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DE L AMOUR MATERNEL

C'est, a-t-on dit, le chef-d'œuvre de la nature que le cœur d'une mère; on ne fait pas son éloge en l'appelant bonne; qui dit mère, dit bonne mère; elle ne peut être autre ; son instinct la presse d'être telle , et il ne lui faut pas moins que plusieurs vices réunis pour la dénaturer.

L'existence d'une mère est dans ses enfants, et ne peut être ailleurs sans qu'elle viole la nature. L'on explique assez mal son amour lorsque l'on croit qu'elle

met entre eux des préférences; si elle en met, c'est avec autant de réserve que de justice. D'ailleurs, chacun de ses enfants a pour elle, et pour elle seule, des qualités qu'un autre n'a pas. Elle sait les apprécier, et l'enfant le moins aimable à nos yeux l'est encore assez pour être aimé de sa mère, qui l'aimerait sans cela.

Mais elle use d'une adresse et d'une économie vraiment maternelles pour les aimer tous. Par exemple, celui-ci est beau comme un ange; il a tous les traits de sa mère ; faire trop son éloge serait se flatter ellemême; alors elle tempère sa tendresse parla crainte de l'aimer uniquement et de lui donner la part des autres. Celui-là lui offre les traits de son père; il en a même quelques défauts, qu'elle voudrait corriger à leur source : avec quels ménagements ne s'y prendrat-elle pas, dans la crainte que son époux n'imagine qu'elle veut à la fois faire la leçon à tous deux! Dans le premier cas, sa tendresse était modérée par sa modestie ; dans celui-ci, la sévérité est retenue par l'amour conjugal. S'agit-il des facultés intellectuelles de ses enfants? Ses soins se dirigent toujours vers celui qu en est le moins doué, de même que la plus forte partie de sa tendresse appartient par droit de nature au plus jeune, qui en a plus de besoin, et surtout à celui qui a quelque incommodité ou quelque difformité.

Si vous vous trouvez au milieu d'une famille nombreuse, le matin surtout, c'est alors qu'une mère est tout à fait mère; vous vous affectionnerez de préférence pour celui, entre les enfants, qui vous paraîtra le plus aimable; questionnez ensuite la mère sur le choix qu'elle a dû faire avant tous, vous la verrez hésiter; puis prenant par la main quelque petite figure maussade : <( Le voilà, dit-elle; il n'a pas l'agrément ni l'esprit des autres, mais il est... mais il est... » Les éloges ne finiront plus. Si vous la pressez de vous donner son avis sur chacun en particulier, c'est alors qu'elle est embarrassée : « Celui-ci est rempli d'esprit; cet autre , vous le voyez (vous dit-elle à l'oreille) , est

beau comme un ange, et il a plus d'esprit que son frère. Quant à ce troisième, oh! il les surpasse tous; je suis fâchée que vous ne l'ayez pas d'abord remarqué. »

Oui, cœur maternel, oui, vous avez raison, c'est ainsi qu'il faut juger. N'écoutez pas un préjugé vulgaire qui voudrait vous faire croire que vous gâtez vos enfants ; c'est vous, au contraire, et vous y êtes forcée par la nature, qui est toujours juste, c'est vous qui développez en eux toutes les vertus sociales dont un jour ils auront besoin. Vous leur donnez tour à tour l'exemple d'une patience à toute épreuve, d'un amour extrême, d'une douce sensibilité qui pardonne à chaque instant des fautes qui renaissent sans cesse; vos injustices mêmes (si l'amour maternel peut être injuste) les forment à la patience de supporter l'injustice, vertu si nécessaire ! Vous leur faites sentir qu'il est doux de pardonner à ceux qui nous aiment, et combien il est aisé de les désarmer. Suivez, suivez la nature; c'est en étudiant ce que vous pratiquez si bien, c'est en suivant vos traces, qu'on a composé des milliers de volumes de morale.

L'homme le plus patient ne pourrait remplacer la femme auprès de ses enfants; sa justice est trop prompte et trop sévère; sa finesse n'est pas assez exercée, il n'en a pas même assez pour démêler leurs petites ruses.

Qu'un père suive la scène que je vais raconter, et qu'il dise s'il. aurait pu être juge assez compétent:

L'on place deux enfants à une petite table pour y manger la soupe; tous deux ont une grande faim; cependant un seul mange , tandis que l'autre le regarde tristement. « Mangez donc, mon fils, » dit la mère. Il porte sa cuiller au vase, la retire aussitôt, en criant ou plutôt en chantant :

J'ne veux pas manger.

Plusieurs fois la même chose est répétée, tandis que le soûl petit glouton va toujours son train. Enflq la mère

approche et demande à l'enfant qui ne mange pas s'il est malade : « Non. — La soupe n'est-elle pas bonne? — Oui. — Mangez donc. » Enhardi par la présence de sa mère, il prend une cuillerée de soupe, il en remplit sa bouche, et tandis qu'elle est pleine il s'écrie de nouveau :

J'ne veux pas manger.

Qu'aperçoit la mère enfin ? L'aîné marche sur le pied de son petit frère chaque fois qu'il veut se servir de sa cuiller. Fallait-il moins que la patience, que l'œil pénétrant d'une mère , pour apercevoir ce manège et ne pas laisser un enfant souffrir de besoin en le croyant incommodé?

Voulez-vous voir un des tableaux les plus pathétiques que puisse offrir l'amour maternel? La scène s'est passée sous mes yeux, et elle est restée dans mon cœur. Dans un village de la basse Normandie, à Montmartin, j'étais chez le curé du lieu, l'abbé Lemonier. Pour suivre l'exemple de cet homme, aussi connu par sa bienfaisance que par ses œuvres de littérature, je m'étais en quelque sorte associé à lui lorsqu'il visitait les cabanes du pauvre, ce qu'il faisait assez régulièrement deux fois par semaine. Attiré par les cris d'un enfant et les soupirs étouffés d'une femme que je crus aisément être la mère, j'entre dans une chaumière : c'était un enfant joufflu, bien portant, qui s'était blessé légèrement au front, mais l'écorchure saignait. La mère me frappa bien plus que l'enfant. Qu'on se figure une jeune femme, ou plutôt un squelette, d'environ vingtdeux ans, pâle et livide comme la mort qui l'attendait ; la malheureuse voulait pleurer, ses traits se décomposaient; mais ses yeux n'avaient plus de larmes, elles étaient taries avec toutes les substances de son corps.

« Ah! Monsieur, dit-elle d'une voix enrouée, c'est ma fille, elle s'est blessée, voyez son sang!

— C'est peu de chose, lui dis-je; songez plutôt à vous, et ne vous effrayez pas. » Voici sa réponse : « Moi, je suis résignée, je vais rejoindre mes sœurs qui sont

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mortes de la poitrine. » 0 amour d'une mère! ô femme admirable! Tu dédaignes de songer à ton existence, et tu sais que la mort va te frapper! La tombe qui t'attend ne refroidit pas ton amour; et tes derniers instants, ta tendre sollicitude, sont pour un enfant plein de vie, qui n'a pas même assez de raison pour te regretter! G amour vraiment maternel, amour sublime et désintéressé, qui trouverait des expressions pour te rendre, ou des couleurs pour te peindre ?

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