‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 45 sur 66 · DE L AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

DE L AMOUR-PROPRE

L'amour-propre est dans la nature humaine le principal germe de toutes les passions bonnes et mauvaises; ce germe est inné dans l'homme; et, selon le caractère physique ou moral de l'individu, l'amourpropre éclate, se change en passions terribles, ou il se retire au fond du cœur pour y faire germer toutes les passions dissimulées. « Quelques découvertes que Ton ait faites dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues : l'amour-propre est plus habile que le plus habile homme du monde1. »

En général, si l'on retourne à la source physique qui produit en nous le caractère, on sera forcé de convenir que nos inclinations sont le résultat de notre organisation et des aliments nutritifs qui l'entretiennent. Dans l'homme à la fleur de l'âge, plein de force et d'une santé robuste, l'amour-propre devient fureur, parce que l'homme dont nous parlons est tourmenté par l'abondance, par la trop grande force de son sang; il lui est donc naturel de chercher à répandre au dehors ce qu'il a de trop, pour trouver l'équilibre qui le rendrait plus calme et plus heureux. Aussi la moindre contrariété est, pour ces sortes d'individus, un motif inopiné de combat sanglant. Au Renéîach de Spa, je fus abordé par un Français, ensuite par un Liégeois,

\. Maximes de la Rochefoucauld.

PASSIONS ET CARACTÈRES âS3

tous deux de ma connaissance, tous deux jeunes, forts et pleins de vie ; l'un me dit : «Vous avez un fort beau diamant à votre cou; il vaut cinquante louis. — Non, dit l'autre, il n'en vaut que vingt-cinq. — J'ai l'honneur de vous dire1 qu'il en vaut cinquante. — Non, parbleu ! il n'en vaut que vingt-cinq. » La fureur les emportait déjà si loin, que leurs visages en étaient méconnaissables et leur sang allait couler, parce que chacun de ces messieurs avait besoin d'une saignée. Je pris tout à coup le ton et l'assurance que donne la faiblesse. « Voulez-vous, leur dis-je, vous égorger, me priver de deux amis, pour une bêtise pareille? » Puis, en riant: «Je vous assommerais tous deux si j'en avais la force; embrassons -nous, je vous prie, et parlons d'autre chose. » Pour me complaire, ils s'embrassèrent, et leurs sourires hideux ressemblaient bien plus à la grimace du lion dominé par la crainte du dompteur qu'aux épanchements de l'amitié.

Le seul moyen d'éteindre en apparence l' amourpropre dans le cœur de l'homme est de le rendre maître absolu. L'injure que nous fait un homme notre égal excite notre colère ; si nous lui étions supérieur, nous la dédaignerions peut-être. Un despote sourit assez souvent à l'injure qu'on lui adresse, parce qu'il n'a qu'un mot à dire pour être vengé. Est-ce vertu, est-ce clémence? Non : il met plus d'amour-propre à dédaigner une injure qui prouve à ses yeux qu'il n'y a rien de commun entre lui et ceux qu'il s'est assujettis. Ce ne serait pas assez d'égorger cent mille hommes pour venger une pareille injure de souverain à souve^ rain, tandis que le mépris, qu'on nomme clémence» suffit pour repousser l'inj ure de l'homme, qu'on regarde comme inférieur. Cette distance morale est effrayante pour la philosophie qui voit les hommes égaux.

1. Remarquons qu'entre ces messieurs, dès que l'honneur s'en mêle, c'est qu'il n'y en a plus du tout. On est tenté de croire un mirliflôre lorsque simplement il vous assure que telle chose est; s'il dit « ma parole d'honneur », on commence à douter; s'il ajoute « ta plus sacrée », ou ne le croit plus du tout. (G.)

Que d'intermédiaires entre un despote et son dernier vassal! Mais cette dépendance mutuelle, cette chaîne morale n'est vraiment admirable que quand la loi forme Vanneau supérieur, et quand l'homme n'est jamais à la place de la loi1.

Juger les hommes par leur amour-propre est le plus sûr moyen de les bien connaître. L'on a toujours généralisé l'amour-propre, comme s'il était le même dans tous les hommes ; cependant il diffère selon le caractère des individus : c'est par son genre d'amourpropre qu'il faut juger l'homme, bien plus que par tout le reste de son caractère. Notre caractère nous est donné par la nature de notre être ; l'amour-propre est le résultat d'une combinaison morale, vraie ou fausse. En rejetant le tout sur sa nature, l'homme dit franchement : « Je suis né actif ou paresseux; » il peut aussi convenir de ses défauts de caractère selon les circonstances ; mais il sail que son amour-propre est sa partie honteuse, c'est elle qu'il veut cacher, et c'est toujours elle qui le découvre. Je dis donc encore que, si c'est par son penchant le plus invincible qu'il faut juger l'homme, c'est incontestablement par son amour-propre : c'est sa propriété morale, son bien, son ouvrage ; il lui est plus précieux que la vie. Verrions-nous tant d'hommes la risquer, cette vie ; verrions-nous tant de guerriers se vouer à une mort inévitable ; verrionsnous les savants, se condamnant au silence du cabinet, mépriser le dépérissement de leur santé pour se livrer à des études continuelles, si ce que je dis n'était pas vrai? Puisque la vanité, l'amour-propre inné dans l'homme est sa folie, c'est à cette idole qu'il faut sacrifier pour obtenir de lui ce que l'on désire. Aussi la

1. J'ai souvent pensé que le fond d'une comédie qui aurait pour but de montrer différents personnages, tantôt orgueilleux, tantôt soumis, selon les personnes avec lesquelles ils parlent et agissent, sciait une pièce d'une bonne moralité. Par exemple, un frotteur d'appartement gronde sa fille ; il est à son tour grondé par un premier laquais ; celui-ci est maltraité par son maître, financier; le financier va chez le ministre des finances, qui l'accable de reproches et de hauteur; le ministre est tus m,i I reçu du prince, souffrant les accès d'une colique qui le rend ù son tour le plus pusillanime des hommes. (G.)

voie de paix, le garant le plus sûr d'une concorde générale; je dirai plus, la loi la plus juste est de rendre les hommes égaux en droits sociaux; alors chaque homme peut dire à un autre : « Il est vrai que tu es plus fort, que tu as plus d'esprit que moi; mais je te pardonne, puisque nous sommes égaux devant la même loi. »

Vous reconnaîtrez l'homme fort de ses principes, l'homme d'accord avec lui-même, s'il ne se laisse point emporter aux mouvements, toujours puérils, de l'amour-propre. En le flattant vous ne le subjuguerez pas un seul instant. Ne le croyez pas insensible à l'opinion des hommes, ni d'un seul homme s'il est digne de lui : il ne dédaigne que la flagornerie des sots. « Quoi, direzvous, cet homme n'a point de faible par lequel on puisse le surprendre ? » N'en douiez point ; plus il a rassemblé de forces d'un côté, plus il en est dépourvu d'un autre. Il ne peut garantir lout son être : semblable à la pudeur surprise à son réveil, il a beau s'envelopper; il se découvre en voulant se couvrir. C'est, d'ailleurs, un trop pénible effort pour lui de lutter sans cesse contre les attaques multipliées des hommes qui l'entourent. S'il résiste à la force, à l'adresse, il est sans défense pour sa jeune femme. N'allez pas droit à lui si vous voulez captiver son attention; adressez-vous à son maitre, caressez son enfant, vous réussirez mieux; vous vous trouverez, pour ainsi dire, de sa famille sans qu'il puisse s'y refuser.

Non, ce n'est point dans la société que vous démêlerez le faible de l'homme à grand caractère ; il sait se taire, ne parler qu'à propos, et toujours pour son avantage. Mais combien son état moral change et dépérit si vous le voyez dans son ménage ou avec les siens; Célibataire, il semblait plus qu'un homme; marié, ce n'est plus qu'un enfant. C'est donc par vanité, par adresse, dira-t-on, que l'homme le plus méritant surprend notre admiration? il y a donc du charlatanisme au sein même de la vertu et des talents sublimes? Je n'ose dire non; mais éviter de montrer ses défauts,

ses faiblesses, est toujours un bien pour les mœurs ; c'est donner des leçons de sagesse à ceux qui nous voient. Eh ! quand même il vous ferait aimer quelques vertus qu'il n'a point, n'aurait-il pas encore fait beaucoup pour la société ?

La plus difficile, la dernière chose que l'homme apprenne, c'est à retenir, à se rendre maître de son amour-propre; mais cette science n'est jamais l'apanage des sots. L'homme d'esprit, l'homme à talent, sait agir et se taire; l'ignorant dit sans cesse : « J'ai fait, je ferai, nous ferons; » et malgré cette éternelle conjugaison, personne ne croit à ses jactances ridicules.

Il est des caractères qui naissent directement de l' amour-propre; tel est le hardi poltron: je veux dire poltron en effet et hardi en apparence. On voit de même l'impudence sans aucune instruction ; l'on rencontre aussi des hypocrites orgueilleux, qui disent souvent: « Moi, j'ai peu de talents, j'ai peu d'esprit, » et qui deviendraient fort sots si on leur disait : « Cela est vrai. » Ces caractères, enfants d'un amour-propre effréné, sont fort communs; et s'ils ne voient pas leurs ridicules, s'ils ne peuvent se corriger, c'est parce que chez eux la raison est dominée par la vanité, et que dans ce monde

Uu sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

On remarque aussi avec peine l'extrême timidité dans l'homme bien instruit; mais ce caractère aimable serait moins commun si, comme je viens de le dire, on ne voyait trop souvent l'impudence sans instruction et sans aucuns principes.

L'amour-propre, ce terrible mobile des mœurs, est cependant l'ouvrage de l'homme réuni en société; et, dans cette société même, tel estime une chose et en fait un objet d'amour-propre, lorsqu'elle est dédaignée par Un autre. Qu'est-ce qu'un savant dans le pays de l'ignorance? Je dirai plus, qu'est-il pour certaines classes, même au sein des grandes villes? Jadis je regardai comme inutile d'apprendre à une jeune fdle que son

voisin, qui la visitait chaque jour, était Jean- Jacques. De quoi lui eût servi d'en être instruite? Elle ne savait pas ce que c'est qu'un sage. Depuis sa mort, cent femmes m'ont dit :

« J'aurais aimé ce Jean-Jacques, tel vieux qu'il fût ; mais quelle était sa figure, sa tournure?

— Celle d'un paysan vêtu proprement : dans le temps que je l'ai vu, il avait les yeux vifs, un peu enfoncés; il marchait avec une grosse canne longue, la tête baissée; il n'était ni grand ni petit; il parlait peu, mais toujours bien, et avec une vivacité concentrée. Voilà ce que j'ai vu par moi-même et ce que j'ai recueilli de ceux qui l'ont vu souvent.

« J'ai connu, leur disais-je, une fille très ordinaire que Jean-Jacques allait voir souvent; elle demeurait dans la même maison que lui, rue Plàtrière1.

« 11 y a, me dit un jour cette fille, un bonhomme « logé tout là-haut , qui entre souvent chez moi lors- « qu'en descendant il m'entend chanter. (Elle se desti- « nait au théâtre italien.)

« — Quel est cet homme? lui dis-je; quel est son « nom ?

« — Je n'en sais rien; il m'a dit qu'il me donnerait « des avis sur mon talent ; je l'ai regardé en riant. — « Est-ce que vous chantez, vous? lui dis-je. — Oui, « m'a-t-il répondu; je compose même quelquefois de la « musique. »

« — Quelles sont vos conversations?

« — Il me regarde beaucoup et ne dit presque rien.

« — Et vous ?

« — Ma foi, je fais mes affaires du ménage; je « chante et le laisse dans son coin. L'autre jour, comme «je chantais, il me dit que je ne disais pas bien cer- « taines paroles. — Je le demanderai à mon maître, lui « répondis-je ; et je ne voulus pas dire autrement.

« — Eh bien?

u — Il riait comme un fou chaque fois que je répé-

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