DE LA PEDANTERIE
Ce caractère n'est guère plus propre au théâtre que celui de l'homme d'ordre, dont je parlerai bientôt, et avec lequel il a quelques rapports. Le pédant peut être comique cependant si on ,1e saisit avec ses ridicules, et l'homme d'ordre ne peut jamais l'être, parce qu'il n'en a point. Si le pédant ne mettait trop d'apprêt, un discernement trop minutieux dans tout ce qu'il fait, il serait l'homme d'ordre; mais son excessive rigidité lui donne un caractère distinctif. Le pédant ne peut être satisfait de son travail qu'après avoir outrepassé le but raisonnable, et cette perfection outrée est aussi fatigante dans les arts que le désordre même. C'est ainsi que toujours un caractère se rapproche d'un autre qui peut lui ressembler par quelques détails, mais jamais dans l'ensemble. La nature n'est point minutieuse, elle opère en grand. Si les cailloux de deux montagnes se ressemblent, les montagnes ne se ressemblent point communément par leurs formes. Le pédant est emphatique ou précieux en tout; même en possédant savamment une chose, il la rend dégoûtante par les détails superficiels et inutiles dont il l'enveloppe ; le courage de négliger une chose pour en faire valoir une autre, lui est refusé. S'il travaille longtemps une production légère, c'est à force de prétendre à la perfection qu'il la rend fastidieuse ; s'il traite un grand sujet, il
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s'efforce de le rendre si beau qu'il devient invraisemblable. Il a d'ailleurs, je le crois du moins, travaillé d'après un modèle étranger; il est lui-même trop froid pour sentir les élans du génie. Dans son ouvrage, il veut que tout brille, jusqu'au moindre détail, et cette prétention inepte ne permet point de gradation. L'œuvre du pédant ressemble assez au damier couvert de petits carrés toujours blancs et noirs; s'il peut réussir à faire quelque chose de bon, c'est dans un ouvrage d'une conception si courte, qu'il en atteint les limites et la perfection avant d'avoir eu le temps de s'égarer. Les productions d'un caractère indécis qui laissent flotter notre jugement entre l'approbation et l'improbation ; qui nous font dire : « Cela n'est pas mauvais, » sont très communes ; et c'est toujours parce que l'artiste n'a pas assez prononcé le caractère distinctif de sa production, ou qu'il en a saisi plusieurs à la fois qu'il n'a point assez de caractère ; c'est parce que l'indécision était dans son âme qu'elle se reproduit dans celle des autres. Si l'art de bien faire n'était si difficile, il serait trop commun et ne vaudrait pas les peines qu'il donne à l'acquérir l. Après les réflexions que je viens de présenter, croit-on, par exemple, qu'il soit aisé au pédant de cesser de l'être, ou à l'homme de peu de talent de s'opiniâtrer à faire et refaire, jusqu'à ce qu'enfin il ait produit une bonne chose? Non, il leur est impossible d'y parvenir. La première manière de saisir une chose dans les arts est presque toujours la bonne; cependant il faut savoir la rectifier ; car, ainsi que l'enfant qui se présente à la clarté des cieux, nos productions naissantes ont besoin de toilette pour oser se montrer. €e premier mouvement donc, celte première donnée est d'instinct ; voilà pourquoi elle appartient à l'ignorant comme au sage. Après cet élan, la nature s'arrête
1. Un jeune Anglais qui se sentait peu de dispositions pour réussir dans les arts, disait à ceux qui l'engageaient à travailler : « Quoi ! vous voulez que je me fatigue pour n'atteindre jamais qu'à la médiocrité! elle ni n vaut pas la peine. » S'il ne pouvait être artiste, il parlait du moins pn homme de bon sens. (G.)
et laisse agir l'homme seul ; c'est alors que l'homme sans talent détruit ce qu'il avait trouvé sans peine ; c'est alors qu'il ajoute, qu'il double tous les moyens, croyant doubler les effets ; c'est alors qu'il détruit le plan général, en faisant trop de recherches sur les détails, et qu'après mille fatigues qui l'accablent enfin il demeure sans espoir.
L'homme habile qui vient de produire n'est pas luimême toujours persuadé d'avoir bien fait; mais donnez-lui quelques jours, quelques heures seulement, selon que sa tête a plus ou moins besoin de repos, alors il reste convaincu de la bonté de son travail. S'il reste à l'artiste habile un sentiment vague de sa faiblesse, ce sentiment le console encore : car il lui montre l'insuffisance de l'art, la difficulté de rendre tout ce que l'on sent, la faiblesse humaine enfin plus que celle de sa production. « Qu'on fasse mieux, s'il est possible ! » est une phrase qui, sans orgueil, a dû souvent se faire entendre dans le silence du cabinet. Si l'artiste trouve par la suite dans les productions d'autrui ce mieux qu'il a désiré, il en est enchanté ; l'art s'est enrichi pour tout le monde, et la basse jalousie ne viendra jamais troubler cette noble jouissance. Au reste, j'ose avancer qu'un auteur habile doit savoir quelquefois être minutieux dans certains détails ; d'autres ne doivent être que médiocrement soignés; d'autres enfin doivent être produits d'un seul jet, sans aucune recherche. Selon l'occasion, l'homme habile fera ce que je viens de dire ; mais le pédant ne fera jamais rien sans faire sentir sa pédanterie.
La pédanterie dans les arts n'obtiendra jamais de gloire solide. Le pédant ne peut être original ni homme de goût l.
\ . Le pédant a des idées si bizarres, il voit des rapports si extraordinaires entre les choses, qu'un de ces messieurs me conseillait un jour de faire correspondre l'heure de mon travail avec l'heure de la scène que je mettais en musique.
« La nuit, me disait-il, vous feriez mieux une scène de nuit; après le repas, on ne parle pas comme avant, etc.
— A la bonne heure, lui dis-je, mais ce n'est pas assez; il faudrait
Il est plaisant de voir le pédant en musique se dépiter parce que le public applaudit un pelit air bien simple, tandis qu'un moment après il reçoit froidement un chœur qui renferme tous les produits de riiarmonie. Cependant je n'ai jamais vu ce même public se tromper sur le mérite réel d'une production quelconque si elle est bien exécutée ; j'ai vu, au contraire, qu'il rejette également la surabondance comme la nullité des moyens. Croit- on le forcer aux applaudissements par la force outrée? Non, c'est par la vérité. Je vois les chanteurs de la tragédie se tromper lorsqu'ils exécutent des ouvrages exagérés : pour se mettre au ton du poème et de la musique, ils croient ne jamais donner assez d'énergie à leur chant ; et tout au contraire ils devraient, par une exécution modérée, atténuer, adoucir ce que les auteurs ont trop forcé dans leurs ouvrages ; je ne dirai pas, tout le monde le sait, combien il résulte d'inconvénients de ce défaut ; plus on force la voix, moins on entend les paroles : l'organe a besoin de souplesse pour bien articuler ; la voix dans sa force raidit les muscles, en ôtant la possibilité de prononcer l.
Mettrai-je au nombre des productions forcées celles de l'homme qui, avec un jugement sain, une connaissance solide de l'harmonie, ayant surtout beaucoup réfléchi sur les chefs-d'œuvre en musique, ayant remarqué de quelle manière sont amenées les nuances, les oppositions, les effets, un trait d'esprit, un trait de chant ou d'harmonie ; qui a tout vu, tout comparé dans sa froide analyse; qui a plus observé qu'il n'a
encore, à. votre compte, être réellement fille ou femme, vieux ou jeune, honnête ou malhonnête, pour l'aire parler tous les personnages qui se présentent dans les différents drames. »(G.)
1. Je ne balancerai pas à dire que l'Opéra de Paris sera forcé, tôt ou tard, de chanter sans crier, de chanter comme l'on chante en Italie, s'il veut conserver son spectacle. Les spectateurs participent trop aux maux que souffre un chanteur criant ; le plaisir devient une peine horrible. Les plus beaux organes se détruisent en très peu de temps. La musique de Gluck est belle, mais elle a le défaut d'être souvent au delà des forces humaines, quant aux voix. Une voix seule ne luttera jamais sans risque contre quatre-vingts ou cent instruments qui jouent, qui sonnent, qui frappent de toutes leurs forces. C'est parce que la nation française va
senti les charmes des bonnes productions, parvient enfin, après un travail porté au delà de toute imagination, à faire un ouvrage estimable? Je connais de ces sortes d'ouvrages que je ne citerai p.oint ; ils méritent nos respects par les peines qu'ils ont coûtées. Us sont néanmoins aisément reconnus par l'homme qui a, dans un même degré, de la chaleur dans l'àme et dans la tête.
On pourrait encore parler d'une espèce de talent qui, semblable à un météore, brille et disparait. La production reste, à la vérité, mais elle atteste à chaque instant, en la comparant aux productions suivantes du même artiste, qu'il n'a pu rassembler qu'une fois les facultés nécessaires pour faire bien. Examinons un instant cette singularité.
La prodigieuse envie de faire sa réputation , envie très louable sans doute, agite tellement certains individus médiocrement constitués, qu'ils sont enfin saisis d'une fièvre qui leur donne du génie ; mais c'est la seule fois dans leur vie. Conçoit-on après cela le chagrin de celui qui ne peut plus retrouver la situation . d'àme qui lui a valu un chef-d'œuvre ? L'espèce de phénomène dont je parle existe cependant, et je ne doute nullement que ceux qui ont produit un bon ouvrage et qui ne peuvent ensuite plus rien produire de semblable ne soient dans le cas dont je parle. Le public ne manque pas de dire que l'ouvrage approuvé n'est point à eux; ce jugement est précipité, et j'en crois bien plutôt les raisons que je viens de rapporter. L'auteur de la musique du Devin de village l et le petit
prendre de plus en plus de l'énergie, que l'on ne peut trop recommander aux jeunes artistes d'éviter les moyens outrés et de rester dans les bornes que prescrit une sage modération. Veut-on une preuve vulgaire, mais sûre, qu'il n'est pas possible de faire entendre les paroles que l'on crie? Ecoutez les crieurs des rues ; sur cent, il n'en est pas dix qui vous fassent entendre ce qu'ils croient dire. J'entends de l'intérieur de ma chambre ces trois cris : « Parjure, iras-tu? » Un autre dit: « i-a-u. » Un autre dit : « Belles pèches. » Cependant ces belles pêches sont des trappes à souris; i-a-u, des fagots, et Parjure, iras-tu? de vieux habits à vendre. (G.) 1. J.-J. Rousseau, à qui l'on contesta la paternité de cet opéra, en donnait pour raison que, bien qu'ayant obtenu un grand succès avec cette première œuvre lyrique, il n'avait pas songé à en faire jouer d'autres.
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nombre de ceux qui sont dans le même cas ne doivent pas être confondus avec cette espèce d'artistes dont nous parlons ici en général. Que l'on fasse attention que Rousseau s'est livré tout entier à la littérature, après avoir fait un opéra charmant, quant à la mélodie des airs : s'il n'a pas retrouvé dans la suite des chants aussi simples, aussi vrais, c'est parce que, livré à la haute philosophie, il n'a pu reporter son âme tout entière au talent du compositeur de musique ; il ne voulait que se délasser de ses travaux littéraires. Mais dès qu'un talent ne nous occupe pas tout entier ; dès qu'il ne nous donne pas la fièvre du génie, une fièvre occasionnée par ce talent même et non par un autre, ces productions en second sont faibles ; elles peuvent avoir délassé l'artiste qui les a faites de ses occupations majeures, mais elles peuvent fatiguer celui qui les juge. Enfin, dira-t-on, pourquoi la même envie, la même espèce de fièvre qui a valu un bon ouvrage, ne serait-elle pas provoquée de nouveau par celui qui en a déjà l'expérience ? Et pourquoi n'aurait-il pas un même succès ? Je réponds que ce succès est constant, à quelque chose près, pour l'homme propre à la chose qu'il fait, parce que toutes les facultés dont il a besoin sont en lui et qu'il ne lui faut que de l'agitation pour les mettre en exercice ; mais l'homme qui a peu de disposition a besoin d'un bien plus grand effort ; il faut en quelque sorte qu'il se régénère, qu'il se métamorphose en homme de génie pour réussir une fois ; et, après avoir fait un tel excès, ne soyons pas étonnés que désormais la nature s'y refuse. Ainsi que lui, l'homme né pour la chose qu'il fait n'a qu'un succès ; de même que lui, il ne va qu'une l'ois au mont Parnasse ; mais il y reste , tandis que l'autre en est exilé. Il faut enfin à l'homme qui a peu de disposition un certain instant de sa vie pour réussir, tandis que, pour l'homme bien né, cet instant se prolonge à peu près autant que lui.