DE L'ENVIE ET DE LA CRITIQUE
La noble envie qui produit en nous l'admiration, et celle qui se répand en critiques amères, distinguent le vrai ou le faux talent dans un homme. Toujours la basse jalousie vient de la médiocrité, ou pis encore. L'émulation est permise, sans doute; on peut envier la supériorité d'aulrui; il est encore permis de croire que le genre dans lequel on excelle est le premier de tous ; mais dénigrer les talents qu'on a cherchés et qu'on n'a pu acquérir est une bassesse qui tient de la démence.
Pourquoi cette passion1 est-elle si commune? Pourquoi celui qui serait un bon architecte, un bon charpentier, s'obstine-t-il à être un mauvais musicien ou un mauvais poète? Parce qu'une fois qu'on s'est donné pour maître dans un état, on ne veut pas en revenir; on aime mieux être en contradiction avec le talent qu'on veut avoir à toute force, que de sembler se contredire aux yeux des hommes. C'est ainsi que les talents médiocres se multiplient, et ce sont ces gens à demi-talent qui critiquent sans pitié, parce que le public n'en a point pour eux. A Paris, plus que partout ailleurs, on voit une sorte de gens adopter un langage audacieux qui révolte les hommes éclairés : n'ayant qu'effleuré à peu près toutes les connaissances, ayant échoué dans plusieurs entreprises, ils tranchent, décident avec une audace qui imposerait silence à l'artiste même, s'il était possible que l'ignorance lui fit abandonner les principes sûrs qui le guident. Cette manie est encore plus outrée dans les jeunes et médiocres
1. J'appelle ici passions toutes les affections vives qui, si elles ne sont pas telles dès leur naissance, finissent par le devenir par leur continuité, et plus encore par l'amour-propre, qui veut soutenir ce qu'il a avancé. (G.)
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littérateurs que chez les artistes, parce que le noble avantage d'instruire le genre humain, avantage dont ils sont infatués, leur tourne aisément la tête.
Presque toutes les lettres qui accompagnent les mauvais poèmes que je reçois sont conçues dans ces termes, à peu près : « 11 est malheureux pour vous que vous n'ayez eu jusqu'à présent que des poèmes bien médiocres à mettre en musique. J'espère, enfin, que vous trouverez dans celui-ci de quoi déployer... » Je pourrais me dispenser de lire les pièces ainsi annoncées, elles ne sont le plus souvent qu'un amas de bêtises.
J'ai dit que les hommes à prétentions ridicules ne se trouvent guère qu'à Paris; il est certain que les vrais talents reconnus par la capitale sont encore plus respectés, et peut-être mieux appréciés dans les provinces et dans les pays étrangers. Soit que le bruit de Paris impose certain respect, soit que tout bruit populaire éprouve, en s'éloignant de son centre, un effet inverse des objets vus dans une perspective éloignée : c'est-à-dire que le bien et le mal grossissent par l'éloignement; soit plutôt parce que hors Paris il y a moins d'oisifs et moins de gens qui ont besoin de se parer de l'esprit des autres pour avoir une existence ; il est certain, dis-je, que la détestable manie de décider et de trancher sur tout ne se voit qu'à Paris. C'est une maladie contagieuse, dont les provinciaux mêmes, lorsqu'ils y viennent séjourner, ne peuvent se défendre longtemps. Le même jeune homme que l'on a vu modeste et désireux de s'instruire dans son début, qui dans sa province faisait tout son bonheur de se rapprocher de ceux dont il admirait les chefs-d'œuvre, devient, au bout de six mois, après avoir fréquenté les foyers des spectacles et les cafés, l'un des plus ardents détracteurs de ces mêmes talents. Si, après quelques mois de celte effervescence ridicule, le hasard le jette dans une société sage, il revient de ses erreurs; sinon, soit par désœuvrement ou parle besoin d'agir, il s'amuse à tout dénigrer, et finit par
être victime des sots dont il a été entouré. Il est d'autant moins de ressource pour ceux qui ont adopté le langage audacieux qui décèle l'ignorance, qu'il n'y a plus que les sots qui les écoutent; les gens instruits les accablent du plus profond mépris, celui du silence. L'homme instruit ne parle qu'avec ceux qu'il a jugés dignes de l'entendre. D'ailleurs, il parle peu, il sait que ses œuvres parlent pour lui; il est bon, compatissant envers ceux qui de bonne foi cherchent h s'instruire auprès de lui, parce que lui-même il ne sait d'où lui est venu l'éclair qui a fait de son œuvre une production immortelle. Lorsque, après l'exaltation de son génie, il est, pour ainsi dire, redescendu sur la terre, il est étonné de s'être autant élevé au-dessus de lui-même ; la crainte de ne plus retrouver ce degré juste d'exaltation et de chaleur le rend modeste; il remercie son génie, comme un être autre que lui, et retourne vers son penchant craintif qui ne l'abandonne jamais lorsqu'il est de sang-froid. L'auteur ignorant, au contraire, occupé sans cesse à rassembler, avec une facilité qui l'étonné, des débris incohérents; protégé d'ailleurs par cette bonne mère, qui est toujours plus sensible envers ses chers enfants, en proportion de leurs difformités, l'amour-propre enfin lui persuade qu'il est un aigle, et il le croit, parce qu'il n'est qu'un sot.
L'envieux n'est jamais franc que lorsqu'il parle de son propre mérite; c'est alors qu'il s'échauffe et qu'il glace ceux qui l'écoutent. S'il parle des ouvrages des autres, il n'en montre que le côté faible.
L'homme éclairé autant que juste n'en dissimule pas les défauts, mais il aime à en faire aussi remarquer les beautés, et c'est surtout sur elles qu'il appuie. La manière la plus sensible de peindre en musique le caractère de l'envieux et du méchant critique est, je crois, de leur faire débiter avec colère les éloges mérités de leurs rivaux, quand la vérité ou la crainte d'être démentis les leur arrachent ; aussi leur dit-on : « Ne vous fâchez pas, nous pensons tous comme vous. » Dans toute autre circonstance, le dédain, le silence affecté,
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le chagrin qu'ils témoignent, sont les moyens de retracer ce qu'ils éprouvent.
Il est souvent, dans les arts d'imitation, deux moyens pour peindre : c'est en montrant Faction même, ou en ne montrant que les effets qu'elle a produits. L'action peut paraître faiblement rendue , ou rendue avec exagération; mais les effets sont toujours vrais, parce que l'on (suppose que l'action a dû les produire tels qu'on les voit. Tel interlocuteur parle de son chagrin, de son désespoir, vous l'approuvez ; puis après il vous en apprend la cause, et vous le condamnez.
Jamais l'envieux n'aura de véritable noblesse ni de vraie grandeur d'âme ; l'injustice perce à travers ses discours. Il semble que toutes ses phrases d'approbation ne sortent de sa bouche que pour préparer des réticences, si... ou mais... Il ne jouit guère plus de ses succès que de ceux des autres ; il lit dans tous les yeux les regrets qu'on a de voir réussir un méchant, son succès ne fût-il qu'éphémère.
C'est dans les spectacles, au salon de peinture, que le jeune musicien peut étudier les tons et l'allure de l'envie et des méchants critiques. Dans les spectacles, à la première représentation d'un ouvrage surtout, vous verrez les ennemis des auteurs se rapprocher, autant qu'ils le peuvent, des journalistes, pour, pendant la représentation; leur dicter leur feuille du lendemain. Autant cette bassesse est dégoûtante, autant doit paraître plaisante la bonhomie de cet homme qui admirait la figure et les talents d'une actrice, et qui demandait son nom à ses voisins, lorsque quelqu'un lui cria : « Il est singulier que tu ne reconnaisses pas ta sœur! »
Une autre contradiction est assez commune à Paris ; elle consiste à se faire juge des talents quand on n'en a pas assez pour briller par eux. Aussi remarque-t-on que ceux des journalistes qui ont le plus d'humeur n'ont jamais rien produit qui puisse être comparé à ce qu'ils trouvent de plus mauvais. Quand verrons-nous des censeurs dignes de nous censurer? Quand le gouvernement confîera-t-il à l'homme célèbre cette tâche
honorable, comme la récompense de ses travaux ? Que le premier de chaque genre, désigné depuis longtemps par la voix publique, en soit chargé ; on verra combien cet emploi deviendra noble entre ses mains ; combien les jeunes gens recevront de leurs maîtres d'excellents conseils et de consolations, lorsque avec de belles dispositions ils se seront égarés ; combien enfin les vérités qu'ils diront seront préférées par le lecteur aux méchancetés dont nos journaux sont remplis, et qui n'ont souvent d'autres attraits pour se faire lire.