‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 46 sur 66 · Aujourd'hui rue Jean-Jacques Rousseau · texte numérisé non relu

Aujourd'hui rue Jean-Jacques Rousseau

>58 A. -M. GRETRY

« tais ce passage-là. Dernièrement j'eus une bonne « scène avec lui.

« — Ah! dites, je vous en prie, et n'oubliez rien.

(( — Est-ce que vous le connaissez cet homme ?

« — Je crois que oui ; venons donc à la scène...

« — 11 était là sur cette chaise ; et comme j'allais « sortir, je m'habillai et je mis mon rouge.

« — Vous êtes bien plus jolie, me dit-il, sans cette « enluminure.

« — Oh! pour ça, non, lui dis-je; on a l'air d'une « morte.

a — A votre âge, on n'a pas besoin d'art; j'ai peine « à vous reconnaître.

« — Bon, bon! atout âge, quand on est pâle, il faut « mettre du rouge. Vous devriez en mettre, vous.

u — Moi?

u — Oui. » Je saute à l'instant sur ses genoux, et je «lui mets du rouge, malgré lui. Il s'est sauvé, en « s'essuyant; et j'ai cru qu'il étoufferait dans l'escalier « à force de rire. »

Voilà comme il aimait à être traité. Il avait de l'amour-propre, même beaucoup ; mais fatigué d'éloges souvent dégoûtants, il était heureux, il riait de bon cœur quand on le forçait à sortir de lui-même et de ses réflexions sérieuses. La petite folle dont je viens de parler ne sut pas de moi le nom de son voisin ; elle changea de logement sans lui faire ses adieux.

L'homme né avec de puissantes facultés de cœur et d'esprit, mais qui est jeté dans une classe ignorante et étrangère à ses moyens, ne pouvant rencontrer ce qui conviendrait à ses vertus occultes , saisira avec avidité la première occasion, bonne ou mauvaise, d'exercer ses forces ; il pouvait être un grand homme, il devient un grand scélérat. A la tête d'une armée, il eût sauvé sa patrie; chef de brigands, c'est un Mandrin, pillant ou rançonnant des bourgs et des villages. On envoie

des savants dans les deux mondes et vers les deux pôles pour mesurer la terre ou pour nous rapporter des plantes et des cailloux ; envoyons donc aussi à la décou-

verte déjeunes hommes rares; il y en a dans nos départements : qu'ils soient placés dans des écoles; qu'ils y dévorent, au gré de leur soif brûlante, toutes les connaissances humaines, jusqu'à ce qu'ils aient rencontré la science qu'ils préfèrent et qu'ils doivent perfectionner encore.

L'on peut dire avec raison que Famour-propre a donné naissance à tous les systèmes de morale. C'est lui qui inventa les tiares et les couronnes ; c'est lui qui fit les esclaves et les nobles ; c'est lui qui détruisit tout ce qu'il avait fait. Vouloir réprimer Famour-propre dans l'homme est folie : on ne peut que le modifier. Deux hommes ou deux peuples peuvent se dire : « Convenez que je suis grand dans telle partie, je conviendrai que vous êtes supérieur dans telle autre. » C'est un marché auquel ils gagnent tous deux ; voilà pourquoi ils le font.

. L'homme humilié, subjugué dans sa jeunesse, contracte, à la vérité avec beaucoup de peine, mais il contracte enfin l'habitude de renoncer à sa volonté pour se soumettre à celle de ses maîtres ; mais dès lors il n'est plus propre ni aux vertus ni aux talents. C'est par amour-propre qu'on les acquiert, et à leur tour les vertus, et surtout les talents, augmentent singulièrement Famour-propre. Si l'homme réfléchissait sagement, s'il n'avait en vue que son propre bonheur, il ne désirerait pas d'être doué de talents éminents, qui font presque toujours son malheur. Racine disait qu'en lisant la critique de ses ouvrages dans les journaux, cette lecture lui causait plus de peine que le succès de ces mêmes ouvrages ne lui avait fait de plaisir. N'en doutons point : l'homme qui aime à admirer les productions des autres ; qui, sans chercher le côté faible d'un ouvrage, trouve toujours assez de quoi se contenter; l'homme pacifique et qui a un peu d'amourpropre, est mille fois plus heureux que celui qui produit des chefs-d'œuvre. Tout sentiment qui nous met audessus des autres dérange l'équilibre de la nature, nous fait prendre en pitié nos semblables; et sans son-

ger que c'est en effet l'ignorance des uns qui fait le mérite des autres, nous nous accoutumons tellement à nous croire privilégiés, que le talent qui devait faire notre bonheur en devient le destructeur. L'on peut dire hardiment, et ceci est un vers qui m'échappe:

Le talent ne vaut pas l'orgueil qu'il nous inspire.

Dans mille hommes à grands talents, il n'y en a peut-être pas deux qui aient assez de force d'âme, assez de philosophie, pour se consoler de l'ineptie ou des talents éminents des autres hommes.

L'amour-propre se mêle à toutes les passions, il en dirige secrètement les ressorts. Aussi l'artiste peut le faire pressentir dans le jeu, dans le langage des passions humaines. La candeur et l'innocence sont les seuls caractères où il semble étranger; mais la vérité morale ni même la religion n'en sont pas exemptes. Quel est, en effet, l'amateur de la vérité qui n'a point senti l'aiguillon de l'amour-propre, en pratiquant les plus austères vertus ? Qu'on nous montre, s'il est possible, la piété assez pure pour n'être pas vaine dans son humilité. On dit qu'il n'est point de héros pour son valet de chambre; renchérissez sur cette idée: soyez à vous-même le valet de chambre de votre conscience, et condamnez-nous si vous l'osez.

L'amour -propre est aux arts ce qu'il est à la nature des passions; il est le véhicule secret qui donne le mouvement à la moralité générale de l'homme. L'amour-propre est le pivot sur lequel tournent et agis^ sent toutes les actions humaines. A quelque état que l'homme se voue, il en porte des marques distinctives* Les talents de l'esprit donnent à ceux qui les possèdent un certain embonpoint d'amour-propre: l'ouvrier conserve quelque allure ou les stigmates de ses travaux; le marchand, quelque penchant usuraire; le guerrier, le marin, sont durs; l'artiste est observateur. « Que cela est beau ! » s'écriait Vernet, lorsque le vaisseau sur lequel il naviguait était prêt à périr. Le magistrat

PASSIONS ET CARACTERES 2(ii

vous regarde du coin de l'œil... Faut-il pour cela que la société renonce au perfectionnement de toutes choses? Non; d'ailleurs elle le voudrait en vain; elle doit, au contraire, tout encourager; mais c'est aux lois à réprimer les crimes; c'est par l'arme du ridicule, c'est sur la scène comique qu'il faut corriger les abus. C'est le talent lui-même qui donne le talent de se corriger; c'est par lui que l'homme mérite d'être nommé législateur de son pays. Quoique l'amour-propre soit le partage des gens d'esprit, plus que celui des hommes en général, nous avons examiné, dans un chapitre précédent, si les grands talents sont dangereux à la société, et nous espérons avoir prouvé le contraire.

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