‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 33 sur 66 · Autour de la Marseillaise · texte numérisé non relu

Autour de la Marseillaise

pour. moi, ma femme eut la force de supporter la vie, et me força de l'imiter. Rien n'égale le courage d'une femme qui aime son mari dans ses enfants : l'amour qu'elle avait pour eux n'est point enfoui ; c'est comme une tontine d'amour, toujours au profit de ceux qui survivent. Après avoir payé un large tribut à la nature, après un. deuil aussi profond que sincère, la mère de mes enfants se rappela que, fille d'un peintre, la peinture avait été son premier talent1. Les portraits de nos trois filles furent son occupation continuelle ; et lorsque, à une certaine époque de la Révolution, mes pensions furent supprimées, elle peignit pour le public, qui, de plus en plus, applaudit à ses efforts. Maintenant, pères, mères trop fortunés, écoulez-moi, et sachez-moi gré des efforts que je fais pour vous; car depuis que je trace ce chapitre, mes larmes obscurcissent souvent ma vue. Il y a trois ans que j'ai cessé d'être père ; mon âme trop affectée n'est pas encore arrivée au terme assez éloigné où l'on n'éprouve plus qu'un douloureux et tendre souvenir des peines passées. Vingt fois j'ai jeté la plume en écrivant ceci ; mais, soit faiblesse paternelle , soit le désir irrésistible de vous faire répandre , ô mes amis ! une larme sur la tombe chérie de mes trois charmantes fleurs prédestinées à la mort (commes celles du bon moine italien); soit que, par un motif plus utile, la crainte qu'on ne partage mon sort me presse de me montrer comme un exemple malheureux , j'ai esquissé ce tableau douloureux que j'aurais dû n'entreprendre que dans quelques années. Pères trop fortunés, goûtez bien, croyez-moi, le bonheur de vous \oir revivre dans vos enfants, et puissiez-vous ne connaître jamais le regret de les avoir perdus! Sans eux, la vie n'est qu'un néant; plus de consolations , plus de vrai plaisir, puisqu'il n'y a plus de point d'appui qui fasse désirer un doux avenir. Nous je savons tous : c'est l'espérance qui soutient et qui fait le charme du bonheur présent, et tout espoir est

1. La femme de Grétry était fille de Grandon, premier maître de Greuze.

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détruit quand on ne s'entend plus adresser le doux nom de père. Surveillez donc vos enfants plus que je n'ai fait : ne croyez pas que les talents distingués fassent leur bonheur; au contraire, ils leur donnent l'amour -propre qui le détruit. La nature veut que chaque âge ait ses plaisirs : ceux de l'enfance sont une douce oisiveté occupée par les jeux folâtres de l'innocence ; ceux de l'adolescence sont l'instruction volontaire des connaissances qu'on désire acquérir; ceux de l'âge mûr et de la vieillesse sont ceux que je ne goûterai jamais, puisque j'ai perdu mes enfants.

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