mars
Qui plus que moi, qui plus qu'un père malheureux, a le' droit de regretter les peines qu'il a vu prendre à trois enfants charmants qui ont été la proie d'ùrte mort aussi prématurée qu'inattendue ? Que ne suis-je encore au temps où ils n'avaient pour occupation que les jeux folâtres de l'enfance ! Je le jure, oui, je le jure sur mon honneur, aucun maître, aucun livre ne viendrait exciter leur émulation ni les provoquer à une application monstrueuse" qui dessèche un individu trop faible, tue l'instinct et prépare. tous les poisons de l'amourpropre, le plus redoutable ennemi que nous ayons à combattre.
J'ai dit en parlant du Mariage d'Antonio, composé presque entièrement par une de mes filles, combien j'attendais de son talent presque surnaturel pour la -musique. Défiez-vous, ô trop malheureuses mères, des talents qui se développent dans vos enfants avec trop d'aisance et d'éclat ; car les progrès de ma fille ont été la mort. Que mon exemple vous serve de leçon. J'avais trois enfants, j'avais trois filles que j'adorais ; je n'en ai plus, je suis seul; ce malheur ne se conçoit qu'en l'éprouvant.
Je vais vous dire ce que j'ai fait, et ce dont je me repens; je vous dirai ce que j'aurais dû faire; trop heureux ceux qui peuvent encore en profiter.
La vie laborieuse et frugale des pères et mères prépare la bonne ou mauvaise constitution de leurs enfants; les désordres de notre jeunesse nous privent d'avance d'une postérité florissante. Un père dégénéré ne- peut donner l'existence qu'à des êtres trop faibles; il a beau s'y attacher, les aimer, invoquer le Ciel en leur faveur, ils resteront infirmes ou périront sous ses yeux. Voit-on souvent les noms célèbres, acquis par les sciences du cabinet surtout, les voit-on souvent passer des pères à leurs enfants? Non. La ligne est presque toujours collatérale; le père a violé la nature pour atteindre vers la perfection où l'entraînait son génie; ses veilles, ses fatigues, ont desséché les sources de la vie; il a tué d'avance sa postérité, ou, s'il lui en
reste, son fils n'est souvent qu'un idiot; le beau' nom qu'il porte contraste si cruellement avec sa personne, qu'elle n'en est que plus ridicule.
Depuis le malheur que j'ai éprouvé par la perte de mes filles, mortes toutes les trois vers l'âge dé quinze ans, je me suis mille fois rappelé un fait qui, trente ans d'avance, semblait me faire connaître mon fatal horoscope; prédiction cruelle, à la vérité, mais consolante, en ce qu'elle nous montre la nature immuable dans ses décrets. La résignation n'est que le dernier terme de nos regrets; mais on l'accélère par des réflexions sages sur l'immuabilité des choses et sur l'impossibilité d'éviter les effets d'une cause déjcà existante. Tout est miracle dans la nature, mais hors de ses lois il n'est plus de miracles.
Me promenant dans un couvent à Rome, j'aperçus dans un pavillon du jardin un vieux religieux occupé devant une table à séparer des graines; il en avait un tas devant lui, il les observait tour à tour avec un microscope, puis il mettait les unes à droite, -les autres à gauche. Sa figure vénérable, l'attention scrupuleuse qu'il mettait à son ouvrage, me firent approcher de lui. « Vous êtes étranger, me dit-il; aimez-vous les fleurs? — Beaucoup, mais seulement par instinct. — C'est assez; à votre âge, il est d'autres occupations plus nécessaires. La culture des fleurs convient à l'homme qui a rempli sa tâche ; elle lui rappelle sa naissance, sa jeunesse, flatte ses sens presque émoussés d'un doux parfum qui le réjouit. Ah! j'aime bien mes fleurs ! — Je ne vois pas, lui dis-je, mon père, pourquoi vous séparez ces graines après les avoir observées; elles me semblent absolument les mêmes. — Voyez, me dit-il, à travers ce microscope... » Il me fit apercevoir sur certaines graines un point noir, et c'étaient celles qu'il mettait à sa gauche ; les autres, il les posait à droite. « Vous croyez, lui dis-je, que ce point presque imperceptible...? — Je vous en donnerai la conviction si vous le voulez. » Il fut prendre un vase rempli de terre; il fit six trous, trois à droite, trois à gauche,
clans lesquels il posa les graines bonnes et mauvaises. « Souvenez-vous bien, me dit-il, que les bonnes sont à droite, et quand vous viendrez vous promener dans notre jardin, observez les tiges à mesure qu'elles pousseront; vous trouverez le vase à cet endroit. » Et il me le désigna. J'y fus effectivement de temps à autre; je crus d'abord que le bon père s'était trompé, car toutes poussaient également bien. Je crus ensuite qu'on avait retourné le vase, car les trois plantes à gauche se développaient mieux que les autres; mais quelle fut ensuite ma tristessse, oui, une tristesse véritable, lorsque je vis mes trois pauvres petites plantes gauches se faner dans leur printemps; chaque jour faisait pencher une feuille, et je les vis enfin mortes et desséchées, tandis que les autres, suivant une gradation plus lente, prospéraient chaque jour. Je cessai d'aller visiter le vase, je ne les vis point en fleur; un sentiment douloureux m'éloignait de cette allée quand je voulais y porter mes pas. « Elles vivront bien sans moi, » me disais -je, et je soupirais chaque fois sur mes trois pauvres petites fleurs mortes. Hélas! je soupire encore et c'est pour toute ma vie.
Jenni, Lucile, Antoinette, étaient les noms de mes charmantes filles. L'aînée avait la figure d'une Vierge; sa douceur, sa candeur, la distinguaient de ses deux cadettes. Je disais souvent à mes amis : « Voilà mon bâton de vieillesse; voilà celle qui, semblable à une autre Antigone, conduira son père au soleil pour ranimer sa vieille existence. « Elle prévenait tout le monde par des petits soins; mais ces attentions de sa part indiquaient qu'elle avait besoin qu'on les lui rendît pour soulager sa faiblesse. Il eût fallu la laisser végéter dans une douce indépendance, dans une douce paresse : tout indiquait qu'elle en avait besoin pour se former. Elle montrait de l'antipathie pour toutes sortes d'applications; je me rappelle que pour apprendre l'alphabet ses beaux traits s'altéraient visiblement; mais, disaiton, quels sont les enfants qu'il ne faut pas entraîner doucement au travail ! Tous resteraient dans une pro-
fonde ignorance si on ne les engageait d'en sortir. Vains mensonges que tous ces propos de gouvernantes ! L'enfance est le temps de l'activité, mais de l'activité du corps et non de l'esprit. Jouer, sauter, folâtrer est tout ce qui lui convient. Si l'enfant n'agit point, il est malade ; portez-le au grand air de la campagne, asseyez-le à l'ombre : et s'il a besoin du soleil, il ira le chercher, il fera tant qu'il s'y traînera; et si au bout d'un mois il ne ramasse pas des fleurs ou des cailloux pour s'amuser, sa vie est en danger. Lorsqu'il aura acquis des forces suffisantes, lorsque la nature ne combattra plus en lui, ne repoussera plus une application nuisible à son développement, alors, s'il voit danser, il vous demandera à l'apprendre; s'il entend chanter, il vous demandera un maître de musique, etc. En un mot, montrez-lui le bien que vous voulez qu'il fasse; cachez-lui le mal que vous voulez qu'il ignore : voilà toute la science. 0 fatale expérience! regrets superflus! on ne fît rien de ce qu'il eût fallu faire. On disait à ma fille que généralement toutes les belles personnes étaient ignorantes, et que, sans doute, elle ne voulait pas être du nombre. On lui donna des maîtres qui forcèrent ses penchants, qui la tuèrent, peut-être, pour mieux faire leur devoir.
« Pourquoi ne fûtes-vous pas son unique maître, dira-t-on, vous qui parlez si bien?» Vous avez raison; car ce que j'ai montré à mes enfants, ils l'ont appris sans peine. Mais peut-on, quand on est né sans fortune, négliger ce qui donne la subsistance?
Jean-Jacques ne copie point de musique pour vivre, lorsqu'il élève son Emile, qu'il a soin de supposer fiche; il n'a que cette occupation. En paraissant dans la sphère des arts, on m'accorda quelques talents, on m'encouragea, on m'enflamma du désir d'acquérir de la réputation. Hélas ! du pain et mes enfants eussent été préférables, je le sais, je le sens; mais vous qui pouvez profiter de mes erreurs, si je n'avais des torts à me reprocher, vous annoncerais-je mes regrets? A quinze ans, ma fille aînée ne savait qu'imparfaite-
ment tout ce qu'on lui avait inculqué avec peine : lire, écrire, la géographie, le clavecin, le solfège, la langue italienne; mais elle chantait avec les accents d'un ange, et le goût du chant était la seule chose qu'on ne lui eût pas enseignée. Elle m'écoutait souvent lorsque je composais : les accents du compositeur sont vrais, énergiques, lorsque sa composition est bonne; il est obligé de répéter vingt fois le trait le plus mélodieux de son morceau pour le mettre dans un jour favorable : ce sont les meilleures leçons de chant que puisse recevoir celui qui l'écoute *. Ce que je dis n'est-il pas une preuve certaine qu'un enfant délicat ne doit pas être contraint, et qu'il profite plus lorsqu'il subit de lui-même ce qui lui est agréable?
A seize ans, la nature n'eut pas en elle assez de force pour se. développer. L'énergie qu'elle avait usée par ses études était alors nécessaire pour opérer la révolution dont le terme s'approchait. A seize ans, elle s'éteignit doucement, croyant que sa faiblesse annonçait sa prompte guérison. Le jour de sa mort, elle me dit d'écrire à Mlle Panckoucke qu'elle ne pouvait aller aujourd'hui à son bal; mais qu'elle ne manquerait pas de se rendre au premier qu'elle donnerait. Je lui présentai une montre d'or qu'on venait de m'apporter; je n'eusse pas agi de même avec sa sœur cadette, dont je parlerai bientôt; elle m'eût dit: « Tu m'annonces ma dernière heure; » mais la douce simplicité de Jenni ne me faisait rien craindre. Elle me dit qu'elle aurait bien du plaisir à la porter, pour penser toujours à moi. Elle s'endormit pour jamais, assise sur mes genoux, aussi belle que pendant sa vie; je la serrai encore contre mon cœur désespéré pendant un quart d'heure; mais les cris de ses sœurs, qui devaient bientôt la suivre, me détachèrent de ce précieux fardeau. 0 fureurs du sort! nature impitoyable, qui ne par-
1. L'ambassadeur de Suède dont j'ai parlé précédemment, et qui aimait tant à m'entendrc et à me voir composer, chantait naturellement faux ; mais il chantait toujours avec tant de grâce et d'expression, qu'on avait toujours du plaisir à l'entendre. (G.)
donnes pas même ce que louent les hommes insensés! J'ai arrosé. de mon sang chaque ouvrage que j'ai produit; je voulais faire exister des parents pauvres,' une mère qui m'était chère : nature inexorable! tu m'accordais, il est vrai, ce que je sollicitais avec tant de, peines; mais c'était pour te venger sur mes enfants:, bientôt je n'entendrai plus le doux nom de père.
Cependant la seconde et la troisième conservaient une santé solide. Lucile, la seconde, auteur de la musique du Mariage d'Antonio, avait; autant d'énergie, d'activité, que l'aînée en avait eu peu. C'était la tuer que l'empêcher d'agir; sa tète était toujours préoccupée et ses traits en mouvement. Si on lui reprochait quelque faute qu'elle n'eût pas commise, la rébellion paraissait sur son visage; mais lorsqu'elle était en faute, on lui présentait la vérité dans des termes simples et laconiques; sa réponse était toujours la soumission accompagnée de larmes. Son caractère extrême (en tout semblable au mien) s'indignait contre l'injustice, qu'elle avait en horreur; et toujours la vérité, qu'elle avait au fond du cœur, tempérait son caractère irascible. J'étais son refuge ordinaire dans toutes les situations de sa vie. En venant à moi, je lisais jusqu'au fond de son âme; je n'avais que deux choses à lui dire: « Tu as de l'humeur, parce que tu as raison; tu pleures, parce que tu te repens. » Elle était encore la même lors- , qu'elle composait ; elle pinçait sa harpe avec colère, elle , s'impatientait de ne rien trouver. Je lui criais de loin: « Tant mieux! c'est une preuve que tu ne veux rien faire de médiocre. » Lorsqu'elle avait trouvé ce qu'elle cherchait (et que l'on cherche quelquefois si longtemps), elle accourait vers moi: « Tiens, disait-elle, je l'ai fait, ce morceau diabolique ! — Tout est diabolique dans les arts, disais-je, quand on sent la vérité et qu'on veut la rendre; l'air le plus léger est aussi difficile que le plus grand morceau. » Elle tremblait pendant que j'examinais ce qu'elle venait de faire. Je me gardais bien de lui dire tout de suite qu'il y avait des défauts essentiels : il ne faut pas éteindre le feu sacré ; mais le lendemain : « J'ai!
rêvé, disais-je, à ce morceau d'hier ; il faudrait peut-être changer ou y ajouter cela... qu'en penses-tu? Essayons au piano les deux manières... — Oui, répondait-elle, tu as raison : que tu es heureux, toi, tu trouves tout de suite ce qui convient! — Il est vrai, disais-je; mais il y a trente ans que je cherche. » Observez le petit air de bravoure du Mariage d'Antonio; Pergolèze ne le désavouerait pas; il n'y a dans cet air que le luxe nécessaire et qui peut convenir à la jeune villageoise qui le chante. Voici de quelle manière originale il fut fait. Depuis plusieurs jours, ma fille ne faisait rien; sa mère lui dit: « Si tu ne veux pas travailler à cette petite pièce, tu devrais renvoyer le poème à l'auteur. » Elle accourt aussitôt auprès de moi: « Maman me gronde; elle croit qu'on est toujours en train de composer. — Elle a tort, lui dis-je; mais pour savoir si tu es en train, il faudrait du moins t'essayer. — Mais je rêve à cet air depuis plusieurs jours. — En ce cas, tu le feras bien, et tout de suite. » Elle me quitte, et en moins d'une heure elle fit cet air, tel qu'il est gravé. Un de mes amis, qui était dans un coin de sa chambre, me dit l'avoir observée pendant cette séance : « Elle pleurait, me dit-il, chantait, pinçait sa harpe avec une énergie incroyable; elle ne me vit point, ou ne prit pas garde à moi, car moi-même je pleurais de joie et d'étonnement, en voyant ce petit être transporté d'un si beau zèle et d'un si noble enthousiasme pour les arts1. >•>
Conçoit-on une manière d'être, un caractère plus estimable que celui-là? Peut-on avoir plus de candeur, de simplicité et d'énergie tout à la fois? On n'avait besoin d'employer à son égard ni douceur ni sévérité; il ne fallait qu'être juste. Le goût de la parure, si naturel à son sexe, n'était pas dominant chez elle; si d'un coup de baguette une fée l'avait parée, elle
1. Je passe sous silence une autre petite pièce, intitulée Louis et Toinelte, que ma fille fit ensuite, et dont certaines circonstances empêchèrent le succès, spécialement les chagrins qu'elle essuya pendant son mariage. (G.)
l'aurait trouvé bon; mais j'ai cru voir que le temps qu'il faut perdre a soigner sa toilette la lui rendait indifférente; tout son bonheur était dans la lecture, en vers surtout, et dans la musique, qu'elle aimait passionnément.
Mes amis, voyant combien elle était instruite pour son âge, nous sollicitaient de ne pas attendre longtemps pour la marier. L'aînée ne serait pas morte, disaient-ils, si on avait su la contraindre à sortir de cette espèce de candeur stupide où elle était plongée Je crus la rendre heureuse en lui donnant pour époux un jeune homme dont l'éducation et les talents répondaient à mes désirs ; quoiqu'il ne fût qu'un amateur distingué, je vis en lui un artiste musicien dont j'allais diriger tous les sentiments par l'estime qu'il me témoignait et par le prix qu'il semblait attacher à m'appartenir. Je fus trompé; ce n'était ni ma fille ni moi qu'il recherchait : il avait été élevé en esclave, il ne prenait les chaînes de l'hymen que pour échapper à la domination de son père. Il était naturel, selon lui, de traiter sa femme comme il avait lui-même été traité; il déchira le cœur dans lequel il allait régner, et deux ans de chagrins la conduisirent au tombeau. Qu'on imagine, après deux pertes aussi sensibles, combien l'existence de notre troisième fille nous devenait chère! N'ayant plus que ce seul objet d'amour, nous frémissions, ma femme et moi, à la plus légère incommodité qui lui survenait. Souvent elle souriait de nos minutieuses sollicitudes, et faisait exprès quelque espièglerie, un faux pas, pour nous engager à mettre des bornes à notre tendresse excessive. Elle nous dissimulait une partie de la douleur extrême qu'elle avait ressentie par la perte de sa sœur, « Hélas! disaitelle, après une union si mal assortie vous ne deviez attendre que des chagrins mortels, qui se seraient renouvelés chaque jour, et qui tôt ou tard auraient fait succomber ma pauvre Lucile; consolez-vous, s'il est possible, en songeant qu'elle a mis fin par sa mort aux longues douleurs que son mariage lui préparait. »
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Je sentais la justesse de ce triste raisonnement, et mon cœur lui répondait tout bas : «Pourvu que tu vives, toi! pourvu que tu nous restes, ta mère et moi nous aurons encore quelques beaux jours. » C'est ainsi que je m'efforçais de supporter la perte de mon enfant chérie, de celle qui, dans l'art musical, eût montré que son sexe peut être doué du génie original qu'on lui refuse encore. Cependant je priai notre chère Antoinette de ne s'occuper d'aucune science qui pût la fatiguer; je conjurai ma femme de la laisser libre de toutes ses volontés : elles étaient si pures et si raisonnables ! Avec les jeunes filles de son âge, et jamais avec les gens plus âgés qu'elle, un doux persiflage, du meilleur ton, régnait dans ses propos ; jamais on n'eut plus de tact, de décence, de gaieté sans folie, plus d'aplomb et de goût, que n'en eut cette charmante créature. Belle comme l'Aurore, devenue fille unique d'un père au-dessus de la médiocrité de fortune, elle ne manquait pas de galants qui cherchaient à lui plaire ; mais l'exemple terrible de sa sœur ne lui faisait pas désirer le mariage. Lorsque nos amis lui en parlaient, elle leur montrait le portrait de Lucile, et sans rien ajouter à cette réponse, elle les forçait à changer de conversation1.
Après quelques mois, et dès l'entrée du printemps, Antoinette nous témoigna l'envie de retourner une seconde fois à Lyon, où nous avions été l'année précédente2. Nous approuvâmes ce projet; nous avions tous
1. L'amitié que mes filles avaient l'une pour l'autre était extrême. Dans sa maladie, la seconde disait souvent : « Ah! ma pauvre Jenni! » La troisième, au lit de mort, répétait : « Ah ! ma pauvre Lucile ! » Il semble que ces trois enfants mortes n'aient pu vivre séparées et aient désiré la mort qui les rapprochait. (G.)
ii. C'est en revenant à Paris, après ce voyage, qu'un accident terrible, et dont les journaux rendirent compte, faillit précipiter ma fille et moi au fond des eaux.
Toutes les voitures en poste étaient arrêtées a chaque village : les gens suspects qui fuyaient de toutes les grandes villes rendaient le peuple inquiet et surveillant; on nous conseilla de prendre la diligence pour y être plus tranquilles. Nous couchâmes, la veille de notre départ, à l'auberge de Saint-Jacques, sur le quai de la Saône ; vers une heure après minuit, on nous appela pour partir; la Saône était si grosse que l'on doutait si la diligence pourrait faire, par eau, le trajet qu'elle fait ordi-
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besoin de distraction. Je dis même à ma femme que nous ferions bien de voyager jusqu'après l'âge fatal où nous avions perdu nos deux aînées. Nous retournâmes donc à Lyon, et je fis pendant cet été la musique de Guillaume Tell. Je travaillais, dès le matin, dans la chambre de ma fille ; elle me dit un jour : « Ta musique a toujours l'odeur du poème ; celle-ci sentira le serpolet. »
Vers l'automne, nous remarquâmes, ma femme et moi, que notre enfant perdait sa gaieté naturelle et n'avait plus d'appétit. Sans oser nous communiquer notre frayeur, nous l'observions sans cesse. Je pris enfin ma femme en particulier : « Tu vois ta fille ? » lui dis-je. A ce seul mot, un froid glacial se saisit d'elle : ses larmes n'attendaient que les miennes ; nous en répandîmes un torrent en nous tenant embrassés, sans pouvoir nous expliquer davantage l'horreur de notre destinée. Dès le lendemain, nous préparâmes notre départ. Ma fille me dit : « Nous allons donc à Paris? — Oui, lui dis-je, tu ne t'amuses plus ici. — Oui, reprit-elle, retournons à Paris, j'y rejoindrai bien des personnes que j'aime. » Ces mots me firent frémir; je crus, et je crois encore, qu'elle parlait de ses sœurs. Dès cette époque, jusqu'au dernier instant de sa vie, cette chère enfant ne fut occupée qu'à nous éloigner de l'idée de sa perte ; et il était visible qu'elle ne cherchait pas ellemême à se rassurer, car elle ne commença qu'alors à nous entretenir de son avenir, de son mariage, de ses
nairement. En arrivant, au bord de la rivière, ma fille, mal éveillée, crumnrcher sur du sable jaune et se jeta dans les tlots. Cependant, comme ses habits et un manchon fort ample la soutenaient encore, je la vis flottante et prête à disparaître sous un bateau ; je pris mon élan, et je sautai dans la rivière le plus loin que je pus ; je me trouvai debout sur un fond solide, et dans l'eau jusqu'à l'estomac ; je saisis ma fille en m'allongeant, et je criai à sa mère : « Je la tiens ! » Dès que j'eus gagné terre avec mon précieux fardeau , le patron de la diligenae me frappa sur l'épaule, en disant : « Voilà un brave homme ! — C'est un père, lui dis-je ; mais, patron, que je sache au moins si j'ai couru quelque danger. — Savez-vous nager? — Non, du tout. — Éh bien, le hasard vous a fait sauter sur les pierres du parapet qui borde la chaussée, et à quelques pouces de là vous étiez dans trente pieds d'eau ; il n'y avait point de ressource, surtout à l'heure qu'il est, ni pour vous ni pour cette charmante demoiselle. » (G.)
enfants qui nous chériraient, disait-elle, autant qu'ellemême ; et je remarquai bien qu'elle ne parlait ainsi que lorsqu'elle apercevait notre Iristesse, que nous n'avions pas toujours la force de dissimuler. Arrivés très promptement à Paris, elle affecta (toujours pour nous tranquilliser) d'avoir envie d'une parure élégante pour aller au bal.
« Mais, me dit-elle, j'aimerais à m'habiller de mon goût.
— Soit! » lui dis-je, #et je lui donnai l'argent qu'elle désirait. Le jour où, semblable à un ange, je la vis partir pour aller danser, un de mes amis, Rouget de Lille *, qui était chez moi, me dit que j'étais bien heureux d'être le père de cette belle enfant.
« Oui, lui dis-je à l'oreille, elle est belle, encore plus aimable : elle va au bal, et dans quelques semaines elle sera dans la tombe.
— Quelle idée affreuse ! me dit-il.
— J'ai vu ses deux sœurs, lui dis-je, et mon malheur n'est que trop certain. » Tous les secours de l'art ne purent la sauver; pendant quelques jours de fièvre, un délire aussi aimable qu'il était effrayant l'occupait nuit et jour : elle était au bal, aux promenades, au spectacle avec ses sœurs, et elle leur rendait compte de ses sensations, toujours décentes et du meilleur ton. Elle eut quelques instants de sérénité avant de mourir ; elle prit ma main, celle de sa mère, et, avec un doux sourire : «Je vois bien, dit-elle, qu'il faut prendre mon parti : je ne crains point la mort ; mais vous deux, qu'allez-vous devenir? » Elle était assise sur son lit, en nous parlant ainsi pour la dernière fois ; elle se coucha, ferma ses beaux yeux, et fut rejoindre ses sœurs.
Je ne chercherai point à rétracer ici l'horreur de ma situation ni celle de ma femme. Heureux mille fois le malheureux qui pleure; mais pendant longtemps je ne pus répandre de larmes ! Un morne désespoir, une rage concentrée les absorbait dans mes yeux. Par pitié '