DE LA GAIETE, DE LA SATIRE, DU RIRE IMMODERE ET INVOLONTAIRE
Les rieurs éternels sont ennuyeux, parce qu'ils rient sans raison. L'homme sensé aime mieux pleurer avec un malheureux que rire avec un fou. La gaieté des sots ou des hommes qui ont peu d'étoffe est toute dans les mots et point dans la chose. S'ils ont la force de rapprocher deux idées, l'une d'elles n'arrive qu'en boitant. Si les éclats qui précèdent ordinairement leurs saillies vous ont par avance fait sourire, dès qu'ils ont parlé l'on craint d'avoir été aperçu, l'on rougit de se trouver complice d'une bêtise. 11 est des hommes d'un gros bon sens qui sont doués d'une gaieté franche et sans prétention; cette gaieté plaît aux gens sensés, surtout à l'homme fatigué par l'étude; elle ne réveille que des idées simples, n'oblige à aucune réflexion; au contraire, elle dissipe et délasse des travaux de l'esprit. J'aime mieux un bonhomme qui fait tout gaiement que l'homme spirituel qui a la manie de l'esprit et qui vous assomme de saillies en tout genre et à tout propos. Quelle que soit sa fécondité, il parvient à la tarir; alors ce sont des redites continuelles, ou, pour ne pas céder la place à un autre beau conteur, il devient satirique. L'on peut toujours se faire écouter, avoir quelque esprit, quand c'est aux dépens des autres. Le cercle des méchancetés est vaste autant que le monde; partout les passions régnent et sont en butte les unes aux autres : la satire et la médisance courent après elles, et par mille propos vrais ou artificieux nous consolent de l'austérité de nos propres ^vertus. Pour avoir toujours de l'esprit, pour être sans cesse amusant, le satirique n'épargne personne, pas même ceux qu'il aime. S'il vous fait, un jour, quelques caresses plus affectueuses que d'ordinaire, craignez alors qu'il ne prépare un trait qu'il va vous lancer, ou qui peut-être est déjà parti à votre insu. Cette caresse est
un pardon tacite qu'il vous demande, pour n'avoir pu résister au fatal plaisir de vous avoir déchiré par un bon mot. Cette faiblesse de briller aux dépens des autres n'exclut pas, dans le satirique, quelques bonnes qualités morales; mais elles sont toujours insuffisantes pour le faire estimer, et plus insuffisantes encore pour son propre bonheur. D'abord il est craint et caressé par les âmes faibles; ensuite on le fuit, on l'abandonne à lui-même, dès que l'aiguillon de son talent venimeux n'est plus à craindre.
Lorsque, dans sa vieilllesse, il devient malheureux; lorsque quelques bonnes âmes viennent pour le flatter, lui rappeler l'effet merveilleux de ses satires, on le voit sourire encore à ce souvenir; mais aussitôt un profond soupir qui lui échappe atteste que lui rappeler ses triomphes, c'est lui montrer la liste de ses ennemis avec celle de ses victimes. Non, jamais la méchanceté la plus spirituelle, la plus fameuse, ne fut consolante pour son auteur; je n'en exclus pas môme le plaisir d'une juste vengeance : car dans ce cas les reproches de l'âme flétrissent le plaisir de l'esprit. Le satirique soupire après s'être vengé. L'homme est né bon, du moins il n'est méchant que par intervalles; il est forcé tôt ou tard d'oublier une offense, et la satire spirituellement faite est une éternelle vengeance que l'homme juste n'ose même attribuer à la divinité.
L'homme d'un bon esprit n'est gai qu'à propos; il ne fatigue point par un superflu désordonné. Un seul mot de sa part réveille mille idées qui fournissent des réflexions pour toute une soirée. Quoi qu'on dise, quelque sujet que l'on traite, il l'a médité d'avance; il n'est jamais pris au dépourvu. De même que le feu qui a été longtemps concentré s'échappe avec éclat, un trait d'esprit longtemps médité frappe l'imagination de ceux qui ont l'esprit juste. C'est avec tranquillité qu'il vous écoute, c'est avec tranquillité qu'il vous éclaire ou vous fait rire. Il est loin de courir après le vis comica ; il est loin de songer que l'air sérieux du conteur le rend plus aimable, cette charlatanerie est
loin de sa pensée; c'est parce qu'il est sûr de vous captiver qu'il ne vous provoque point : la sérénité lui appartient, comme elle accompagne le brave au milieu des combats. Molière riait peu, j'en suis sûr. D'Hèle, que j'ai connu, riait modérément des saillies des autres, jamais des siennes. Dans les choses même les plus comiques, la vérité a toujours une face austère qui impose le respect; l'on rit peu lorsqu'on la sent profondément; un souris, un doux frémissement, une larme qui échappe, sont des hommages bien plus réels que des éclats1.
La musique comique sera toujours plus difficile à faire que la musique pathétique, de même qu'une excellente comédie est regardée comme supérieure, pour la difficulté, à une bonne tragédie. Il n'est rien de si difficile que de faire rire les gens de goût. L'on séduit aisément la moitié du parterre; mais souvent le reste de la salle hausse les épaules.
Nous voyons assez souvent des auteurs qui ont ce qu'on appelle le don des larmes; mais nous voyons peu de Molières après Molière. Peut-on être comique en musique? demanderont certaines gens. Que la musique soit vive, gaie par son mouvement, d'accord; mais qu'une série de sons marchant de telle ou de telle autre manière nous fasse rire, cela est inconcevable. Je n'ai qu'un principe pour répondre à ces objections : Peut-on déclamer gaiement? Oui; donc on peut faire de la musique comique et gaie.
Voulez-vous une preuve incontestable que la musique peut ajouter à la gaieté des paroles ou anéantir le comique de ces mêmes paroles? Écoutez un maladroit qui vous lit une histoire plaisante; écoutez ensuite un homme d'esprit, qui a le ton de la chose, vous lire la même histoire; ce que je dis là arrive tous
1. On juge très bien les gens par leur manière de rire, leur sourire ou leur fou rire. Certaines gens, pourrait-on dire, rient presque toujours jaune, c'est la fausseté qui les domine ; d'autres vert, c'est l'envie ; d'autrrs rouge, c'est la bonhomie ; d'autres couleur de rose, c'est la candeur ; d'autres enfin savent rire de toutes les couleurs, et ces gens-là sont les plus dangereux. (G.)
les jours; le premier vous a déplu au lieu de vous faire sourire; le second, sans avoir rien changé que le ton propre à chaque phrase, vous fait le plus grand plaisir. Cette différence ne provient-elle pas de ce que le premier a fait une mauvaise musique, a chanté faux, tandis que le second a chanté juste? Pour descendre dans les derniers retranchements, on demandera sans doute que la musique nous fasse rire sans le secours des paroles. Je ne dirai pas que ceux qui sentent l'idiome musical ont ri cent fois en écoutant certains traits de musique instrumentale, cela est trop connu ; mais je dirai que l'on profère une bêtise quand on demande que la musique sans paroles soit autre chose qu'un tableau vague, qui a néanmoins un caractère général de gaieté, de tendresse ou de tristesse. Le métier de musicien est de peindre, en suivant la déclamation des paroles, comme celui du peintre est de copier l'objet qu'il veut rendre. Peindre veut dire reproduire un objet déjà existant; vouloir faire sortir un art de ses limites, c'est prouver qu'on n'est pas artiste.
Le petit nombre des gens habiles prouve qu'il est encore très difficile de rendre ce que l'on entend ou ce que l'on voit. Deux musiciens ou deux peintres peignent souvent le même objet; mais le travail de l'un est exquis, celui de l'autre n'est que ridicule. Lorsqu'on me lit un poème , en écoutant les intonations de l'auteur des paroles je me dis souvent à moimême : « Je ne ferai pas cette musique-là. » J'ai vu aussi qu'après avoir entendu certains airs que je venais de mettre en musique, l'auteur des paroles changeait sa déclamation. Souvent aussi, quand je ne trouve rien qui me satisfasse, je prie l'auteur de me déclamer certains morceaux, et une seule de ses inflexions me ramène au vrai.
Il est si doux de se donner beaucoup de peine pour faire bien, car la jouissance est si longue! Le public n'apprécie pas tout de suite les choses simples et vraies ; la vérité n'étonne point, parce qu'elle est faite pour le
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cœur de l'homme : malheur à ceux qui sont trop étonnés de sa douce clarté; mais après avoir resté quelque temps dans une apparente indifférence, plus ils la reçoivent, plus ils la trouvent aimable.
D'Alembert me disait un jour : « Je viens d'entendre le Tableau parlant. J'ai compris votre musique, j'ai souvent ri de bien bon cœur; mais en sortant j'ai fait des réflexions tristes sur le peuple de Paris. — Quelles sont-elles? — Il rit des facéties de Pierrot et de Léandre, et il n'entend pas encore votre musique. — Laissez-le, lui dis-je, s'attacher aux choses qui doivent d'abord le frapper, j'aurai mon tour. Si je voulais me servir de certains moyens, je pourrais me faire applaudir davantage aux premières représentations , mais j'y perdrais trop par la suite. »
Pour mieux établir encore les idées que je viens de développer au sujet de la musique comique, il ne serait pas hors de propos d'analyser un air de ce genre. Je choisirai l'air : « Vous étiez ce que vous n'êtes plus, » pour lequel j'ai toujours eu quelque prédilection. Le philosophe qui sentait le mieux la musique, J.-J. Rousseau, l'aimait aussi. Il disait un jour à quelqu'un qui avait pris un prétexte pour le voir chez lui : « Vous voulez que je vous copie cet air? Je l'ai copié au moins dix fois, et je le recommence toujours avec plaisir. » Toi, Jean-Jacques, tu m'as copié ! toi, l'interprète de la nature ! toi qui as répandu dans tes écrits des préceptes pour tous les artistes de ton siècle et des siècles à venir ! Ah ! si l'amateur de musique qui possède une de ces copies veut me prouver que mes travaux lui ont été agréables , qu'il me donne cet air copié de la main de Rousseau.
Quelqu'un a dit : « Le persiflage est la raison des sots, comme le duel est l'honneur des fripons. » Le persiflage est réellement une bassesse lorsque l'individu vers lequel il est dirigé ne sait pas qu'on le persifle; s'il le sait, il cesse d'être persiflé. Persifler n'est donc autre chose que se moquer de la simplicité d'une bonne àme qui ne vous entend pas; c'est l'arme
morale la plus vile, la plus traîtresse dont un homme puisse se servir envers un autre homme. Cependant, lorsqu'on veut prendre la peine de donner une leçon à un être ridicule, à un être duquel on dépend, le persiflage alors est permis; il n'est autre chose qu'un vernis honnête que l'on emploie pour oser présenter une vérité dure; il n'y a point de lâcheté, puisqu'on est sûr d'être entendu. Colombine du Tableau parlant dépend du vieux Cassandre. Il veut être aimé pour lui-même, comme s'il n'avait que vingt ans. Elle prend un ton mielleux pour lui dire :
Vous étiez ce que vous n'êtes plus.
Si j'avais composé cet air un demi-ton plus haut; si Colombine avait pris un ton gaillard el déterminé pour lui dire la même chose, Cassandre aurait dû lui imposer silence dès le second vers :
Vous n'étiez pas ce que vous êtes.
Voilà la vérité morale, la première que doit sentir le compositeur, en lisant les paroles qu'il veut mettre. Que signifie en entier le couplet que chante Colombine?
Vous étiez ce que vous n'êtes plus , Vous n'étiez pas ce que vous êtes,
Et vous aviez, pour faire des conquêtes,
Et vous aviez ce que vous n'avez plus. Ils sont passés, ces jours de fêtes,
Ils sont passés, ils ne reviendront plus.
Le' couplet veut dire uniquement et physiquement : « Vous étiez beau et vous êtes laid ; vous regardiez le ciel, maintenant vous regardez la terre ; en un mot, vous étiez droit et vous êtes courbé. »
Mais, dira-t-on, comment est-il possible, en composant, de songer à tous ces détails physiques et moraux, et ne pas faire une composition froide ? — Qui te dit, censeur ignorant, que l'artiste s'en occupe et y songe ?
Il est pénétré de l'objet qu'il veut rendre ; son âme, son esprit, sont environnés de tous les moyens qui peuvent le conduire à son but ; il en adopte un, il rejette l'autre ; en continuant, il voit que celui qu'il avait saisi n'est plus bon, il l'écarté à son tour et prend celui qu'il avait rejeté ; tout son être est en contraction, à peine lui reste-t-il assez de jugement pour savoir ce qu'il fait; son jugement n'est qu'une faible lumière, semblable à celle qu'on aperçoit au fond d'une perspective ténébreuse ; ce n'est qu'après avoir vu, comparé tous les moyens de son art, respectivement au sujet qu'il traite, qu'il saisit enfin une certitude que rien ne peut plus détruire, d'avoir fait un ensemble de tous les moyens compatibles. Il jette alors avec dédain un coup d'œil sur les plus beaux traits qu'il a rejetés , le non erat hic locas d'Horace lui revient à la tête. « Vous renaîtrez quelque jour, leur dit-il, mais alors vous m'aurez été donnés par la main de la nature et de la vérité. » Qu'on ne croie pas cependant que cette opération puisse se faire lentement ; c'est avec une rapidité extrême que l'âme, l'esprit ou le génie agissent ; telle est leur essence. Dans un instant il faut avoir tout vu et tout comparé, et cet instant, durât-il plusieurs heures, n'est toujours qu'un instant pour l'artiste. Après ce que tu viens d'entendre, cours dans les sociétés déprécier les fruits du talent; critique une ombre, une négligence, dont tu n'aperçois pas le motif; donne à la voix, à tes propos, un air d'a'ssurance que ton cœur tremblant voudrait démentir ; sois fier d'oser blasphémer contre ceux qu'en secret tu prends pour modèles; mais en rentrant chez toi prends la plume ou le crayon; regarde cet effrayant papier blanc, qui sera bientôt couvert des preuves de ton ineptie. Allons, courage, fais quelque chose qui soit quelque chose... Vil détracteur! Le chagrin te gagne à la fin, et tu grondes ta femme ou ton valet, comme s'ils étaient complices de ta nullité1 .
i. J'étais un jour dana l'atelier de David, avec plusieurs personnes qui admiraient ses tableaux. Un monsieur, qui disait à chaque instant : << Oui, c'est joli: c'est très joli: » s'avisa de dite, en regardant le tableau