DE LA DISSIMULATION, DE LA FINESSE ET DE LA RUSE
Il n'est que deux manières d'agir et de parler : l'une est vraie, l'autre est fausse. Toutes les nuances que l'on peut mettre entre la vérité et le mensonge blessent plus
ou moins l'austère vérité, qui ne souffre aucune altération; c'est alors ce qu'on appelle finesse ou dissimulation, que l'intention rend criminelle ou innocente. La dissimulation est l'apanage ordinaire des âmes faibles; craignant de se tromper ou de déplaire, elles n'abordent la vérité qu'en tremblant. D'autres, n'ayant jamais une idée nette de la chose dont ils parlent, enveloppent de cent idées accessoires celle qu'ils voudraient présenter; cette dissimulation forcée est ineptie. D'autres enfin, voulant couvrir le mal qu'ils voudraient faire d'un vernis de fausseté et de politesse, dissimulent par intérêt et sont tôt ou tard victimes de leurs subterfuges. Le grand nombre des hommes est toujours véridique ; l'intérêt seul peut altérer la première des vertus, la véracité. Or, comme l'intérêt d'un homme contrarie toujours les intérêts de plusieurs autres, et que le reste des hommes ne peut être qu'indifférent, il y a toujours cent mille contre un au préjudice du trompeur.
La finesse est un jeu de l'esprit, quand elle ne porte aucun caractère d'hypocrisie. Présenter finement ce que l'on pense et que l'on croit vrai, c'est user de déférence envers les autres; c'est en quelque sorte respecter leur opinion en la combattant, c'est enfin les forcer de pardonner à la vérité qui blesse, en faveur de l'esprit qui la présente. Une femme aimable, respectable, mais enveloppée des préjugés de son siècle, disait à ses amis : « Éloignez cet homme de chez moi; il est triste comme la vérité. » 0 vérité sainte! pardonne au sexe charmant qui ne pardonne point à l'ennui; pardonne surtout à -tes apôtres indiscrets, qui ne savent point faire aimer ce qui est estimable. Non, tu n'es pas inconnue au sexe qui semble ici blasphémer contre toi ; il sait trop qu'il ne peut être aimable que par toi ; mais pendant que le philosophe austère te cherche dans un puits, le sexe favori des grâces n'aime à te rencontrer I que sur un lit de roses.
La dissimulation doit augmenter dans l'homme à proportion qu'il se voit subjugué ; et, ne nous y trom-
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pons point, dissimuler, c'est déjà se révolter. Il est clans la nature d'opposer la dissimulation à la force qui opprime; et quand l'oppression produit la soumission absolue, tremblez, despotes! c'est le calme précurseur de Forage qui est près d'éclater.
La finesse et la dissimulation sont à la femme ce que le mensonge est pour l'homme. Dans les objets importants, la femme n'a point assez de force pour mentir, il faut un homme tout entier1.
La vérité présentée brutalement ne plaît à personne; il faut avoir acquis le droit de la dire; il faut la présenter avec douceur, faire pressentir à celui qui veut bien l'entendre qu'on n'abusera point des droits qu'on se donne en réprimant sa conduite ou ses actions. Alors l'amour-propre s'humanise, et Ton reçoit avec intérêt les conseils qui nous sont donnés de même. L'homme tendant toujours à s'élever au-dessus des autres abuse de tout, même de la vérité, pour parvenir à dominer. D'abord il vous présente des vérités utiles; puis, si vous valez la peine d'être subjugué, il ne songe plus qu'à étendre sur vous sa domination.
La ruse est d'instinct dans les animaux comme dans l'homme ; c'est l'arme que la nature leur a donnée pour se défendre contre la tyrannie et contre l'ennemi de chaque espèce2; c'est par la ruse, autrement dit la politique, que l'homme s'élève aux grandeurs; c'est par la ruse que l'homme subjugué échappe à la domination, jusqu'à ce qu'il ait secoué le joug. Le rusé paysan sait s'incliner, pour mieux duper Son Altesse qui est plus bête que lui. J'entendis un jour une conver sation entre des domestiques : « Voici, disait l'un d'euxcomment je m'y prends quand j'ai envie de quelque
1. Qu'on ne vienne pas dire : « Telle femme m'a trompé dans une affairé importante, avec tout l'art du mensonge; » cette femme avait renoncé à son sexe pour se faire malhonnête homme. '(G.)
2. Depuis l'homme jusqu'au dernier insecte, tous se mangent, se dévorent pour se nourrir. Bourreaux les uns des autres, ils n'attendent pas même la mort pour s'emparer de leurs proies. L'homme seul, pour dissimuler son instinct féroce, paye des bouchers, qui lui épargnent la peine d'être assassin. (G.)
chose. Je dis à mon maître : « Monsieur, j'ai bien envie « de cet habit, quand vous ne le porterez plus. — C'est « bon. » Le lendemain, je fais exprès quelque bêtise bien lourde; si mon maître se fâche et s'emporte, il s'en repent l'instant d'après, et l'habit que j'ai demandé la veille est à moi. »
Si chacun pouvait apprécier la mesure de ses talents et de ses facultés, on ne s'exposerait pas au ridicule; mais ce que nous connaissons le moins, c'est nousmêmes; et l'homme, par sa nature, est si versatile qu'il peut, avec lui-même, faire une nouvelle connaissance.
...La musique de déclamation ne doit pas plus coûter de peines au compositeur qui a du sens que le simple récitatif. Mais un peintre a-t-il assez fait, lorsqu'il a disposé, dans toutes ses proportions, la structure du corps humain? Non, il faut que la chair bien coloriée couvre élégamment cette première structure; il faut que les vêtements couvrent à leur tour la plus grande partie du corps, en laissant plus que soupçonner les formes qu'ils enveloppent. De même le musicien doit d'abord déclamer juste et saisir le rythme convenable ; c'est la structure de son œuvre. 11 doit couvrir la déclamation d'un chant pur; c'est la chair qui couvre l'anatomie. Il doit faire des accompagnements qui suivent, soutiennent l'expression sans jamais la voiler totalement : c'est comparativement le costume des figures. Nous devons voir, par ce rapprochement, qu'il faut, pour le musicien comme pour le peintre, trois choses pour en faire une bonne, et que déclamer seulement, c'est faire un squelette ; chanter vaguement, c'est faire une figure idéale; et prodiguer les accompagnements, c'est faire une riche draperie pour couvrir ce qui n'existe pas. « Ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche, » disait Apelle en regardant une figure qu'un de ses prétendus confrères lui montrait.
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