche de plus en plus de la perfection. Qu'espérer de semblable d'une jeune tète qui n'a pas acquis sa maturité? qu'espérer d'un-enfant qui n'a ressenti aucune passion; qui n'a rien à nous dire, s'il ne nous répète sa leçon d'hier; qui ne peut tout au plus donner qu'une faible esquisse des sensations d'autrui? Tout prodige qu'il est, il ne peut avoir qu'un talent médiocre. S'il est admiré, direz-vous, c'est par rapport à son jeune âge. Mais le sait-il? se rend-il justice, en se voyant applaudir plus que les hommes qui lui sont cent fois supérieurs? N'est-il pas naturel alors qu'il cesse de les prendre pour modèles et qu'il se croie au-dessus d'eux? Qui ne sait que le propre de la médiocrité en général est de s'en l'aire accroire ; qu'on ne commence à douter que lorsqu'on n'a plus de doute sur l'impossibilité d'atteindre à la perfection; qu'elle n'est que comparative à l'infériorité qu'on aperçoit dans les autres, ou à celle qu'on a franchie soi-même par des progrès successifs?
Les applaudissements des sociétés étouffent dans un enfant l'émulation qui hâte les progrès. J'ai toujours remarqué que les bons maîtres sont fâchés lorsqu'on adresse à leurs élèves des éloges disproportionnés à leur savoir et à leur âge. Le maître applaudit sans doute son élève lorsqu'il fait bien; mais ses éloges sont partiels, et toujours il semble dire : « Demain je vous montrerai des procédés que vous ignorez encore. » Les sociétés, au contraire, ne peuvent applaudir que généralement et sans restriction ; c'est ainsi que l'élève est trompé, et que des encouragements mérités tournent à son préjudice. Dans les arts, comme en toute chose, on acquiert, on reste en stagnation, ou l'on décroît. Si l'élève, quoique justement applaudi, reste ce qu'il est, il ne sera qu'un être nul dans le moyen âge ; et il est à craindre que les organes du génie, ayant été fatigués avant d'avoir pris leur croissance, ne restent perclus dans l'âge mûr. Toujours l'arbre qu'on a forcé de porter des fruits au printemps se repose en été, et ne nous laisse voir en automne que quelques restes épars.
La rose n'est belle que dans la saison des roses; si on nous la montre en hiver, elle n'est qu'une réminiscence douloureuse de la belle saison qui a fui, et cette illusion, démentie par toute la nature, ajoute à l'horreur des frimas. Les talents précoces doivent aussi nous affliger, au lieu d'exciter notre admiration; c'est de même en violant la nature qu'on est parvenu à cette apparente maturité. Si l'individu a eu la force de résister à cette violence, qu'avez-vous fait? La moitié d'un homme qui restera tel toute sa vie. Avant d'avoir acquis l'expérience, avant d'avoir ressenti les effets des passions, le germe du plus beau talent ne doit nous flatter que par l'espoir qu'il se développera heureusement; il ne peut se montrer autrement à l'œil du philosophe, qui ne trouve point de réalité où il n'y a que des apparences.
Dans cette incertitude, prenons donc le parti le plus sûr; laissons jouir la jeunesse des plaisirs qui lui sont propres. Jouir des prémices des sens est le bonheur le plus parfait de ce monde ; chacun doit en regretter la courte durée. La jeunesse n'a pas de jouissance particulière , et ne se passionne pour rien. Tout voir, tout connaître, tout admirer, jouir de tout, est son partage, et c'est ce qui constitue le vrai bonheur. Dès qu'un penchant devient exclusif, il se change en passion qui absorbe tout pour se nourrir; son poids entraîne toutes félicités ; c'est un organe moral ; dans ce cas l'on prend presque pour synonymes : « Je n'ai plus de goût à rien, » et « Je n'aime plus qu'une chose. »
Age charmant, où tout est jouissance, parce que tout est prémices, où le présent seul occupe, où l'on ne pense à l'avenir que lorsqu'il promet des plaisirs ! Que nous sommes cruels lorsque, par des études forcées, nous enlevons à la jeunesse les premières faveurs de la nature, et que l'avenir ne leur rendra jamais! Soyons persuadés que les choses qu'on apprend avec plaisir sont les seules agréables toute la vie ; que les talents naturels sont les seuls aimables et les seuls qui s'acquièrent aisément, Craignons surtout que l'amour-
propre, compagnon fidèle des choses extraordinaires, ne soit mille fois plus funeste à nos enfants que des talents acquis avec trop d'importance ne leur seront utiles ; craignons qu'en admirant en eux des niaiseries, nous ne préparions le germe d'un amour-propre qui fait le malheur général de l'espèce humaine. La meilleure éducation m'a toujours paru n'être que ceci : « inspirer l'amour de la vérité dans l'enfance ; réprimer l'amour-propre dans l'adolescence. »
Je voyais avec peine, ces jours derniers, un grenadier de six ans que l'on promenait sur le boulevard ; il battait fort bien de son petit tambour, et était environné d'une foule qui l'applaudissait 1 : « Pauvre petit, me suis-je dit, tu payeras cher ton triomphe. » Aujourd'hui que les talents sont devenus communs, l'enfant qui se fait remarquer par sa douceur, sa modestie, attire plutôt les cœurs à lui que le petit prodige, déjà rempli d'orgueil, qui croit que chacun doit le remarquer dès qu'il paraît dans un salon. Est-il rien de si ridicule que les grimaces qu'il fait avant de montrer ses petits talents, dont il meurt d'envie de faire parade? Ignore-t-il que la crainte trop marquée de ne pas remporter le prix annonce un amour-propre qui lui est plus funeste, auprès des gens sensés, que ses talents ne lui seraient favorables? J'ai connu une femme qui aimait la musique ; son piano , bien d'accord, était dans un cabinet voisin du salon ; il était ouvert, deux bougies allumées dessus , mais elle ne priait personne d'y passer. Les demoiselles ne manquaient pas de s'y rendre; si on voulait les suivre, elle s'y opposait, et disait ensuite à quelqu'un : « Allez demander à Mlle N. si elle veut bien qu'on l'écoute. » Si la jeune personne disait : « Mon Dieu, non... j'ai trop peur... cela m'est impossible..., » aussitôt la conversation recommençait, et on ne l'écoutait pas si même elle s'avisait de jouer; mais pareil refus n'arrivait guère une seconde fois.