DE LA PARESSE
Un de mes amis, homme d'esprit et de probité, ne prend à son service que des gens paresseux. Dans le nombre des questions qu'il fait aux personnes qui se présentent pour entrer chez lui, il en est une essentielle à laquelle il a l'air de mettre peu d'importance, et dont la réponse décide de son choix, quand la personne néanmoins lui convient à plusieurs égards : «Dor mez-vous beaucoup? » Si Ton répond : « Je dors peu, » on n'entre point chez lui; si l'on dit : « J'aime beaucoup à dormir, » on y est reçu. 11 voit d'abord, dans cette dernière réponse, que le dormeur convient de bonne foi de ses défauts. Mais mon ami attache bien d'autres idées à la paresse ou à l'activité d'un homme qui n'a d'autre talent que celui de servir; et voici son raisonnement : En général, il croit l'homme paresseux ; ce n'est que par intérêt, dit-il, qu'il sort de sa paresse naturelle ; et l'homme le moins actif est, à ses yeux, le moins intéressé, le moins bouffi d'amour-propre et le moins commandé par ses passions. Si les hommes étaient tels, dira-t-on, ils ne seraient guère plus estimables que des taupes. L'homme, dit-il, qui se dévoue à servir un autre homme n'a pu parvenir à se donner aucun talent qui le rendît indépendant ; l'agriculture, le métier de la guerre, tous les travaux pénibles l'ont effrayé. S'il est ignorant par paresse, c'est un vice de sa nature, dont on ne peut le blâmer : il faudrait changer son être pour qu'il fût autre. S'il est actif, défiez-vous-en, car il lui manque l'instruction nécessaire pour se conduire et être honnête homme. L'activité ignorante est, dit-il, la mère de tous les vices, quoiqu'on dise que c'est l'oisiveté.
L'on trouve des fautes essentielles dans presque tous les ouvrages, quelque bons qu'ils soient : les fautes de négligence, celles provenant d'une recherche trop obstinée, et celles d'ignorance. Cependant il y a sou-
vent dans les ouvrages dramatiques des fautes qui ne sont pas des auteurs; ou si elles sont d'eux, elles étaient inévitables et commandées par les circonstances. Par exemple, on trouve dans les opéras récités des morceaux de récitatif mal faits, des modulations ineptes ou au moins inutiles, des transitions qui n'ont point de rapport avec la déclamation des paroles. On ne sait pas comment un artiste qui ordinairement soigne ses ouvrages a pu laisser subsister de telles incorrections. Ce n'est pas par paresse, soyons-en sûrs, qu'il les a commises, et souvent ce n'est pas par ignorance; mais il faut que l'on sache que si la première représentation d'un ouvrage a été orageuse, l'on se hâte de faire des coupures partout où l'action a déplu ou a paru languissante. Dès qu'on a retranché çà et là une centaine de vers du poème, il faut, sur-le-champ, que le musicien les retranche de sa partition. C'est par des transitions qu'il rejoint les deux bouts; et c'est presque toujours autant d'incorrections qui restent et déparent son ouvrage. Ah! cabaleurs ennemis des talents, combien n'avez-vous pas flétri de chefs-d'œuvre! Si l'on prenait le temps nécessaire pour faire les corrections, vous diriez que l'ouvrage est tombé et retiré du théâtre. On a quelquefois le courage de se corriger longtemps après, mais les fautes ont éclaté aux yeux des connaisseurs i. On m'avait dit, aux répétitions de Lucile, que le quatuor Où peut-on être mieux avait besoin d'être coupé; je résistai à cet avis, et je m'en félicite. Dans le Huron, on peut regarder le petit duo Ne vous rebutez pas comme ayant toute sa rondeur. J'y avais fait une coupure pendant les dernières répétitions. A la quatrième représentation, lorsque je descendis dans la salle pour voir mon ouvrage, je me trouvai à côté de Monsigni; dès que l'on eut exécuté le duo dont il est ici question, il me dit : « Votre complaisance vous a
1. J'ai vu un journaliste qui vouait aux répétitions pour avoir le sot plaisir d'écrire dans sa feuille : « En cet endroit il y avait tel défaut qu'on a corrigé. » Pourquoi ne se glissait-il pas sous le bureau des auteurs? 11 eût eu tant de bêtises à révéler! (0.)
fait gâter ce morceau ; il est impossible que vous l'ayez fait tel que je viens de l'entendre. » Je restai étourdi de ma bévue, et je le rétablis en entier. Les trois dernières répétitions d'un ouvrage sont, pour les auteurs et pour les acteurs, un temps de tourmente, pendant lequel ils ne savent presque plus ce qu'ils font ni ce qu'il faut faire. C'est alors que l'on coupe, que l'on sabre, que l'on mutile un ouvrage qui quelquefois n'a besoin que d'une bonne exécution; c'est alors que le poète, le musicien, commettent des fautes pour lesquelles ils gronderaient leurs écoliers. Épuisés de fatigues, de veilles, et surtout d'inquiétudes, comment osent-ils prétendre faire ce qu'il y a de plus difficile dans les arts, retrancher une partie d'un tout longuement médité dans tous ses rapports? Ce n'est pas la faute des auteurs cependant ; car deux répétitions générales, soignées comme la représentation, et avec du monde dans la salle, feraient disparaître tous ces inconvénients; mais on les obtient difficilement, surtout des comédiens qui ne jouent que les rôles secondaires. Je suis persuadé que l'on a enfoui mille beautés relatives aux arts dans le temps d'orage qui précède et touche la représentation des ouvrages. Les auteurs se trompent dans leur cabinet, n'en doutons point; ils ont beau prévoir l'action d'un drame, ils n'en peuvent calculer tous les effets; et ce n'est que par une exécution soignée qu'ils peuvent se juger et se corriger. Je finirai ceci par une anecdote dont je me souviens parce qu'elle m'affecta vivement. Je sortais de la première représentation d'un de mes ouvrages, et (comme font tous les auteurs) je prêtais l'oreille aux propos du public. J'entendis un homme qui disait : « J'avais envie de siffler tel morceau, tant il est fait avec négligence. » Eh bien, ce morceau, je l'avais refait trois fois; on en avait coupé la moitié aux répétitions, et ce morceau seul m'avait plus occupé, plus tourmenté que tout l'opéra. Je ne le citerai point; il fut retranché tout à fait à la représentation suivante.
!80 A. -M. GRETRY