DE LA SENSIBILITÉ
La sensibilité nous est donnée avec la vie. C'est la chaleur qui développe la sensibilité, de même que la froideur la diminue ou l'anéantit ; l'excès de la chaleur ou de la froideur tue également l'individu. On prend pour synonymes chaleur et sensibilité, de même que froideur et insensibilité3.
Depuis l'homme le moins sensible jusqu'à celui qui l'est le plus, il y a une gradation progressive de sensibilité qui rend tous les hommes propres à différentes
1. J'ai remarqué constamment que ma pendule ne m'éveille la nuit que lorsqu'elle sonne un coup. J'entends souvent la demi-heure, et rarement plusieurs coups de suite, c'est-à-dire que le premier coup m'éveille assez pour que je l'entende distinctement; mais le second m'assoupit, et au troisième coup j'ai perdu la présence d'esprit. Les sens endormis n'ont pas la force d'ajouter un à un, un à deux, un à trois, etc. (G.)
±. Un calculateur m'a assuré que les sept notes de la gamme donnent 4,040 combinaisons ; les douze sons de la gamme chromatique en donnent 479,001,600. L'homme de génie peut-il désirer une plus ample latitude, sans compter les rythmes différents qui varient à l'infini toutes ces combinaisons? (G.)
3. Entre tous les animaux, il semble que le poisson, étant le plus privé de chaleur, doit être le moins sensible. (G.)
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choses. En récapitulant, d'après leurs réputations reconnues, toutes les productions humaines, et jugeant de leur bonté par le degré de sensibilité de leurs auteurs, on aurait à coup sûr le résultat du produit de la sensibilité humaine et de ses divers degrés ; mais, il faut en convenir, pour faire ce rapprochement immense, il faudrait la vie entière d'un grand homme. Disons donc seulement que les arts d'imagination sont ceux qui exigent de la part de l'artiste le plus grand foyer de sensibilité.
Tous les hommes sont sensibles à la symétrie et à l'harmonie qui se manifestent dans toute la nature ; la majeure partie sait exécuter avec patience, dans la pratique des arts libéraux ou mécaniques, du commerce ou de la navigation, etc., ce que peu d'hommes savent inventer; mais arracher à la nature le germe qu'elle renferme est le procédé du génie qui émane d'une vive sensibilité. La sensibilité puérile n'est que faiblesse et ne produit rien de bon; celle qui provient de l'équilibre entre les forces de l'individu est la sensibilité par excellence. La femme en général participe trop à la sensibilité puérile pour faire de grandes choses; mais la femme forte et à grand caractère, qui gouverne ses nerfs et n'est pas gouvernée par eux, est très propre aux arts d'imagination et doit surpasser l'homme luimême dans les arts d'agrément. L'homme le plus sauvage, le plus barbare, a aussi sa part de sensibilité ; si quelquefois ses passions indépendantes le rendent féroce, il se rappelle son semblable lorsqu'il est dans les souffrances; qu'on nous montre un homme qui n'ait jamais connu la douleur, celui-là seul peut être insensible. La plus grande insensibilité doit provenir de notre plus grand éloignement de la nature. Plus l'homme devient sensible aux plaisirs factices, plus il s'éloigne de la vraie sensibilité. Le puissant imbécile, auquel des flatteurs ont persuadé qu'il est hors du cercle social, doit être le plus insensible et le plus malheureux des êtres : insensible, parce qu'il a la bonhomie de croire qu'il n'a point d'égal entre les hommes ;
malheureux, parce que la nature dément en lui et à chaque instant ce que ses flatteurs veulent lui persuader. Lorsqu'il est atteint par la douleur et qu'il leur dit: «Je souffre, » ils voudraient lui persuader le contraire, et qu'un homme tel que lui doit être au-dessus des misères humaines.
On pourrait dire que dans l'homme il y a autant de sortes de sensibilités qu'il y a de caractères émanés de plus ou moins de sensibilité ; et l'on sait que le caractère change plusieurs fois dans le cours de la vie. Avec l'âge, il se forme selon nos goûts et nos passions ; dans un âge plus avancé, d'autres passions le modifient encore. Chez les uns il est la suite d'une maladie ; chez les autres, d'un bon succès ou d'un revers. En vivant continuellement avec les mêmes hommes, on ne s'aperçoit guère de cette mutation progressive ; cependant il ne faut que rétrograder, reporter sa mémoire à un lustre ou deux, pour voir combien l'homme d'aujourd'hui est différent de ce qu'il était. C'est surtout lorsqu'on retrouve ceux qu'on avait perdus de vue depuis longtemps qu'on est étonné des changements qu'ils ont éprouvés. Un retour involontaire sur soimême est alors inévitable ; notre physionomie devient parlante, et je crois que c'est plus pour nous qu'elle s'explique que pour ceux dont l'aspect nous étonne. Si, après s'être séparées dès l'enfance, deux personnes se retrouvent dans le bel âge, le sourire du bonheur éclate sur leurs visages ; combien nous sommes embellies, semblent-elles se dire en s'embrassant ! Mais si, après s'être séparées encore, ces mêmes personnes se retrouvent trente ans après, l'impression du désastre de l'une agit également sur l'autre, en songeant que le temps s'est écoulé de même pour toutes deux. Dans l'église de Saint-Pierre à Rome est un tombeau que je considérais souvent lors de mon séjour en cette ville. L'on voit la même femme couchée à droite et à gauche de ce tombeau ; mais elle est représentée d'un côté à l'âge de quinze ans, et de l'autre à quatre-vingt-dix. En examinant simultanément les yeux, les traits de
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ces deux figures, l'on voit et l'on croit que les formes usées de la figure surannée ont appartenu à la jeune beauté qui lui est opposée. L'idée de l'artiste est belle, simple et très analogue à son objet; il dit tout en deux mots : la vie et la mort.
On peut regarder la musique comme un thermomètre qui fait apprécier le degré de sensibilité de chaque peuple, selon le climat qu'il habite. Le chant national de chaque peuple, et plus encore sa manière de chanter, de porter les sons, de les soutenir, de les heurter, de les détacher; les inflexions quelconques plus ou moins douces, passionnées, voluptueuses, gaies, tristes, barbares ou sauvages, sont d'accord dans chaque pays avec sa température. La nature du gouvernement, les mœurs, doivent aussi influer sur l'accent de la langue et du chant, qui en est l'imitation; mais ces causes secondes ne peuvent détruire l'influence du climat. 11 y a d'ailleurs, et je le dirai plus loin, il y a deux sortes de chant dans chaque pays : celui des gens instruits et celui du peuple, qui conserve toujours le goût du terroir, malgré les altérations que ne cessent d'y apporter les gens de bel air. Les Français, par exemple, imitent depuis vingt-cinq ans, dans leur chant, les accents de la musique italienne; mais le chant des porcherons n'a point changé. Allez aux guinguettes, écoutez ce qu'on y chante, et vous en serez persuadé. Pour prouver qu'il n'y a de naturel dans un pays que les productions qui émanent du climat, je dirai que la société des riches, des gens instruits, et surtout la belle jeunesse qui innove sans cesse, saisissent très aisément et très naturellement le chant national, et qu'ils sont presque tous à côté du vrai lorsqu'ils empruntent les chants des autres peuples.
Examinons combien de sortes de mélodies on peut trouver en Europe, quelle est la nature de ces mélodies, et quel est leur rapport avec le climat qui les inspire. On peut distinguer : 1° la mélodie des Italiens et celle des peuples plus méridionaux qu'eux et expo-
ses aux ardeurs d'un soleil plus brûlant ; 2° celle des Français; 3° celle des .Allemands et des autres peuples plus enfoncés dans le nord. Remarquez qu'en ceci, comme presque en toute chose, la division est de trois : chaud, tempéré, froid. Il y a ensuite les degrés intermédiaires, qui ne décident point la question. La mélodie, le chant, et surtout la manière de chanter des Italiens est passionnée, voluptueuse; les sons toujours portés, soutenus, diminués et enflés, enflés et diminués; une espèce de gémissement, un soupir commence et finit chaque phrase musicale. Voilà quelles seront toujours les inflexions des climats brûlants. Les Italiens ont beau varier les paroles et la tournure de leur chant, ils semblent toujours dire : Oh Dio ! mi moio! mi sento morir! abbià pièta cil me '/
Je ne veux pas dire, sans doute, que Durante, Léo, le père Martini et d'autres n'aient pas été des harmonistes savants; je sais qu'en Italie même on n'a qu'à mettre la science à la mode, ne considérer, ne récompenser qu'elle, alors l'Italie aura des savants; mais ceci ne prouve rien, sinon qu'on lui a fait prendre une direction forcée; laissez agir librement les musiciens italiens, ils seront ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être selon leur climat, c'est-à-dire chantants, passionnés et fort peu savants, ou il s'en trouvera un sur mille, et ce sera le contraire en Allemagne. Si l'on demande pourquoi les hommes habitant un climat plus chaud que l'Italie n'ont pas la même réputation en musique que les Italiens, nous dirons que nous soupçonnons deux causes qui peuvent occasionner cette différence : la première est que la chaleur trop excessive affaiblit l'individu et lui ôte l'énergie qui rend les passions expansives. On soupire donc, on gémit doucement sur une guitare; on se renferme en soimême, parce qu'on ne peut et qu'on n'ose dire tout ce qu'on ressent. La seconde cause, qui parait aussi pro-
1; 0 Dieu! je me meurs! je me sens mourir! hélas ! ayez compassion de moi !
bante, est que l'Italie a hérité de tous les arts après la splendeur des anciens Romains : de même que jadis on y était guerrier par amour de la patrie, aujourd'hui on y est poète, musicien, architecte, peintre ou sculpteur, par amour-propre et par hérédité. Avant de passer à la mélodie des peuples du nord respectivement à l'Italie, rappelons cependant ce que nous avons dit dans le premier livre : disons que l'Italie seule a donné le type de la mélodie à l'Europe entière; qu'elle a embrasé de ses accents voluptueux tous les peuples qui n'avalent pas encore trouvé le vrai langage des âmes passionnées. Mais voyons, en même temps , les modifications que chaque peuple s'est vu forcé de faire à cette mélodie mère pour être d'accord avec les passions dépendant de son climat.
La France jouit d'un climat tempéré : aussi la mélodie des Français s'exhale en gaieté, en petits airs, et ils ne chantent jamais qu'ils n'aient envie de danser. Les accents des départements méridionaux ont bien quelque chose de plus passionné que ceux de Paris ; mais aux accents de leurs passions plus vives ils joignent des flûtes aiguës et des tambourins, de peur de s'attrister. Soupirez un air italien avec un accompagnement de tambourin, vous sentirez si ce contraste est supportable. Nous avons des romances, direz-vous, avec lesquelles la petite flûte ni le tambourin n'ont rien à faire. Cela est vrai; mais vous en avez une sur mille airs gais, et les Italiens ont le contraire. Les barcarolles vénitiennes ont le mouvement de la gaieté; mais si vous les entendez chanter par les hommes, et surtout par les femmes du pays, vous conviendrez que les inflexions avec lesquelles ils les chantent les rendent ce qu'on appelle, en terme de musique, amoroso1.
Je ne veux pas dire que les Français n'aient point de musique, et je suis fâché que Rousseau ait dit qu'ils n'en auront jamais. C'est, à mon avis, comme s'il avait
1. Je vis un jour un air de société, un air français, composé par un amateur; et pour bien désigner qu'il voulait que son air fût chante dans le goût italien, il avait écrit en tète malouroso. (G.)
dit que les Français ne seront jamais ni gais ni tristes, ni chauds ni froids, ni sensibles ni insensibles, ce qui assurément est impossible; il faut absolument qu'ils soient l'un ou l'autre, ou au moins mixtes; et s'ils sont tels, leur musique, mixte comme leurs passions, pourrait encore être très bonne.
Les Français sont doués modérément de toutes les passions : ils ont, n'en déplaise au reste de l'Europe, le juste milieu qu'on recherche en toute chose pour approcher le plus près possible de la perfection. Qui dit un climat tempéré dit participant du chaud et du froid. Le Français est gai, aimable, spirituel par nature, parce qu'il n'est absorbé par aucun excès de chaleur ni de froidure. Selon les circonstances, il peut disposer de ses forces et de ses facultés mobiles, puisquelles sont modérées. Se trouvantau centre d'une juste température; ayant, pour ainsi dire, la chaleur à sa droite, la froidure à gauche, il n'a qu'un pas à faire pour être ce qu'il veut et aller où il veut. Son climat doux lui laisse assez de force pour cultiver les sciences les plus abstraites, comme les plus aimables; il aime la gloire avec transport, parce qu'en portant toutes ses forces vers un seul objet, il est susceptible d'enthousiasme, de fureur, et devient plus fort que l'homme d'autres climats. Son théâtre tragique et comique, ses excellents comédiens, prouvent depuis longtemps que sa déclamation est parfaite dans tous les genres. Et vous voulez, Jean-Jacques, que le peuple qui déclame avec tant d'énergie, de charmes, de gaieté et de noblesse, ne puisse avoir sa musique? je dis plus, une bonne musique ? Serait-il possible qu'un homme tel que vous eût ignoré que partout où l'on déclame juste on peut noter et chanter cette même déclamation? Dire que la langue française n'est pas susceptible d'accent, n'est-ce pas dire que les Français n'ont point de passions? Eh, qui mieux que vous, Jean-Jacques, a prouvé le contraire? Car vous êtes Français; c'est en France, c'est à Paris que vous avez appris à penser, à écrire, à être éloquent. Vous avez été, comme
À.-M. GRÉTRt
nous tous, électrisé par ces tètes ardentes qui, toujours idolâtres des arts, des sciences et de la belle nature, ne respectaient aucun abus : un Voltaire inondant la France de ses écrits, toujours amusants et instructifs et quelquefois sublimes; un Diderot, un abbé Arnaud, qui lançaient la foudre au milieu des festins, et qui, par la force de leur éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d'écrire, de peindre ou de composer de la musique; un d'Alembert qui, tour à tour ardent et modéré, apprenait qu'il faut mettre des bornes à l'enthousiasme; un La Harpe qui dans trois phrases vous présentait le résumé d'un volume ; un Marmonlel qui (je ne parle point de sa profonde érudition) aurait répété en bons vers ce que l'on venait de dire en prose; un Sedaine qui voyait dans le conte qu'on débitait une action théâtrale, en saisissait tous les fils sans jamais s'écarter de la sublime unité. Non, il est impossible de résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes tous célèbres, chacun dans son genre; et quand le vin de Champagne arrosait ce feu sacré des arts et du génie, l'homme fait pour être quelque chose anticipait de plusieurs années les chefsd'œuvre qu'il devait enfanter, et pour lesquels il était prédestiné.
Il nous reste à examiner la mélodie des Allemands. Elle n'a rien de la gaieté, de l'amabilité de celle des Français, quoiqu'ils soient leurs voisins; mais comme souvent au physique les extrêmes se touchent ou se rapprochent, elle semble plutôt avoir une partie des accents de la mélodie italienne. On oserait presque'dire que les hommes des pays chauds soupirent leur mélodie, parce qu'ils sentent trop vivement, et que ceux du Nord soupirent après les sensations voluptueuses qu'ils désirent.
Il y a deux mélodies très distinctes dans chacun des climats dont nous venons de parler. Une appartient au peuple laborieux, l'autre est celle des hommes plus instruits et plus sensibles aux beautés des arts. A Rome, une espèce de psalmodie est la vraie musique
du peuple : elle est triste, lourde, et n'a rien d'efféminé comme la mélodie italienne que nous connaissons. Un ami me disait, en nous promenant la nuit clans les rues de Rome : « Il ne faut qu'entendre chanter ces abbés pour sentir combien ce peuple est efféminé. — Oui, lui dis-je; mais que pensez-vous de cette psalmodie populaire qui se fait entendre de l'autre côté? Moi je tremble pour les abbés lorsque j'entends les chansons deifacchini1 ; j'y trouve une âpreté, un accent d'ancienne Rome, qui me fait croire qu'elle pourrait bien un jour sortir de sa cendre. »
Je l'ai dit ci-devant : on ne chante pas aux guinguettes de Paris comme aux spectacles ni dans les sociétés. On dit que le peuple allemand avait jadis un accent d'une dureté épouvantable; mais clans beaucoup de villes d'Allemagne on a établi des écoles publiques et gratuites de musique, qui ont dû le tempérer. Je ne serais point étonné que les hommes des climats qui sont au nord de l'Allemagne, tels que le Danemark, la Suède, la Russie, eussent un accent moins dur que celui des Allemands. Par la même raison que, comme nous l'avons dit, la chaleur plus forte que celle qu'on ressent en Italie atténue l'expression de la mélodie avec les forces physiques des habitants, l'excessive rigidité des climats plus froids que celui des Allemands doit aussi diminuer la dureté de l'expression musicale , en émoussant davantage la sensibilité individuelle. Concluons donc, et disons que tous les peuples sont plus ou moins préparés à la mélodie ou à l'harmonie par la chaleur, la température ou le froid de leurs climats, et que c'est ce degré de chaleur ou de froid qui donne le plus ou le moins de sensibilité; que la chaleur, telle qu'elle règne en Italie, donne à ses habitants le degré convenable de sensibilité propre à la plus belle mélodie, en leur refusant néanmoins la force et le besoin nécessaires pour combiner fortement l'harmonie; que la mélodie dégénère